HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. AN^Ét
NovEMBRK positions propres à garantir l'autorité et la liberté du
^^**' souverain pontife, je n'ai pu néanmoins approuver par
mon vote une démonstration militaire qui me semblait
périlleuse pour les intérêts qu'on veut ménager et faite
pour compromettre la paix européenne. »
D'autre part, il envoyait son cousin, M. Murât, à Rome porter au pape ses compliments de condoléance, et il faisait publier dans les journaux la lettre suivante adressée par lui au nonce du pape :
« Monseigneur, je ne veux pas laisser accréditer auprès de vous les bruits qui tendraient à me rendre complice de la conduite que mène à Rome le prince de Canino. Depuis longtemps je n'ai aucune espèce de relations avec le fils aîné de Lucien Bonaparte ; et je déplore de toute mon àme qu'il n'ait point senti que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Eglise était intimement lié à l'éclat du catholicisme comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. »
Ces lettres à deux fins étaient un coup violent porté à la candidature de son concurrent. Plus rusé que le général Gavaignac, le prince avait fait d'une pierre deux coups, et il s'était efforcé à la fois d'être agréable aux amis de la papauté, et de se rendre favorables tous ceux qu'avait justement blessés une démonstration, qui, quoi qu'on ait pu dire, avait un caractère virtuellement hostile à l'égard de la République romaine.
L'expédition de Rome, complètement détournée de son
but par M. Louis Bonaparte, montrera ce quil y avait
de fourberie et de machiavélisme dans cet homme qui
devait être si fatal à la France.
Les deux La lutte se poursuivait acharnée entre les deux can-
caudidats en didats. Les partisans de l'un et de l'autre se faisaient oréscncc*
une guerre sans courtoisie, combattaient à coups d'injures, de calomnies et de diffamations. M. Emile de
Girardin, notamment, exhala son amertume contre le général Cavaignac avec une plume trempée dans le vitriol. Le journal la Presse alla jusqu'à chercher dans les actes, travestis quelquefois, du père, le conventionnel Cavaignac, des arguments contre la candidature du fils.
Il n'était pas jusqu'à d'anciens membres et ministres de la Commission executive qui ne prissent parti contre lui. MM. Garnier-Pagès, Duclerc, Pagnerre et Barthélémy Saint-Hilaire ne craignirent pas de l'accuser d'avoir trahi la Commission et favorisé l'insurrection pour profiter de la victoire. Il y eut des explications publiques et violentes dans une séance qui dura jusqu'à onze heures du soir. On crut le général écrasé sous l'accusation. M. de Lamartine, dont il avait invoqué le témoignage, était resté muet. Le général finit toutefois par l'emporter de haute lutte et par terrasser ses adversaires. A la voix de Dupont (de l'Eure), l'Assemblée constituante confirma son décret du 28 juin, portant qu'il avait bien mérité de la patrie, et elle passa à l'ordre du jour.
Mais le coup n'en était pas moins porté ! Et puis, que d'ennemis puissants dans le parti républicain : Théodore Bac, Victor Hugo, Pierre Leroux, Raspail et tant d'autres. La majorité de la presse départementale avait pris parti pour Louis-Napoléon. M. Dufaure, de son côté, défendit la candidature du général Cavaignac avec une passion et une ardeur qui dépassèrent toute mesure. Des distributions de publications hostiles au général ayant été arbitrairement arrêtées sur la voie publique, M. Jules Favre interpella vivement le gouvernement au sujet des menées de l'administration. Il arriva même que, le 7 décembre, pour favoriser l'envoi d'un discours du général Cavaignac dans les départements, le ministre de l'intérieur se permit de retarder le dé-
NOVEMBRB
Acharuemeiit (le la lutte.
Décembke
250 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
DÉCKMBRE part des courriers, au risque de compromettre de graves ^^^^' intérêts industriels et commerciaux.
Cet abus de pouvoir produisit un effet déplorable. La presse et la tribune s'en emparèrent et en firent un texte de récriminations sans fin. La candidature du chef provisoire de l'Etat en reçut un échec irréparable. Attitude des Lgg membres du comité de la rue de Poitiers, qui, à des oriéa- l'origine, penchaient pour la candidature du général nistes. Cavaignac, s'en détachèrent peu à peu. En vain, dans une longue circulaire électorale, le général avait affirmé ses sentiments conservateurs ; en vain, au risque de s'aliéner les républicains les plus pâles, il avait flatté les instincts de la réaction ; légitimistes et orléanistes le trahirent pour la plupart, et suivirent MM. de Falloux et de Montalembert dans le camp bonapartiste.
M. Thiers, après avoir hésité longtemps, fit comme les autres. Il avait eu, un moment, la velléité de poser sa propre candidature à la présidence ; ses relations avec les hommes marquants de tous les partis lui en faisaient espérer le succès. Il alla môme jusqu'à promettre la vice-présidence à M. Armand Marrast, dans le cas où celui-ci aiderait à son élection. Convaincu bientôt qu'il n'avait aucune chance, il se tourna d'abord vers Cavaignac. La froideur et la réserve avec lesquelles l'accueillit le général le jetèrent, à son corps défendant, dans le parti de M. Louis Bonaparte, auquel il ne s'était pas fait faute pourtant de prodiguer ses sarcasmes et ses railleries, et il enjoignit au journal le Constitutionnel, dont il était alors l'inspirateur, de soutenir la candidature du prince avec une énergie suprême.
Le général Cavaignac, dans une circulaire d'une grande élévation de langage, avait rappelé les services rendus par lui à la cause de l'ordre et son long attachement à la République. Le prince Louis-Napoléon, dans une circulaire non moins longue, s'attacha à flatter tous les partis.
Aux conservateurs, il promettait de protéger la décembre famille, la religion et la propriété; au clergé, d'assurer '^^ '
la liberté des cultes et celle de renseignement; aux paysans, de développer les richesses de l'agriculture ; aux classes nécessiteuses, de diminuer les impôts onéreux au peuple, et de pourvoir àla vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance; il promettait surtout de songer à l'armée, dont le patriotisme, si noble et si désintéressé, avait été, selon lui, souvent méconnu.
Voici du reste ce document que l'histoire doit recueillir, et dont on ne saurait méconnaître l'extrême habileté.
« Louis-Napoléon Bonaparte a ses concitoyens.
« Pour me rappeler de l'exil, vous m'avez nommé circulaire de représentant du peuple. A la veille d'élire le premier x.^'^Y'f magistrat de la République, mon nom se présente à vous comme symbole d'ordre et do sécurité.
« Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, je le sais, bien plus à ce nom qu'à moimême, qui n'ai rien fait encore pour mon pays ; mais plus la mémoire de l'empereur me protège et inspire vos suffrages, plus je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes. Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi.
Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l'Empire et la guerre, tantôt l'application de théories subversives.
« Elevé dans les pays libres, à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos suffrages et les volontés de l'Assemblée.
« Si j'étais nommé Président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice, pour défendre la société si audacieusement attaquée ; je me dévouerais
252 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Décembre tout entier, sans arrière-pensée, à l'atTermissement d'une 1848. république sage par ses lois, honnête par ses intentions,
grande et forte par ses actes.
« Je mettrais mon honneur àlaisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli.
« Quel que soit le résultat de l'élection, je m'inclinerai devant la volonté du peuple, et mon concours est acquis d'avance à tout gouvernement juste et ferme qui rétablisse l'ordre dans les esprits comme dans les choses; qui protège efficacement la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout état social, qui provoque les réformes possibles, calme les haines, réconcilie les partis, et permette ainsi à la patrie inquiète de compter sur un lendemain.
u Rétablir l'ordre, c'est ramener la confiance, pourvoir par le crédit à l'insuffisance passagère des ressources, restaurer les finances.
« Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de l'enseignement.
« Protéger la propriété, c'est maintenir l'inviolabilité des produits de tous les travaux; c'est garantir l'indépendance et la sécurité de la possession, fondements indispensables de la liberté civile.
« Quant aux réformes possibles, voici celles qui me paraissent les plus urgentes.
« Admettre toutes les économies qui, sans désorganiser les services publics, permettent la diminution des impôts les plus onéreux au peuple ; encourager les entreprises qui, en développant les richesses de l'agriculture, peuvent en France et en Algérie donner du travail aux bras inoccupés; pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance ; introduire dans nos lois industrielles les améliorations qui tendent, non à ruiner le riche au profit du pauvre.
mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité décembre
de tous.
« Restreindre dans de justes limites le nombre des
emplois qui dépendent du pouvoir, et qui souvent font
d'un peuple libre un peuple de solliciteurs.
« Eviter cette tendance funeste qui entraîne l'Etat à
exécuter lui-môme ce que les particuliers peuvent faire
aussi bien et mieux que lui. La centralisation des intérêts
et des entreprises est dans la nature du despotisme. La
nature et la République repoussent le monopole.
« Enfin, préserver la liberté de la presse des deux
excès qui la compromettent toujours, l'arbitraire et sa
propre licence.
i< Avec la guerre, point de soulagement à nos maux.
La paix serait donc le plus cher de mes désirs. La
France, lors de sa première Révolution, a été guerrière parce qu'on l'avait forcée de l'être. A l'invasion, elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne jamais parler en vain.
« Songer à la dignité nationale, c'est songer à l'armée dont le patriotisme si noble et si désintéressé a été souvent méconnu. Il faut, tout en maintenant les lois fondamentales qui font la force de notre organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. Il faut veiller au présent et à l'avenir, non seulement des officiers, mais aussi des sous-officiers et des soldats, et préparer aux hommes qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existence assurée.
« La République doit être généreuse et avoir foi dans son avenir; aussi, moi qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra, sans danger, faire cesser toutes les proscriptions et
254 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Décembre effacer les (lemières traces de nos discordes civiles. '^'*^' « Telles sont, mes chers concitoyens, les idées que
j'apporterais dans l'exercice du pouvoir, si vous m'appeliez à la présidence de la République.
« La tâche est difficile, la mission immense, je le sais! Mais je ne désespérerais pas de l'accomplir en conviant à l'œuvre, sans distinction départi, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité.
« D'ailleurs, quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français, il y a un moyen infaillible de faire le bien : c'est de le vouloir.
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
Élection de ^^ ^^ voit, il n'avait nulle ambition personnelle ; il Louis- voulait se dévouer, sans arrière-pensée, à l'affermisse-
présidence. ment d'une République sage. « Je mettrais, disait-il, mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli. » Lecteur, n'oublie pas ces paroles; l'heure viendra où il faudra ten souvenir pour apprécier la valeur morale de celui qui les prononçait. Ce ne furent pas d'ailleurs ces phrases adroitement calculées qui assurèrent son élection. Elle sortit de l'aveuglement des uns, de la haine et de la bêtise des autres. Beaucoup votèrent pour lui parce qu'il était prince, qui n'auraient pas voté pour un simple citoyen, fût-il le meilleur, le plus capable, le plus honnête des hommes. L'alliance de toutes les factions monarchiques, les rancunes du parti socialiste contre Cavaignac, et surtout le prestige, non encore diminué, du nom de Napoléon dans les campagnes, voilà quelles furent les causes déterminantes de son triomphe.
Le scrutin ouvert le 10 décembre lui donna
ANNÉE 1848. CHAPITRE QUATRIEME- 2oo
5,434,226 suffrages. Cavaignac en eut 1,448,107; décembke Ledru-Rollin, 370 119; Raspail, 36 329. Lamartine, '^*^'
qui avait si éloquemment et si imprudemment soutenu le système de l'élection par le peuple, n'obtint pas 10,000 voix, et il avait été élu par douze départements député à la Constituante. Aléa jacta est! le sort en était jeté, un peu grâce à lui. Les destinées de la République se trouvaient entre les mains d'un aventurier dont le triomphe était dû à l'engouement populaire et à l'alliance étrange des partis les plus divers. Et qui sait? Peut-être, à cette heure, dans la joie du triomphe, le nouvel élu avait-il la ferme intention de tenir ses promesses républicaines, qu'il ne devait pas tarder à fouler aux pieds.
Louis-Napoléon est proclamé président. — Prestation de serment de fidélité à la République. — Installation à l'Elysée. — Les nouveaux ministres. — Une illégalité flagrante. — Apostrophe de M. Ledru- Rollin. — Vote de confiance. — Les dossiers des affaires de Strasbourg et de Boulogne. — Retraite de MM. de Maie ville et Bixio. — Revue passée par le président. — Le roi Jérôme aux Invalides. — Nomination du vice-président de la République. — Mouvement d'opinion contre l'Assemblée constituante. — La proposition Râteau. — Une brochure de M. Guizot. — Le rapport de M. Grévy. — Le gouvernement appuie la proposition. — M. de Falloux et la loi d'enseignement. — L'impôt sur le sel. — L'impôt sur les valeurs mobilières. — Politique financière de l'Assemblée constituante. — Les accusés du 15 mai et la haute cour. — Agitation dans Paris. — Projet de loi contre les clubs.
— Rejet de l'urgence. — Demande de mise en accusation des ministres.
— Les étudiants et M. Lerminier. — Mesure à l'égard de la garde mobile. — L'ancien lieutenant Aladenize. — Poursuites contre le citoyen Proudhon. — La journée du 29 janvier, — M. Armand Marrast et le général Changarnier. — Discussion de la proposition Râteau. — Les conclusions de M. Grévy repoussées. — La proposition Perrée. — Les ironies de M. Félix Pyat. — L'amendement Lanjuinais. — Les provocations du gouvernement. — Les bravades du maréchal Bugeaud. — Les assassins du général de Bréa. — Proudhon et la banque du peuple. — L'anniversaire de la révolution de Février.
— Le procès de Bourges. — Le procureur général Baroche. — Une protestation de Flocon. — Incident Barbès-Blanqui. — Le verdict de la haute cour. — La loi électorale. — La loi sur le conseil d'État. — L'expédition de Rome. — Déclaration de M. de Lamartine. — Proposition ambiguë. — Proposition insidieuse du gouvernement. — Le général Oudinot est nommé commandant de l'armée expéditionnaire.
— Sa proclamation. — Marche de notre armée sur Rome. — Attaque infructueuse. — Le ministère désavoué. — Lettre du président Louis- Napoléon au généi-al Oudinot. — Le président dénoncé ;'i l'Assemblée.
— Audace croissante. — Demande de mise en accusation du gouvernement. — Manœuvre de M. Léon Faucher. — Sa démission. — La
258 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, -année 1848.
loi sur les clubs. — Les élections à l'Assemblée législative. — Le prince Napoléon révoqué. — M. Ledru-Rollin à Moulins. — Les petits livres de la rue de Poitiers. — Une circulaire de .M. Baze. — L'union électorale. — La fête du 4 mai. — Hommage au gouvernement provisoire. — La question de l'amnistie. — Le premier budget de la République. — Fin de l'Assemblée constituante.
Décembre l^ révolution de 1848 avait aboli le serment poli-
tique. Elle avait donné là un grand exemple d'abnégation, de désintéressement et d'impartialité mais, en même temps, elle avait commis un acte de souveraine imprudence.
Chacun désormais était libre de servir son pays sans faire violence à ses affections, et sans mentir à sa conscience, L'Assemblée constituante avait consacré cette abolition du serment; toutefois elle avait admis une exception pour le président de la République. Seul, parmi tous les Français dépositaires d'une partie de l'autorité publique, il était tenu de prêter serment aux institutions républicaines.
Louis- Le 20 décembre, vers quatre heures de l'après-midi,
est m-ociamé ^ ^^ ^^^^* tombante, M. Louis-Napoléon Bonaparte, préprésident, cédé des membres de la commission chargée de vérifier les opérations électorales, se présentait à l'une des portes de l'Assemblée.
Sur sa poitrine brillait la plaque de grand-croix de la Légion d'honneur, qu'il avait trouvée dans son berceau, et qu'il portait en vertu d'un droit au moins douteux, droit auquel, dans la situation présente, il eût été de bon goût, tout au moins, de renoncer.
Dès que le rapporteur de la commission eut fait connaître officiellement à l'Assemblée le résultat des élections, le général Cavaignac monta à la tribune pour déposer les pouvoirs dont il avait été investi et remercier l'Assemblée « des bontés qu'elle avait eues pour lui ».
D'unanimes applaudissements accueillirent ses paroles. Assurément, le général avait commis de grandes fautes : il avait livré la démocratie aux fureurs de la réaction; il avait aidé à la proscription des meilleurs patriotes ; il avait fait preuve d'une véritable aberration politique en éloignant les républicains sincères, et en tendant la main aux naufragés du régime parlemenaire, aux ennemis les plus hypocrites, mais non les moins dangereux, des institutions républicaines; il avait enfin compromis l'honneur de la France en la lançant malgré elle dans les hasards de l'expédition romaine; mais il n'essaya point par des trames criminelles de garder le pouvoir tombé entre ses mains en des circonstances douloureuses, et l'histoire doit dire qu'il en descendit noblement, avec une simplicité toute républicaine.
Quand le général eut quitté la tribune, M. Armand Marrast, qui présidait, proclama, au nom de l'Assemblée nationale, le citoyen Louis Bonaparte président de la République française depuis ce jour, 20 décembre 1 848, jusqu'au deuxième dimanche de mai 1852, et il l'invita à venir prêter le serment exigé :
« En présence de Dieu, et devant le peuple français représenté par l'Assemblée nationale, je jure de rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les devoirs qui me sont imposés par la Constitution. »
Le président de la République, étendant le bras vers le ciel, s'écria : « Je le jure ! »
« Je prends Dieu et les hommes à témoin du serment qui vient d'être prêté, reprit M. Armand Marrast. L'Assemblée en prend acte et ordonne qu'il sera transcrit au procès -verbal et au Moniteur, et publié dans les formes prescrites pour les actes publics. »
M. Louis-Napoléon Bonaparte tira ensuite un papier de sa poche, et il lut les lignes suivantes :
Prestation du
serment de
fidélité à
la République.
Décembre
260 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axnée 1848.
« Citoyens représentants,
« Les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future. Mon devoir est tracé, je le remplirai en homme d'honneur.
(( Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France entière a établi.
« Entre vous et moi, citoyens représentants, il ne saurait y avoir de véritables dissentiments. Nos volontés, nos désirs sont les mêmes.
« Je veux, comme vous, rasseoir la société sur ses bases, affermir les institutions démocratiques et rechercher tous les moyens propres à soulager les maux de ce peuple généreux et intelligent qui vient de me donner un témoignage si éclatant de sa confiance.
<( La majorité que j'ai obtenue, non seulement me pénètre de reconnaissance, mais elle donnera au gouvernement nouveau la force morale sans laquelle il n'y a pas d'autorité.
« Avec la paix et l'ordre, notre pays peut se relever, guérir ses plaies, ramener les hommes égarés et guérir les passions.
« Animé de cet esprit de conciliation, j'ai appelé près de moi des hommes honnêtes, capables et dévoués au pays, assuré que, malgré les diversités d'origine politique, ils sont d'accord pour concourir avec vous à l'application delà Constitution, au perfectionnement des lois, à la gloire de la République.
« La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier celle qui la précède des efforts qu'elle a faits pour lui transmettre le pouvoir intact, pour maintenir la tranquillité publique,
« La conduite de l'honorable général Cavaignac a
été digne de la loyauté de son caractère, et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité du chef d'un État.
« Nous avons, citoyens représentants, une grande mission à remplir; c'est de fonder une République dans l'intérêt de tous, et un gouvernement juste, ferme, qui soit animé d'un sincère amour de progrès, sans être réactionnaire ou utopiste.
« Soyons les hommes du pays, non les hommes d'un parti, et, Dieu aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses. »
Oui, c'était une grande mission à remplir que celle de fonder la République en France ; jamais peut-être l'heure n'avait été plus favorable pour une œuvre pareille. Mais il fallait, pour l'accomplir, un cœur exempt d'ambition personnelle, une âme austère, simple, désintéressée en toutes choses ; or, l'homme qui prenait à cette heure possession du pouvoir n'était rien moins que cela, malgré ce qu'il venait de dire à la face du peuple français, et l'on verra dans tous ses actes futurs un démenti sanglant de ses paroles.
A peine avait-il achevé que l'Assemblée tout entière se leva, et, comme au 4 mai, elle fit entendre, à diverses reprises, un immense cri de Vive la République!
En descendant de la tribune, le président de la République se dirigea vers le général Cavaignac et lui tendit la main. Le général parut surpris ; il sembla hésiter à accepter la main qui lui était offerte, comme si d'avance il eût pressenti que c'était celle d'un traître. La formalité du serment remplie, M. Louis Bonaparte quitta l'Assemblée et il se rendit immédiatement au palais de l'Elysée, assigné pour résidence au président de la République.
Tous les ministres du général Cavaignac avaient donné leur démission ; le premier soin du nouveau
Décembre (848.
Installation l'Elysée.
Les nouveaux ministres.
262 ^ HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Décembre président fut donc de composer un ministère. Il le choisit parmi les hommes dont la coalition avait assuré son élection.
M. Odilon Barrot reçut le portefeuille de la présidence du conseil. C'était un libéral du gouvernement de Juillet, appelé à travailler à la consolidation d'une République qu'il n'aimait pas.
C'était lui qui jadis avait appliqué à Louis-Philippe le mot fameux: « C'est la meilleure des républiques. » Partisan du système, cher à M. Thiers, « Le roi règne et ne gouverne pas, » il crut qu'il lui serait possible de le réaliser avec le nouveau chef du pouvoir exécutif; il ne tardera pas à s'apercevoir de son erreur.
M. Léon de Maleville, ancien sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, sous M. Thiers, lors de la conspiration napoléonienne de 1840, fut nommé ministre de l'intérieur. M. de Tracy, ancien colonel de la l"" légion de la garde nationale, ancien libéral de la Restauration, eut la marine. M. Hippolyte Passy, qui avait présidé, sous Louis-Philippe, l'éphémère cabinet du 14 avril, eut les finances. Les affaires étrangères échurent à M. Drouyn de Lhuys, que M. Thiers avait, en 1840, placé à la tête de la direction commerciale de ce département, et qui, destitué pour avoir, comme député, voté contre l'indemnité Pritchard, avait passé dans le camp des opposants les plus résolus et signé la demande de mise en accusation de M. Guizot. M. Léon Faucher, économiste distingué, ancien député de l'opposition et grand partisan de la réforme de l'impôt, avant de devenir l'un des fanatiques de la réaction, reçut les travaux publics. M. Bixio eut le commerce. Connu sous le dernier règne pour ses opinions libérales, M. Bixio était devenu l'ami de M. de Lamartine, qui, après le 24 Février, l'avait appelé à l'ambassade de Turin. Nommé député à l'Assemblée constituante
par le département du Doubs, il avait été grièvement blessé sur les barricades de Juin, en essayant d'y faire entendre des paroles de paix et de conciliation. C'était le seul républicain du nouveau ministère.
Le général Rulhières eut la guerre. Entièrement dévoué à la dynastie d'Orléans, c'était un conservateur endurci, et il ne pouvait pardonner à la révolution de Février de l'avoir mis à la retraite.
Enfin, le ministère de l'instruction publique, le plus important peut-être sous un gouvernement chargé de former des générations républicaines, fut donné à M. de Falloux, resté clérical et légitimiste, en dépit de ses professions de foi républicaines, et qui avait tant contribué, par son rapport sur les ateliers nationaux, à déchaîner la sanglante insurrection de Juin.
Ainsi, de tous ces hommes, il n'y en avait pas un dont le cœur battît pour la démocratie. Seul d'entre eux, M.Bixio passait pour avoir des opinions républicaines; mais elles étaient un peu pâles et effacées. A l'exception de ce dernier, le premier ministère du président de la République était donc entièrement composé d'épaves des anciens partis monarchiques. Voilà ce que l'on appela, comme par dérision, un gage de conciliation et l'indice d'une heureuse fermeté. Ce choix contrastait singulièrement avec les déclarations républicaines de Louis-Napoléon. On y put voir une sorte de parti pris de sa part de se donner tout de suite à la réaction.
Comme pour donner plus de gages encore aux partis hostiles à l'ordre de choses sorti de la révolution de Février, le président réunit entre les mains du général Changarnier le commandement des troupes de la première division militaire et celui des gardes nationales de la Seine ; il mit le maréchal Bugeaud à la tête de l'armée des Alpes, nomma le colonel de gendarmerie Rebillot préfet de police, et appela au poste de procu-
Dkcembre
Une illégalité flagrante.
Apostrophe
de M. Ledru-
Rollin.
Vote de confiance.
264 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
reiir général près la cour d'appel de Paris, M. Baroche, ancien membre de la gauche sous Louis-Philippe, et qui, tout récemment, dans les débats relatifs à la Constitution, s'était prononcé contre l'incompatibilité entre les fonctions publiques et le mandat de représentant. Ces différents choix semblaient un défi jeté à la République.
Dès le 26 décembre, M. Odilon Barrot exposa devant l'Assemblée le programme du ministère dont il était le chef. « Nous nous proposons surtout, dit-il, de relever en France et de consolider l'autorité. » Au reste, ajoutait-il, le gouvernement n'entendait nullement faire des nécessités de l'ordre une barrière contre les tendances de la société moderne. Or, qu'était-ce que l'ordre qui ne s'appuyait pas sur le respect absolu de la loi ?
Le général Changarnier venait d'être nommé commandant de l'armée et de la garde nationale de Paris, et la loi de 4831 sur la garde nationale portait expressément qu'aucun officier, exerçant un emploi actif dans l'armée, ne pourrait être nommé à un commandement supérieur dans la garde nationale. Vivement interpellé sur cette violation de la loi par M. Ledru-Rollin, le président du conseil balbutia des raisons illusoires, invoqua l'état de trouble, et jamais le pays n'avait été plus calme. M. Odilon Barrot fut bien obligé d'avouer l'illégalité de la mesure; seulement il se retrancha derrière l'excuse banale et inadmissible de la nécessité.
« De quelque façon qu'on le prenne, lui répondit durement M. Ledru-Rollin, vous n'en êtes pas moins, dès aujourd'hui, le ministère de l'arbitraire. »
L'Assemblée donna raison à l'arbitraire. A un ordre du jour de blâme, proposé par MM. Ducoux et Degousée, elle préféra l'ordre du jour pur et simple, qui amnistiait bénévolement la nouvelle administration d'une illégalité avouée par elle. C'était encourageant. Le gouvernement de la présidence débutait dans la carrière par une vie-
iation flagrante de la loi, et l'Assemblée approuvait.
M. Odilon Barrot, partageant l'erreur de M. Thiers, qui se tenait dans la coulisse, prêt à paraître en scène au premier signal, s'imaginait, comme je l'ai dit, pouvoir appliquer l'axiome parlementaire : « Le roi règne et ne gouverne pas, » sous une présidence à laquelle on avait eu le tort d'accorder la plupart des prérogatives de la royauté constitutionnelle. Un incident fortuit vint dissiper ses illusions et donner à réfléchir aux observateurs attentifs.
Le président de la République, désirant sans doute savoir si ses anciens complices n'étaient pas entrés en relation avec le gouvernement de Louis-Philippe, avait réclamé, dès les premiers jours de son installation à la présidence, les dossiers relatifs aux affaires de Strasbourg et de Boulogne. Ces dossiers ne lui ayant pas été envoyés immédiatement, il s'en plaignit avec une amertume étrange.
Il commença par témoigner aigrement au ministre de l'intérieur, dans une lettre du 27 décembre, son mécontentement du retard qu'on mettait à lui adresser les dépêches diplomatiques. « Ces dépêches, vous le comprendrez, doivent m'être remises directement; et je dois vous exprimer tout mon mécontentement du retard que vous mettez à me les communiquer... » Puis, arrivant aux fameux dossiers : « Je vous prie également de m'envoyer les seize cartons que je vous ai demandés; je veux les avoir jeudi. Je n'entends pas non plus que le ministre de l'intérieur veuille rédiger les articles qui me sont personnels. Cela ne se faisait pas sous Louis-Philippe et cela ne doit pas être. Depuis quelques jours aussi, je n'ai pas de dépêches télégraphiques. En résumé, je m'aperçois que les ministres que j'ai nommés veulent me traiter comme si la fameuse Constitution de Sieyès était en vigueur, mais je ne le soufl"rirai pas. »
Décembre
Les dossiers
des affEÙres de
Strasbourg
et de Boulogne.
HTSTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Décembre
Retraite de
MM. de
Maleville et
Bixio.
Revue passée
par le
président.
Cette lettre hautaine et arrogante ne pouvait être acceptée par un homme de cœur. En refusant de se dessaisir de papiers d'Etat qui étaient une propriété nationale, M. de Maleville remplissait un devoir. A la lettre blessante de M. Louis Bonaparte, il répondit par l'envoi de sa démission. Il fallait des complaisants au nouveau président et non pas des conseillers sérieux.
M. de Maleville fut remplacé à l'intérieur par M. Léon Faucher, dont les anciens écrits semblaient promettre un défenseur à la République, et qui, devenu l'un de ses plus implacables adversaires, allait prendre à tâche d'exclure des fonctions administratives tous les républicains sincères. M. Léon Faucher eut pour successeur aux travaux publics M. Lacrosse, fort honnête homme, que son opposition ardente au gouvernement de Louis- Philippe avait fait envoyer comme républicain à l'Assemblée constituante.
M. Bixio ayant suivi dans sa retraite le ministre de l'intérieur, un libéral incolore, nommé Buffet, qui lors du singulier enlèvement de M. Emile Thomas, directeur des ateliers nationaux, s'était montré le défenseur ardent de la liberté individuelle, fut appelé à sa place au ministère de l'agriculture et du commerce. Les parlementaires durent se tenir pour avertis ; digne héritier de l'homme de Brumaire, le président de la République entendait régner et gouverner.
Dès le premier jour, M. Louis Bonaparte songea à tirer parti de l'engouement du peuple français pour l'appareil militaire. Sous prétexte de passer en revue la garde nationale et l'armée, il parut en grand uniforme de général de division dans les rues et sur les boulevards. Quelques cris isolés de Vive l' empereur ! furent largement couverts par ceux de Vive la République! et Vive l'amnistie! Les temps n'étaient pas mûrs encore pour une restauration monarchique.
AKNÉE 1849. CHAPITRE CINQUIÈME. 267
Le prince se rendit aux Invalides, où il serra la main au général Petit, qui, à Fontainebleau, avait reçu les derniers embrassements de l'empereur. Peu de temps après il nomma son oncle, le vieux roi Jérôme, gouverneur des Invalides.
Ainsi il s'attachait, avec un parti pris évident, à mettre en relief tout ce qui était de nature à rappeler les souvenirs de l'Empire. La Constitution lui donnait le droit de présenter, pour la vice-présidence de la République, trois candidats, entre lesquels l'Assemblée était appelée à choisir. Il désigna M. Boulay (de la Meurthe), le général Baraguey d'Hilliers et M. Vivien.
Fils d'un ancien général disgracié par Napoléon, le général Baraguey d'EIilliers avait servi lui-même l'empereur, et il s'était montré fort dévoué au régime de Juillet, après avoir été un légitimiste ardent. Le président espérait sans doute l'amener à lui en lui donnant cette haute marque de confiance.
M. Vivien, ancien ministre de Louis-Philippe et du général Cavaignac, était un des créateurs du droit administratif; rien dans son passé ne le recommandait à la faveur des bonapartistes, si ce n'est peut-être son amour exagéré pour la centralisation restaurée par le Consulat.
Seul, M. Boulay (de la Meurthe) avait des antécédents de famille qui le rattachaient directement à la cause impériale. Membre du Conseil des Cinq-Cents, son père avait figuré parmi les agents les plus actifs du coup d'Etat de Brumaire; il avait été, sous l'Empire, président de la section de législation au conseil d'Etat, puis comte et ministre d'Etat pendant les Cent- Jours. Rallié au gouvernement de Louis-Philippe, le fils était devenu membre du conseil général de la Seine et colonel de la di* légion. M. Boulay (de la Meurthe) avait donc vu sans enthousiasme la révolution de Février. Envoyé par le département des Vosges à l'Assemblée consti-
Décembre
Le roi Jérôme
aux
Invalides.
Janvier 1849.
Nomination du vice-président de la République.
Janvier 1849.
Mouvement
il'opinion
contre
l'Assemblée
constituante.
268 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i9.
tuante, il siégeait parmi les modérés que n'épouvantait pas une république nominale, quoique fort attaché au nouveau président, dont il était depuis longtemps l'ami. Ce fut sur lui que s'arrêta le choix de l'Assemblée.
Elle le nomma par 417 voix contre 277 données à M. Vivien, après avoir fixé à quarante-huit mille francs le chiffre de son traitement, et décidé qu'il serait logé aux frais de l'Etat.
Singulière erreur d'une Assemblée républicaine. Il eût mieux valu certainement nommer comme vice-président un homme dont les idées et l'influence pussent au besoin servir de contre-poids à celles du président ; on craignit peut-être de soulever des conflits entre eux, et l'on préféra M. Boulay (de la Meurthe), dont on connaissait le dévouement à la personne de M. Louis Bonaparte.
Le vice-président, assurait-on, était en même temps très attaché aux institutions républicaines. Il croyait même à la sincérité de celui qu'il était appelé à suppléer.
« Croyez-moi, citoyens représentants, s'écria-t-il, en remerciant l'Assemblée de l'avoir honoré de ses suffrages, j'ai su lire dans ce noble cœur. Oui, le président de la République a compris que le plus grand honneur qu'il soit donné à un citoyen de conquérir, c'est de s'appeler Napoléon Bonaparte, d'être l'élu du peuple français et de raffermir la ilépublique. » Peutêtre était-il sincère en s'exprimant ainsi; mais, aux premiers actes du gouvernement de M. Louis Bonaparte, il put connaître combien grande était son illusion.
L'Assemblée constituante avait donné plus d'un gage aux passions réactionnaires ; elle avait manqué de sens politique en ne se réservant pas la nomination du président ; mais enfin elle avait sanctionné la République ; l'immense majorité de ses membres était décidée à la sauvegarder; il n'en fallait pas davantage pour que le
pouvoir exécutif et les partis monarchiques, qui avaient Janvier 1849. servi de marchepied au prince Louis-Napoléon, en désirassent la dissolution. Le président redoutait dans le pouvoir constituant le censeur incommode et le surveillant de ses actes; les royalistes y voyaient le gardien fidèle du pacte fondamental de la République.
Il n'était pas jusqu'aux républicains avancés qui, se souvenant des rigueurs excessives déployées par l'Assemblée constituante dans la répression de l'insurrection de Juin, ne souhaitassent de la voir se retirer. Mais les plus ardents à la dissolution étaient certainement les partisans de la présidence de Louis Bonaparte et ceux de la monarchie.
On commença par provoquer dans le pays un fort mouvement d'opinion en faveur d'une prompte séparation de l'Assemblée constituante. Des pétitions dans ce sens se couvrirent de signatures dans toutes les parties du pays, et les conseils généraux, où dominaient les passions réactionnaires, réclamèrent, par des vœux multipliés, la dissolution de l'Assemblée, son mandat ayant pris (in par le vote de la Constitution. Ces vœux ne tardèrent pas à avoir un organe puissant au sein môme de l'Assemblée.
Dès le 29 décembre, un avocat de Bordeaux, nommé Râteau, député de la Charente comme M. Dufaure, qui passait pour son inspirateur, avait déposé sur le bureau de l'Assemblée une proposition tendant à la dissolution de l'Assemblée actuelle, à la convocation des collèges électoraux pour le 4 mars 1849, et à la réunion de l'Assemblée législative pour le 19. Jusque-là, aux termes du projet, l'Assemblée constituante devait s'occuper principalement de la loi électorale et d'une loi sur le conseil d'Etat.
