‹ Histoire de la sculpture grecqueChapitre 190 sur 293 · Voir Livre II, ch. III · texte numérisé non relu

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la vieille cité de Solon. Dès lors, le pouvoir est aux mains d'un homme éclairé, intelligent, et qui, suivant le mot d'Aristote, ce gouverne en politique plutôt qu'en tyran )) ^ La direction imprimée aux affaires par Pisistrate a pour conséquence un rapide accroissement de la richesse publique. Le développement donné à la marine multiplie les relations commerciales ; l'exploitation des mines du Laurion ouvre une source nouvelle de revenus, tandis que, par le progrès des industries d'art, le marché attique commence à rivaliser avec celui de Corinthe. A cette prospérité matérielle, Pisistrate veut, en véritable Athénien, joindre la suprématie intellectuelle. Athènes devient une ville lettrée et savante. Le tyran s'entoure de poètes, d'érudits qui revisent et coordonnent les poèmes homériques et les vieux chants cycliques de la Grèce ; par l'éclat tout nouveau donné aux Panathénées, par l'institution de concours musicaux, il convie les poètes de tous les pays grecs aux cérémonies brillantes qui mettent Athènes en fête à la fin du mois Hékatomba^on.

La ville elle-même se transforme et s'embellit. Ce n'est plus la petite cité aristocratique, assez chétive d'aspect, qui se pressait au temps dé Solon contre le flanc sud de l'Acropole. Alors que l'ancien quartier du Kydathenaion, habité par les vieilles familles, se dépeuple graduellement, une population plus dense se masse dans les faubourgs, autour de l'agora du Céramique, devenue le centre de la vie politique : ce sont les marchands, les ouvriers d'art, les potiers dont l'industrie va bientôt supplanter, sur les marchés de la Grèce et de l'Italie, celle de leurs confrères de Chalcis et de Corinthe. Au sud-est de la ville, Pisistrate restaure les anciens sanctuaires, et en élève de nouveaux. Il agrandit le temple d'Apollon Pythien, dans l'enceinte duquel son petit-fils, Pisistrate fils d'Hippias, consacre plus tard un autel, en mémoire de son archontat^ Ses architectes Antistatès, Kallaischros, Porinos, Antimachidès, jettent les fondations d'un vaste édifice, l'Olympiéion, qui doit dans la pensée du tyran, rivahser avec

1. Aristote, 'AÔYivaiwv 7ro).'.T£ca, p. 16, éd. Kenyon. Voir sur le gouvernement de Pisistrate, un remarquable chapitre de Curtius, Bist. grecque, trad. Bouché-Leclercq , I, p. 428 et suivantes.

2. L'inscription de la dédicace, copiée par Thucydide (VI, 54) a été retrouvée en 1877. Corpus inscriptionum atticarum, IV, 373^ Cf. V. Duruy, Histoire des Grecs, I, p. 449.

r Artémision d'Éphèse et l'Héraion de Samos ; œuvre colossale, restée longtemps inachevée, et terminée seulement par Hadrien, 650 ans après la pose de la première pierre. Non loin de là, près de l'Éleusinion, Pisistrate décore d'un élégant portique la fontaine Callirrhoé ; neuf bouches ornées de mufles de lions servent de déversoirs aux eaux de la source sacrée, désormais célèbre sous le nom à' Ennéacrounos\ Enfin de grands travaux de canalisation amènent à Athènes les sources captées dans les montagnes voisines.

L'Acropole, l'antique habitation des rois, le centre vénéré des

vieilles légendes nationales, a aussi sa part dans ces embellissements. Sur une sorte de plate-forme artificielle, qui nivelait du côté nord le sol rocheux et inégal de la citadelle, Pisistrate élève un grand temple, dédié à la déesse protectrice de la ville. Un des résultats les plus imprévus des fouilles récentes a été de mettre au jour les assises et les débris de ce vieux temple d'Athéna ". Une se dressait pas, comme on l'a cru longtemps, sur l'emplacement du Parthénon de Périclès et d'Iktinos; beaucoup plus rapprochées du mur septentrional, ses assises ont été entamées en partie, au cinquième siècle, par la construction de l'Erechthéion. Les soubassements encore apparents permettent de déchiffrer très nettement le plan des architectes de Pisistrate; on distingue la cella, les deux chambres servant de dépôts pour les objets précieux et les off'randes, l'opisthodome, ou chambre postérieiux. Une co-

FiG-, 168. — Tête de lion formant chéneau, provenant du vieux temple d'Athéna sur l'Acropole.

