LA SCULPTURE ATTIQUE SOUS LE GOUVERNEMENT DE CIMON. CALAMIS
Plus que toute autre ville grecque, Athènes avait cruellement souffert de l'invasion perse. Lorsque les Athéniens rentraient dans leur cité, après la bataille de Platées, ils n'y trouvaient que les ruines laissées par le passage de Xerxès et de Mardonios : l'Acropole saccagée et incendiée, les maisons rasées, les murailles détruites. Il fallait songer tout d'abord aux travaux de défense, relever les murs de la citadelle et de l'enceinte, fortifier le Pirée, et assurer les communications entre le port et la ville. C'est l'œuvre de Thémistocle. Après lui, le fils de Miltiade, Cimon, peut avec plus de loisir concevoir le plan grandiose d'une Athènes embeUie, transformée et relevée de ses rui-
nés. Dès 467, son pouvoir est assez solidement établi pour qu'il se mette à Toeuvre. Ses architectes construisent le Tliéséion, le temple des Anakes, que le grand peintre tliasien Polygnote et FAthénien Micon décorent de peintures; Fagora du Céramique est rectifiée, agrandie, et de beaux platanes ombragent le portique du Poecile élevé par un parent de Cimon, Pisianax. Mais surtout une activité extraordinaire règne sur le plateau de TAcropole, où Cimon rêve de dédier à Athéna un sanctuaire infiniment plus vaste et plus riche que le vieux temple de Pisistrate. Les fouilles récentes ont mis en pleine lumière les travaux accomplis par Cimon pour niveler le rocher inégal de r Acropole, pour en élargir la superficie et jeter hardiment à Fendroit le plus abrupt les fondations du futur Parthénon. Des exils successifs, puis la mort, n'ont pas laissé à Cimon le temps d'achever son œuvre ; il s'est borné à exécuter les travaux préparatoires dont Périclès a recueilli le bénéfice ; mais nous ne devons pas oublier quelle part revient au fils de Miltiade dans le magnifique mouvement d'art du cinquième siècle. Si Périclès le dirige et l'accélère, c'est Cimon qui donne l'impulsion.
Quelle que soit la rapidité du progrès, l'art ne procède pas par brusques passages. Aux époques de transition, on voit des maîtres attardés dans les vieilles méthodes poursuivre leur oeuvre, d'autres, plus libres, se dégager en partie des traditions surannées, tandis qu'à côté d'eux grandit une génération plus jeune et plus audacieuse, prête à s'inspirer sans arrière-pensée de l'esprit nouveau qui souffle de toutes parts. Tel est l'aspect que présente Fécole attique dans les premières années du gouvernement de Cimon. Parmi les représentants de la vieille école, il faut certainement compter Hégias, le premier maître de Phidias \ Au dire de Quintilien, son style sec et dur rappelait celui des Étrusques ^ ; entendez par là que ses oeuvres différaient peu des statues les plus récentes trouvées sur FAcropole. Au reste, on lai reconnaissait quelque mérite ; on louait ses statues d' Athéna et de Pyrrhus,
1. Voir pour les textes, Overbeck, ScJiriftquellen, n^'^ 4:52^ 456. Une signature d'Hégias ('Eyi'a; èTuocsŒSv) a été trouvée dans les fouilles de l'Acropole. AsXtiov àp)^atoXoYi>tdv, 1889, p. 38, Cf, Journal of Hellen. Studies, X, p. 269.
2. (( Duriora et Tuscanicis proxima. » Quintilien, Inst. Orat,, XII, 107.
ses enfants montés sur des chevanx de course, et son groupe des Dioscures, apporté à Rome, se dressait au temps de Pline devant le temple de Jupiter Tonnant.
