AOUT
Prorogation
de l'Assemblée.
478 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
sation administrative empruntée de l'ancien régime par le législateur de l'an YIII, et à qui souriait médiocrement le despotisme brutal de l'Etat.
« Dans le temps où nous sommes, dit M. de LaRochejaquelein, il y a une propension trop grande à oublier les garanties qui sont dues au pays ; je ne sais où l'on s'arrêtera dans cette voie. Il est impossible que nous laissions arracher l'une après l'autre toutes les libertés du pays. »
Ce cri d'alarme ne fut pas poussé en vain. MM. de Vatimesnil, Raudot et quelques-uns de leurs collègues de la droite, devinrent, en cette circonstance, les alliés des représentants de la Montagne. L'Assemblée refusa de discuter le projet présenté par M. Baroche, et elle ajourna la question au jour où la loi départementale et communale, qui dormait encore dans les cartons du conseil d'Etat, lui serait soumise.
Une des dernières lois votées dans le cours de cette session fut encore une loi peu libérale, par laquelle il fut décidé que, jusqu'à nouvel ordre, aucun ouvrage dramatique ne pourrait être représenté sans l'autorisation du ministre de l'intérieur à Paris et du préfet dans les départements.
L'Assemblée vota ensuite en toute hâte le budget de 1851, qui s'éleva, en dépenses, à la somme de 1,434,634,027 francs, y compris les travaux extraordinaires, montant à 67 millions environ. Le budget des recettes, dont les évaluations se trouvèrent fort réduites par l'Assemblée, montait à 1,371 ,379, 758 francs. Il y avait encore là un déficit important à couvrir par les ressources de la dette flottante.
On était arrivé au commencement du mois d'août. Après avoir voté quelques lois d'intérêt secondaire sur l'assistance publique, sur les chemins de fer, sur l'éducation des jeunes détenus, l'Assemblée jugea à propos de
se proroger à partir du dimanche 11 août jusqu'au lundi H novembre 1850; elle s'accorda trois mois de vacances. Mais, avant de se séparer, elle nomma, non compris les membres du bureau, une commission de vingt-cinq membres chargée de continuer en son absence son action et sa vigilance, et de la convoquer d'urgence si besoin était.
Les membres de cette commission étaient : MM. Dupin^ président de l'Assemblée; général Bedeau, Daru, Benoît d'Azy, Léon Faucher, vice-présidents ; Arnaud (de i'Ariège), Lacaze, Peupin, Chapot, Bérard, de Heeckeren, secrétaires ; général Leflô, Baze, de Planât, questeurs, et MM. OdilonBarrot, Jules de Lasteyrie, Monet, de Saint Priest, Changarnier, d'Olivier, Berryer, Nettement, Mole, de Lauriston, de Lamoricière, Beugnot, de Mornay, de Montebello, de Lespinasse, Rulhière, Vesin, Léo de Laborde, Casimir Périer, de Crouseilhes, Druez-Desvaux, Combarel de Leyval, Garnon et Chambolle ; en tout trente-neuf membres.
Il y avait certainement là des noms hostiles au gouvernement. Les paroles du général Lamoricière, dans la dernière discussion sur la presse, avaient retenti douloureusement à l'Elysée. Mais on comptait également dans cette commission des membres dont les votes avaient été toujours docilement acquis à la politique présidentielle. Les journaux dévoués à la personne de M. Louis Bonaparte n'en témoignèrent pas moins une irritation profonde.
« Que croyez-vous que répondraient les six millions d'électeurs qui ont nommé Louis-Napoléon, demanda ironiquement le Moniteur du soir, s'il leur disait demain : Entre le président et l'Assemblée, choisissez. »
Publié avant la séparation de l'Assemblée, cet incroyable article, où l'invective et l'injure étaient à chaque ligne prodiguées aux représentants du pays, souleva
Août 1850.
La commission de permanence.
Scission
définitive
entre
l'Assemblée
législative
et la présidence.
La colère de M. Baze.
480 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Août 1850. une tempête dans l'Assemblée. M. Dupont (de Bussac) demanda qu'une enquête parlementaire fût ouverte pour atteindre, derrière le gérant du journal, l'auteur, et, s'il y avait lieu, l'inspirateur de l'outrage. Comme le ministère, sommé de s'expliquer, gardait le silence, M. Jnles Favre déclara que ce silence équivalait à une trahison.
« Le ministère, se contenta de répondre M. Baroche, n'accepte la responsabilité d'aucun journal. »
Mais alors, lui demanda-t-on, pourquoi avez-vous accordé au Moniteur du soir l'autorisation de se vendre dans les rues? Le ministre répondit que ce journal l'avait depuis longtemps et qu'il n'était pas dans ses intentions de la lui retirer.
Cette réponse, faite d'un ton dégagé, enflamma la colère du tempétueux M. Baze, avocat méridional dévoué à la monarchie, et qui allait devenir le plus intraitable adversaire du président. Il y avait, selon lui, une conspiration d'insultes et de calomnies, un complot tramé contre l'Assemblée. Il proposa à ses collègues de se retirer dans leurs bureaux et de nommer une commission qui ferait, séance tenante, un rapport sur les mesures d'urgence qu'il y avait à prendre.
M. Baroche eut peur. Il sentit qu'il avait été trop loin, et il s'efforça d'apaiser l'Assemblée par un langage modéré et conciliant. On calomniait le pouvoir, dit-il, en lui prêtant l'intention de toucher aux privilèges du gouvernement parlementaire. L'Assemblée n'avait rien à craindre d'un coup d'État, selon lui, tant que quelquesuns de ses membres feraient partis du gouvernement de la République.
« Eh bien, messieurs, si vous attachez dans un sens tant d'importance à mes paroles, je vous supplie, je vous adjure, permettez-moi cette expression, au nom de la conscience d'un honnête homme qui n'a jamais manqué à son serment et qui n'y manquera jamais, croyez aussi
Les excuses
de M. Baroche.
à ce que je vais vous dire : Le gouvernement se montre ^^^'^ '^^^• si susceptible quand on l'attaque, parce que sa conscience est pure, parce qu'il peut, du haut de cette tribune, pour cette Assemblée, pour le pays entier, déclarer que ceux qui disent qu'il a le projet de sortir des limites de la Constitution, d'attenter en quoi que ce soit aux privilèges du gouvernement parlementaire, ceux qui le disent, le calomnient...
« Ayez plus de confiance dans votre force, dans votre vitalité, dans l'existence du gouvernement parlementaire ; ne croyez pas ceux qui veulent vous effrayer avec des périls imaginaires, car vous avez contre eux deux garanties : d'une part, ai-je besoin de le répéter, la loyauté du gouvernement; d'autre part, la force de cette Assemblée. Qu'elle ait donc confiance en elle, et, permettezmoi de le demander, qu'elle ait confiance en nous. Qu'elle ne craigne pas de coups d'iîltat qui sont impossibles tant que les hommes qui siègent sur ces bancs feront partie du gouvernement de la République. »
L'Assemblée voulut bien se contenter de ces explications hypocrites, et elle écarta la proposition de M. Baze par l'ordre du jour pur et simple. Mais la scission entre elle et le président n'en était pas moins un fait accompli, irréparable.
Malheureusement ce n'était pas au profit de la République. Nous allons voir la majorité de l'Assemblée législative et le pouvoir exécutif conspirer ouvertement, à la face du pays, celle-là pour le rétablisement de la royauté, celui-ci pour garder le pouvoir.
Qu'il y eût dès lors une conspiration bonapartiste permanente, c'est ce qui est hors de doute.
Une société s'était formée, sous le nom significatif de La Société du Société du Dix-décembre. Dans un banquet récent, aux Champs-Elysées, ses membres avaient bu à la santé de l'empereur, au Désiré, comme ils appelaient M. Louis
Dix-décembre.
482 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, annie 1850.
Août 1850. Bonaparte, et déjà, par anticipation, ils avaient poussé ce cri : aux Tuileries! Cotte société pratiquait en grand l'embauchage pour le compte de l'Empire.
Ses tentatives portaient principalement sur l'armée
> et sur la classe ouvrière. Aux soldats, aux sous-officiers
surtout, elle promettait de l'avancement ; aux ouvriers,
l'application des doctrines socialistes des livres de
M. Louis Bonaparte.
Après avoir donné tous les gages et toutes les garanties possibles au clergé et à la bourgeoisie par la criminelle expédition de Rome, par le rétablissement du pouvoir temporel du pape, par les lois de compression et de réaction dont la responsabilité lui appartenait aussi bien qu'à l'Assemblée, le président songea, en effet, à conquérir la campagne et les classes ouvrières. Outre ses quelques ouvrages socialistes, dont il savait au besoin exhumer le souvenir, il avait à son service le prestige encore debout du nom légendaire de son oncle, qui, déjà, avec l'aide des royalistes de toutes nuances, l'avait porté à la présidence.
Le discours Pendant les derniers temps de la session, il était allé OuenUn ^ Saint-Quentin assister à l'inauguration du chemin de fer, et il avait dit aux ouvriers, en leur distribuant des livrets :
« Voyez-vous, mes amis les plus sincères et les plus dévoués ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume ; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers, sur les places publiques, dans les campagnes. Je sais, comme disait l'empereur, que ma fibre répond à la vôtre, et que nous avons les mêmes intérêts ainsi que les mêmes instincts. »
Dieu sait ce qu'il y avait de vrai sous ces paroles bucoliques. On pourra le demander plus tard aux ouvriers d'Aubin et de la Ricamarie.
Le préfet de l'Aisne, homme habile, avait eu soin
d'attirer à Saint-Quentin une foule d'anciens soldats et Aout i850. d'habitants de la campagne, qui émerveillèrent le président par leur enthousiasme. C'est de tradition en France, tradition servile, hélas! que toujours le chef de l'État, quel qu'il soit, soit accueilli partout par les mêmes discours, par les mêmes bassesses. Aussi, comme on demandait à la reine Marie- Amélie, réfugiée en Angleterre, si elle lisait le voyage du président : « Je me le rappelle, » répondit-elle, non sans quelque amertume.
M. Louis Bonaparte allait marcher à travers les ovations officielles, ce qui n'est pas la même chose que les véritables ovations populaires.
Le président de la République quitta Paris le 12 août Voyage du 1830 pour se rendre à Lyon, en traversant les départe- (j^og
ments du Centre. Ce nouveau voyage de M. Louis Bona- i^ Centre, parte démonira une chose à laquelle le monde officiel de l'époque et les habitués de l'Elysée ne s'attendaient guère, c'est que déjà l'idée républicaine s'était profondément enracinée au cœur de la nation. Tandis que, sur son passage, le président voyait toutes les autorités accourir, préfet, magistrats, curés, et le saluer des mêmes flatteries adressées autrefois aux souverains, le peuple l'accueillait du cri spontané de Vive la République!
A Montbard et à Tonnerre, notamment, il y eut un enthousiasme républicain indescriptible. Est-ce que le peuple allait prendre la République au sérieux? Ce fut un scandale épouvantable dans le clan bonapartiste et dans les hautes régions du pouvoir. Le président dut faire contre fortune bon cœur. On l'entendit même, à Montbard, répondre du bout des lèvres aux acclamations de la foule : « Oui, mes amis, vive la République démocratique! »
Paroles qui n'étaient pas assurément dans son cœur, et que ses amis et ses ministres trouvaient fort séditieuses.