1. La fontaine avec son portique et ses bouches est représentée sur une hydrie du British Muséum. G-erhard, Auserlesene griechische Vasenhilder^ t. IV, pi. 307.

2. Voir les études de M. Dœrpfeld, Der alte Athenatempel auf der ATcropoUs {Mittheil. Athen, 1886, p. 337 ; 1887, pp. 25, 190, 276 ; 1890, p. 480. L'état actuel, le plan et la restitution du temple ont été publiés par M. Dœrpfeld, Antihe Denhnaeler Tierausgegeben vom deustch, arcli. Inst., I, pi. 25-26 Cf. Bœtticher,' Die Akropoîis von Athen, 1888, p. 61 et suivantes.

loniiade dorique entourait Tédifice dont le gros oeuvre était construit en pierre calcaire du Pirée, recouverte d'un stuc très fin; on n'avait employé le marbre que pour les métopes, les corniches, Tencadrement des frontons et les tuiles du toit. Grâce aux membres d'architecture découverts dans les fouilles, nous pouvons juger de l'art déployé par les ornemanistes athéniens du sixième siècle. Voici, par exemple, une tête de lion formant chéneau qui se détachait, avec sa vive polychromie, sur une élégante cimaise de marbre, décorée de palmettes bleues et rouges (fig. 168) ^ Cet emploi simultané du tuf et du marbre ne laisse aucun doute sur la date de l'édifice. C'est bien le Parthénon de Pisistrate; c'est bien le temple oii, en 480, les Perses, envahissant l'Acropole, trouvèrent enfermés les trésoriers des richesses sacrées et les pauvres gens qui n'avaient pu fuir; c'est bien le sanctuaire que les soldats de Xerxès mirent aa pillage et livrèrent aux flammes ^.

Le mouvement inauguré par Pisistrate ne s'arrête pas après sa mort. Ses fils, Hippias et Hipparque, qui héritent du pouvoir en 527, sont des lettrés et des artistes ; ils contribuent, eux aussi, à faire d'Athènes une ville élégante et coquette. Une invention très originale d'Hipparque est celle des Hermès, à la fois œuvres d'art, et instruments d'éducation littéraire. Aux coins des rues, aux carrefours des routes, se dressent par son ordre des piliers quadrangulaires, surmontés de têtes sculptées; les passants y hsent, gravés sur une. des faces, des sentences morales et des vers empruntés aux poètes en vogue , à Simonide de Céos, à Anacréon. Les amis d'Hipparque suivent son exemple, et l'activité règne dans le quartier des Hermoglyphes, habité par les marbriers qui sculptent les Hermès ^. Dans la vieille cité ainsi rajeunie s'épanouit une civilisation très raffinée. La vie extérieure y revêt des formes brillantes , encore à demi orientales. Les costumes

1. Cette cimaise est reproduite^en polycliromie dans la pi. 38 des Denhmaeler des arcJi. Inst.j t. I.

2. Nous n'avons pas à examiner ici, si, comme le veut M. Dœrpfeld, le temple fut rebâti après l'invasion. ÇArt, cités.') Cette théorie a soulevé de très justes critiques. Voir en particulier Petersen, Mittheil. Athen, 1887, p. 62.

3. Voir sur les Hermès d'Hipparque, Lolling, Mittheil. Athen, V, p. 244. Cf. Studniczka, Jahrbuch des arch. Inst., II, 1887, p. 166. Un vase souvent cité représente unjeune hermoglj^plie au travail. O. Jalm, Berichte der sàchs. Gesellschaftj 1867, pi. ô.