Une vaste campagne fut organisée en faveur de la dissolution. Toutes les feuilles dévouées à la légitimité.
La proposition Râteau.
Janvier 1849.
Une brochure de M. Guizot.
Le rapport de M. Grévy.
270 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
à l'orléanisme et à l'Élysee semblaient s'être donné le mot pour agiter l'opinion dans ce sens. Chaque parti croyait faire tourner la dissolution à son profit.
M. Guizot, qui se flattait de reparaître sur la scène à l'ombre d'une réaction protectrice, publia, sous le titre de la Démocratie, une brochure où il s'efforçait de prouver que la société ne pourrait être sauvée que par la restauration du régime de Juillet. Il comptait sur des élections entièrement orléanistes.
M. Thiers et ses amis s'imaginaient trouver dans la nouvelle Assemblée une majorité qui leur permit de gouverner le pays sous le nom de Louis Bonaparte, car ils ne doutaient pas qu'ils ne fussent appelés à être les directeurs suprêmes de celui qu'ils avaient tant contribué à élever au pouvoir. Il leur faudra quelques mois encore pour s'apercevoir que, comme plusieurs des complices inconscients du coup d'Etat de Brumaire, ils avaient été purement et simplement des dupes.
L'Assemblée actuelle et le président de la République ne pouvaient exister simultanément, prétendaient les partisans de la dissolution. La commission chargée d'examiner la proposition Râteau ne fut pas de cet avis. Son rapporteur, M. Grévy, dans un rapport d'une merveilleuse lucidité, s'efforça de prouver, le 9 janvier 4849, qu'il n'y avait rien d'incompatible entre les deux pouvoirs. L'Assemblée constituante ne pouvait se retirer qu'après avoir complètement rempli son mandat, et ce mandat, selon lui, consistait à donner au pays non seulement une constitution républicaine, mais des lois organiques. Il conclut donc au rejet de la proposition Râteau.
La discussion générale sur cette question, si intéressante pour l'avenir de la République, s'ouvrit le 11 janvier.
Parmi les avocats les plus ardents de la dissolution,
je citerai MM. Desèze et de Montalembert. Ce dernier Janvier 1849. se montra d'une ironie cruelle pour la majorité républicaine de l'Assemblée, qui, ainsi qu'il le dit à mots couverts, ne voulait pas s'en aller parce qu'elle était sûre de ne pas être renommée. Pour lui, qui se croyait certain de revenir avec la minorité dont il faisait partie, il prêchait l'abnégation. A l'entendre, le plus beau jour de l'Assemblée constituante serait le jour où, à l'exemple du général Cavaignac, elle déposerait loyalement et noblement le mandat qu'elle avait reçu du peuple français.
M. Pierre Bonaparte, fils de Lucien, élu par la Corse, (îomme son cousin Napoléon, était un fougueux républicain alors ; il défendit très éncrgiquement les droits de l'Assemblée. Il traita d'ingrats ceux qui, oublieux des services rendus par elle, voulaient la renvoyer prématurément; et il déclara que, pour lui, il était prêt à mourir sur sa chaise curule.
M. de Montalembert trouva dans M. Billault un adversaire digne de lui; M. Billault qui depuis... mais alors on croyait à la franchise et à la fermeté de ses opinions républicaines. Il compara à un 15 mai moral le mouvement suscité par les partis monarchistes en faveur de la dissolution, et il adjura l'Assemblée constituante, au nom de sa dignité et pour le salut de la République, de ne point se retirer, avant l'heure, devant des intrigues royalistes. C'était parler en sage, et en véritable homme politique.
Au nom du e-ouvernement, M. Odilon Barrot vint à ^^ gouverue- . meut
son tour signifier son congé à 1 Assemblée. Son rôle appuie la
était fini, prétendait-il ; et il lui reprocha amèrement de proposition.
n'avoir encore fait aucune loi organique depuis deux
mois qu'elle avait proclamé la Constitution. Plus d'une
fois ses paroles acerbes provoquèrent les murmures de
l'Assemblée, On put croire un moment que ce serait le
272 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Janvier 1849. ministère qui serait invité à s'en aller. Il nen fut rien. La proposition Râteau fut prise en considération à la majorité de trois voix. C'était une majorité insignifiante ; mais le résultat n'en était pas moins déplorable. Renvoyée à l'examen d'une nouvelle commission, la question ne devait revenir devant l'Assemblée que le 25 janvier.
Il est évident que, dans une pensée d'entente et de conciliation avec le gouvernement de Louis-Napoléon, l'Assemblée constituante se montrait disposée à toutes sortes de concessions. Le pouvoir exécutif ne la trouvait pas assez docile, et pourtant elle lui résistait rarement.
Ce fut ainsi que, sur sa demande, au commencement de janvier, elle rétablit le travail dans les prisons, en prenant certaines précautions pour qu'il ne nuisit pas trop à l'industrie privée et au travail libre. Peu de jours après, à la voix de M. Léon Faucher, énergiquement soutenu par MM. Baroche et Rouher, elle ajourna, malgré les adjurations de M. Corbon, un projet de loi tendant à l'abolition du délit de coalition qui établissait une inégalité choquante entre les ouvriers et les chefs d'entreprises.
Le gouvernement triompha encore sur d'autres points d'importance réelle. M. de Falloux avait, de sa propre autorité, nommé deux commissions chargées de préparer, l'une une loi sur l'instruction primaire, l'autre une loi sur l'instruction secondaire. Or, c'était là un acte extra-parlementaire des plus graves, une violation formelle des droits de l'Assemblée. Cela impliquait en effet le retrait d'une loi sur l'instruction primaire préparée par M. Carnot, et qu'avait longuement et consciencieusement étudiée une commission qui avait pour président M. Barthélémy Sainl-Hilaire et pour rapporteur M. Jules Simon.
Vivement interpellé sur cet acte inouï, dans la séance
M. de Falloux et la loi d'enseignement.
le sel.
ANNÉE 18i9. CHAPITRE CINQUIÈME. 273
du 4 janvier 1849, M. de Falloux répondit, non sans .Ianvier i849. quelque impertinence, qu'il avait agi ainsi parce que l'Assemblée n'aurait pas le temps de faire la loi d'enseignement, comme si dès lors il préjugeait l'adoption de la proposition Râteau, et il obtint gain de cause. L'Assemblée passa à l'ordre du jour.
Un peu plus tard, M. de Falloux put encore, sans la moindre résistance de la part de l'Assemblée, retirer, au nom du gouvernement, le projet de loi sur l'école d'administration, présenté par son prédécesseur.
Quelques jours auparavant, il est vrai, le ministère L'impôt sur avait eu un léger échec à propos de l'impôt sur le sel. Le gouvernement provisoire, on s'en souvient peut-être, avait aboli cet impôt, reste de notre vieux système fiscal, si lourd aux classes nécessiteuses et si dommageable à l'agriculture. N'est-ce pas chose souverainement inique et ridicule que des denrées mises à profusion par la nature à la disposition de l'homme atteignent, par la faute de celui-ci, un prix exagéré? Cet impôt du sel, si maudit de nos pères, rapportait au Trésor une cinquantaine de millions.
Le gouvernement de Louis-Napoléon, qui avait tant promis, avant de monter au pouvoir, d'exonérer le peuple des lourdes charges dont il était accablé, trouva que cette somme était bonne à garder^ et il demanda le maintien de Timpôt. L'Assemblée prit un terme moyen : elle réduisit l'impôt des deux tiers; ce n'était que juste; on vit là pourtant un acte d'hostilité contre le pouvoir.
Pour remplir le déficit qu'allait causer cette diminu- L'impôt sur les tion de l'impôt sur le sel, le ministre des finances, M. Passy, reprenant un projet d'un de ses prédécesseurs, M. Goudchaux, profita de la discussion du budget pour proposer une contribution de deux pour cent sur les revenus mobiliers, ce qui eût produit environ soixante millions. Cette mesure si juste souleva des
valeurs mobilières.
Janvier 1849.
Politique fluaucière de l'Assemblée constituante.
274 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
tempêtes. Qu'était-ce pourtant que ce droit si minime en comparaison de ce que payaient l'agriculture et la propriété foncière ? Mais l'égoïsme humain est sans pitié. Les intéressés mirent tout en œuvre pour faire avorter le projet.
On allait, s'écriaient-ils, frapper l'industrie au cœur, entraver l'esprit de spéculation, introduire dans les familles une inquisition vexatoire. Le ministre recula devant la coalition des intérêts, et il retira sa proposition. L'Assemblée lui donna une sorte de dédommagement en mettant un droit de cinq pour cent sur le revenu des biens de main-morte, c'est-à-dire des propriétés qui, ne changeant jamais de mains, comme celles des communes, des départements, des hospices et des congrégations religieuses, ne rapportent à l'Etat ni droits de mutation ni droits de succession.
On ne saurait, sans injustice, se montrer sévère pour la politique financière de l'Assemblée constituante. Elle poursuivit un double but : réaliser des économies et mettre le budget en équilibre; ce qui n'était pas facile avec les diminutions de recettes et les dépenses imprévues que les révolutions, même les plus justes, amènent toujours avec elles. Pour arriver à réduire les charges du pays, un ancien député de la gauche sous Louis- Philippe, M. Stourm, alla jusqu'à proposer la suppression de l'armée. Le désarmement de la France était aussi la grande ressource économique indiquée par M. Billault; mais c'était un remède héroïque qui n'était guère admissible, surtout dans l'état d'agitation où se trouvait alors l'Europe. On se contenta de diminuer le budget de la guerre de 76 millions et de réduire l'armée d'une centaine de mille hommes.
L'Assemblée supprima la contribution extraordinaire et impopulaire des 45 centimes ; mais elle créa par là un déficit qu'il fallut combler par des charges nou-
ANNÉE 184!}. CHAPITRE CliNQUIÈME. 275
velles, comme les droits additionnels sur les donations Janvier i849, et successions. Somme toute, le budget de 1849, comparé à celui de 1848, se soldait par une diminution de recettes de 194 millions, compensée par une réduction de dépenses de 178 491 377 francs; ce qui laissait un découvert de 15 millions et demi.
Présenté dans le courant de décembre par M. Trouvé- Chauvel, ce budget avait été renvoyé à l'examen du comité des finances. Mais, le 22 janvier, une proposition, signée de quatre-vingts membres, demanda qu'il fût soumis à une commission spéciale de trente membres, chargée de l'examiner derechef sur des bases nouvelles. Cela semblait une attaque directe à une prérogative essentielle du gouvernement. On se mit d'accord le surlendemain, M. Gent étant venu déclarer, au nom des auteurs de la proposition, qu'il ne s'agissait que d'examiner le budget de 1849 et non de l'établir. La prérogative ministérielle demeurait entière, et, dans ces termes, le ministre des finances ne s'opposa pas à l'adoption de la proposition.
Mais où l'Assemblée constituante poussa jusqu'à la faiblesse, et une faiblesse coupable, sa condescendance pour le pouvoir exécutif, ce fut à propos des accusés du 15 mai.
On était à neuf mois déjà de cette journée funeste, et l'instruction du procès durait encore. La justice, le droit, le bon sens, voulaient que les prévenus ne fussent jugés qu'en vertu des lois existantes au moment de la perpétration du fait. Le ministère, marchant à pieds joints sur les principes les plus sacrés, vint, le 17 janvier, proposer à l'Assemblée de renvoyer les accusés devant la haute cour de justice instituée par la Constitution.
MM. Ledru-Rollin, Crémieux, Jules Favre, Dupont (de Bussac) et Raspail, s'élevèrent en vain, avec une
Les accusés du
15 mai et la haute cour.
Janvier 1849.
Agitation dans Paris.
276 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
éloquence indignée, contre cette prétention monstrueuse de traduire des accusés devant une juridiction qui n'existait pas au moment où avaient été commis les actes qu'on leur reprochait. Les casuistes de la réaction, MM. Dupin et Rouher, s'attachèrent à démontrer qu'il n'y avait point de rétroactivité dans le sens légal du mot. Cet odieux sophisme triompha.
M. Bonjean, député de la Drôme, ancien avocat à la cour de cassation, se montra plus habile en rappelant que, lors de la discussion de la Constitution, un des orateurs de la Montagne — c'est ainsi que, en souvenir de la Convention, on désignait la partie de l'Assemblée où siégeaient les républicains les plus avancés — avait demandé que la haute cour de justice ne pût connaître que des faits postérieurs à la promulgation de l'acte constitutionnel et que son amendement avait été repoussé. L'Assemblée avait donc par là, selon M. Bonjean, préjugé la question. C'était habile, je le répète ; ce n'était peut-être pas rigoureusement juste.
M. Odilon Barrot, qui si souvent, comme avocat, avait soutenu ce principe, à savoir que les lois ne pouvaient avoir d'effet rétroactif, se donna, comme ministre de la justice, un démenti sanglant.
L'Assemblée décida que tous les accusés seraient traduits devant la haute cour nationale établie par la Constitution. On avait peur qu'ils ne fussent acquittés par le jury ordinaire, par des jurés de droit commun ; on les livra donc à un jury d'exception, trié avec soin, pris dans une certaine catégorie de citoyens, et de qui l'on attendait une condamnation certaine.
Cette décision de l'Assemblée souleva dans Paris une émotion extraordinaire. Une protestation parut dans tous les journaux démocratiques, par laquelle on engageait les détenus de Vincennes à récuser cette juridiction exceptionnelle, et les accusés contumaces à ne point
se livrer au jugement des ennemis de la République. Janvier 1849.
Proudhon, dans son journal le Peuple, écrivit le 26 janvier, contre le président de la République, un article dont la violence dépassait toutes les bornes. « Louis Bonaparte, y était-il dit, élu sans titres à la présidence de la République, conspire avec toutes les coteries monarchiques... Traître revêtu de la plus haute fonction de l'Etat... il organise la banqueroute sociale et la misère du peuple. Il a osé défier l'Assemblée en signifiant aux représentants l'ordre de se dissoudre. Eh bien, la Révolution a relevé le gant ; le cartel est accepté, à lundi le combat. Que l'Assemblée ose compter sur ellemême ; qu'elle compte sur le peuple de Paris, et la victoire ne sera pas douteuse. Louis Bonaparte a posé la question de la dissolution de l'Assemblée. A la bonne heure ! lundi prochain l'Assemblée posera à son tour la question de la démission du président. »
Il y avait dans l'air comme un ferment de révolte. Une nouvelle ardeur révolutionnaire semblait s'être emparée des esprils dans les milieux populaires. Les réunions publiques retentissaient d'appels à la sédition. On se méfiait des intentions du pouvoir exécutif, et, il faut bien le dire, tout concourait à justifier les méfiances. Le gouvernement crut devoir prendre d'énergiques mesures de défense.
Le jour même où paraissait l'article incendiaire de Proudhon, le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, qui, avec MM. de Falloux et de Montalembert, avait passé, transfuge de la liberté, dans le parti de l'Elysée, présenta un projet de loi portant interdiction des clubs et de toute réunion publique où seraient agitées des questions politiques, et il réclama la discussion d'urgence.
Conclure' d'un abus à la violation d'un principe et à la suppression d'un droit, c'était aller un peu loin sous
Projet de loi
contre les
clubs.
Rejet lie l'urgence.
Demande de
mise en
accusation des
ministres.
278 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Janvier 1849. un gouvernement républicain. Ce fut l'avis de la commission chargée d'examiner la question d'urgence. Le lendemain, 27 janvier, par la bouche de M. Sénard, qui n'était pourtant pas un énergumène, elle conclut au rejet de l'urgence, et se prononça pour la liberté des réunions publiques. Ces conclusions, vivement combattues par le président du conseil, M. Odilon Barrot, et non moins chaleureusement appuyées par M. Ledru- Rollin, qu'on trouvait toujours au premier rang des défenseurs de la liberté, furent adoptées par 418 voix contre 342. C'était pour le ministère et le gouvernement de Louis-Napoléon un échec sanglant.
Aussitôt après le vote, M. Ledru-RoUin déposa sur le bureau de l'Assemblée une proposition de mise en accusation et de renvoi des ministres devant la haute cour, attendu qu'en présentant la veille un projet de loi sur la suppression des clubs, ils s'étaient rendus coupables d'un acte qui était la violation flagrante des articles 8 et 51 de la Constitution, qui consacraient le droit de réunion.
En même temps, les journaux républicains les plus avancés publiaient une protestation virulente contre la proposition et sommaient l'Assemblée de mettre en accusation les ministres coupables d'avoir attenté à lu Constitution. Parmi les signataires de cette protestation figuraient MM. Madier de Montjau, Ribeyrolles, Ch. Delescluze, Toussenel, Darimon et l'ancien pair de France d'Alton-Shée. Paris ne pouvait manquer de se ressentir de ces agitations parlementaires.
Ce jour-là eut lieu, au Collège de France, une sorte d'émeute d'étudiants. Le cours de M. Lerminier, qui avait repris possession de sa chaire d'histoire des législations comparées, donna lieu à des troubles graves. L'honorable professeur fut accablé d'invectives et d'outrages,
M. Lerminier avait été autrefois un libéral avancé ; puis on l'avait vu, sous le dernier règne, échanger son
Les étudiants et M. Lerminier.
libéralisme contre les faveurs du ministère et une place J.^nviek 1849 de conseiller d'Etat. Il expliquait la modification de ses opinions en disant qu'il avait un esprit progressif et indépendant. Singulière indépendance qui consiste à sacrifier toutes les idées généreuses de sa jeunesse à une question d'intérêt.
Quand Cicéron se fut rallié à César, il déclara, lui aussi, que s'il s'était jeté dans les bras de l'assasin do la République, c'était pour lui donner de bons conseils et servir de sauvegarde à la liberté. Voilà bien l'excuse de tous les apostats.
La jeunesse, que l'ambition n'a pas encore pervertie et qui n'a pas la triste expérience de la vie, ne peut admettre ces capitulations de conscience. Peu satisfaits des explications du maître, un certain nombre d'étudiants, s'érigeant en hauts justiciers, voulurent contraindre M. Lerminier au silence. C'était dépasser leur droit d'un grand pas. Quelques-uns des perturbateurs furent arrêtés ; d'autres se dirigèrent vers la Chambre. Ceux-ci furent reçus à l'entrée donnant en face du pont de la Concorde par plusieurs représentants de la gauche, parmi lesquels se trouvait Martin Bernard, qui les engagea à la modération et leur promit de remettre au président de l'Assemblée une protestation qu'ils apportaient contre la réintégration de M. Lerminier dans sa chaire de professeur.
Cette journée se compliqua de certains actes d'insu- Mesure à bordination dans la garde mobile, dont on n'a pas oublié ^ égard de i. les services rendus à la cause de l'ordre pendant Fin- mobile. surrection de Juin. Un arrêté du président de la République venait de réduire à douze les vingt-cinq bataillons de cette garde. Quelques meneurs de la démagogie profitèrent du mécontentement excité par cette mesure au milieu des jeunes gens dont elle se composait pour les appeler à la révolte.
L'ancien lieutenant Aiadenize.
280 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849
janmek 1849. Informé de ce fait, le général Changarnier manda aussitôt à l'état-major tous les chefs de bataillon de la garde mobile. L'un d'eux, ayant répondu à ses exhortations par des paroles injurieuses et menaçantes, fut arrêté séance tenante et conduit à l'Abbaye. C'était l'ancien lieutenant Aiadenize, qui s'était montré jadis l'un des plus fervents partisans de Louis Bonaparte, et que l'on a vu figurer avec lui dans la conspiration de Boulogne.
Quatre autres officiers de la garde mobile durent être également mis aux arrêts, et quelques mutins, en rentrant à la caserne, firent entendre le cri de Vive la République démocratique et sociale ! Aussi les malveillants se plaisaient-ils à répandre le bruit qu'en cas de soulèvement, l'insurrection trouverait cette fois un concours puissant dans la garde mobile.
Mais personne, si ce n'est peut-être quelques vétérans des combats de la rue, ne songeait à un soulèvement, bien que des bruits persistants de coup d'Etat ne cessassent d'être mis en circulation.
Le gouvernement crut-il sérieusement à un complot ? Il le donna certainement à penser par les préparatifs formidables qu'on lui vit faire contre une émeute problématique. Les menaces hyperboliques du citoyen Proudhon, dont la plume irritable déchirait aussi bien les plus énergiques et les plus purs défenseurs de la démocratie que ses ennemis les plus ardents, n'étaient peut-être pas suffisantes pour justifier le déploiement inusité de forces militaires auquel on allait assister.
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que, pour ses débuts, le gouvernement montra en ces circonstances une grande fermeté. A l'article violent et acrimonieux du citoyen Proudhon, il répondit par une demande de poursuites, que l'Assemblée s'empressa d'autoriser, et qui ne devaient pas tarder à être suivies d'une condamnation sévère.
Poursuites contre le citoyen Proudhon.
ANNÉE 18i9. CHAPITRE CINQUIÈME. 281
Cette lutte sourde entre le gouvernement naissant de Janvier 1849. Louis-Napoléon et une partie de l'Assemblée constituante, les attaques réitérées des journaux socialistes contre le nouveau président, ne pouvaient manquer de semer l'inquiétude dans le monde des affaires. Mais, sauf cette grande agitation dans les esprits, que des bruits de coup d'Etat d'une part, et des menaces de soulèvement de l'autre, tenaient toujours en éveil, Paris et la France étaient, matériellement, aussi tranquilles que possible. A peine si l'on s'était aperçu du mouvement qu'avait occasionné parmi les étudiants la réouverture du cours de M. Lerminier. La fermentation produite au milieu de la garde mobile par le décret qui réduisait de moitié le nombre de ses bataillons et mettait à pied une partie de ses officiers n'émut pas davantage la ville.
Paris ne fut donc pas médiocrement étonné quand, le Le 29 janvier. 29 janvier, vers sept heures du matin, il fut réveillé par le bruit du rappel. A midi les rues, les boulevards, les Champs-Elysées étaient inondés de troupes. Aux abords de l'Assemblée stationnaient de grosses masses d'infanterie et de cavalerie.
Qu'était-il donc arrivé? Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, dans une proclamation aux habitants de la capitale, s'exprimait en ces termes :
« ... La République n'a pas de plus ferme appui que ceux qui cherchent à la préserver des excès révolutionnaires... La Constitution, M. le président de la République a juré de la respecter et de la faire respecter, il tiendra son serment...
« C'est la République, c'est la société elle-même, ce sont les bases éternelles du pouvoir que les perturbateurs mettent en question. La victoire de l'ordre doit être décisive et irrévocable. Que chacun fasse son devoir, le gouvernement ne manquera pas au sien. »
282 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849,
Janvier 1849. C'était là une véritable excitation à la guerre civile, une manœuvre destinée à intimider la population, à légitimer quelque acte de violence de la part du pouvoir. Vainement, pour donner le change aux esprits, le Moniteur annonça-t-il officiellement, quelques jours après, que la conspiration embrassait Paris et les départements ; que des troubles avaient éclaté à Strasbourg, à Dijon et dans plusieurs villes du Midi ; il n'y eut trace de complot que dans l'imagination des ministres. Le président de l'Assemblée, M. Armand Marrast, ne connut les mesures prises par le gouvernement, soi-disant pour défendre la République, qu'en apercevant les troupes massées sous ses fenêtres.
C'était le jour où l'on devait statuer sur la proposition Râteau. Quelques personnes virent dans ce déploiement inusité de forces l'intention évidente du gouvernement d'exercer une pression sur le vote de l'Assemblée. D'autres crurent à un essai de coup d'Etat. Et en efl'et, vers deux heures, tandis que les Champs-Elysées, la place de la Concorde et les boulevards étaient hérissés de canons et de baïonnettes, le président de la République sortait, en grand uniforme, du palais de l'Elysée, et, à la tête d'un nombreux état-major, il parcourait à cheval toute la ligne des boulevards jusqu'à la rue de la Paix. Quelques cris de Vive l empereur l éclatèrent bien sur son passage; mais ce furent des cris isolés, que couvrirent largement les cris formidables et mille fois répétés de Vive la Républiqiip ! Vive la Constitution! Le temps n'était pas venu encore; M. Louis Bonaparte le comprit, et il rentra assez piteusement à l'Elysée.
Or, si l'on considère que, quelques années plus tard, celui qui fut Napoléon III, parlant des diverses occasions qui s'offrirent à lui de renverser la Constitution et de changer la forme du gouvernement, cita le 29 jan-
M. Armand Marrast et le
général Changarnier.
vier 1849, on peut en conclure que cette journée fut un Janvier 1849. coup d'Etat manqué.
L'investissement de l'Assemblée par des troupes considérables, sans que son président eût même été averti, était un véritable outrage aux représentants de la nation. Le bureau, réuni d'urgence, manda immédiatement le général Changarnier pour avoir des explications. Au lieu de se rendre à cet appel, le général se contenta de répondre qu'il était retenu par son service auprès du président de la République, et que, d'ailleurs, les troupes n'étaient sorties que pour combattre l'insurrection.
M. Changarnier se moquait de l'Assemblée, dont il était membre pourtant. Il écrivit au général Forey, à qui M. Armand Marrast, se fondant sur le décret du 11 mai 1848, qui autorisait le président de l'Assemblée à requérir la force armée, avait demandé deux bataillons pour renforcer la garde chargée de la défense de l'Assemblée, une lettre soldatesque où, en termes de caserne, il se moquait du président de l'Assemblée : « Si cet affreux drôle vous renouvelle sa proposition, pirouettez sur vos talons et tournez-lui le dos. »
Cet affreux drôle, c'était le président de l'Assemblée constituante. Et voilà comment cet officier vaniteux et vantard, qu'on appelait le général Changarnier, entendait le respect de la légalité.
Sa réponse n'était pas faite pour calmer les inquiétudes du bureau. M. E^mile Péan, l'un des secrétaires, proposa de mander le général à la barre, et d'investir le général Lamoricière du commandement d'une armée de cinquante mille hommes pour garder l'Assemblée. Cette proposition fut jugée trop radicale; on se contenta de confier au général Lebreton le soin de défendre le palais législatif.
Quant à M. Armand Marrast, dont la colère avait été vive, au premier moment, à l'aspect des bataillons
Janvier 1849.
Discussion
(le la
proposition
Râteau.
Les conclusions de M. Grévy repoussées.
284 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
répandus autour de l'Assemblée, il se radoucit tout à coup sur quelques explications verbales que MM. Odilon Barrot et Boulay (de la Meurthe) vinrent lui fournir dans son cabinet.
L'Assemblée constituante n'obtint donc pas la satisfaction à laquelle elle avait droit. Son président et elle, il faut le dire, montrèrent dans cette circonstance une déplorable faiblesse. Si la proposition de M. Emile Péan eût été adoptée, les ministres se seraient vus dans l'obligation de se retirer, le général Changarnier aurait été contraint de résigner le double commandement dont il était revêtu, et M. Louis Bonaparte, dûment averti, se serait peut-être arrêté dans la voie des coups d'État où il paraissait vouloir se jeter tête baissée.
Cependant la question relative à la dissolution de l'Assemblée, cause, en grande partie, des mesures prises par le gouvernement, était revenue, le 25 janvier, devant l'Assemblée. M. Grévy, chargé de nouveau de présenter le rapport sur cette proposition, avait persisté dans ses précédentes conclusions, et rappelé le souvenir de la première Constituante qui, sommée, elle aussi, de se retirer avant d'avoir accompli son mandat, était restée ferme à son poste jusqu'au jour où elle avait achevé les travaux glorieux qui ont assuré à sa mémoire une durée immortelle.
La discussion de ce rapport avait été remise au 29 janvier. On vient de voir au milieu de quel formidable appareil militaire elle s'ouvrit. Aussi M.Jules Favre, qui prit le premier la parole pour répondre aux arguments invoqués par le président du conseil, M. Odilon Barrot, en faveur de la dissolution, se plaignit-il amèrement de la pression exercée sur l'Assemblée.
D'aveugles et imprudents républicains, comme MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Pagnerre, appuyèrent la proposition Râteau, à laquelle M. de Lamartine prêta
également le secours de sa parole enflammée. L'Assem- Janvier 1849. blée se borna, ce soir-là, à repousser, par 416 voix contre 40.3, les conclusions du rapport de M. Grévy, tendant au rejet de toutes les propositions de dissolution, et elle remit à quelques jours son vote sur le terme quelle entendait assigner à son mandat. Ainsi il s'en fallut de onze voix seulement que la proposition Râteau, malgré tous les efforts du gouvernement en sa faveur, ne fût définitivement enterrée.
On n'aperçut rien des tentatives insurrectionnelles si bruyamment annoncées par le ministère. Peut-être, comme le prétendirent alors les journaux officieux, n'osèrent-elles pas se produire en présence des redoutables dispositions prises par le général Changarnier. Toujours est-il que, le soir même de cette journée, tout était rentré dans l'ordre accoutumé, et, le lendemain, si ce n'est dans l'Assemblée, il ne restait aucune trace des préoccupations de la veille.
Une demande d'enquête provoquée par les procédés sommaires du général Changarnier et par l'arrestation de M. d'Alton-Shée et de M. Forestier, colonel de la 6" légion, qui avait révoqué en doute la sincérité des intentions de son commandant en chef, fut accueillie avec la plus parfaite indifïérence, malgré l'insistance de MM. Edgar Quinet et Guinard, lesquels se portèrent garants du patriotisme ardent de leur collègue de la 6' légion.
Vainement aussi, dans la séance du 1" février, réclama-t-on la suppression du traitement accordé au général Changarnier, commandant supérieur de la garde nationale, devenu à bon droit suspect à tous les véritables républicains. Les ministres se croyaient sûrs de la majorité. M. Ledru-Rollin n'avait pu obtenir le renvoi, au bureau, de sa proposition de mise en accusation du ministère, et, le 7 février, M. Baze, au nom du comité de justice, conclut au rejet de cette proposition, dans
sition Perrée.
286 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, a-jnée 1849
Février 1849. un rapport OÙ il rendit complaisamment hommage « au.x: hommes courageux et loyaux » dont se composait le ministère.
La propo- Cependant, le même jour, le gouvernement se trouva
mis en échec sur une proposition de M. Perrée, directeur du Siècle, venant à la suite d'un rapport de M. Woirhaye, député de la Moselle, qui concluait au rejet de l'enquête réclamée quelques jours auparavant sur la journée du 29 janvier. Cette proposition était ainsi conçue : « L'Assemblée déclare que les tendances du ministère lui paraissent créer des dangers à la République, néanmoins elle passe à l'ordre du jour. » Les députés ministériels répondirent à cette proposition par une demande d'ordre du jour pur et simple, lequel fut repoussé par 407 voix contre 387. Le ministère était battu par une majorité de vingt voix.
C'était là un vote grave dans les circonstances actuelles; car, d'après les usages parlementaires, il semblait une mise en demeure au cabinet d'avoir à se retirer. Mais, d'avance, le gouvernement était résolu à ne pas se rendre au sentiment de l'Assemblée.
effet, le lendemain, 4 février, on lisait dans le Moniteur : « Les ministres se sont réunis à l'Elysée à l'issue de la séance ; il a été décidé qu'ils resteraient à* leur poste et persévéreraient dans la mission qui leur a été confiée, »
L'Assemblée courba la tête sous ce défi dans la séance du 5 février, et, au lieu de voter la proposition de M. Perrée, elle accepta un ordre du jour de conciliation proposé par le général Oudiiiot, et qui semblait devoir ramener la bonne harmonie entre elle et le gouvernement.
Ce fut également pour complaire au gouvernement qu'elle se décida à voter la proposition Râteau, mitigée par un amendement de M, Lanjuinais. La proposition
revenait à l'ordre du jour de la séance du 6 février, février i849.
M. Félix Pyat, député du Cher, posa la question sur son véritable terrain, et il le fit avec une éloquence incisive et un rare bonheur d'expression.
Écrivain d'un grand mérite, polémiste fougueux, esprit Les ironies de net et clair, dévoué dès longtemps à la République et
à la démocratie, M. Félix Pyat ne comprenait pas bien pourquoi la réaction s'acharnait contre une Assemblée qui, en définitive, l'avait si bien servie.
« Oui, s'écria-t-il, cette Assemblée qui a si bien mérité du pays, qui lui a donné tant de gages de son esprit de sagesse et de modération, qui a tant fait, comme dit M. Barrot, pour l'ordre et pour la société, qui a fait depuis huit mois les lois de l'état de siège, de la transportation, du cautionnement, des attroupements, la lois des clubs... qui a fourni, vous le savez, amplement au pouvoir toutes les lois dont il a besoin pour vaincre l'anarchie ; cette Assemblée qui a livré au principe d'autorité la liberté de la presse, la liberté individuelle; cette Assemblée qui a poussé le dévouement jusqu'à exclure de la République tous les républicains, l'abnégation jusqu'à leur préférer les satisfaits de la veille, devenus les affamés du lendemain, la complaisance jusqu'à recevoir les ministres posthumes de Louis- Philippe avec les revenants du Sonderhund et de la légitimité, eh bien, cette Assemblée n'a pas encore satisfait la coatre-révolution ! »
Dans cette satire implacable et sanglante, un peu exagérée peut-être, il y avait beaucoup de vrai.
Entraînée par M. Dufaure, l'Assemblée ne s'en résolut pas moins à voter un amendement de M. Lanjuinais, qui n'était que la proposition Râteau mitigée. Elle le vota, non sans une sorte d'hésitation et de terreur, comme si elle avait le pressentiment de la faute immense qu'elle commettait. Elle écarta seulement la date certaine, pri-
Pyat.
L'amendement Lanjuinais.
Février 1849.
Les provocations du gouvernement.
Les bravades
du maréchal Bugcaud.
288 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
mitivement fixée, croyant sauvegarder ainsi son amourpropre.
Elle décida donc, dans sa séance du 44 février 4849, qu'elle ferait, avant de se séparer, la loi organique sur le conseil d'Etat, la loi sur la responsabilité ministérielle, la loi électorale, et que les élections auraient lieu immédiatement après la confection des listes formées aux termes de cette loi. Ce n'en était pas moins un suicide. Elle espérait, à ce prix, rétablir la bonne harmonie entre elle et les ministres.
Mais comment la paix et la concorde pouvaient-elles régner sincèrement entre cette Assemblée républicaine et un gouvernement qui se faisait un jeu d'insulter chaque jour aux institutions de la République, et dont les actes et les paroles étaient d'incessantes provocations à la démocratie ?
Chef d'un gouvernement essentiellement civil, le président de la République mettait une sorte d'affectation à se mettre en rapports constants avec l'armée. Passait-il une revue, il ne manquait pas d'en profiter pour exciter les soldats à remplir, à un moment donné, un rôle de prétoriens. C'est ainsi qu'à la suite d'une revue passée au Champ-de-Mars, le 49 février, il écrivait au général Changarnier, son fidèle complice alors :
« Si à l'intérieur les anarchistes relevaient leur drapeau, ils seraient bientôt réduits à l'impuissance par cette armée toujours fidèle à l'honneur et au devoir. »
Les anarchistes, c'étaient les patriotes décidés à défendre la République et la Constitution. M. Louis Bonaparte donnait ainsi le ton aux fonctionnaires civils et militaires qu'il choisissait soigneusement parmi les hommes les plus hostiles aux principes républicains.