Un critique ancien dont le jugement fait autorité, Lucien, rapproche d'Hégias deux autres maîtres, Kritios et Nésiotès, ceux-là mêmes à qui les Athéniens commandent, en 477, la copie des Tyrannoctones d'Anténor \ De ces deux maîtres, l'un, Kritios, est un Attique; l'autre, Nésiotès, semble à en juger par son nom avoir une origine insulaire. Quoi qu'il en soit, ils travaillent à Athènes, associés le plus souvent par une étroite collaboration. On sait déjà qu'ils exécutent en commun legroupe des J^ra?z^octo??e5; leurs signatures se trouvent encore réunies sur des bases de statues découvertes depuis longtemps à l'Acropole. Un ex-voto à Athéna, un autre monument votif consacré à la déesse par un soldat étranger, Hégélokhos, (( en souvenir des travaux d'Ares )) ((xv^p^oc tïovwv "Apsw;), enfin la statue de l'hoplitodrome vainqueur Epikharinos, étaient signés par les deux maîtres ". Les caractères des inscriptions permettent d'attribuer ces œuvres à la période comprise entre les années 470 et 460.
Les deux artistes doivent donc être comptés parmi ces ouvriers de la première heure, qui, au lendemain des guerres médiques, contribuent à décorer d'oeuvres d'art l'Acropole relevée de ses ruines. Les sources anciennes signalent Kritios comme un vrai chef d'école. Ses élèves et leurs disciples formaient plusieurs générations, dont la plus jeune prolongeait jusqu'au début du quatrième siècle le souvenir de l'enseignement du maître : c'étaient Ptolikhos, Amphion, Pison, Damocritos. Chose curieuse, ces deux derniers sont des Doriens de Calaurie et de Sicyone, et Pison travaille àl'ex-votode Delphes consacré par les Lacédémoniens après ^gos-Potamoi. Ajoutez que ces artistes sont des bronziers. On est donc tenté de croire que Kritios, athénien d'origine, se rattache par son éducation au Péloponnèse plutôt qu'à l' Attique. Aussi bien le jugement que Lucien porte sur son style, les termes dont
1. Lucien, Eïietor. praecepta, 9. Cf. Overbeck, Schriftquelleti ^ n^s 457-462.
2. Loewy, Inschr. griecli. JBildk.j n°s 38, 39, 40. Kappelons que M. Hauser a proposé de reconnaître une réduction de la statue d'Epikharinos, signalée par Pausanias (I, 23, 9) dans le bronze Tux ccn-
S3rvé à:Tubingue ÇJahrh. des arcJi. Inst.j II, p. 95).
il se sert pour caractériser ses œuvres a précises, nerveuses, sèches, d'un dessin correct et sévère », tout cela nous fait songer à un maître de l'art du bronze, formé à l'école des bronziers d'Argos ou de Sicyone.
L'homme qui personnifie le mieux pour nous cette période de transition est Calamis, un contemporain de Cimon. Bien que son origine ne nous soit pas connue \ et que la dispersion de ses œuvres atteste une réputation très étendue, Calamis paraît avoir eu son atelier à Athènes; il est le maître de l'Athénien Praxias, un des auteurs des frontons du temple de Delphes; on a même pu, sans invraisemblance, lui attribuer auprès de Cimon un rôle analogue à celui que jouera bientôt Phidias auprès de Périclès. Quelques œuvres datées permettent de placer vers 460 le moment oii le maître est en pleine réputation ". Vers la fin de son règne, Hiéron de Syracuse lui commande pour Olympie des chevaux de course en bronze, montés par des enfants, et c'est en 467- 466 que Deinoménés, le fils de Hiéron, fait mettre le groupe en place dans l'Altis. Une statue d'Ammon, exécutée pour Pindare, est antérieure à la mort du poète, c'est-à-dire à 445. Calamis appartient donc à la première moitié du cinquième siècle. Nous savons, il est vrai, qu'on voyait de lui, au Céramique d'Athènes, une statue d'Apollon surnommée V Apollon secourahle {AlextkaJws) parce qu'elle avait fait cesser la grande peste de 430 ^; mais rien ne nous oblige à prolonger jusqu'en 428 la période d'activité de Calamis. La peste qui valut ce surnom à la statue ne fut pas nécessairement l'occasion de la dédicace, et tout porte à croire que l'œuvre de Calamis existait bien avant la guerre du Péloponnèse.
