LES ÉCOLES ASIATIQUES — II. LES GROUPES PITTORESQUES L'ÉCOLE DE RHODES
g 1. — LES GROUPES PITTORESQUES,
An second siècle, le mouvement que nous avons vn ae manifester à Pergame s'est propagé dans les principaux centres de l'Asie Mineure et jusqu'à Rhodes. II y a en réalité une grande école asiatique; et la preuve en est que, parmi les artistes qui travaillent à Rhodes, plusieurs sont originaires d'Asie-Mineure. Tel est le cas pour les deux sculpteurs de Traites qui .ont signé l'œuvre célèbre connue sous le nom de Il Taureau Farnèse ». Si nous nous arrêtons d'abord à ces deux maîtres, ce n'est pas pour établir entre l'école de Tralles et celle de Rhodes une différence qui serait artificielle : c'est parce que leur œuvre va nous montrer l'application d'un principe d'art très nouveau, et que nous pourrons y rattacher d'autres exemples de ce qu'on peut appeler le groupe pittoresque. Tralles est d'ailleurs comme le trait d'union entre Pergame et Rhodes. Au temps d'Eumène II, elle est placée politiquement sous le patronage de l'Etat de Pergame, et elle y reste jusqu'à la mort d'Attale III. Si nous connaissions miens l'histoire de ses artistes, nous les verrions peut-être collaborer d'abord avec les sculpteurs des Attalides, et se tourner ensuite vers le florissant État de Rhodes.
Les deux maîtres auxquels Pline attribue le groupe représentant îe supplice de Dircé, « le Taureau Farnèse », pour lui laisser son nom populaire, sont Apollooios et Tauriscos de Tralles'. Quant à la sin-
1. Pline, Nat, HUl., S6, i, 21. La date de ces deux attistee reste inoeitaine; M. Hillev von Gaertringen les place au début dn 1" siècle avant notre ère. MUtheil Athen, XIX, 189i, p. 37-39.
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gulière historiette rapportée par l'écrivain latin, et suivant laquelle les deux artistes auraient institué un débat pour distinguer entre leur véritable père, Artémidore, et celui qui passait pour l'être, Ménécrate, elle est fondée sur un curieux contre-sens ; Pline a mal compris une inscriptiou oEi, suivant une formule très usitée, les sculpteurs avaient rappelé le nom de leur père, après celui de leur père adoptif, Ménécrate'. Tauriscos est connu en outre pour avoir exécuté des Hermérotes, placés par Asiuius Pollion dans le portique qu'il avait fait édifier à Rome^; c'est là aussi que se trouvait, au temps de Pline, le groupe du supplice de Dircé, sans doute enlevé à Rhodes eu 43 av. J.-C. , lors du pillage de la ville par Cassius. Plus tard il prit place dans les Thermes de Caracalla, oh il fut retrouvé très mutilé, en 1646, sous le pape Paul III. Restauré par Giovan Battista délia Porta, et conservé d'abord au Palais Farnèse, il fut envoyé à Naples en 1786 (fig. 277)1 II est à peine besoin d'en rappeler le sujet. Les deux fils d'Antiope, Aniphion et Zéthos, font expier à Dircé, femme de Ljkos, la dure captivité où elle a tenu leur mère. Après avoir tué Lykos, ils attachent Dircé à un taureau sauvage, puis jettent dans une fontaine sou corps mutilé''. Les sculpteurs trallieus ont choisi le moment où le supplice se prépare. Les fils d'Antiope amènent l'animal fougueux qui se cabre en mugissant. Zéthos tire sur la corde passée autour de ses cornes; Amphion, reeonnaissable à sa lyre, pèse de toutes ses forces sur la tête du taureau ; à leurs pieds, leur victime se lamente et supplie. Au second plan, une femme, où l'on reconnaît Antiope, suit la scène du regard ; au premier plan, un dieu champêtre assis personnifie la montagne du Cithéron, où se passe l'action. Telle est la donnée -traitée
1. Cf. 0. Millier, Der FamtikAe Stier ; 0. Itayet, Milet et U gdfe Lalmiqœ, I, p. 67. L'inscription était BuiB donte la suivante : 'AltoiXtûvio; val TaupiintO! naS' tioBesim Meve^paTouç, tfûcsi 6è 'ApT£- {j,iSh>pQU, TpaXXictvol i'j^oitiatfv.