Le maréchal Bugeaud, en se rendant à Lyon pour y prendre le commandement de l'armée des Alpes, s'était arrêté un instant à Bourges, et il y avait prononcé un dis-
a:s.née 1849. CHAPITRE CINQUIÈME. 289
cours où il s'était permis de dire : « J'aurai toujours les FÉvniEn 1840. yeux fixés sur Paris. » Cette bravade insolente n'avait pas été relevée à la tribune de l'Assemblée. Mais à Lyon, nouveau discours, où les préoccupations du maréchal semblaient s'attacher surtout à la question politique. Il entretenait bien ses soldats de la gloire qui leur était réservée si la guerre venait à éclater avec l'étranger, « mais, ajoutait-il. cette perspective n'est pas la seule que doive envisager l'armée des Alpes. La situation du pays lui impose à l'intérieur des devoirs impérieux, sacrés, qu'elle a déjà su et qu'elle saura remplir encore. Cette tâche n'est pas moins glorieuse que l'autre. Les grandes armées semblent avoir aujourd'hui cette mission en Europe. »
C'était là une allusion malheureuse aux exploits liberticides de Windischgrœtz en Autriche. Ainsi, selon ce maréchal de France dégénéré, la mission des armées françaises ne devait plus être tant de défendre la patrie contre l'invasiofl étrangère que de comprimer dans son sein les bouillonnements de la liberté, et, pour tout dire, de tuer la République. 0 Kléber, Moreau, Hoche, Marceau, n'avez- vous pas tressailli dans vos tombes en entendant ce blasphème sortir delà bouche d'un soldat!
Ces paroles retentirent douloureusement au cœur de l'Assemblée nationale. Vivement interpellé à ce sujet, dans la séance du 42 février, par MM. Coralli, Emmanuel Arago et Saint-Gaudens, le président du conseil répondit qu'il ne trouvait rien de blâmable dans le discours du maréchal, et la majorité, à laquelle MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Jules Simon et quelques autres républicains, prêtèrent l'appui de leurs votes, lui donna raison. C'était comme un encouragement au pouvoir à persévérer dans les voies de la réaction.
Tout semblait concourir à entretenir dans le pays une ^^^ assassins fermentation funeste. Le conseil de guerre venait de de Bréa.
Proudhou
et la Banque
du peuple.
!290 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 184î).
Février 1849. condamner à mort cinq des individus arrêtés comme auteurs de l'assassinat du général de Bréa, parmi lesquels le nommé Lahr, convaincu d'avoir été un agent bonapartiste. Cinq autres furent condamnés aux travaux forcés ou à la détention. Quelques-uns d'entre eux poussèrent le cri de Vive la République sociale! et certains énergumènes ne craignirent pas de les transformer en martyrs, comme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre un abominable assassinat et la noble cause de la République.
Vers le même temps, Proudhon occupait l'attention publique par une excentricité nouvelle. Après avoir déversé sur ses confrères en socialisme tout c.e que son âme contenait de fiel, d'amertume et de haine, il songea à fonder une entreprise qui devait renverser les vieilles assises de la société; cette entreprise, c'était la Banque du peuple, dont j'ai déjà dit un mot, et où il substituait le papier de crédit au capital numéraire. « Je fonde, écrivit-il lui-même, une entreprise qui n'eut jamais d'égale, qu'aucune n'égalera jamais. Je veux changer la base de la société, déplacer l'axe de la civilisation... » Il croyait son heure arrivée, mais il sentait qu'il jouait le tout pour le tout.
« Ceci est mon testament de mort, écrivait-il encore. A celui-là seul qui pourrait mentir en mourant, je permets d'en soupçonner la réalité. Si je me suis trompé, la raison publique aura bientôt fait justice de mes théories ; il ne me restera qu'à disparaître de l'arène révolutionnaire, après avoir demandé pardon à la société et à mes frères du trouble que j'aurai jeté dans leurs âmes, et dont je suis, après tout, la première victime. »
Proudhon était un homme honnête et sincère, je le crois; c'était un écrivain puissant, un pamphlétaire hors ligne, mais, sur bien des points, c'était un inconscient. On a fort vanté sa logique; oui, sa logique dans le faux
et dans l'absurde ! Jamais je n'ai vu de publiciste, se Février 1849. piquant de quelque science, plus ignorant en histoire, et cette ignorance lui a fait commettre les plus grosses bévues qu'on puisse imaginer. Ajoutez à cela une vanité qui n'avait pas de bornes. L'entreprise échoua, il faut bien le dire, sous la risée publique, et Proudhon, qui avait appelé sur lui, pour le cas où il recevrait le démenti delà raison générale, « le mépris des honnêtes gens et la malédiction du genre humain », n'en continua que de plus belle son système de guerre à la société et de démolition des plus grandes réputations patriotiques. La part du mal qu'il a causé l'emporte certainement de beaucoup sur celle du bien qu'il a pu faire. Par ses sophismes, par ses dénigrements systématiques, par cette sorte d'épouvante qu'il se plaisait à jeter au cœur des classes moyennes, par les semences de haine qu'il répandait gaiement sur sa route, il a causé aux idées de réforme et de progrès un préjudice que les sincères amis de la démocratie ne lui pardonneront jamais.
On touchait à l'anniversaire de la révolution de Février. Il avait été décidé que, ce jour-là, un service funèbre serait célébré en l'honneur des citoyens morts pour la liberté, et que des secours seraient distribués aux indigents. Quant à la fête commémorative de la fondation de la République, elle avait été fixée au
Le 24 février, le président de la République et l'Assemblée nationale se rendirent à l'église de la Madeleine, dont l'intérieur était tout tendu de tentures noires, constellées de larmes d'argent.
L'archevêque de Paris officia, et l'on vit M. Louis Bonaparte s'agenouiller à côté de M. Armand Marrast, pour prier en l'honneur des morts qui, de leur sang, lui avaient ouvert les portes de la patrie. Ils ne se doutaient guère, ces morts glorieux, qu'ils avaient frayé en
L'anniversaire
de la
révolution de
Février.
292 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
FÉVRIER 1849. même temps à un ambitieux insatiable le cbemin du pouvoir suprême.
Les manifestations populaires avaient été sévèrement interdites. Le peuple écouta les sages conseils de la presse républicaine, et ne bougea pas.
Il y eut seulement un immense banquet démocratique, auquel assistèrent la plupart des représentants de la Montagne. Là, socialistes et républicains se donnèrent la main, et l'on parla du lendemain, plutôt que de la veille. Qu'y avait-il à fêter, en effet, sinon l'espérance?
Des promesses de Février, que restait-il? La réaction triomphante s'imposait d'un bout de la France à l'autre. Malgré tout, le nom de la République existait toujours, on n'avait pas encore osé toucher au suffrage universel, et la peine de mort en matière politique demeurait abolie. C'étaient trois conquêtes précieuses qui suffiraient, à elles seules, pour rendre impérissable la date du 24 Février. Aussi allons-nous voir les républicains mettre à les défendre un courage que ne couronnera pas toujours le succès, mais qui honorera éternellement leur mémoire.
La contre-révolution, latente encore à l'intérieur, allait s'afficher au dehors avec une audace inouïe. Le procès de Mais, avant d'aborder un des plus tristes épisodes de l'histoire de la seconde République, où l'on vit l'intrigue et l'abus de pouvoir faire dégénérer en attentat contre la liberté d'un peuple une expédition destinée à protéger seulement la sécurité du Saint-Père, il faut rendre compte du procès qui, au lendemain de l'anniversaire de la révolution de Février, s'ouvrit devant la haute cour de Bourges, livrant aux vengeances de la réaction quelques-uns des principaux acteurs de cette révolution ; procès lamentable qui, durant tout le mois de mars, allait tenir la France attentive au milieu des incidents de toute nature dont il devait être rempli.
Bourges.
A.NNÉE 18i0. CHAPITRE CINQUIÈME. 293
On se rappelle le vote par lequel l'Assemblée consti- Mahs isîo. tuante avait renvoyé les accusés du 15 mai devant une juridiction extraordinaire n'existant pas encore à l'époque où s'étaient passés les faits qui leur étaient imputés. Du fond de sa prison, Barbes éleva sa voix honnête contre une pareille décision; non pour lui, car devant la haute cour de Bourges, comme ailleurs, il entendait bien protester, disait-il, « contre le verdict de vengeance d'un parti, en appelant de l'arrôt de proscription qui l'attendait à la justice du peuple qui avait cassé bien d'autres arrêts, » mais à cause du tort qu'elle faisait à ceux de ses coaccusés qui avaient toute certitude d'être acquittés par le jury ordinaire.
M. Louis Blanc, que l'Assemblée, par une horrible injustice, avait, en se déjugeant, livré aux basses fureurs de la réaction, avait écrit de Londres, où il s'était réfugié, que le jour des débats venu, il se présenterait devant le jury. La détermination de l'Assemblée lui rendait sa parole.
«... Je ne me suis pas engagé, au mois d'août, à comparaître devant un tribunal institué seulement au mois de novembre, écrivait-il, le 3 mars 1849.
« Je ne me suis pas engagé, au mois d'août, à comparaître devant une juridiction exceptionnelle, créée trois mois après, par les mêmes hommes qui m'avaient proscrit, et en vue d'une condamnation désirée, au mépris d'un principe d'éternelle justice, celui de la non-rétroactivité.
« La décision par laquelle l'Assemblée m'a livré, en se déjugeant, et l'acte d'accusation qui ne contient pas une seule charge précise, disent assez que l'évidence n'est rien là où les passions politiques sont tout.
« Plus que jamais Paris est abandonné à l'empire de la force; on y épuise le scandale des arrestations arbitraires; la contre-révolution y est dominante et furieuse.
294 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Mars 1849. « En de telles circonstances, placé sous le coup de la plus honteuse iniquité qui fut jamais, je me réserve le droit de décider si, pour servir ma cause, je n'ai rien de mieux à faire que de me jeter aux mains de ses ennemis. Je reste maître de ma résolution.
« Le jour ne peut être éloigné où les haines de parti céderont la parole à la vérité. Je proteste et j'attends... »
M. Caussidière expliqua également, par une lettre très digne, les motifs qui lui faisaient un devoir de ne pas comparaître devant une justice exceptionnelle.
MM. Louis Blanc et Caussidière eurent raison. Ils fussent venus se livrer non à des juges, mais à des ennemis, et à des ennemis implacables. Les débats de la haute cour de Bourges ne devaient être, comme ceux de toutes les juridictions exceptionnelles, d'ailleurs, qu'une indigne parodie de la justice. La lettre de M. Louis Blanc était du 3 mars; quatre jours après commença devant ce tribunal d'exception, institué six mois après l'attentat qu'il avait à juger, le procès des accusés du 15 mai.
M. Bérenger (de la Drôme) présidait la haute cour de Bourges. Or, voici comment, dans son admirable livre de la Justice criminelle en France, ce magistrat jugeait autrefois les tribunaux d'exception :
« Sous quelque couleur qu'on les représente, quelque nom qu'on leur donne, sous quelque prétexte qu'on les institue, on doit les regarder comme des tribunaux de sang... La seule doctrine d'un tribunal d'exception est d'accomplir l'objet pour lequel il a été institué. N'attendez de lui ni pitié ni humanité, ni sentiment de justice. Tout homme assez lâche pour accepter une mission qui le met dans le cas de punir des actions qui ne sont réputées crimes que parce qu'elles déplaisent à un despote ou à une faction, l'ait le sacrifice de son honneur, et dès lors il est acquis à l'injustice... »
Néanmoins, en souvenir sans doute des lignes qu'on vient de lire, M. Bérenger présida avec une grande impartialité, et sa modération contrasta heureusement avec la passion qu'apporta dans les débats le procureur général Baroche, chargé d'occuper le siège du ministère public.
M. Baroche, on s'en souvient, avait été de ceux qui, avant la révolution de Février, avaient signé la demande de mise en accusation des ministres de Louis-Philippe; plus tard, en sollicitant les suffrages des électeurs, il s'était vanté, dans une circulaire ardemment républicaine, d'avoir devancé la justice du peuple; enfin il avait été président d'un club démocratique au Palais-Royal; M. Baroche avait donc beaucoup à se faire pardonner de la réaction.
Les accusés étaient au nombre de vingt. C'étaient MM. Barbes, LouisBlanc, Albert, Blanqui, Flotte, Sobrier, Seigneuret, Houneau, qui depuis s'est fait connaître dans les lettres sous le pseudonyme de Georges Bell, Hubert, Raspail, Laviron, Quentin, Degré, Chancel, Larger, Borme, Thomas, de Courtais, Caussidière et Vilain. Six d'entre eux, MM. Louis Blanc, Caussidière, Seigneuret, Houneau, Laviron et Hubert étaient absents. Ce dernier, dont la conduite, pendant les événements du 15 mai', avait été si équivoque, avait disparu, après avoir été arrêté et relâché.
De graves incidents, qu'il serait trop long de relater ici, signalèrent le cours de ce procès; je me contenterai d'en indiquer rapidement les phases principales.
M. Raspail, dans des conclusions d'une logique serrée, irréfutable, déclina la compétence de la haute cour. Son avocat, M" Lévy, en soutenant ses conclusions, ne put s'empôcher de dire : « Pourquoi n'a-t-on pas attendu le retour de la monarchie? Nous n'aurions pas aujourd'hui la douleur de voir traîner devant les juges, comme ayant
Mars 1849.
Le procureur général Baroche.
Mars 1849.
Une pi'otesta-
tion
de Flocon.
Incident
Barbès-Blan-
qui.
voulu renverser la République, des hommes dont tout est, aux yeux de certaines gens,
de l'avoir
le crime fondée. »
Blanqui déclina également la compétence de la haute cour dans des considérations fort remarquables. Mais ce fut peine perdue. La haute cour, par des arguties de palais indignes de magistrats sérieux, s'efforça de prouver que le principe de non-rétroactivité n'avait pas été violé à l'égard des accusés, et elle se déclara compétente.
Parmi les incidents qui marquèrent les débats, il en est un que l'histoire ne doit pas omettre. Le Mo?îiteur, dans une seconde version arrancjée des événements du 45 mai, avait raconté qu'au moment où Barbes venait de réclamer l'impôt d'un milliard sur les riches, plusieurs membres des clubs s'étaient écrié : « Non, Barbes, ce n'est pas cela ! deux heures de pillage ! »
M. Flocon, ancien membre du gouvernement provisoire, assigné comme témoin, protesta avec indignation contre cette version.
« J'affirme, dit-il, que cette phrase n'a pas été prononcée, et que, si elle l'eût été, celui qui l'aurait prononcée en eût été puni à l'instant même ; non par les représentants qui n'en avaient pas le droit, mais par le peuple, juge souverain et vengeur de son honneur. Ce que je dis ici, c'est le cri de ma conscience; je ne crains pas d'être démenti. Il n'est personne qui puisse associer l'idée de pillage au nom de Barbes. »
Ces paroles généreuses, expression sincère de la vérité, furent accueillies dans l'auditoire par des marques de vive satisfaction.
Un autre incident, plus lamentable celui-là, attrista singulièrement et passionna la fin des débats. Le procureur général Baroche, dans son réquisitoire, avait fait indirectement allusion à l'accusation qui planait sur
Blanqui d'avoir, dans les dernières années du règne de Mars 1849. Louis-Philippe, adressé un rapport au gouvernement sur le parti républicain, et obtenu par cette complaisance sa mise en liberté. M. Blanqui se récria avec indignation contre la lettre infâme que lui avait attribuée M. Dufaure, et qui avait été insérée par M. Taschereau dans la Revue rétrospective.
Cette protestation amena Barbes à déclarer que la lettre n'avait pu être écrite que par celui auquel elle avait été imputée. Alors l'accusé Flotte, s'adressant à iîarbès : « Vous vous êtes déshonoré aujourd'hui. — Je te dirai à toi, reprit Barbes, que tu n'es que le séide d'un individu, et tu te crois républicain. » Et se tournant vers Blanqui, la main tendue : <( On a plaidé pendant un mois pour avoir sa liberté; qu'on plaide maintenant une dernière heure pour sauver son honneur. »
Cette scène affligeante n'a pas été, comme on l'a dit, une démonstration des jalousies profondes, des haines et des divisions qui existent dans le parti républicain; ces haines, ces divisions, ces jalousies profondes existent aussi bien dans le parti royaliste; mais elle a prouvé à quel point le parti républicain est jaloux de son honneur. Il était toiit naturel qu'un homme chevaleresque comme Barbes se montrât plus susceptible qu'un autre. Et, il faut bien le dire, vingt ans plus tard, malgré tes dénégations violentes de Blanqui, il est mort avec cette conviction que son ancien compagnon d'armes de l'insurrection du 12 mai 1839 était l'auteur des révélations sur les sociétés secrètes et sur cette journée.
La plupart des dépositions des témoins furent favorables aux prévenus. Celle de M. Ledru-Rollin fut particulièrement noble et touchante. A l'égard de MM. Caussidière et Louis Blanc, il s'exprima en ces termes :
« Quand le procureur général, après le 15 mai, a demandé l'autorisation de poursuivre ces deux représen-
Mars 1849.
Le verdict
de la haute cour.
298 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
tants, j'examinai le dossier en jurisconsulte, et, n'y trouvant aucune charge, je demandai dans la commission executive la destitution du procureur général, qui menaçait de donner sa démission; elle fut prononcée, et, le lendemain, le Moniteur publia qu'il avait donné sa démission. Après le 24 juin, je ne crois pas que les faits du 15 mai aient pu être ravivés, et j'ai combattu la demande en autorisation de poursuites. »
Somme toute, des débats de ce procès fameux, qui se prolongèrent jusqu'au 2 avril, il résulta que l'événement du lo mai n'avait été, selon la propre expression de M. de Lamartine, qu'un attentat d'occasion, nullement prémédité, et que personne, dans l'origine, ne songeait à dissoudre l'Assemblée constituante. Et c'est là l'absolue vérité. Ce qui n'empêcha pas la haute cour et le haut jury de se montrer, à l'égard de la plupart des accusés, d'une sévérité implacable.
Six des accusés, Degré, Thomas, Larger, de Courtais, Vilain et Borme, qui passa généralement pour un mouchard, furent déclarés non coupables et acquittés.
Barbes et Albert furent condamnés à la déportation ; Blanqui à dix ans de réclusion ; Sobrier à sept années de la même peine ; Raspail à six années, Flotte et Quentin à cinq années de la même peine.
La cour, statuant ensuite sur les absents, condamna MM. Louis Blanc, Seigneuret, Ilouneau, Caussidière, Chancel et Laviron à la déportation, et ordonna que leurs biens seraient considérés comme biens d'absents. Cela en plein xix'' siècle !
Hubert, qui, avec l'accusé Borme, paraît avoir joué dans la journée du 15 mai le rôle d'agent provocateur, était venu se constituer prisonnier au dernier moment, soi-disant pour se laver des calomnies dont il était l'objet. Condamné, six mois après, à la déportation par la haute cour de Versailles, il fut gracié dans les premiers
jours de l'Empire, et vécut fastueusement jusqu'en 1865, Mabs 1849.
époque où il mourut tout à coup, profondément méprisé
de ses anciens amis politiques.
Pendant crue la haute cour de Boursres jugeait les ^^ '*^i . . . électorale,
accusés du 15 mai, l'Assemblée constituante faisait en
quelque sorte son testament de mort en votant la loi
électorale. Commencée dans le courant de février, la
discussion de cette loi importante dura jusqu'au 16 mars.
C'est, sans contredit, une des meilleures qui ait été faite
sur la matière.
Le suffrage universel y était respecté et sauvegardé. Seulement, en divisant le canton en quatre circonscriptions, comme avait fait le décret du 28 octobre 1848 pour l'élection présidentielle, au lieu de fixer le vote à la commune, elle causa une grande gène aux électeurs de la campagne. Tout citoyen français âgé de vingt et un ans, domicilié depuis six mois dans une commune, et non frappé d'indignité par un jugement criminel ou correctionnel, était électeur de plein droit.
L'Assemblée se montra plus difficile sur les conditions de l'éligibilité, qui, aux termes de la Constitution, semblait devoir être acquise à tout électeur âgé de vingt-cinq ans. On multiplia les incapacités, ce qui amena M. Pierre Leroux à deman er ironiquement qu'une condamnation pour adultère fût un cas d'inégibilité. Lu proposition eut plus de succès peut-être que l'auteur ne l'aurait cru, et l'épigramme passa dans la loi.
L'Assemblée constituante, sïnspirant des campagnes réformistes qui avaient provoqué la chute du gouvernement de Louis-Philippe, proscrivit sévèrement de la représentation nationale la plupart des fonctionnaires, se disant avec raison qu'il était impossible d'admettre que les contrôlés fussent en même temps leurs propres contrôleurs.
Elle rangea également, au nombre des inéligibles
300 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Mars 1849. toiis les individus chargés d'une fourniture pour le gouvernement, les directeurs et les administrateurs de chemins de fer. Elle décida, de plus, que tout représentant qui, pendant le cours de son mandat, aurait accepté une place de directeur ou d'administrateur de chemins de fer, consenti une fourniture pour le gouvernement, ou pris un intérêt dans une entreprise soumise au vote de l'Assemblée nationale, serait réputé démissionnaire et déclaré tel par l'Assemblée. Nous sommes loin de ces jours de puritanisme.
Dans les quarante-cinq jours précédant l'ouverture du scrutin, la plus entière latitude était laissée aux électeurs et aux candidats. Réunions publiques, journaux, affiches, manifestes, professions de foi, jouissaient de complètes franchises. Le colportage et l'affichage des feuilles publiques étaient, pour la circonstance, dispensés de l'autorisation préalable ; c'était en un mot la liberté.
Aussi verrons-nous la réaction, quand elle sera devenue tout à fait maîtresse du terrain, porter atteinte à cette loi, sous la protection de laquelle cependant il lui fut permis d'entrer en majorité dans l'Assemblée nouvelle.
Loi sur le Moins bien inspirée fut certainement l'Assemblée
conseil d'État constituante, au point de vue démocratique, dans sa loi sur le conseil d'Etat, votée à la fin de janvier, et qu'elle adopta, sans débats sérieux, en troisième délibération. Toutefois, puisqu'elle avait conservé au pouvoir exécutif l'initiative des lois, puisqu'elle avait eu l'imprudence de 'maintenir à peu près intactes les lois organiques de la Constitution de l'an VIII sur la magistrature et sur l'administration, puisqu'elle n'avait pas supprimé la justice administrative, il était naturel qu'elle conservât également ce corps mi-administratif, mi-judiciaire, d'essence entièrement monarchique, qui ne saurait cadrer avec de sérieuses institutions républicaines, mais qui était
le digne couronnement de celles du Consulat et de mars 1849. l'Empire.
Le conseil d'Etat imaginé par l'Assemblée constituante de 1848 était loin, du reste, d'avoir l'importance de celui du législateur de l'an VIII. Dans la pensée de ses organisateurs, il devait avoir principalement pour objet de tempérer ce que le pouvoir exécutif pouvait avoir d'arbitraire, et ce qu'une Assemblée unique pouvait avoir d'excessif; eh bien! c'était là une pure illusion.
Le conseil d'Etat ne pouvait et ne devait être quune superfétation coûteuse. Il n'avait d'utilité réelle que comme tribunal supérieur administratif. Or si, s'inspirant des saines notions du droit, l'Assemblée avait aboli la justice administrative, il n'aurait plus eu aucune raison d'être.
Quoi qu'il en soit, il fut décidé qu'il y aurait un conseil d'Etat, directement émané de la puissance législative, délibérant à part, dans le mystère du huis clos, et en dehors des mouvements qui agitent les grandes réunions.
Quelques représentants auraient voulu réserver à la future Assemblée législative la nomination des membres du nouveau conseil d'Etat. Mais l'Assemblée constituante jugea utile de faire revivre son esprit dans ce corps créé par elle, et elle prit la résolution d'en élire elle-même tous les membres avant de se séparer. Il fut convenu seulement qu'ils seraient renouvelés par moitié dans les premiers mois de la prochaine Assemblée et que les sortants seraient désignés par le sort. L'Assemblée constituante procéda, en effet, à la nomination des membres du conseil d'Etat ; mais elle n'y fit entrer aucun de ces républicains énergiques, qui, dans une certaine mesure, auraient pu contre-balancer le détestable esprit dont allait être animée la nouvelle Assemblée.
Sur ces entrefaites, une question tout extérieure vint
Mars 1849.
L'expédition de Rome.
302 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
tout à coup distraire les esprits des agitations électorales qui commençaient à occuper le pays et jeter dans le cœur des républicains une irritation profonde.
On a vu comment l'expédition de Rome avait germé dans la tête du général Cavaignac ; c'est donc au gouvernement de ce général que doit remonter, pour une forte part, la responsabilité de cette expédition fatale, qui devait influer d'une si pernicieuse façon sur les destinées de la République. Seulement il était parfaitement convenu, et tel était le sens de l'approbation donnée par l'Assemblée constituante à l'initiative prise par le général Cavaignac, que cette expédition aurait uniquement pour but de sauvegarder le chef de la chrétienté, et que l'on n'interviendrait en aucune façon dans les affaires intérieures du peuple romain.
Les choses avaient singulièrement changé à Rome depuis qu'une brigade française avait reçu l'ordre de débarquer à Civita-Yecchia pour protéger le pape. Une Assemblée sortie du suffrage universel avait proclame au Capitole la République romaine et la déchéance du pouvoir temporel du pape.
Ce grand événement s'était passé le dO février 1849. La nouvelle en avait été reçue avec enthousiasme par tous les républicains français ; mais elle avait jeté dans une irritation profonde l'entourage royaliste du président.
Le gouvernement ne voulut pas reconiiaitre la jeune République, et il refusa d'admettre d'autre envoyé de Rome que le nonce du pape. De la part d'un gouvernement monarchique, c'eût été déjà étrange; de la part d'un gouvernement républicain, c'était scandaleux. Le peuple romain n'avait-il pas, comme le peuple français, le droit de changer la forme de son gouvernement ? Quant aux intérêts catholiques, ils n'étaient pas en jeu, l'Assemblée constituante romaine ayant déclaré que la per-
sonne du pape et son autorité spirituelle seraient plei- Mars 1849. nement respectées.
Malgré cela, chaque jour, les coryphées de la réaction cléricale et royaliste, MM. de Montalembert, Berryer et M. Thiers lui-même, infidèle à tout son passé, pressaient le président d'intervenir à Rome, l'assiégeaient de leurs obsessions, lui criaient sans cesse : « A Romel à Rome ! »
M. Louis-Napoléon n'avait pas besoin d'être tant excité. Comme il entrait dans ses desseins de s'appuyer sur le clergé, il ne pouvait trouver une meilleure occasion de l'attacher à ses intérêts que de prêter son appui au Saint-Siège.
Le 1" janvier, à la réception du corps diplomatique, il avait hautement déclaré au nonce du pape qu'il espérait bien que Pie IX serait prochainement rétabli dans ses Etats. Aussi s'empressa-t-il d'envoyer un agent à Gaëte pour s'entendre avec les représentants des puissances catholiques qui s'y trouvaient réunis. Le but de ces conférences n'était pas douteux : il s'agissait de la restauration du pape.
Le 8 mars, M. Ledru-RoUin monta à la tribune pour dénoncer et flétrir l'attitude équivoque du gouvernement de la République française, qui paraissait vouloir donner sa sanction aux traités odieux de 1 81 o. M. de Lamartine vint ensuite stigmatiser, de sa grande parole, la politique déloyale de Louis-Napoléon.
« Si en ce moment, dit-il, vous permettiez à la France Déclaration de
d'intervenir pour enchaîner à jamais la population ceii- , ^'* *??
1 j i?T I- • 1 Lamartine,
traie de litalie à un pouvoir quelconque, spirituel ou
temporel, qu'elle réprouve, ou si, n'osant pas ou ne
voulant pas le faire vous-même, vous permettiez qu'on
le fit en votre nom, ce serait, passez-moi l'expression,
la grande simonie du siècle, fatale à la fois à la religion
et à la liberté, ce serait là quelque chose qui me parai-
304 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Mars 1849. trait pire que ce que l'on a si longtemps flétri sous le nom de Sainte- Alliance\ car la Sainte- Alliance était une alliance défensive des trônes contre les entreprises de la démocratie et de la liberté, et cette alliance nouvelle que l'on vous ferait signer avec le sang de la France, serait une alliance ofl"ensive, une alliance agressive dans laquelle la main de la France apparaîtrait pour contresigner la mort éternelle, l'interdiction de renaître à l'indépendance, à la liberté dans cette Italie dont elle s'est déclarée et dont elle se déclarera toujours la sœur, l'amie et l'appui.
« Oh ! alors, je dirai : honte à une telle apostasie de • nos principes républicains à la face du monde !
« Et que gagnerait la République à cette répudiation de la nature et du droit des nations? Ce qu'elle y gagnerait, je dois vous le dire : elle n'y gagnerait pas la faveur des rois et des trônes, ombrageux par leur nature même, pendant les premiers temps, contre le principe démocratique, même modéré, si fortement organisé dans trente-six millions d'hommes, et elle y perdrait à jamais, dès son premier acte, à son premier geste, l'estime, la confiance et la considération des peuples que nos premières paroles lui avaient conquises, et que vos résolutions sauront lui maintenir. »
M. Odilon Barrot, qui, lui aussi, s'était montré jadis grand partisan de l'affranchissement et de l'indépendance de l'Italie, qui avait déclaré hautement ne rien comprendre à ce gouvernement bâtard du pape, moitié spiritucil, moitié temporel, répondit alors que le gouneverment français ne songeait nullement à détruire la République romaine. On voulait seulement prémunir la péninsule centrale contre toute démonstration hostile de la part de l'Autriche.
J'appelle ici toute l'attention de mes lecteurs.
Moins de trois semaines après cette déclaration du
ministère, on apprenait que les Autrichiens avaient Mars iu\). occupé le Piémont, et, le 28 mars, le président du conseil affirmait la ferme intention du gouvernement de faire respecter l'intégrité du territoire piémontais en même temps que les intérêts et la dignité de la France. Trois jours après, M. Bixio, qui avait été l'un des plus déplorables conseillers du général Cavaignac, vint, au nom du comité des affaires étrangères, soumettre au vote de l'Assemblée la proposition suivante : « Si pour mieux sauvegarder les intérêts et l'honneur de la France, le pouvoir exécutif croyait devoir prêter à ses négociations l'appui d'une occupation partielle et temporaire en Italie, il trouverait dans l'Assemblée nationale le plus sincère et le plus entier concours. »
Cette proposition équivoque, jésuitique, fut vivement Proposition combattue par MM. Ledru-Rollin et Billault, qui, ^ ° preuves en mains, accusèrent le gouvernement d'avoir compromis l'honneur et peut-être le salut de la République. Vainement M. Flocon, rappelant un ordre du jour voté le 24 mai de l'année précédente, proposa à l'Assemblée d'inviter le gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour assurer l'affranchissement de l'Italie. Étourdiment défendu par M. Jules Favre, et chaleureusement appuyé par M. Thiers, l'ordre du jour de M. Bixio, que le gouvernement s'était empressé d'accepter, fut adopté à une majorité de plus de cent voix. L'Assemblée constituante venait, sans s'en douter, de signer l'arrêt de mort de la République romaine.
Sous l'énergique impulsion de Garibaldi et de Mazzini, la Constituante de Rome avait pris les résolutions les plus énergiques. Elle se raidissait contre les dangers qui la pressaient de toutes parts. « La République romaine, déclara-t-elle, asile et boulevard de la liberté italienne, ne cédera ni ne transigera jamais. »
C'était le 14 avril 1849 quelle faisait cette fière décla-
;J0() HISTOIRE DE L\ SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Avril 1849. ration; le surlendemain M. Odilon Barrot, s'autorisant Proposition de la proposition de M. Bixio adoptée par l'Assemblée insidieuse constituante, réclama de cette Assemblée un crédit ex-
du gouverne- , '
ment. traordinaire de 1,200,000 francs pour entretenir sur le pied de guerre, pendant trois mois, un corps d'armée qui occuperait un point de l'Italie centrale, où, disait le ministre, une crise était imminente.
A l'instant môme, une commission de quinze membres est nommée pour examiner la demande du gouvernement. Dans la soirée M. Jules Favre, au nom de cette commission, appuie chaudement la demande, convaincu, dit-il, que la pensée du gouvernement n'est pas de faire concourir la France au renversement de la République romaine.
Sommé de s'expliquer catégoriquement, M. Odilon Barrot assura que l'expédition projetée n'avait d'autre but que de maintenir notre légitime influence, de sauvegarder nos intérêts et de défendre la civilisation. L'arrière-pensée et la mauvaise foi du gouvernement étaient faciles à saisir dans ces paroles ambiguës et incertaines.
Vainement M. Ledru-RoUin signala le piège tendu à l'Assemblée, vainement il démontra péremptoirement que l'objet réel de l'expédition était la restauration du pape; vainement le général de Lamoricière réclama des garanties sérieuses de la part du ministère; vainement M. Schœlcher posa nettement la question en ces termes :
« Si la République romaine ne veut pas recevoir le pape, que feront les troupes françaises? Voilà ce que je demande. Eh bien! je crois que les troupes françaises, voulant restaurer le pape à Rome, rencontreront de la résistance, une grande résistance à Rome. Là est toute la question. Voilà la question que j'ai l'honneur d'adresser au ministre. Je prie M. le président du conseil de vouloir bien me répondre. »
M. Odilon Barrot se garda bien d'ouvrir la bouche.
naire.
ANNKE 1849. CHAPITRE CINQUIKMK. 307
Mais M. Jules Favre, avec une naïveté et une légèreté Avkil i84o.
déplorables, se porta de nouveau caution de la bonne
foi du gouvernement, et l'Assemblée, sourde à toutes les
voix de la prudence, de la sagesse et du patriotisme,
vota le crédit demandé. L'Assemblée constituante ne
tarda pas à s'apercevoir qu'elle avait été indignement
jouée par M. Louis Bonaparte et par ses ministres.
Le commandement de l'armée expéditionnaire avait Le général été confié au général Oudinot, fils du maréchal duc de ggt nommé Reggio, et que, vraisemblement, le président de la Repu- commandant blique espérait par cette nomination entraîner dans son ' "^perditionparti.
Membre de l'Assemblée nationale, le général devait savoir mieux que personne dans quel esprit elle s'était associée à l'expédition qu'il était chargé de diriger; mais il appartenait à cette fraction de l'Assemblée qui considérait la restauration du pape comme un acte de justice et de réparation. Pourtant, en arrivant à Civita- Vecchia, le 27 avril, il déclara qu'il ne venait ni défendre sa prociamani détruire la République romaine. Sa mission, disaitil, consistait à contre-balancer l'influence autrichienne. Seulement il ajoutait que le peuple romain serait consulté sur la forme de son gouvernement.
Que signifiaient ces paroles? Est-ce que l'Assemblée constituante de Rome, émanation libre du suffrage universel, n'avait pas proclamé la République? La France entendait-elle remettre celle-ci en question? Prétendaitelle venger le meurtre du ministre de Pie IX, Rossi, auquel, du reste, la République romaine était bien étrangère? De quel droit venait-on se mêler des affaires intérieures de l'Italie centrale? Voilà ce que se demandait tout ému le peuple romain.
C'était l'heure où la République résistait héroïquement aux efforts réunis de Naples et de l'Autriche.
A la nouvelle du débarquement du général Dudinot à
tion.
Avril 1849.
Marche
de noire armée
sur Rome.
Attaque infructueuse.
