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Vitet, Études sur l'Histoire de l'art, T, p

302 L'AKCHAISME AVANCE.

toutes les statues, composent nu type général, celui de l'homme agile et vigoureux, entraîné par l'éducation athlétique. Ainsi l'observation de la nature a conduit le sculpteur à simpKfîer, à dégager une formule, et l'on voit déjà poindre ce sentiment généralisateur qui inspirera les grands maîtres du cinquième siècle.

Joints aux mérites du style, ces caractères permettent de placer après les guerres médiques l'exécution des frontons. On ne se trompe guère, croyons-nous, en leur assignant comme date la période comprise entre les années 480 et 470. Or, à ce moment, un des plus brillants sculpteurs d'Egine, Onatas, est en pleine activité, et il est très légitime de supposer qu'il n'est pas resté étranger à la décoration du temple. Nous n'hésitons pas à considérer les marbres de Munich comme une sorte de manifeste de son école, et à y chercher le style et la manière du maître éginète. Maintenant quelle est, dans l'oeuvre commune, sa part personnelle? A-t-il modelé les maquettes des frontons? En a-t-il exécuté une partie? Et si Ton ne peut lui attribuer l'exécution de l'ensemble, quels ont été ses collaborateurs? Autant de questions auxquelles on est réduit à répondre par des conjectures. La plus vraisemblable est encore de lui faire honneur de la composition des deux frontons, de voir dans celui de l'ouest l'œuvre d'un artiste moins habile, et de reconnaître la main du maître, secondé peut-être par son fils Kallitélès, dans les figures déjà plus libres du fronton oriental.

Les marbres d'Egine nous offrent un groupe de sculptures de provenance certaine. Grâce à ce témoignage, on peut essayer de compléter la série des œuvres éginètes, et de rattacher à la même école des monuments dispersés dans les musées. Ainsi le British Muséum possède une statue de marbre, cormue sous le nom à' Apollon Strangford, et que nous attribuerons volontiers avec Brunn à un artiste de l'île \ C'est une œuvre un peu postérieure aux frontons, mais elle s'en rapproche par d'étroites analogies de style. Que le personnage

1. Mon. înedlti delV Inst., IX, pi. 41. 0. Kayet et Thomas^ ilfiZe^ ei le golf e Latmique, pi. 28, 1 Brunn, JDenJcmaeler, ia9 61. Cf. PrachoY, Annali, 187'2, p. 181, efc Brnnn, Sitzungsher. der hayer. Akad., 1872, p. 529. Sur le travail du marbre à Egine, voir Furtwaengler, Mittheil. Athen, 1883, pp. 364 suiv., à propos d'une stèle funéraire en marbre trouvée dans l'île.

représenté soit un Apollon ou un athlète, on y retrouve facilement le même type athlétique, la même forme de coiffure, la même conception de la forme humaine. Pourtant le style est déjà plus souple, et l'imitation de la nature comporte plus de liberté.

Mais surtout, nous devons prêter attention aux bronzes, et rechercher si quelque monument conservé peut nous faire comprendre la supériorité reconnue aux ateliers d'Egine dans le travail du métal. Or, s'il est une hypothèse séduisante, entre tant d'autres qui encombrent trop souvent l'histoire de l'art grec, c'est de faire honneur à quelque fondeur éginète d'un beau buste en bronze appartenant au Musée de Naples. Il a été trouvé en 1756 à Herculanum, dans l'atrium de la prétendue villa des Pisons , et porte encore des traces d'arrachement, comme si son possesseur romain avait

recueilli quelque précieuse épave , provenant du pillage d'une ville grecque^ (fig. 150). Nous avons décrit ailleurs les caractères du style-, la tête d'une construction solide, posée sur un cou ro-

1. Voir pour la bibliographie ancienne, G-inlio de Petra, /. Monumentl délia Villa Ercolanese, dans Pompeîj e la regione sotterrata dal Vesuvio, Kaples, 1879, p. 270. Cf. Kekulé, Annali, 1870, p. 263, et Mon. ined. delV Insf., IX, pi. 18.

2, Eayet; Monuments de l'art antique j I, notice de la pi. 26.

Fig. 150. — Tête virile en bronze, provenant d'Herculanum. (Musée de Naples.)

FiG. 151. — Tête virile en bronze, trouvée sur l'Acropole d'Athènes (Musée de PAcropole).

buste ; le menton osseux et saillant, accusé par un méplat hardi ; les lèvres d'un dessin énergique, et comme découpées à arêtes vives, grâce au léger ressaut qui les cerne. La forme de la coiffure nous est déjà connue; elle rappelle immédiatement celle du jeune homme, qui dans le fronton oriental , se baisse pour ramasser le blessé.

Seulement, ici, la double tresse serre les boucles du front, au lieu de passer dessous. La technique du métal a permis à Fartiste de pousser l'exécution bien plus avant que dans la tête en marbre. Avec une étonnante virtuosité, le burin a détaillé les mèches ondulées d'une chevelure soigneusement peignée, et par un raffinement de minutie digne d'attention, les boucles en spirale qui tombent sur le front ont été fondues à part, et rajustées après coup. Si, comme nous le croyons, le bronze de Naples est une œuvre éginète ^ , rien ne nous fait mieux comprendre à quelle sévère école ont été formés les sculpteurs des frontons.

Vers l'époque des guerres médiques, Egine entretenait certainement des rapports avec Athènes; deux de ses artistes, Kallon et Onatas, signaient, on l'a vu, des

ex-voto consacrés sur l'Acropole. Aussi n'est-il pas téméraire de revendiquer pour l'école éginète une des plus précieuses trouvailles

FlG". 152. — Hoplitodrome, bronze de l'ancienne collection Tux.

