‹ Histoire de la seconde République, faisant suite à l'histoire du règne de Louis-Philippe, Février 1848 - Décembre 1851; ornée de gravures sur acierChapitre 10 sur 19 · HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année

du pays ; cherchons ensemble et cordialement la solution pacifique du redoutable problème de civilisation qui nous est posé, et qui contient, selon ce que nous en saurons faire, ou les catastrophes les plus fatales ou le plus magnifique avenir. Nous sommes une génération prédestinée... Nous avons de bien plus grands devoirs que nos pères. Nos pères n'avaient que la France à servir ; nous, nous avons la France à sauver. Non, nous n'avons pas le temps de nous haïr. »

A cela M. Rouher répondait que l'exil à Noukahiva, ou la déportation dans une enceinte fortifiée, n'était pas une peine trop sévère pour des artisans de complots et des chefs de barricade. Et la droite d'appuyer par ses murmures flatteurs les théories barbares du ministre de la justice. Oubliait-il cet homme que le maître au nom duquel il parlait avait été, lui aussi, un artisan de complots, et que ce qui est crime aujourd'hui en politique peut être vertu demain. Ce fut ce que ne manqua pas de relever vivement M. Jules Favre.

« S'il est une anomalie douloureuse et flagrante, ditil, c'est sans contredit celle qui consiste à faire présenter à la France une loi de répression contre les condamnés politiques par les mains de celui qui a été frappé pour crime politique. Quoi ! c'est le captif de Ham qui vient dire, par l'organe de son ministère, que la captivité n'est rien, que ce n'est pas une peine assez dure ! C'est l'exilé d'Amérique qui vient prétendre qu'à l'exil et au bannissement, il faut joindre l'incarcération pour que la loi soit respectée ! » Il n'était pas possible de présenter une critique plus juste et plus sanglante du projet de M. Rouher.

Chose triste à dire! cette loi féroce fut soutenue par M. Odilon Barrot, qui, en d'autres temps, avait flétri ce genre de supplice nouveau, qu'il appelait la mort par supplice lent^ substituée à la mort instantanée.

Cependant il est un point sur lequel il se sépara du Avhil 1850. gouvernement. M. Baroche ayant demandé, que la loi pût avoir un effet rétroactif, — on voulait évidemment l'appliquer aux condamnés de Bourges et de Versailles, — la conscience de M. Odilon Barrot n'y tint plus; il combattit résolument la rétroactivité proposée.

M. Baroche trouva un second dans le fils d'un ancien régicide, M. Thuriot de la Rosière, dont le père avait réclamé la mort de Louis XVI avec un acharnement inouï. Plus exagéré dans la réaction que son père ne l'avait jamais été dans le sens révolutionnaire, ce membre fanatique du comité de la rue de Poitiers laissa échapper ces paroles sauvages :

« Je vous en conjure, messieurs, votez la loi dans Vote de la loi. toute son énergie, ne l'énervez pas. De résistance en résistance, de loi en loi, il faut regagner le terrain perdu. Il faut déloger nos adversaires des positions qu'ils occupent : c'est l'épée de la loi à la main que nous voulons, que nous devons faire cette guerre de Rome à l'intérieur, que l'on a calomniée comme une provocation à la violence. »

Et comme le ministre de l'intérieur semblait approuver du geste : « Le ministère approuve, Dieu me pardonne I » s'écria un membre de la gauche indigné. — « Eh î vraiment oui, répondit M. Baroche cyniquement; le ministère approuve, beaucoup, très fort ! »

En dépit de cette approbation, et malgré les passions réactionnaires dont elle était animée, l'Assemblée n'osa pas aller jusqu'à un tel excès de réaction ; elle repoussa la rétroactivité. Ce qui n'empêcha pas le ministère de l'appliquer à M. Cent, un des plus honorables, un des plus énergiques républicains de l'Assemblée constituante. Condamné antérieurement comme ayant fomenté un complot à Lyon, il fut transporté à Noukahiva. Voilà

28 avril.

43G HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Avril 1850. comment le gouvernement de M. Louis Bonaparte entendait le respect des lois.

Adoptée, après une seconde délibération, dans la séance du 22 avril, cette loi de terreur et de vengeance fut définitivement votée quelques semaines après. L'élection du Si la réaction croyait pouvoir se rendre maîtresse du pays par ces implacables mesures législatives, elle se trompait singulièrement. Elle put en avoir la preuve quelques jours après le deuxième vote de cette loi sur la déportation, qui lui paraissait une digue opposée aux débordements de la démocratie.

M. Vidal, l'un des derniers élus de Paris, avait été également nommé dans le Bas-Rhin, et il avait opté pour ce département. Il y avait donc à pourvoir à son remplacement. Les électeurs de Paris furent convoqués pour le 28 avril.

Cette fois, l'union électorale fit choix, pour candidat, d'un honorable commerçant, d'un brave garde national, M. Leclerc, qui, dans l'insurrection de Juin, avait eu la douleur d'avoir son fils tué à ses côtés. On crut rallier toute la garde nationale autour de ce nom et enrôler dans les rangs de l'union électorale tous ceux qui, en Juin, avaient, plus ou moins sciemment, combattu pour la cause de l'ordre. Mais rien n'est maladroit comme une trop grande habileté.

Beaucoup d'esprits, modérés dans la véritable acception du mot, ne trouvèrent pas heureuse cette sorte d'évocation de la guerre civile dans la lutte pacifique du scrutin, et se tournèrent vers le candidat de la démocratie. Ce candidat était M. Eugène Sue, écrivain distingué, dont les romans socialistes, publiés par les journaux de prédilection de la bourgeoisie, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, avaient été lus avec avidité.

La lutte fut ardente et passionnée. La victoire du

10 mars avait encouragé les orateurs de la démocratie. Avril 1850.

Les réunions publiques retentirent de discours en- Fermeture

flammés où, à côté des srrandes idées de iustice, de , .^^^ ^,

..... ,, . , , . réunions elec-

progrès, de civilisation et d humanité, se développaient torales.

les théories les plus folles et parfois les plus odieuses. Ce

sont choses auxquelles il faut s'habituer dans les pays

de liberté.

Mais on n'était pas encore fait à la liberté en France. Le gouvernement prit peur, et il ne trouva rien de mieux que de fermer la bouche à ses adversaires. Il fit fermer les réunions électorales de l'Ermitage de Montmartre, de Charenton, de la Chapelle, de Boulogne, de Montrouge, et, dans Paris, celle des VIP, X" et XP arrondissements, s'imaginant parla afl"aiblir la candidature de M. Eugène Sue; il lui donnait au contraire plus de force.

Interpellé sur la fermeture des réunions électorales, considérée comme illégale par les républicains de l'Assemblée législative, le ministre de l'intérieur, M. Baroche, répondit que le gouvernement n'avait fait qu'user de son droit. La majorité lui donna raison; mais le pays lui donna tort.

Vainement, pour battre en brèche la candidature de Triomphe des M. Eugène Sue, transformée en épouvantail par les républicains, feuilles réactionnaires, M. Cartier et ses agents épuisèrent toutes les formes de l'arbitraire ; vainement la vente des journaux démocratiques fut sévèrement interdite sur la voie publique ; vainement les écrivains républicains furent poursuivis à outrance, tandis qu'il était loisible à tous les prétendus journaux de l'ordre d'insulter chaque jour le droit, le bon sens, la justice, et de pousser à la violation de la Constitution, cette candidature triompha à une majorité de près de dix mille voix. Ainsi, de sa grande voix, Paris affirmait de plus en plus l'attachement du pays à la République.

Mai 1850.

Conspiration

contre

le suffrage

universel.

La loi du 31

438 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850-

Ce triomphe de la démocratie jeta la réaction dans une véritable stupeur. Et ce ne fut pas seulement à Paris que les républicains avancés l'emportèrent. Dans le département de Saône-et-Loire, MM. Madier de Montjau, Alphonse Esquiros, Charassin, Dain, Hennequin et Colfavru furent élus représentants en remplacement desix députés frappés de déchéance à la suite de leur condamnation par la Haute-Cour de Versailles. A chaque consultation le pays répondait par une affirmation nouvelle, de plus en plus énergique, de la République.

Or, s'il y avait une chose sur laquelle l'Assemblée législative et le gouvernement de M. Louis Bonaparte fussent d'accord, à des points de vue bien différents, il est vrai, c'était sur la nécessité de s'opposer à l'affirmation définitive de la République en France. Le moyen le plus simple pour y arriver était de mutiler le suffrage universel et de ne laisser le droit de vote qu'à ceux qu'on supposait dévoués à ce qu'on appelait le parti de l'ordre.

Les meneurs du comité de la rue de Poitiers, les burgraves, comme on les nommait, n'eurent pas de peine à s'entendre avec le gouvernement. Dès le 3 mai, le Moniteur annonçait la nomination, parle ministre de l'intérieur, d'une commission chargée de préparer un projet de loi sur les réformes qu'il serait nécessaire d'apporter à la loi électorale.

<( Cette commission, ajoutait le journal officiel, est composée de MM. Benoist d'Azy, Berryer, Beugnot, de Broglie, Buffet, de Chasseloup-Laubat, Daru, Léon Faucher, Jules de Lasteyrie, Mole, de Montalembert, Piscatory, de Sèze, de Saint-Priest, de Vatimesnil et Thiers. » Il fut convenu que ces commissaires élaboreraient une loi que le gouvernement présenterait lui-même à l'Assemblée législative.

Les n.oms des commissaires indiquaient assez dans

quel esprit devait être conçu ce projet de loi. On vit môme, non sans étonnement, figurer au milieu de ces noms celui de M. de Montebello, un des ministres de Louis-Philippe, dont M. Baroche avait jadis proposé la mise en accusation.

