‹ Histoire de la sculpture grecqueChapitre 46 sur 380 · LE TEMPLE D'ATHENA NIKÉ · texte numérisé non relu

LE TEMPLE D'ATHENA NIKÉ

Pour la même raison, le sculpteur a dû donner aux figures une très forte saillie, et les détacher en partie du fond, pour obtenir des ombres franclics, vigoureusement projetées. Ces exigences l'ont plutôt servi que gêné. Très poussé, exécuté d'une main nerveuse, le travail a un remarquable accent de vigueur, et par la netteté mordante et incisive du coup de ciseau, il éveille l'idée d'une ciselure sur bronze. La composition ne mérite pas moins qu'on s'y arrête. Dans ces scènes de bataille, qui vont devenir pour la sculpture décorative connue un thème banal, la difiiculté est d'éviter la monotonie. Le sculpteur en a triomphé avec bonheur, en variant les épisodes, en alternant les groupes, en renversant

Fig. ôO. — Bas-relief de la frise occidentnle du temple d'Athéna Niké

les attitudes qui risqueraient de se répéter. Mais le caractère le plus saillant de la frise, c'est l'intensité du sentiment dramatique et l'habileté de la mise en scène. Cette recherche du pathétique, ces groupements pittoresques, ces attitudes violentes imprimées aux figures hardiment lancées, voilà les témoignages les plus positifs de l'évolution qui entraîne l'art dans une direction nouvelle. A n'en pas douter, la sculpture suit le mouvement qui se dessine dans la littérature ; elle vise, elle aussi, à « la variété pathétique » introduite par Euripide dans le drame attique ', et manifeste déjà des élans de fougue et de passion qui font prévoir le style brillant du quatrième siècle. Il faut insister sur ce point. La frise du temple d'Athéna Niké est plus voisine de celle du

1. Voir Maurice Croiset, ///s«. i!e la Littérature r/recque, t. III, p. 342.

Mausolée que de l'art trauquille et majestueux du Parthéiiou, et l'on se ferait une idée fausse de l'histoire de la plastique ù la fia du cinquième siècle, si l'on méconnaissait la portée d'une évolution qui annonce déjà l'art de Scopas et de ses émules.

La situation du temple à l'extrémité d'une plate-forme, l'escarpement des murs du Pyrgos, rendaient nécessaire la balustrade de marbre qui courait à hauteur d'appui autour de l'enceinte du sanctuaire. Formée de dalles hautes de 1",05, sur lesquelles était ménagé pour les sculptures un champ de 0"\90, elle suivait le couronnement du Pijrçjos sur ses trois fronts, et faisait, aux côtés nord et sud, un retour d'angle vers la façade du temple. Les bas-reliefs se dévelopiiaient donc sur une longueur de 35 mètres environ. Les recherches de MM. Bohn et Kekulé ont démontré que la balustrade n'avait pas été prévue au moment de la construction du temple, et qu'elle a été ajoutée après coup •. Mais nous n'avons, sur la date de la balustrade, aucune donnée certaine; le style des bas-reliefs, et surtout la nature des sujets représentés, peuvent seuls nous fournir quelques indications.

Le musée de l'Acropole possède une vingtaine de fragments, trouvés eu plusieurs fois, de 1835 à 1880, mais trop incomplets pour permettre autrement que par conjecture une restitution d'ensemble des sculptures de la balustrade". Pourtant la répétition de la figure d'Atliéna, assise sur une proue de vaisseau ou sur un rocher contre lequel s'appuie son bouclier, permet de croire que sur les trois faces principales, la déesse assistait à une scène de triomphe et de sacrifice. Les fragments conservés suffisent à indiquer le thème traité par l'artiste. Ici, des Victoires dressent des trophées, dont l'un, à en juger par la forme du casque qui le surmonte, est un trophée grec, tandis que l'autre, auquel une Victoire attache un carquois, semble être décoré d'armes perses. Ailleurs elles amènent les victimes destinées au sacrifice, ou

1. Les sculptures de la balustrade ont été étudiées par M. Kekulé à deux reprises ; Dit Baluslratli des Tempelt der Athetia Nike in Athen, Leipzig, 18G9.et Die Helie/san der Balustrade der Athena iVi7. . Stuttgart, 1881. Cf. Beulé, L Acropoh d' Athènes , t. I, p. 252 et, pour une bibliogiapliie complète, Le Bas-Eeinach, Voyage arcli., p. 130. M. T.-W. Yorke a reconnu, parmi les marbres conservés à l'Acropole, trois nouveaux fragments de la frise. Journal of lUUenic Studies. XIII, lS'.>2-93, p. 272-ÎSO. pi. .\'. et fig. 1-2.

