Thucydide, VI
qui ensanglanta les Panathénées de Tannée 514. Insulté par Hipparque dans Thonneur de sa famille, un jeune noble athénien, Harmodios, complote avec son ami Aristogiton la mort des fils de Pisistrate. Le jour des grandes Panathénées, au milieu des apprêts de la fête, les deux amis cachant c( l'épée dans le rameau de myrte », suivant l'expression de la chanson populaire, rejoignent Hipparque près du Léocorion et le percent de coups. Harmodios est tué par les gardes du tyran, et Aristogiton mis à la torture par Tordre d'Hippias. Le premier témoignage du culte fervent voué par la démocratie athénienne à la mémoire des deux meurtriers est la consécration de Tœuvre d'Anténor. Exécuté peu de temps après 510, le groupe de bronze des deux Tyrannoctones fut érigé à Textrémité sud de 'k:\^^\ T Agora, sur une place appelée Y Orchestra , tout ''if^n près du chemin qui montait de T Agora à T Acropole Ml n'y resta pas longtemps. En 480, après le sac d'Athènes, Xerxès Temporta à Ecbatane, et Fia. 187. — Le groupe ^' ^^^ Seulement deux siècles plus tard, après 280? des Tyrannoctones, qu'Autiochus, fils dc Sélcucus , rendit aux Athé-
sur un tétradrachme , , . / i> \
d'Athènes. nicus Ic monumcnt qui avait consacre 1 avènement
de la démocratie ^ Toutefois , T Orchestra n'était
pas restée vide. Dès Tannée 477, deux sculpteurs, Kritios et Nésiotès,
avaient été chargés de remplacer par de nouvelles statues le groupe
enlevé par les Perses.
Une série de monuments, dont plusieurs ont un caractère officiel, nous font connaître les lignes générales du groupe d'Anténor. Sur une amphore panathénaïque, datant sans doute de Tépoque où il fut rendu aux Athéniens, le peintre en a fait Tépisème du bouclier d' Athéna \ Il figure dans le champ de plusieurs tétradrachmes attiques, portant les noms des magistrats monétaires Mentor et Moschion (fig.
1. Sur remplacement du groupe des TyrannoctoneSj voir Koehler, Hermès, VI, p. 100; CurtWach.smuthj Die Stadt AtJien im AUerthum, I, p. 392.
2. Il y a dans les auteurs anciens des versions très différentes sur la date et Tauteur de cette restitution. Valère Maxime l'attribue à Séleucus (II, 10) ; Arrien à Alexandre (^Anabase, III, 16, 7) ; Pausanias à Antiochus (I, 8, 5). M. de Witte a démontré que Pausanias est dans le vrai. Annali delV Inst,,
3. Mon, inediti,X. pi. 48 d. Le meurtre d'Hipparque est encore figuré sur d'autres vases. Cf. Petersen, Arch. Mittheil. ans Œsterreichj III, pi. 6, 1. Arch. Zeitung 1889, pi. 12.
187) ^ ; il est reproduit sur des jetons de plomb frappés au nom de FÉtat ^. Enfin, un bas-relief, décorant un siège de marbre trouvé sur l'emplacement de l'ancien Pry tanée, nous montre encore les deux Tyrannoctones s'avançant d'un pas rapide, le plus âgé armé d'une courte épée et étendant le bras gauche couvert d'une chlamyde, le plus jeune levant son épée (fig. 188) ^
Deux statues en marbre du musée de Naples, appartenant autrefois à la collection Farnèse , nous offrent une réplique fidèle du groupe des Tyramioctones (fig.
189) \ La figure de gauche est celle d'Aristogiton, à laquelle une restauration malheureuse a attribué une tête antique d'un style beaucoup plus récent et d'un type d'ailleurs trop juvénile, car le bas-relief d'Athènes nous appjrend que dans l'original Aristogiton était barbu. De même, il faut supprimer l'épée placée dans la main gauche, et la remplacer par le fourreau du glaive très court dont le héros est armé. On comprend dès lors son geste; il s'avance
prêt à l'attaque et à la parade, l'épée à la main, mais couvrant son flanc gauche avec la gaine de son arme et la chlamyde jetée sur son bras. Le bas-relief d'Athènes nous aide également à restituer le geste
TiG. 188. — Le groupe des Tyrannoctones. Relief décorant un siège de marbre, trouvé à Athènes.