Et c'était le même M. Baroche repentant, qui, aujourd'hui, chargeait cet ancien coupable de mutiler le suffrage universel. Il est donc faux, archifaux que M. Louis Bonaparte se soit opposé à cette mutilation, dont il se fera plus tard une arme contre l'Assemblée législative; il n'est pas vrai qu'il ait manifesté, comme on l'a trop souvent prétendu, la moindre répugnance contre cette loi électorale, qui va être défendue, avec acharnement, par son ministre, M. Baroche.

La grande habileté du président fut de laisser l'initiative d'un pareil acte aux hommes d'Etat de la rue de Poitiers, mais il approuva sans restriction leur œuvre liberticide, comme M. Thiers l'a formellement déclaré sans être démenti. Il a donc été, dans cette circonstance, et il doit rester devant l'histoire, le complice de ces implacables ennemis de la démocratie.

L'heure était bien choisie vraiment pour frapper de déchéance une partie du peuple français. On était au deuxième anniversaire de la proclamation de la République par l'Assemblée constituante. Singulier moyen de le célébrer que de frapper en quelque sorte la République au cœur. Aussi le monde officiel montra-t-il peu d'empressement à le fêter. Ni le président de la République ni les ministres n'assistèrent au Te Deum chanté à Notre-Dame. Le peuple seul anima de ses acclamations et de son enthousiasme les pompes et les solennités dont la place de la Concorde fut le théâtre. Il croyait à la République.

L'Assemblée constituante en faisant, avant de se séparer, la loi électorale, avait respecté, comme elle le

Mai 1850.

L'attitude du

président

de la

République.

440 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Mai 1850. devait, le principe du suffrage universel proclamé par la révolution de Février et consacré par la Constitution. Cette loi n'était, d'ailleurs, à peu de chose près, que la reproduction du décret du gouvernement provisoire, qui avait servi aux élections de l'Assemblée constituante et du président de la République.

A part certaines catégories d'individus frappés d'indignité en vertu d'une condamnation, elle admettait comme électeurs tous les citoyens français âgés de vingt et un ans et ayant au moins six mois de domicile dans une commune. Le peuple français tout entier, excepté les indignes, participait à la vie politique, et voilà ce que ne voulaient pas les burgraves de la rue de Poitiers.

MM. Thiers, Berryer, de Montalembert, Mole, Léon Faucher et autres conspirateurs contre les droits populaires, après de nombreuses conférences, s'arrêtèrent à l'idée d'exiger, pour l'exercice du droit électoral, un domicile de trois ans, et de faire dépendre la constatation de ce domicile de l'inscription des citoyens sur le rôle de la taxe personnelle ou de la prestation en nature.

C'était, comme le disait M. Thiers, sortir de la Constitution par la porte du domicile. Rien de plus ingénieux en effet. Et, du même coup, on rétablissait implicitement le cens électoral. Les beaux jours du régime de Juillet allaient revenir.

Cette loi était une violation formelle de la Constitution. Mais qu'importait à ces membres honnêtes et modérés du comité de la rue de Poitiers, qui devaient s'insurger plus tard contre le parjure de Décembre, que leur importait le respect des lois quand il s'agissait de satisfaire leurs passions, leurs rancunes, leurs intérêts et leurs ambitions !

Et pourquoi cet attentat au pacte social? Jamais le peuple, en France, ne s'était montré plus calme que dans l'exercice de son droit électoral.

Ah ! c'est qu'à présent il plaisait au peuple de nommer mai 1850 ce qui ne convenait pas à la majorité. Or, cette loi monstrueuse, en lui arrachant son bulletin d'électeur, devait avoir pour conséquence, selon l'expression si vraie de M. Victor Hugo, de l'arracher aux idées de concorde et de paix pour le rendre aux idées de violence.

Car enfin il pouvait lui prendre l'idée de défendre son droit les armes à la main. Et peut-être bien était-ce là ce que désiraient les modérés de la rue de Poitiers. Le ministre de la guerre, M. d'Hautpoul, n'avait-il pas déclaré que le gouvernement serait prêt à toute heure? Encore une émeute, et la République glissait dans le sang. Le peuple se montra plus sage que ces sauvages affamés d'ordre.

Le projet, rapidement préparé, fut déposé le 8 mai sur le bureau de l'Assemblée par M. Baroche, qui réclama l'urgence de la discussion en se fondant sur l'agitation que l'on avait cherché à produire autour de ce projet. La gaucho répondit à cette demande en proposant la question préalable sur la loi et le vote public à la tribune; 197 représentants seulement votèrent pour cette proposition. C'étaient les défenseurs du droit.

L'urgence fut votée à une dizaine de jours de là ; le gouvernement et l'Assemblée avaient hâte d'en finir.

La loi fut combattue énergiquement, au nom des prin- Les

cipes les plus sacrés de la morale, du droit, de la légalité et de la philosophie. MM. Jules Favre, Michel (de Bourges) et Victor Hugo, dans des paroles enflammées, la marquèrent tour à tour, elle et ses auteurs, d'un stigmate ineffaçable. Le général Cavaignac et M. de Lamartine s'en montrèrent également les adversaires éloquents et passionnés.

M. Michel (de Bourges) l'avait caractérisée de quelques paroles sanglantes, en s'élevant contre l'urgence : « Je lis à son frontispice les mots de mensonge et d'hypo-

défenseurs du droit.

442 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Mai 1850. crisie. » Rien de plus juste que cette appréciation sévère. « Autrefois, dit-il, lorsque le peuple cherchait un remède à ses misères dans l'émeute, dans l'agitation, on le châtiait, on le punissait avec sévérité, je désire que l'histoire ne dise pas avec cruauté; mais enfin la punition et le châtiment étaient accompagnés de ces avertissements paternels : Pourquoi vous insurgez -vous contre la loi ? pourquoi ne respectez-vous pas les lois? si elles sont mauvaises, nommez des représentants qui en fassent de meilleures ; vous avez dans vos mains le suffrage universel, merveilleux instrument à l'aide duquel vous pouvez arriver à vos glorieuses destinées.

« Voilà ce que l'on disait au peuple. Le peuple a pris ces paroles au sérieux ; il est rentré dans la légalité ; il a jeté bien loin le fusil et la cartouche, et il est resté armé seulement du bulletin électoral.

« Qu'a fait alors le gouvernement? S'est-il félicité? A-t-il félicité le peuple de ce qu'un esprit nouveau soufflait sur ses délibérations, de ce qu'il était resté dans la paix, dans la modération, dans la légalité? Non, on le punit de son amour pour la légalité, comme on le punissait autrefois de son amour pour la guerre. Or, dire à un peuple : Je vous retire votre droit, au moment où vous l'exercez suivant la règle ; je dis que c'est violer plus que sa personne, c'est violer sa conscience. »

Dès que l'urgence eut été votée, le général Cavaignac monta à la tribune pour reprocher à la loi de renouveler le déplorable antagonisme qui, deux fois déjà, dans notre pays, avait abouti à deux révolutions, et de constituer, comme sous la royauté constitutionnelle, un pays légal en dehors de l'universalité des citoyens, préparant ainsi les éléments d'une lutte nouvelle. On ne pouvait mieux dire.

^'eUa^o?*^ On entendit ensuite Victor Hugo qui eut à subir, sans du 31 mai. se troubler d'ailleurs, les interruptions ironiques de la

droite. « Quoi ! s'écria l'immortel poète, après deux Mai 1850. années d'épreuves et d'agitations inévitables, inséparables de toutes les grandes commotions politiques, le but était atteint. Quoi! le mode de création pacifique du progrès était substitué au mode violent. Quoi ! les impatiences et les colères avaient désarmé, l'échange du droit d'insurrection contre le droit de suffrage était consommé. L'homme des classes souffrantes avait accepté ; il s'était senti rehaussé par la confiance sociale ; ce nouveau citoyen, que j'appelle sans hésiter un souverain restauré, était entré dans la cité avec une dignité sereine. Les jours d'élection étaient devenus pour le pays mieux que des jours de fête, c'étaient des jours de calme...

« Et c'est là le moment que vous choisissez, vous ministres, pour tout remettre en question ! Et ce traité signé, vous le déchirez ! Et c'est précisément cet homme, le dernier sur l'échelle de la vie, qui, maintenant, espérait remonter tranquillement et peu à peu, c'est ce pauvre, c'est ce malheureux, autrefois redoutable, maintenant réconcilié, apaisé, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va chercher! Et pourquoi? Pour faire une chose indigne, insensée, inouïe, abominable, anarchique! pour lui reprendre son bulletin d'électeur, pour l'arracher aux idées de concorde et de paix, et pour le rendre aux idées de violence! Quoi! le port était trouvé, et c'est vous qui recommencez les aventures ! Quoi ! le pacte était conclu, et c'est vous qui le violez î

« Et pourquoi cette violation ? Pourquoi cette agression en pleine paix? Pourquoi cet attentat?

« Pourquoi? Je vais vous le dire : c'est qu'il a plu au peuple, après avoir nommé qui vous vouliez — ce que vous avez trouvé fort bon — de nommer qui vous ne vouliez pas — ce que vous avez trouvé mauvais. C'est parce qu'il est présumable qu'il a la hardiesse de clian-

Mai 1850.

Les mutilateurs du

suffrage universel .

444 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

ger d'avis sur votre compte depuis que vous êtes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes au programme, et ce qu'on a tenu avec ce qu'on avait promis. C'est parce qu'il paraît avoir cette audace inouïe de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute apparence, il lui passe par la tête cette autre idée étrange qu'il est souverain ; c'est, enfin, parce qu'il a cette insolence de vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas se prosterner pieusement et simplement à vos pieds. Là-dessus vous vous indignez; vous vous emportez, vous déclarez la société en danger, vous vous écriez : Nous allons te punir, peuple! nous allons te châtier, suffrage universel ! et, comme ce monarque de l'histoire, vous battez de verges l'Océan ! »

Ces paroles éloquentes, la puissance des arguments invoqués en faveur du maintien du suffrage universel et du respect de la Constitution ne laissèrent pas que d'ébranler un certain nombre de membres delà majorité. Un moment on put croire la loi compromise. Les meneurs les plus autorisés de la rue de Poitiers, MM. Berryer, Thiers, de Montalembert et Léon Faucher, qui était le rapporteur de la loi, descendirent tour à tour dans l'arène, pour la soutenir, sans compter M. Baroche, porte-voix du gouvernement.