2. Voir la restitution trts hypothétique tentée par M. Kekulé : Die Kelie/'s an der Balustrade, pi. vu..

SCULPIURE r.RECyUE. — T. II

apportent les ustensiles sacrés. Telle qu'on l'entrevoit dans les lignes essentielles, la conij-osition atteste le goût croissant pour l'allégorie qui se manifeste dans la seconde moitié du cinquième siècle. La conception de la Victoire, compagne d'Athéna, se modifie et s'élargit, une seule Niké ne suffit plus à personnifier la puissance de la déesse, et c'est un essaim de Victoires qui s'empresse autour d'elle comme un chœur ailé.

A la vérité, le sujet ne comportait pas un long développement. Une suite d'épisodes, n'offrant aucun élément dramatique, mais rej^résentant dans des actions diverses le même personnage allégorique, voilà toute la donnée. Comment l'artiste en avait-il tiré la matière dune composition aussi étendue? Nous l'ignorons; mais, à voir les fragments conservés, nous pouvons comprendre avec quel art savant il avait rais en œuvre toutes les ressources de mouvements et d'attitudes créées par ses devanciers. Voici, sans doute debout près d'un trophée, et tenant de la main gauche unecnémide, une Victoire immobile comme les Caryatides de l'Erechtliéiou (fig. 51 B). Une autre, vue de profil, les bras tendus, semble occupée à orner un trophée ; et c'est une merveille de grâce que ce corps élégant et svelte, dont les purs contours se dessinent sous la draperie (fig. 52). La plus large des plaques conservées reproduit une scène qui semble empruntée à la frise du Parthénon, mais que le sculpteur a traitée avec un sentiment très personnel (fig. 51 A) '. Une Victoire amène pour le sacrifice une génisse qui résiste et se cabre; le buste incliné en avant, elle a peine à maîtriser l'animal. Devant elle marche une de ses compagnes, s'avançant à pas rapides, avec un beau geste de triomphe dont l'ampleur est encore soulignée par le jet hardi des plis flottants du manteau. Mais aucun de ces morceaux ne peut rivaliser avec cette charmante figure de Victoire qui jouait dans la frise un rôle purement épisodique, et qui doit à l'admiration des modernes une place d'honneur jiarmi les créations les plus achevées du

1 . Cette partie de la frise a ser%-i de prototype à un sujet figuré sur deux bas-reliefs, run du Vatican (Visconti, Mua. PioClementiiio, V.pl. 9) rautre de Florence. (Diitschke.^lnrii* Blldic. in Oberitalieii, III, p. 229, n' 521 . Cf. Kekulé, Die Jielie/s, p. 5). Le musée de Berlin a acquis en 1890 deux médaillons en terre cuite reproduisant des figures de la b.ilustrade (.licA. Anzelger, Jahrbuch dfs ardi. Itist., 1891. p. 122, 17 c, 17 d.) Kous donnons l'un d'eux en cul de lampe, d'après un dessin communiqué par l'Institut archéologique de Berlin, griice aux soins de MM. Winter, Conze et Koepp.

LE TEMPLE I)-AT1IEXA NIKE.

géuie grec (fig. 5o) '. Suspendant un moment sa course, et, suivant la fine remarque de Beulé , comme « soutenue par le faible battement de ses ailes entr'ouvertes » la Victoire se tient debout sur la jambe gauche un peu fléchie, et se penche en avant pour rattacher à son pied droit les bandelettes dénouées de sa sandale. Le geste est si prompt, que la jeune déesse ^

l'accomplit sans retourner la tête; c'est, pour ses doigts agiles, l'affaire d'un instant , et ainsi surprise dans un équilibre fugitif, prête à reprendre son essor, la Victoire semble à peine toucher le sol. Le travail des draperies a une saveur exquise et rare qui défie toute description. On désespère de traduire avec des mots la transparence fluide de la robe, dont l'étoffe légère, presque impalpable , épouse plutôt qu'elle ne les voile les contours délicats du seiu, la rondeur de l'épaule, et ruisselle sur les chairs nues en mille petits plis frissonnant <\ fleur de marbre. Plus larges, plus régulièrement balancés dans leurs courbes moelleuses, les plis du manteau que soutient le bras droit jettent des ombres

profondes, et dessinent des formes sveltes et élancées. C'est un charme pour l'œil de suivre, dans ses plus subtiles recherches, ce modelé souple, abondant, tout en nuances et en caresses.

