CHAPITRE II
Des textes, des monuments épars dans nos musées nous ont seuls fait entrevoir jusqu'ici le mouvement d'art qui s'accuse avec tant d'énergie entre 470 et 450. Les marbres d'Olympie vont nous en révéler la manifestation la plus brillante. Les métopes et les frontons du temple de Zeus nous font connaître par un ensemble imposant de sculptures décoratives l'état de la plastique en Grèce, à la veille de l'évolution décisive que provoquera bientôt le génie de Phidias.
Le temple de Zeus Olympien s'élevait dans une petite plaine basse, que limitent au nord les pentes boisées d'une colline, désignée sous le nom un peu ambitieux de montagne de Kronos. Au sud se déroule le cours capricieux de l'Alphée, qui coule dans un large lit, au milieu des grèves, assez semblable à un gave béarnais. A l'ouest, la plaine est fermée par un affluent de l'Alphée ; c'est le Cladéos, petit torrent venu du nord qui se fraie sa route entre de hautes berges escarpées, ravinées par ses eaux. La plaine s'encadre entre des collines couvertes de pins, et mollement ondulées; l'aspect de cette vallée est doux, riant, avec un charme tranquille et comme apaisé.
Dans ce décor verdoyant s'épanouissait la cité sainte d'Olympie. On sait comment des découvertes mémorables l'ont fait revivre pour nous. Personne n'ignore qu'après les recherches trop sommaires entreprises en 1829 par l'Expédition française de Morée, les fouilles poursuivies de 1879 à 1881 par le gouvernement allemand ont été couronnées d'un succès éclatant \ Nous n'avons pas à énumérer ici
1. Sur les fouilles d'Olympie; voir Ciirtius, Adler, Treii et Doerpfeld, Ausgrahimgen zu Olympia ,
les richesses d'art exhumées sous les alluvions de l'Alphée et les éboulemeWs du mont Kronion, ni à dénombrer les monuments qui attestent la longue prospérité d'Olympie jusqu'au temps d'Hadrien. Il nous suffira de rappeler en quelques mots ce qu'était au cinquième siècle la cité sacerdotale. Depuis l'époque reculée où un chef étolien du huitième siècle, Iphitos, avait fondé à Olympie le culte d'Héraclès dans une enceinte consacrée à Zeus, restauré les jeux institués par Pélops, et proclamé la trêve sainte ('E/^sysipta), l'ancien sanctuaire fédéral des bourgades de l'Elide n'avait fait que grandir. Dès 776, les jeux célébrés tous les quatre ans étaient devenus pour la Grèce des fêtes nationales. La puissante protection de Sparte assurait la neutralité de l'Élide, et depuis 472, après une dernière répression des gens de la Pisatide, la ville d'Elis exerçait sans conteste à Olympie son droit de suzeraineté. Vers le milieu du cinquième siècle, la ville a déjà pris l'aspect d'un grand sanctuaire et d'un grand musée. Tout annonce qu'elle n'existe que pour le culte et pour la célébration- des jeux. Un mur clôt le terrain sacré, l'Altis, qu'égayé la verdure des platanes. Là se dressent les édifices rehgieux, l'Héraion, le vieux Métrôon qu'un temple nouveau remplacera au siècle suivant, et surtout la merveille d'Olympie, le grand temple de Zeus, tout brillant de sa fraîche décoration polychrome, et à l'intérieur duquel on admirera bientôt la statue chryséléphantine du dieu, chef-d'œuvre de Phidias. Le long du mur nord s'alignent les Trésors des villes grecques, les plus anciens reconnaissables à leur revêtement de terre cuite peinte, les plus récents sobrement ornés d'une façade dorique. Sur des bases, sont posés les ZaneSy images de Zeus consacrées avec le produit des amendes. Sous les platanes, se presse tout un peuple de statues, athlètes, chars votifs avec leur attelage, taureaux de bronze, sur la base desquels on lit les signatures de plusieurs générations de sculpteurs. Hors de l'enceinte, ce sont les édifices réservés aux magistrats et aux prêtres, puis le stade et l'hippodrome, où la foule venue de tous les points de
5 vol. avec reproductions photographiques, Berlin, 1876-1881. Die Funde von Olympia^ 1 vol. Berlin 1882. Boetticher, Olympia^ Berlin, 1886. Flasch, article Olympia^ dans lés Denhmaeïer de Bau.nieister. Laloux et Monceaux, la Restauration d'Olympie, Paris^ Quantin, 1889. Ch. Diehl, Excursions arcliéolo-^ giques en Grècej Paris, 1890, p. 203.
la Grèce applaudit les coureurs les plus agiles, les pugilistes les plus vigoureux, les cavaliers ou les conducteurs de chars les plus adroits. Nous ne nous arrêterons qu'au temple de Zeus. Les Eléens en avaient confié la construction à un de leurs compatriotes, Libon. Pour le gros œuvre, l'architecte avait employé des matériaux du pays, un calcaire coquillier, d'aspect sombre, provenant de la carrière qu'on appelle aujourd'hui Damaria. Seules les cimaises avec leurs chéneaux, les tuiles du toit, et les sculptures étaient en marbre. Presque égal en dimensions au Parthénon, le temple posait sur un stylobate long de 64 mètres environ, et large de 27 mètres ; les colonnes, au nombre de six sur la façade, de douze sur les côtés latéraux, mesuraient 10 mètres 40 en hauteur. Au dire de Pausanias, les Eléens avaient consacré à la construction du temple le butin prélevé sur leurs voisins de laPisatide, après leur victoire définitive \ Il s'agit ici d'événements qui prennent place entre les années 472 et 469 ; on peut donc admettre une date très voisine de 470 pour le commencement des travaux. Poursuivie sans interruption, la construction du gros œuvre était certainement terminée en 457, l'année oii les Lacédémoniens remportaient sur les armées d'Argos et d'Athènes réunies la victoire de Tanagra. Les vainqueurs se hâtèrent de consacrer le souvenir de leur triomphe en faisant placer sur l'acrotère qui couronnait le fronton oriental un bouclier d'or, décoré d'un Gorgonéion; un morceau de l'acrotère, retrouvé dans les fouilles, nous a conservé un fragment de la dédicace, copiée scrupuleusement par Pausanias '. Il suit de là qu'en 456, l'année où furent célébrés les
1. Pausanias, V, 10, 2. La date précise de ces événements est difficile à établir. On a rapproché du texte de Pausanias un passage de Strabon (p. 355), d'après lequel les Eléens auraient vaincu leurs voisins avec le concours des Spartiates, ceux-ci aj'-ant de leur côté terminé la guerre de Messénie. La prise d'Ithôme étant de 466, la réduction de la Pisatide par les Eléens serait postérieure à cette date. D'autre part Hérodote (IV, 148) parle de villes détruites par les Eléens, comme Lépreon, Makistos , Pjrgos, événements qui se seraient passés de son temps, peut-être vers 472. Sur la date de la construction du temple, voir Furtwaengler, Arch. Zeitung, 1874, p. 41, 151. Urlichs, Bemerhungen uehar Olympischen Tempel, Wurzbourg^, 1877. Flasch, article Olympia dans les JDenJcmaeler de Baumeister, pp. 1098 et suivantes. En plaçant la construction du temple entre 454 et 448, M. Flasch paraît adopter une date trop basse. Cf. Loeschcke, Programme de Dorpat, 1887, p. 6. Boetticher {Olympia, p. 247) admet que le commencement des travaux se place entre les années 472 et 469. D'après le témoignage d'Hérodote, il était complètement terminé en 445 (Hérodote, II, 7).