484 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Août 1850. Le président arriva à Lyon après s'être arrêté succes-
Étran^es sivement à Dijon, à Châlon et à Mâcon. Cette grande paroles du gj patriotique cité était toujours sous le régime de l'état ^^Lyoïi! ^ de siège, malgré les énergiques réclamations de quelques représentants, depuis qu'au mois de juin 1849, elle avait, plus vivement que Paris, protesté contre l'expédition de Rome et la violation de la Constitution. Le nom de Bonaparte y était donc peu populaire; et quand le président entra dans la ville, les cris de Vive Napoléon! vive Vempereurl poussés par quelques membres de la Société du Dixdécembre, accourus pour simuler l'enthousiasme, furent aussitôt couverts par ceux de Vive la République !
On n'en fit pas moins, officiellement, une réception magnifique au premier magistrat de la République. Banquets somptueux, illuminations splendides, réceptions et bals, rien n'y manqua.
En répondant à un toast porté par le maire de la ville, M. Louis Bonaparte dit qu'il était venu, non pas seulement pour recevoir des ovations, mais pour encourager les bons, ramener les esprits égarés et s'enquérir des besoins et des sentiments du pays.
« Je suis, ajouta-t-il, non pas le représentant d'un parti, mais le représentant de deux grandes manifestations qui, en 1804 comme en 1848, ont voulu sauver par l'ordre les grands principes de la Révolution française. Fier de mon origine et de mon drapeau, je leur resterai fidèle, je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi, abnégation ou persévérance. (( Des bruits de coups d'État sont peut-être venus jusqu'à vous; mais vous n'y avez pas ajouté foi: je vous en remercie. La surprise et l'usurpation peuvent être le rêve des partis sans appui dans la nation; mais l'élu de six millions de suffrages exécute les volontés du peuple, il ne les trahit pas. Le patriotisme, je le répète, peutcon-
sister dans l'abnégation, comme dans la persévérance. » Août 1850.
Comparant ensuite la France à l'enfant de la Bible, dont deux mères se disputaient la maternité, il dit qu'au besoin il se souviendrait de la leçon ; mais que d'ailleurs si des prétentions coupables se produisaient, il saurait les réduire à l'impuissance; « car, s'écria-t-il en terminant, je ne reconnais à personne le droit de se dire plus que moi le représentant de la France ! »
De la République, pas un mot. Et sous les réticences, sous des habiletés de langage, assez grossières du reste, il était facile de se rendre compte de son âpre désir de garder le pouvoir quand même. Il cherchait seulement à y être provoqué.
En parlant devant les représentants de la chambre du commerce, il déclara que le but constant de ses efTorts était de rétablir l'ordre, la confiance et la paix, de ternfiiner nos lignes de chemin de fer, de protéger notre industrie et de développer l'échange de nos produits par un système commercial progressivement libéral, mais que si des résultats plus décisifs n'avaient pas encore été obtenus, la faute n'en était pas à son gouvernement, et il finit en ces termes :
« Plus vite notre pays rentrera dans la voie régulière, plus vite sa prospérité renaîtra. »
Comme si, à l'heure où il s'exprimait ainsi, la France n'avait pas été dans la voie la plus régulière où elle se fût trouvée encore ; comme si son commerce et son industrie avaient été jamais plus florissants que dans l'année, un peu troublée pourtant, qui avait suivi celle de la révolution, et troublée, grâce à qui?
Son langage fut à peu près le même partout, se modifiant légèrement suivant les pays et les populations. Sa personnalité excessive, l'abus du moi poussé à la dernière limite, son afl"ectation de laisser dans l'oubli jusqu'au nom même de la République et de ramener tout à lui et
Août 1850.
Voyage dans l'Est.
L'aventure de Besancon.
Louis- Napoléon en Alsace.
486 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
au nom qu'il portait, ne laissèrent pas que de choquer un grand nombre de personnes qui n'avaient pas de parti pris à son égard, et qui n'auraient pas mieux demandé que d'acclamer en sa personne le chef élu et respecté d'un grand peuple.
En quittant Lyon, le président se rendit en Franche- Comté où, comme partout ailleurs, le monde offTciel se montra fort empressé sur son passage. Mais, à Besançon, il lui arriva une aventure d'où il aurait pu également tirer une leçon, et qui lui prouva que ses allures peu républicaines ne rencontreraient pas des approbations partout.
Un bal avait été préparé à la halle, un véritable bal populaire, où tous les rangs devaient se trouver confondus. Les sentiments hostiles d'une partie de la population étaient connus de l'autorité; on pria le président de s'abstenir de paraître à ce bal. Il y alla néanmoins, et ce qu'on avait prévu arriva. Sa présence fut saluée par des huées; des paroles menaçantes retentirent à ses oreilles. Il dut se retirer précipitamment, A coup sûr, il y avait, dans cette manifestation, un manque de respect blâmable à l'égard du premier fonctionnaire du pays ; mais n'y pouvait-on trouver une excuse dans le manque de respect dont M. Louis Bonaparte se rendait lui-même coupable envers la République en la passant intentionnellement sous silence dans ses discours ?
La patriotique Alsace lui ménagea une surprise peutêtre plus grande encore.
Par un contraste frappant avec toutes les municipalités qui avaient reçu la visite présidentielle, le conseil municipal de Strasbourg avait refusé de voter des fonds pour la réception de M, Louis Bonaparte. Peut-être crutil se confirmer ainsi aux mœurs républicaines. Il lui parut sans doute contraire à l'esprit démocratique que des populations s'imposassent extraordinaireinent à
l'occasion d'une visite du président de la République. Août 1850. Que si dans les villes oii passe ce fonctionnaire, pensat-il, un certain nombre d'habitants veulent le recevoir en grand appareil, c'est à eux de se cotiser et de provoquer des souscriptions pour subvenir aux frais de la réception, non aux contribuables de supporter administrativement ces dépenses.
Peut-être aussi les membres républicains du conseil municipal de Strasbourg ne pouvaient-ils pardonner au président l'affectation qu'il mettait à ne pas prononcer dans ses discours le nom de la République, et ses convoitises, à peine dissimulées, de garder le pouvoir au delà du terme fixé par la Constitution.
Ce fut donc l'initiative privée qui fit à Strasbourg les frais de réception du président. Aussi, dans les paroles que celui-ci prononça dans cette ville à un banquet qui lui fut offert par les principaux commerçants et industriels, ne put-il s'empêcher de laisser percer l'amertume dont son cœur débordait :
« Avant mon départ, dit-il, on voulait me détourner Dépit du d'un voyage en Alsace. On me répétait : Vous y serez président. mal reçu ; cette contrée, pervertie par des émissaires ^jare-doux^^ étrangers, ne connaît plus les nobles mots d'honneur et de patrie que son nom rappelle, et qui ont fait vibrer le cœur de ses habitants pendant quarante années. Esclaves, sans s'en douter, d'hommes qui abusent de leur crédulité, les Alsaciens se refuseront à voir dans l'élu de la nation le représentant légitime de tous les droits et de tous les intérêts.
« Et moi, je me suis dit : je dois aller partout où il y a des illusions dangereuses à dissiper et de bons citoyens à raffermir ; on a calomnié l'Alsace. Dans cette terre des souvenirs glorieux et des sentiments patriotiques, je trouverai, j'en suis assuré, des cœurs qui comprendront ma mission et mon dévouement au pays. Je ne me suis
488 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Août 1850. pas trompé ; quelques mois, en effet, ne font pas d'un peuple profondément imbu des vertus solides du soldat et du laboureur un peuple d'ennemis de la religion, de la propriété.
« D'ailleurs, Messieurs, pourquoi aurais- je été mal reçu? Placé par le vote presque unanime de la France à la tête d'un pouvoir légalement restreint, mais immense par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit par la pensée, par les conseils, d'attaquer une Constitution faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande partie contre moi? Non, je respecte, je respecterai la souveraineté du peuple, même dans ce que son expression peut avoir de faux et d'hostile. Si j'en ai agi ainsi, c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui d'honnête homme. Je ne connais rien au-dessus du devoir. » Il était impossible de prononcer des paroles plus inconvenantes et plus factieuses à la fois. Inconvenantes, car, que signifiait le procès de tendance fait à l'Alsace sur des on-dit? et quels étaient ces émisaires étrangers, qui, des Alsaciens, avaient fait leurs esclaves? Factieuses, car c'était une attaque nouvelle à la Constitution de venir soutenir publiquement qu'elle avait été faite contre lui, à un moment où l'on espérait généralement que le pays aurait le bon sens de ne point porter ses sulTrages sur un prétendant.
Le soir, il y eut bal et feu d'artifice, toujours à l'aide des souscriptions privées. Au banquet, on vit se dessiner en lettres de feu cette inscription : Vive la République ! qu'accueillirent les acclamations enthousiastes de la population. Seuls, M. Louis Bonaparte et son entourage restèrent froids à ce spectacle. Ils ne comprenaient pas ce qu'il y avait là de grandeur patriotique.
Incident à A Metz, ce fut bien autre chose. La population et la
Metz. garde nationale accueillirent le président aux cris mille
fois répétés de Vive la République! auxquels se joigni-
rent ceux de Vive r amnistie! et ces cris l'/ircompagncrent depuis la porte Serpenoise jusqu'à la préfecture.
M. Louis Bonaparte s'en montra très visiblement contrarié; il ne put dissimuler son dépit. S'il faut s'en rapporter aux feuilles locales, dont le récit diffère sensiblement de celui du Moniteur officiel^ et qui m'a paru beaucoup plus conforme à la vérité, il aurait refusé d'entendre une allocution du général Campariol, et comme les états-majors de l'artillerie et des pompiers défilaient devant lui aux cris persistants de Vive la République! il se serait écrié :
« Si c'est une manifestation, une exhortation à faire mon devoir, je n'en ai pas besoin; si c'est une leçon, je n'en reçois de personne ! »
A quoi un officier supérieur lui aurait répondu : (( Monsieur le président, ce n'est de notre part ni une exhortation, ni une leçon ; c'est l'expression loyale de l'enthousiasme que doit inspirer la présence du premier magistrat de la République. »
Le président de la République revint à Paris assez désappointé de son excursion dans les départements de l'Alsace et de la Lorraine. Une manifestation préparée pour fêter son retour manqua complètement. Quelques cris de. Vive Napoléon! vive l'empereur! l'accueillirent * bien à sa sortie de la gare et à sa rentrée à l'Elysée ; mais partout, sur son passage, retentit l'immense cri de Vive la République! \\ lui fallait une revanche; on lui conseilla d'aller en Normandie.
Mais avant de conter ce nouveau voyage, il faut dire les intrigues et les menées auxquelles, pendant le même temps, s'étaient livrés, de leur côté, les principaux chefs de la majorité royaliste de l'Assemblée.
Cette majorité, comme on sait, se divisait en deux fractions, celle des légitimistes et celle des orléanistes. Les représentants les plus autorisés de ces deux fractions
AoiT 1850.
Retour à Paris.
Intrigues et
menées royalistes.
Août 1850. — et parmi eux il y avait des membres de la commission de permanence, gardienne de la Constitution républicaine, — profitèrent des vacances pour aller prendre le mot d'ordre, qui à Glaremont, où se mourait le vieux roi Louis-Philippe; qui à Wiesbaden où, désertant sa résidence habituelle de Frohsdorff, le comte de Chambord était allé recevoir ses visiteurs.
Pèlerinage à Le parti légitimiste avait bien plus de consistance
Wiesbaden et i i ■• i ^ • x ti •± i • ■
à Glaremont. ^lors que le parti orléaniste. 11 avait pour lui une sorte de consécration séculaire, tandis que les titres du parti orléaniste étaient entachés d'un vice radical, ce dernier parti n'ayant pour lui ni la sanction du temps ni celle du suflrage populaire. Dès le lendemain du 24 Février, les partisans du comte de Chambord avaient songé à relever à son profit le trône brisé dans la tempête de Février. Seulement ils n'étaient pas tous d'accord sur les principes au nom desquels il conviendrait que le prince se présentât au pays.