(Collection de l'Université de Tubingue.) Hauteur, 0™,19.

1. Telle est aussi l'opinion de M. K. Lange, Mittheih AtlieUf 1882, p. 203. M. Studniczlia va plus loin encore, et propose d'y reconnaître une copie de l'Apollon d'Onatas qui se trouvait à Pergame. (Roem. MittJieil. 1887, p. 106, note 47). H faut rapprocher de la tête d'Herculanum une tête colossale en marbre du Musée Torlonia, C. L. Visconti, Museo Torlonia di scult. antiche, n° 501, pi. 128. SCULPTURE GRECQUE. — T. I. 39

faites à Athènes dans ces derniers temps. Nous reproduisons cijoint, de face et de profil, une remarquable tête de bronze, découverte sur l'Acropole dans les fouilles de 1886 , antérieure , par suite, à l'invasion perse de 480 (fig. 150)^ La tête, presque de grandeur nature, est celle d'un personnage viril, dont le type est rendu avec un sentiment très vif de l'individualité : sourcils arqués, dessinés par un filet en saillie ; yeux bien fendus, auxquels une matière blanche, vitreuse, incrustée entre les paupières, donnait un regard brillant; lèvres fortes, d'un contour très précis ; barbe taillée en coin, avec la mouche largement étalée sous la lèvre inférieure, tout cela compose un type bien vivant, et dont nous retrouvons les traits essentiels dans le Troyen blessé du fronton oriental. Le développement exagéré du crâne ne doit pas nous surprendre : toute cette partie, laissée fruste à dessein, était cachée sous un casque de métal, fixé au moyen de rivets dont les trous sont encore visibles. Aussi l'artiste s'est-il borné à modeler autour du front et sur les tempes une simple rangée de boucles. C'est pour les parties apparentes qu'il a réservé sa peine, et là, l'exécution est d'une finesse surprenante. Seul, l'examen attentif de l'original permet de voir par quel délicat travail de gravure le sculpteur a indiqué les poils de la barbe et des moustaches. Pour la minutie du travail, cette œuvre grecque, d'aspect si robuste, peut rivaliser avec les bronzes japonais les plus curieusement ciselés.

Nous sommes bien tenté d'attribuer également une origine éginète à l'excellent petit bronze qui a fait partie de la collection Tux, léguée en 1798 à l'Université de Tubingue (fig. 152)^ On y a reconnu souvent Bâton, le cocher d'Amphiaraos, debout sur son char, rassemblant les rênes de la main gauche, le bras droit étendu comme pour exciter ses chevaux. Mais le rapprochement avec des peintures de vases a suggéré à M. Hauser une interprétation différente, fort plausible à notre avîs^ Ce personnage coiffé du casque, et auquel certains indices

1. Musées d' Athènes j -pi, XV. 'i^cpTqa. àp)^atoX., 1887, pi. 3, pp. 43-48 ( Sophoulis). L'auteur de l'article conteste l'origine éginète de ce bronze. Cf. Brunn, DenJcmaeler,iû.'^ 2.

2. Voir Schwabe, Jahrhuch des arcli. Inst., 1886, I, p. 163, pi. 9. Wolters, Gipsahgusse, n** 90.

3. Hauser, Jahrhuch des arch, Inst,, 1887, II, p. 95. Le rapprochement proposé par M. Hauser entre le bronze de Tubingue et la statue de l'hoplitodrome Epicbarinos^ œuvre des sculpteurs attiques Kritios et Nésiotès, reste une simple conjecture.

matériels engagent à restituer un bouclier, pourrait bien être un hoplitodrome, c'est-à-dire un coureur à la course armée. Le bras gauche chargé du lourd bouclier, le bras droit étendu pour ramener l'équilibre, les jambes fléchies, il attend pour prendre son élan que le signal de la course ait été donné. Quel que soit d'ailleurs le sujet, ce petit bronze est une œuvre remarquable. On y retrouve, à un degré plus avancé, la facture énergique, la solidité de construction que nous avons admirées dans les figures des frontons. Le type du visage, la barbe en pointe, sont d'ailleurs d'autres indices de parenté entre la statuette de Tubingue et les sculptures éginètes.

Nous savons dès lors ce que valent, dans leur art de prédilection, les bronziers d'Egine. Faut-il s'étonner, après cela, que les anciens eux-mêmes leur aient assigné une place distincte parmi les anciennes écoles grecques, et sommes-nous surpris, quand Pausanias parle de (( la technique éginétique )) (T£x.v'/]çatytva{aç) ^? Le voyageur grec semble, il est vrai, attacher à ces mots une idée d'archaïsme encore rigide, presque de défaveur. Nous serons moins sévère pour une école dont l'arrêt de développement est dû à des causes pohtiques, et non à un défaut de vitaKté. Si Egine ne maintient pas son vieux renom, c'est qu'elle perd son indépendance au moment où l'art va marcher à grands pas. Ses grands sculpteurs sont encore des maîtres archaïques. Au moins représentent-ils avec éclat les qualités les plus hautes de l'archaïsme grec. En regard du style facile et un peu indolent t3[ui prévaut dans la Grèce orientale, leurs œuvres se recommandent par une conscience irréprochable, par une science déjà sûre du corps humain, par une exécution ferme et précise. Même au temps oii l'art est le plus libre, elles ne sont pas dépassées pour la perfection de la technique.

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