M. de Montalembert avait dit un jour : « Priver un seul citoyen de l'exercice facile et naturel du suffrage universel, c'est un crime. Le peuple ne vous le pardonnera pas. » Mais qu'importait à l'éloquent orateur catholique et légitimiste une palinodie déplus ou de moins!

Il ne trouva rien de mieux pour réfuter les arguments de Victor Hugo que de reprocher au poète les opinions royalistes de sa jeunesse : mais il se garda bien d'expliquer, lui, ce transfuge de la liberté, ses propres variations.

A défaut de bonnes raisons, il apporta de furibondes

déclamations contre le socialisme, auquel, selon lui, devait forcément aboutir le suffrage universel.

« Je vous demande, Messieurs, si, en présence de ce progrès flagrant du socialisme, vous voulez rester impuissants et silencieux, si vous ne voulez apporter aucun remède aux progrès du mal... Eh bien, non! Quant à moi, je soutiens que vous ne le devez pas, et je suis sur que vous ne le voudrez pas. Il faut donc faire à ce mal qui croît tous les jours la guerre la plus énergique. Pour résumer ma pensée dans un seul mot, je dis qu'il faut recommencer l'expédition de Rome à l'intérieur, qu'il faut entreprendre contre le socialisme, qui nous menace et qui nous dévore, une campagne comme l'expédition de Rome...

« Il ne faut plus rester sur la défensive, il faut prendre énergiquement l'ofTensive. Il faut enlever à l'ennemi les positions qu'il a conquises ; il ne faut pas souffrir que les lois du pays servent d'arsenal et de repaire au monstre du socialisme, enfin qu'il puisse en sortir à son heure, tantôt à pas comptés, tantôt avec un formidable et irrésistible élan, pour fondre sur la société et la dévorer.

« Nous avons pour nous le droit et le fait, la loi et la force. Je crois que nous avons pour nous le nombre, et je neveux pas douter un instant que nous n'ayons pour nous le courage...

« Voici ce que je lis dans un journal, l'organe le plus accrédité du parti socialiste : « De la réforme électorale est sortie la République; de môme du suffrage universel, doit, tôt ou tard, naître la réforme sociale. » {Voix du peuple, du 6 mai 1850.) Vous le voyez, voilà l'affirmation de nos adversaires, le suffrage universel doit aboutir au socialisme ! Eh bien, s'il en est ainsi, je n'hésite pas à dire que le suffrage universel doit être modifié...

« C'est précisément tout ce tapage qu'on fait contre la

Mai [850.

Les arguties

de M. de

Montalem-

bert.

Mai 1850.

Les

subtilités de M. Thiers,

446 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

loi qui prouve son efficacité, qui prouve sa valeur; et quand son résultat devrait être nul en pratique, il donnera toujours au parti de l'ordre une grande victoire morale, une de ces victoires morales qui en valent bien d'autres, et qui contribueront à amener cet état de choses que définissait si bien le président de la République, dans l'une de ses proclamations, quand il disait : « Il faut que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. »

Ainsi, pour ces tartufes de modération, les méchants c'étaient les pauvres — ceux que je ne sais plus quel prédicateur illustre, le père Bridaine, je crois, appelait les meilleurs amis de mon Dieu. Pour ces tartufes de modération, les bons, c'étaient les riches, c'est-à-dire ceux qui jouissaient de toutes les félicités de la terre.

Quant à M. Thiers, il se signala entre tous dans cette campagne sans nom contre le droit, contre la justice, contre la République. Ce n'était pas le pauvre, que la loi excluait, prétendait-il. Et elle excluait trois millions d'électeurs, c'est-à-dire, non seulement le pauvre, mais une foule d'ouvriers honnêtes, laborieux, domiciliés, et qui, dans les grandes villes notamment, exonérés de l'impôt mobilier, ne sont inscrits ni sur le rôle de la cote personnelle ni sur celui de la prestation en nature.

« Ces hommes que nous avons exclus, disait M. Thiers, sont-ce les pauvres? Non, ce n'est pas le pauvre; c'est le vagabond, qui souvent par des moyens licites ou illicites gagne des salaire considérables, mais qui ne vit pas dans un domicile à lui appartenant; qui se hâte, quand il est sorti de l'atelier, d'aller au cabaret; qui ne met aucun intérêt à son domicile, aucun. » Il n'était pas permis de calomnier plus gratuitement une portion notable de la nation française.

M. Thiers oubliait une chose, c'est que dans une

société les pauvres sont toujours moins dangereux que Mai 1850. certains riclies besoigneux. Un précédent orateur de ses amis, M. Béchard, lui avait pourtant donné un avertissement significatif, tout en parlant en faveur de la loi fatale :

« Il y a dans la société, avait dit M. Béchard, une classe pire que celle des mendiants ; c'est celle des hommes perdus de dettes; et, si je puis dire toute ma pensée, je crois que ces hommes qui exercent malheureusement dans les révolutions une influence prépondérante, ont été beaucoup trop ménagés par le projet de loi.

« Je dis. Messieurs, qu'en temps de révolution, les hommes obérés se précipitent sur la société comme sur une proie. Ils ne sont pas fâchés que leur ruine particulière se fasse oublier en quelque sorte dans la ruine générale; et ainsi ils comptent sur les chances des révolutions pour refaire leur fortune personnelle. »

Vérité frappante, qui ne devait que trop se justifier au coup d'État. M. Thiers se garda bien de se souvenir de ces paroles.

Qui donc frappait-il encore? Écoutons-le : « Ce sont La vile ces hommes qui forment, non pas le fond, mais la partie multitude, dangereuse des populations agglomérées ; ce sont ces hommes qui méritent le titre, l'un des plus flétris de l'histoire, entendez-vous? le litre de multitude.

« Oui, je comprends que certains hommes y regardent beaucoup avant de se priver de cet instrument, mais les amis de la vraie liberté, les vrais républicains redoutent la multitude, la vile multitude, qui a perdu toutes les républiques. Je comprends que des tyrans s'en accommodent, mais des républicains chérir la multitude et la défendre ! Ce sont de faux républicains...

« Ce sont des républicains qui peuvent connaître toutes les profondeurs du socialisme, mais qui ne connaissent pas l'histoire. Voyez-la, dès ses premières pages,

448 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1850.

Mai 1850. elle VOUS dira que cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. C'est cette multitude qui a livré à César la liberté de Rome pour du pain et des cirques.

« C'est cette multitude qui, après avoir accepté, en échange de la liberté romaine, du pain et des cirques, égorgeait les empereurs, qui tantôt acclamait un misérable Néron et l'égorgeait quelque temps après, par ses caprices aussi changeants sous le despotisme qu'ils l'avaient été sous la République ; qui prenait Gallus et regorgeait quelques jours après, parce qu'elle le trouvait trop sévère ; qui prenait l'ignoble Vitellius et qui, n'ayant plus le courage même des combats, livra Rome aux barbares. C'est celte multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence... qui a, en Hollande, dans la sage Hollande, égorgé les Witt, qui étaient, comme vous le savez, les vrais amis de la liberté.

« C'est cette vile multitude qui a égorgé Bailly, qui, après avoir égorgé Bailly, a applaudi au supplice, qui n'était qu'un abominable assassinat, des Girondins, qui a applaudi ensuite au supplice mérité de Robespierre, qui applaudirait au vôtre, au nôtre; qui a accepté le despotisme du grand homme, qui la connaissait et savait la soumettre; qui a ensuite applaudi à sa chute, et qui, en 1814, a mis une corde à sa statue, pour la faire tomber dans la boue... »

Les erreurs Or, tout était faux, historiquement parlant, dans cette de M. ïhiers. tirade déclamatoire et à effet.

Dans Rome dégénérée, ce furent les prétoriens, et non la foule, qui, décidèrent du destin de l'empire. Ce n'est pas la multitude, qui, dans la petite république de Florence, a sacrifié la liberté. Ce n'est pas elle qui a égorgé Bailly, lequel a été condamné régulièrement, je ne dis pas justement. Les Girondins ont péri pour avoir allumé la guerre civile en France.

Et quant à Robespierre, si M. Thiers avait écrit avec moins de légèreté et d'ignorance des faits son Histoire de la Révolution^ il saurait que le peuple ou la multitude n'a jamais applaudi à son supplice, mérité selon lui, sans doute, pour avoir du propre aveu de ses bourreaux, voulu arrêter « le cours terrible de la Révolution ». Enfin JM. Napoléon Bonaparte se chargea de rappeler à M. Thiers que ce n'était pas la multitude qui, en 1814, avait attaché une corde au cou de la statue de Napoléon pour la faire tomber dans la boue, mais bien les royalistes, revenus à la queue des armées étrangères.

Mais cette multitude, si calomniée par M. Thiers, avait pris la Bastille, et la prise de la Bastille faisait partie du credo politique de M. Thiers; cette multitude avait fait la révolution de Juillet, qui avait été l'origine de la fortune de M. Thiers ; cette multitude avait également fait la révolution de Février, qui avait fondé le suffrage universel et aboli la peine de mort en matière politique; voilà ce que l'orateur avait eu grand soin de ne pas dire.