Les uns auraient voulu qu'il fît de larges concessions aux idées modernes, qu'il retrempât sa dynastie dans le baptême du suffrage universel ; les autres, immuables dans leur prétendu principe, n'étaient disposés à entendre à aucune concession. Ils en étaient encore au manifeste de M, de Brunswick. La France, selon eux, devait se livrer pieds et mains liés. Ce fut ce dernier parti qui semble l'avoir emporté dans les conférences de Wiesbaden, si nous devons nous en rapporter à une circulaire en date du 31 août 4850, et rédigée par M. de Barthélémy, chargé de la correspondance du prince en France.
Ce manifeste condamnait formellement le système de l'appel au peuple, comme impliquant la négation du grand principe de l'hérédité monarchique. Il repoussait également toute proposition tendant à modifier les conditions de stabilité, caractère essentiel de ce principe, regardé par la plupart des pèlerins de Wiesbaden comme
l'unique moyen d'arracher la France aux convulsions Aout 1850 . révolutionnaires. MM. de Lévis, de Saint-Priest et Berryer, représentants du peuple, le marquis de Pastoret et le duc d'Escars, furent désignés comme mandataires du comte de Chambord.
De pareilles prétentions excitèrent en France plus de dédain et de pitié que de colère. On y vit généralement l'aveu d'impuissance d'un parti qui, désespérant de jamais triompher, voulait, du moins, dans son irréparable défaite, conserver l'honneur de n'avoir point fléchi.
Vainement les processions de fidèles se continuèrent à Wiesbaden pendant les mois de septembre et d'octobre ; vainement on y amena des députations d'ouvriers et de paysans ; les légitimistes sérieux comprenaient bien que la cause de la légitimité était perdue, si on ne la rajeunissait par quelque expédient, et si elle ne se pliait aux exigences du pays. Il n'y avait, à leurs yeux, qu'un moyen d'en rendre le succès possible, c'était d'opérer une fusion entre la branche aînée et la branche cadette de la maison de Bourbon en France.
Cette fusion, à diverses reprises déjà, on avait tenté de la faire ; M. Mole l'avait même annoncée un jour comme un fait accompli; mais toujours elle s'était heurtée à des difficultés presque insurmontables. Cependant on n'avait pas perdu tout espoir de réunir les deux branches de la famille : le roi Louis-Philippe, qu'on regardait comme le principal obstacle à la fusion, venait de mourir à Claremont.
Le vieux roi s'était éteint le 26 août 1850, à l'âge de Mort du roi soixante-dix-sept ans, entouré de sa famille et de ses phii"^^ fidèles. Car, tandis que les royalistes purs avaient franchi le Rhin pour aller à Wiesbaden, les partisans du régime de Juillet avaient passé la Manche pour porter leurs hommages à Claremont et s'y entendre avec les princes d'Orléans en vue d'une restauration prochaine de leur
Août 1850.
M. Thiers à Claremout.
Tentative de
fusion
entre les
deux branches
des
Bourbons.
492 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, an.née 1850.
dynastie. C'était à qui se disputerait les lambeaux de la République, comme si déjà ce n'était plus qu'un cadavre.
Parmi les plus ardents à accourir au lit de mort du roi des barricades se fit remarquer M. Thiers. Celui-ci avait beaucoup à se faire pardonner. En effet, envoûtant mettre dehors un ministre dont il convoitait la place, il n'avait pas peu contribué à culbuter involontairement le trône dont il avait été l'un des fondateurs.
Quelles confidences reçut-il du moribond dans leur entretien suprême? Louis-Philippe lui tint-il ce propos qu'on lui a peut-être un peu complaisamment prêté, à savoir que le rôle des d'Orléans était fini, et qu'ils ne devaient plus être que Bourbons? Je l'ignore. Toujours est-il que les partisans les plus accrédités de l'orléanisme, M. Guizot lui-même, se montrèrent alors épris d'un beau zèle pour la fusion.
M. de Salvandy, ancien ministre de Louis-Philippe, homme aimable et conciliant, et dont les adversaires eux-mêmes se plaisaient à reconnaître les excellentes qualités, fut désigné comme négociateur, et il partit aussitôt pourWiesbaden. Son arrivée combla de joie les légitimistes ralliés à la fusion. Il fut reça avec un véritable enthousiasme à la cour du comte de Chambord.
L'alTaire paraissait en bonne voie; on se flattait déjà de voir tous les princes de la maison de France, — comme on disait à Frohsdorfl" — réunis en un seul faisceau, quand la publicité intempestive donnée par M. de Barthélémy au manifeste dont j'ai indiqué plus haut les dispositions saillantes, vint couper court aux négociations. Les fils de Louis-Philippe ne pouvaient à aucun prix adhérer à ce manifeste, et la fusion se trouva indéiiniment ajournée.
Tandis que la royauté dite légitime semblait prendre à tâche de creuser entre elle et le pays un abîme de plus en plus profond, M. Louis Bonaparte, moins honnête
.v>NÉE 1850. CHAPITRE HUITIÈME. -493
peut-être, mais beaucoup plus habile, continuait à solliciter l'opinion en sa faveur et à préparer les esprits à une modification volontaire ou forcée de la Constitution.
Cependant les vœux des conseils généraux ne paraissaient pas favorables à une modification constitutionnelle dans le sens ardemment souhaité par le président de la République. Trente-trois conseils généraux se montrèrent opposés à toute espèce de révision, cinquantedeux se prononcèrent pour la revision ; seulement la plupart d'entre eux n'admettait qu'une révision légale; treize la réclamèrent sans condition ; six seulement l'auraient voulue immédiatement. Ceux qui avaient provoqué cette grande manifestation du pays, croyant qu'elle serait contraire au régime républicain, s'étaient donc trompés grossièrement. Ce à quoi tenait l'immense majorité du pays, c'était à la stabilité du régime établi, et à son amélioration par les voies constitutionnelles.
Rebuté des populations en Alsace et en Lorraine, le président se rejeta sur la Normandie, où l'esprit républicain ne s'était pas acclimaté encore, et où la réaction florissait dans tout son épanouissement. Il se mit en route le 3 septembre, après quelques jours de repos. Il ne s'était pas trompé. Son voyage, cette fois-ci fut, non seulement une longue ovation officielle, ce fut presque une ovation populaire. Aussi remercia-t-il chaleureusement à Caen ces braves populations normandes qui saluaient en lui le représentant de l'ordre, « et d'un avenir meilleur», suivant sa propre expression.
Il voulut bien avouer que la prospérité paraissait renaître partout, et même déclarer que celui-là serait bien coupable qui tenterait d'en arrêter l'essor par le changement de ce qui existait aujourd'hui, si imparfaitement que ce fût\ mais, immédiatement, il se reprenait en quelque sorte, et il avait soin d'indiquer à ses auditeurs qu'ils avaient devant eux un personnage tout prêt à
Août 1850.
Vœux des
conseils
généraux.
Voyage en Normandie.
Septembre
Septembre
Discours
factieux
de
Cherbourg et
de Caen.
fondre sur la loi et à violer son serment pour peu qu'on eût l'air de l'y encourager.
Il n'était pas possible de témoigner moins de respect pour la République, pour la Constitution, pour la foi jurée, et de montrer plus clairement qu'on était prêt à toutes les aventures, à toutes les entreprises pour s'emparer du pouvoir suprême. De telles paroles étaient séditieuses au premier chef; elles devaient être dépassées.
En effet, à Cherbourg, où l'on avait eu soin de réunir une flotte considérable pour le recevoir dignement, le président accentua davantage encore sa pensée. Il commença par dire que plus il avait parcou ru la France et plus il s'était aperçu qu'on attendait beaucoup du gouvernement. Conseils généraux, maires, conseils municipaux avaient réclamé de lui, comme d'une providence, l'achèvement des chemins de fer et des canaux, l'amélioration de l'agriculture, l'extension du commerce et de rindustrie. Vieille manie française de tout attendre du gouvernement et de tout lui demander.
Le président prit texte de ces réclamations quasi officielles pour s'exprimer ainsi :
«Rien de plus naturel que la manifestation de ces vœux. Ils ne frappent pas, croyez-le bien, une oreille ihattentive; mais, à mon tour, je dois vous dire : ces résultats, si désirés, ne s'obtiendront que si vous me donnez le moyen de les accomplir; et ce moyen, il est tout entier dans votre concours à fortifier le pouvoir et à écarter les dangers de l'avenir. »
Si l'empereur, poursuivait-il, avait pu couvrir la France d'impérissables travaux, c'était parce qu'on lui avait donné le pouvoir nécessaire d'abattre les factieux.
Aucune ville, selon M. Louis Bonaparte, ne devait être plus napoléonienne et conservatrice que Cherbourg; napoléonienne par reconnaissance, conservatrice par la saine appréciation de ses véritables intérêls.
« Une grande nation, ne l'oubliez pas, ne se maintient à la hauteur de ses destinées que lorsque les institutions elles-mêmes sont d'accord avec les exigences de sa situation politique et ses intérêts matériels. Les habitants de la Normandie savent apprécier de semblables intérêts, et m'en ont donné la preuve, et c'est avec orgueil que je porte aujourd'hui un toast à la ville de Cherbourg... »
A Caen il était allé plus loin encore, comme on l'a vu : « Ce qu'on acclame en moi, avait-il dit, c'est le représentant do l'ordre et d'un meilleur avenir.
« Quand je traverse ces populations, entouré d'hommes qui méritent votre estime et votre confiance, je suis heureux d'entendre dire : Les mauvais jours sont passés, nous en attendons de meilleurs.
« Aussi lorsque partout la prospérité semble renaître, il serait bien coupable celui qui tenterait d'en arrêter l'essor par le changement de ce qui existe aujourd'hui, quelque imparfait que ce puisse être.
« De même si des jours orageux devaient reparaître et que le peuple voidilt imposer un nouveau fardeau au chef du gouvernement^ ce chef^ à son tour, set^ait bien coupable de déserter cette haute missio?i.
« Mais n'anticipons pas sur l'avenir. Tâchons maintenant de régler les affaires du pays, accomplissons chacun notre devoir, Dieu fera le reste. » Toujours la même hypocrisie, la même duplicité.
Ainsi, nulle part, on le voit, pas plus en Normandie qu'à Lyon, à Strasbourg et à Metz, le nom de la République ne fut prononcé par ce premier magistrat de la République. Pas un mot des institutions républicaines, de la nécessité de les respecter et de les fortifier, de sa ferme volonté de les maintenir intactes jusqu'au jour prochain où il devait descendre du pouvoir pour céder sa place à un autre. Non, toutes ses paroles, tous ses efforts furent calculés pour se faire considérer comme
Septembre
La véritable
pensée du voyage.
Septembre
La garde nationale suspecte .
L'enthousiasme de la Société du
Dixdécembre.
496 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
un personnage providentiel indispensable, et pour amener les esprits à désirer et à réclamer la prolongation de ses pouvoirs. Pouvant être Washington et assurer à sa mémoire la gloire immortelle de fondateur de la République française, il aima mieux continuer l'aventurier de Brumaire qui, du moins, lui, avait fait de la France la grande nation et l'avait enveloppée d'une gloire impérissable.
Cependant, même dans cette Normandie si réactionnaire, il y eut quelque ombre au tableau. Çà et là des voix discordantes, parties des masses profondes du peuple, et surtout des rangs de la garde nationnle, se firent entendre. D'énergiques cris de Vive la République! s'échappèrent de quelques poitrines.
