LE STYLE ORIENTAL
Etudier en détail le développement du style oriental dans les pays
1. Bandeau de bronze et fibules trouvés à Thèbes ; Annali delV Inst. 1880, Tav. d'ag. G. 1-5 et p. 122-125. Cf. Boehlau, Jahrhuch des arch.Inst.^ III, 1889, p. 362 et suiv. Eibules gravées au trait provenant de Béotie. Dans ses fouilles à Elatée, M. P. Paris en a également trouvé d'intéressants spécimens. Bull, de corresp. hellén., XII, 1888, p. 57.
2. Nous ne pouvons aborder ici une question très complexe, celle du rapport qui existe entre le style géométrique de la G-rèce et celui qu'on observe dans l'Italie du Nord, dans la vallée du Pô, et dans l'Etrurie septentrionale. Voir, sur cette question, J. Martha {l'Art étrusque, p. 72-73), qui reconnaît une influence hellénique dans les objets à décor géométrique provenant des plus anciennes tombes de l'Etrurie.
grecs, est une tâche ardue, complexe, qui dépasserait les limites où nous devons nous enfermer. En fait, l'histoire des influences exercées par Tart des vieilles civilisations de l'Asie et de l'Egypte sur l'industrie grecque, aux huitième et septième siècles, est celle des progrès de la colonisation hellénique en Asie Mineure. A la suite des migrations qui ont refoulé vers les rivages de la côte asiatique les tribus éoliennes et ioniennes, après le mouvement d'expansion qui a poussé vers rOrient le trop-plein des populations établies sur le continent et dans les îles, la mer Egée est devenue un lac hellénique. Depuis l'Hellespont jusqu'à la Carie, le littoral asiatique s'est couvert de cités florissantes, habitées par une race active et industrieuse. Les villes ioniennes, Phocée, Clazomène, Erythrée, Téos, Lébédos, Colophon, Ephèse, Myonte, Priène, Milet, Chios, Samos, prospèrent rapidement grâce à leur commerce et à leur marine. Dès le huitième siècle, les marins de Milet poussent jusqu'aux côtes de la Propontide, et y fondent à leur tour des colonies, comme Trapezonte et Cyzique. Au sud, les Doriens venus d'Argos, de Trézène, d'Epidaure, occupent les Sporades méridionales une partie de la Crète, la grande île de Rhodes, enlevée aux Phéniciens, et les côtes de la Carie.
Resserrés entre la mer et les populations de l'intérieur, sur une bande étroite de territoire, les Grecs d'Asie sont en contact perpétuel avec les Asiatiques; souples, habiles, avisés, ils savent entretenir avec eux des relations amicales, et profiter des enseignements qu'ils en reçoivent. Les villes qui bordent le golfe d'Ephèse ont pour voisins immédiats les Lydiens ; or, la Lydie est un état puissant et commerçant ^ ; la dynastie des Mermnades, qui à la tin du huitième siècle, a remplacé celle des HéracHdes, est célèbre par ses richesses. Les tapis brodés à la mode assyrienne, les étofîes teintes en pourpre et en écarlate, les objets manufacturés d'or ou d'argent, qui constituent la principale industrie de Sardes, affluent sur le marché grec : ce sont autant de modèles dont peut s'inspirer l'industrie naissante des Hellènes. Si nous connaissons encore mal l'art lydien, il est permis de croire qu'il subit fortement à cette époque l'influence de l'Assyrie, en raison des relations politiques que les Mermnades en-