2. Pline, iUd. Peut-être est-il le père de l'ApoUoDios, file de Tamiacoa, dont nne inscription trouvée dans le théâtre de Magnésie du Méandre nous fait connaîtra la signature. Hiller von Gaertringen, Hittheil. Athsti, XIX, 1894, p. 87.
3. Le groupe est gtaré dans le Haseo Boriomco, XIT, pi. 5, 6. Pont la bibliograpliie ancienne, toît Friederichs-Vroltere, Gipiahg., n" 1403, et Eajet, Milet, p. 70. Kons citerons surtont 0. Miiller, JDer Fai-aesisohs Stier; 0. Jahn, Arch. ZiUang, 1863, p. 63 ; Kinltel, Mosaik sur Kanstgeichichle, ch. II.
4. Le sujet avait été traité par Euripide dans VAntiùps. Pour les rapprochementB entre les frajments connus de l'Antiope et la scène du Taareau Famèae, voit R. Hassencamp, Nord und Sud, février 1892, p. 212-219.
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par ApoUonios et Tauriscos dans ce groupe énorme, chargé de figures, une des. œuvres les plus considérables par leur niasse que nous ait laissées l'antiquité. Toutefois, pour l'apprécier équitablement, il faut faire la part de la restauration moderne, et elle est très grande. Presque toute la figare du taureau, le haut du corps de Dircé, les bras et les jambes des deuxjeunes gens, sont l'oeuvre de délia Porta; la tête ajustée au corps de Zéthos provient d'une statue de Caracalla; le chien qui aboie au pied du rocher n'a d'antique que les pattes. La composition primitive du groupe reste donc douteuse. Si l'on se reporte aux monuments qui nous en ont conservé des images réduites, une monnaie de Nacrasa, un camée du Musée de Naples, un petit groupe d'ivoire du même musée', il est permis de croire que le restaurateur a plutôt exagéré la complication déjà très réelle de l'œuvre originale.
Les artistes du seizième et du dix-septième siècle n'ont pas ménagé au Taureau Farnèse les témoignages de leur admiration. Winckelniann ne l'appréciait pas moins. « Ceux qui ne le croient pas digne du bon temps de l'art, s'écriait-il, paraissent n'avoir pas fait usage de leurs yeux. » De nos jours, des jugements sévères ont singulièrement corrigé ces éloges excessifs. Pourtant, écrit un critique peu suspect, « peut-être ne niérite-t-il pas l'extrême dédain que les artistes professent aujourd'hui pour lui -. s Style d'école, prétentions ambitieuses, recherche de l'effet, soit; mais c'est malgré tout une œuvre habile et savante. Au reste, il serait trop facile d'accabler sous des comparaisons écrasantes le groupe d'ApoIlonios et de Tauriscos ; mieux vaut le juger au point de vue historique, comme un curieux témoignage d'une évolution de style qui mérite attention. Le Taureau Farnèse est en effet le type le plus achevé du groupe pittoresque. Pour le voir sous son vrai jour, il faut le replacer dans te cadre qu'on lui avait, suivant toute vraisemblance, donné à Rhodes, dans un décor de parc, au sommet d'un massif de rochers dont il formait le couronnement ^ Ainsi s'explique l'ornementation de la base, couverte sur trois côtés de figures d'animaux sculptés en relief, qui semblent brouter sur les pentes de la montagne.
1. Ces moniunenta ont élé étudies par Otto Jahu, Arck Zeitiinff. 185S, p. 65, pi. 56 el