Il n'en fallut pas davantage pour ameuter contre la garde nationale toute la bande bonapartiste. Les affaires n'iraient point tant qu'il y aurait une garde nationale, répétaient en chœur toutes les feuilles soudoyées par l'Elysée, et elles s'archarnaient contre cette maudite institution révolutionnaire, dont, de tout temps, la réaction monarchique a eu horreur.
Le président trouva, cette fois, à son retour, une démonstration imposante. La société du Dix-décembre avait réuni toutes ses forces et remplissait les abords et la gare de la rue Saint-Lazare. J'ai déjà dit un mot do cette société du Dix-décembre.
Elle avait été fondée l'année précédente, comme Société de secours mutuels. Elle comptait parmi ses fondateurs un certain nombre de personnages connus, MM. Belmontet, Conneau, Abbatucci, Ronjean, le général Piat, Husson, l'avocat Nogent-Saint-Laurens, Hyrvoix, qui plus tard devint chef de la police de l'empereur, et elle avait pour président le général Piat, dont les opinions bonapartistes étaient connues de tous. C'était, en réalité, une société politique, ayant pour mis-
sion de propager l'idée napoléonienne et de stimuler Septembre
l'enthousiasme autour du président, soit dans les rues de '^^^' Paris soit dans ses voyages.
Formidable était l'organisation de cette société au mois Organisation
de septembre 1850. Elle formait toute une armée recrutée société du
d'anciens militaires et d'une foule de gens sans aveu, DJx-
»,,,,• 1 • •- 1 décembre.
prêts a tout, qui pour une place, qui pour une pièce de cent sous ou un verre de vin. Ses membres étaient armés de longs bâtons ferrés, dont ils se servaient pour frapper ceux qui refusaient de s'associer à leur enthousiasme ; on les appelait dans le public les décemhraillards .
Celte société se signala tout particulièrement le 13 sep- Ovation faite tembre, jour du retour du président de la Repu- dent'deVa blique. Des cris frénétiques de Vive Napoléon! accueil- UépuhHque. lirent le président à son arrivée, et malheur aux curieux qui ne voulurent pas s'associer à cette ovation, ou qui furent assez mal avisés pour y mêler le cri légal de Vive la République! ils furent littéralement assommés.
Un malheureux officier d'étal-major en bourgeois, qui revenait de Saint-Germain, se vit tout à coup enveloppé, et coups de poings et coups de bâton de pleuvoir sur lui, aux crix de : A bas les blancs! Il avait un chapeau de feutre blanc sur la tête. « Crie Vive Napoléon! canaille, crie Vive t empereur ! » hurlait-on à ses côtés. On eut toutes les peines du monde à l'arracher à ces forcenés.
Bien d'autres essuyèrent les mêmes traitements, et vainement ces scènes désolantes furent signalées à l'autorité ; la police laissait faire, elle était complice. M. Jules de Lasteyrie, répondant à M. Baroche, les flétrit du haut de la tribune française. Il déclara que, notamment, dans cette journée du 13 septembre il avait vu assommer des hommes inotïensifs. A quoi un ancien républicain modéré passé au bonapartisme, M. Peupin, répondit: '< J'y étais avec vous, on n'en a pas assomme beaucoup! » On ne pouvait être plus naïf.
Septembrr
L'Empire au bâton.
Ce que veut le président.
VXNKE 1850.
L'opinion publique s'émut singulièrement de ces démonstrations inconstitutionnelles, qui ressemblaient fort à d'incesssantes provocations à la guerre civile. Un ancien écrivain légitimiste, qui avait rédigé le Pays sous la direction politique de M. de Lamartine, et qui, depuis, était devenu rédacteur de la Presse pour le compte de la République honnête et modérée, M. de La Guéronnière, publia dans ce journal, contre la société du Dix-décembre, un article intitulé l'Empire au bâton.
Cet article causa une vive sensation; il aurait dû servir d'avertissement au pouvoir; mais M. Louis Bonaparte avait son plan tracé, et rien n'était capable de l'en détourner. Il poursuivait son but, calme, impassible, indifférent aux clameurs méprissantes que soulevait sa conduite tortueuse, et se souvenant de ce mot profond de Saint-Just : « L'empire est aux flegmatiques. »
Il avait parcouru les campagnes, sondé les paysans et la population des petites villes ; et, partout, il s'était efforcé de faire pénétrer cette conviction à savoir que la France, sa prospérité, sa gloire, son repos étaient fortement compromis si elle ne lui accordait pas une prolongation de pouvoir.
Le 25 septembre, on lisait dans un recueil rédigé sous l'inspiration du ministère l'article suivant, intitulé Ce que veut le président, et dû à la plume d'un écrivain gagé, nommé Latour-Dumoulin.
«Le pays inquiet a le droit desavoir quels seraient les projets de Louis-Napoléon dans le cas où les royalistes, unis ou désunis, des deux branches, chercheraient à empêcher la prorogation nécessaire des pouvoirs présidentiels.
«Ces projets, que nous croyons connaître, nous allons les exposer en peu de mots.
« Le but unique de Louis-Napoléon, c'est le rétablis-
sèment de la confiance, du crédit; c'est en un mot de Septembre fermer l'ère des révolutions.
« Mais, pour accompli?' la mission pacificatrice que lui réserve la Providence , il faut que le pouvoir du président ait de la durée.
« Louis-Napoléon ne répondrait pas au vœu des six millions de citoyens qui l'ont choisi comme le symbole des idées d'ordre et de sage progrès, inaugurées en 1789, s'il baissait humblement la tête devant la coalition royaliste qui agite impunément le pays.
« Louis-Napoléon espère donc que, le moment venu de remettre en question l'avenir de la France, c'està-dire de consolider définitivement ce pouvoir ou de décréter l'anarchie, l'Assemblée nationale comprendra les devoirs que lui imposent les circonstances et l'immense responsabilité qu'elle assumerait devant l'histoire, si elle hésitait à voter la révision immédiate de la Constitution.
« Que si l'Assemblée, oubliant qu'avant tout la France veut être rassurée, se refusait d'adopter une mesure que réclame impérieusement le salut public, Louis-Napoléon n'hésiterait pas à faire un appel au peuple tout entier dont il a reçu le mandat.
« Et le peuple déciderait si le président de la République doit prendre pour devise : « Abnégation ou Persévérance. »
Impossible d'annoncer plus clairement et plus effrontément le coup d'Etat. L'article fit grand bruit ; on pouvait être fixé désormais sur les projets de M. Louis Bonaparte.
11 lui restait maintenant à agir sur l'esprit des soldats ; il ne voulut pas perdre de temps.
L'armée, à vrai dire, était sa suprême espérance, le ferme appui sur lequel il comptait pour s'emparer définitivement du pouvoir au cas probable où il ne pourrait
500 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
OcTOBnE 1850. le garder par des voies à peu près légales. Aussi ne
cessait-il de l'entourer de prévenances et de caresses,
et la proclamait-il à tout propos l'élite et la noblesse de
la nation.
La revue de Une grande revue fut annoncée pour le 10 octobre
Satory. 18.50 dans la plaine de Satory.
C'était une question fort débattue de savoir si le président, qui, aux termes de la Constitution, ne pouvait commander l'armée en personne, avait le droit de la mettre sans cesse en mouvement et d'entrer en communication directe avec elle, sous prétexte de passer des revues, comme il le faisait depuis son élection. J'incline à croire, pour ma part, que, là encore, M. Louis Bonaparte dépassait son droit d'un grand pas. La chose n'aurait pas eu grande importance si ses intentions eussent été pures, s'il eût réellement voulu faire pénétrer dans le cœur du soldat le culte et l'amour de la République ; malheureusement il n'en était pas ainsi ; sa seule visée était de servir son ambition personnelle.
L'opinion publique ne s'y trompait pas. Déjà elle s'était fort émue de voir le président assister régulièrement aux exercices et manœuvres qui avaient lieu à Vincennes, et où il ne manquait jamais d'être salué d'acclamations inconstitutionnelles, largement payées en distributions extraordinaires de vivres et de vin.
L'annonce de la grande revue indiquée pour le 10 octobre sur le vaste plateau de Satory, qui domine Versailles, et où de grandes masses de troupes peuvent être concentrées, mit en émoi toute la population parisienne. Une foule innombrable envahit, dès le matin, les gares du chemin de fer de Versailles. Les uns y allaient pour assister à un grand spectacle militaire, les autres pour s'opposer, au besoin, au succès d'un complot bonapartiste. Car les bruits de coup d'État avaient pris plus de consistance que jamais. Beaucoup de personnes
s'imaginaient que le président allait être proclamé empereur sur le plateau de Satory, à la façon des empereurs romains du Bas-Empire. Il n'en fut rien; et M. Louis Bonaparte fut môme loin de rencontrer dans les rangs de l'armée l'enthousiasme sur lecfuel il avait compté.
D'abondantes distributions de vin de Champagne avaient eu lieu avant la revue. Ce moyen malhonnête, sur lequel le président et ses séides avaient compté pour chauffer l'ardeur napoléonienne du soldat, et qui prouve combien ils avaient au cœur le véritable respect et le sentiment de la dignité nationale, ce moyen malhonnête, dis-je, ne réussit qu'à moitié. Les escadrons de cavalerie, excités par leurs chefs, défilèrent en agitant leurs sabres ou leurs lances aux cris de Vive l'empereur! Vive Napoléon! mais l'infanterie passa muette et grave.
Le président s'étonna fort de ce silence, et son dépit fut grand. Ayant appris que c'était le général Neumayer, commmandant de la 1" division, qui avait, aux termes des règlements militaires, ordonné à ses troupes de ne pas pousser un cri, il le priva de son commandement, le 31 octobre, et il nomma à sa place le général Carrelet, sur lequel il pouvait compter.
Ainsi, pour avoir rempli son devoir, un brave et loyal général était destitué.
Le général Changarnier, qui commandait toujours en chef l'armée de Paris, se sentit atteint par cette mesure brutale et impolitique, comme s'il avait reçu un soufflet sur la joue. Pour la première fois, il rompit sérieusement en visière au président de la République, à qui tout récemment encore il prêtait l'appui de son influence sur l'Assemblée dans l'affaire de la dotation.
En annonçant aux troupes placées sous ses ordres la nomination du général Carrelet à la place du général Neumayer, il s'exprima en ces termes :
Octobre 1850.
Destitution du
général
Nenmayer.
Rupture du
général
Changarnier
avec le
président.
Octobre 1850. « Le général en chef ne doute pas que M. le général Carrelet ne sache maintenir dans les corps de sa division l'esprit d'ordre, de discipline et de dévouement qui a fait la force de l'armée de Paris, et qu'à l'exemple de son prédécesseur, il n'assure, sur tous les points, la complète exécution des règlements militaires. »
Et pour que personne ne put se méprendre au sens de ses paroles, il publia, le surlendemain, 2 novembre, un ordre du jour ainsi conçu : « Aux termes de la loi, l'armée ne délibère point. Aux termes des règlements militaires, elle doit s'abstenir de toute démonstration, et ne proférer aucun cri sous les armes. Le général en chef rappelle ces dispositions aux troupes placées sous son commandement. »
Cela était très bien. Mais le général Changarnier. n'avait pas toujours tenu un langage si respectueux pour la légalité. L'année précédente, dans une revue passée au Champ de Mars, il avait recommandé, il est vrai, aux soldats de s'abstenir de tout cri de Vive la République ! seulement il leur avait adressé l'invitation, pour ne pas dire l'ordre, de crier Vive Napoléo?i! Les journaux élyséens ne manquèrent pas de le lui rappeler, et c'était de bonne guerre. L'acte du général Changarnier était une déclaration de guerre à M. Louis Bonaparte ; mais ni la République ni la Constitution ne pouvaient compter sur cet homme.