1. Beuléj Monnaies d'Athènes^ p. 335., Harmodios est figuré seul sur d'autres tétradrachmes attiques. Koehler, Numism. Zeitschrift, 1885, p. 103.
2. Arch. Zeitung, 1870, pi. 24, 1. Petersen, auv. cité, pi. 6, 2. Engel, Bull, de corresp. hellén., 1884, pi. m, n« 71-72.
3. Stackelberg, Graeber der Hellenen, p. 33. Michaelis, Journal of BeUenic Studtes, V, 1884, p. 146, pi. XL VIII. Ce bas-relief est conservé aujourd'hui en Angleterre, à Broom-Hall, comté de Tife.
4. Musée Borhonico, VIII, pi. 7, 8, Clarac, V, pi. 869, 2202 ; 870, 2203 A. Cf. pour la bibliographie, Friederichs-Wolters, Gipsahgusse, n*^ 124. M. Benndorf a proposé de reconnaître une autre réplique dans deux statues du Jardin Boboli, à 'Eloience. An7iaU, 1867, p. 304, 1/bw. inediti, VIII, pi. 46.
370 L'AKCHAISME AVANCE.
d'Harmodios. Le jeune homme brandit luie longue épée, pour asséner à son adversaire un vigoureux coup de taille ; on voit encore sur la poitrine la trace du baudrier de bronze qui soutenait le fourreau. Dégagées des restaurations modernes qui en faussent le style \ débarrassées des troncs d'arbre de soutien ajoutés par le copiste romain, les statues de Naples nous mettent sous les yeux un groupe d'une allure énergique, mais encore empreint d'une certaine raideur archaïque. Les deux figures sont mieux faites pour être vues de profil que pour se présenter de face, et le parallélisme presque absolu dans le mouvement trahit encore quelque inexpérience : c'est avec une symétrie presque rigide que les meurtriers prennent leur posture d'attaque, comme deux tireurs à la salle d'armes. Toutefois, observant ime loi chère à l'art grec, le sculpteur a contrarié dans les deux figures le mouvement de la marche ; l'une avance la jambe droite, l'autre la jambe gauche. On ne saurait d'ailleurs contester la puissance et la vie qui respirent dans ce groupe; les torses, au ventre plat, à la poitrine bombée et saillante, sont modelés avec une singulière vigueur, et l'on est surtout frappé de l'élan que l'artiste a su donner à ses figures. A travers le travail du copiste, on entrevoit une œuvre robuste où perce l'inspiration, comme si l'artiste, transporté par son sujet, l'avait conçue dans une heure d'enthousiasme et de généreuse exaltation. A quel maître devons-nous faire honneur de ces qualités? Est-ce le groupe d'Anténor, ou celui de Kritios et Nésiotès que reproduisent les statues de Naples? La question reste controversée, et le problème est d'autant plus ardu que les deux artistes avaient sans aucun doute suivi de très près l'œuvre de leur devancier. Avant les fouilles de l'Acropole, l'opinion courante attribuait volontiers à Kritios et à Nésiotès l'original du groupe napolitain ^ Aujourd'hui que nous possédons une œuvre authentique d'Anténor, il y a de fortes présomptions en sa faveur ^ Est-il donc impossible que l'auteur de la statue féminine de
1. Bans la figure de gaudie, la main gauche et le bras droit sont modernes. Dans celle de droite, les deux bras, la jambe droite depuis la hanclie, la jambe gauche depuis le genou sont également des restaurations.
2. Overbeck, GriecJi. PlasWc, I, 3^ éd., p. 118. Cette thèse a été reprise récemment, avec de nouveaux arguments, par M. Botho Graef, Mittheil. Athen, XV, 1890, p. 1 et suivantes.
