Iliade, XVIII
2. L'étude du bouclier d'AcMUe a donné lieu à une série de travaux déjà longue. On trouvera une bibliographie détaillée dans Buchbolz, Homerische Eealien, vol. II, partie I, p. 365, note 5. Parmi les travaux les plus importants, nous citerons surtout : Petersen, Kritlsche Bemerlcungen zur aeltesten Geschichte der griecliischen Kunst^ Ploen, 1871. Matz, PJdloIocjus, X.XXI, 1872, p. 614-619. Brunn, Die Kunst bei Homer^ und ihr VerîidUniss zu den Anfàngen der griecli. Kansfgeschichte (Abhandlungen der Kdnîgï. bayer AJmdemie der Wissenschaften, I cl., XI Bd, III Abtb.) et du même, Ueber den Parallelîsmus in der Composition altgriecJnscher Kiinstwerlce ÇN. Rhein. Muséum, V. 1847, p. 340.) Helbig, Sopra h scudo di Achille {Annali delVInst., 1882, et Das homerische Epos, p. 395-416. On consultera aussi les histoires de la sculpture grecque d'Overbeck, de Murray, de M'" Lucy Mitchell.
puis la vendange, et ]e retour joyeux des vendangeurs, au son de la cithare ; plus loin encore un troupeau de bœufs attaqué par des lions, des pâturages, des étables, des chaumières de pâtres, enfin un chœur de danse, formé de jeunes filles et de jeunes garçons armés d'épées, autour duquel s'assemble la foule. Tout autour du bouclier, comme une bordure, se déroulent les ondes du fleuve Okéanos.
Une telle description, où le poète a retracé le tableau de la vie ionienne, où percent déjà le goût du détail qui fait image, le sentiment de la symétrie, en un mot des quahtés tout à fait grecques, a-telle été inspirée par une œuvre réelle, ou faut-il la mettre au compte de la fantaisie poétique? Nous n'hésitons pas à reconnaître ici une pure création, qui n'a jamais existé que dans l'esprit du poète \ L'exécution technique de ce chef-d'œuvre aurait singulièrement excédé les moyens dont l'industrie grecque pouvait disposer. D'ailleurs la part de l'imagination y est très apparente. Comme le remarque avec justesse M. Helbig, il est impossible d'indiquer la place que les sujets occupent dans chaque zone; cette description s'adresse à des auditeurs que ravissent les tableaux évoqués par le chanteur, et qui se préoccupent peu de l'exactitude matérielle. Et pourtant, tout n'est pas de pure invention dans ce bouclier merveilleux. Pour en concevoir l'idée, il faut que le poète ait vu des œuvres analogues, quitte à dépasser ses modèles par l'abondance et par la richesse des détails qu'il imagine. Que peuvent être ces modèles, sinon des produits de l'industrie orientale? Telle est l'hypothèse qu'a très heureusement développée M. Murray; elle l'a conduit à restituer le bouclier d'Achille en juxtaposant des scènes empruntées aux monuments assyriens et égyptiens et aux coupes phéniciennes ^. Ces scènes offrent, en effet, de frappantes analogies avec celles que décrit le poème homérique. On retrouve sur une patère d'argent d'Amathonte, la ville assiégée, avec ses tours et ses murailles garnies de défenseurs, ef, dans la plaine, l'armée des assaillants \ Une coupe de bronze d'Idalion
1. C'est l'opinion soutenue par M. Helbig. Cf. Les remarques de M. A. Dumont, les Céramiques de la Grèce propre^ I, p. 156-157.
2. Murray, Ilistory of greeh sculpture^ 2® éd., I, pi. I, p. 44 et suivantes.
3. Perrot et Chipiez, III, p. 775, fig. 547. Helbig, Tlom. Epos, pi. I.
nous montre un choeur de femmes qui se tiennent par la main, précédé par des joueuses de flûte, de cithare, de tympanon ^ Le sujet du lion attaquant un taureau, qui constitue un des épisodes des scènes pastorales décrites dans Y Iliade, est très familier à Fart oriental; nous l'avons déjà vu figuré sur des plaques d'or et des ivoires de Mycènes ou de Spata. Enfin, faut-il rappeler que la disposition par zone est le principe même de la décoration des coupes phéniciennes? Qu'elle ait été appliquée aux bouchers, cela n'est pas douteux. Depuis que nous connaissons les bronzes phéniciens de l'Ida crétois, il n'est plus besoin d'aller chercher des exemples dans les monuments de Fart assyrien, de rappeler le bouclier votif provenant de Van, en Arménie, cité par M. Helbig comme terme de comparaison. Les trouvailles de l'Ida ont livré des spécimens de boucliers votifs de fabrique phénicienne, ornés de zones concentriques^, et autour desquels court une sorte de tresse qui pourrait bien être le commentaire le plus certain de I'ocvtu^ TpL7:7;a| du bouclier homérique (fig. 38) \
Quant à la technique, les coupes phéniciennes, travaillées au repoussé ou gravées au trait, ne suffisent pas seules, croyons-nous, à l'expliquer. Le poète a l'idée d'une sorte d'incrustation ou de placage polychrome, et il s'attache curieusement à noter la différence des coulem's. La terre de labour est en or, ainsi que la vigne où sont réunis les vendangeurs ; les grappes de raisin sont noires et les pieux qui soutiennent les ceps sont en argent : la vigne est entourée d'un fossé de couleur sombre (y-uzvvi zaTusToç) et d'une pahssade en étain. Dans les modèles auxquels sont empruntés ces détails d'exécution si précis, tous ces tons différents devaient évidemment être obtenus par l'application de minces feuilles d'or, d'argent et d'étain, et mêm.e au moyen d'un émail coulé dans les creux du métal qui sert de fond\ Il est donc légitime de penser à la technique
1. Perrot et Chipiez, ïbid., p. 67 3, fig. 482. Cf. un des boucliers votifs de l'Ida, Museo Itallano^ vol. II. Atlas, pi. IX, 2.
2. Celui que nous reproduisons est emprunté au Museo italîano, II, Atlas, pi. IX.
3. M. Loeschcke suppose que l'àvTuI Tp(îT).a^ est une tresse à triple rang, telle qu'on en voit dans le décor des anciens vases corinthiens. Arch. Zeitung, 1889, p. 159 (article de Furtwaengler).