Les cris proférés à Satory et la destitution brutale du général Neumayer attirèrent au gouvernement, de la part de toute la presse impartiale, une réprobation sévère. Comment, disait-on justement, l'esprit de discipline se fortifiera-t-il dans l'armée ? Comment le respect de la Constitution prendra-t-il racine dans le cœur des masses, quand c'est le pouvoir lui-même qui pousse au relâchement de la discipline, quand c'est lui qui donne l'exemple de la violation des lois?
Le journal V Assemblée iiationale ayant dit que c était le président de la République qui autorisait et provoquait les cris séditieux de Vive F empereur ! et de Vive Napoléon! reçut du préfet de police, Cartier, un communiqué qui démentait cette assertion, traitée de calomnieuse. \J Assemblée nationale maintint hardiment son dire, et elle eut raison. Il était difficile, en effet, de décliner la responsabilité du président de la République dans toute cette affaire, quand on venait de le voir destituer un général précisément pour avoir empêché ses soldats de pousser ces cris séditieux. Le gouvernement ne répondit rien.
La commission de permanence s'émut, elle aussi, de ces menées inconstitutionnelles. Seulement sa situation était assez embarrassante. Plusieurs de ses membres étaient allés à Wiesbaden et à Claremont, et s'y étaient livrés à des intrigues tout aussi contraires à la légalité que les manifestations de Satory; elle était donc assez mal venue à stipuler au nom du respect dû à la Constitution. Cela fit sans doute qu'elle n'osa prendre aucune mesure radicale et décisive; elle se contenta d'infliger au président de la République un blâme, dont ses procès-verbaux gardèrent seuls la trace.
De plus, elle eut le tort de se couvrir de ridicule en prenant au sérieux une dénonciation de laquelle il résultait que vingt-six membres de la société du Dixdécembre avaient tiré au sort à qui d'entre eux assassinerait le président de l'Assemblée législative, M. Dupin, et le général Changarnier, comme étant les deux principaux obstacles à la réalisation des projets de la société.
Plusieurs membres de la commission de permanence, MM. Baze, Léon Faucher, entre autres, allèrent gravement faire part de cette révélation au ministre de l'intérieur, qui dut en rire beaucoup. L'idée d'assas-
OCTOBKE 1830.
Communiqué
au journal
nationale.
Les alarmes
de la commission
de permanence.
La commission mystifiée.
Novembre
Dissolution de la société du Dixdécembre .
Le
général
d'Hautpoul
remplacé.
304 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
siner MM. Dupin et Changarnier, pour faire de leurs corps un marchepied à l'Empire, était quelque peu grotesque.
Cette mystification, dont avait été dupe le commissaire de police de l'Assemblée, M. Yon, servit du moins à une chose : par un décret en date du 7 novembre 1850, le ministre de l'intérieur prononça la dissolution de la société du Dix-décembre, et donna ainsi un semblant de satisfaction à l'opinion publique.
On était alors à la veille de la réouverture des séances de l'Assemblée législative. Le président de la République lui-même sentit la nécessité de paralyser, dans une certaine mesure, le mauvais effet produit pas les manifestations de Satory. Il remplaça le général d'Hautpoul, au ministère de la guerre, par le général Schramm, et appela le général Neumayer à un commandement supérieur.
Ce dernier n'accepta point; il donna sa démission, ne voulant pas servir un gouvernement qui l'avait blessé dans sa dignité de soldat.
C'étaient là, d'ailleurs, de purs expédients, peu propres à rétablir la bonne harmonie à jamais brisée entre l'Assemblée législative et le pouvoir exécutif.
Et comment l'entente aurait-elle pu renaître entre deux pouvoirs qui n'attendaient l'un et l'autre qu'une occasion de violer la Constitution pour édifier sur les ruines de la République, l'un, la monarchie de Henri V ou celle du comte de Paris, l'autre, le régime de Brumaire?
Que dans cette situation si tendue, que dans ce suprême péril (le la République, la minorité démocratique de l'Assemblée, pour affirmer sa ferme volonté de défendre la Constitution, ait rédigé un manifeste en termes peu mesurés, il y a, en vérité, quelque puérilité à s'en étonner. Le péril de l'heure présente justifiait de reste
l'énergie de son langage. Seule, cette minorité de l'As- Novembre semblée avait le respect du droit et de la légalité. Mais ^^^^• il lui manquait la force pour en assurer le triomphe ; et elle assistait impuissante à cette partie qui se jouait entre le césarisme et la royauté.
Rentrée de l'Assemblée législative. — Le message du président. — Protestation de respect pour la Constitution. — De la sincérité du message présidentiel. — Nouveaux symptômes de désunion. — Le commissaire de police de l'Assemblée et le préfet de police. — L'incident Mauguin. — Les dépenses de la revue de Satory . — La loterie des lingots d'or. — Les nouveaux satisfaits. — Les évêchés coloniaux. — M. de Montalembert et le repos du dimanche. — Proudhon et le repos dominical. — Un prétendu message du président de la République. — Le journal la Patrie et le général Changarnier. — Une interpellation de M. Napoléon Bonaparte. — Démission du ministère. — Un projet de coup d'État. — Une page des Mémoires d'un bourgeois de Paris. — M. Thiers et le docteur Véron. — Une lettre du général Changarnier.
— Modification ministérielle. — Une visite de MM. Thiers, de Montalembert et autres à l'Elysée. — Destitution du général Changarnier.
— Acte de résistance de l'Assemblée. — M. Thiers et l'opposition républicaine. — Le rapport de M. Lanjuinais. — Réponse de M. Baroche. — Les attaques de M. de Lasteyrie. — M. Berryer et la légitimité.
— M. de Lamartine défend la République. — Riposte de M. Baroche à M. Berryer. — Le général Changarnier à la tribune. — M. Thiers entre en scène. — Sa rupture avec le président de la République. — Déclaration de guerre de M. Thiers. — L'Empire est fait; à qui la faute? — Coalition contre l'Empire. — L'intervention du général Cavaignac. — Blâme infligé au ministère. — Le ministère de transition.
— Première attaque conti"e les nouveaux ministres. — Rupture de la coalition. — Nouvelle demande d'argent. — Commission hostile.
— Le rapport de M. Piscatory. — Discours de M. de Royer. — M. de Montalembert et le président de la République. — Appel à la peur.
— Rejet de la dotation. — Ouverture d'une souscription nationale. — Le docteur Véron et la souscription. — Le président n'accepte pas de souscription. — Le coup d'État arrêté en principe.
L'Assemblée reprit le cours de ses séances le 42 novembre 1850, après une interruption de trois mois. La
N OVEMBBE
Rentrée de l'Assemblée législative.
Le message
du président.
•508 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
curiosité publique était singulièrement surexcitée. On s'attendait à un conflit immédiat entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.
Comment, se disait-on, vivraient-ils désormais en bonne intelligence, quand les chefs de la majorité de l'Assemblée étaient allés à l'étranger se jeter, en quelque sorte, dans les bras des prétendants royaux, quand le président venait d'afficher si hautement à l'intérieur ses prétentions dynastiques? L'attente générale fut trompée pour le moment.
On a vu comment le président de la République avait donné à l'opinion un semblant de satisfaction, en changeant son ministre de la guerre, le général d'Hautpoul, et en appelant à un commandement supérieur le général Neumayer.
Le premier, il est vrai, était nommé, en compensation, gouverneur de l'Algérie, et le second répondait par sa démission à l'avancement qui lui était offert. Néanmoins beaucoup d'esprits étaient tout disposés à savoir gré au président de ce qu'ils considéraient comme un acte de contrition et une avance à l'Assemblée.
M. Louis Bonaparte alla plus loin. Il adressa à l'Assemblée législative, le 12 novembre, jour où elle rentrait en .session, un message singulièrement conciliant, tout rempli de protestations de sa part de ne point violer la Constitution, et de restituer intact le dépôt du pouvoir qui lui avait été confié.
Il commença par se féliciter implicitement, aveu que l'histoire doit enregistrer avec soin, d'avoir concouru à toutes les lois de compression prises par l'Assemblée depuis son installation. Il énuméra complaisamment, en effet, toutes les mesures réactionnaires adoptées par le pouvoir législatif, sur l'initiative du gouvernement, ou de concert avec lui. Il y voyait un signe non équivoque du parfait accord des deux pouvoirs.
(( L'administration, de son côté, disait- il, redoubla de Novembre vigueur, et les fonctionnaires qui ne paraissaient ni assez capables ni assez dévoués pour remplir la mission difficile de concilier sans faiblesse et de réprimer sans esprit de parti, furent révoqués ». Cela voulait dire que, continuant l'œuvre du général Cavaignac, il avait éliminé les républicains de toutes les fonctions publiques importantes. « L'autorité municipale, ajoutait-il, si salutaire lorsque son action s'unit franchement à celle du pouvoir exécutif, s'attira justement, dans beaucoup de communes, des reproches très graves. Quatre cent vingt et un maires et cent quatre-vingt-trois adjoints ont dû être révoqués ; et si tous ceux qui sont demeurés au-dessous de leurs fonctions n'ont pas été atteints, c'est que l'imperfection de la loi s'y est opposée. »
On voit comment le président Louis-Napoléon comprenait le respect des franchises municipales. L'autorité communale était une bonne chose, à son sens, à la condition d'être entièrement subordonnée au pouvoir central. Aussi avait-il demandé, l'on s'en souvient, que tous les maires fussent nommés par le gouvernement, L'Assemblée, libérale une fois par hasard, avait repoussé cette proposition de despote ; mais il ne se tenait pas pour battu ; une commission administrative avait commencé l'examen d'un nouveau projet de loi, attendu qu'il était difficile « de concilier les franchises municipales avec l'unité d'action, véritable force du pouvoir central ». Il lui fallait la législation de l'an VIIL
Après avoir jeté un blâme à la garde nationale, en souvenir des cris patriotiques qu'elle avait proférés sur son passage, lors de ses dernières excursions, et félicité la magistrature et l'armée du concours qu'elles avaient prêté à l'action répressive du gouvernement, il prenait à partie les instituteurs. « On a beaucoup calmé l'agitation des campagnes en mettant un frein à la détestable
Novembre
Protestation de respect
pour la Constitution .
510 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850
propagande qu'exerçaient les instituteurs primaires. De nombreuses épurations ont été faites. Les maîtres d'école ne sont plus aujourd'hui des instruments de désordre. »
Les lois Parieu et Falloux n'avaient pas eu, en efï'et, comme je l'ai fait voir, d'autre but que de permettre au gouvernement de sacrifier tous les esprits libres et fiers qui, dans l'instruction primaire, prenant au sérieux leur noble mission, semblaient s'être donné pour tâche de former des citoyens et d'enseigner aux enfants l'amour de la patrie et le culte de la République. Du maître d'école, on voulait faire un instrument docile d'abaissement populaire, un courtier électoral à l'usage du gouvernement.
Venaient en suite de pompeuses déclarations sur le respect dont il fallait entourer nos institutions. Bien coupables, disait M. Louis Bonaparte, ceux qui, par ambition personnelle, compromettraient le peu de stabilité garanti par la Constitution. Et il ajoutait :
« La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir.
« Il est aujourd'hui permis à- tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées.
« Les conseils généraux ont en grand nombre émis le vœu de la révision de la Constitution. Ce vœu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant àmoi, élu du peuple, ne relevant que de lui, je me conformerai à ses volontés légalement exprimées.