sont d'une grande richesse. Les femmes portent des vêtements brodés, ajustés avec une extrême coquetterie; les hommes revêtent, aux jours de fête, le chiton ample et traînant des Ioniens, frisent leur barbe, nattent leur longue chevelure parfumée. On sent percer partout le goût très vif de l'élégance et de la recherche. Les Pisistratides donnent le ton. Epris du luxe extérieur, passionné pour les plaisirs, grand amateur de chevaux, de fêtes, de banquets, Hipparque s'entoure de la jeunesse dorée d'Athènes ^ Il suffit d'examiner les peintures des vases attiques exécutés vers la fin du sixième siècle, pour mesurer le changement qui s'est introduit dans les mœurs ^ Jeunes cavaHers maniant des chevaux fringants, éphèbes couronnés de fleurs assistant à des banquets, joueuses de flûte égayant des orgies, tels sont les sujets dont s'inspirent les potiers du Céramique, historiens fidèles de la vie attique au temps des Pisistratides.

§ 1. — LES INFLUENCES ETRANaERES A ATHENES.

Les travaux d'art commencés par Pisistrate ont pour résultat immédiat d'attirer à Athènes des artistes grecs d'origines très diverses. Parmi les inscriptions trouvées sur l'Acropole, on remarque bien des signatures d'artistes venus de la Grèce orientale, des îles, ou des pays doriens ; elles sont assez nombreuses pour qu'on puisse tout au moins esquisser l'histoire de cette sorte d'immigration. Le sujet vaut d'ailleurs qu'on s'y arrête. Tous ces artistes sont des maîtres capables d'imprimer une direction à l'école indigène , manifestement en retard sur les autres; par suite l'art attique subit des influences assez complexes , et avant de dégager ses qualités originales , il revêt un caractère un peu composite. Notre premier soin doit être de démêler ces influences, et d'en mesurer la portée.

De tous les courants qui convergent vers Athènes, le plus puissant

1. Au dire de l'historien Idoménée, cité par Athénée (XII, p. 532 F). Hippias et Hipparque inaugurent à Athènes la vie de plaisir. Cf. le témoignage dAristote, 'Aôrjvacwv 7ro).tT£ca. p. 46, éd. Kenyon.

2. Voir en particulier les vases signés par Epiktétos : Klein, Griech. Vasen mit Meistersignaturen p. 100 et suivantes.

vient de l'Est. Les principales écoles de la Grèce orientale fournissent leur contingent à ce groupe d'artistes étrangers qu'attire l'éclat naissant de la ville des Pisistratides. Samos est du nombre. On connaît déjà les statues du type samien trouvées dans les fouilles; on sait qu'une signature de Théodoros atteste les rapports artistiques établis entre Athènes et Samos. Toutefois le style très particulier des statues samiennes, si visiblement dérivé de l'art du métal, ne paraît pas avoir provoqué beaucoup d'imitations. Un rôle plus important est réservé aux écoles ioniennes d'Asie Mineure. Il y a de fortes raisons pour considérer comme un Ionien un des plus anciens maîtres qui travaillent à Athènes sous Pisistrate, le sculpteur Endoios \ Une signature de lui, découverte sur l'Acropole, est écrite en caractères ioniens ^ ; d'autre part, nous savons par les textes qu'il avait exécuté pour Éphèse une Artémis assise, et pour Erythres une Athéna Polias ^ ; or il n'y a aucune vraisemblance que des villes de l'Ionie aient fait appel, vers le milieu du sixième siècle, à un sculpteur athénien. Sans doute Endoios est un Grec d'Asie Mineure établi en Attique, et assez célèbre pour recevoir des commandes du Péloponnèse, témoin la statue chryséléphantine d' Athéna Aléa, que lui demandent les gens de Tégée. Sans doute encore une partie de sa période d'activité s'écoule à Athènes, entre 540 et 520. C'est là qu'il sculpte le tombeau d'une femme étrangère, Lampito^; c'est là qu'il exécute une Athéna assise, dédiée sur l'Acropole par le riche KaUias, fils de Phainippos, un des adversaires les plus acharnés de Pisistrate ^ Peut-être faut-il reconnaître cet ex-voto dans une statue encore très archaïque de style, découverte depuis longtemps au nord de l'Acropole (fig. 169) ^ La déesse est assise, la poitrine couverte d'une épaisse égide, oii se détache le disque portant autrefois l'image peinte du gorgonéion. Longues boucles flottantes, chiton minutieusement plissé, sous lequel transparaît la

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