1. Hérodote dit des Lydiens « TipwTOi ôà xal v,6.Tzr).'A èysvovTO », I, 194.
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tretlennent avec Ninive. Plus au nord, les Grecs de Phocée et de Cymé entrent en rapport avec la Plirygie, dont l'art, tel qu'il nous est connu par les récentes découvertes de M. Eamsay, conserve encore tant de survivances de l'art liétéen \ A Rhodes, dans cette île où les Phéniciens ont eu des établissements prospères , les Do-^ riens retrouvent la trace de leurs prédécesseurs; ils occupent une sorte de poste avancé, qui les met en contact, par la mer, avec Chypre et avec la Syrie. Enfin, dès le septième siècle, l'Egypte s'ouvre au commerce grec. Ce ne sont pas seulement les mercenaires ioniens et cariens à la solde de Psamétik qui pénètrent dans le Delta. Vers la même époque, les Milésiens paraissent à l'une des embouchures du Nil, et y fondent un compoir. Plus tard, sous Amasis (570), la ville de Naucratis devient un véritable marché grec; profitant de la libérahté du roi, les marchands de Samos, de Chios, de Milet, de Clazomène, de Rhodes, d'Hahcarnasse s'y établissent, et y jouissent d'une sorte de monopole commercial ". Ainsi à l'époque où l'industrie grecque commence à sortir de Tétat d'infériorité qu'accuse encore l'épopée, au moment où elle est mûre pour le progès, la Grèce asiatique est comme enserrée dans un réseau d'influences étrangères. L'Asie et l'Egypte lui fournissent des modèles qu'elle imite d'abord docilement, et dont elle s'assimile le style, quitte à réagir ensuite énergiquement, et à dépasser ses maîtres. C'est, comme il faut s'y attendre, dans l'art industriel que les influences orientales se manifestent le plus clairement. Les vases peints les plus anciens provenant des fabriques de l'Est nous offrent, à ce point de vue, le témoignage le plus concluant. Il serait trop long d'étudier ici dans le détail l'évolution qui s'accomplit dans le style céramique; nous devons renvoyer le lecteur aux chapitres consacrés par M. Albert Dumont aux vases peints de Rhodes et de Milo '\
1. Voir Eamsay, A Study ofFliryyïan Art {Journal rf Ilellenic Siudles, IX, 1888, pp. 350-382, X, 1889, pp. 147-189. Cf. Perrot et Chipiez, t. V, pp. 1 et sniv.
2. Nous n'avons pas à discuter ici la date de l'établissement des Grecs à Naucratis. On sait que les fouilles exécutées par M. W. M. Flinders Pétrie ont mis au jour les vestiges de la Naucratis grecque. Voir riinders Pétrie, Naukratisj Thîrd Memoir qf the Egypt Exploration Fund, Londres, 1886. Sur la date des établissements grecs voir G-ardner, The Academy^ 14 mai 1887 j Hirschfeld, Rhein. Muséum^ N.S.,t. XLII, p. 209 ; E. Pottier, dans Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèceproprej I, p. 311.
3. Dumont et Chaplain, les Céramiques de la Grèce propre, I, p. 160, p. 213. Pour l'étude des ce-
M. Dumont a montré, avec une grande précision, comment le style oriental s'associe d'abord au style géométrique pour devenir ensuite prépondérant; il a dressé, avec non moins de soin, la liste des éléments décoratifs empruntés soit à l'Egypte, soit à l'art de l'Assyrie, tel qu'il s'est développé du dixième au septième siècle ^ Tous ces faits sont aujourd'hui bien connus. C'est à l'art égypto-phénicien
FiQ, 42. — Pinax de Camîros (Rhodes). D'après Salzmann, La Nécropole de Camiros.
qu'appartiennent le sphinx, l'oiseau à tête humaine, où les Grecs ont trouvé le prototype de la Sirène et de la Harpye, les griffons séparés par une palmette ou par une fleur, voire même les animaux sacrés, tels que le bélier ou le taureau. Pour ne citer qu'un exemple, un pinax trouvé à Camiros, dans l'île de Ehodes, nous montre un taureau retournant la tête, traité dans le style égyptisant qui est si familier aux
ramiques des villes grecques d'Asie Mineure, comme Phocée, Clazomène, Cymé, voir Puchstein, Annali ddV Inst., 1883, p. 168 ; Rayet, Ilist, de la céram. grecque, p. 44; Duemmler, Eoem. MitthelL, 1887. 1. Ihld., I, ch. IX, p. 104 et suivantes.
céramistes rhodiens (%. 42) \ D'autre part, les tapis de la Lydie, les coupes phéniciennes, où les orfèvres de Tyr mélangent les sujets assyriens et égyptiens, fournissent à l'industrie grecque les modèles de ces zones étroites où s'encadrent des frises d'animaux passant, bouquetins, antilopes, taureaux, lions; où la composition, très serrée, est rendue plus compacte encore par les motifs végétaux, rosaces, palmettes, qui remplissent les vides. C'est aussi l'Asie qui a créé le type de ces divinités ailées, à la forme bizarre ou monstrueuse, du Dagon ou de l'Oannès à queue de poisson, de l'Anat aux ailes recoquillées, tenant deux animaux, oiseaux ou lions, qu'elle étrangle ou qu'elle a saisis par la queue.