« L'incertitude de l'avenir fait naître, je le vois, bien des appréhensions, en réveillant bien des espérances. Sachons tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances,
ANNKE 1850. CHAPITRE NEUVIÈME. 511
et ne nous occupons que de ses intérêts. Si, clans cette session, vous votez la révision de la Constitution, une Constituante viendra refondre nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle. Mais, quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous, afin que ce ne soient jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation.
« Inspirons au peuple l'amour du repos, en mettant du calme dans nos délibérations ; inspirons-lui la religion du droit, en ne nous en écartant jamais nous-mêmes, et alors, croyez-le bien, le progrès des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans des jours de défiance et d'incertitude.
« Ce qui me préoccupe, soyez -en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose de manière que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble.
« Le but le plus noble et le plus digne d'une àme élevée n'est point de rechercher, quand on est au pouvoir, par quels moyens on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, ces principes d'autorité et de morale qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois,
« Je vous ai loyalement ouvert mon cœur; vous répondrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours, et Dieu fera le reste. »
Tout cela était très bien; il n'y manquait qu'une chose : la sincérité. Non, après les discours de Lyon, de Caen et de Cherbourg, après les revues de Vincennes et de Satory, personne ne pouvait croire à la loyauté des paroles de Louis Bonaparte.
Novembre 18S0.
De la sincérité du message présidentiel .
512 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
NovEMBnE Ce qui ressort de plus clair dans ce message, c'est le
1850. désir ardent du président de voir l'Assemblée législa-
tive réviser la Constitution; et la révision delà Constitution consistait uniquement, pour lui, dans la prolongation de ses pouvoirs. A ce compte, il eût consenti à ne pas sortir des voies légales.
Là est tout le secret de la condescendance qu'il a mise d'un bout à l'autre de ce message à l'égard de l'Assemblée législative. Mais, a écrit M. de La Guéronnière, un de ses thuriféraires les plus ardents... après le succès, « la loi du 31 mai fermait la porte delà révision et par conséquent aussi celle de la réélection constitutionnelle ».
Voilà, si je ne me trompe, un aveu dépouillé d'artifice. Oii donc était la nécessité que M. Louis Bonaparte fût réélu président de la République? Sous les phrases habituellement calculées, et dans le langage élevé de ce message du 12 novembre, où, d'ailleurs, le nom de la République n'est même pas prononcé, il n'y avait donc, je suis fondé à le dire, que fourberie, astuce, hypocrisie et dissimulation. C'est, du reste, ce que les événements qui vont suivre démontreront péremptoirement.
Quoi qu'il en soit, le message fut baptisé, par le public, du nom de message de paix et de conciliation. On y vit comme une réponse anticipée aux interpellations que pouvaient amener les paroles imprudentes du président pendant son voyage et les cris séditieux de Satory. C'était une invitation à l'Assemblée à oublier des faits irritants, à passer l'éponge sur le passé. L'Assemblée le prit bien ainsi. « Le gouvernement, disait quelque temps après, M. de Lasteyrie, le gouvernement auquel nous avions tant de choses à reprocher, est arrivé ici à couvert derrière ce message. Nous avons accepté ces promesses, ces espérances. » Promesses menteuses, espérances illusoires, doit ajouter l'histoire.
Dès le lendemain, en effet, apparaissaient de nouveau les symptômes d'hostilité et de désunion existant entre les deux pouvoirs. Le préfetde police, M. Cartier, s'était avisé de suspendre et de priver temporairement de son traitement le commissaire de police de l'Assemblée, M. Yon, pour avoir dénoncé aux questeurs la prétendue conspiration contre les jours du président Dupin et du général Changarnier. M. Yon avait été certainement le jouet d'une mystification; mais le préfet de police était-il bien avisé en frappant rigoureusement un agent dont le crime était d'avoir montré trop de zèle pour l'Assemblée confiée à sa surveillance? l'Assemblée ne le crut pas ; elle prit fait et cause pour son commissaire, et elle décida qu'elle continuerait à lui payer son traitement sur le budget de sa propre dotation.
Un peu plus tard, apprenant qu'un de ses membres, M. Mauguin, vieux lutteur de l'opposition sous Louis- Philippe, dont la réputation jadis avait eu un retentissement énorme, avait été arrêté pour dettes et jeté en prison, malgré son caractère inviolable de représentant du peuple, elle se gendarma fort contre cette violation de la représentation dans la personne de l'un de ses membres, et contre la jurisprudence du tribunal de commerce, lequel avait déclaré que l'inviolabilité parlementaire ne s'étendait pas aux dettes civiles.
Le gouvernement provisoire, on s'en souvient, avait suspendu l'emprisonnement pour dettes. Son décret était tombé en désuétude, et la contrainte par corps avait, jusqu'à nouvel ordre, repris tout son empire. Mais pouvait-elle être exercée contre un député pendant l'exercice de son mandat? Voilà ce que l'Asssemblée se refusa à admettre.
Le ministre de la justice, M. Rouher, vivement interpellé sur ce fait, parut incliner pour la jurisprudence du tribunal, et demanda du temps pour étudier la ques-
Novembre
Nouveaux symptômes de désunion.
Le commissaire de police de l'Assemblée et le préfet de police.
L'incident Mauguin.
Novembre
Les dépenses
de la
revue de
Satory.
514 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
tion. L'Assemblée s'irrita des paroles du ministre, et, séance tenante, sur la proposition de M. de La Rochejaquelein, elle décréta la mise en liberté de M. Mauguin. Immédiatement, l'un des questeurs, M. Baze, courut à la prison de Clicliy et en ramena le prisonnier, se félicitant de ce triomphe comme sïl avait obtenu une victoire personnelle sur le gouvernenent.
Cependant l'Assemblée s'étudiait encore à ménager le pouvoir exécutif. Elle en donna la preuve dans une nouvelle question d'argent. Les cris séditieux poussés à Satory avaient coûté cher. En soumettant à son approbation un budget de dépenses supplémentaires, le ministère ne craignit par de porter en compte une dépense de 25,000 francs pour les distributions de vin et d'eaude-vie faites à la revue de Satory.
La commission de permanence avait été vivement émue des faits qui s'étaient passés à la revue de Satory. Mandé pour donner des explications à cet égard, le ministre de la guerre avait allégué que l'article 419 du budget allouait des fonds pour une distribution de liquides aux troupes. Mais il s'était vu obligé de reconnaître qu'une distribution de viande, à raison de 23 centimes par homme, avait été faite des deniers du président de la République, et que le président avait fait également distribuer du Champagne, du pain et de la viande aux officiers et sous-officiers, voulant ainsi, avait-il ajouté, prouver sa sollicitude pour les troupes. Comme on le voit, le ministère n'hésitait pas à demander au pays le payement des munificences du président de la République.
Le colonel Charras s'élança à la tribune. « Je ne veux pas, s'écria-t-il, rappeler les scandales des revues qui ont été passées aux portes de Paris ; qu'il me soit permis cependant de dire qu'on a vu des troupes, excitées par des libations abondantes, défiler devant le chef du pouvoir
exécutif en poussant des acclamations séditieuses. Une atteinte profonde a été portée à la discipline de l'armée ; une atteinte plus profonde encore a été portée à la moralité publique; il a fallu, pour faire cesser ce scandale, le cri unanime de la réprobation générale. »
Et le colonel, après avoir insisté sur la destitution brutale d'un général qui avait donné l'exemple du respect de la loi, comme sur une preuve non équivoque des mauvaises intentions du gouvernement, demanda une réduction de 25,000 francs sur le budget proposé par les ministres.
Assurément cette demande était juste ; l'Assemblée la repoussa néanmoins pour ne pas amener de conflit entre elle et le pouvoir exécutif, et les contribuables durent payer les frais des débauches prétoriennes.
Non moins grande fut sa condescendance à propos d'une opération scandaleuse dont le pays fut témoin vers cette époque.
Une loi de 1836 avait interdit les loteries, à l'exception de celles qui avaient un caractère spécial de bienfaisance. Encore fallait-il que les lots consistassent, non en sommes d'argent, mais en objets d'art, et que les produits de la loterie servissent uniquement à ceux au profit desquels elle avait été autorisée.
Or, sous prétexte de bienfaisance, le pouvoir exécutif, qui, semblable à ces fils de famille joueurs et débauchés, était toujours à court d'argent, autorisa une immense loterie de sept millions, destinée, assurait-on, à faciliter le transport de cinq mille Français en Californie, où de nouvelles mines d'or avaient été récemment découvertes, et où se précipitaient avidement et étourdiment une foule de gens séduits par la perspective d'une fortune rapide et facile.
Pour allécher le public, on avait imaginé une sériQ de lots considérables, dont le plus fort était un lingot d'or
Novembre
La loterie des lingots d'or.
Décembre
Les nouveaux satisfaits.
Les évêchés coloniaux.
M. de Monta-
lembert
et le repos
du dimanche.
516 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
d'une valeur de quatre cent mille francs. Ainsi cette loterie n'avait nullement le caractère obligatoire de bienfaisance; de plus, ses lots étaient en valeurs métalliques; double violation de la loi. On savait, en outre, que le gouvernement avait concédé l'exploitation de cette loterie à une sorte de compagnie moyennant un pot de vin de douze cent mille francs. C'était un véritable scandale.
M. Pascal Duprat appela sur ces faits graves l'attention de l'Assemblée. Sommé de s'expliquer, le ministère répondit, par la bouche de M. Baroche, en termes évasifs, fort embarrassés. De la discussion générale résulta un blâme énergique et bien mérité à l'adresse du gouvernement. Toutefois, voulant encore garder des ménagements à l'égard du pouvoir exécutif, l'Assemblée tempéra ce blâme par un ordre du jour qui n'eut rien d'agressif.
Aussi M. Emile de Girardin se vit-il appliquer la censure et l'exclusion temporaire pour avoir proposé la motion suivante : « L'Assemblée satisfaite passe à l'ordre du jour. » Le mot satisfaite rappelait une flétrissure appliquée jadis à la majorité servile et complaisante de la Chambre des députés sous le régime de Juillet. L'Assemblée se contenta de passer à l'ordre du jour, en manifestant sa confiance dans la sollicitude du gouvernement.
Peu après, elle adoptait un projet de loi tendant à l'allocation d'un crédit de 93,000 francs destiné à l'établissement d'évêchés coloniaux, crédit contre lequel ne put s'empêcher de regimber l'esprit voltairien du président Dupin. Seulement, en s'associant à cette nouvelle avance du gouvernement au clergé, l'Assemblée ne faisait que céder à son instinct clérical.
Cependant on la vit, dans le même temps, donner à son cléricalisme une sorte de démenti. La chose vaut la peine d'être contée.
Le 10 décembre, jour anniversaire de l'élection de M. Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, son allié intime d'alors, M. de Montalembert, qui l'avait accompagné dans ses derniers voyages, assis à côté de lui dans sa voiture, vint, d'un ton de prédicateur, proposer à l'Assemblée de rendre obligatoire le repos du dimanche.
A tort ou à raison, d'excellents esprits croient qu'il serait bon d'imposer à l'homme un jour de repos par semaine. C'est évidemment de cette pensée que s'est inspiré le législateur religieux qui a voulu qu'un jour sur sept fût consacré au Seigneur, jour pendant lequel on devrait s'abstenir de tout travail.
M. de Montalembert cita à l'appui de sa thèse l'opinion de Proudhon qui, dans un petit volume populaire, avait préconisé la célébration du dimanche. Seulement, ce que ne disait pas l'orateur clérical, c'est que le célèbre socialiste ne s'était nullement placé au point de vue religieux, et que, dans sa pensée, le repos dominical devait être tout volontaire.