3. M. Studniczka a donné de très bonnes raisons pour restituer à Anténor l'original du groupe de Naples, Jaîirhuch des arcli. Inst., II, 1887, p. l4l.
Fia. 189. — Aristogiton et ïïarmodios, statues en marbre. (Musée de Naples.)
TAcropole ait, dans toute la maturité de son talent, exécuté cette œuvre dont la copie romaine n'a pu qu'atténuer l'archaïsme? Oublierons-nous que le groupe était en bronze, et qu'en s'initiant à cette technique dans quelque atelier d'Egine ou du Péloponnèse, Anténor a pu y prendre également cette science de l'anatomie si apparente dans les statues de Naples? Au reste, il importe surtout de considérer le morceau où le caractère de l'original semble avoir été le mieux respecté ; nous voulons parler de la tête d'Harmodios (fig. 190) \ Or cette tête massive, au front bas, au menton osseux et fort, garde une singulière saveur archaïque; et, chose curieuse, le travail des cheveux détaillés par boucles, se retrouve presque identique dans la statue féminine d' Anténor. Il nous paraît donc fort vraisemblable de songer au vieux maître athénien, et d'admettre que le copiste romain s'est adressé non pas au groupe le plus récent, mais à celui que recommandait, aux yeux des amateurs d'art, le double prestige d'une plus haute antiquité et d'un exil en Perse.
Il est d'ailleurs intéressant de rapprocher du groupe napoHtain une statue trouvée en deux fois sur l'Acropole, et qui est certainement antérieure aux guerres médiques (fig. 191) '. C'est une statue de jeune
riG. 190. — Tête de la statue d'Harmodios. (Musée de Naples.)
1. Cette tête a déjà été reproduite isolément^ Ânnali deU Inst., 1874, pi. O. Jahrhuch, 1887, pi. 10, 2.
2. Le torse a^ été publié avec une tête qui ne lui appartient pas dans les MiUJieil. Athen, V, 1880, pi. I. Cf. p. 20 et suiv. article de Furtwaengler. La tête a été retrouvée dans les fouilles de l'Acropole. 'E?Y)[JL. dcp^., 1888, pi. 8.
homme, dont le modelé excellent, l'attitude déjà souple attestent les progrès réalisés par Tart attique dans cette période oii les influences péloponnésiennes ont commencé à se manifester. La tête offre un type analogue à celui de FHarmodios de Naples (fig. 192) : c'est le même
menton plein, le même front bas ; mais l'agencement de la chevelure , enroulée autour d'un cercle de métal, nous ramène à des modèles que nous connaissons déjà, à cette tête de bronze péloponnésienne, que nous avons plusieurs fois prise pour terme de comparaison. La statue est évidemment Toeuvre d'un artiste plus jeune qu'Anténor ^ . Mais si, avant 480, l'art attique est assez avancé pour produire de telles œuvres, on hésitera moins à reconnaître la main d'Anténor dans le groupe, encore si archaïque de facture, dont les statues de Naples nous ont conservé la copie.
A côté de l'auteur des Tyrannodones ^ les sources Httéraires citent encore un de ses contemporains, Amphikratès. L'œuvre capitale de ce dernier se rattachait également aux souvenirs de la chute de la tyrannie. On voyait de lui, à l'entrée de l'Acropole, une lionne de bronze, avec la langue coupée. Ce monument consacrait, par une sorte de jeu de m.ots, la mémoire d'une femme, Léaena, la maîtresse d' Aristogiton , qui avait héroïquement supporté la torture, et gardé le silence jusqu'à la mort^ Nous ne savons rien de plus sur les artistes de l'époque des Pisistratides. Faut-il s'en étonner? A vrai dire, tout ce passé lointain était pour les Athéniens comme enseveli sous les ruines de l'invasion persique. Les traditions littéraires ne
FiG. 191. — Statue de jeune homme, (Musée de l'Acropole. )
1. Signalons ici l'hypothèse de M. Furtwaengler, qui y voit une œuvre de Kritios. 50'' Programm zum Wînckelmajinafestej p. 150.