308 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Civita-Vecchia, l'Assemblée constituante concentra à Rome tout ce qu'elle avait de troupes, et elle envoya un exprès au général pour se plaindre qu'il eût violé le territoire de la République, au mépris des engagements pris par la nation française. Pour toute réponse, le général Oudinot mit la ville de Civita-Vecchia en état de siège, désarma la garnison, emprisonna le gouverneur, et s'empara d'une caisse de dix mille fusils achetés pour le compte de la République romaine.
Non content de ce premier et sanglant outrage, si gratuitement fait à un peuple ami, le général Oudinot marcha droit sur Rome, croyant sans doute y entrer sans coup férir. Évidemment il agissait en vertu d'ordres secrets. Ce représentant du peuple se faisait le docile exécuteur des engagements pris par M. Louis-Napoléon avec la faction cléricale.
Quand on apprit à Rome la marche des Français, il y eut une véritable stupeur, que surmontèrent bientôt la plus légitime indignation et la plus sainte des colères. Ce petit peuple romain se souvint de ses ancêtres, et se montra héroïque. L'Assemblée constituante romaine jura, aux acclamations des assistants, de repousser la force par la force, et l'on vit les représentants, ceints de leurs écharpes, se mettre à la tête des milices pour courir aux remparts.
L'armée française arriva sous les murs de Rome le 30 avril. Elle vint se heurter à la brigade commandée par Garibaldi. Rientôt la mêlée devint générale. Après toute une journée de lutte acharnée, nos troupes durent rétrograder, et elles allèrent prendre position du côté de Brevetta, à trois milles de là. La fortune cette fois avait servi la bonne cause.
Lorsqu'on sut en France que la République romaine avait été attaquée par nos soldats, en violation de tous les principes, que le sang avait coulé sous les murs de
Rome, il y eut un soulèvement d'indignation chez tous k Mai i8«. les cœurs honnêtes. Quoi! la République française égorgeait la République romaine, sa sœur, et le général Oudinot remplissait l'office de Radetzky, dont le noni' équivalait à celui de bourreau! C'était à n'y pas croire.
Le 7 mai, on vit apparaître M. Jules Favre à la tri- Le ministère bune. Il venait avouer que l'Assemblée et lui avaient été joués ; il était bien temps. Le général de Lamoricière, qui (levait plus tard aller combattre pour le pouvoir temporel du Saint-Père, se plaignit, lui aussi, avec amertume, que les ministres eussent trompé l'Assemblée.
Comme M. Odilon Barrot balbutiait des excuses insignifiantes, alléguant qu'on n'avait pas encore de détails sur ce qui s'était passé, M. Flocon lut une lettre d'un officier où se trouvait ce passage accablant : « Nous avons entrepris contre la République romaine une guerre injuste et honteuse, et nous portons déjà les fruits de notre injustice. » Le doute n'était pas possible, le gouvernement avait indignement trahi sa parole. Une commission fut nommée immédiatement pour examiner les faits, et l'on décida qu'elle ferait son rapport le soir même.
Il était plus de dix heures quand M. Sénard vint, au nom de cette commission, lire un rapport d'une concision et d'une fermeté singulières. De l'examen des faits auquel s'était livrée la commission, il résultait qu'en dépit de ses promesses, le gouvernement avait complètement détourné de son but l'expédition romaine, que la République romaine, qui ne devait être ni attaquée ni défendue, était audacieusement attaquée aujourd'hui. En conséquence le rapporteur, vivement appuyé de la voix et du geste par le général de Lamoricière, proposa à l'Assemblée d'adopter la résolution suivante :
« L'Assemblée nationale invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que
Mu 1849.
Lettre du président Louis- Napoléon au général Oudinot.
."ilO IIISTOIBK DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, annék 18W.
l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné, »
Le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lliuys, combattit cet ordre du jour en invoquant l'honneur des armes françaises engagé. L'honneur consistait surtout à demeurer fidèle à son engagement et à ne pas, au mépris du droit des gens, attaquer une nation amie, et qui avait droit à tous nos respects et à toutes nos sympathies. Malgré tous les efforts du ministre, l'Assemblée adopta, à une grande majorité, la résolution proposée par M. Sénard.
Sous l'impression de ce vote, le ministère, fort décontenancé, envoya en Italie un diplomate nouveau, M. de Lesseps, en le chargeant, ostensiblement, de ramener l'expédition à son véritable but. Mais, sans tenir compte du sentiment de l'Assemblée et sans consulter ses ministres, le président Louis-Napoléon, dès le lendemain même, eut l'audace d'écrire au général Oudinot la lettre que voici :
« Mon cher général,
« La nouvelle télégraphique qui annonce la résistance imprévue que vous avez rencontrée sous les murs de Rome m'a vivement peiné.
« J'espérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à l'évidence, recevraient avec empressement une armée qui venait accomplir chez eux une mission bienveillante et désintéressée.
« Il en est autrement; nos soldats ont été reçus en ennemis. Votre honneur militaire est engagé, je ne souffrirai pas qu'il reçoive aucune atteinte.
« Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, et qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et sur ma reconnaissance.
dénoncé à l'Assemblée.
A.>NÉK 184'J. CHAPITRE CINQUIÈME. 3H
« Recevez, mon cher général, l'assurance de mes -Mai 1849. sentiments de haute estime.
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
C'étaient là à la fois une basse flatterie au militarisme et un audacieux défi à l'Assemblée. Cette lettre démontrait clairement que le ministère avait menti impudemment à l'Assemblée, que l'envahissement de Rome avait été prévu, médité d'avance, et que dès lors M. Louis Bonaparte était décidé à ne reculer devant aucun parjure.
Il n'y eut qu'un cri dans la presse républicaine pour Le présideut flétrir une pareille effronterie. La dépêche télégraphique était du 3 mai. Afin de mieux accentuer sa bravade, le président avait attendu, pour répondre au général, le blâme infligé à ses ministres. M. Grévy ne manqua pas de signaler ce fait aggravant à l'Assemblée. M. Ledru- Rollin prit également la parole, et montra très bien que ce qui était une honte dans cette affaire et une honte ineffaçable, ce n'était pas l'échec des armes françaises, mais bien cette bataille livrée pour étoufler la liberté et détruire la République romaine.
« Président et ministres, s'écria l'éloquent et impétueux orateur, sachez-le bien, l'échec des armes française en cette circonstance n'est pas honteux pour elles...
« Ce qui est une honte dans l'histoire d'un peuple libre, c'est une bataille livrée pour étouffer la liberté, et anéantir une République.
« Ce qui est une honte, c'est que, quand un peuple, allié, frère, nous appelle à lui, on cherche à exciter des discussions dans son sein, le patriotisme des honnêtes gens, comme on les appelle, pour extirper le principe du suffrage universel. Voilà ce qui est une honte ineffaçable. »
M. Clément Thomas, voyant dans cet acte du président des allures impériales qu'il importait de réprimer,
Mai 1849.
Audace croissante.
Demande de
mise en accusation du gouvernement.
312 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
voulait que l'Assemblée fît connaître à M. Louis Bonaparte toute sa pensée là-dessus. Mais l'Assemblée hésitait, flottait incertaine, ne savait à quoi se résoudre.
Cependant le pouvoir exécutif lui jeta un nouveau défi, en mettant à l'ordre du jour de l'armée de Paris la lettre du président au général Oudinot. « Cette lettre, ajouta le général Changarnier, par un commentaire outrageant, doit fortifier l'attachement de l'armée au chef de l'Etat, et elle contraste heureusement avec le langage de ces hommes qui, à des soldats français placés sous le feu de l'ennemi, voudraient envoyer pour tout encouragement un désaveu. » Le valet renchérissait sur le maître.
Le lendemain M. Ledru-Rollin monta à la tribune, ce document à la main.
« Citoyens, s'écria-t-il, d'autres pourraient faire ici des phrases oratoires, le texte serait beau. Moi, je vous demanderai simplement ceci : Etes-vous des hommes ? La main sur le cœur, avez-vous le sentiment de votre dignité? Si vous l'avez, répondez à cet insolent défi par un acte d'accusation, ou, comme hommes et comme représentants, disparaissez, car vous avez l'opprobre au front ! Quoi ! voilà l'Assemblée nationale à qui l'on reproche dans sa majorité de jeter un désaveu à nos soldats sous le feu de l'ennemi ! Comment ! on nous montre comme les ennemis de l'armée, on nous désigne à ses baïonnettes! Au profit de qui? au profit d'un prétendu chef d'Etat, c'est-à-dire d'un simulacre impérial ou royal ! »
Ce cri de dignité ne fut pas entendu. L'Assemblée constituante, à la veille de se dissoudre, s'abandonnait elle-même, n'avait plus aucun souci de son honneur.
Trois cent trente-huit voix contre cent trente-huit seulement repoussèrent, dans la séance du H mai, la demande; de mise en accusation du président de la République et de ses ministres. Une proposition de M. Jules
Mai 1849.
Manœuvre
de M. Léon
Faucher.
Favre, tendant à faire déclarer que le ministère avait perdu la confiance du pays, fut également repoussée, à une très faible majorité, il est vrai.
Il n'y avait pas à se le dissimuler : l'expédition imaginée par le général Cavaignac était complètement détournée de son but, dirigée audacieusement contre la République romaine, et l'Assemblée laissait faire.
On était alors en plein mouvement électoral pour la nomination de l'Assemblée législative. Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, ne voulut pas perdre l'occasion d'user de la plus déloyale des manœuvres. Il envoya aux préfets une dépêche annonçant le résultat du vote, en ayant soin d'indiquer, dans chaque département, les représentants du département qui avaient voté pour l'ordre du jour et ceux qui avaient voté pour le gouvernement. « Les agitateurs, ajoutaitil, n'attendaient qu'un vote de l'Assemblée, hostile au ministère, pour courir aux barricades et pour renouveler les journées de Juin. » Il était difficile de pousser plus loin le mensonge et l'imposture.
Cette fois l'Assemblée se fâcha. Frappé d'un blâme Sa démission, contre lequel cinq représentants seulement s'élevèrent, M. Léon Faucher donna sa démission. Il fut remplacé par M. Dufaure. Ni la République ni la liberté ne gagnaient beaucoup au change.
La liberté ! Elle avait failli recevoir une violente atteinte durant le cours de ces discussions sur la question romaine. Au commencement de mars, M. Odilon Barrot avait présenté une loi contre les clubs, singulièrement restrictive du droit de réunion consacré par la Constitution. Jamais homme ne s'était donné à luimême un démenti plus sanglant. Un jour, dans les derniers temps du gouvernement de Louis-Philippe, comme M. Odilon Barrot se répandait en paroles indignées contre les ministres, coupables, à ses yeux, de
La loi sur les cluhs.
314 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Mai 1849. porter atteinte au droit sacré de réunion, M. Guizot lui avait répondu que, dans les mêmes circonstances, il agirait de même. « Non, s'était écrié M. Barrot, j'en prends l'engagement formel. » — « Je n'accepte pas la garantie de la parole de M. Barrot, avait dédaigneusement répliqué M. Guizot. » Et aujourd'hui M. Odilon Barrot, ministre de M. Louis Bonaparte, agissait exactement comme le ministre de Louis-Philippe.
Aussi M. Ledru-Rollin, en rappelant ce souvenir dans une éloquente défense du droit de réunion, put-il dire : (' Je n'ajouterai plus un mot; car, pour le chef du pouvoir actuel, avoir vérifié ainsi à la lettre les soupçons de M. Guizot, c'est le plus cruel des châtiments. »
L'Assemblée constituante, emportée par le souffle de réaction qui, depuis les événements de Juin, l'inspirait totalement, vota le projet de loi proposé, mutilant ainsi cette liberté qu'elle devait fonder et sans laquelle la République ne serait qu'un mot.
Le terme fixé par les représentants de 1848 à leur mandat était arrivé ; ils avaient voté la loi électorale et la loi sur le conseil d'État. Quant aux lois sur la responsabilité des fonctionnaires publics, sur l'organisation départementale et communale, sur l'organisation judiciaire, sur l'enseignement, ils laissaient à leurs successeurs, par un acte de rare désintéressement, le soin do les voter. Ce fut une souveraine imprudence. Les élec- On était alors en pleine période électorale. Royalistes
l'Assamblée *^® toutcs nuances, légitimistes, orléanistes et bonaparlégislative. tistes, se coalisèrent pour faire échec aux candidatures républicaines.
Il y eut cependant division dans le camp bonapartiste, les uns penchant pour s'allier avec la démocratie, les autres avec les partis monarchiques. Le fils du roi Jérôme, M. Napoléon Bonaparte, se fît remarquer, parmi les premiers, par une ardeur toute républicaine.
ANNÉE 18i'J. CHAPITRE CINQUIÈME. 315
Nommé ambassadeur en Espagne, il s'arrêta à Bordeaux Mai I849 en se rendant à Madrid, et il y fit une véritable propagande démocratique. « Son cousin, dominé par les chefs du mouvement réactionnaire, disait-il, était impatient de secouer le joug qui pesait sur lui, et, pour lui venir en aide, il fallail nommer des représentants hosliles à son gouvernement. »
Cette propagande ne fut nullement du goût du président, qui, en montant au pouvoir, avait entièrement rompu avec tout son passé socialiste et républicain, et, dans un pur intérêt personnel, s'était donné corps et àme à la réaction. Il écrivit à M. Napoléon Bonaparte une lettre qu'on eut soin de rendre publique, et dans laquelle, démentant les idées que lui prêtait son cousin, il déclarait n'obéir qu'aux impulsions de son cœur et de sa raison. Impulsions bien différentes de ce qu'elles étaient ou de ce qu'elles paraissaient être avant son élévation au pouvoir. « Libre de toute contrainte morale, écrivait-il, je marcherai dans le sentier de l'honneur, avec ma conscience pour guide, et lorsque je quitterai le pouvoir, si l'on peut me reprocher des fautes fatalement inévitables, j'aurai fait du moins ce que je crois sincèrement mon devoir. »
La tournure donnée à l'expédition de Rome, la lettre Le priucc au général Oudinot, la manœuvre électorale du ministre '^^P°'^^,^" de l'intérieur, montrent assez comment le président de la République entendait le devoir et l'honneur. M. Napoléon Bonaparte n'ayant guère tenu compte do la lettre de son cousin, et ayant persisté à maintenir sa candidature dans une foule de départements, il fut révoqué de ses fonctions d'ambassadeur par un arrêté du président, pris en conseil des ministres.
Tandis que le gouvernement prêtait ostensiblement son appui aux candidats réactionnaires, les partis déchaînés se faisaient dans les journaux et dans les rôu-
revoqué.
Mai 1849.
M. Ledru-
RoUin à Moulius.
Les petits
livres
de la rue de
Poitiers.
316 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
nions publiques une guerre implacable. Diffamations, calomnies, injures, tout leur était bon pour combattre leurs adversaires. Mais, de tous les partis, celui qui se distingua le plus par la brutalité de ses actes, par l'audace de ses invectives, par le cynisme de ses mensonges, ce fut le parti royaliste.
M. Ledru-Rollin était allé présider à Moulins un banquet électoral, auquel avaient pris part près de six mille citoyens, venus de tous les points du département de l'Allier. Tout s'était passé dans le plus grand ordre, malgré les provocations d'une poignée d'individus accourus pour jeter le trouble au milieu de cette fête patriotique. M. Ledru-Rollin avait recommandé à ses amis de rester calmes et graves devant les injures, par respect pour la République, et il avait été écouté! Quand il quitta la ville, accompagné seulement de quelques personnes, une bande de réactionnaires, furieux du peu de succès de leurs insolences provocatrices, se jetèrent sur sa voiture, la percèrent de coups de baïonnette, blessèrent ses chevaux. S'il ne fut pas assommé, ce fut tout.
Dénoncé à la tribune nationale, cet indigne traitement encourut le blâme du président du conseil. Il était difficile à M. Odilon Barrot de ne pas s'élever énergiquement contre ces prétendus défenseurs de l'ordre qui, au besoin, ne reculaient pas devant un assassinat. Il flétrit donc l'agression brutale dirigée contre l'orateur illustre dont il était l'adversaire, et il promit que les coupables seraient livrés à toute la sévérité des lois. Mais ces menaces furent impuissantes à arrêter la fureur des factions ,
Le parti royaliste avait pour inspirateur ce comité de la rue de Poitiers, dont j'ai raconté la formation. Ce que poursuivait ce comité, d'une haine stupidc et féroce, et par les moyens les plus contraires à la probité, à la bonne
foi, à l'honnêteté, c'était, non pas tant les excentricités Mai 1849. et les exagérations qui se rencontraient chez quelques républicains que l'idée républicaine elle-même, c'està-dire l'idée du droit, de la justice et de la liberté ; ce qu'il voulait, c'était la chute de la République, dût-elle s'abîmer au milieu des ruines et dans des flots de sang-.
Le comité de la rue de Poitiers avait pour lui la richesse et l'influence, trop souvent fatale, que donne la fortune. Dès les premiers mois de la présidence de M. Louis Bonaparte, ce comité, que le comte d'Orsay luimême, un artiste grand seigneur, appelait « le choléra de Paris », avait ouvert une sonscrï^iion pour sauver la société, phrase banale dont se couvrent toutes les ambitions, tous les égoïsmes, toutes les lâchetés. Plus de deux cent mille francs tombèrent en peu de temps dans sa caisse. Ce n'était rien eu égard aux ressources immenses des classes aisées en France ; c'était beaucoup si l'on songe au déplorable usage que le comité fit d'une pareille somme. Cet argent fut employé à répandre dans le pays des libelles où les doctrines de la démocratie étaient odieusement dénaturées, où l'injure et la calomnie étaient prodiguées aux républicains. Et il s'était trouvé des écrivains plus ou moins mercenaires pour écrire ces pages détrempées de boue et de venin.
Mais il faut citer quelques passages de ces œuvres de mensonge, car elles méritent d'être vouées au mépris de l'histoire.
« Eux qui n'ont rien à perdre, rien à ménager, et qui ne peuvent que gagner au désordre, ils font leur métier d'anarchistes et de bandits, cela se conçoit. Ils voudraient pouvoir voler et piller tout le monde. » Ainsi s'exprime M. Wallon, dans les Partageiix, en parlant des écrivains socialistes.
«Si je tenais Proudhon, je crois que je l'étranglerais! » s'écrie un autre.
318 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, annkf, 1849.
Mai 1849. « Sous prétexte d'organiser le travail, de soi-disant
tribuns du peuple, très amateurs de toutes les jouissances de la vie, setaient installés dans un pompeux palais, au Luxembourg. Aux dépens du Trésor public, ils y faisaient grande chère, ils arrosaient les perdreaux truffés avec des vins des meilleurs crus, et, dans l'intervalle de ces occupations, ils jetaient chaque soir à de pauvres gens trompés des théories inintelligibles. » Voilà ce que ne craignait pas d'écrire M. Théodore Muret dans une brochure intitulée : la Vérité aux ouvriers^ aux paysans^ aux soldats.
Pour tel écrivain royaliste, d'une modération relative, « les républicains de bonne foi sont des idiots »"; pour tel autre, c'est « un ramassis d'aventuriers, d'hommes ruinés, criblés de dettes, échappés des prisons et des galères ». Ecoutez ce petit dialogue tiré du Manuel du paysan électeur. (( — Jean : Mais où veulent-ils donc en venir? — Augustin : Parbleu ; c'est bien clair, àmettre la main dans nos poches. — M. Hardy : Rien de plus vrai. Augustin : Ils prendront encore ta femme à ton nez, et tu n'auras rien à dire. » Est-ce assez galant? Et quel cœur honnête ne se soulèvera de dégoût devant de semblables infamies.
Eh bien, ces ignobles brochures, ces odieux petits livres étaient distribués partout, partout. On les répandait gratis dans les plus humbles hameaux. Le curé les lisait au prône le dimanche ; certains maires à leurs administrés. Voilà les moyens que les gens qui se prétendaient honnêtes et modérés employaient pour réussir.
Et ce n'étaient pas seulement d'obscurs écrivains vendus qui prostituaient leurs plumes à ce vil métier; des représentants du peuple, des membres de l'Assemblée constituante ne craignaient pas de se déshonorer en appelant le mensonge et la calomnie à leur aide pour combattre leurs adversaires.
ANNKK 18't'J. CHAPITRE CINQUIÈME. '{!••
MM. Baze, de Luppé, Bérard et quelques autres, adres- Mai 1849. sérent aux électeurs du département de Lot-et-Garonne Une circulaire une circulaire où se lisaient ces lignes odieuses : ® ' * ^^®'
«Les candidats rouges veulent renverser Louis- Napoléon parce qu'il est aimé des paysans.
« Ils veulent ramener au pouvoir Ledru-Rollinet avec lui faire la guerre à tous les peuples de l'Europe...
« Ils veulent frapper la terre de nouveaux impôts et payer les denrées avec des assignats.
« Ils veulent mettre entre les mains du gouvernement toutes les propriétés. Le paysan n'aura rien qui lui appartienne...
« Ils veulent partout, sousprétexte d'économie, arrêter les trvaux publics qui sont l'espérance du malheureux prolétaire.
« Ils veulent augmenter les charges du malheureux cultivateur qui paye déjà plus du cinquième de ses revenus.
« Nommez ces candidats, vous aurez de nouveaux impôts de quarante-cinq centimes pour faire face aux prodigalités des républicains... Vous aurez la guerre avec l'Allemagne, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, guerre qui anéantira tous les éléments de notre richesse, et qui moissonnera un si grand nombre d'enfants du peuple,
« Vous aurez la misère dans toutes les classes de la société; la révolte en haut et en bas, tous les malheurs qu'entraîne après elle une politique violente et révolutionnaire. »
La violence ! On voit de quel côté elle était. La mesure était comble. Ces imputations outrageusement calomnieuses furent déférées aux tribunaux.
M. Baze ne recula pas devant un nouveau mensonge pour circonvenir l'esprit de ses juges. Il écrivit que l'élection de Lot-et-Garonne avait été validée, et l'on
320 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Mai 1849. n'avait pas encore procédé à la vérification des pouvoirs. Influencés peut-être par cette fausse nouvelle, des juges prévenus lui donnèrent gain de cause; ce jugement lui servit à défendre son élection à l'Assemblée, devant laquelle il triompha également. Mais l'histoire ne saurait ratifier ces lâches complaisances, et il lui appartient de flétrir les saturnales des élections législatives de 1849. Cependant le comité de la rue de Poitiers s'aperçut qu'il allait un peu trop vite en besogne. Nombre d'électeurs, indignés du .cynisme de ses prétentions monarchiques, menaçaient de passer au parti démocratique. On le vit alors changer de tactique.
L'union Pour attirer à lui les citoyens timides, qu'épouvantait
électorale. , .^. . -"i. i'.»-!
le socialisme, mais qui cependant voulaient faire loyalement l'essai de la République, le comité de la rue de Poitiers imagina d'arborer, pour la circonstance, le drapeau républicain. Il forma l'Union électorale, au service de laquelle se mirent une vingtaine de journaux plus ou moins réactionnaires, et ses candidats devinrent ceux de la République honnête et modérée^ logomachie puérile et mensongère, qui permit aux feuilles de la réaction de battre en brèche plus à l'aise la véritable République. MM. Cavaignac, Dufaure, Marie, de Lamoricière et Ferdinand de Lasteyrie figuraient sur la liste de l'Union ; mais de ces cinq candidats, deux seulement, MM. Cavaignac et Marie, appartenaient à la République; et encore étaient-ils singulièrement compromis aux yeux de la démocratie par leurs concessions étranges à la réaction royaliste.
N'importe ! le comité de la rue Poitiers n'en comptait pas moins sur ces cinq noms pour surprendre les votes d'une foule de républicains incolores qui, satisfaits d'une république nominale, se souciaient peu ou point des institutions républicaines.
Ce fut au milieu de cette fiévreuse période électorale
qu'eut lieu, le 4 mai, la première fête commémorative Mai i849. du rétablissement de la République en France.
Cette fête fut célébrée avec beaucoup de pompe et La fête du d'enthousiasme. Si, parmi les personnages officiels qui 4 mai. y figurèrent, beaucoup cachaient sous les apparences du dévouement à la République une haine profonde pour le gouvernement dont ils avaient accepté d'être les serviteurs, il n'en était pas de même de la vaillante population parisienne. Celle-ci, malgré les déceptions et les amertumes dont elle avait été abreuvée, n'en restait pas moins attachée de cœur à la jeune République sortie des barricades de Février.
Quelques troubles signalèrent à Dijon la célébration de cette fête, et le président de la République crut devoir prononcer le licenciement de la garde nationale de cette ville, mais, partout ailleurs, et à Paris surtout, elle eut un véritable caractère de conciliation et de fraternité.
Et comme pour justifier l'attachement profond du Hommage au peuple de Paris à la généreuse révolution de 1848, ^'*^„"^^""^;T<f°' l'Assemblée constituante venait de rendre un éclatant hommage à la probité des hommes qui l'avaient dirigée au début.
Sur la proposition d'un député de la Somme, fort réactionnaire, nommé Creton, il avait été décidé qu'on exigerait d'eux une sévère reddition de comptes.
« Nous déclarons à l'unanimité, dit un autre représentant, également réactionnaire, M. Ducos, au nom de la commission chargée de cet examen, nous déclarons à l'unanimité que, dans les longues et laborieuses recherches auxquelles nous nous sommes livrés avec la plus rigoureuse impartialité, nous n'avons découvert aucun témoignage, aucune preuve qui accusât d'infidélité les membres du gouvernement provisoire, et qui nous mît sur la trace de quelques détournements frauduleux des fonds confiés à leur gestion. »
provisoire.
322 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. a>nke 1849.
Mai 1849. Ce jugement rendu sur les hommes de 1848 par une
commission qui leur était essentiellement hostile est bon à méditer. Ils ne sont pas si nombreux les gouvernants dont on peut dire : ils sont descendus du pouvoir plus pauvres qu'ils n'y étaient montés.
Quelques jours avant de se séparer. TAssembléof supprima l'impôt sur les boissons, comme pour laisser aux classes nécessiteuses un souvenir de sa sollicitude pour elles.
La question Mais elle avait mieux à faire : cétait de décréter l'am-
de 1 amnistie, j^^jg^jg j} y ^vait sur les plages de Cayenne des milliers de transportés, pour lesquels toutes les formes ordinaires de la justice avaient été violées. Ils avaient été frappés sans jugement. Parmi eux se trouvaient des coupables peut-être, mais à coup sûr beaucoup d'innocents aussi. Et puis, en politique, qu'est-ce que le coupable la plupart du temps? c'est le vaincu. M. Thiers et quelques-uns de ses amis, qui conseillèrent à l'Assemblée de se montrer impitoyable, n'avaient sur les insurgés de Paris d'autre avantage que celui d'avoir été jadis servis par le succès. En écoutant ces conseils de la peur et de la haine, l'Assemblée manqua l'occasion de s'honorer à jamais. Proclamer l'amnistie, c'était ramener l'espérance dans bien des cœurs, éteindre bien des rancunes, faire l'apaisement dans le pays, assurer à la République d'énergiques défenseurs, c'était enfin accomplir un grand acte de justice et de réparation. Elle eût gardé au front l'empreinte auguste de la clémence ; elle eût bien tini une carrière qui n'avait pas été sans quelque gloire ; elle iiosa pas le faire; l'histoire ne saurait le lui pardonner. Le premier Avant de se séparer, elle acheva de voter le premier
budget de la budget réel de la République. Le retard apporté à la ^ ^^ ' discussion de ce budget avait obligé le gouvernement à réclamer, en mars, deux douzièmes provisoires. La discussion s'était ouverte, le 46 mars, sur le budget des dé-
penses. Elle donna lieu à des récriminations passionnées Mai i849. entre royalistes et républicains ; ceux-ci faisant remonter au précédent régime la responsabilité des embarras financiers avec lesquels on était aux prises, ceux-là, au contraire, l'imputant entièrement à la mauvaise gestion républicaine.
La demande d'un crédit de 50 000 francs pour le traitement du général Changarnier, commandant de l'armée de Paris et des gardes nationales de la Seine, donna lieu aux incidents les plus vifs. Le crédit fut repoussé à la majorité de soixante voix. On sait que c'était par une illégalité flagrante que le gouvernement avait réuni entre les mains du général Changarnier le double commandement de l'armée et de la garde nationale. Il essaya d'obtenir de l'Assemblée un vote suspendant pour trois mois l'interdiction de la réunion de ce double commandement dans les mêmes mains. L'Assemblée se refusa à lui donner cette satisfaction.
Le budget de 1S49 présentait, somme toute, une économie de plus de 4 S millions sur celui de 1848. Malheureusement les recettes avaient diminué dans des proportions supérieures. Ce budget fut voté dans son ensemble, le 19 mai, par 571 voix contre 10. Il s'élevait en dépenses à la somme de 1, 572, 371, 069 francs, et en recettes à celle de 1,411, 722, 0 \ 7 francs. Il fut convenu que l'excédent des dépenses sur les recettes, soit plus de 160 millions, demeurerait provisoirement à la charge de la dette flottante.
L'Assemblée usa ses derniers jours en récriminations soulevées par la malheureuse expédition romaine, et en scènes violentes, comme celle où M. Pierre Bonaparte, s'adressant à M. Considérant, lui cria qu'il avait menti en accusant le président de la République de conspirer contre la Constitution, et celle où l'on reprocha à M, de Falloux, ministre de la République, d'avoir fait
semblée coQstituante.
324 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Mai 1849. l'apologie de l'inquisition et de la Saint-Barthélémy.
Le 26 mai 1849 fut le dernier jour de la courte et laborieuse existence de l'Assemblée constituante. Fin de l'As- Au moment de céder la place aux nouveaux élus du pays, elle vota des remerciements à la garde nationale et à l'armée, dont le concours lui avait été si précieux dans les jours d'orage qu'elle avait traversés, orage que plus d'une fois, il faut bien le dire, elle aurait pu éviter par une conduite plus franchement démocratique.
Son président, M. Armand Marrast, qui avait à se reprocher bien des fautes, bien des faiblesses, qui, plus d'une fois, avait, au bénéfice de la réaction, combattu cette liberté dont il avait été le constant défenseur lorsqu'il n'était qu'un journaliste de l'opposition, prononça un discours de clôture où il s'éleva à la fois contre la réaction et contre l'utopie, et où il recommanda au respect de tous la Constitution, œuvre incomplète de l'Assemblée qui se mourait.
Mais la réaction, n'en avait-il pas .été lui-même le serviteur, inconscient peut-être? Et quant à l'utopie, qu'est-ce que signifiait ce mot si souvent jeté comme une insulte au progrès par les partisans des vieux préjugés, des vieilles routines et des vieux abus ? Le suffrage universel était une utopie pour M. Guizot, comme la liberté est une utopie pour les despotes, comme la République est une utopie pour ceux qui ne comprennent pas qu'il n'y a rien de plus grand au monde qu'une nation se gouvernant par elle-même, sans la pompe des cours et sans l'action personnelle des rois.
Quoi qu'il en soit, l'Assemblée accueillit par des acclamations son oraison funèbre prononcée par son président, puis elle se sépara, comme elle s'était réunie, au cri de Vive la République /que répétèrent tous les assistants.
L'Assemblée constituante était républicaine en effet ;
mais républicaine dans le sens étroit et mesquin du mot. Mai 1849. Elle ne sut pas doter la nouvelle République de véritables institutions démocratiques, et prépara ainsi sa chute inévitable. Elle n'osa pas revenir aux fortes et viriles traditions de la Révolution française, ni appliquer dans le pacte social les principes que celle-ci avait posés. Son idéal n'alla guère au delà de la législation arriérée de l'an VIII.
En maintenant l'organisation administrative et l'orgalation judiciaire nées du coup d'Etat de Brumaire, elle déposa dans la Constitution un germe de mort. Et cependant, quand on la compare à l'Assemblée qui l'a suivie, on la regrette, et l'on est tenté de Tadmirer.
Physionomie de l'Assemblée législative. — La tactique de Louis-Napoléon. — Ouverture de l'Assemblée. — M. de Ségur d'Aguesseau et la République. — Mort du maréchal Bugeaud. — Élections du bureau. — Les explications de M. Léon Faucher. — Message du président de la République. — Modification ministérielle. — La mission de M. de Lcsseps àRome. — Son rappel. — Le siège de Rome. — Protes tation de la République romaine. — Protestation contre le siège de Rome. — Séance du 11 juin à l'Assemblée législative. — Explications et aveu de M. Odilon Barrot. — Réplique de M. Ledru-lloMiu. — L'Assemblée approuve la politique du gouvernement. — Le choléra à Paris. — La journée du 13 juin 1849. — Avortement de la manifestation. — Fuite de M. Ledru-RoUiu et de ses amis. — Le récit de M. Ledru-RoUin. — Mise de Paris en état de siège. — Sac des imprimeries Boulé et Proust. — Proclamation du président de la République. — Troubles à Lyon et dans certains départements. — Étranges fureurs de la réaction. — La terreur blanche et M. Estancelin. — Une erreur de M. de Lamartine. — Démission de M. Pauger. — Les élections complémentaires. — La nouvelle loi sur la presse. — M. de Montalembert à résipiscence. — Vive riposte de M.Jules Favre. — Intervention de M. Thiers. — Réponse de M. Louis Blanc. — Vote de la loi. — Amende honorable du président de la République à Hani. — Son discours de Tours. — Discours républicain de l'adjoint du maire du Havre. — Question de la prorogation de l'Assemblée. — Prise de Rome. — .Mesures liberticides contre la République romaine. — Rétablissement du gouvernement papal. — La terreur à Rome. — Interpellation sur les affaires de Rome. — MM. Jules Favre et de Falloux aux prises. — La commission de permanence. — Réorganisation du conseil général de la Seine et du conseil municipal de Paris. — M. de Lessepset le conseil d'État. — Lettre du président à M. Ney. — Les conséquences de l'expédition de Rome. — Une expédition en Afrique. — Prise de Zaatcha. — Rejet d'une proposition du prince Napoléon. — Le douaire de la duchesse d'Orléans. — Victor Hugo et la République. — Le motti proprio. — La chute de Venise. — Les raisons de M. Dufaure. — Le procès des accusés du 1-3 juin. — Les
HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
grossièretés du témoin Petit. — Le capitaine Farina et le général Changarnier. — Le verdict de la Haute Cour. — Les illusions de M. Thiers. — Une révolution de palais. — Le message du 31 octobre. — Le gouvernement personnel s'affirme. — Les nouveaux ministres.
Physionomie
de l'Assemblée législative.
La coalition des partis monarchistes l'avait emporté. Le peuple des campagnes, oublieux de ses véritables intérêts, venait d'envoyer à l'Assemblée législative ses plus irréconciliables ennemis, ceux contre lesquels, en 1789, il s'était levé avec tant d'enthousiasme, et qui aujourd'hui, après cinquante années, n'avaient d'autre but et d'autre espérance que l'anéantissement de toutes les conquêtes de la Révolution.
Certains départements de l'Ouest et du Midi avaient nommé une représentation exclusivement légitimiste. On crut voir entrer dans l'Assemblée nouvelle tous les revenants de la Chambre introuvable de 1815.
Dans d'autres départements, au contraire, les noms des républicains radicaux sortirent seuls des urnes.
Il y eut peu d'élections intermédiaires. Ceux qu'on appelait les républicains modérés, et qui, par leur alliance impolitique avec la réaction, avaient plus d'une fois compromis les intérêts de la démocratie, demeurèrent presque tous sur le carreau. MM. Garnier-Pagès, Marie, Senard, Bastide, Armand Marrast, ne furent pas réélus; M. Jules Favre, dont l'attitude équivoque avait à bon droit paru suspecte aux républicains énergiques et sincères, et M. de Lamartine ne durent leur nomination qu'à des élections complémentaires.