1. La Victoire rattachant sa sandale a d'ailleurs été copiée dans l'antiquité. Elle est reproduite sur nn bas-relief de Munich représentant le couronnement d'un termes. Brnnn, Besch-eibung der Glyptothei, n" \3<j. Kekulé, Die Iteliefs an der Balmtmde, p. 9.

Fig. 52. — Victoire couronnant un trophée, sculpture de la balustrade du temple d'Athéna Niké. (Athènes, Musée de l'Acropole.)

108 L'INFLr ENCE DES GRANDS MAITRES.

Comparés à ceux de la frise du temple, les bas-reliefs de la balustrade accusent avec

plus de force encore

■j'j/ - l'évolution qui en-

traîne la plastique vers une sorte de virtuosité dans la teclmique. L'exemple le plus frappant, à ce point de vue, est la Victoire ])récédant la victime conduite au sacrifice. Ces plis massés capricieusement au-dessus de la ceinture, creusés eu longues ondulations sinueuses dans le manteau iîottant au vent, dénoncent des raftinements d'exécution qui font songer aux œuvres les plus curieusement ciselées de la sculpture ilorentine du XV' siècle; et l'on a pu, sans sortir de la vérité, relever plus d'une analogie entre les Victoires de la balustrade et les adorables auges de Péruuse sculptés parle Duccio '. Il y a 1;\ des indices significatifs. Sans

1,-. ;.l. — \ ictoiri- )aila(hiii: -,i -a. ulule, t^culiiture de la IliIustn-ide du temple d'Athéna Niké. (Athènes, Musée de rAcropole.) Hauteur l°',Oô.

1. Voir le rapprochement de M. Winter, Veher ein Vorbild i n'inclelmanm/eile, Berlin 1800, p. 109.

u-nltisclier litliffs, ÔO'' rrcgnimm ziim

LE TEJII'LK D'ATIIEXA XIKE. 109

aucun doute la pure tradition de l'école de Phidias se mélange déjà d'éléments nouveaux ' : la plastique vise de plus en plus à s'approprier les ressources de la peinture qui elle-même ne reste pas stationnaire. Dans la seconde mqitié du cinquième siècle, un peintre attique, Apollodore, surnommé le Skiagraphe {le peintre de P ombre), rompt brusquement avec l'ancien système de la peinture à teintes plates, pratiqué par Polygnote, et inaugure une méthode plus savante pour rendre le jeu des ombres et des lumières ". Les sculpteurs de la balustrade ontils emprunté à la peinture ainsi renouvelée un sens plus raffiné du modelé, de la couleur et des formes dans le bas-relief? Rien de plus vraisemblable, si l'on réfléchit qu'il y a là une évolution tout à fait logique, commencée, d'ailleurs, par l'école de Phidias.

Nous pouvons dès lors, avec plus de sécurité, essayer de déterminer la date de la balustrade. On ne saurait songer, avec Ross et Beulé ' , à l'époque beaucoup trop récente du gouvernement de Lycurgue. D'autre part les caractères du style nous forcent à considérer la balustrade comme postérieure au temple, au moins de plusieurs années. Or, vers la fin du cinquième siècle, il y a une courte mais féconde reprise de l'activité artistique, lorsque, en 409, on achève les travaux interrompus de l'Erechtliéion. Aussi bien que le style, la nature du sujet traité, le sentiment qui l'inspire, s'accordent de tous points avec cette date *. Il faut en effet se rappeler les succès d'Alcibiade sur l'Hellespont, et la suite des brillantes campagnes qui, de 411 à 407, relèvent le prestige d'Athènes, rudement atteint par le lamentable échec de l'expédition de Sicile. La bataille navale de Cynosséma, la grande victoire remportée à Cyzique sur la flotte péloponnésieune de Mindaros et les troupes perses de Pharnabaze, la prise de Byzance, le retour d'Alcibiade à Athènes, accueilli par un prodigieux élan d'enthousiasme, voilà bien l'explication des trophées grecs et perses que dressent les

1. Nous nous séparons de il. Kekulé, quand il voit dans les bas-reliefs de la balustrade une œuvre pleine de l'influence de Phidias. Die Reliefs, p. 22.

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