Et ce qu'il s'était bien gardé de rappeler aussi, c'est que, si la multitude avait, par six millions de suffrages, placé à la tète du gouvernement républicain, l'homme fatal qui devait le perdre, il avait été, lui, le parrain de cette candidature et qu'il s'était fait le complice ou l'initiateur de toutes les lois liberticides destinées à étrangler la République.

M. Thiers trouva du reste dans le général Fabvier un contradicteur qui se chargea de venger la justice et la vérité indignement outragées.

« J'ai vu, dit le général, la mutitude accueillir les ennemis ; mais ce n'était pas la multitude dont l'honorable M. Thiers parlait, c'était la multitude en habits et en jabots.

« Tandis que la multitude dont je parle applaudissait

Mai 1850.

Une réponse

du

général

Fabvier.

450 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Mai 1850. à l'entrée des étrangers, favorisait leur invasion et refusait des armes, la. vile multitude de Chalon-sur-Saône défendait la ville contre les étrangers. J'ai été envoyé ici par des hommes qui m'ont recommandé l'union, la force de la France, et qui n'entendent pas qu'on la divise. Eh bien, je déclare que ces trois millions de citoyens que vous appelez la multitude sont les plus vertueux, les plus solides patriotes. Ils peuvent être égarés, entraînés, comme la multitude de tous les temps; mais les crimes qu'ils peuvent commettre, il faut les imputer à ceux qui auraient dû les éclairer et les mieux gouverner. »

Cette éloquente réponse fut inutile. Je ne puis rappeler, faute d'espace, les mensonges et tous les sophismes dont ne craignirent pas d'user les orateurs de la majorité pour assurer le triomphe de leur œuvre impie.

Interventiou M. Berryer apporta dans cette discussion un acharde Berryer. cément qu'on n'aurait pas attendu de son vieux libéralisme. Il avait, en effet, prononcé un jour, en termes magnifiques, à la Chambre des députés, l'éloge de la Convention nationale pour avoir sauvé la France de l'invasion étrangère. On ne pouvait oublier non plus que, sous Louis-Philippe, tout en restant fidèle au culte de la légitimité, il avait professé des sentiments démocratiques, comme pour prouver la possibilité de l'alliance de la légitimité avec la liberté. Aussi n'en fut-on que plus étonné de l'acrimonie qu'il apporta dans ces débats contre le plus juste des principes.

Il ne craignit pas, lui qui s'était vanté d'avoir défendu tous les opprimés, de diriger contre ses adversaires politiques les armes empoisonnées de la calomnie et du mensonge.

« Certes, s*écria-t-il, en terminant son discours, il n'y a personne qui soit plus disposé que moi, non pas seule-

de M. Bauue.

ment disposé, mais plus décidé à respecter les convictions Mai i85o. qui sont dans les cœurs ; et pour les républicains de la veille, honorables, respectables, qui avaient des convictions qu'ils gardaient en obéissant à la loi, pour ces hommes-là j'ai du respect comme je demande qu'on en ait pour moi-môme : mais quant à ceux qui se sont produits en dehors de ceux-là, rappelez- vous que ces républicains de la veille nous ne les avons connus que par Louvel et Alibaud. »

A cette odieuse insinuation, un ancien condamné Un démenti d'avril, M. Baune, se leva, et répliqua en ces termes :

« Je suis monté à la tribune pour relever une phrase de M. Berryer que, si elle n'était pas retirée, je déclarerais infâme. M. Berryer a dit que les républicains de la veille, il ne les avait connus que par les attentats de Louvel et d'Alibaud.

« Eh bien, je vous déclare, monsieur Berryer, que vous avez fait imprudemment le procès à vos amis et aux hommes de tous les partis . Quand M. de Polignac, votre protecteur, avait conspiré contre le premier consul, est-ce que c'est par lui que j'ai jugé le parti royaliste? Est-ce que je l'ai jugé par les conspirations et les sociétés secrètes ? Je l'ai jugé noble et beau dans la Vendée, défendant ce qu'il croyait être le droit ; je l'ai jugé noble et beau partout où il s'est présenté la poitrine en avant, croyant qu'on avait usurpé le trône, faisant valoir des droits et des intérêts qu'il croyait justes; mais jamais je n'ai confondu le parti royaliste avec les infâmes assassins de la machine infernale, avec ceux qui, pendant quinze ans, ont organisé sur nos côtes le pillage et l'incendie : jamais je ne l'ai confondu avec les chauffeurs! Eh bien, nous, républicains de la veille, nous nous sommes armés contre vous en 1815 et en 1830, parce que vous imposiez à la France, avec l'appui des cosaques, une volonté qu'elle repoussait. Nous avons éternelle-

452 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Mai 1850. ment combattu contre vos doctrines, comme nous le faisons aujourd'hui, mais nous nous sommes présentés la poitrine en avant... Si vous ne retirez pas ce mot, je déclare que, fusse- je seul, je le poursuivrai partout, parce que c'est une offense à la République, qui vous a pardonné et qui vous a fait peur. »

Cette verte réplique demeura sans réponse.

Le général Cavaignac, s'apercevant, un peu tard, que cette campagne de Rome à l'intérieur était dirigée, non pas contre le socialisme, mais contre la République elle-même, rompit en cette circonstance avec la majorité et défendit énergiquement le suffrage universel, comme on l'a vu ; ce fut en vain ! La loi passa. Mutilation du Elle fut votée, le 31 mai, par 433 voix contre 241 sur suffrage g-j^ votants, après avoir été soutenue avec passion, au

universeL ' r r '

nom du gouvernement, par M. Baroche, qui la défendit surtout au point de vue politique, en insistant sur la pressante opportunité de la réforme. Le président Louis- Napoléon, qui avait la haute main sur son ministère, qui le dirigeait personnellement, sera donc mal venu plus tard à reprocher à l'Assemblée législative d'avoir mutilé le suffrage universel et privé trois millions de citoyens de leurs droits électoraux. On a vu comment il s'était associé lui-même à son œuvre.

Quant à l'Assemblée, le jour où elle vota cette loi néfaste, elle se montra, on peut le dire, aussi coupable que ceux qui, deux années auparavant, avaient envahi l'enceinte de l'Assemblée constituante ; elle se mit en état d'insurrection contre la Constitution.

Personne ne se trompa sur les conséquences déplorables que devait avoir tôt ou tard cette violation du droit. Le docteur Véron lui-même, l'un des coryphées de la réaction, ne vit dans la loi du 31 mai que la machine la plus infernale pour allumer la guerre civile sur tous les points de la France.

Voilà pourtant de quelle façon les hommes de la rue Mai 1850. de Poitiers, les partisans du gouvernement parlementaire, les ennemis de la République, comprenaient la justice, et comment ils s'entendaient à gouverner le pays.

Premier dissentiment entre l'Assemblée et le président. — Le budget de 1850.— Une crainte dugénéralde Lamoricière. — Le représentant Raudot. — Demande d'argent en faveur du président de la République. — Les raison? de M. Fould. — Les objections du rapporteur.

— L'Assemblée législative et les blessés de Février. — Vaine argumentation de M. Pascal Duprat. — Rejet de toute pension aux blessés de Février. — Une aumône au président de la République. — Loi nouvelle contre les réunions publiques. — Loi nouvelle contre la liberté de la presse. — Cri d'alarme poussé par la presse. — Les arguments de M. Rouher. — Inconvenante sortie de M. Rouher. — Les défenseurs de la presse. — L'amendement Tinguy-Laboulie. — Les dangers de la loi nouvelle. — M. de Riancey et le roman feuilleton.

— Condamnation du journal le Pouvoir par l'Assemblée législative. — Rejet de la loi relative aux maires. — Le budget de 1851. — Prorogation de l'Assemblée. — La commission de permanence. — Scission définitive entre l'Assemblée législative et la présidence. — La colère de .M. Baze.

— Les excuses de M. Baroche. — La Société du Dix-déceuibre. — Le discours de Saint-Quentin. — Voyage du président dans le Centre.

— Étranges paroles du président à Lyon. — Voyage dans l'Est. — L'aventure de Besançon. — Louis-Napoléon en Alsace. — Dépit du président. — Son discours aigre-doux. — Incident à Metz. — Retour à Paris. — Intrigues et menées royalistes. — Pèlerinage à Wiesbaden et à Claremont. — Mort du roi Louis-Philippe. — M. Thiers à Claremont. — Tentative de fusion entre les deux branches des Bourbons. — Vœux des conseils généraux. — Voyage en Normandie.

— Discours factieux de Cherbourg et de Caen. — La véritable pensée du voyage. — La garde nationale suspecte. — L'enthousiasme de la Société du Dix-décembre. — Sou organisation. — Ovation faite au président de la République. — L'Empire au bâton. — Ce que veut le président. — La revue de Satory. — Destitution du général Neumayer. — Rupture du général Changarnier avec le président. — Corn-

HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

muniqué au journal l'Assemblée nationale. — Les alarmes de la commission de permanence. — La commission mystifiée. — Dissolution de la Société du Dix-décembre. — Le général d'Hautpoul remplacé.

Mai 1850.

Premier

dissentiment

entre l'Assem-

et le

président.

Le budget de 185U.

La majorité réactionnaire de l'Assemblée législative et le gouvernement non moins réactionnaire de M. Louis Bonaparte avaient, comme on l'a vu, marché parfaitement de conserve jusqu'ici dans la voie de toutes les mesures compressives de la liberté et hostiles à la République.

C'est qu'en effet, la haine de la démocratie libérale était le seul lien qui unissait le président aux royalistes. Mais cet accord, dont la mutilation du suffrage universel venait d'être l'expression saisissaate, ne devait pas tarder à être brisé!

Et cela était naturel, les légitimistes et les orléanistes ne dissimulant guère leur prétention de relever prochainement la royauté, et le président de la République ne cachant pas beaucoup non plus ses desseins bien arrêtés de garder le pouvoir.