Somme toute, l'immense majorité de l'Assemblée nouvelle appartenait aux partis monarchistes, majorité étrange, du reste, où les sénateurs de l'Empire coudoyaient les ducs et pairs de la Restauration, où les assassins juridiques du maréchal Ney donnaient la main à ceux du duc d'Enghien, où des ministres de Louis-Philippe frayaient avec les aventuriers de Stras-
bourg et de Boulogne, où enfin d'anciens libéraux, Mai 1849. d'anciens libres penseurs, comme MM. Thiers et Dupin, s'unissaient étroitement à des monarchistes et à de purs cléricaux, comme MM. de Falloux et de Montalembert.
Les chefs de cette majorité conspiraient, sans trop s'en cacher, le retour de la monarchie bâtarde où le pouvoir appartient à quelques privilégiés de la naissance et de la fortune, et où il n'y a de libertés dans le pays que ce qu'il en faut pour la satisfaction des appétits de la classe dirigeante. Ils s'imaginaient que le président de la République serait entre leurs mains un instrument docile, dont ils pourraient se servir pour relever, non pas le trône de Bonaparte, auquel M. Thiers luimême ne croyait pas, malgré son fétichisme aveugle pour l'homme de Brumaire, mais celui de la maison de Bourbon, raffermi par la fusion des deux branches.
C'était là, de leur part, une étrange illusion. Cette illusion tenait sans doute à la longue condescendance de M. Louis Bonaparte pour les royalistes ; mais elle ne fait pas beaucoup honneur à leur perspicacité.
Si le président de la République leur avait tout donné, La tactique de
préfectures, ambassades, ministères, fonctions iudi- .,^°"*^'
. . ., . ,, . *• Napoléon.
Claires, il avait d excellentes raisons pour cela ; et sa tactique, fort habile, fut de les user, en leur laissant le soin de montrer eux-mêmes à la nation ce qu'il y avait en eux de sentiments égoïstes, de passions mesquines, d'ambitions insatiables, et d'indifférence pour les intérêts populaires. Il savait fort bien que si le pouvoir s'affermissait en sa personne par la révision légale de la Constitution, il verrait bien vite venir à lui la plus grande partie de ces défenseurs du trône et de l'autel, qui ne soupiraient, en définitive, qu'après des places et des honneurs.
M. Louis Bonaparte savait bien encore que si, pour garder le pouvoir, il avait besoin de recourir à un coup
Ouverture de l'Assemblée.
M. de Ségur d'Aguesseau
et la République.
330 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
d'État violent, il aurait facilement raison d'une majorité impopulaire, et dont le pays ne demanderait pas mieux que d'être débarrassé.
Si, au contraire, il s'était trouvé en face d'une Assemblée républicaine, il aurait été tenu au respect de la Constitution et se serait vu impuissant pour faire le mal. Il n'ignorait pas en effet qu'il n'aurait prise sur une telle Assemblée ni par la corruption, ni par l'intimidation ; il faut dire cela à l'honneur du parti républicain, qui n'admet ni les compromis douteux, ni les capitulations de conscience.
On avait bien entendu, l'année précédente, les royalistes do l'Assemblée constituante s'époumonner à crier Vive la République ! jamais le cri de Vive le roi! n'était sorti de la bouche de républicains déclarés. Cela seul suffit à expliquer pourquoi M. Louis Bonaparte s'était tourné avec tant de confiance vers les royalistes.
La nouvelle Assemblée s'ouvrit le 28 mai 1849. Les abords du palais Bourbon étaient gardés par une force imposante, comme si déjà l'on eût redouté quelque attentat de la population parisienne contre une Assemblée dont les sentiments réactionnaires n'étaient un mystère pour personne. Ces sentiments éclatèrent le lendemain même.
Un républicain nouvellement élu, M. Landolphe, après avoir réclamé contre l'oubli d'une nouvelle proclamation de la République par l'Assemblée législative, termina sa réclamation par le cri de Vive la République! La Montagne seule répondit à cette exclamation constitutionnelle. Mais l'immense majorité demeura muette. M. de Ségur d'Aguesseau, un nouveau membre de la droite, expliqua alors que la majorité, tout en s'associant de cœur et d'intention au cri qui venait d'être poussé, n'avait pas voulu obéir à une injonction d'une fraction de l'Assemblée. Et, sur cette explication, toute la salle se
leva en poussant un cri formidable de Vive la République! mai 1849. Mais ce cri, parti des lèvres, était un cri banal, auquel la majorité n'allait pas tarder à donner le plus éclatant démenti.
Dès les premières séances de l'Assemblée nouvelle. se firent jour les passions qui grondaient dans son sein, et l'on put pressentir les tempêtes dont elle serait le théâtre. Elle avait pour président d'âge M. de Kératry, ancien libc'Tal de la Restauration, devenu réactionnaire violent et peu propre par conséquent à exercer les fonctions dont l'avait investi momentanément le privilège des années.
Un premier orage éclata, le 29 mai, à propos de la démission du général Lebreton, qui, ayant résigné le commandement des troupes chargées de garder le palais législatif, avait été remplacé par le général Forey, lequel avait déclaré un jour à M. Armand Marrast, président de l'Assemblée constituante, qu'il n'avait pas d'ordres à recevoir de lui.
M. Ledru-Rollin ne trouvant pas ce choix de bon augure, monta à la tribune pour manifester ses craintes de voir violer un jour le seuil des délibérations de l'Assemblée nationale. Comme il parlait, le président l'interrompit tout à coup par des paroles entremêlées de gestes qui ressemblaient à des coups de poing d'enfant : « C'est vous, ce sont vos commissaires, criait-il, qui envahissent l'Assemblée! »
« Il me bat, » s'écria M. Ledru-UoUin avec bonhomie, en se retournant vers le vieillard, puis il quitta la tribune en déclarant qu'il n'y remonterait pas tant que M. de Kératry occuperait le fauteuil.
En présence de l'acte inqualifiable du président, les quatre secrétaires de l'Assemblée crurent devoir résigner leurs fonctions; la gauche tout entière s'associa à cette protestation. L'agitation était au comble.
Mai 1849.
Mort du maréchal Bugeaud.
Élections du bureau.
332 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1849.
M. de Kératry ayant jugé prudent de retirer ses paroles, M. Ledra-Rollin remonta à la tribune. L'incident paraissait terminé ; l'entêtement d'un des plus fougueux membres de la droite, nommé Fresneau, à garder le fauteuil présidentiel dont il s'était emparé, ranima les colères à peine apaisées. Un tumulte indescriptible s'en suivit.
« Nous ne voulons pas vous céder! » cria une voix de la droite, commesi M. deKératry, auquel M. Fresneau était prié de rendre sa place, appartenait à la gauche.
Le maréchal Bugeaud donna en cette circonstance un exemple de tact et de modération, qu'on n'eût peut être pas attendu de lui. Il rappela, en termes excellents, les membres du côté droit au respect de la légalité. « Les majorités, dit-il avec un grand sens, sont tenues à plus de modération que les minorités. » Ce fut le chant du cygne de l'illustre soldat. A quelques jours de là (10 juin) il mourait d'une attaque de choléra.
Ses paroles furent entendues, et le calme revint ; mais le général Changarnier, qui avait mis en quelque sorte le général Lebreton dans l'obligation de résigner un commandement avili, n'en fut pas moins absous par l'Assemblée.
Les élections du bureau indiquèrent bien le véritable caractère de la nouvelle Assemblée. M. Dupin, député de la Nièvre, qui, sept fois, sous Louis-Philippe, avait occupé le fauteuil présidentiel de la Chambre des députés, fut nommé président par 336 voix contre 1 82 donnés à Ledru- Rollin et 76 au général de Lamoricière. Les sulîrages qui s'étaient portés sur le nom deM. Ledru-Rollin étaient ceux des républicains avancés, le reste appartenait à la fraction modérée du parti. Les vice-présidents furent MM. Baroche, Bedeau, Denis Benoit, Jules de Lasteyrie, Desèze et de Tocqueville.
A peine deux républicains, MM. Arnaud (de l'Ariègo)
et Peiipin figurèrent-ils parmi les secrétaires. Le bu- Juin 1849. reau presque tout entier appartenait à la réaction plus ou moins militante.
Ancien défenseur de Déranger, sous la Restauration, vieux libéral venu à résipiscence, rusé, retors, n'ayant jamais aimé la liberté que d'un amour platonique, et détestant foncièrement la République qui, cependant, l'avait laissé bénévolement dans sa place de procureur général à la cour de cassation, M. Dupin était bien l'expression de la majorité législative. Cependant, en prenant possession de son fauteuil, le 2 juin, M. Dupin termina par ces mots sa courte allocution : « Que Dieu nous soit en aide ! Vive la République ! » Il aurait aussi bien prêté serment à cette dernière qu'au régime de Juillet si le serment politique n'avait pas été aboli.
Dans la vérification des pouvoirs, certaines élections Lescxplicafurent vivement attaquées comme entachées d'illégalité M^^léon par l'étrange dépèche du ministre de l'intérieur, que l'on Faucher. n'a sans doute pas oubliée. M. Léon Faucher, qui avait sur le cœur le blâme à la suite duquel il avait dû abandonner le ministère de l'intérieur, voulut justifier la déloyale manœuvre électorale dont il s'était rendu coupable. Pour expliquer l'ensemble avec lequel l'immense majorité de l'Assemblée constituante avait voté contre lui, il prétendit que la discipline de l'opposition tenait à sa longue habitude des sociétés secrètes. Cette sortie inconvenante souleva de vives clameurs. Rudement apostrophé par la gauche, l'orateur ne savait comment se tirer d'embarras.
« Si l'orateur avait voulu parler de l'Assemblée actuelle, dit le président, ses paroles ne sauraient être tolérées. »
M. Léon Faucher comprit. « Il est bien entendu, s'empressa-t-il d'ajouter, qu'ici nous ne parlons pas les uns des autres. » Et il continua son malencontreux dis-
JCIN li
Message du président de la République.
Modification ministérielle.
334 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849-
cours au milieu des applaudissements de cette majorité à la nomination de laquelle il avait tant contribué.
M. Crémieuxlui répliqua vertement. L'ancien membre du gouvernement provisoire stigmatisa avec une éloquence indignée et une ironie mordante la pression exercée par le gouvernement présidentiel sur les élections législatives. Malheureusement cela ne changeait rien à l'état des choses.
Un interminable message du président de la République, transmis dans la séance du 6 juin, apprit à la France combien le gouvernement était en communion d'idées avec les sentiments réactionnaires de l'Assemblée.
Après un éloge pompeux de son administration et de vaines protestations de fidélité à la Constitution et à la République, le président déclarait qu'il était fermement décidé « à défendre la société audacieusement attaquée, àprotéger la famille, la religion, la propriété», et, après avoir complaisamment énuméré les forces dont il disposait, il ajoutait que l'armée, « toujours fidèle à l'honneur et à ses devoirs », avait contribué, par son attitude ferme et inébranlable, à contenir les mauvaises passions à l'intérieur. La majorité devait être satisfaite. (( Ce qui précède, disait, en terminant, le président de la République, suffit, je l'espère, pour vous prouver que mes intentions sont conformes aux vôtres. » De plus en plus les meneurs royalistes de l'Assemblée se croyaient maîtres de la direction du pouvoir exécutif.
Cependant le remplacement de M. Léon Faucher par M. Dufaure, et surtout l'entrée au ministère de M. de Tocqueville, esprit sincèrement libéral, grand admirateur des institutions démocratiques, appelé à la tète des affaires étrangères, avaient rassuré beaucoup de monde. M. Lanjuinais, fils de l'ancien conventionoel girondin, ancien membre de l'opposition avancée sous
M. de
Lesseps à
Rome.
Louis-Philippe était également entré dans le cabinet juin 1849. comme ministre du commerce.
Le journal le Siècle^ organe de la bourgeoisie républicaine, applaudit fort à cette modification ministérielle, espérant que les nouveaux ministres, dans lesquels il se plaisait à voir « l'ancre de salut du pays, » répudie- , raient toute solidarité avec « les malheureux » qui avaient ordonné l'attaque de Rome, et qu'ils leur laisseraient le soin de résoudre une affaire si tristement engagée. Cette espérance ne devait pas tarder à être douloureusement trompée, et l'on allait voir à quel point déjà le pays était sous la domination du gouvernement personnel.
Pour calmer l'émotion produite par la nouvelle du La mission de sang versé sous les murs de Rome, et aussi pour donner un semblant de satisfaction à ropinion publique, le président de la République avait envoyé dans les Etats romains M. de Lesseps, en le chargeant, en apparence du moins, d'une mission de conciliation.
A peine arrivé, M. de Lesseps s'était mis en rapport avec le gouvernement romain, et il avait pu rendre témoignage de la sollicitude avec laquelle les blessés français étaient soignés dans les hôpitaux de Rome. Il se considérait comme l'exécuteur absolu de la délib(''ration par laquelle l'Assemblée constituante avait solennellement déclaré que la France n'entreprendrait rien contre la République romaine.
Le IM mai, il signait avec les triumvirs Mazzini, Saffi et Armellini une convention d'après laquelle l'armée française était regardée comme une alliée venant concourir à la défense du territoire de la République contre les entreprises de l'Autriche et de Naples ; elle ne devait s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du pays,
Nul doute que cette convention, si conforme aux volontés de l'Assemblée constituante, n'eût reçu son
JciN 1849.
Rappel de M. de Lesseps.
Le siège de Rome.
336 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1849.
exécution, si cette Assemblée n'avait pas alors terminé sa session. Mais la défaite des candidats républicains dans les élections législatives, la composition réactionnaire de la nouvelle Assemblée, firent revenir le gouvernement français sur les dispositions conciliatrices qu'il n'avait prises que comme contraint et forcé. L'homme sans foi que la République avait eu l'imprudence de placer à sa tète résolut d'en finir avec la République romaine, pour flatter les passions cléricales de ceux dont l'appui lui était encore nécessaire.
Le général Oudinot reçut l'ordre de ne tenir aucun compte de la convention passé par M. de Lesseps avec les triumvirs. En voyant les préparatifs d'attaque, auxquels il ne comprenait rien, M. de Lesseps, qui était un honnête homme, voulut dégager son honneur, et il rendit le général responsable de tous les événements. Mais il s'agissait bien d'honnêteté et d'exécution loyale d'une convention acceptée de part et d'autre ! Est-ce que la force ne prime pas le droit ?
Notre ministre plénipotentiaire fut désavoué et rappelé, et le général Oudinot n'attendit même pas, pour recommencer les hostilités, le terme qu'il avait fixé luimême par un engagement formel.
Le 1" juin, nos troupes occupaient, sans coup férir, le Monte-Mario. Dès le lendemain, les opérations du siège de Rome commencèrent, et elles furent poussées avec une furieuse énergie.
Les triumvirs romains, malgré le peu de ressources dont ils disposaient, ne désespérèrent pas du salut de la patrie. Ils frappèrent d'abord l'envahisseur d'une réprobation éternelle, dans une proclamation que l'histoire doit enregistrer.
« Romains, au crime d'attaquer avec des troupes républicaines une République amie, le général Oudinot ajoute rinfamic de la trahison. Il viole la promesse
écrite, qui est entre nos mains, de ne pas attaquer Juin i849. avant lundi.
(( Levez- vous, Romains ! aux murailles, aux portes, aux barricades ! Prouvons à l'ennemi que, même avec trahison, on ne peut vaincre Rome. Que la ville entière se lève dans l'énergie d'une pensée ; que chaque homme combatte ; que tout le monde ait foi dans la victoire ; que tout le monde se souvienne de ses pères et soit grand !
« Que le droit triomphe, et qu'une honte éternelle pèse sur l'allié de l'Autriche ! — Vive la République ! »
Il fallait que la République française eût un Bonaparte à sa tête pour avoir mérité de recevoir une pareille injure. Jamais, jamais le droit des gens n'avait été plus outrageusement violé. Rome succomba après une résistance héroïque, comme on le verra tout à l'heure ; mais l'honneur de la France coula par tous les pores dans cette lamentable expédition, digne prélude de celle du Mexique, dont j'aurai également à raconter les hontes.
Quand on apprit à Paris que l'armée française était aux prises avec la République romaine, une douloureuse émotion s'empara de la population, émotion dont l'Assemblée législative devait recevoir vivement le contrecoup. Le 7 juin, M. Ledru-Rollin introduisit une demande d'interpellation. Trois jours après, MM. Emmanuel Arago et Théodore Bac demandèrent sil était vrai que le gouvernement se fût écarté de la ligne de conduite si solennellement tracée par l'Assemblée constiluante. M. Odilon Barrot, s'en référant à la discussion prochaine, se borna à déclarer que le gouvernement avait désavoué des actes contraires à ses instructions.
Tout ce qu'il y avait de cœurs honnêtes en France se révolta à la nouvelle des faits odieux qui se passaient sous les murs de Rome. Les républicains ne pouvaient accepter la solidarité de l'infamie dont venait de se
Juin 1849.
Protestation
contre le siège
de Rome.
Séance du juin à l'AsserabJée législative.
338 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1849.
couvrir le gouvernement français ; ils protestèrent solennellement, à la face du monde . La Montagne — on appelait ainsi, comme je l'ai dit plus haut, le côté gauche de l'Assemblée, par un souvenir peut-être intempestif de la Convention — la Montagne engagea le peuple à rester calme, lui promettant qu'elle se montrerait digne de la confiance dont il l'honorait. « Elle fera son devoir, » était-il dit dans cette déclaration.
De son côté, l'Association démocratique des amis de la Constitution s'efforça de dégager devant les nations la responsabilité de la France dans ce grand crime qu'avait voulu prévenir l'Assemblée constituante, et qui devait retomber tout entière sur ceux qui l'avaient justement encourue. Le comité démocratique socialiste, qui s'était formé en vue des élections, crut devoir rappeler, dans une adressée l'Assemblée, l'article 110 de la Constitution, qui confiait à la garde nationale et au patriotisme de tous les Français le dépôt de cette Constitution et des droits qu'elle conférait. Enfin, dans les rangs de la garde nationale, des protestations indignées contre la conduite du gouvernement français à Rome se couvraient de signatures. Chacun alors se récriait contre la mauvaise foi du président, Louis-Napoléon, et l'on attendait avec anxiété le résultat de l'interpellation provoquée par M. Ledru-Rollin, et dont la discussion avait été fixée au H.
Le 11 juin, M. Ledru-Rollin qui, depuis l'origine de cette malheureuse affaire de Rome, luttait intrépidement pour le droit, pour la justice, pour l'honneur de la France, et qui devait si mal en être récompensé, monta à la tribune. Que l'article 5 du préambule de la Constitution, consacrant le principe du respect des nationalités étrangères, eût été violé, qu'on eût foulé aux pieds le décret de l'Assemblée constituante enjoignant au gouvernement d'avoir à ne pas détourner plus longtemps
l'expédition romaine de son but, c'est ce quil ne fut pas difficile à l'orateur de démontrer. Il n'en fallait pas davantage pour justifier sa demande de mise en accusation du président de la République et de ses ministres. Faisant ensuite allusion à un échec que nous venions de subir, et dont il avait eu connaissance par une lettre particulière, M. Ledru-Rollin eut soin de dégager l'honneur de notre drapeau, à la sauvegarde duquel les républicains étaient intéressés plus que personne. « Mais, ajouta-t-il, lors même que nous aurions subi un échec, il ne faut pas que nous aggravions notre position en cherchant à le réparer dans le sang, en rentrant dans Rome de vive force; car ce ne serait pas une victoire, ce serait une honte. Il ne peut y avoir de victoire contre le droit. Il y a quelque chose de supérieur à la question d'honneur, c'est la question de droit, c'est la question de justice immortelle. »
Que répondre à l'écrasante logique du puissant orateur? En descendant de la tribune, M. Ledru-Rollin déposa sur le bureau une demande de mise en accusation du président de la République et de ses ministres. Le président du conseil se perdit dans des explications filandreuses, embarrassées et contradictoires. On n'avait pas encore reçu de dépêches officielles, dit-il, et puis on agissait dans l'intérêt du peuple romain. Et il osa se faire l'apologiste d'une expédition qui n'avait de comparable que celle d'Espagne en 1823. Jamais le gouvernement de Louis-Philippe, contre lequel il avait si souvent exercé son éloquence solennelle, ne s'était prêté à une pareille forfaiture. Eh! pouvait-on répondre à M. Odilon Barrot, c'était aussi dans l'intérêt du peuple français que la Prusse et l'Autriche prétendaient agir en 1792, et c'était aussi pour le bonheur de notre pays, assurait l'empereur Alexandre en 1814, qu'il remettait les Bourbons sur le trône. Or nous, faisions à l'égard de
Juin 1849-
Explications
et aveu de
M. Odilon
Barrot.
3^0 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
JoiN 1849. Rome ce qu'avec tant de raison nous avions reproché à l'Europe de vouloir faire à l'égard de la France.
M. Odilon Barrot assura, du reste, qu'en restituant au pape son pouvoir temporel, on n'entendait en aucune façon restaurer les abus de la papauté. Ainsi l'on avait l'aveu du coupable. Le gouvernement de M. Louis Bonaparte, jetant bas le masque, se décidait à avouer qu'il avait envoyé une armée à Rome pour assassiner la République romaine.
Réplique de M. Ledru-RoUin remonta à la tribune. Son visage '^ii Uin" superbe reflétait l'émotion dont sa poitrine était oppressée. Il écrasa M. Odilon Barrot dans une réplique foudroyante. « Prenez garde, monsieur ! s'écria-t-il en montrant du doigt le président du conseil, vous avez au front une tache de sang! » Il eût fallu s'en tenir là; le droit, la raison, la justice étaient de son côté. Malheureusement, cédant à l'indignation légitime qui lui dictait ses paroles, il jeta, en terminant, cette menace au gouvernement : « Vous "avez manqué à votre devoir, vous avez manqué à votre mission. La Constitution à été violée; nous la défendrons par tous les moyens, même par les armes ! »
Les membres de la droite, qu'avait atterrés jusque-là la puissance de logique de l'orateur, se dressèrent à ces mots, et des cris violents réclamèrent le rappel à l'ordre de M. Ledru-Rollin. « Oui, reprit celui-ci, dominant le tumulte, la Constitution est confiée au patriotisme de tous les Français. J'ai dit, et je le répète : la Constitution violée sera défendue par nous, même les armes à la main. » Paroles généreuses sans doute, dignes d'une àme vraiment républicaine, mais souverainement imprudentes et qui allaient merveilleusement servir les projets de la réaction et du gouvernement de M. Louis Bonaparte.
L'Assemblée législative, donnant à sa devancière un
démenti sanglant, prononça purement et simplement l'ordre du jour sur la plus juste des réclamations. Ainsi, par son vote, elle pactisait avec le mensonge, avec l'hypocrisie ; ainsi elle s'associait au meurtre d'un peuple ami; ainsi elle ratifiait l'assassinat de la République romaine. Elle sera bien venue plus tard à protester contre le pareil traitement, qui sera infligé à la République française. Deux cent trois voix seulement sur 564 votants refusèrent d'approuver la politique ministérielle, contre laquelle la précédente iVssemblée avait protesté par un vote si solennel.
Ce vote causa au dehors une émotion douloureuse. L'heure était triste et sombre. Le choléra sévissait dans Paris avec une intensité violente ! Chaque jour de longues files de corbillards menaient à l'éternel repos les victimes de l'horrible fléau. Une des plus illustres victimes de l'épidémie fut, comme on l'a vu plus haut, le maréchal Bugeaud.
Pourtant la conscience publique ne pouvait rester muette devant l'attentat commis en Italie par les armes françaises. Une commission législative, chargée d'examiner la demande de mise en accusation du président et des ministres, fermant volontairement les yeux à la lumière, eut l'impudence de déclarer, par la bouche de M. Daru, que l'expédition romaine n'était nullement dirigée contre la République romaine, et qu'elle n'avait d'autre but que de sauvegarder Rome contre une invasion autrichiene. C'était se moquer du peuple français. Ceci se passait le 12 juin.
Vainement, pour gagner du temps et prévenir l'effet de ses paroles imprudentes de la veille, M. Ledru-Rollin réclama, dans un langage beaucoup plus pacifique que celui delà veille, le dépôt des pièces. « Comment! lui dit sournoisement M. Thiers, qui se faisait alors remarquer entre tous par son ardeur à défendre la politique pré-
JuiN 1849.
L'Assemblée
approuve la politique du gouvernement.
Le
choléra Paris.
Juin 1849. sideiitielle, vous étiez assez convaincu hier pour adresser au peuple un appel aux armes, et aujourd'hui vous déclarez que vous n'êtes pas assez éclairé? » — « C'est la République française que vous allez tuer à Rome ! » riposta M. Ledru-Rollin.
La réaction avait besoin d'une journée ; 377 voix sur 377 votants repoussèrent la demande de mise en accusation. Il en fallait 376 pour la validité du scrutin. La Montagne tout entière avait pris le parti de s'abstenir. Le soVt en était jeté.
La journée du Le soir même, les principaux représentants de la 13 juin 1849. Montagne décidèrent qu'une manifestation solennelle, à laquelle on s'efforcerait de conserver un caractère tout pacifique, aurait lieu pour protester contre l'attaque de Rome et la violation de la Constitution. « La liberté et l'ordre, c'est la Constitution, c'est la République ! » disaient-ils dans une proclamation au peuple français. Le lendemain, 13 juin, vers onze heures du matin, quelques milliers d'hommes, ouvriers, gardes nationaux et bourgeois sans armes, se dirigèrent vers la place de la Madeleine, aux cris de : Vive la Coiistitution!
La colonne avait à peine dépassé la rue de la Paix qu'elle fut coupée en deux par les troupes que le général Changarnier avait massées sur la place Vendôme, et auxquelles il avait généreusement recommandé de ne faire aucun quartier, si le combat venait à s'engager. Le combat ne s'engagea pas ; les manifestants n'avaient point d'armes. Cinq ou six coups de fusil, partis des rangs de la troupe, avaient retenti sans causer le moindre mal. Le colonel de Goyon, à la tête d'un régiment de dragons, balaya le boulevard du côté de la Madeleine ; de l'autre, un bataillon de gendarmerie mobile, renforcé d'un bataillon de chasseurs de Vincennes, chargea la foule au pas gymnastique en remontant vers le boulevard des Italiens. Nombre de citoyens furent blessés, foulés aux
pieds des chevaux, atteints de coups de sabre ou de baïonnette; pas un soldat ne reçut une égratignure.
La manifestation fut ainsi dispersée sans la moindre peine. Ceux qui y avaient pris part se séparèrent sans opposer la moindre résistance. Quelques-uns seulement poussèrent, en fuyant, le cri : Aux ar?7i€s! qui demeura sans écho ; une vaine tentative de barricade eut lieu au quartier Saint-Martin, et ce fut tout.
Le parti républicain avait tout à gagner de la sagesse et de la modération. L'opinion publique, indignée de la mauvaise foi du gouvernement, ne pouvait tarder à lui revenir complètement. Il n'avait qu'à attendre, confiant dans son droit et fort de son calme, et son appel à une manifestation, môme pacifique, fut une souveraine imprudence, à la veille de l'anniversaire des fatales journées de Juin.
En apprenant l'avortement de la manifestation, M. Ledru-RoUin, cédant à un mouvement chevaleresque, se rendit au Conservatoire des arts et métiers, accompagné de plusieurs de ses collègues et d'un certain nombre d'artilleurs de la garde nationale, à la tête desquels était le brave colonel Guinard. Il y était à peine que la garde nationale et la troupe de ligne cernèrent le Conservatoire et s'en emparèrent sans coup férir. M. Ledru-Rollin et ses amis, Martin Bernard, Considérant et quelques autres, avaient été rangés le long du mur de la cour. Un peloton les tenait ajustés, et un officier, ivre de fureur et de vin, à ce qu'ont assuré plusieurs témoins (4), s'apprêtait à commander le feu, quand un officier supérieur, accouru à toutes brides, releva les canons des fusils. « Il sera toujours temps de les fusiller s'ils bougent », dit-il.
Eh bien ! de ces hommes, dont quelques-uns étaient
.luiN 1849.
Fuite de
Ledru-Rollin
et de ses
amis.
(1) Le 13 juin, par Ledru-Rollin.
M. Ledru- RoUin.
344 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Juin 1849. l'honneur de la France républicaine, et qui, d'un moment à l'autre, pouvaient être assassinés froidement, lâchement, sans aucune provocation de leur part, pas un ne baissa la tête, ne marchanda sa vie. Ils étaient prêts à mourir, sans forfanterie comme sans faiblesse ; ce qui n'a pas empêché d'infâmes folliculaires de déverser sur eux l'outrage et la calomnie, de les taxer de lâcheté. N'at-on pas raconté que M. Ledru-RoUin s'était enfui par un vasistas ? Que de plaisantins, qui, au jour du danger, ne se montraient guère, ont colporté cette fable ridicule !
Le récit de M. Ledru-RoUin et quelques-uns de ses amis purent se retirer tranquillement, un peu plus tard, à la faveur du désordre.
11 a raconté lui-même l'histoire de sa fuite, et jamais son récit n'a été contesté par personne. « Lorsque j'ai quitté le Conservatoire, a-t-il écrit, y avait-il lutte ? Avais-je des amis engagés dans un combat? Il n'y avait ni combat ni lutte. Sans avoir rendu ni le droit ni les armes, car je n'avais pas d'armes, et mon droit restait entier sous la force, j'étais prisonnier de guerre dans une place mal gardée. Je me suis retiré librement, sans laisser derrière moi ni ma parole que je n'avais point donnée, ni mes amis ; car, depuis plus d'un quart d'heure, il ne restait que quatre d'entre eux aux Artset-Métiers. Martin Bernard, Considérant, Guinard et moi, ni par conséquent mon honneur. »
Je le demande à tout homme de cœur : Quel est celui qui, dans les mêmes circonstances, n'aurait pas agi comme M. Ledru-Rollin? N'était-ce pas assez que la démocratie perdît en lui un de ses chefs les plus illustres et les plus autorisés sans que, de gaieté de cœur, il allât s'exposer à tomber sous l'arrêt d'un tribunal d'exception, arrêt qui ne pouvait être qu'un acte de vengeance et de proscription.
Comme on devait s'y attendre, le gouvernement ju,j, 1349. s'empressa de transformer cette inoffensive manifes- ^^g^ ^j^ p^^-^^ tation du 13 juin en une insurrection formidable. en état de L'Assemblée ne devait pas tenir séance ce jour-là, il ° '
n'y avait qu'une réunion dans les bureaux. Ses membres furent convoqués d'urgence pour deux heures et demie. A peine était-elle réunie que le ministre de l'intérieur, M. Dufaure, lui proposa de déclarer Paris en état de siège. C'était la seconde fois, depuis la révolution de Février, et il y avait à peine six mois que la malheureuse ville en était débarrassée. Appuyée par le général Cavaignac, et vainement combattue par MM. Pierre Leroux et Bancel, la proposition de remettre Paris en état de siège fut décrétée séance tenante, sur la proposition de M. Gustave de Beaumont. Le ministère promit, du reste, par une sorte de dérision, de ne faire usage de l'état de siège que pour affermir la République.
Or, l'état de siège était à peine voté, que six journaux républicains, la Réforme, la. Démoa-atie pacifique^ le Peuple, la. Révolution démocratique et sociale, la Tribune des peuples et la Vraie République se trouvaient supprimés par décret.
Mais la réaction ne jugea pas suffisant de supprimer Sac des impriles journaux démocratiques, il lui parut bon d'en briser ^ouXk It les presses, afin sans doute de les mettre hors d'état Proust, de fonctionner de longtemps. Deux officiers de la garde nationale, les sieurs Vieyra et de Korcy, se ruèrent à la tête d'une bande de furieux, contre les imprimeries de MM. Proust et Boulé, chez lesquels, d'ailleurs, s'imprimaient des journaux de toutes les opinions. Ceux qui avaient conçu l'idée de dévaster ces établissements le savaient bien; mais la rage de certains modérés ne connaît pas de bornes. Tout fut mis à sac et à pillage par d'étranges amis de l'ordre. On menaça même de
Juin 1849.
Proclamation
du président de
la République.
346 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
fusiller les ouvriers qui tenteraient d'arracher les caractères d'imprimerie à la destruction.
M. Proust appartenait lui-même à ce qu'on appelait le parti de l'ordre. Officier dans la 2" légion de la garde nationale, il avait été blessé l'année précédente, au mois de juin, en combattant l'insurrection, et à l'heure où, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants, des forcenés se livraient à la dévastation de sa propriété, il était parmi les gardes nationaux qui s'étaient réunis pour combattre la manifestation.
Interpellé sur cet acte de vandalisme, M. Odilon Barrot se borna à répondre que ceux qui avaient donné le signal de la guerre devaient s'attendre à en subir les conséquences.
Un représentant de la majorité, le général Gourgaud, voulut bien concéder cependant qu'il y avait lieu à une réparation en argent. Une commission, en effet, fut nommée pour examiner les dommages causés. M. Proust n'avait pour toute fortune que son imprimerie; il était ruiné. Il fut question de lui allouer une indemnité de soixante-quinze mille francs. Au bout d'un an, M. Proust reçut un pli cacheté, venant du ministère de l'intérieur. Pas de doute; c'était l'allocation promise. Point; c'était le retrait de son brevet d'imprimeur. Le pauvre homme, que j'ai connu dans ma jeunesse, pris d'un violent désespoir, tomba malade et mourut. Gloire au général Changarnier I
Le président de la République, avec une bonne foi au moins douteuse, s'empressa d'adresser le jour même à la France entière une proclamation où il semblait que la cause de la famille, de la propriété, de la civilisation, eût été menacée par la manifestation du 13 juin. « Quelques factieux osent encore lever l'étendard de la révolte contre un gouvernement légitime... Ils m'accusent d'avoir violé la Constitution, moi
qui ai supporté depuis six mois, sans en être ému, leurs injures, leurs calomnies, leurs provocations... La majorité de l'Assemblée elle-même est le but de leurs outrages... Ce système d'agitation entretient dans le pays le malaise et la défiance qui engendrent la misère; il faut qu'il cesse. Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent I »
Cette proclamation était suivie de deux décrets, l'un qui dissolvait la légion d'artillerie de la garde .nationale de la Seine, composée de l'élément le plus énergique du parti républicain; l'autre qui remettait de nouveau entre les mains du général Changarnier le double commandement supérieur de la garde nationale et de l'armée de Paris, bien que l'Assemblée constituante se fût formellement prononcée contre l'illégalité de cette mesure. Mais le président se sentait maître de l'Assemblée nouvelle.
Plusieurs villes protestèrent également contre la félonie du gouvernement. Lyon même, à la nouvelle des événements de Paris, se mit en insurrection. Le mouvement y fut réprimé avec une sauvage énergie par le général Magnan. La réaction, furieuse comme si elle avait triomphé après une lutte sanglante, frappa à tort et à travers, sans nul souci des lois de la justice et de l'humanité.
Plus de vingt départements furent mis en état de siège; et l'état de siège fut, pour la circonstance, amplifié et embelli. Le conseil d'Etat, où siégeaient cependant MM. Havin, Jules Simon, Reynaud, Bethmont, Charton et Landrin, déclara, par voie d'interprétation, que la dévolution des pouvoirs administratifs à l'autorité militaire était absolue et illimitée, et que les tribunaux militaires pouvaient toujours, quand ils le jugeaient convenable, dessaisir les tribunaux ordinaires. « C'est la dictature militaire ! » s'écria M. Grévy.
