Ilios, p. 539, n."' 591-595; p. 53). n
Fig. 2.
Idole d'Hissarlik.
veut dans les civilisations primitives, ce sont les bijoux qui offrent le style le plus nettement caractérisé; or, parmi ces objets, plusieurs accusent une influence asiatique. Telles sont des plaques d'or, décorées d'ornements en forme de pétales de fleurs, et qui présentent des analogies assez marquées avec celles de Mycènes'. Un aigle d'or aux ailes éployées semble une imitation barbare de quelque modèle oriental -. Enfin, sur des bracelets et des épingles servant de parure de tête, on observe un ornement en spirale dont l'origine doit sans doute être cherchée en Asie \
Il est donc possible de constater ici une influence étrangère qui s'est exercée faiblement, et comme à distance. Mais de quelle région a-t-elle ainsi rayonné jusque sur les côtes de la Troade? La question est fort délicate. Une pièce de la collection troyenne nous fournit un indice, bien faible il est vrai, mais qui, dans l'incertitude où nous nous trouvons, mérite d'être noté. C'est une idole de plomb, découverte, au dire de Schliemann, dans les ruines de la seconde ville'' (fi g. 3). Elle représente une divinité féminine entièrement nue, les bras croisés sur la poitrine; le sexe est indiqué grossièrement par un triangle dans lequel est inscrite une croix gammée. En dépit de la rudesse du travail, cette idole diffère des ébauches informes que nous avons signalées; elle nous offre en effet un type caractéristique, déjà connu par une série de monuments. Il est bien difficile de n'y pas reconnaître une image de l'Istar babylonienne, de cette Aphrodite asiatique si souvent reproduite avec le même réalisme brutal et la même nudité dans les monuments chaldéo-babyloniens '"'. Qu'on lui donne le nom d'Anat, dTstar ou de Zarpanit6, cette divinité nue, qui personnifie les forces nourricières et fécondantes de la nature, se rattache au panthéon chaldéen,
1. Ilios, p. 630, n<" 967-968. — ■:. Bios, p. 635, n»' 983-990.
3. Ilios, p. 61*. n ■■ 898-899; p. >'r24. n»* 937-938. Cf. la décoration d'un cylindre hittite du Louvre provenant d'Aïdin, Heuzey, Gazette archéologique, 1887, t. XIII, p. 60. Perrot et Chipiez, Hist. de l'art, t. IV. p. 771, fi g. 38-J.
4. Ilios, p. 406, fig. 233. Cf. p. 409-110, les remarques de M. Sayce qui rapproche l'idole d'Hissarlik d'une figure analogue gravée sur un moule en serpentine trouvé en Sléonie. Voir S. Reinach, Esquisses archéologiques, p. 44, 51. Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de lait, t. V, p. 300, fig. 209.
5. Voir J. Menant, Recherches sur la glyptique orientale, p. 170. Heuzey, Catal. desjigurines antiques de terre cuite du Louvre, p. 3'.'.
6. Voir sur cette déesse les études de F. Lenormant, Gazette arch., t. II, p. 10 et de Gelzer, Zum Cultus der assyrischen Aphrodite, Zeitschrift de Lepsius 1875.