Une cause mesquine, une demande d'argent, fut l'origine peu digne des premiers dissentiments qui s'élevèrent entre l'Assemblée et le pouvoir exécutif, dissentiments qui tout d'abord se traduisirent par des récriminations acrimonieuses, oii s'avilit singulièrement l'autorité présidentielle.

Mais avant de faire le récit de cette sorte de querelle de ménage, il faut dire quelle était, en cette troisième année de la seconde République, la situation financière de notre pays. La présentation tardive de la loi de finances avait obligé l'Assemblée à proroger jusqu'au l" juin la perception de douzièmes provisoires. Le projet du budget de 1830, établi par M. Fould, s'élevait en dépenses à la somme de 1 ,448 millions, y compris 65 millions de dépenses extraordinaires, et en recettes à celle de 1,381 millions! Le déficit était de 67 millions ; seulement le mi-

nistre laissait les dépenses extraordinaires à la charge de la dette flottante.

La discussion de ce budget n'avait commencé que le 22 mars 1830, et elle durait encore en mai, au milieu des débats de la loi relative à la mutilation du suffrage universel. Diverses réductions furent proposées par MM. Berryer et Gouin, rapporteurs de la commission, mais aucune n'atteignit le cliifl"re do celle demandée par M. de Lamoricière. L'illustre général ne réclama pas moins de cent cinquante millions d'économies sur les dépenses militaires. C'était l'idée du désarmement partiel, qui peut-être était possible à cette époque, où aucune puissance étrangère ne songeait au démembrement de la France, et où l'Europe n'était pas encore devenue un vaste camp retranché. Quelques paroles du général causèrent une assez vive impression en ce qu'elles semblèrent être le commentaire politique de sa proposition. « L'armée, dit-il, puise sa forcé et son droit dans la loi ; elle y puise aussi le sentiment du devoir et de la discipline; mais à la condition qu on respectera la loi. » C'était la crainte nettement manifestée que dcijià l'on ne songeât à se servir de l'armée pour violer la loi, et les paroles du général visaient implicitement le président de la République, dont certains esprits clairvoyants ne pouvaient s'empêcher de soupçonner les intentions perfides.

Peut-être aurait-on dû élever un peu, au détriment du budget de la guerre, celui de l'instruction publique qui n'atteignait pas encore vingt et un millions. Mais l'Assemblée législative, dans sa majorité, ne se souciait pas d'accroître les dépenses de l'enseignement populaire.

Le budget des dépenses, définitivement arrêté à la somme de 1,371,425,288 francs, fut voté dans la séance du ISmai, et celui des recettes trois jours après. Il s'élevaità 1,339,169,1 17francs, inférieur de 12,336,1 71 francs

Une crainte

du général

Lamoricière.

Mai 1850.

Le représentant Raudot.

ivm 1850.

Demande d'argent en faveur du président de la République.

458 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

à celui des dépenses. Une somme de 90 millions, pour dépenses extraordinaires, était laissée à la charge de la dette flottante.

Un représentant légitimiste, grand partisan de la décentralisation administrative, élu dans l'Yonne à la Constituante en remplacement de Louis-Napoléon, M. Raudot, avait proposé vainement de réduire la dotation allouée aux membres de l'Assemblée nationale, et qui s'élevait à près de 8 millions. Mais personne n'avait songé à demander la réduction ou l'augmentation de celle du pouvoir exécutif, montant à 4,200,000 francs. On n'ignorait pas cependant que le président de la République et ses partisans les plus dévoués la jugeaient tout à fait insuffisante.

S'il faut en croire certaines allégations, les membres de la commission choisie, de concert avec le gouvernement, pour procéder à la réforme de la loi électorale, s'étaient formellement engagés à appuyer auprès de l'Assemblée une demande de dotation nouvelle en faveur du président de la République, pour prix de son acquiescement à la mutilation du suffrage universel. Il y aurait donc eu une sorte de marché entre lui et les meneurs du comité de la rue de Poitiers. Toujours est-il que, le 4 juin 4830, le ministre des finances, M. Fould, présenta un projet de loi tendant à augmenter de deux millions et demi les frais de représentation du président de la République.

Or, aux termes de la Constitution, M. Louis Bonaparte touchait, comme président, un traitement de six cent mille francs, auxquels une somme égale avait été ajoutée par l'Assemblée constituante à titre de frais de représentation. De plus, le président prélevait encore sur le budget 225,000 francs pour entretien du palais de l'Elysée et location d'un hôtel voisin. Enfin il s'était attribué une part de 200,000 francs sur les fonds de se-

de M. Fould.

cours des divers ministères ; ce qui formait un total de jum i850. 1,623,000 francs.

Il était donc assez étrange de sa part de venir réclamer une allocation nouvelle, lui, président d'une République, alors que le premier magistrat de la grande République des Etals-Unis d'Amérique se contentait d'un traitement de 123,000 francs.

Le ministre des finances allégua, à l'appui de son Les raisons projet de loi, l'obligation où se trouvait le président de venir au secours des nombreuses infortunes qui s'adressaient à lui, les charges de munificence et les nécessités de représentation imposées par les mœurs à la première magistrature du pays.

« Quand l'Assemblée constituante porta les frais de représentation du pouvoir exécutif au chiffre provisoire de 600,000 francs par an, dit-il-, elle réserva à l'Assemblée législative le droit d'élever cette allocation si elle était reconnue insuffisante pour les nécessités de représentation et les charges de munificence et de charité attachées à la première magistrature de la République. C'est pour subvenir à ces charges, dont les mœurs et les habitudes du pays font des devoirs, que le gouvernement propose à l'Assemblée d'augmenter le traitement du président. L'épreuve de plus d'une année a démontré son insuffisance d'une manière absolue ; cette insuffisance amoindrirait aux yeux du pays et de l'étranger la dignité du pouvoir exécutif; elle fermerait forcément sa main aux innombrables infortunes qui, de tous les points de la France, s'adressent à lui comme à la bienfaisance personnifiée de la patrie. Le chef de l'Etat a toujours été considéré comme une seconde providence... C'est donc avec confiance que le gouvernement s'adresse au sentiment de l'Assemblée; il ne lui demande, d'ailleurs, que de continuer ce qui s'est fait depuis dix-huit mois et d'imposer à l'Etat des charges d'utilité publique, aux

460 HISTOIRE DE LA SECONDE REPUBLIQUE, année 1850.

Jum 1850. quelles il ne serait ni juste, ni constitutionnel, ni possible de conserver plus longtemps le caractère de sacrifices personnels. »

Mais ces mœurs et ces habitudes sur lesquelles le ministre des finances appuyait sa demande, c'étaient celles de la monarchie, et c'était précisément avec ces mœurs déplorables que la République avait entendu rompre. Le premier magistrat d'une République devait donner l'exemple de l'austérité et de l'économie, non celui du luxe et des grandes dépenses, et la dotation allouée au président de la République française était suffisante pour qu'il tint honorablement son rang. Enfin il n'était pas bon que le chef du pouvoir exécutif fût regardé comme une providence ; voilà les réflexions toutes naturelles qui venaient à l'esprit de chacun.

On savait d'ailleurs à quoi s'en tenirsur cette prétendue providence. Pour quelques maigres secours distribués à droite et à gauche, des centaines de mille francs étaient employés par le chef de l'État à faire une active propagande bonapartiste. Nul n'ignorait que M. Louis Bonaparte subventionnait à Paris et dans les départements une foule de journauxfondés dans son intérêt personnel; et le docteur Véron, directeur du Constitutionnel, racontait complaisamment à ses intimes que, lors de sa rupture avec M. Thiers, il avait reçu la visite du comte Walewski, qui, de la part du président, était venu mettre des fonds à sa disposition.

Puis, l'Assemblée n'apprit pas, sans une légitime indignation, que les ministres s'étaient permis de détourner des sommes considérables de leurs ministères respectifs au profit du chef de l'État, et qu'à cette heure le ministère des finances avait déjà dépensé, par avance, pour le compte de celui-ci, près de 350,000 francs. Elle n'était donc guère bien disposée, quand M. Fould crut devoir faire appel à sa générosité.

du rapporteur.

M. Flandin, rapporteur du projet de loi présenté par Jum 1850. le ministre, déclara qu'il était impossible de trouver Les objections dans le texte de la loi de l'Assemblée constituante sur le traitement présidentiel la pensée d'une augmentation ultérieure de crédit pour frais de représentation. Selon lui, un ensemble d'allocations, s'élevant à trois millions six cent mille francs, constituerait une véritable liste civile, et serait tout à fait en désaccord avec les institutions républicaines. Toutefois, comme dans son exposé des motifs, le ministre avait fait allusion à des sacrifices personnels subis par le président pour acquitter des charges d'utilité publique — assertion plus que douteuse d'ailleurs — il proposa, au nom de la commission, d'accorder, au lieu des 2,600,000 francs, réclamés, une somme de 1,600,000 francs, pour dépenses d'installation faites par le président dans les années 1848 et 1849.

Pendant le cours de ces tristes débats se présenta une autre demande d'allocation. Il s'agissait cette fois d'acquitter une dette contractée par le pays à l'égard de ceux qui, de leur sang, avaient assuré le triomphe de la révolution de 1848.

Par décret du gouvernement provisoire, la nation avait adopté les veuves et les orphelins des citoyens morts pour la liberté dans les journées de Février. Sous la Constituante, M. Dufaure avait présenté un projet de loi destiné à la mise en pratique de ce décret. Ce projet n'ayant pas encore reçu de solution, M. Baroche le reprit. Seulement, soit par une petite malice, soit peut-être pour vaincre les résistances des royalistes dont se composait la majorité de l'Assemblée, il demanda que les bénéfices en fussent étendus aux militaires qui, au péril de leurs vies, avaient défendu le trône de Juillet ; singulière demande de la part d'un homme qui avait devancé la justice du peuple et signé la mise en accusation des ministres de Louis-Philippe.