Juin 1849.
Troubles à Lyou et dans
certains départements.
348 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
jciN 1841). « C'est la dictature parlementaire, » répondit M. Du-
faure ; l'application de l'antique maxime : Salus populi suprema lex. Et ce même M. Dufaure a calomnié les hommes de la grande Révolution qui avaient appliqué cette maxime en des temps où elle avait du moins sa raison d'être et où elle pouvait s'expliquer. Étranges A chaque instant le procureur général Baroche venait
^""^réaction '* saisir l'Assemblée de nouvelles demandes en autorisation de poursuites contre des représentants. Peu importait, selon lui, que l'Assemblée fut édifiée sur leur culpabilité, c'était l'affaire de la justice. Telle avait été la théojie développée l'année précédente par M. Jules Favre à l'égard de M. Louis Blanc. Quarante représentants du peuple furent ainsi décrétés d'accusation, parmi lesquels MM. Suchet, Deville, Maigne, Boch, Fargin-Fayolle, Daniel Lamazière, Vauthier et Pilhes, arrêtés dans la journée du 13, Ledru-Rollin, Considérant, Rattier, Boichot, Landolphe, Avril, Félix Pyat, Malardier, Marc Dufraisse, Ronjat, Martin Bernard, Brives, Commissaire, Cantagrel et Kœnig. On leur reprochait surtout l'apposition de leurs noms au bas d'un appel aux armes.
D'un bout de la France à l'autre les arrestations furent prodiguées avec un luxe inouï et une légèreté déplorable. Le gendre de M. Pierre Leroux, M. Luc Desagres, avocat à Boussac, et l'un des employés de son imprimerie, M. Auguste Desmoulins, publiciste lui-même, furent arrêtés uniquement à cause de leur parenté et de leurs rapports avec Pierre Leroux. Ils furent acquittés l'un et l'autre par le conseil de guerre de Lyon, mais l'arrestation du premier eut des suites déplorable. Sa jeune femme enceinte faillit mourir de saisissement et de douleur, et son enfant mourut dans son sein. Comme M. Bac racontait à l'Assemblée ce fait douloureux : « Est-il mort de chagrin?» s'écria l'un des plaisants de la droite. Et les modérés de rire. C'était risible en effet.
Une véritable terreur s'abattit sur le pa^'s. A un Jvm 1849. membre de la gauche, qui s'en plaignait amèrement, le La terreur général Baraguey d'Hilliers répondit : « Mieux vaut la ,,^p°^^® ®.* terreur blanche que la terreur rouge ! » Comme si toute terreur, sans distinction de couleur, n'était pas profondément regrettable. Un autre jour, c'était le 18 juin, le représentant Savoie essayait de ramener la discussion sur les affaires étrangères, cause des derniers événements, l'un des plus jeunes membres de la majorité réactionnaire, M. Estancelin, perdant toute mesure, sécria qu'il craignait moins l'invasion étrangère que l'entrée des réfugiés révolutionnaires. Le mot était bien placé, on était au jour anniversaire de la bataille de Waterloo, ce que ne manqua pas de constater M. Napoléon Bonaparte, qui siégeait sur les bancs de la Montagne. « Vous appelez l'invasion ! » crièrent quelques représentants à ce fougueux partisan du régime déchu. On avait certainement travesti l'intention de M. Estancelin ; mais on pouvait s'y tromper. Cela donne une idée du cynisme de la réaction à cette époque.
Une sorte de délire furieux s'était emparé de l'Assemblée. Elle vota, coup sur coup, la suspension, pour un an, du droit de réunion et d'association, garanti par la Constitution, une loi sur la presse, plus rigoureuse même que les lois de Septembre ; et, introduisant dans son règlement un article injurieux pour elle-même, elle soumit ses membres à l'amende pécuniaire, à la privation de l'indemnité et à l'exclusion temporaire. Sur la proposition de M. de Montalembert, elle abrogea l'article 67 de la loi de 1831, qui excluait du commandement des gardes nationales de la Seine tout officier général en activité de service ; et, comme pour ratifier la mesure prise par le gouvernement dans la journée du 13, elle autorisa le gouvernement à concentrer dans les mains du chef d'une division militaire le commandement des gardes natonales
350 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Juin 1849. de tous les départements compris dans la même division. Le général Baraguey d'Hilliers n'y tint plus : « Si vous n'aimez pas l'anarchie, s'écria-t-il, je ne l'aime pas plus que vous ; mais je déteste le despotisme ! Représentant du peuple, nommé pour défendre la liberté en même temps que l'ordre, je voterai contre la proposition. » Or, tandis qu'un général de qui l'on était loin d'attendre une pareille protestation, s'exprimait ainsi, MM. Bixio, Cavaignac, Victor Lefranc, Barthélémy Saint-Hilaire et quelques autres républicains de cette nuance, votaient avec un ensemble touchant toutes les mesures de compression réclamées par le Une erreur de gouvernement. M. de Lamartine, vieilli et usé, déjà M. de oublieux du jour où, si noblement, il avait refusé de separer sa cause de celle de M. Ledru-Rollin, écrivait dans le Conseiller du peuple, revue périodique rédigée par lui, que ce triste mois de juin ouvrait une ère de salut et de délivrance. « La société s'est éprouvée elle-même, disait-il ; elle connaît maintenant sa force et son inviolabilité ; elle sait qu'elle n'a qu'à se lever et à apparaître pour vaincre sans combattre. »
Hélas! cette ère qui s'ouvrait, c'était celle d'un despotisme de vingt ans. La seconde République française fut tuée en fait dans ce fatal mois de juin. C'était l'heure où, comme on l'a vu, M. Louis Bonaparte, dans sa proclamation au peuple français, écrivait cette phrase à effet : « Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent! » Les bons c'étaient ceux qui s'inclinaient devant les usurpations du pouvoir exécutif et qui absolvaient la violation de la foi jurée; les méchants, au contraire, ceux qui stipulaient au nom du droit, de la justice et de la liberté outragés. Voilà ce que signifiait en réalité cette phrase banale du président de la République.
Un républicain sincère, qui avait cru longtemps aux
ANNÉE 1849. CQAPITRE SIXIÈME. 331
sentiments républicains de M. Louis-Napoléon, M. Pauger Juillet i849. donna, en ces termes, sa démission des fonctions de direc- Démission leur de l'Imprimerie nationale, où l'avait appelé l'amitié '^^ ^- Pa^g^r. du président : « Ceux qui vous ont aimé et qui feraient encore des vœux pour vous, si les vœux pouvaient quelque chose, n'ont plus qu'un genre de service à vous rendre, c'est de s'éloigner, et de vous rappeler, par leur retraite, s'il y a moyen, au vrai sentiment de votre élévation et de votre origine. » Mais l'origine du président, en dépit de la longue alliance des républicains et des bonapartistes, était toute contraire aux idées républicaines, et bien naïfs ceux qui pouvaient encore s'imaginer que l'élu du 10 décembre, devenu le prisonnier de la réaction, s'efforcerait de consolider le régime démocratique enfanté par la révolution de
« Eh bien, oui, la Constitution a été par vous violée ! » ne craignait pas d'écrire alors M. Emile de Girardin. M. Jules Favre, comme pour faire oublier ses fautes passées, écrivit une lettre dans laquelle il engagea tous les propriétaires et rédacteurs des journaux suspendus à se pourvoir devant les tribunaux, et il se chargea courageusement du référé iiitroduit par eux contre la ville de Paris et contre l'État. Mais c'étaient là de rares protestations au milieu de la prostration générale.
Des élections complémentaires à l'Assemblée législa- Les élections tive eurent lieu en juillet, par suite de démissions, de compie-
-, -, ^ mentaires.
morts ou de doubles élections. Elles donnèrent la mesure
de l'abaissement de l'esprit public. Elles avaient lieu, il est vrai, dans des conditions tout à fait inusitées, en plein état de siège, alors que la plupart des feuilles républicaines étaient suspendues, et les réunions électorales interdites. Le parti démocratique n'en présenta pas moins une liste de candidats; mais il se savait battu d'avance, les républicains ayant en grande partie
La nouvelle
loi sur la presse.
352 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, an.mîe 1849.
Juillet 1849. résolu de s'absteiiir. La réaction pouvait triompher à son aise.
On vit, pour la première fois, dans cette campagne électorale, apparaître des candidats napoléonien?,. Ce fut un nommé Briffaut, secrétaire du président de la République, qui eut l'idée de prendre cette étiquette, dont tant de renégats de tous les régimes devaient se parer plus tard. Le parti conservateur, ou plutôt celui de la réaction, car ce mot de conservateur n'a point de signification bien définie, l'emporta presque partout, à Paris et dans les départements. Le gouvernement pouvait tout oser sans avoir à craindre la moindre résistance parlementaire.
Cependant la liberté trouva des défenseurs passionnés. Comme si, l'année précédente, à la suite de l'insurrection de Juin, on n'avait pas apporté de suffisantes restrictions à la liberté de la presse, le président du conseil avait, dès le 25 juin 1849, présenté un nouveau projet de loi, qui devait être temporaire, il est vrai, mais qui dépassait en rigueur les lois de Septembre ellesmêmes. La discussion générale sur ce projet de loi s'ouvrit, le 21 juillet, par une violente attaque de M. de Montalembert contre le parti révolutionnaire, dont il réclama l'anéantissement. On l'avait désarmé dans la rue, dit-il ; seulement il ne fallait pas lui permettre de se faire jour au moyen de la presse. Selon l'ancien pair libéral, il n'y avait rien de trop rigoureux pour comprimer la Révolution. Celle-ci trouva des voix généreuses pour défendre ses glorieuses conquêtes.
Les auteurs de la loi avaient rétabli, au profit du président de la République, le délit d'offense à la personne royale. La provocation à la désobéissance aux lois et la publication de fausses nouvelles étaient très sévèrement punies ; mais si large était l'interprétation laissée aux juges que nul écrivain, si modéré fût-il, et si sûr
de sa plume, ne se trouvait à l'abri des poursuites. Je jcillet laisse pour mémoire les dispositions draconiennes dont elle était hérissée, et qu'on était allé chercher dans les lois les plus désastreuses de la monarchie. Ce fut à M. Dufaure, ancien libéral du régime de Juillet, qu'incombait, comme ministre de l'intérieur, le soin de la défendre. Il le lit sans sourciller, ce qui lui attira de la part de M. Grévy cette juste et sévère apostrophe : « S'il était vrai qu'il fallût, pour gouverner aujourd'hui la France, faire tout ce que vous avez tant reproché au gouvernement que vous avez combattu, démentir tous vos discours, fouler aux pieds toutes vos doctrines, vous deviez laisser à d'autres cette triste tâche. »
La liberté de la presse n'était ici qu'un prétexte ; la lutte était établie entre le principe monarchique et le principe républicain. M. Jules Favre, que les élections complémentaires avaient fait entrer à l'Assemblée, ayant, pour montrer les écarts des feuilles royalistes, donné lecture d'un article où l'avènement de la République était traité d'escamotage infâme, quelques membres de la droite s'associèrent hautement aux sentiments exprimés dans cet article. Alors se tournant vers eux : « J'espère, s'écria l'orateur, que les paroles que je viens de lire ne rencontreront dans cette enceinte qu'une énergique réprobation, car s'il en était autrement, ceux qui, au début de cette session, porteurs d'un mandat souverain, maîtres de leur volonté, ont unanimement acclamé la République, se seraient rendus coupables de la plus abominable des lâchetés. » Personne ne répondit à ces rudes paroles.
Toutefois, M. de Montalembert revint à la charge. L'orateur précédent ayant dit que jamais les lois contre la presse n'avaient sauvé les gouvernements, il déclara qu'il se tiendrait pour satisfait si, comme les lois de
M. de Montalembert à résipiscence.
Vive riposte
de
M. Jules
Favre.
354 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Juillet 1849. Septembre, la loi nouvelle assurait à la République douze années d'une existence tranquille.
Et pourtant l'orateur clérical avait été sous Louis- Philippe un serviteur de la liberté, il avait flétri les lois de Septembre ! Aussi, avec une humilité calculée, eut-il soin de faire amende honorable, et s'accusa-t-il d'avoir grossi la clameur téméraire et insensée qui avait fini par l'explosion formidable où tous les trônes et tous les pouvoirs avaient failli sombrer. Du reste, il se pardonnait à lui-même, comme il espérait que Dieu lui pardonnerait, eu égard à sa bonne foi, ce qui fit dire justement à M. de Girardin qu'il avait sanctifié la palinodie.
M. Jules Favre, reprenant la parole, n'eut pas de peine à faire justice des paroles de ce pieux apostat. Il prouva, par des exemples tirés de l'histoire, que jamais les sévérités déployées contre la presse n'avaient empêché les révolutions. Puis, évoquant le souvenir des lois de Septembre, il reprocha aux auteurs de la loi et à ses défenseurs de n'être que de tristes et impuissants plagiaires, de se lancer dans la voie funeste de M. de Brogiie et de M. Thiers, qui avaient conduit aux abîmes le gouvernement qu'ils avaient voulu protéger par des lois contraires à la justice et à la liberté. Mais que pouvaient les meilleurs arguments sur une Assemblée prévenue et décidée d'avance à marcher à pieds joints sur le droit?
M. Grévy avait fait remarquer avec beaucoup de raison que la gloire du gouvernement républicain était précisément de comporter au dedans une somme de liberté plus grande que le gouvernement monarchique et au dehors une attitude plus en harmonie avec les intérêts des peuples ; il demanda au gouvernement de M. Louis Bonaparte, ce qu'il avait fait de la République française.
M. Thiers, dont on était toujours' sur de rencontrer la main dans les entreprises contre la République et contre la liberté, ne manqua pas de déclarer, en montant
Intervention
de
M. Thiers.
M. Louis Blanc.
à la tribune pour soutenir la loi, qu'il y avait des prin- Juillet 1849. cipes de conservation nécessaires aux républiques comme aux monarchies. Rappelant le souvenir des lois rendues contre la presse, l'année précédente, avec l'approbation de MM. Marie, Jules Favre et Cavaignac, il demanda si M. Marie, si le général Cavaignac, si M. Jules Favre, devenus si chers aux républicains, dit-il, voulaient alors détruire la République? M. Louis Blanc se chargea de lui répondre.
Réfugié à Londres comme on l'a vu, l'auteur de VHis- Réponse de toire de dix ans continuait de loin, dans l'exil où l'avait jeté la plus aveugle des réactions, à défendre les grands intérêts de la démocratie auxquels il avait dévoué sa vie tout entière ; il écrivit dans le Nouveau Monde, journal mensuel qu'il rédigeait, les lignes suivantes à l'adresse de M. Thiers :
<( Oui, les lois de Septembre ont été dépassées par cette loi du 11 août 1848, qui, pour délit de presse, prononce des peines à deux ans, trois ans, quatre ans, cinq ans de prison, et des amendes de mille, deux mille, trois mille, quatre mille et six mille francs. Oui, en présentant et en soutenant la loi du 11 août 1848, le général Cavaignac et M. Marie se sont traînés servilement dans les voies de la monarchie.
« Et que prouve cela? M. Thiers ne manque pas d'en conclure que sous tous les régimes, monarchie ou république, les nécessités de compression sont les mêmes, que, de quelque nom qu'on le nomme, un gouvernement doit se défendre par les moyens à l'usage de la monarchie... Un instant, monsieur ! Depuis quand la République en est-elle à se personnifier dans le général Cavaignac et dans M. Marie ? Ignorez-vous donc que ces deux hommes sont dans votre camp et non dans le nôtre ? Ignorez-vous que vos opinions et les leurs n'ont jamais difTéré ni sur l'ensemble ni sur le fond des choses? Ignorez-
Juillet 1849.
Vote de la loi.
Amende
honorable
du
président de
la République
à Ham.
356 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
VOUS que le mot républicain était la seule barrière qui vous séparât d'eux, et que cette barrière est tombée le jour où vous avez crié : Vive la République ! sachant bien ce que vau t un cri lorsqu'il n'a pas son écho dans le cœur ? Avez-vous oublié que c'est leur alliance avec vous qui a constitué ce faux parti républicain qui n'est que l'ancien parti monarchique avec un nom nouveau? »
Il était impossible de mieux définir la faction à laquelle appartenait M.Thiers, dont le succès fut considérable dans cette Assemblée, qui avait pourtant, du bout des lèvres, il est vrai, acclamé la République. Les atténuations les plus modestes à cette loi d'aveugle réaction, comme celle de M. Valette, par exemple, tendant à ce qu'en cas de déclaration de circonstances atténuantes par le jury, la cour ne pût appliquer que le minimum de la peine, furent violemment combattues par M. Baroche, ministre de la justice. La loi fut votée dans son ensemble, le 27 juillet, par 400 voix contre 146; elle ne sauvera ni la liberté, ni la République, qu'elle étouffait, ni TAssemblée elle-même, qui périra sous ses propres lois.
Les mesures de compression prises par une Assemblée enfiévrée de réaction n'étaient pas faites pour détruire les bruits de coups d'Etat, qui persistaient toujours. M. Louis Bonarparte était à peu près maître absolu des forces vives de la nation, et on le savait homme à en abuser au besoin.
Ces bruits avaient pris une telle consistance, qu'il crut utile de les démentir officiellement. Il voyageait alors dans nos départements de l'Ouest, où il allait tàter les populations et juger de l'influence qu'il pouvait exercer par lui-même.
C'est ainsi que, le 22 juillet, il se rendit tout exprès à Ham pour demander, en quelque sorte, à l'opinion publique pardon des deux insurrections qu'il avait tenté de susciter à Strasbourg et à Boulogne, contre le gouver-
nement de Louis-Philippe. A Ham se trouvait la forte- jcillet i849. resse où il avait été enfermé à la suite de sa tentative avortée de Boulogne. La cellule, ou plutôt l'appartement qu'il avait occupé, servait alors de prison au chef algérien Bou-Maza, auquel il rendit la liberté en le dotant d'une pension magnifique. Un bouquet lui avait été offert par les habitants de la ville, qui, pendant sa captivité, lui avaient témoigné de nombreuses marques de bienveillance et de sympathie.
Au toast porté par le maire en son honneur, il répondit qu'il était venu à Ham par reconnaissance, et non point pour se glorifier d'un emprisonnement qui avait eu pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Aujourd'hui qu'il était au pouvoir, il ne comprenait pas qu'on pût avoir l'audace d'assumer sur sa tête la terrible responsabilité d'un changement. Et il termina en disant : « Je ne me plains donc point d'avoir expié par une captivité de six années ma témérité contre les lois de ma patrie ; et c'est avec bonheur que dans les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur de ces hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. »
Nous ne tarderons pas à voir comment il entendait le respect de ces institutions. Ses paroles ne furent ni moins explicites ni moins accentuées à Tours où il alla, quelques jours après, inaugurer le chemin de fer d'Angers. C'était le 1" août.
Au banquet qui lui fut offert par la ville de Tours, il protesta avec éclat contre toute pensée de coup d'État. (( Je ne suis pas venu vers vous avec une arrière-pensée, mais pour me montrer tel que je suis, et non tel que la calomnie veut me faire. On a prétendu, on prétend encore aujourd'hui à Paris que le gouvernement médite quelque entreprise semblable au 18 Brumaire. Mais
Août 1849.
Discours de Tours.
Août 1849.
Discours
républicain de
l'adjoint
du maire
du Havre.
358 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, anxke 1849.
sommes-nous dans les mêmes circonstances? Les armées étrangères ont-elles envahi notre territoire? » Il n'était pas vrai qu'au 18 Brumaire les armées étrangères eussent envahi notre territoire; mais il lui fallait hien donner une explication à peu près plausible au crime de son oncle.
Nous n'étions pas, selon lui, dans des conditions qui nécessitassent de si héroïques remèdes. « Confiez-vous donc à l'avenir, ajoutait-il, sans songer aux coups d'État ni aux insurrections. Les coups d'Etat n'ont aucun prétexte, les insurrections n'ont aucune chance de succès... Ayez confiance dans l'Assemblée nationale et dans vos premiers magistrats, qui sont les élus de la nation... » Il pouvait parler ainsi, l'Assemblée alors était docile à toutes ses volontés.
Il faut croire, du reste, qu'il n'inspirait pas une confiance illimitée. Aussi il venait en quelque sorte pour sonder les populations et juger de l'influence qu'il pourrait exercer par lui-même partout oii il passerait. Dans toutes les paroles qu'il prononça, il parut affecter de ne pas prononcer le nom de la République. On ne manqua pas d'en faire la remarque.
Un honorable officier municipal, M. Berlin, adjoint du, maire de la ville du Havre, prit à tâche de lui rappeler, dans une patriotique allocution, qu'il était le président d'une république élective. Après avoir énoncé cette vérité incontestable, à savoir que la plus grande gloire des gouvernants était dans le bonheur des gouvernés, après avoir complimenté le président de sa résolution de mettre un terme aux révolutions, il lui dit:
« Le dernier terme des révolutions politiques, la République, est arrivé pour le pays. Frère aîné des Etats européens, le pays a atteint sa majorité politique ; il se sent assez fort pour se gouverner lui-même ; la Repu-
ANKÉE 1849. CHAPITRE SIXIÈME. 359
blique a donc sa raison d'être. Dans l'état actuel de la France, dans la force de son génie politique, scientifique, agricole, industriel, commercial, la nation a le plus grand besoin que l'on hâte avec mesure tous les développements successifs et réguliers que comporte la Constitution. Ces développements ne peuvent se produire que dans l'ordre et l'obéissance aux lois. Nous avons vu avec bonheur, monsieur le président, que votre ferme volonté est d'assurer l'un en maintenant l'autre. Vous nous avez garanti que les insurrections n'avaient aucune chance de réussir ; nous l'espérons. Vous ne souffrirez point qu'aucun parti politique vienne essayer auprès de son berceau une restauration dynastique impossible. Soyez le premier fondateur régulier de la République française. Que l'amour de la France soit votre couronne, et votre gloire en sera immortelle ! Washington n'en a pas eu d'autre, et sa mémoire vivra éternellement! »
C'étaient là d'honnêtes, de courageuses, de magnifiques paroles. Aussi ne furent-elles pas bien accueillies dans les régions officielles. Il arriva même, tant est restreint le nombre des véritables caractères, qu'elles furent désavouées par une partie des membres du conseil municipal du Havre ; mais elles n'en honorent que davantage, devant l'histoire, celui qui les a prononcées.
Il y avait quelques semaines à peine que l'Assemblée législative était en session, et déjà ses rangs se dégarnissaient à vue d'œil. Chaque jour des demandes de congé se présentaient plus nombreuses. Quelques membres, MM. de Heckeeren, Chapot, Gustave de Beaumont, Bérard et Peupin, tous ministériels, eurent alors l'idée de déposer une proposition tendant à ce que l'Assemblée se prorogeât du 13 août au 30 septembre, époque qui correspondait à la réunion des conseils généraux.
L'extrême gauche, qui n'admettait que la souverai-
AouT 1849.
Question de la prorogation
de l'Assemblée.
360 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Août 1849. ne té du pouvoir légilatif, s'insurgea contre cette proposition. Et puis, se demandaient MM. Emmanuel Arago et Pascal Duprat, était-il bien prudent aux représentants du pays de se séparer alors que des prétentions dynastiques de tout genre semblaient menacer l'existence delà République?
Le gouvernement ne pouvait être que favorable aune proposition qui, durant un mois et demi, devait le débarrasser de la tutelle de l'Assemblée. Comme cette dernière semblait hésiter, ce fut, en rappelant le discours du président à Ham, que M. Dufaure parvint à vaincre les hésitations. Comment, après un acte de contrition si sincère, disait le ministre de l'intérieur, pouvait-on redouter de sa part des projets hostiles au pouvoir législatif? L'Assemblée, pleinement rassurée, se prorogea donc du 13 août au 30 septembre.
Prise de Pendant que la liberté en France recevait de si mor-
Rome. telles atteintes, la République romaine avait succombé sous le plus lâche et le plus abominable des attentats.
Nous avons laissé l'armée française en retraite sur Brevetta. De grands renforts d'hommes et d'artillerie étant arrivés, l'attaque recommença. Héroïque fut la résistance du peuple romain. Pour avoir raison de la ville éternelle, le général Oudinot dut employer un moyen réprouvé par toutes les nations civilisées : le bombardement. L'Assemblée constituante de Rome protesta solennellement au nom de l'humanité outragée. En effet, notre artillerie ne tira pas seulement sur les ouvrages de fortification, elle envoya ses projectiles sur les maisons particulières et les monuments publics, mit en danger la vie des femmes et des enfants, et exposa à une destruction totale les chefs-d'œuvre d'art accumulés depuis des siècles dans la ville.
Le 15 juin, Mazzini, le grand patriote, qui, toujours sur la brèche, électrisait les défenseurs de la République,
Mazzini écrivait à M. de Gérando, chancelier de la léga- Août 1849. tion française à Rome, les lignes suivantes :
« Permettez-moi de vous le dire, monsieur, avec la franchise qui sied à un homme de cœur : la conduite du gouvernement romain n'a jamais, pendant les négociations, dévié d'une seule ligne du chemin de l'honneur. Le gouvernement français ne peut pas en dire autant. La France, Dieu merci, n'est pas en question; brave et généreuse nation, elle est victime d'une basse intrigue, comme nous le sommes.
<( Aujourd'hui, vos canons tonnent contre nos murs; vos bombes pleuvent sur la ville sainte, la France a eu la gloire, cette npit, de tuer une pauvre jeune fille du Transtévère, qui dormait à côté de sa sœur.
«Nos jeunes officiers, nos militaires improvisés, nos hommes du peuple tombent sous votre feu en criant : Vive la République ! Les braves soldats de la France tombent sous le nôtre sans cri, sans murmure, comme des hommes déshonorés. Je suis sûr qu'il n'y en a pas un seul qui ne dise en mourant ce qu'un de vos déserteurs nous disait aujourd'hui : « Nous sentions en nous '< quelque chose comme si c'étaient des frères que nous « combattions. »
Oui, c'était bien une lutte fratricide à laquelle le gouvernement sacrilège de M. Louis Bonaparte avait convié nos soldats. La force finit par l'emporter sur le droit. Dans la nuit du 1" juillet, trois de nos colonnes s'étaient rendues maîtresses de la porte San-Pancrazio. Une autre colonne était parvenue à franchir le bastion n" 8, après avoir passé par les armes tous ses défenseurs, quatre cents hommes environ. La reddition de la ville n'était plus qu'une question de quelques heures.
L'Assemblée romaine s'était réunie, et Mazzini s'était élevé contre toute idée de capitulation. Mais le général Bartolucci s'efforça de démontrer, en dépit des dénéga-
Août 1849.
Mesures
liberticides
contre la
République
romaine.
362 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
tions de Garibaldi, que toute résistance était désormais impossible. La reddition fut yotée; les triumvirs donnèrent leur démission, et Garibaldi quitta la ville avec trois mille de ses défenseurs. Le 2 juillet, nos troupes entrèrent dans Rome, et ce ne fut pas en sauveurs qu'elles y furent reçues. Honte éternelle à ceux qui peuvent voir des libérateurs dans l'étranger!
Dès le premier jour, le peuple romain put connaître la mansuétude de notre intervention. La ville fut déclarée en état de siège: le général Rostolan, qui en fut nommé gouverneur, défendit les rassemblements sur la voie publique, ferma tous les cercles et interdit la circulation dans les rues à partir de neuf heures du soir. Toute résistance devait être réprimée avec une sévérité inflexible. Tel était le régime promis à un peuple dont nous nous qualifiions l'ami.
En effet, le général Oudinot, en frappant de déchéance l'Assemblée constituante de Rome, lui reprochait d'avoir commencé son règne par l'ingratitude et de l'avoir fini par un appel aux armes contre une nation amie des populations romaines. Tartufe était dépassé. Si l'on en excepte le clergé, qui encore eût de beaucoup préféré les Autrichiens aux Français, tout le monde à Rome était sombre, froid et silencieux.
On a vu avec quelle persistance mensongère le gouvernement français avait affirmé, devant l'Assemblée constituante, qu'il n'avait nullement l'intention de s'ingérer dans les affaires intérieures de Rome, que l'expédition n'avait d'autre but que de sauvegarder la République romaine contre les entreprises de l'Autriche ; mais les choses étaient bien changées depuis. Les événements du 13 juin avaient eu lieu ; la République française ellemême agonisait : une Assemblée réactionnaire et cléricale à outrance battait des mains à toutes les mesures de réaction; M. Louis Bonaparte se sentait encouragé par
Rétablissement du gouvernement papal.
les Thiers, les Mole, les Berryer, les Montalembert, les Juillet 1849. Falloux ; il pouvait dès à présent se dire : « Je serai empereur. »
Le 14 juillet, le général Oudinot, sans se soucier en aucune façon des volontés de la population romaine, rétablit par un simple édit le gouvernement du pape. Le lendemain, on chanta dans l'église de Saint-Pierre un Te Deiim solennel en l'honneur du rétablissement de l'autorité pontificale. De longues acclamations retentirent; mais elles venaient de ceux qui avaient un intérêt direct à la restauration du pouvoir temporel de la papauté. Quant au vrai peuple, il gémissait de cette intervention de l'étranger dans les affaires des Etats romains, et, de l'aveu môme des plus ardents partisans de l'occupation de Rome par nos troupes, le sentiment national y était profondément froissé de la présence des baïonnettes protectrices de la France. Les Romains durent ressentir toutes les amertumes qu'eussent éprouvées nos pères si la criminelle coalition de 1792 contre la France était parvenue, manu militari^ à remettre sur son trône le malheureux Louis XVL
Cette œuvre accomplie, le général Oudinot dut céder sa place au général Rostolan dans le commandement de l'armée d'occupation.
Alors se produisit, au nom de la sainte Eglise catho- La terreur à lique, apostolique et romaine, la réaction la plus folle, la plus furieuse qui fut jamais! Une junte gouvernementale, composée des cardinaux Délia Genga-Sermattei, Vannicelli-Casoni et Altieri, qu'on appela les triumvirs rouges, annula toutes les concessions libérales octroyées jadis par Pie IX, institua un double conseil d'inquisition pour examiner la conduite des employés civils et rechercher tous les délits commis contre la religion et ses ministres, et rétablit les tribunaux d'exception, même celui du saint- office. L'ère des vengeances
Rome.
364 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Août 1849. implacables commença. Des atrocités sans nom se commirent ainsi à l'ombre du drapeau de la France. Interpellation Cette scandaleuse intervention du gouvernement sur les français dans les affaires intérieures du peuple romain
affaires de ^ i, . t-< ±
Rome. ne pouvait manquer d avoir en l^rance un contre-coup retentissant.
Toute la réaction applaudit ; mais tous ceux qui avaient au cœur le sentiment de la patrie, tous les amis de la liberté, tous les républicains furent indignés et profondément affligés, sentant combien la bonne renommée de la République française se trouvait compromise dans cette aventure.
Quand l'Assemblée législative apprit la chute delà République romaine et le rétablissement du pape, plusieurs de ses membres lui proposèrent de voter des remerciements à l'armée qui y avait concouru. Ces remerciements furent votés, mais par la droite seulement ; la gauche tout entière protesta par une abstention patriotique. Il ne saurait y avoir de gloire dans un fait honteux.
Le cousin du président de la République, M. Napoléon Bonaparte, crut devoir déclarer publiquement, par la voie des journaux, qu'il s'était abstenu parce qu'il regardait le siège de Rome comme une violation de la Constitution, comme un crime à l'égard de la République française elle-même. « Je crois de mon devoir, écrivit-il, de protester dans toutes les occasions contre une politique qui a transformé notre brave armée en soldats du pape ; en instruments du jésuitisme et de l'absolutisme et en alliés des Autrichiens. »
De vives interpellations furent adressées, le 6 août, au président du conseil, dont les déclarations solennelles et les promesses se trouvaient si cruellement démenties par l'événement. On était à Rome, par un crime odieux contre le droit des gens, soit. Mais qu'allait-on y faire,
et jusques à quand y resterait-on? Voilà surtout ce que Août 1849. voulaient savoir les interpellateurs.
Un républicain sincère, M. Arnaud (de l'Ariège), dont les sentiments catholiques étaient bien connus, aurait voulu à Rome la séparation complète du pouvoir temporel d'avec le pouvoir spirituel. C'était ce qu'il y avait, selon lui, de plus favorable à l'influence de la papauté. Mais cela ne nous regardait pas.
Le ministre des affaires étrangères, M. de Tocqueville, avoua très nettement que l'expédition de Rome avait eu un triple but : maintenir notre inlluence en Italie ; assurer l'indépendance de la papauté et garantir son pouvoir contre le retour des abus du vieux régime. Le rétablissement de l'autorité du Saint-Père, prétendait-il, était désiré par l'immense majorité de la population romaine, que nous étions allés délivrer, à l'en croire, d'une dictature de terreur. C'était aussi pour nous arracher soi-disant à une dictature de terreur que, en 1792, les étrangers avaient envahi la France.
M. Jules Favre, redevenu fervent radical, n'eut pas de M.M. Jules peine à démontrer, dans un très long discours, que l'ex- i.^a^iioux^ pédition de Rome avait été entreprise contre le vœu de prises. l'Assemblée constituante et de la France, contre l'intérêt môme de l'Italie, et que, dans tous les cas, elle avait été audacieusement détournée du but que le gouvernement • lui-même lui avait assigné. Et, avec son grand calme oratoire, il ne ménagea pas aux ministres de Louis- Napoléon les plus dures vérités, n'hésitant pas à aller jusqu'à l'outrage pour stigmatiser leur conduite. M. de Falloux qui, seul peut-être de tous les ministres, était, sur cette question, dans la confidence de M.Louis Bonaparte, opposa à ces interpellations des réponses évasives, qu'il s'efforça de rendre ironiques et blessantes pour ses contradicteurs.
Il rendit à M. Jules Favre outrage pour outrage, lui
aux
Août 1849.
La commission de permaneuce.
366 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
reprocha, non sans quelque raison peut-être, d'avoir trop souvent changé de dossiers depuis dix-huit mois, et lui dit que l'injure subissait la loi des corps physiques, et n'acquérait de gravité qu'en proportion de la hauteur d'où elle tombait. C'était sanglant ; mais cela ne valait pas une bonne raison. M. de Falloux eut beau déclarer qu'il y avait pour la France une politique traditionnelle que tout le monde était tenu de suivre, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur ; comme si déjà il eût prévu l'expédition de Rome au dedans, il ne fit que se montrer l'adversaire implacable du droit immortel. Celui-ci succombe parfois sous la force, mais il n'en reste pas moins entier. L'ordre du jour pur et simple, par lequel, au mépris de toute justice, l'Assemblée législative, dans sa séance du 7 août, donna gain de cause au ministère, n'a pas effacé l'infamie dont restera à jamais noté le gouvernement de Louis Bonaparte pour son expédition de Rome,
L'Assemblée législative était à la veille de se séparer pour quelques semaines. L'état de siège, pour Paris seulement, venait d'être levé, et le ministre des finances avait déposé le projet de budget de 1850, précédé d'un assez sombre exposé de la situation financière, quand elle nomma la commission de permanence qui, aux termes de l'article 32 de la Constitution, devait siéger pendant l'interrègne parlementaire. La composition de cette commission fut le miroir fidèle de l'Assemblée. Quelques républicains à peine s'y trouvaient mêlés à une foule de royalistes ou de réactionnaires déterminés, comme MM. Quentin-Bauchart, Jules de Lasteyrie, Berryer, Lucien Murât, Bocher, Béchard, Bavoux, Piscatory, Changarnier, de Saint-Priest, de Riancey, Mole, de Beaume et de Kermariou. Les intérêts de la République se trouvaient en bonnes mains.
