L'ART ALEXANDRIN
§ 1. — LA SCULPTURE ALEXANDKINE.
Lorsqu'Alexandre fondait, en 332, la ville qui devait devenir la capitale des Ptoléraées, c'est au monde grec tout entier qu'il voulait donner une capitale. Alexandrie n'eut pas cette fortune. Mais si elle ne fut, politiquement, que la capitale du royaume des Lagides, elle n'en joua pas moins, dans la vie morale et intellectuelle de la Grèce hellénistique, le rôle que lui avait assigné son fondateur. Ville sans passé, sans tradition, créée par la volonté du conquérant de l'Asie, elle est toute désignée, par sa situation privilégiée, pour être le foyer le plus actif de cet hellénisme cosmopoHte qui a remplacé l'ancien esprit grec. Deux grandes civilisations y entrent en contact et s'y pénètrent ; les cultes grecs et égyptiens s'y mêlent ; un Sarapis hellénisé prend place à côté d'Isis; les rois grecs déifiés sont adorés auprès des dieux de l'ancienne Egypte. Les Ptolémées accomplissent l'œuvre de concorde rêvée par Alexandre. La grande ville construite par Deinocratès sur un plan grandiose, offre bien l'image d'une cité cosmopohte. Tandis que la population indigène se concentre dans le quartier de Rhakotis, une foule bariolée de Grecs, de Juifs, de Syriens, d'Orientaux, remplit les belles rues à colonnades de la Néapolis, s'agite sur le port, se presse, aux jours de fête, devant le grand escalier monumental qui donne accès au Sérapeum. Un romancier grec traduit ainsi l'aspect féerique que présente la ville illuminée un jour de grande fête. « Il n'y avait de nuit nulle part, mais un nouveau soleil se levait, répandu en mille
rayons. Je vis alors une ville dont la beauté rivalisait avec celle du ciel ' ». Il est à peine besoin de rappeler quelle part revient à Alexandrie dans riiistoire littéraire de la Grèce ■. A défaut d'une littérature vraiment nationale, toutes les formes de la culture hellénique, poésie, érudition, science, y trouvent de brillants représentants. Les deux bibliothèques du Musée et du vSérapeum abritent toutes les richesses qui constituent le trésor littéraire de la Grèce. Des poètes de cour, des grammairiens, pensionnés par les Ptolémées, vivent dans la studieuse retraite du Musée, critiquent les vieux textes, cisèlent des épigrammes, composent des poèmes érudits et subtils pour la plus grande gloire de leurs protecteurs royaux.
Dans un autre ordre de productions, l'activité n'est pas moins grande. Alexandrie voit se développer rapidement un art industriel très prospère, qui emprunte souvent à l'ancienne industrie égyptienne ses matériaux et ses procédés. Les ouvriers grecs établis en Egypte apprennent à fondre le verre, à revêtir les poteries de ce bel émail bleu dont ils demandent le secret aux ateliers égyptiens. Les célèbres camées de Ptolémée II et d'Arsinoé à Saint-Pétersbourg, celui de Ptolémée VI et de Cléopâtre, au Cabinet impérial de Vienne, attestent la prodigieuse habileté et le goût raffiné des graveurs en pierres iines. Les orfèvres alexandrins n'ont pas de rivaux pour l'exécution des belles pièces d'argenterie qui sont recherchées dans tout le monde ancien \ ]\Iais de cette floraison de l'art industriel, pouvons-nous conclure à un développement aussi brillant de la plastique? La sculpture a-t-elle, à Alexandrie, un caractère original, créateur, comme à Pergame ou à Rhodes? On a longtemps refusé à la capitale des Lagides l'honneur d'avoir possédé une école de sculpture. Pourtant, dans ces derniers temps, un revirement s'est manifesté en sa faveur, et les travaux de M. Schreiber, en jiarticulier, ont plaidé avec succès la cause de l'art alexandrin '.
1. Achille Tatius, Leucippé et ClUophon, V, 1, 2. Cf. Couat, la LitU'ratiire alexandrine, p. 2.
2. Voir Couat, ouvrage cité. J.Girard, Études sur la poésie grecque. L' Alexandrinisme, p. 209-353. Susemihl, Gesch. <ler griech. Literatur in der Alexandrlnerzeit.