L'Assemblée législative

et les

blessés de

Février.

Jom 1850.

Vaine argumentation de M. Pascal Duprat.

462 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18Ô0.

Une pareille proposition ne pouvait manquer de soulever des orages. M. Crémieux revendiqua avec une grande éloquence la pleine et entière exécution du décret rendu par le gouvernement provisoire en faveur des blessés de Février. « Est-ce qu'un grand nombre d'hommes qui siègent sur ces bancs, dit-il, ne les avaient pas appelés ? Est-ce que leur conscience reste tranquille quand on ne veut pas accorder à ces blessés ou à leurs familles les pensions auxquelles ils ont droit ? Est-ce qu'ils ne se lèveront pas pour dire : « C'est nous qui les avons poussés dans la rue? »

Il était arrivé, en effet, que la commission chargée d'examiner le projet de loi, avait, par haine de la révolution et de la République qui en était sortie, proposé le rejet pur et simple de toute allocation. La minorité de cette commission aurait voulu toutefois qu'en refusant toute allocation aux soldats de l'insurrection, on récompensât les militaires qui avaient été blessés eii la combattant.

Et cependant M. de Lasteyrie, plaidant la cause des blessés de Février, avait dit précédemment: « Je ne demande pour eux ni places, ni récompenses, ni décorations, mais des secours pour ceux qui, après avoir fondé l'ordre de choses actuel, se trouvent sans pain. Voilà ce que la justice exige, et c'est au nom de la justice que je les réclame. »

Vainement M. Crémieux rappela ces paroles si justes et si sensées. L'Assemblée législative semblait avoir perdu toute notion de la justice.

M. Pascal Duprat réclama au nom des principes, et insista vivement pour que l'on récompensât les soldats du droit populaire.

Tous les gouvernements, dit-il, sous peine de perdre toute autorité sur l'esprit public, ont honoré leur origine et entouré leur berceau d'hommages et de respect. Il

montra la monarchie de 1830, qui était beaucoup moins Juin 1850. légitime que la République de 1848, rendant un solennel hommage aux hommes dont le sang avait préparé son avènement. Il montra la Restauration comblant de ses dons les officiers de l'émigration qui avaient combattu la France sous le drapeau de l'étranger. Est-ce que la République n'était pa$ tenue de payer la dette contractée envers ceux qui avaient péri pour elle? Il rappela enfin ce langage de M. Guizot à une autre époque:

« La postérité dira que la France libre a récompensé une population de héros en donnant aux morts une tombe, aux blessés un asile, aux orphelins une éducation qu'auraient souhaitée pour eux leurs parents. »

Il établit enfin un rapprochement écrasant entre les trois millions réclamés quelques jours auparavant en faveur du président, et cette pension modique qu'on proposait de refuser à ceux qui avaient préparé l'avènement de M. Louis Bonaparte à la pre'mière magistrature de la République.

Grandes paroles, hélas! retentissant dans le désert. Rejet de toute L'Assemblée, dans sa séance du 12 juin, par 372 voix ^ui^^'T i

' . ^ aux blessés de

contre 226, repoussa toute allocation en faveur des Février. blessés de Février, que la majorité considérait comme une prime à l'insurrection.

Ce fut un scandale public. La majorité, il est vrai, n'osa pas aller jusqu'à pensionner les défenseurs du trône de Juillet, malgré l'insistance que mit M. de Ségur d'Aguesseau à réclamer des récompenses pécuniaires pour les soldats blessés dans les journées de Février.

L'Assemblée s'était vengée, par des sarcasmes, de cette révolution de 1848, grâce à laquelle elle existait ; elle avait refusé une obole patriotique aux veuves et aux enfants de ses auteurs ; il ne lui restait plus, en manière de compensation, qu'à voter une allocation de

Juin 1850. dix mille francs par jour au président de la République.

Une aumône Le gouvernement avait repoussé avec indignation le (fenfde^lâ prt)jet de la commission de réduire d'iin million la

République, demande présentée par le ministre des finances. Une aumône de 1,600,000 francs, fi donc! qui pouvait-on corrompre avec cela? Quant à encourager les lettres, les arts et les sciences, ce n'était point là l'afîaire du président de la Républi(]ue. Il était temps d'en finir avec les errements de la monarchie, qui avait transformé les écrivains et les artistes en un peuple de mendiants. Enfin, on faisait remarquer avec raison que, si minime que fût le traitement du président de la République des Etats-Unis, jamais les successeurs de Washington ne s'étaient abaissés à réclamer une augmentation.

Toutes ces raisons avaient vivement impressionné la majorité royaliste, qui se serait montrée logique, d'ailleurs, en refusant à un président de République la dotation qu'elle se fût empressée d'accorder à une monarchie. Le projet de loi du ministère eût infailliblement succombé, sans l'intervention du général Cliangarnier, lequel, craignant une rupture violente entre l'Assemblée et l'Elysée, vint mettre le poids de son épée dans la balance de la discussion. Le crédit fut accordé, mais à une très faible majorité, et cette aumône, dédaigneusement jetée par les royalistes au pouvoir présidentiel, ne fut pas de nature à rétablir les bons rapports entre M. Louis Bonaparte et les hommes de la rue de Poitiers.

Le lendemain même du jour où le président do la République obtenait ce royal cadeau, ses ministres présentaient à l'Assemblée une nouvelle carte à payer. Il ne s'agissait cette fois que d'une bagatelle de six cent mille francs, ayant trait encore aux aménagements de

l'Élysée et à l'installation du président. Cette somme fut également votée, mais non sans donner lieu à des discussions où l'honorabilité du chef de l'Etat fut fortement battue en brèche.

La France apprenait à ses dépens ce qu'il en coûte à un pays de mettre un prétendant à sa tête, et elle commença d'être édifiée sur les besoins insatiables de M. Louis Bonaparte.

L'entente cordiale, fortement compromise entre l'Elysée et l'Assemblée législative, renaquit momentanément à la faveur de nouvelles lois proposées par le gouvernement sur les réunions publiques et sur la presse. Comment les hommes de la rue de Poitiers eussent-ils refusé leur concours? il s'agissait de nouveaux attentats contre les libertés publiques.

La réaction n'était pas encore revenue de la stupeur où l'avait jetée l'élection de M. Eugène Sue. La loi de déportation, cette loi intimidatrice^ comme le disait M. Rouher en un français douteux, ne parut pas suffisante encore pour refréner les républicains. Il fallait les empêcher de se réunir, de se concerter, de s'entendre sur le choix de leurs candidats, et de défendre leurs opinions par la voie de la presse.

M. Dufaure avait bien, l'année précédente, profité de l'état de siège pour obtenir de l'Assemblée législative une loi par laquelle le gouvernement était autorisé à interdire pendant une année les clubs et les réunions publiques. Seulement cette loi laissait subsister la liberté des réunions électorales pendant les quarante-cinq jours qui précédaient l'élection ; ce qui n'avait pas empêché le gouvernement d'interdire formellement, de sa propre autorité, au moment des élections de mars et d'avril, les réunions hostiles à ses candidats.

Mais, au point de vue légal, il n'y en avait pas moins là une lacune que le ministre de l'intérieur, M. Baroche,

Juin 1850.

Loi nouvelle

contre les réunions publiques.

466 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Juin 1850. jugea à propos de combler. Tout était contradiction dans ce personnage. Il avait demandé la mise en accusation des ministres de Louis-Philippe pour s'être opposés aux réunions réformistes, et le voilà qui aujourd'hui allait jusqu'à réclamer la suppression des réiinions électorales.

Il soumit à l'Assemblée législative un projet de loi tendant à proroger d'une année la loi de M. Dufaure, en l'étendant aux réunions électorales qui seraient de nature à troubler la sécurité publique. « Qui seraient de nature, » n'était-il pas bien trouvé? Et quelle merveilleuse façon d'accorder un privilège aux réunions des gens bien pensants.

M. Mathieu (de la Drôme) combattit le projet de loi en prouvant, par d'irrésistibles arguments, que le peuple, leparti républicain, étaient, autantque personne, attachés aux grands principes d'ordre, de famille et de propriété. Il flétrit en termes éloquents et marqua d'un fer rouge tous ces tartufes du grand parti de l'ordre qui étaient les plus débauchés et les moins scrupuleux des hommes, et qui avaient sans cesse à la bouche les mots de morale publique et religieuse.

Le républicain Bancel, jeune orateur plein de verve et de talent, et M. de La Rochejaquelein lui-même, redevenu légitimiste, s'opposèrent vainement aussi à cette nouvelle restriction des libertés publiques.

u II n'y a de liberté vraie et respectée, dit l'orateur royaliste, que si la loi est égale pour tous, c'est-à-dire pure de tout soupçon de partialité de la part de l'autorité dans les élections. »

Par contre, on vit MM. Bixio et Victor Lefranc voter avec la majorité; car la loi passa sans difficulté le 6 juin, votée par 469 voix contre 161. L'Assemblée législative se souciait bien du droit, de la justice et de l'équité! Les réunions publiques étaient devenues la terreur de la majorité de cette Assemblée.

AKNÉE 1850.

De la proscription du droit de réunion à celle de la liberté de la presse, il n'y avait qu'un pas ; il fut bientôt franchi. Deux fois déjà, depuis la révolution de Février, il avait été porté atteinte à la liberté d'écrire. La loi du 9 août 1848, notamment, avait rétabli le cautionnement en le réduisant à 24 000 francs. C'était cette loi, transitoire du reste, qui avait, on s'en souvient, arraché à Lamennais ce cri désespéré :

« Quant à nous, soldats de la presse, dévoués à la défense des libertés de la patrie, on nous traite comme le peuple, on nous désarme. Depuis quelque temps notre feuille, enlevée des mains des porteurs, était déchirée, brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre formalité. L'intention était claire; on y a réussi par. le cautionnement. Il faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de parler; nous ne sommes pas assez riches ; silence au pauvre ! »

L'année suivante, M. Dupont (de Bussac), un des républicains les plus énergiques de l'Assemblée, chargé de présenter un rapport sur une demande de M. Léon Faucher, tendant à proroger d'une année la loi votée l'année précédente, proposa de réduire de moitié le taux du cautionnement et de dispenser de tout cautionnement les journaux publiés pendant les quarante-cinq jours précédant les élections générales.