Au moment où la session des conseils généraux allait s'ouvrir dans toute la France, le gouvernement prési-
dentiel avait tenu à réorganiser le conseil général de Août 1849. la Seine et le conseil municipal de Paris. Ces deux Réorganisaassemblées avait été dissoutes par deux décrets successifs ^^^^ ^^ du gouvernement provisoire, en date des 27 février et général de la 12 mars 1848. Nommées au suffrage restreint, sous Seine et l'empire de la loi du 20 avril 1834, elles n'en dérivaient municipal de pas moins de l'élection. La souveraine imprudence du Paris, gouvernement provisoire fut de ne pas demander au suffrage universel la réélection de ces deux assemblées.
La loi du 3 juillet suivant, sur le renouvellement des conseils municipaux, d'arrondissement et de département, avait décidé que la ville de Paris et le département de la Seine seraient l'objet d'un décret spécial, mais, qu'en attendant, une commission provisoire, municipale et départementale, instituée dans le plus bref délai par le pouvoir exécutif, remplacerait le conseil dissous par le gouvernement provisoire. Cette organisation à titre provisoire, si fâcheusement créée par la seconde République, devait durer jusqu'à la fin de l'Empire.
Seulement, l'Assemblée constituante n'avait pas distingué entre le conseil municipal et le conseil général, et la même assemblée, presque immédiatement nommée par le gouvernement du général Cavaignac, gérait à la fois les intérêts de la ville de Paris et ceux du département de la Seine. Il y avait évidemment là une confusion regrettable, à laquelle le gouvernement de Louis- Napoléon crut devoir remédier par un simple arrêté. Combinant les dispositions des lois du 3 juillet 1848 et du 20 avril 1834, il nomma une commission municipale composée de trente-six membres, appartenant tous à la précédente commission, à l'exception de MM. d'Argout, Bonjean, P. Delaroche, Devinck, Fleury, de Ribeyrolles et Vieillard. Ces trente-six membres, parmi lesquels figuraient MM. F. Arago, Bixio, Boissel, Boulatignier,
conseil d'État.
368 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Août 1849. conseiller d'Etat, Moreau, Pelouze, Peupin, Riant, Horace Say, Yavin, etc. — ce n'étaient pas les premiers venus, — devaient former la commission départementale, avec l'adjonction de huit membres, également nommés par le pouvoir exécutif pour les arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis. C'était un retour au système municipal inauguré à Paris à la suite de la journée du 9 Thermidor.
Aucun incident sérieux ne vint troubler les pacifiques débats des conseils généraux, dont un certain nombre réclamèrent la décentralisation administrative, c'est-à-dire le retour à la législation de 1791, comme le principal remède aux tentatives insurrectionnelles qui pourraient se produire à Paris.
M de Lesseps ^^^ semblait entrer dans une période d'apaisement et le politique lorsque deux faits étranges réveillèrent tout
à coup l'attention publique, et fournirent aux passions à peine assoupies un nouvel aliment.
On se rappelle comment, à la suite de violents débats à l'Assemblée constituante au sujet de la fausse direction imprimée à notre armée d'Italie, M. de Lesseps avait été envoyé à Rome comme une sorte d'agent de conciliation. Il était soi-disant chargé de rassurer l'Assemblée constituante romaine sur la mission de notre armée. On n'a pas oublié l'engagement conclu par lui, avec les triumvirs romains, engagement signé du général Oudinot lui-même, et aux termes duquel il ne devait être rien entrepris contre la République romaine.
M. de Lesseps avait eu le tort de prendre au sérieux les déclarations de l'Assemblée constituante, de ne pas comprendre à demi-mot. On lui «reprocha d'avoir outrepassé ses pouvoirs ; on déféra sa conduite au conseil d'État, on alla jusqu'à le faire passer pour fou. Et, chose étrange, le conseil d'Etat, où siégaient pourtant
MM. Havin, Jules Simon, Charton, Jean Reynaud, rendit au gouvernemwit de M. Louis Bonaparte le service de blâmer le seul de ses agents qui, dans cette affaire de Rome, se fût honnêtement et honorablement con duit. Mais l'opinion publique ne se paya point de cette complaisance ; il resta évident pour tous que le gouvernement n'avait voulu sacrifier M. de Lesseps que parce qu'il avait entrepris d'être le consciencieux exécuteur des volontés de l'Assemblée souveraine.
Et cependant, l'homme qui, du fond de l'Elysée, sous la détestable influence des Thiers, des Mole, des FaLloux et autres coryphées de la réaction, avait détourné l'expédition d'Italie de son but initial, et déchaîné tant de malheurs sur le peuple romain, semblait s'émouvoir lui-même des conséquences de sa mauvaise action. Et, pour confident de ses regrets, il prit un de ses principaux affidés.
A la date du 9 septembre 1849, parut une lettre écrite par lui, quelques jours auparavant, au colonel Edgar Ney, l'un de ses aides de camp, chargé d'aller à Rome pour y porter l'ordre de remplacement du général Oudinot par le général Rostolan. Dans cette lettre, il commençait par avouer que le gouvernement français avait envoyé une armée à Rome pour remettre le pape sur son trône. On ne pouvait être plus explicite.
Maintenant, ajoutait-il, il apprenait avec peine qu'on voulait donner, pour base à la rentrée du pape, la proscription et la tyrannie. « Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.
« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du pape : amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement libéral... Lorsque nos armes firent le tour de l'Europe, elles
Septembre
Lettre du
président à
M. Edgar Ney.
370 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Septembre laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté ; il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens, et amener d'autres résultats... »
Cette lettre, d'allure fort libérale, accusait nettement le gouvernement pontifical, restauré par nos armes, d'être un agent de proscription et de tyrannie. Elle n'en contenait pas moins l'aveu formel du crime commis par son auteur. Elle fut publiée et colportée partout à grands renforts de réclame.
Quelques membres de l'opposition y applaudirent sans réserve, y voyant comme une sorte de démenti à l'attitude prise jusque-là par le gouvernement de la présidence dans la question romaine. Certains parlementaires la jugèrent tout à fait inconstitutionnelle, y trouvant comme une forte tendance à inaugurer le gouvernement personnel. D'autres accusèrent le président de légèreté ; ils ne virent là qu'une recherche de popularité facile. Suivant eux, la lettre avait été écrite surtout pour le public et les gens naïfs, qui allaient s'extasier sur les excellentes intentions de M. Louis Bonaparte. C'était de la haute comédie, une bouffonnerie sans exemple. Il fallait que le président de la République comptât bien sur la naïveté du peuple français pour espérer lui faire prendre le change à l'aide de ce document.
Toutefois, il n'était pas impossible que le président de la République française, qui, dans sa jeunesse, avait été fort mêlé aux tentatives d'émancipation de l'Italie, eût été pris de remords à la vue de l'œuvre de réaction à laquelle il avait attaché son nom, et qu'il eût sincèrement voulu tenter un effort pour en atténuer les effets. Mais ce que l'on se plut généralement à voir dans sa lettre, ce fut la critique la plus sanglante qui se pût faire de l'expédition romaine ; on avait l'aveu du coupable.
Quant à Pie IX, il ne tint nul compte de cette fameuse lettre à M. Edgar Ney, et le président ne souffla mot. L'armée française continua de prêter main-forte à la tyrannie papale, ayant pour auxiliaires, dans cette mission déshonorante, l'Autriche et Naples, qui occupaient les Romagnes et les Légations pour le compte du Saint- Père. Rome fut plus que jamais en proie aux fureurs de l'Inquisition, et l'on commença à maudire en Italie le nom français, qui, jusqu'alors, y avait été chéri et respecté.
Au lieu d'une administration séculière, on n'eut partout à Rome que des ecclésiastiques, dans la justice, dans la diplomatie, dans la police, dans l'instruction publique, dans toute l'administration. Les finances ruinées, le commerce anéanti, la contrebande restaurée, les taxes prodiguées sans frein ni règle, la terreur planant sur toutes les classes, la liberté étouffée, nulle sécurité publique ou privée, des vengeances atroces, et, de plus, deux armées étrangères ayant le pied sur la gorge du pays, tel fut pour Rome le plus clair résultat de l'expédition romaine ; pour le gouvernement de M. Louis Ronaparte, ce fut au front une tache de sang indélébile, et une honte éternelle.
Une expédition heureuse en Afrique et la prise de Zaatcha firent à peine diversion aux tristesses que les événements de Rome avaient jetées dans tous les cœurs honnêtes.
Quelques chefs indigènes avaient entrepris de continuer l'œuvre interrompue d'Abd-et-Kader, de combattre énergiquement notre influence, et d'inquiéter la marche des caravanes qui venaient alimenter les marchés de nos villes algériennes. Un marabout, nommé Rou-Zian, mettant à profit le mécontentement causé par une légère augmentation d'impôts, prêcha la guerre sainte contre les infidèles, et il parvint à grouper autour de lui de nombreux partisans. Il s'établit solidement dans la
Septembre:
Les conséquences de l'expédition
romaine.
Une expédition en Afrique.
Septembre
Prise de Zaatcha .
Octobre 1849.
Rejet d'une
proposition
du prince
Napoléon.
372 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
petite ville de Zaatcha, située sur les confins du Sahara, et une faible division française alla résolument l'attaquer dans le courant du mois de juillet.
Cette attaque, tentée avec des forces insuffisantes, ne réussit pas. L'audace des révoltés s'en accrut. Bientôt tout le pays kabyle fut en feu, et nous ne tardâmes pas à avoir sur les bras un nombre prodigieux d'ennemis. On eut besoin de grands efforts pour les réduire. Si notre victoire fut glorieuse, la défaite des Kabyles ne le fut pas moins, car ils nous la firent chèrement payer ; ils combattaient, eux aussi, pour leur patrie et pour leurs foyers. Zaatcha, assiégée de nouveau, finit par succomber, en novembre, sous les efforts multipliés des colonels Canrobert, de Barrai et de Lourmel; mais seulement après cinquante jours de tranchée ouverte, pendant lesquels nous eûmes à supporter des pertes douloureuses. Bou-Zian paya de sa vie sa longue et patriotique résistance. Il fut passé par les armes avec une partie des défenseurs de Zaatcha. Malheureusement, ce n'était pas encore cette victoire qui devait nous assurer la possession paisible et fructueuse de l'Algérie. Il fallait pour cela substituer la colonisation civile à la colonisation militaire, et l'on n'en était pas là.
L'Assemblée législative rentra en session le l""" octobre 1849. Elle eut d'abord à examiner une double proposition du prince Napoléon, tendante à abroger les lois d'exil rendues contre la famille des Bourbons et à rendre à la liberté les insurgés qui avaient été transportés sans jugement. Ce rapprochement ayant produit une sorte de stupéfaction, M. Napoléon Bonaparte se défendit de toute pensée de comparaison entre des princes condamnés à l'exil par les nécessités de la politique, et des criminels qui s'étaient mis en révolte contre les lois de leur pays et la société ; déclaration qu'accueillirent les violents murmures de la Montagne. On se deman-
la duchesse d'Orléans.
dait, en effet, non sans quelque raison, pourquoi le prince, Octobre 184». en réclamant un acte de clémence, qualifiait si sévèrement des hommes frappés sans jugement. Sa proposition fut rejetée par 487 voix contre 100. Le temps de l'indulgence n'était pas venu encore.
L'Assemblée s'était montrée plus gracieuse à l'égard Le douaire de de la duchesse d'Orléans en décidant, le 16 octobre, sur l'insistance toute particulière de M. Victor Lefranc, que la France continuerait à payer le douaire de trois cent mille francs, qui avait été voté en 1837 pour le cas où la princesse viendrait à perdre son mari. Vainement les membres de la gauche s'élevèrent contre cette singulière prétention de faire supporter à la République les charges d'un contrat stipulé par la monarchie, dans un intérêt purement dynastique, les royalistes étaient en majorité dans l'Assemblée. La demande d'un crédit extraordinaire pour l'année d'Italie, remit encore sur le tapis la question romaine. M. Mathieu (de la Drôme) marqua d'un fer rouge le gouvernement qui avait solennellement promis de ne pas attenter à la liberté du peuple romain, et dont le manque de foi trouvait des approbateurs parmi des gens habitués à se vanter si complaisamment de leur honnêteté devant le pays. Ce fut à cette occasion que M. Victor Hugo se sépara avec éclat des tartufes de modération, dont il avait été quelque temps la dupe.
S'il est un reproche injuste, incompréhensible et souverainement ridicule, c'est à coup sûr le reproche, si souvent adressé à l'immortel poète, de n'avoir pas toujours appartenu à l'opinion républicaine, d'avoir été royaliste et pair de France. C'est au contraire son honneur et sa gloire d'y être venu sur le tard, éclairé par l'expérience, et fortifié par les leçons de l'histoire. Qu'on voue à l'éternel mépris ceux qui, par un motif de sordide intérêt, passent du camp de la démocratie dans celui de l'absolutisme et de la monarchie ; qui dé-
Victor Hugo-
et la République.
374 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, as.nke 1849.
Octobre 1849. sertent la grande cause républicaine et libérale pour un titre, pour une place ou pour un ruban, cela est juste, cela est nécessaire. Mais il y a des conversions honorables et méritoires. Quand un homme, que sa naissance, son éducation, son entourage parquaient, pour ainsi dire, dans le camp de la réaction, ouvre enfin les yeux à la vérité, et, n'obéissant qu'à la voix de la raison et à celle de la justice, se tourne vers la République, il faut que celle-ci le reçoive à bras ouverts et le range au nombre de ses plus précieuses conquêtes.
Et quelle heure choisissait M. Victor Hugo pour embrasser résolument la cause de la démocratie ? Etait-ce celle où la République, triomphante et superbe, était saluée des acclamations de ses plus mortels ennemis? Non ; c'était l'heure triste et sombre où, saignante et trahie, elle menaçait de succomber sous les coups d'une réaction effrénée; où, à Rome, elle venait de périr par des mains françaises. Le cynisme, la lâcheté, les fureurs de cette réaction le jetèrent dans la cause des vaincus et des opprimés. Voyant ce qu'il y avait de calculs bas et de passions étroites chez les modérés parmi lesquels il s'était d'abord assis, il embrassa la République sans phrase, et une telle recrue consola amplement la démocratie des désertions et des apostasies dont elle avait à se plaindre.
On vantait beaucoup, pour excuser la restauration du pape, un acte spontanément émané de lui, le 12 septembre, où, motu proprio, il promettait à ses peuples la clémence et la liberté. M. Victor Hugo n'eut pas de peine à faire justice de cet acte d'imposture, qui ne donnait aucune garantie à la liberté, et où l'amnistie n'était qu'un leurre ; et il traça longuement, d'une voix émue et éloquente, les horreurs sans nom auxquelles le peuple romain était en proie sous le prétendu gouvernement régulier du Saint-Père.
Le
molu proprio
M. de Montalembert, un maître en palinodie, celui-là, Octobre 1849 un transfuge de la liberté, et qui des bras de la déesse s'était si facilement jeté dans les bras de César, répondit par une impertinence à cet accablant réquisitoire. Tous les républicains avaient accueilli avec transport le discours de Victor Hugo, dont les opinions démocratiques venaient de s'accentuer si profondément. « Monsieur Hugo, dit-il, a déjà reçu sa récompense, ou plutôt son châtiment dans les applaudissements qui l'ont accueilli. » M. Victor Hugo, lui rappela alors le temps où il faisait un meilleur usage de son beau talent, où il défendait la Pologne foulée aux pieds par la botte moscovite, comme lui-même défendait aujourd'hui l'Italie meurtrie et frappée au cœur par une République, par une sœur. M. de Montalembert n'en avait pas moins soulevé les acclamations enthousiastes de la majorité. C'était la réaction qui applaudissait à tout rompre.
L'éloquence émue et indignée du poète fut impuissante à toucher le cœur d'une Assemblée sourde à tous les sentiments de justice et d'humanité. Sur un rapport de M. Tliiers, qui oubliait alors ses grandes démonstrations libérales de 1847, le gouvernement obtint le crédit demandé; 469 voix contre 180 se prononcèrent en sa faveur, et il put continuer tout à l'aise son œuvre fratricide.
L'intervention des Français à Rome, dans un sens absolument opposé aux volontés si formellement exprimées de l'Assemblée constituante, avait singulièrement accru les forces morales de l'Autriche. Venise subit, on peut le dire, le contre-coup de la chute de Rome. Elle s'était affranchie le jour où la grande voix de la République française s'était répercutée d'échos en échos jusque dans ses lagunes; elle tomba le jour où cette voix fut devenue muette. Sommée de se rendre après la bataille de Novare, où le Piémont avait été écrasé
La chute de Venise.
376 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Octobre 1849. par des bandes autrichiennes, Venise jura, comme Rome, de résister jusqu'à la dernière extrémité ; elle tint parole.
Sous l'énergique impulsion du dictateur Manin, ses habitants se battirent en désespérés, souffrant, d'un cœur stoïque, le feu de l'ennemi, les privations et la maladie. Elle eut, comme Rome, à subir toutes les horreurs du bombardement. Des familles entières étaient obligées de fuir les maisons trouées par les obus ; elles erraient par la ville ne sachant où trouver un refuge. Spectacle lamentable, qui attestait le peu de progrès de la civilisation. Elle succomba enlin, et les ennemis de la liberté purent répéter en France le mot malheureux du général Sébastiani, à propos de Varsovie : « L'ordre règne à Venise ! »
Le gouvernement français et ses conseils avaient largement contribué pour leur part à la chute de la liberté en Europe. L'Assemblée se montrait docile à tout ce qu'on lui demandait.
Cette assemblée royaliste avait pourtant des contradictions singulières. Ainsi la proposition du prince Napoléon, tendant à rouvrir les portes de France à tous les membres de la famille des Bourbons avait été reprise par M. Creton. Cette fois, il n'était plus question des insurgés de Juin; elle refusa cependant de s'y associer. La principale raison qu'elle donna de ce refus, par la bouche de Berryer, qui, en cette circonstance, se montra inférieur à lui-même, fut que, la monarchie étant le droit, tous' ceux qui la représentaient ne pouvaient rentrer en France que dans la plénitude de leur souveraineté reconnue. Pitoyable sophisme, à l'aide duquel elle crut pouvoir peut-être excuser son refus de consentir à tout adoucissement du sort des insurgés de Juin, qui avaient été transportés sans jugement, et qui attendaient vainement, au fond des pontons, l'heure de la justice.
M. Lagrange fit un effroyable récit des souffrances Octobre 1849. endurées par ces malheureux ; mais la majorité de Les raisons de l'Assemblée était sans entrailles : et je dirai bientôt com- ^^- Dufaure. ment, en votant une loi horrible de M. Dufaure, elle aggrava encore le triste sort de ces vaincus de la guerre civile. La compression à outrance paraissait le seul moyen de gouverner désormais en France. M. Bancel ayant interpellé le ministère, dans les derniers jours d'octobre, pour réclamer la levée de l'état de siège dans les départements de l'Ain, de l'Isère, de la Drôme et de la Loire, M. Dufaure lui répondit : « En repoussant tout ce que vous demandez, en attaquant tout ce que vous défendez, en flétrissant tout ce que vous paraissez vouloir honorer, j'ai la conviction et le sentiment profond que je défends mieux la liberté et la République que vous. » Cet ancien libéral du temps de Louis- Philippe, cet homme d'Etat bilieux, ne trouvait pas de meilleur moyen de gouvernement, en ce mois d'octobre 1849, que l'état de siège, les baïonnettes et les procès.
Dans ce même mois d'octobre, on avait jugé — si cela peut s'appeler juger — les accusés renvoyés devant la haute cour de Versailles pour leur participation aux faits du 13 juin. Comme le procès de Bourges, le procès de Versailles ne devait être qu'une indigne parodie de la justice.
Les débats s'ouvrirent le 13 octobre. Trente accusés Le procès des étaient assis sur les bancs des prévenus. L'un d'eux, ^^^^iuin M. Gambon, lut, en leur nom, au début de l'audience, une très énergique protestation contre la haute cour, dontM. MadierdeMontjau, un des défenseurs, déclina la compétence. Comme on devait s'y attendre, la haute cour rejeta cette exception et passa outre aux débats.
De leur côté, MM. Ledru-Rollin, Etienne Arago, Martin Bernard et quelques autres accusés, réfugiés à
378 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Octobre 1849. Londres, avaient publié un document très explicite où ils énuméraient les raisons qui leur faisaient une loi de ne point se présenter devant le tribunal exceptionnel institué à Versailles.
« Nous ne pouvons accepter comme accusateurs ceux que nous avons dénoncés au pays comme atteints et convaincus d'avoir violé la Constitution.
« Nous ne pouvons accepter pour juges légitimes des magistrats d'exception et de circonstance, investis d'un pouvoir souverain, en vertu d'une Constitution violée...
« Nous sommes profondément convaincus qu'en nous constituant prisonniers entre les mains de nos ennemis, et cela contre la logique de la situation, nous tomberions dans un guet-apens judiciaire.
« Le gouvernement, en effet, ne laissera pas plaider et prouver qu'il a violé la Constitution. Ainsi notre défense ne serait possible que sur les faits matériels du 13 juin, faits accomplis par nous dans la mesure de nos droits, dans l'ordre de nos devoirs, et sur lesquels nous ne saurions consentir à nous justifier.
« Eniin il nous parait contraire aux intérêts de notre parti, qui est celui de l'Europe républicaine, de livrer nos armes, d'ensevelir nos efforts, notre propagande dans les citadelles de la contre-révolution, ou de les stériliser en les exilant au delà des mers, et cela quand la République française, tous les peuples étant sous le joug, aura bientôt à livrer une dernière bataille contre les traîtres du dedans, et les cosaques du dehors. Est-ce que Mazzini, Kossuth, et Garibaldi seraient plus redoutables à l'Autriche au fond de ses cachots que sur la terre étrangère où leur liberté prépare l'avenir? »
Cela était d'une vérité frappante. Les malheureux accusés de Versailles allaient être frappés par des ennemis, et non condamnés par des juges.
On ne vit rien de triste comme les débats de la Haute
tés du témoin Petit.
Cour de Versailles. Jamais les passions réactionnaires, Octobre 1849 jamais l'outrecuidance des prétoriens, ne se déchaînèrent avec plus de violence.
Un lieutenant, nommé Petit, ayant raconté que les Les grossière individus contre lesquels il avait fait croiser la baïonnette sur le boulevard s'étaient jetés adroite et à gauche en criant : « Aux armes, on assassine nos frères I » ajouta : « On ne les assassinait pas, car s'ils ont reçu des blessures, c'est par derrière, et à coups de botte! » Un frisson d'indignation courut dans l'auditoire à ces paroles brutales. Le colonel Guinard, qui figurait au nombre des accusés, les releva vivement. Il raconta à son tour comment un jeune homme, digne de toute considération, avait reçu un coup de pointe en pleine figure, au moment où, offrant sa poitrine aux soldats, il les conjurait de ne point tirer sur une foule désarmée.
Alors le lieutenant Petit, avec une sorte d'orgueil : <( C'est moi qui l'ai frappé. »
Tant de cynisme révolta la conscience d'un des défenseurs, M. Thourel. <( Vous êtes indigne de porter l'uniforme franc ais » cria-t-il au témoin. Celui-ci, se tournant vers le banc des avocats, leur lança cette apostrophe ordurière: « Vous êtes des jean-f... » Un long tumulte suivit cette injure grossière. Le procureur général se leva. On crut qu'il allait requérir contre le témoin, point; il réclama l'exécution de la loi qui autorisait la cour à faire sortir de l'audience les accusés turbulents et à continuer les débats sans eux. La cour montra moins de partialité que le procureur général. Elle refusa de faire droit à sa réquisition, en se fondant sur ce que le tumulte était né des provocations du témoin.
Ce fut dans le cours de ce triste procès que le témoin Le capitaine Farina, capitaine de la s^arde nationale, fit le récit de F»"" a et
.. , , . , . .,,,-. le général
cette scène extrêmement curieuse, qui s était passée entre chaugamier.
Octobre 1849. lui et le général Changarnier. « Que pense-t-on des affaires de Rome? » lui avait demandé le général. — « On pense que le gouvernement ne devrait jamais s "écarter de la Constitution. » — « Je me moque bien de la Constitution! s'était écrié le général furieux; Lesseps est un fou. Vous êtes tous des brigands de Parisiens. Il n'y a que l'empereur qui savait vous mater. Eh bien, moi, je mettrai le feu dans votre ville ! » Voilà bien de ce maniaque autoritaire qui joua un si triste rôle dans tous ces événements.
Un journal officieux essaya de révoquer en doute l'authenticité de la scène rappelée par cette déposition accablante pour le général. Le capitaine Farina répondit par une lettre où il maintint énergiquement ses allégations. L'Assemblée nationale pouvait maintenant déclarer que le général Changarnier avait bien mérité de la patrie !
Le verdict de la Haute Cour ne fut rendu que le 13 novembre.
Onze accusés, contre lesquels il avait été impossible de relever aucune charge, furent acquittés. Trois autres, pour qui des circonstances atténuantes avaient été admises, n'eurent que cinq ans de détention. Dix-sept enfin, qui plus ou moins énergiquement s'étaient associés à la légitime protestation dont M. Ledru-Rollin avait pris l'initiative, se virent condamnés à la déportation. Parmi les victimes de cette rigueur excessive figuraient les citoyens Fargin-Fayolle, Pilhes, Deville, Gambon, Lebon, Commissaire, Maigne et Guinard. Les accusés contumaces furent frappés de la même peine. Le crime de tous ces condamnés était d'avoir trop aimé la patrie, la République et la liberté. En revanche, nombre de ceux qui s'étaient distingués par leur énergie dans la répression d'une démonstration sans armes furent comblés des bonnes grâces du pouvoir ; l'officier
Le verdict de
la Haute
Cour.
Les
d'étal-major de Korcy, cet aide de camp du général Octobre 1849. Changarnier, qu'on avait vu présider au sac des imprimeries Proust et Boulé, obtint la décoration de la Légion d'honneur.
Les ministres du président de la République avaient, on peut le dire, donné dans la plus large mesure satisfaction aux passions les plus violenles de la réaction; ils s'étaient montrés les serviteurs complaisants de toutes les fantaisies, de toutes les volontés de M. Louis Bonaparte. MM. Dufaure et Odilon Barrot s'étaient associés sans restriction à cette lamentable expédition de Rome, l'un des plus grands forfaits que l'histoire puisse signaler aux malédictions des hommes. Eh bien, on ne les trouva pas encore assez complaisants.
Le président de la République avait été extrêmement froissé de l'attitude dédaigneuse prise par M. Thiers à l'égard du pouvoir exécutif dans le rapport qu'il avait tout récemment présenté à l'Assemblée nationale au sujet du supplément d'allocation réclamé pour subvenir aux frais de l'expédition de Rome.
M. Thiers était cependant alors un des familiers des salons de l'Elysée. Nombre de ses créatures occupaient, grâce à sa haute protection, les emplois les plus considérables de l'administration et de la magistrature, et il laissait croire volontiers, dans son entourage, qu'il avait une influence décisive sur la marche des affaires publiques. Telle était sa présomption qu'un jour de cette année il disait à M. Achille Fould, à qui le président avait offert le portefeuille de l'agriculture et du commerce, et qui le consultait à cet égard : <( N'acceptez pas. D'ici à très peu de temps, M. Mole et moi, nous serons appelés par le prince à former un grand cabinet, et nous vous réserverons le ministère des finances, où vous serez beaucoup mieux placé ! » On ne pouvait
illusioDa de M. Thiers.
382 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Octobre 1849. s'illusionner davantage ; M. Thiers se laissa jouer comme un enfant. Le président de la République n'était pas homme à se mettre à la merci du personnage ambitieux qui, pour conquérir un ministère, avait involontairement jeté à l'abîme le gouvernement de Louis-Philippe.
D'autre part on racontait que M. Mole, lequel était aussi le conseiller de M. Louis-Napoléon, avait triomphalement annoncé, en plein conseil d'Etat, que la fusion entre la légitimité et l'orléanisme était un fait accompli. La présidence n'était donc plus qu'un pouvoir intérimaire, et le président une sorte de sentinelle destinée à garder la place vacante du trône, jusqu'au jour où les coalisés jugeraient opportun de le restituer à la monarchie constitutionnelle, qu'ils espéraient bien tenir éternellement en tutelle, non pour le bien du pays, mais au profit de leurs ambitions mesquines.
Or, MM, Odilon Barrot, Dufaure et autres, passaient pour une émanation de M. Thiers ; le président de la République résolut donc de les sacrifier, bien qu'ils disposassent d'une majorité considérable dans l'Assemblée et qu'ils eussent aveuglément suivi ses volontés. Nul bruit avant-coureur, nulle rumeur préalable n'annoncèrent leur retraite imprévue. M. Louis Bonaparte les congédia comme des laquais.
Dans la séance du 31 octobre arriva tout à coup un message par lequel le président de la République informait l'Assemblée du renvoi des ministres et expliquait les raisons qui l'avaient déterminé à se séparer d'hommes dont il se plaisait d'ailleurs à reconnaître les services éminents .
Pour raffermir la République menacée de tous côtés par l'anarchie, il fallait, selon lui, des hommes qui comprissent la nécessité d'une direction unique, qui fussent autant préoccupés de sa propre responsabilité que de la leur, et qui joignissent l'action à la parole.
Une révolution de palais.
Le message du 31 octobre.
Depuis son avènement au pouvoir, il avait appelé aux Octobre 1849. affaires des personnages d'opinions diverses, sans arriver aux heureux résultats qu'il espérait de ce mélange, « Au lieu d'obtenir une neutralisation de nuances, ajoutait-il, je n'ai obtenu qu'une neutralisation de forces... A peine les dangers de la rue étaient-ils passés, qu'on a vu les anciens partis relever leurs drapeaux, réveiller leurs rivalités et alarmer le pays en semant l'inquiétude. Au milieu de cette confusion, la France inquiète, parce qu'elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté de l'élu du 10 décembre. Or cette volonté ne peut être réelle que s'il y a communauté entière d'idées, de convictions entre le président et ses ministres, et si l'Assemblée s'associe elle-même à la pensée nationale dont l'élu du pouvoir exécutif a été l'expression. Tout un système a triomphé au 10 décembre, car le nom de Napoléon est à lui seul un programme. Il veut dire, à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du peuple ; à l'extérieur, dignité nationale. C'est cette politique, inaugurée par mon élection, que je veux faire triompher, avec l'appui de l'Assemblée et du peuple. Je veux être digne de la nation en maintenant la Constitution que J'ai jurée. »
M. Louis Bonaparte ramenait tout à sa personne et à Le gouverneson nom. De la France, de la démocratie et des insti- ^^^^ tutions républicaines, il était peu ou point question. On s'affirme. ne tardera pas à voir à quelles conditions il entendait maintenir la Constitution qu'il avait jurée. C'était le gouvernement personnel qui s'affirmait.
Le soir même, le Moniteur publia les noms des Les nouveaux nouveaux ministres. Le général d'Hautpoul était ministres. nommé à la guerre ; M. Ferdinand Barrot, frère d'Odilon, à l'intérieur ; M. Bineau aux travaux publics ; M. de Rayneval aux afTaires étrangères ; M. Dumas à l'agriculture et au commerce ; M. le contre-amiral
384 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i9.
Octobre 1849. Romain-Desfossés à la marine ; M. de Parieu à l'instruction publique et aux cultes ; M. Achille Fould aux finances et M. Roulier à la justice.
C'étaient là des noms assez effacés alors. M. Esquirou de Parieu, compatriote de M. Roulier, avait repris, pour la circonstance, la particule dont il s'était débarrassé l'année précédente. M. Achille Fould était surtout connu pour avoir proposé la banqueroute au gouvernement provisoire.
L'homme fort du nouveau ministère était M. Rouher, ancien avocat à la cour de Riom. M. Rouher, quoique jeune encore, avait déjà donné d'assez nombreuses preuves de versatilité politique. Recommandé sous Louis-Philippe à M. Guizot par M. de Morny, il s'était présenté comme candidat ministériel aux électeurs censitaires de l'Auvergne, qui l'avaient repoussé. Vainement ensuite il avait sollicité de M. Hébert, ministre de la justice, le poste de procureur général. Peut-être fut-ce pour cela qu'on le vit applaudir à la révolution de Février. En 1848, il avait été élu comme républicain par le sufl'rage universel. La révolution devait être, selon lui, politique et sociale à la fois. Il voulait alors l'organisation du travail, l'impôt progressif, la liberté pleine et entière des réunions publiques, toutes les libertés en un mot.
J'ignore par quelle grâce d'État il devint tout à coup l'implacable ennemi de cette révolution de Février, qu'il traitera bientôt de catastrophe, après en avoir été le glorificateur. P ésentement il en était à sa dernière incarnation, et il allait devenir, en même temps que le courtisan le plus accompli, le porte-parole le plus docile, le plus inépuisable et le plus servile de l'homme providentiel dont il endossait la livrée.
La majorité de l'Assemblée, un peu décontenancée, commença par témoigner aux nouveaux ministres une
froideur glaciale. Elle ne savait qu'augurer de ce Octobre 1849. changement si brutal et si prompt. Les chefs de la coalition monarchique se réunissaient chez le général Changarnier, sur lequel ils comptaient comme sur une épée invincible. Le général les rassura. Quatre hommes et un caporal auraient raison du président de la République s'il s'avisait de bouger, dit-il avec sa suffisance ordinaire.
Et de fait, comme on va le voir, il n'y eut rien de changé dans la politique du président. Les nouveaux ministres devaient, exactement comme leurs prédécesseurs, servir les rancunes et les passions réactionnaires. Seulement leurs personnalités allaient disparaître sous celle de M. Louis Bonaparte. Le triomphateur du 40 décembre tenait à ce que la France sentit la main, la volonté de son élu. Hélas ! elle n'en sentira que trop la dure et fatale pression.
Inauguration du gouvernement personnel. — Kéinstallation de la magistrature. — Les susceptibilités de l'Assemblée législative. — Le préfet de police Carlier. — Mesure d'amnistie. — M. de La Rochejaquelein et les d'Orléans. — Révocation du prince Pierre Bonaparte.
— La campagne de Rome à l'intérieur. — Les affaires de la Plata. — Lois diverses ayant un caractère social. — Rétablissement de l'impôt sur les boissons. — L'Assemblée législative et l'instruction publique.
— Loi de M. de Parieu sur les instituteurs. — Une injustice de M. de Lamartine. — Protestations indignées. — Vote de la loi Parieu. — La loi de M. de Falloux sur l'enseignement. — La conversion de M. Thiers. — M. de Montalembert et le socialisme. — Les prétentions cléricales. — Victor Hugo et la loi sur l'enseignement. — M. Thiers et les jésuites. — Vole définitif de la loi. —Conséquences de la loi Falloux. — Le cours de M. Michelet suspendu. — Réorganisation des écoles militaires. — Le zèle de M. Leverrier. — Propagande bonapartiste. — Avances à l'armée. — Le roi Jérôme est fait maréchal de France. — Deux traitements cumulés. — Continuation de la guerre de Rome à l'intérieur. — Anniversaire du 24 Février. — Destruction des arbres de la liberté. — Émeute au Carré Saint-Martin. — Protestation de MM. Lagrange et de Lasteyrie. — La bataille électorale. — Les élections du 10 mars. — Le résultat des élections. — Effroi de la réaction. — Menées réactionnaires.