Proudhon était alors à la Conciergerie, où il subissait la peine de trois ans de prison à laquelle, on ne l'a sans doute pas oublié, il avait été condamné pour outrage au président de la République.
Il écrivit au National une très longue lettre pour protester contre toute assimilation entre sa pensée et celle de M. de Montalembert. Après une discussion politique et religieuse fort étendue, où il s'attachait à prouver que l'institution canonique du dimanche avait pour point de départ, chez les Hébreux, une loi agraire, comme le partage des terres et des immeubles entre tous les citoyens, sous la condition d'une redevance proportionnelle à l'Etat, loi à laquelle, sans doute, M. de Montalembert ne voulait pas revenir, il demandait à l'illustre réactionnaire s'il était disposé à proposer à l'Assemblée d'allouer une gratification de deux francs
Le citoyen Proudhon et
le repos dominical.
Décembre
Un prétendu
message du
président
de la
République.
518 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
aux citoyens sans revenus, pour célébrer le dimanche. L'Eglise, continuait Proudhon, a été faite pour le peuple, non le peuple pour l'Église; c'est donc à elle à se prêter à ses besoins, non à lui à se soumettre à ses fantaisies. Oui, le repos une fois tous les sept jours lui paraissait une bonne chose, mais le législateur ne pouvait y contraindre les ouvriers qu'à la condition de leur assurer un salaire qui leur permît de chômer ce jour-là, et M. de Montalembert, en supprimant un jour de travail sur sept, sous couleur d'humanité et de religion, supprimerait au bout de trente ans, selon Prudhon, le septième de la population.
Ce qu'aurait pu répondre purement et simplement Proudhon, en se plaçant uniquement au point de vue de la liberté individuelle, c'est que chacun doit être libre de travailler quand bon lui semble. Quant au point de vue religieux, il y avait à répondre que qui travaille prie.
La majorité de l'Assemblée, malgré les sentiments réactionnaires dont elle était animée, malgré les gages déjà nombreux qu'elle avait donnés à lacontre-révolution, n'osa se lancer dans la voie rétrograde où cherchait à l'entraîner M. de Montalembert. Aux murmures d'étonnement et de désapprobation dont sa proposition avait été saluée, le pieux et éloquent orateur jugea prudent de battre en retraite, et il n'insista pas, pour le moment.
En dépit des apparences de conciliation, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif vivaient dans un continuel état de défiance à l'égard l'un de l'autre. On pouvait s'attendre à ce que, des deux côtés, les colères s'enflammeraient à la première étincelle. Cette étincelle partit du journal la Presse.
La veille du jour où l'Assemblée législative avait repris ses travaux, on avait publié un message étrange, attribué au président de la République, dans le journal
la Presse, rédigé alors par M. de La Guéronnière, qui décembre depuis!... Ce message, entièrement apocryphe, était '*^^'
composé de citations habilement tirées des divers ouvrages de M. Louis Bonaparte.
On y lisait ceci par exemple : « Que voit-on partout : le bien-être de tous sacrifié, non aux besoins, mais au caprice d'un petit nombre. Partout deux partis en présence, l'un qui marche vers l'avenir, pour atteindre l'utile; l'autre qui se cramponne au passé, pour conserver les abus. Là, on voit un despote qui opprime ; ici, un élu du peuple qui corrompt ; là, un peuple qui meurt pour conquérir son indépendance ; ici, un peuple libre qui languit parce qu'on lui dérobe sa victoire. »
Il n'était pas possible de présenter une critique plus sanglante de la politique suivie par le président de la République depuis son avènement au pouvoir. Le gouvernement la ressentit comme une injure personnelle. Il déféra le journal à la justice, et la Presse fut condamnée à une amende de deux mille francs. Le coup n'en avait pas moins porté.
Ce fut peut-être en souvenir de cette plaisanterie, si Janvier isôi. durement punie, qu'à la suite de l'expédition de M. Baze Le journal la à la prison de Clichy, un journal ultra-gouvernemental, Patne et la Patrie, toujours prête à appuyer les abus de pouvoir Ghangarnicr. du gouvernement, et au besoin à les lui conseiller, publia un ordre du jour du général Changarnier à l'armée de Paris et à la garde nationale.
M. Baze, pour obtenirl'élargissement de M.Mauguin, avait dû menacer le directeur de la prison d'aller requérir la force armée. Or, demandait la feuille réactionnaire, qu'aurait fait le fougueux questeur si on lui avait répondu par cet ordre du jour, qui enjoignait atout commandant de troupes de ne pas écouter les représentants, de n'obtempérer à aucune réquisition, à aucun ordre n'émanant pas du général en chef, enfin de repousser rigoureuse-
520 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Janvier 1851. ment toute sommation ou demande d'un fonctionnaire civil, judiciaire ou politique.
L'intention non douteuse du iournal la. Patrie était de brouiller le général Changarnier avec l'Assemblée, tout au moins de le compromettre. Mais le piège était par trop grossier. D'ailleurs, l'ordre du jour cité par la Patrie n'avait jamais existé en tant qu'ordre du jour.
La mauvaise foi du journal était donc évidente. Le prétendu ordre du jour était extrait d'une pièce, adressée par le général Changarnier, au lendemain des journées de Juin, à la garde nationale dont il venait d'être nommé commandant en chef, et d'une instruction publiée le 4 mai 1 830, en prévision d'une nouvelle lutte dans les rues de Paris. Encore le journal avait-il singulièrement aggravé ces deux pièces. Ainsi il n'y était nullement question, comme le prétendait la Patrie^ d'inviter l'armée à ne pas écouter les représentants, àne tenir aucun compte de leurs réquisitions, à se montrer sans pitié pour les gardes nationaux pris dans une émeute.
Le lendemain du jour où fut publié cet ordre du jour apocryphe, M. Napoléon Bonaparte, cédant à l'ardeur républicaine dont il semblait alors embrasé, monta à la tribune et fulmina contre le général un discours où il le compara à Radetzki et à Vindischgraetz.
Il proposa à l'Assemblée de blâmer par un vote formel les instructions données par le général Changarnier à ses troupes et d'ordonnerau ministre de la guerre de les modifier immédiatement. Ce fils du roi Jérôme était-il sincère dans son indignation? Je veux bien le croire. Seulement nous le retrouverons plus tard aussi fervent dans son zèle napoléonien qu'il paraissait l'être à cette heure dans son ardeur républicaine.
Le ministre de la guerre, directement interpellé, ne sut que répondre. Il demanda un ajournement de trois jours afin de pouvoir rechercher tous les documents
Interpellation de M. Napoléon Bonaparte.
relatifs à un fait antérieur à son entrée aux affaires, et janvier 1851. répondre alors en toute connaissance de cause. Son collègue de l'intérieur, M. Baroche, appuya vainement sa demande ; mais l'Assemblée, se sentant de plus en plus aigrie contre le gouvernement présidentiel, refusa tout délai au ministre de la guerre, et elle décida ladis cussion immédiate de l'interpellation. C'était le 3 janvier 1851 ; l'année commençait bien au point de vue des rapports entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.
Le général Changarnier profita de l'occasion pour accentuer le dissentiment qui, déjà, le séparait du président de la République; et il donna le démenti le plus catégorique au document cité par la Patrie, journal qui était, il ne fautpas l'oublier, comme le porte-voix du ministère.
Tout au plus, dit le général, pouvait-on rapprocher ce document des instructions qu'il avait données à la garde nationale pour maintenir l'unité d'action pendant le combat; mais jamais il n'avait mis en question le droit constitutionnel du président de l'Assemblée de requérir directement des troupes pour assurer la sécurité de l'Assemblée ou l'exécution de ses décrets.
Quant à la sincérité de cette dernière allégation, les lecteurs doivent savoir à quoi s'en tenir, s'ils se rappellent la conduite du commandant en chef de l'armée de Paris à l'époque des événements du 29 janvier 1849, et s'ils n'ont pas oublié la lettre soldatesque qu'il écrivit au général Forey, précisément au sujet de M. Armand Marrast, président de l'Assemblée nationale. Cela d'ailleurs ne saurait atténuer en rien la mauvaise foi du journal la Patrie.
Malgré les efforts du prince Napoléon pour envenimer ce débat, l'Assemblée législative passa à l'ordre du jour pur et simple, ce qui équivalait à un vote de confiance au général Changarnier, sur'lequel elle comptait comme sur son bras droit.
522 HISTOIRE DE L\ SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Janvier 1851. Le refus, qu'elle avait opposé à la demande du ministre Démission du de la guerre et du ministre de l'intérieur, de quelques ministère, jours de délai pour préparer une réponse péremptoire à l'interpellation duprince Napoléon, fut regardé comme un procédé injurieux pour le cabinet tout entier. Le ministère y vit un échec sanglant, et, le soir même du 3 janvier, il donna sa démission.
La guerre sourde, existant depuis quelques mois entre le pouvoir exécutif et le général Changarnier, était devenue un fait public, avéré. Mais on ne saurait voir là, et j'insiste sur ce point, une preuve ni même un indice du respect de ce général pour la légalité et pour la représentation nationale. Dix fois M. Changarnier n'eût pas mieux demandé que de jeterl'Assemblée constituante par les fenêtres, Assemblée qui avait, à ses yeux, un double tort, celui d'être républicaine d'abord, et celui de lui avoir refusé une allocation de cinquante mille francs conme com mandant à la fois l 'armée et la garde nationale d e Paris .
Un projet de En l'année 4849, s'il faut en croire MM. Véron et de coup d'Etat. -, ,. .,A T iTumi-
Morny, une reunion avait même eu lieu chez M. Ihiers,
à laquelle assistaient seuls M. Thiers, le général Changarnier et M. de Morny, pour arrêter les moyens d'exécution d'un coup d'État.
M. Thiers, il est vrai, a répondu à cette assertion par une dénégation, et M. Changarnier par un démenti violent. Mais une dénégation, qui ne s'appuie sur aucune donnée certaine, et un démenti violent ne prouvent rien. M. Thiers, dans sa lettre de dénégation, parle bien de son respect pour la légalité, seulement, lorsque l'on s'entendait, comme lui, à sortir de la Constitution par la porte du domicile, lorsqu'on n'hésitait pas à violer cette Constitution, qui était le droit et la légalité, en mutilant le suffrage universel, et en sacrifiant l'enseignement laïque, on est mal venu à se retrancher derrière son respect de la légalité.
d'un bourgeois de Paris. »
Quant au démenti violent de M. Changarnier, qui se Janvier 185i. jouait, lui, si cavalièrement de la Constitution et de la légalité, il n'infirme en rien les allégations de MM. Véron et de Morny, qui n'avaient, ce me semble, aucun intérêt personnel à divulguer ce trait de la vie politique de M. Thiers, avec lequel ils avaient si longtemps marché d'accord.
Voici, d'ailleurs, le récit donné par le docteur Véron Une page des dans ses Mémoires d'un hoiirgeok de Paris. Il me semble indispensable de le mettre sous les yeux du lecteur pour qu'il puisse] juger lui-même, en toute connaissance de cause, de la valeur des dénégations de MM. Thiers et Changarnier et de celle des affirmations du docteur.
Le journal la Presse avait publié, dans son numéro du 18 mars 48S5, un extrait à^s Mémoires d'un bourgeois de Paris concernant la complicité de MM. Thiers et Changarnier dans un projet de coup d'État réactionnaire. Le lendemain, ce journal recevait une sorte de note sans signature où il était dit que les amis de M. Thiers et M. Thiers lui-même donnaient le démenti le plus formel à l'assertion d'« un Bourgeois de Paris » et affirmaient que jamais la conférence n'avait eu lieu.