Aux termes de ce rapport, tout citoyen pouvait, en outre, pendant cette môme période, afficher, crier, distribuer et vendre tous journaux, écrits et imprimés relatifs aux élections sans avoir besoin d'aucune autorisation municipale; il suffisait que ces journaux, écrits et imprimés fussent signés de leurs auteurs et déposés. L'Assemblée constituante avait maintenu le cautionnement à 24 000 francs, et adopté les autres parties du rapport.

JcJiN 1850.

Loi nouvelle

contre la

liberté de la

presse.

468 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

JorN 1850. On a vu combien peu, grâce à l'état de siège, il avait

été tenu compte de ce qu'il était resté de dispositions favorables à la libre expansion de la pensée. Au mois de juillet 1849, M. Odilon Barrot était venu, au nom du gouvernement de M. Louis Bonaparte, soumettre aux mandataires du pays une loi supprimant les dernières garanties de la liberté de la presse, et l'Assemblée législative s'était empressée de l'adopter.

Par cette dernière loi, la vente des journaux sur la voie publique était livrée à l'arbitraire de l'administration, et toute distribution, tout colportage d'écrits et imprimés se trouvaient soumis à l'autorisation préfectorale. Ces restrictions apportées à la liberté de la presse, reconnue par la Constitution, ne parurent pas suffisantes encore au ministère du gouvernement personnel, dont MM. Baroche et Rouber étaient l'expression la plus significative.

Il parut nécessaire au gouvernement de M. Louis Bonaparte, après l'élection de M. Eugène Sue, d'opposer une digue formidable à la propagande socialiste dont les terribles ravages, disait-on, se faisaient sentir dans les campagnes. La vérité est qu'on voulait tout simplement empêcher les républicains de répandre leurs idées et de démontrer, par les seuls arguments de la raison et de la science, la supériorité de la République sur la monarchie.

Pour y arriver il y avait un moyen bien simple, c'était de supprimer la presse à bon marché, en rétablissant le timbre sur les journaux et sur les brochures, et en doublant le cautionnement. Ce fut ce que M. Rouber vint proposer à l'Assemblée, soi-disant pour protéger la République.

Juillet 1850. La discussion sur cette nouvelle loi attentatoire à la liberté d'écrire s'ouvrit le 8 juillet. MM. Emile de Girardin et Jules Favre tentèrent vainement de s'opposer à

l'urgence réclamée parle gouvernement. Cette discussion servit de début oratoire à l'un des plus jeunes membres de la Montagne, M. Madier de Montjau, qui, par une argumentation solide et brillante en l'honneur des principes, se mit au premier rang des défenseurs de la liberté.

La prétention du gouvernement de défendre la République au moyen de cette loi de combat était au moins étrange. Écoutez par exemple M. Rouher : « Le gouvernement ne saurait se dissimuler qu'une partie de la presse a subi depuis la révolution de Février une transformation grave. Elle s'est occupée un peu moins de politique, beaucoup plus d'organisation sociale. A partir de ce moment, elle est devenue plus violente dans ses attaques, plus audacieuse dans ses diffamations, plus prompte à mettre en mouvement les plus dangereuses passions. Il n'y a pas eu de principe qui n'ait été contesté, pas de vérité sainte qui n'ait été méconnue, pas d'acte vicieux ou criminel qui n'ait trouvé des justifications ou des panégyriques, et ces coupables erreurs ont été adressées de préférence aux parties les moins éclairées de la population. C'est un devoir pour nous de combattre ce mal, de protéger la République, et nos institutions contre ce danger... »

Après avoir exposé les mesures proposées, M. Rouher ajoutait : « Ces mesures atteignent un double résultat : d'abord elles ajoutent à notre budget des recettes un revenu qu'on ne peut évaluer à moins de six millions ; ensuite elles sauvegardent la société contre de détestables doctrines, en pesant surtout sur ces mauvais imprimés que l'on répand à bas prix dans les villes et dans les campagnes, où ils propagent les préjugés, entretiennent les erreurs, excitent les passions et corrompent la conscience publique. »

Le gouvernement ne s'y était pas trompé : il atteignait

Juillet 1830.

Cri d'alarme poussé par la presse.

Les arguments de M. Rouher.

Juillet 1850.

Inconvenante

sortie de M. Rouher.

470 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850,

à la fois l'écrivain et le lecteur, l'écrivain en élevant à un prix excessif la fondation d'un journal, le lecteur en détruisant les conditions de bon marché qui permettaient à la presse de circuler dans toutes les classes de la société.

Et ce ne fut pas seulement dans la presse démocratique que ce projet de loi liberticide rencontra d'ardents et de sérieux contradicteurs; le journal de la haute bourgeoisie par excellence, le Journal des Débats, poussa, lui aussi, un cri d'alarme, auquel la majorité réactionnaire de l'Assemblée se garda bien de prêter la moindre attention. Qu'importait à cette majorité égoïste et heureuse qu'une partie de la nation fût réduite désormais à l'impossibilité d'écrire ou de lire des journaux !

Une inconvenante sortie du ministre de la justice souleva tout à coup une tempête effroyable. M. Madier de Montjau, dans son discours, avait fait du gouvernement provisoire un éloge pompeux qui avait fort indisposé la majorité royaliste de l'Assemblée. Ce fut pour flatter les passions les plus basses de cette majorité que M. Rouher, qui, au lendemain de Février, avait fait une si belle profession de foi socialiste et républicaine, s'avisa de traiter de catastrophe la révolution de J848.

« — Qu'étiez-vous avant le 24 Février, et que seriezvous sans la République? » lui demanda Bancel.

Rien; pas plus que M. Louis Bonaparte, et tant d'obscurs insulteurs de la République, que l'explosion de Février avait initiés à la vie politique.

Vainement les cris : à l'ordre ! à l'ordre ! partirent de tous les bancs de la gauche. Le président Dupin demeura impassible sur son fauteuil.

« — Vous laissez insulter le gouvernement! » s'écria M. Jules Favre. Mais M. Dupin et ses amis de la rue de Poitiers se souciaient bien du gouvernement républicain !

M. Emile de Girardin monta alors à la tribune, et, Juillet 1850. apostrophant le président, il lui demanda si, lorsqu'il présidait la Chambre des députés sous Louis-Philippe, il aurait permis à un membre de cette Chambre de calomnier si grossièrement les journées de Juillet.

M. Dupin se j^arda bien de répondre. Or, en 1838, M. deLaBourdonnaye, membre légitimiste de laChambre des députés, ayant qualifié de catastrophe la révolution de 1830, M. Dupin l'avait rappelé à l'ordre. Mais les gens comme M. Dupin ont toujours deux poids et deux mesures.

M. de Girardin alla plus loin : il proposa aux membres de la gauche de s'abstenir de prendre part à toute délibération tant que le ministre de la justice n'aurait pas retiré ses paroles. Cet expédient parut dangereux; on se borna à une stérile protestation, que, le lendemain, M. Crémieux vint déposer sur le bureau du président et que celui-ci refusa de recevoir comme irrégulière. Seulement, lorsque M. Rouher voulut reprendre la parole, sa voix fut ■ systématiquement couverte par les violents murmures de la gauche.

La discussion reprit. M. Victor Hugo l'éleva à sa Les défenvéritable hauteur en défendant les droits de la pensée. aeurs de

« Le projet, dit-il, c'est là son caractère, cherche à faire obstacle de toutes parts à la pensée. En dehors de la politique, il fait tout ce qu'il peut pour diminuer la gloire et la lumière de la France. Il ajoute des impos" sibilités matérielles, des impossibilités d'argent aux difficultés innombrables déjà qui gênent en France la production et l'avènement des talents. Si Pascal, si La Fontaine, Montesquieu, si Diderot, si Jean-Jacques s.ont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre.

« Messieurs, ce projet, quelle honte ! pose le stigmate du fisc sur la littérature, sur les chefs-d'œuvre, sur les

472 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Juillet 1850. beaux livres. Ail! ces beaux livres, au siècle dernier, le bourreau les brûlait, mais il ne les tachait pas. Ce n'était plus que de la cendre; mais cette cendre immortelle, le vent l'emportait et jetait dans toutes les âmes comme une semence de vie et de liberté. »

MM. Baroche et Rouher voulaient en effet que le timbre fût applicable à tous les ouvrages, quels qu'ils fussent, livres ou journaux. C'était aller par trop loin dans l'absurde et l'arbitraire ; l'Assemblée ne suivit pas jusque-là les ministres de M. Louis Bonaparte. Toutefois elle soumit à un droit de cinq centimes par feuille toutes les publications ayant moins de dix feuilles d'impression.

La loi nouvelle s'enrichit d'une disposition à laquelle on n'avait pas encore pensé.

Si l'on excepte les journaux de la Révolution, qui, presque tous, représentaient certaines individualités, le journalisme en France, surtout depuis le commencement du siècle, avait un caractère anonyme. Si l'écrivain y perdait de son importance personnelle, le journal y gagnait en force et en influence réelle.

Deux membres royalistes de l'Assemblée, MM. de Tinguy et de Laboulie, vinrent dénoncer cette puissance mystérieuse qui s'attache au prestige de l'inconnu. Pour eux les journaux étaient des barricades, derrière lesquelles s'embusquaient des combattants masqués. Il fallait les forcer à lutter à visage découvert, et l'on verrait s'évanouir, croyaient-ils, la force occulte et terrible dont disposait la presse. Ils demandèrent donc qu'à l'avenir tous les rédacteurs de journaux fussent obligés de signer leurs articles, sous peine d'une amende de 500 francs pour la première contravention et de 1000 francs en cas de récidive.

