LES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE L'ARCHAÏSME G-REC
Dans les chapitres précédents, nous avons surtout cherché à retracer l'histoire des anciennes écoles grecques, à les grouper suivant leur situation géographique et leurs aptitudes particulières, à montrer enfin que sur le fond commun de la culture hellénique , chaque école
se détache avec sa physionomie propre , ses traditions de style ou de technique. Nous devons maintenant considérer l'art archaïque dans son ensemble, et résumer brièvement les faits généraux qui se dégagent de notre étude.
Au point de vue historique, nous avons déjà relevé un fait capital en constatant que la Grèce orientale est le théâtre des premiers progrès, et en remontant le chemin dont les étapes sont si nettement marquées , au point de départ nous avons trouvé TOrient. On ne conteste plus aujourd'hui l'action des influences orientales sur les débuts de l'art grec. La question est de savoir dans quelle mesure cette action s'est exercée sur la statuaire. Essayons-nous de ramener à des termes simples ce problème si complexe ? Nous nous arrêterons aux conclusions suivantes. La Grèce reçoit de l'Egypte et de l'Assyrie des suggestions, elle leur emprunte des procédés de métier, des types, comme celui de la figure virile ; nous voyons ces emprunts se greffer, pour ainsi dire, sur les pauvres conceptions d'une plastique rudimentaire. Mais l'art qui grandit ainsi à côté des arts séculaires de l'Orient, ne s'attarde pas à des imitations serviles ; il ne copie pas ; il s'assimile. L'histoire de l'archaïsme grec est celle d'un art qui, ayant tout à apprendre, reçoit des enseignements, mais réagit contre ses maîtres.
Son originalité se manifeste dans les conventions que nous avons vues naître sous le ciseau des sculpteurs primitifs \ Conduire par degrés le type rudimentaire de l'homme nu et debout jusqu'à l'élégante figure de l'Apollon Didyméen ; faire sortir d'une idole de bois la coquette image de la femme drapée si heureusement traitée par l'art attique; trouver, par l'étude du costume, un jeu riche et varié de draperie ; donner à la physionomie une expression , y faire rayonner ce sourire inconnu aux divinités redoutables ou impassibles de l'Orient, telles sont les inventions par lesquelles le génie grec annonce déjà sa supériorité.
De cette robuste enfance sort un art puissant, plein de sève, et qui, si la Grèce avait péri dans la tourmente de l'invasion asiatique,
1. Les mêmes conventions se retrouvent dans les terres cuites. Nous renvoyons le lecteur à Touvrage où M. E. Pottier les a finement analysées : Les statuettes de terre cuite dansVantiquité, Paris, 1890, p. 22 et suivantes.
L'ECOLE ATTIQUK 391
aurait suffi à lui assigner une place d'iionneur dans Thistoire de Tantiquité. C'est cet archaïsme développé, constitué avec ses formules et ses principes, auquel s'adressera Fart grec à son déclin, pour réveiller le goût blasé des contemporains d'Auguste et d'Hadrien. Un caractère saillant entre tous le distingue des arts orientaux ; pour l'art grec archaïque, la création plastique est sa fin à elle-même. Tandis qu'en Egypte la sculpture se ressent toujours de son rôle décoratif et funéraire, qu'en Assyrie elle n'a d'autre objet que de glorifier le souverain, en Grèce le culte désintéressé de la forme fait pour la première fois son apparition. Que la statue soit celle d'un dieu ou d'un homme, il importe peu; l'idéal est le même. Epris d'une beauté supérieure, les vieux maîtres grecs la poursuivent avec une sincérité profonde, avec la volonté tenace et réfléchie de porter à la perfection le petit nombre de types sur lesquels s'exerce leur activité.
Dès lors, un élément nouveau entre enjeu : l'étude des proportions et de l'anatomie. Ce n'est plus la routine, l'observation superficielle dont se contentent des arts moins ambitieux. Dans ces écoles d'Egine et du Péloponnèse, soumises à une disciphne d'art si rigoureuse, les sculpteurs abordent résolument les problèmes les plus ardus ; ils s'acharnent à pénétrer la structure du corps humain, à scruter le jeu des muscles, à saisir dans un nombre encore limité d'attitudes toutes les nuances de la forme extérieure. Dès la fin du sixième siècle, les ateliers les plus modestes sont entraînés dans ce mouvement irrésistible, et l'on sait avec quelle ardeur les peintres de vases s'engagent dans la voie frayée par la sculpture. Voilà ce qui expKque le caractère réaliste dont nous avons été frappés plus d'une fois en étudiant les marbres archaïques, et qui s'allie si curieusement à la recherche du type généralisé. A certains égards, les anciens sculpteurs sont des réalistes. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; ils ne le sont pas sans arrière-pensée, à la façon des sculpteurs égyptiens, quand ils reproduisent avec tant de bonhomie les traits individuels d'un scribe ou d'un bourgeois de Thèbes. A la date où nous a conduits cette étude, le réahsme grec n'est encore qu'un excès de conscience, ou une sorte d'impuissance à s'abstraire du modèle vivant. Malgré tout, l'instinct généralisateur perce déjà, et l'on peut prévoir que l'art de la belle époque saura bientôt
créer des types bien vivants , avec ce caractère général qui leur donnera une suprême beauté.
Ou les maîtres archaïques excellent, c'est dans la science technique. Marbre ou bronze, ils mettent en oeuvre les matériaux de la statuaire avec une conscience, une habileté de métier qui n'ont jamais été dépassées. Sans doute les détails d'exécution les absorbent parfois à l'excès ; ils s'attardent aux minuties ; ils oublient de se mettre à distance. Mais n'en est-il pas ainsi dans une vie d'artiste bien ordonnée? Au début, des études soutenues et serrées, où le style gagne en précision, au détriment de la liberté; plus tard, une manière plus large, oii la science acquise se déploiera sans effort : c'est l'histoire des grands maîtres de tous les temps; c'est aussi celle de l'art hellénique.
Pour juger à sa valeur l'archaïsme grec, pour faire une part équitable à ses mérites et à ses inexpériences, il faut prendre son point de vue dans l'histoire. Voici que sur cette petite terre de Grèce, en face des arts séculaires de TÉgypte et de l'Assyrie, un peuple artiste, doué d'une originalité puissante, rêve un idéal de beauté supérieur aux conceptions les plus ambitieuses du monde oriental ; il le poursuit avec la patience et la force de réflexion qui assurent le succès ; chaque étape, dans cette voie toute nouvelle, marque une conquête. Peut-on se défendre de suivre avec une curiosité passionnée ce travail de l'esprit grec, s'essayant à formuler les règles d'une esthétique si élevée, qu elle deviendra comme le patrimoine commun de l'humanité?
FiG. 203. — Base d'un ex-voto à Atliéna. (Acropole d'Athènes. )
Fia. 204:. — Têtes de lions. Fragments de la cimaise du temple de Zeus, à Oljmpie.