Le journal de M. de Girardin crut qu'il était de son impartialité de publier cette dénégation anonyme, laquelle était l'œuvre de M. Thiers lui-même.
Le docteur Véron ne se tint pas pour battu, et, immédiatement, il riposta par la lettre suivante :
« Monsieur le rédacteur, je ne me suis permis de raconter des faits anciens ou récents, dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris^ qu'après avoir consulté les documents les plus authentiques, qu'après avoir interrogé les personnes les mieux renseignées, qu'après être remonté aux meilleures sources; j'ai donc le droit de repousser la dénégation anonyme que votre impartialité vous a décidé à publier, et je maintiens tous les détails
Janvier 1851. relatifs à la conférence dont il s'agit comme parfaitement exacts. »
M. Thiers se décida alors à intervenir de sa personne, et, déchirant le voile de l'anonyme, dont il avait cru devoir se couvrir d'abord, il s'adressa en ces termes au rédacteur en chef de la Presse :
« Vous avez bien voulu, sur ma demande, opposer une dénégation à une assertion des Mémoires d'un bourgeois de Paris, qui avait été citée dans votre journal. Cette assertion étant reproduite, je me borne, pour n'y plus revenir, à confirmer moi-même la dénégation que je vous avais prié d'insérer, et j'espère que vous aurez l'obligeance de publier cette lettre dans votre plus prochain numéro. »
C'était encore une dénégation pure et simple, mais cette fois elle était signée.
Le docteur Véron était député de Paris lorsque parurent les Mémoires d'un bourgeois de Paris, où M. Thiers était si formellement accusé d'avoir, dès 4849, prémédité un coup d'État contre les institutions républicaines, il avait donc une importance politique assez considérable. On savait, d'ailleurs, qu'il avait été mêlé de fort près aux événements qui s'étaient passés depuis une dizaine d'années, et personne n'ignorait les relations fort étroites qui l'avaient uni à M. Thiers. Aussi croyait-on difficilement dans le public qu'il pût avoir, à la légère, produit l'accusation dont se plaignait ce dernier.
Pour répoudre à la lettre signée par M. Thiers, il s'empressa, dès le 18 mars, de faire appel aux souvenirs de M. de Morny, alors président du Corps législatif :
« Monsieur le président, lui écrivit-il, j'ai rapporté dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris, sur des notes écrites par moi, une conférence qui aurait eu lieu chez M. Thiers, entre vous, M. Thiers et M. le gé-
néral Changarnier. Je prends sous ma responsabilité Janvier 1851.
la publicité que j'ai cru devoir donner à ce fait d'une
si grande importance historique ; mais me per-
mettrez-vous de vous rappeler que je vous ai raconté
tous les détails de cette conférence quelque temps après
la dissolution de la Constituante, et de faire à ce sujet
appel à vos souvenirs?... »
M. de Morny lui répondit aussitôt : « Monsieur et cher collègue, les faits en question, rapportés par vous dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris, sont de la plus scrupuleuse exactitude. »
En mettant sous les yeux du public sa lettre à M. de Morny et la réponse de celui-ci, le docteur Véron ne manqua pas de faire observer qu'à l'époque où ses notes sur la conférence dont il s'agissait avaient été écrites, la situation des trois personnes entre lesquelles avait eu lieu cette conférence rendait ces faits tout simples, tout naturels et leur donnait un caractère complet de vérité. Rien de plus exact, en effet.
M. Thiers, de son côté, maintint énergiquement sa M. Thiers et dénégation dans une nouvelle lettre adressée le 20 mars à la Presse II affirmait qu'il avait toujours considéré la légalité comme la source la plus sûre contre le désordre : « Je ne comprends donc pas, ajoutait-il, comment, avec de telles opinions, constamment et partout professées, j'aurais pu être choisipour discuter des propositions qui avaient pour but de dissoudre une assemblée par la force et d'arrêter plusieurs de ses membres. De semblables propositions, sérieusement faites par des personnes accréditées, ayant mission de les discuter et de les adopter, n'ont jamais été ni apportées ni discutées chez moi... »
Le général Changarnier, également mis en cause, répondit, le 21 mars, au docteur Véron avec une brutalité toute soldatesque. Voici, en effet, la lettre qu'il
le docteur Véron.
Une lettre du
général Changarnier.
526 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Janvier 1851. écrivit de Malines au rédacteur en chef de la Presse, et que V Indépendance belge publia in extenso dans une édition non destinée à la France :
« Monsieur le rédacteur,
(( Un de mes amis, qui vous portera ceci, m'a fait connaître aujourd'hui les lettres récemment insérées dans votre journal par l'auteur des Mémoires d'un bourgeois de Pains, par M. de Morny et par l'honorable M. Thiers.
« Je donne le démenti le plus complet aux deux premiers personnages, qui se sont coalisés pour dresser un piédestal à l'un d'eux et calomnier les victimes de la violence et de la fourberie.
« Je vous prie, etc.
« Chang.'^rnier. »
La version adressée au journal la Presse contenaitelle les deux dernières lignes? c'est possible; mais le journal eut la prudence de ne pas les publier. Elles lui eussent, sans aucun doute, à cette époque, attiré des désagréments judiciaires.
Le docteur Véron ne manqua pas de faire observer, non sans quelque raison, que la lettre du général Changarnier n'expliquait et ne prouvait rien.
« Est-il vrai, dit-il, que M. le comte de Morny et moi nous nous soyons coalisés pour calomnier? M. le comte de Morny ne m'a raconté tous les détails de la conférence dont il s'agit que peu de temps après la dissolution de la Constituante. Je viens de lire le récit de cette conférence, écrit de la main même de M. le comte de Morny, dans un journal qu'il tenait à cette époque. Eh bien! lors de la dissolution de la Constituante, M. le comte de Morny et M. le général Changarnier étaient animés des mêmes sentiments, comptaient dans
les mêmes rangs à la Chambre et se serraient autour Janvier i851. du président de la République pour le salut du pays.
« M. le comte de Morny, en me faisant connaître l'entretien qui eut lieu entre M. Thiers, M. le général Changarnier et lui, me donnait des preuves du dévouement courageux de ces deux premiers personnages ; il ajoutait, pour ainsi dire, un titre nouveau à ceux qu'ils avaient déjà à l'appui et aux éloges du journal le Co/i.stitutionnel, que je dirigeais alors. A cette époque, raconter cette conférence, ce n'était donc pas calomnier MM. Thiers et Changarnier. Le récit de M. le comte de Morny n'a pu prendre un caractère fâcheux et importun pour MM. Changarnier et Thiers que par la publication tardive qui en a été faite. »
Tous ceux qui ont suivi de près l'œuvre néfaste de réaction à laquelle ont collaboré avec une si prodigieuse activité, de 1848 à 1851, le général Changarnier et M. Thiers, n'ont jamais révoqué en doute l'assertion du docteur Véron, corroborée par M. de Morny, quelque opinion qu'on puisse avoir sur ces deux personnages. M. Thiers et le général Changarnier, on ne saurait l'oublier, ne rompirent entièrement avec le président de la République que lorsqu'ils le virent décidé à violer la légalité à son profit personnel . Il me paraît donc bien avéré qu'en 1849, MM. Thiers et Changarnier, de connivence avec M de Morny, n'ont pas reculé devant l'éventualité d'un coup d'Etat qui, sur les ruines de la République, eût établi un gouvernement parlementaire, dont l'un eût été le ministre dirigeant, et l'autre l'épée.
Quoi qu'il en soit, M. Louis Bonaparte ne voulait pas conserver plus longtemps à la tête de l'armée et de la garde nationale de Paris un général qui lui était devenu ouvertement hostile, et qui s'était entièrement donné à la majorité royaliste de l'Assemblée. Il fallait
Janvier 1851.
Modification ministérielle.
Une visite de MM. Thiers,
de
Montalembert
et autres
à l'Elysée.
528 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axnée 1851.
seulement trouver des ministres décidés à assumer la responsabilité de la destitution de ce général.
Le président de la République n'avait que l'embarras du choix. A la place du général Schramm, il prit pour ministre de la guerre, sur la recommandation de M. de Persigny, le général Regnault (de Saint-Jean d'Angely), fils d'un des serviteurs les plus complaisants du régime de Brumaire.
Déjà s'était répandu le bruit de la destitution prochaine du général Changarnier. Les chefs de la majorité s'en émurent, et ils résolurent de faire une démarche suprême auprès du président de la République pour prévenir une mesure si fatale à leur yeux. MM. Thiers, Mole, Berryer, de Broglie et de Montalembert, se rendirent donc à l'Elysée, où ils furent reçus poliment, mais froidement.
L'entrevue fut longue. Les ambassadeurs de la majorité employèrent tout ce qu'ils avaient de ressources dans l'esprit et de talent dans la parole pour faire revenir le président sur sa décision. L'un d'eux alla jusqu'à le menacer du sort de Charles X. Paroles inutiles, qui glissèrent sur de l'acier. M. Louis Bonaparte écouta impassible, et il ne changea rien à sa résolution. Tout récemment, à l'occasion des visites du jour de l'an, il disait à M. Dupin, président de l'Assemblée législative : (( Vous et moi, nous devons nous attacher à faire respecter les lois du pays et l'autorité qui nous est donnée par la Constitution, sans empiétement d'un pouvoir sur l'autre. » Mais la plupart de ses actes semblaient un démenti à ces paroles.
Le 10 janvier 1851, parut au Moniteur un décret modicatif du ministère, où M. Drouyn de Lhuys entra comme ministre des affaires étrangères à la place du général de La Hitte, en même temps que le général Regnault (de Saint-Jean d'Angely) comme ministre de la guerre.
M. Ducos remplaçait à la marine, l'amiral Romain des Janvier 1851. Fossés; M. Magne était nommé ministre des travaux publics à la place de M. Bineau, et M. Bonjean, ministre de l'agriculture et du commerce en remplacement de M. Dumas. Les autres ministres, MM. Baroche, Rouher, Fould et de Parieu conservaient leur situation.
Un décret, paru le môme jour, rapporta les décrets des Destitution du 20 décembre 1848 et 11 janvier 1849 qui avaient réuni chfngarnier. sous le même commandement l'armée et la garde nationale de Paris ; le général Baraguey d'Hilliers était nommé général en chef de toutes les troupes de la 1" division militaire, et le général Perrot, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine.
Ces diverses mesures, bien que parfaitement légales, étaient une véritable déclaration de guerre à l'Assemblée.Cela fut généralement jugé ainsi. La majorité releva comme un défi la destitution du général Changarnier, qui devint le héros du jour. On le considéra comme le Monk destiné à rétablir la royauté en France. M.Guizot écrivit tout exprès une étude apologétique du traître qui avait rouvert aux Stuarts le chemin du trône, comme s'il eût voulu inviter le général Changarnier à imiter son exemple.
Le jour même où parurent les décrets, M. de Rémusat monta à la tribune pour sommer le ministre de l'intérieur de s'expliquer sur la politique du nouveau cabinet. Il proposa à l'Assemblée de se réunir dans ses bureaux, à défaut d'une réponse satisfaisante, et de nommer une commission spécialement chargée de prendre toutes les mesures que les circonstances pouvaient commander. « Cette Assemblée, disait-il, a sauvé la France, et n'a laissé à d'autres que l'honneur de la suivre. » L'enthousiasme avec lequel ces paroles furent accueillies témoigna des dispositions peu bienveillantes de l'Assemblée pour le ministère.