Cet amendement, auquel s'étaient ralliés certains républicains, comme M. Lavergne, et que la commission

L'amendement Tinguy- Labouiie.

elle-même avait vivement combattu, fut adopté avec Juillet 1850 empressement par l'Assemblée législative, qui se plut à y voir une nouvelle entrave à la liberté de la presse. Mais si, en enlevant à la presse le caractère collectif qui constituait sa puissance au point de vue de parti, elle crut la contraindre à s'envelopper de plus de dignité et à discuter avec plus de calme, elle se trompa complètement. D'abord, rien n'était plus facile que d'éluder la loi, les écrivains qui désirent garder l'anonyme n'étant jamais embarrassés pour trouver des hommes de paille disposés à endosser la responsabilité de leurs articles. Ensuite il est arrivé, et il devait arriver, que des écrivains amoureux du bruit, et désireux de se produire vite, ont, à défaut de talent et d'études sérieuses, employé précisément cette voie du scandale que l'amendement Tinguy avait la prétention de fermer.

Là n'était donc point le côté grave et périlleux de cette loi du 40 juillet 1850, qu'on a si justement flétrie du nom de loi de haine et de vengeance. Son plus grand danger pour la liberté était, à part la question fiscale, dans le maintien de l'autorisation administrative pour la vente des journaux sur la voie publique. Cette disposition arbitraire fut en effet maintenue malgré d'énergiques protestations de M. de Lasteyrie et d'excellentes paroles du général de Lamoricière, qui, ni l'un ni autre, ne pouvaient être suspects de pactiser avec le socialisme.

c( Savez-vous quel avenir vous réserveriez à ce pays ? s'écria le général avec un accent prophétique ; le pouvoir absolu. Et savez-vous au profit de qui vous travailleriez? Au profit d'un parti qui ne veut d'aucune de nos libertés ; au profit d'un parti qui ne veut pas de ceux qui pensent, de ceux qui écrivent... qui ne voulant ni de la tribune ni de la presse, les a mises aux prises a(in d'avoir meilleur marché de toutes deux... Ce parti

Les dangers de la loi nouvelle.

M. de Riancey

et le roman

feuilleton.

474 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, aanée 1850.

Juillet 1850. c'est celui qui, au jour delà révision de la Constitution, viendra vous proposer, savez-vous quoi ? L'Empire, moins le génie, moins la grandeur et la gloire, c'està-dire le despotisme dans tout ce qu'il a de plus révoltant. »

Mais l'Assemblée passa outre, croyant travailler pour la monarchie des Bourbons.

Ce privilège exorbitant accordé à l'administration, joint au rétablissement du timbre et à l'élévation du cautionnement à 50 000 francs, détruisait littéralement toute liberté de la presse. C'était une nouvelle violation de la Constitution, et, plus que jamais, Lamennais pouvait s'écrier : « Silence au pauvre! »

Pendant que l'Assemblée était en train de chercher à mettre un frein aux passions politiques de la presse, certains membres s'imaginèrent de vouloir moraliser le genre de littérature auquel les journaux servaient principalement de véhicule.

Sous prétexte que les romans publiés chaque jour en feuilletons, au bas des feuilles périodiques, empoisonnaient l'esprit public, deux représentants légitimistes, MM. Nettement et de Riancey, écrivains eux-mêmes, proposèrent d'assujettir ce genre de productions à un timbre d'un centime par numéro. C'était frapper nonseulement les romanciers, mais encore toute une classe d'ouvriers qui vivent de la littérature et du journalisme. Ce fut ce que ne manquèrent pas de faire remarquer certaines feuilles réactionnaires qui n'avaient dit mot sur le doublement du cautionnement. Cette fois elles se sentaient atteintes dans leurs intérêts, et elles criaient. Ainsi le veut, parait-il, la logique de l'égoïsme humain. L'Assemblée demeura sourde à leurs cris; elle vota, sans hésiter, cette nouvelle entrave à la pensée.

On se ferait difficilement aujourd'hui une idée de l'état de discrédit où la presse tout entière était tombée

dans les régions officielles. Malgré les instances de juillet 1850. M. de Lasteyrie, l'Assemblée refusa d'autoriser la vente et la distribution de tous les journaux indistinctement sur la voie publique. Cette loi de colère et de vengeance, cette loi de haine, comme on l'appela alors, futvotéedans son ensemble, lelô juillet 1830, par 392 voix contre 263. Cette nouvelle loi d'amour était à la fois l'œuvre de l'Assemblée et du gouvernement présidentiel.

Cependant l'Assemblée législative, tout en livrant la Condamnation presse à l'arbitraire du gouvernement, et tout en per- ^/"™*

mettant aux journaux subventionnés par le pouvoir Pouvoir par exécutif d'insulter chaque jour la République et la Cons- légTsia- ^ titution, n'entendait pas que ces mêmes journaux la tive. prissent pour point de mire de leurs attaques. Elle cita à sa barre une feuille dévouée à l'Elysée, ie Pouvoir, qui l'avait vertement attaquée.

On avait vu un journal royaliste, r Assemblée nationale, traduit à la barre de l'Assemblée constituante à la requête de M. Armand Marrasl, lequel avait eu grand tort, lui ancien journaliste, qui avait si souvent usé et abusé de sa plume, de poursuivre une feuille publique pour un article où il était sévèrement traité. Cette fois, c'était l'Assemblée législative elle-même qui entendait se faire justice des attaques dirigées contre elle par un journal napoléonien.

De quel crime s'était donc rendu coupable ce journal ? Il avait reproché à l'Assemblée législative d'être aussi complètement étrangère à l'esprit politique qu'à l'esprit des affaires. Il l'avait accusée de semer le désordre et l'agitation dans le pays. Y avait-il une province, y avait il une ville où l'on s'attaquât, où l'on s'insultùt, où l'on se menaçât avec autant de vivacité et de fureur qu'au palais Bourbon ?

L'Assemblée législative, continuait le Pouvoir, avait dépassé la limite de discrédit où était tombée sa de-

476 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.

Juillet 1850. vancière en se retirant. Mais je cite textuellement :

« C'est une grave et solennelle épreuve que subit le régime représentatif livré à lui-même et privé d'une haute et ferme pensée, en état de le diriger, de le contenir et de lui résister. Tout semble annoncer sa fin prochaine, car ses actes sont autant de démissions. »

A part cette menace implicite de coup d'Etat, tout n'était que trop justifié dans les critiques acerbes du journal le Pouvoir. Seulement, pour être juste, il aurait dû les étendre au gouvernement lui-même, qui avait été le complice et l'auxiliaire de l'Assemblée législative dans toutes ses entreprises contre la République et la liberté, et qui ne se séparait d'elle que sur des questions d'intérêt personnel. Il est vrai, comme je l'ai dit, que le Pouvoir était aux gages de l'Elysée.

On était au plus fort de la discussion du projet de loi sur la presse quand M. Baze parut à la tribune, tenant à la main le numéro du journal où la représentation nationale était si fort malmenée, et il obtint facilement de la majorité royaliste que la feuille napoléonienne fût citée à la barre de l'xissemblée. C'était le 15 juillet.

Trois jours après, le Pouvoir comparut à la barre dans la personne de son gérant, M. de Lamartinière, qui cumulait les fonctions de gérant de ce journal avec celles d'historiographe du président de la République. Dans le cours des vifs débats auxquels donna lieu ce procès, le général de Lamoricière, agité de sombres pressentiments, fit apparaître le fantôme d'une restauration impériale. L'Assemblée n'était pas réactionnaire dans le sens bonapartiste. M. de Lamartinière fut condamné à une amende de cinq mille francs. C'était le maximum.

Cette condamnation, dont certainement les fonds extraordinaires, récemment alloués à M. Louis Bonaparte,

maires.

durent faire les frais, n'empêcha pas le Pouvoir et tous juillet 1850. les journaux de l'Elysée de continuer, sous la protection du gouvernement, leur polémique violente en faveur de la propagande napoléonienne.

Un acte d'opposition autrement sensible au gouver- Rejet de la loi nemènt du président Louis-Napoléon avait été le refus relative aux de l'Assemblée de s'occuper d'urgence d'une loi tendant à attribuer exclusivement au gouvernement la nomi. nation des maires.

La loi de 1848 avait laissé au gouvernement la nomination des maires dans toutes les communes ayant une population d'au moins six mille âmes. Mais, par une anomalie d'ailleurs singulière, les communes dont la population n'atteignait pas ce chiffre avaient été investies du droit de les nommer. Et en effet, le maire étant surtout et avant tout le représentant de la famille communale, la logique voulait qu'il demeurât entièrement l'homme de ses administrés. L'élection des maires par le suffrage universel était d'ailleurs à peu près tout ce qui restait de nos franchises municipales ; cétait l'unique contrepoids à l'écrasante centralisation administrative imprudemment conservée par la révolution de 1848, le dernier espoir de l'indépendance communale.

Il y avait donc quelque audace de la part du pouvoir exécutif à venir réclamer comme une prérogative gouvernementale la nomination de ces magistrats dans toutes les communes indistinctement ; mais M. Louis Bonaparte ne reculait devant aucune audace pour s'emparer de l'administration tout entière du pays. Il savait bien que le jour où il pourrait choisir à son gré les maires de toutes nos conmiunes, ce jour-là il serait le maître absolu, et tiendrait dans ses mains les destinées dé la France.

Par bonheur, il se trouvait quelques hommes éclairés du parti légitimiste qui avaient horreur de la centrali-

Juillet 1850.

Le budget de

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