L'imitation des modèles étrangers se fait sentir énergiquement dans les produits de la Grèce orientale. Mais, si inféodée qu'elle soit au décor géométrique, l'industrie de la Grèce continentale n'y échappe pas. De proche en proche, le style nouveau, très riche, très varié, pénètre dans les ateliers de la Béotie, de l'Attique et du Péloponnèse, et y supplante les formes rigides de la décoration géométrique. Les deux villes que leur situation privilégiée et une grande activité industrielle désignent naturellement pour introduire le style oriental dans la Grèce européenne, sont Chalcis et Corinthe. Dès le huitième siècle, elles ont accaparé, au détriment de l'Argolide, tout le commerce de la péninsule. Chalcis, qui exploite les abondantes mines de cuivre de l'Eubée et de la presqu'île de la Chalcidique, est un des centres principaux de l'industrie du métal" ; c'est elle qui fournit aux bronziers de Corinthe la matière première, et elle exporte jusqu'en Italie les produits de son industrie \ Est-il besoin de rappeler que les deux villes rivales prennent la tête du mouvement de colonisation dirigé vers l'Ouest, et que leurs colons abordent les premiers en Sicile et sur les côtes italiennes ?
Le caractère oriental des plus anciens vases corinthiens est bien
1. A. Salzmami, La Nécropole de Camiros. de Longpérier, Musée de Napoléon III, pi. LUI.
2. Sur l'industrie chalcidienne, y oirWi'^X-mn.&v, Die g ewerUiclie Thatigheit der VôlTcer des Jdass. Alterthums, p. 87. Biiclisenscliutz , Ble Ilauptstdtten des Gewerhjleisses ini Jdass. AltertJium?., p. 32, 72.
3. M. Helbig attribue une origine clialcidienne à une série de vases de bronze trouvés à Capoue et à Cumes. QAnnalî deU Inst., 1880, p. 223, pi, V-VII.) Cf. Von Duhn, Anjiaïl, 1879, p. 119, et Mon. Inediti, XV, pi. VI. Sur les rapports commerciaux entre Chalcis et l'Etrurie, voir J. Martha, l'Art étrusque, p. 104, 117. Cf. Milchboefer, Die Anf ange der Kunst, p. 210-211.
connu. Il est plus intéressant de constater T apparition du style nouveau dans la zone d'action de l'industrie chalcidienne , c'est-à-dire en Béotie. M. Boehlau a étudié toute une série de vases béotiens qui montrent cette évolution ^ ; un des exemples plus caractéristiques est un coffret en terre cuite, trouvé à Thèbes, sur Tune des faces duquel est représentée l'Artémis persique et à côté d'un cheval ^; le décor rappelle celui des céramiques rhodiennes, et le souvenir de l'ancien style géométrique y est presque nul. De même, en Attique, on voit le style anguleux du Dipylon s'assouplir et faire place à une ornementation plus libre. Les figures perdent leur raideur;
FiG. 43. — Bandeau d'or, trouvé dans un tombeau près du Dipylon, à Athènes.
des palmettes, des rinceaux fleuris viennent remplir les zones qui courent sur la panse des vases; les animaux orientaux entrent dans le répertoire des potiers ^ C'est vers le milieu du septième siècle, semble-t-il, qu'on peut placer cette période de transition.
A coup, sûr, les objets de métal importés des colonies grecques de l'Est ont joué un rôle important dans la diffusion du style oriental. Nous pouvons signaler quelques-uns de ces produits. C'est d'abord un bandeau d'or, trouvé dans un tombeau d'Athènes, avec des vases du type da Dipylon (fig. 43) \ Le sujet, reproduit deux fois symétriquement, est un de ceux que répète à satiété l'art phénicien de la se-
1. Boelilau, Boeotîsche Vasen, Jahrbuch des arcli. Inst., III, 1888, p. 356.