et c'est de la Chaldéeque son culte s'est répandu dans le monde oriental. Si l'idole d'Hissarlik est une importation, comme tout paraît le prouver, on peut se demander comment ce type, originaire de la vallée de l'Euphrate, a pénétré jusqu'en Troade. M. Sayce ' n'hésite pas à en attribuer la diffusion aux Hittites, ou, pour leur donner le nom qui a été proposé en France, aux Hétéens 2, c'est-à-dire au peuple guerrier et conquérant qui, sous les règnes de Ramsès II, de Mérenphtah et de Ramsès III, tint plus d'une fois en échec la puissance des Pharaons. Les rapports des Hétéens de la Syrie septentrionale avec les peuples de l'Asie Mineure nous sont connus par les sources égyptiennes que nous avons déjà citées. C'est chez les indigènes de la côte asiatique que les princes de Qadech et de Gargamich recrutaient des alliés dans leurs campagnes contre l'Egypte ; les documents égyptiens contemporains du règne de Ramsès II Meïamoun citent parmi leurs auxiliaires les lliouna et les Dardani où il faut sans doute reconnaître les habitants de la Troade. Un groupe de populations hétéennes formait d'ailleurs un intermédiaire naturel entre la Syrie du Nord et le litto ■ rai asiatique : ce sont les Hétéens que M. Perrot appelle « occidentaux », et qui, établis sur les deux versants du Taurus, en Cilicie et en Cappadoce , avaient jioussé leur conquête jusqu'à la vallée du Méandre. Maîtres des deux grandes routes commerciales qui traversaient, l'une la Cappadoce, l'autre la Lycaonie, et aboutissaient au nord et au sud de la côte asiatique, les Hétéens occidentaux pouvaient étendre leur influence sur les peuplades établies à l'ouest de la péninsule. Ils ont d'ailleurs laissé en Asie Mineure des traces manifestes de leur passage : les sculptures rupestres de Karabéli, à l'entrée du défilé qui commande la vallée de l'Hermos3, sont les témoins de leurs in-
Fia. 3. — Idole en plomb d'Hissarlik.
1. flios, p. 409-411, et p.912. Cf. la préface de M. Sayce dans Troja, p. xvn-xx. '-'. Voir Perrot et Chipie;', llist. de l'art, t. IV, livre VI. 3. Perrot et Chipiez, t. IV, fig. 361-363.
LES PREMIERS ESSAIS DE PLASTIQUE. il
vasions. Les documents égyptiens auxquels nous avons fait allusion appartiennent au quatorzième siècle. Or, c'est aussi à cette date, et jusqu'au douzième siècle, que M. Sayce place l'apogée de la domination hétéenne en Asie Mineure'. Elle prend fin lorsque se produit le grand mouvement de migration qui amène entre l'Halys et les sources de l'Hermos les premières tribus phrygiennes jusquedà cantonnées en Thrace, et que de nouveaux arrivants s'interposent entre le Taurus et le littoral asiatique.
Si ces conclusions sont justes, c'est donc la civilisation clialdéenne qui, fort indirectement, et par l'intermédiaire des populations sémitiques de l'Asie Mineure, aurait éclairé d'un Men pâle reflet l'industrie barbare d'Hissarlik. On ne saurait songer à l'influence assyrienne, qui ne commence pas à agir sur l'art phénicien avant le douzième siècle. Mais si fragile que soit encore cette hypothèse, elle a presque un caractère de certitude en comparaison des autres problèmes que soulève l'étude de la collection troyenne. Nous devons au moins poser ces questions, sans prétendre les résoudre avec une rigueur qui, en pareille matière, serait tout à fait chimérique.
Et d'abord, à quelle race appartenaient les anciens habitants de la colline d'Hissarlik? Pour François Lenormant, les anciens Troyens sent les Dardaniens et les Teucriens des sources égyptiennes, ceux-là mêmes que représentent les bas-reliefs sculptés au temps de Ramsès III sur les murs du palais de Medinet-Abou 2 : ils appartiendraient à la race pélasgique, et seraient ainsi apparentés aux Grecs. M. Sayce les fait venir de la Thrace, et rattache leur civilisation à celles des Hétéens , par suite à la Babylonie3. Se fondant au contraire sur l'analogie que présentent les trouvailles de Schliemann avec le mobilier funéraire des nécropoles chypriotes antérieures à la colonisation phénicienne, M. Duemmler conclut à l'identité de race entre les Troyeus et les premiers habitants de l'île de Chypre ; il les rattache à une population sémitique qui, dès la plus haute antiquité,
1. Sayce, The monuments of the Hittites, dans les Transactions ofthe Society of biblical Archat
t. VII. p. -273.
2. Voir Rosellini, MonumentideW Egitto,!. pi. CXXIV-CXXXIV; Cbanipollion, Mon. <!c l'i III, pi. CCXXII.