A certains égards, Calamis a quelques points de contact avec les vieux maîtres argiens et sicyoniens qui s'étaient fait comme une spécialité des ex-voto olympiques. Le groupe des chevaux de Hiéron nous ramène à la même tradition ; on en peut dire autant d'un autre groupe en bronze, oii Calamis avait représenté des enfants élevant la main
1. Le nom pourrait à la rigueur faire songer à une origine ionienne. Une localité voisine de Samos s'appelait KàÀajJi&i et un mois du calendrier ionien se nommait KaXapiaiwv.
2. Voir Brunu, Griech. Kunstler^ I, p. 125. Cf. pour les textes, OYtihtcky Sclirlftquellenjn^^ 508-532
droite dans Fattitude de la prière ; c'était, au dire de Pansanias, un exvoto offert au Zeus d'Olympie par les Agrigentins en souvenir d'une victoire remportée sur les Libyens et les Phéniciens qui occupaient la ville sicilienne de Motyé^ Toujours à Olympie, on voyait du même maître une Atliéna Niké, dédiée par les Mantinéens, et représentée sans ailes , à l'imitation d'un vieux xoanon d'Athènes ^ 11 avait fait pour Sicyone un Asclépios d'or et d'ivoire; pour les Lacédémoniens , une statue d'Hermione consacrée à Delphes, et sa réputation s'étendant jusqu'au Pont Euxin, la ville d' Apollonie du Pont lui avait demandé une statue de bronze colossale d'Apollon, enlevée plus tard par LucuUus, et placée dans un temple de Rome^
D'autres œuvres du maître, et non des moins renommées, se trouvaient en Béotie. Il avait fait pour les Tanagréens une statue de Dionysos en marbre de Paros : c'était la statue de culte consacrée dans le temple du dieu. Mais malgré la réputation de l'artiste, les visiteurs du temple regardaient avec plus de curiosité l'image d'un Triton décapité, à propos de laquelle les exégètes racontaient une curieuse légende \ Un jour que les femmes de Tanagra se baignaient à la mer pour se purifier, la veille des fêtes de Dionysos, elles sont attaquées par un Triton ; les nageuses épouvantées invoquent le dieu, et Dionysos vient en personne les délivrer du monstre. Or, ce Triton, nous le voyons reproduit sur une monnaie de bronze de Tanagra (fig. 205) ^ ;
1. Pausanias, V, 25, 5. Il est probable que Pausanias transcrit inexactement le nom de la ville. Celle qu'il appelle Motyé est sans doute Motykha, située sur le territoire des Agrigentins. En 451, le chef sicule Ducétios s'en empara, et l'été suivant les Agrigentins reprirent le fort de Motykha, d'où ils chassèrent la garnison laissée par lui. (Diodore, 91-92,- Silius Italiens, XIV, 268.) Il est fort possible que cet événement ait été Toccasion de la dédicace du gToupe de Calamis , qui serait ainsi des dernières années du maître. Pour le type des figures qui composaient le groupe, on peut songer à une statue de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, représentant un jeune garçon dans l'attitude delà prière. Conze, Arcli. Beitrœgsj pi. IX, p. 22. Plasch, Arch. Zeituiigj 1878, pi. 16.
2. M. Benndorf a essayé de démontrer que le modèle imité par Calamis n'était autre que la statue de culte du temple d'Athéna Mké, dont il aurait été lui-même l'auteur. (Ueher das CuUusbild Jer Atïiena Nike; Festschrift zurfûnfzigjàh^igen Grûndungsfeier des arch. /?25^. Z7i i^owi. Vienne, 1879.) Voiries objections deM. C. Eobert, Aus K-ydathen, p. 184, dans les Philologisch s Uatersachangen dQKiessling et Wilamowitz Moellendorfï, 1880, I.
3. Une soi-disant Alcmène doit être rayée de la liste des œuvres de Calamis. M. Benndorf a démontré que le passage de Pline {Nat. Hist.. 34, 71) est corrompu, et qu'il s'agit du sculpteur Alcamènes. Mémoire cité j p. 46, note 2.