— Propositions de M. de La Rochejaquelein. — Les suspects de la réaction. — M. Baroche au ministère de l'intérieur. — Incidents divers. — Loi de la transportation. — La loi Dufaure. — M. Jules Favrc repentant. — Loi Baroche-Rouher sur la déportation. — Discours de Victor Hugo sur la déportation. — Les théories de M. Rouher. — M. Odilon Barrot et la rétroactivité. — Vote de la loi. — L'élection du 28 avril. — Fermeture des réunions électorales. — Triomphe des républicains. — Conspiration contre le suffrage universel. — La loi du 31 mai. — Attitude du président de la République. — Les défenseurs du droit. - Victor Hugo et la loi du 31 mai. — Les mutilateurs du suffrage universel. — Les arguties
388 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axxée 1849.
de M. de Montalembert. — Les subtilités de M. Thiers. —La vile multitude. — Les erreurs de M. Thiers. — Une réponse du général Fabvier. — Intervention de Berryer. — Un démenti de M. Baune. — Mutilation du suffrage universel.
Novembre C'est le gouvernement personnel ! s'étaient écriés la
^^^^' plupart des journaux de l'opposition à la lecture du Inauguration niessage du 31 octobre. Ils ne se trompaient pas. Le gouvernement véritable gouvernement parlementaire avait pris fin personnel, g^yg^. ^^ monarchie de Louis-Philippe. Le roi constitutionnel était irresponsable; la Constitution de 1848 déclarait le président responsable. En acceptant la responsabilité qui lui incombait, Louis-Napoléon résolut d'imprimer à son gouvernement une allure toute personnelle. S'il ne régnait pas, il entendait gouverner. Aussi ne donna-t-il pas de président du conseil à son nouveau ministère ; le président du conseil, c'était lui.
La majorité réactionnaire de l'Assemblée législative, composée en grande partie de vieux parlementaires, accepta, sans murmure, la nouvelle situation. Le ministère, d'ailleurs, était entièrement pris dans son sein, et elle comptait bien qu'il s'inspirerait de sa politique et de ses passions, comme le ministre de la guerre, M. d'Hautpoul le lui donna à entendre dans un programme dont elle reçut communication le 2 novembre. « Le nouveau cabinet, nos antécédents le disent assez, n'est pas formé contre la majorité ; au contraire, il développe avec énergie ses principes avoués : elle n'en a et ne peut en avoir d'autres. » Comme on le voit, c'était un ministère d'action. Toutefois, les royalistes de l'Assemblée se faisaient une singulière illusion s'ils s'imaginaient pouvoir diriger à leur gré la politique présidentielle. Si Louis-Napoléon était décidé à gouverner dans le sens de leurs passions réactionnaires et à continuer, avec leur aide, une guerre implacable au
socialisme révolutionnaire, il n'entendait nullement Novembre faire les affaires de la monarchie. ^^^^'
L'expédition de Rome, détournée de son but et devenue criminelle, avait été pour M. Louis Bonaparte l'occasion de faire un pacte avec le clergé ; la réinstallation de la magistrature, ordonnée par un décret de l'Assemblée, lui en fut une de se mettre en rapport avec le corps judiciaire.
L'imprudente Assemblée de i848 s'était bien gardée Réinstaiiation
de toucher à cette institution, assise sur des bases <^® '*
. . , , ,. magistrature,
entièrement opposées aux principes démocratiques.
Comme l'administration, la magistrature était une émanation directe de la Constitution de l'an VIIL L'une et l'autre étaient les deux arcs -boutants du despotisme, Malgré son inamovibilité, suspendue un moment par un décret du gouvernement provisoire et rétablie par la Constitution nouvelle, le pouvoir judiciaire demeurait dans la dépendance étroite du pouvoir exécutif, et il n'offrait aucune garantie d'impartialité aux justiciables, dont il ne relevait pas.
Les places et l'avancement dans la magistrature étant entièrement à la discrétion du chef de l'Etat, ses membres devenaient fatalement, en quelque sorte, ses hommes liges, et l'histoire de notre pays, depuis le commencement de ce siècle, prouve que les magistrats ont été toujours les plus intrépides et les plus dévoués auxiliaires du gouvernement personnel.
En les astreignant à la prestation d'un serinent professionnel illusoire, l'Assemblée ne remédiait pas au mal. La magistrature de la République était la même quant à son personnel, que la magistrature de la Restauration et que celle du gouvernement de Juillet. Il n'y avait donc rien à attendre d'elle — l'avenir ne le prouvera que trop — pour le maintien dés libertés publiques et pour le salut des institutions républicaines.
Novembre
Les susceptibilités de l'Assemblée législative.
390 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1849.
La cérémonie de l'installation eut lieu, le 3 novembre, dans la salle des pas perdus du palais de Justice. Tous les chefs de parquet et présidents des cours d'appel avaient été mandés pour recevoir l'investiture des mains du président de la République et la transmettre, à leur retour, aux magistrats de leurs ressorts.
On vit, dans cette solennité, à laquelle assistèrent tous les grands corps de l'État, s'accentuer cette passion du pouvoir personnel qui avait percé dans le dernier message du président, et le ressentiment mal contenu de ce dernier contre les parlementaires qui avaient la prétention de diriger sa conduite.
En parlant aux magistrats qui venaient prêter serment devant lui, M. Louis Bonaparte, en dépit de sa dissimulation ordinaire, ne put s'empêcher de donner un libre cours à l'amertume dont son cœur débordait. « Il est temps, dit-il, que ceux-là se résignent, qui tentent de mettre leurs opinions et leurs passions à la place de la volonté nationale. » Que signifiaient de telles paroles sinon que la grande voix du peuple, par l'élection du iO décembre, avait, de nouveau, sacré la dynastie napolénienne. C'était un avertissement significatif aux royalistes de l'Assemblée.
Ces paroles préméditées furent vivement ressenties par eux comme une injure. Ne pouvant, dans l'intérêt même de la dignité de l'Assemblée, les relever officiellement, ils laissèrent éclater leur mauvaise humeur à l'occasion d'une grave infraction à l'étiquette. Intentionnellement ou non, les ordonnateurs de la cérémonie avaient destiné au président de l'Assemblée nationale un fauteuil un peu moins élevé que celui du président de la République. Quelques parlementaires virent là une intention blessante à son égard. M. Desmousseaux de Givré le prit de très haut, et il proposa à ses collègues de décider qu'à l'avenir l'Assemblée
nationale n'assisterait à aucune cérémonie publique Novembre et n'y enverrait pas de députation pour éviter que, dans '^^ "
telle ou telle circonstance donnée, le premier pouvoir de l'Etat pût avoir à souffrir dans sa dignité.
M. Baze eut beau, au nom de la commission d'initiative parlementaire, repousser la prise en considération de la proposition, et le ministre de la justice, M. Rouher, donner à l'Assemblée l'assurance formelle que personne ne songeait à contester à son président la place d'honneur qui lui appartenait de droit, l'Assemblée, jalouse de ses prérogatives, admit en principe, sur l'insistance du général Leflô, qu'elle ne pourrait être invitée par un ministre ou un corps quelconque à assister à une cérémonie, et qu'elle seule déciderait désormais de la convenance de sa présence ou de son abstention dans une solennité publique.
Quelques semaines après, elle ne manqua pas de témoigner son ressentiment à M. Louis Bonaparte, en s'abstenant de paraître à l'Elysée le 1" janvier, à l'occasion du jour de l'an. On racontait même que M. Dupin, officieusement prié par un des ministres de la consulter pour savoir s'il ne lui conviendrait pas d'envoyer une députation au président de la République, se serait abstenu de le faire, en déclarant qu'à pareille demande l'Assemblée répondrait, non par un vote, mais par un éclat de rire.
Mais c'étaient là de pures coquetteries. L'heure n'était pas encore arrivée où M. Louis Bonaparte devait rompre violemment et ouvertement avec une Assemblée déconsidérée par sa marche contre-révolutionnaire. Il était d'une grande importance pour lui de paraître alors exclusivement attaché aux intérêts de la classe bourgeoise, sauf, à un moment donné, à se tourner habilement vers le peuple. Il était donc entièrement d'accord avec l'Assemblée quand il s'agissait de comprimer l'essor
Novembre
Le
préfet police Car lier.
Mesure d'amuistie.
392 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
de la démocratie, de fausser les institutions républicaines, et ce fut de concert avec elle qu'il fit contre la liberté cette campagne à jamais funeste qu'on a appelée, selon l'expression cynique de M. de Montalembert, la guerre de Rome à l'intérieur.
de Le président de la République eut, pour l'aider dans cette campagne, un puissant auxiliaire dans la personne de M. Cartier, ancien chef de la police municipale, qu'il venait d'appeler à la tête de la préfecture de police.
Homme d'intelligence et d'énergie, M. Carlier appartenait, par ses antécédents, au régime déchu. Par une proclamation aux habitants de Paris, il donna tout de suite à sa nomination sa véritable signification. C'était un appel à tous les hommes modérés, qu'il conviait à une ligue sociale contre le socialisme. « Vigilance et rigueur contre le socialisme, l'immoralité, le désordre, les mauvaises publications, l'endurcissement des factions. Il s'agit aujourd'hui d'une ligue sociale contre le socialisme, c'est la cause de toutes les familles, de tous les intérêts... » Ainsi s'exprimait, le 10 novembre, le nouveau préfet de police, M. Carlier.
En confondant ainsi le socialisme avec le désordre et l'immoralité, M. Carlier commettait une hérésie, peut-être involontaire. Sans doute, elle lui attirait les bonnes grâces de toute la réaction; mais elle le rendait à bon droit suspect à tous ceux qui ne séparaient pas le progrès social du progrès politique, c'est-à-dire à tous les républicains.
M. Carlier oubliait trop peut-être que ces derniers n'étaient pas les pires ennemis du président de la République. Celui-ci sembla le comprendre, en décidant, de son initiative privée, aux termes du décret du 27 juin 1848, que la majeure partie des transportés encore détenus à Belle-lsle seraient rendus à la liberté. Le plus
grand nombre des insurgés arrêtés à la suite des journées de Juin avait été déjà gracié.
D'après la déclaration faite le 12 novembre à l'Assemblée par le ministre de l'intérieur, M, Ferdinand Barrot, il ne serait plus resté que cinq cents détenus environ, c'està-dire, selon lui, les repris de justice ou ceux dont la persistance dans les idées de violence et de subversion ne permettaient pas encore le retour dans le sein de la société. Ceux-là devaient être transportés dans une de nos colonies pénitentiaires, à l'île Mayotte ou aux îles Marquises.
Le ministre s'attacha à rassurer les timorés de l'Assemblée, en déclarant que le gouvernement était plus que jamais déterminé à sévir contre tous les perturbateurs de l'ordre social. La mesure fut généralement bien accueillie dans le public, et le président de la République se plut à compter sur la reconnaissance et peut-être sur l'appui de ceux qu'il rendait à leur famille et à la liberté.
Il y avait, d'ailleurs, au sein de l'Assemblée, un germe de division qui faisait la force de M. Louis Bonaparte. La majorité était fortement unie dans sa haine aveugle et profonde contre la République, elle n'aimait pas beaucoup plus la dynastie napoléonienne ; mais elle cessait de s'entendre quand il s'agissait de savoir dans les bras de quelle monarchie on jetterait la France. M. Mole s'était trompé en disant que la fusion était un fait accompli. Il suffisait d'une étincelle pour allumer les colères entre les partisans de la branche aînée et ceux de la branche cadette.
Vers la fin de cette année, le ministère ayant proposé à l'Assemblée de proroger de quelques mois le terme fixé pour la levée du séquestre des biens de la famille d'Orléans, M. de La Rochejaquelein profita de cette occasion pour se plaindre très amèrement qu'on n'eût pas
Novembre
M. de La Rochejaquelein et les d'Orléans.
394 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
Novembre respecté le legs de cent mille francs de rente fait par 1849. Ye prince de Condé aux familles de ceux qui avaient combattu en Yendéc ou dans l'émigration, et que le prétendu suicide de ce prince n'eût pas été vengé.
Ces paroles soulevèrent de furibondes réclamations de la part des orléanistes. Le véritable danger que courait la République ne venait donc pas d'une majorité si divisée sur un point essentiel. Elle eût été invulnérable si M. Louis Bonaparte avait jamais eu l'intention de la fonder sérieusement ; mais il n'avait d'autre but que de la neutraliser à l'aide des royalistes de toute nuance, sauf à briser ensuite ceux-ci pour s'emparer du pouvoir, et ce but il le poursuivit avec une persistance machiavélique.
Révocation du H rencontra d'abord, parmi les siens même, dans prince gQj-^ entourage, une résistance assez obstinée. On a vu
Pierre Bona- . °
parte. déjà qu'à propos desatîaires d'Italie, son cousin, le prince Napoléon, avait fait bruyamment acte d'opposition. Un de ses autres cousins, le prince Pierre Bonaparte, se montra plus hostile encore.
Ce fils de Lucien, on s'en souvient peut-être, avait été appelé, par le gouvernement provisoire, à un commandement en Afrique dans la légion étrangère. Nommé par la Corse député à l'Assemblée législative, il avait pris rang sur les bancs de la Montagne. En septembre, il avait demandé à rejoindre sa légion pour prendre part à l'expédition de Zaatcha. Après la première tentative infructueuse contre cette place, il avait reçu du général Herbillon l'ordre de se rendre auprès du gouverneur de l'Algérie pour demander des renforts. Mais, ayant rencontré en route les troupes envoyées par le gouverneur, il avait cru pouvoir, au lieu de revenir avec elles à son poste, rentrer en France sans l'autorisation de ses chefs.
Il fut immédiatement révoqué de son grade et de son
emploi pour cette grave infraction au devoir militaire. Ayant saisi l'Assemblée de la question, il excipa vainement devant elle de son privilège de représentant. Il s'attira, de la part du ministre de la guerre, une dure leçon. « A votre place, lui dit le général d'Hautpoul, je me serais mis à la tête des renforts pour m'élancer avec eux à l'assaut. » Appelée à se prononcer, dans la séance du 22 novembre, l'Assemblée donna raison au ministre. Pas une voix ne se fit entendre pour appuyer la réclamation du citoyen Pierre Bonaparte. Ses collègues de la Montagne se contentèrent de s'abstenir.
Il avait, en effet, donné, pour raison principale de son brusque retour, le péril que, suivant lui, couraient les institutions républicaines, et il s'était même offert de nommer le personnage mystérieux à l'influence duquel il attribuait la guerre obstinée faite à ces institutions. Mais la majorité de l'Assemblée législative se souciait peu des périls que pouvait courir la République, que l'on battait en brèche par tous les moyens possibles.
Cette campagne de Rome à l'intérieur, où s'engloutit l'espoir des républicains consternés, avait commencé dès le lendemain même de l'installation de l'Assemblée législative ; elle se continua, plus vivement menée que jamais, avec le nouveau ministère.
D'accord avec le gouvernement, l'Assemblée édicta une loi prohibitive des coalitions pour l'augmentation ou l'abaissement des salaires, comme si ce n'était pas là une question à régler par les seuls principes de la liberté, du moment où elle n'entraînait ni violences ni sévices.
Le ministre de la guerre, M. d'Hautpoul, se permit d'ériger les gendarmes en censeurs des magistrats de qui ils dépendaient, et de mettre ceux-ci sous leur surveillance, aussi bien que les agents voyers, les percepteurs et les instituteurs primaires. L'Assemblée laissa faire.
Novembre
La campagne
de Rome à l'intérieur.
Novembre
Les affaires de la Plata.
Lois diverses
ayant un caractère
social.
396 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
comme s'il n'y avait pas eu là une grave offense à la magistrature, dont elle devait sauvegarder la dignité.
Du reste, les ministres pouvaient impunément essuyer un échec, car le président de la République s'était décidé à rompre avec la vieille routine constitutionnelle, qui voulait qu'un cabinet se retirât quand il avait été battu sur une question. Il entendait que ses ministres dépendissent de lui seul, non de l'Assemblée, et que désormais les portefeuilles ne fussent plus une sorte d'enjeu revenant de droit aux vainqueurs des tournois parlementaires.
Les affaires de la Plata amenèrent, entre M. Thiers et M. Rouher, une discussion qui ne tourna pas à l'avantage du dernier. Il s'agissait de savoir si l'on traiterait avec le général Rosas, devenu le directeur suprême de la République Argentine, ou bien si, selon les errements du gouvernement de Juillet, on continuerait à subventionner la ville de Montevideo, pour l'aider à soutenir la concurrence contre Ruenos-Ayres, dont l'importance politique et commerciale était bien autrement considérable. Le premier parti était naturellement indiqué comme le plus favorable aux intérêts de nos nationaux : l'Assemblée ne décida rien; elle chargea seulement le gouvernement de poursuivre les négociations, et de les terminer au mieux de notre intérêt et de notre honneur.
On se préoccupait assez peu alors des affaires extérieures ; toute l'attention était concentrée sur celles du dedans.
C'est qu'en effet lés plus graves intérêts sociaux se trouvaient en jeu. Un certain nombre de projets de loi, ayantpour but l'amélioration de laclasse ouvrière, furent, à cette époque, soumis et discutés à l'Assemblée nationale. Je citerai notamment un projet de loi instituant, avec la garantie et la direction de l'État, une caisse de retraite pour la vieillesse, et un autre projet tendant à
favoriser l'extension des sociétés de secours mutuels. « Les gouvernements, avait dit M. Pelletier, député du Rhône, sont responsables des misères des peuples. » Cette parole, qui n'était pas rigoureusement juste, indisposa une foule de membres, auxquels toutes les questions entachées de socialisme inspiraient une aversion profonde. L'urgence sur la loi relative aux sociétés de secours mutuels n'en fut pas moins votée le 26 novembre. Mais ces deux projets en restèrent là pour cette année.
Dans le même ordre d'idées, MM. Faure, Pelletier et Boysset avaient déposé une proposition ayant pour but d'accorder sur les fonds de l'Etat une subvention de trois millions aux associations ouvrières. Mais, en dépit du puissant appui que lui prêta M. Crémieux, elle fut repoussée, le 7 décembre, par 399 voix contre 188, parce que ses auteurs avaient trop donné à entendre qu'ils voulaient que l'Etat se fit commanditaire, entrepreneur et producteur, concurremment avec l'industrie particulière. Ces représentants très sincères de l'opinion démocratique ne s'apercevaient pas que le socialisme d'Etat est fort proche parent du despotisme.
La question de l'impôt des boissons, remise alors sur le tapis, fut également résolue, à titre provisoire, disaiton, dans un sens tout à fait contraire aux intérêts des populations laborieuses.
L'Assemblée constituante, on s'en souvient peut-être, avait, au moment de se séparer, et comme pour laisser un souvenir de sa sollicitude pour les classes nécessiteuses, aboli cet impôt injuste et inique entre tous. Insignifiant pour les riches, il est écrasant pour les pauvres.
Cet impôt n'étant point proportionnel, il arrive que, à Paris, par exemple, telle pièce de vin de très bas prix et destinée aux ménages peu aisés, est cotée à raison de
Décembre
Rétablissement de l'impôt sur les boissons.
Déceubre
L'Assemblée législative
et l'iastruc-
tion
publique.
398 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
cent pour cent de sa valeur marchande, tandis que telle autre, d'un prix considérable, et achetée par quelque riche maison, paye à peine dix pour cent. C'est monstrueux ; tout le monde le reconnaît ; mais on objecte la grosse difficulté de trouver des ressources équivalentes, et puis des gens très graves vous disent qu'il faut prendre garde de bouleverser notre système financier ; et voilà comment les abus se perpétuent à travers les révolutions. MM. Frédéric Bastiat, Antony Thouret, Grévy, et et quelques autres, parlèrent éloquemment contre le rétablissement, même passager, de l'impôt. D'autres, comme MM. de Charencey et de Montalembert, celui-là au point de vue financier, celui-ci au point de vue politique, s'eli'orcèrent de démontrer la nécessité de le rétablir, 418 voix contre 24S, dans la séance du 20 décembre, partagèrent leur avis, et l'impôt fut rétabli.
Cela n'était rien encore. C'était une gêne et une souffrance matérielles de plus pour les pauvres, ajoutées à tant d'autres ! Mais où l'Assemblée se montra véritablement barbare ; où elle marcha à pieds joints sur les principes les plus sacrés de la Révolution, où elle recula de deux siècles, ce fut dans les lois relatives à l'enseignement.
On a vu comment M. de Falloux avait, de sa propre autorité, retiré le projet de loi, large et fécond, de M. Carnotsur l'instruction primaire, et comment il avait remplacé la commission de l'Assemblée par une commission administrative chargée d'examiner un projet de loi nouveau.
Cette commission était composée de MM. de Montalembert, Dupanloup, de Rianccy, Saint-Marc Girardin, Cousin, Dubois, Laurentie, de Melun, Cochin, Roux- Lavergne, l'abbé Sibour, Peupin et Thiers, Si l'on en excepte MM, Saint-Marc Girardin, Cousin, Dubois, Peupin et Thiers, elle était exclusivement formée de clé-
ricaux : et encore ceux que je viens de nommer ne va- décembre laient-ils guère mieux. Infidèle à son passé, M. Thiers *^*^*
était entièrement rallié au parti clérical par la communauté des sentiments réactionnaires, et M. Fayet, évêque d'Orléans, pouvait dire de lui : « M. Thiers est visiblement tout à fait revenu à nous. » On en jugera du reste tout à l'heure.
L'Assemblée nomma, de son côté, une nouvelle commission qui se mit également à étudier un projet de loi beaucoup moins radical que celui de M. Carnot, et qui, ainsi que je l'ai dit déjà, désigna pour rapporteur M.Jules Simon. Professeur distingué, élève deM. Cousin^ dont il était devenu le suppléant à la Sorbonne, très sincèrement républicain, M. Jules Simon n'attacha pourtant pas son nom à une loi vraiment démocratique. C'était l'homme des compromis, irrésolu et flottant, démocrate au fond, et quelquefois réactionnaire par ses votes. Son projet n'admettait pas la gratuité absolue, sans laquelle il est difficile d'imposer l'obligation, et il réservait à peu près exclusivement à l'Université le privilège de l'enseignement. Jugé sans doute trop libéral, ce projet n'eut même pas, du reste, les honneurs de la discussion.
Le projet de loi de M. de Falloux ne péchait pas, lui, par l'indécision, tant s'en faut ! Jamais projet plus radical, on peut le dire, n'avait été présenté à une Assemblée française. Il mettait l'instruction publique à la merci du clergé, « Qui aurait pu croire, disait une revue démocratique, la Liberté de penser, qui aurait pu croire, après les trois grandes victoires de l'esprit laïque sur l'esprit clérical en 1789, 1830, 1848, qu'il se rencontrerait un ministre assez hardi pour présenter à l'Assemblée un projet de loi ayant pour objet d'escamoter ces trois grandes victoires au profil de l'esprit clérical contre lequel elles ont été remportées. »
Décembre
Loi de M. de Parieu
sur les instituteurs.
Janvier 1850.
400 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1849.
L'Assemblée elle-même en fut effrayée. M. de Falloux avait profité, pour la lui présenter, de l'écrasement du parti démocratique à la suite de la journée du 13 juin. Il était venu la lui soumettre le 18 juin, croyant, dans la stupeur générale où l'on était, obtenir d'elle un vote de surprise. Eh bien, malgré sa triste et récente victoire sur les républicains, la majorité réactionnaire avait reculé devant cette œuvre monstrueuse, et, refusant de la discuter d'urgence, comme on le lui demandait, elle l'avait renvoyée à l'examen du conseil d'État.
Elle y était encore quand le ministère Odilon Barrot fut brisé. M. de Parieu était devenu tout aussi clérical et réactionnaire que son prédécesseur. Il avait, comme lui, crié Vive la République ! au lendemain de 1848, et même il avait renoncé à sa particule. On l'avait vu, à Aurillac, présider un club appelé le Copa-courrone, c'est-à-dire Coupe-cou. C'était là un nom assez significatif. Sous la première Révolution, M. de Parieu se serait affublé du bonnet rouge pour cacher ses talons rouges. La réaction venue, il s'empressa de lui donner des gages.
L'instruction publique lui offrait une admirable occasion de déployer son zèle de néophyte. Grâce aux lenteurs que subissait au conseil d'Etat la loi Falloux, il lui fut permis de présenter un projet de sa façon, projet transitoire, il est vrai, mais qui lui permettait d'illustrer son nom dans le camp réactionnaire par quelque entreprise contre la justice et contre la liberté.
Il vint donc, le 13 décembre, proposer une véritable loi de terr^eur contre les instituteurs communaux, et, le 3 janvier suivant, par 329 voix contre 300, il obtint de l'Assemblée, après deux épreuves douteuses, qu'il serait passé d'urgence à la discussion de cette loi.
S'il y avait une position respectable au monde, et qui demandât à être scrupuleusement ménagée, c'était assu-
rément celle des instituteurs communaux, de ces Janvier 1850. pauvres et modestes instituteurs chargés de donner aux enfants du peuple les premières notions de l'enseignement. Cette position avait été sauvegardée avec soin par la loi de 1833, qui cependant s'était montrée bien parcimonieuse à leur égard. Mais, du moins, elle leur garantissait une sorte d'inviolabilité. Si par hasard, dans l'exercice de leurs fonctions, ils outrageaient la morale et la loi, le cas était prévu, ils pouvaient être destitués ou révoqués. Seulement ils ne dépendaient pas de l'arbitraire du gouvernement ; leur destitution devait être entourée de formes légales et protectrices, et les tribunaux seuls pouvaient la prononcer par un jugement motivé.
Cela était juste, cela était sage; cela ne pouvait donc convenir au gouvernement de M. Louis Bonaparte. M. de Parieu présenta les instituteurs communaux comme les propagateurs des idées subversives et anarchiques.
L'instituteur primaire, dont la République avait relevé la situation et augmenté le maigre salaire, était devenu le bouc émissaire de la réaction. On le rendait volontiers responsable de toutes les folies et des excentricités démagogiques, et l'on n'hésitait pas à le transformer en professeur d'insurrection.
Il n'était pas jusqu'à M. de Lamartine qui, dans Une injustice son Conseiller du peuple ^ recueil périodique qu'il publiait jj ^^ Lamaralors, ne les accusât d'être « dans plusieurs départe- tine.
ments, des fomentateurs de haine, de divisions, d'envie, de discorde, d'exécrables passions, et de stupides doctrines antisociales entre les classes de citoyens. » Ce grand et noble esprit, aigri par l'injustice et l'ingratitude dont il était l'objet, avait le tort de généraliser et de commettre, à son tour, une injustice criante à l'égard de ces modestes éducateurs du peuple qui, relevés par
402 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Janvier 1850. la République de l'état d'abaissement où on les avait tenus jusque-là, lui payaient en reconnaissance les bienfaits qu'ils en avaient reçus.
Ils étaient républicains, pour la plupart, et voilà quel était leur grand crime aux yeux de la réaction ; M. de Parieu voulut en faire les complaisants et les hommes liges du pouvoir.
Son projet de loi donnait au préfet, c'est-à-dire à l'incarnation môme du gouvernement personnel dans le département, le droit de les nommer, soit parmi les laïques, soit parmi les membres des congrégations religieuses vouées à l'enseignement, de les suspendre, de les réprimander, de les déplacer et de les révoquer. Ils étaient donc entièrement à la merci du gouvernement, qui, dans un but étroit et égoïste, avait, on le comprend, un immense intérêt à avoir une créature à lui dans chaque commune. Comme le dit fort bien M. Mathieu (de la Drôme), « on tenait à mettre en place des instituteurs bonapartistes ». Là était le vrai but de la loi ; ce que le gouvernement voulait atteindre, c'était l'indépendance de l'instituteur. D'un sacerdoce il faisait une sorte de fonction domestique.
Protestations Et cette loi épouvantable n'accordait pas seulement indignées. ^^^ préfets le droit de révoquer l'instituteur, elle leur permettait encore de lui interdire d'ouvrir une école libre dans la commune où il avait exercé ses fonctions. Ce qui arracha ce cri à M. Noël Parfait : « Vous avez le vertige! » Jamais on ne vit en effet la liberté humaine plus audacieusement et plus effrontément violée.
Un des esprits les plus modérés de l'Assemblée, M. de Lavergne, ne put s'empêcher de s'écrier à son tour : « Vous dites que les instituteurs sont des socialistes. Ne croyez pas que vous dupiez l'esprit public. Non, nous connaissons votre secret. Pour tromper l'opinion, vous cachez toujours le véritable objet de vos
poursuites sous un nom contre lequel vous savez que Janvier 1850. la conscience publique protestera. Vous mettez sous le nom du socialisme l'athéisme, la spoliation, l'immoralité, toutes choses contre lesquelles a toujours protesté et protestera toujours l'éternelle morale des siècles. Mais ce que vous poursuivez au fond, ce n'est pas ce fantôme, c'est l'esprit de liberté, d'égalité, de fraternité qui souffle aujourd'hui sur le monde. Ce que vous poursuivez, c'est le génie de la France elle-même, sur lequel vous voulez jeter un manteau d'opprobre pour empêcher les cœurs généreux de le reconnaître, et pour l'égorger au milieu de nous sans que nous nous en apercevions. »
C'était la conscience publique qui protestait par ces nobles paroles. Il n'était pas jusqu'à M. Mole lui-même qui ne qualifiât la loi de mauvaise. M. Joly l'appela de son vrai nom : une loi électorale, destinée à former des courtiers d'élection pour le compte du gouvernement. Enfin un légitimiste ardent, M. Léo de Laborde, l'apprécia à sa juste valeur en disant que c'était une loi d'expédients, qui pouvait convenir à un code impérial, mais qui n'était qu'un monument honteux d'arbitraire et de monopole.
Et il y avait quinze mois à peine qu'avait été votée la Constitution, qui proclamait la liberté de l'enseignement !
Ah ! certes, les avis de la prudence, les conseils de la vote de la loi sagesse ne manquèrent pas à l'Assemblée. On ne se fit pas Paneu. faute de lui ouvrir les yeux sur la marche ténébreuse du gouvernement. Aujourd'hui il réclamait la nomination des instituteurs par ses préfets, demain il demanderait celle des maires par le pouvoir central. Cela paraissait presque impossible alors. Sourde à toutes les exhortations, l'Assemblée vota, transitoirement, le 11 janvier 1830, par 385 voix contre 223, cette loi fatale qu'on
Janvier 1850.
La loi de M. de Falloux sur l'enseignement.
La conversion
de
M. Thiers.
404 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année IS-.O.
appela du nom de loi Parieu, que doit lui conserver l'histoire.
Non moins outrageuse pour la liberté de conscience, non moins contraire à tous les principes de la Révolution française, était la loi organique de M. de Falloux sur l'enseignement, même amendée par le conseil d'Etat, et dont la discussion commença le 14 janvier 18S0, le lendemain du jour où avait été votée la loi Parieu sur les instituteurs communaux. La différence principale entre la loi telle qu'elle arrivait à la discussion et la loi telle qu'elle avait été conçue par M. de Falloux, était que, cette fois, l'Eglise et l'Université se partageaient le monopole de l'enseignement, transaction fâcheusement consentie par les républicains du conseil d'État.
M. de Falloux, malade, n'était pas là pour soutenir son œuvre ; mais il avait deux lieutenants, deux alliés dévoués pour la défendre à sa place, M. de Montalembert, et, faut-il le dire ? M. Thiers.
Or, tel était l'esprit d'intolérance du clergé à cette époque qu'on vit l'évèque de Nantes mettre en interdit la chapelle du lycée, parce qu'il y avait au lycée de Nantes un professeur appartenant au culte israélite.
M. Thiers, sous prétexte d'une alliance bâtarde entre la philosophie et la religion, ne craignit pas de prêter l'appui de sa grande parole à un projet de loi qui rejetait la France en arrière beaucoup plus loin que, depuis le commencement du siècle, ne l'avait fait reculer la monarchie.
Et pourtant il y avait six ans à peine qu'en pleine Chambre des députés, dans la discussion d'une loi sur l'instruction secondaire, il avait fait une charge à fond de train contre l'invasion de l'élément clérical dans le domaine de l'enseignement. En 1844, il avait alors quarante-sept ans, c'est-à-dire l'âge où, en politique comme
en religion et en philosophie, on doit avoir ses idées bien Janvier 1850. assises, il s'exprimait ainsi:
« Je vais droit au but et je nomme les choses par leur nom. Tous vos eiforts tendent à détruire l'éducation laïque, et à donner l'enseignement de la jeunesse au clergé. Pour ma part, je m'y opposerai toujours de toutes mes forces. Le mot liberté d'enseignement est un mot imaginé pour la circonstance, et qui cache le véritable but. Ce but c'est de faire passer la jeunesse des mains laïques dans les mains cléricales, et c'est tout simplement revenir à cinquante ans en arrière, et faire, en une des choses les plus importantes, une véritable révolution. La Révolution française a tout sécularisé : le gouvernement, l'éducation; elle a sécularisé la France et l'Europe. Or, c'est revenir étrangement, audacieusement en arrière que de vouloir tenter de refaire ce qu'elle a défait... Maintenant, que dirai-je du projet de loi ? Je n'ai pas vu, pour ma part, quelque chose, depuis quinze ans, de plus incroyablement, de plus hardiment contre-révolutionnaire. »
Le projet de loi de M. de Salvandy, si énergiquement combattu par M. Thiers, était bien pâle, bien effacé, bien libéral auprès de la loi Falloux. Par quel chemin de Damas avait donc passé M. Thiers? Comment expliquer son étrange conversion? Ah! il faut bien le dire, c'est qu'en 1844, poussé par une ardente convoitise du pouvoir, dont il avait la nostalgie, il le poursuivait en s'appuyant sur les libéraux qui avaient pour eux la force morale de l'opinion, tandis qu'en 1850, ne pouvant pardonner à la révolution de Février de lui avoir arraché des mains ce pouvoir ressaisi un instant dans l'agonie du gouvernement de Juillet, il le poursuivait encore, mais cette fois avec le concours de la réaction et du clerg(î qui semblaient maîtres du pays. Aussi, dans le cours de la discussion, l'entendit-on qualifier àQ funestes
Janvier 1850.
M. de Mon taie m bert et le socialisme.
406 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
les journées de Février, appréciation contre laquelle M. de Lamartine s'empressa de protester en les qualifiant, lui, de glorieuses pour le peuple français.
M. de Montalembert profita de la discussion pour faire à son tour une charge à fond de train contre le socialisme. Ce prétendu libéral, ce véritable représentant des congrégations, eut môme la singulière idée d'appeler à son aide le bras séculier, c'est-à-dire la force militaire. <( Je l'estime profondément, dit-il, je lui rends hommage. J'ai toujours rendu hommage à cette épée de la France qui était naguère entre les mains du général Cavaignac, qui est aujourd'hui entre les mains du général Changarnier. Elle est bien placée entre leurs mains contre les ennemis de la société. » Et cela à propos d'une loi sur l'enseignement.
Cet odieux projet de loi consacrait la destruction la plus complète des garanties sur lesquelles reposaient la dignité et la sécurité du corps enseignant. La loi transitoire de M. de Parieu sur les instituteurs communaux y reparaissait tout entière. De plus, tandis que les instituteurs laïques étaient enveloppés d'entraves et que les maîtres séculiers étaient l'objet d'une surveillance rigoureuse et se trouvaient astreints aux diplômes délivrés par l'Université, toute latitude, toute immunité étaient accordées aux établissements congréganistes, dont les professeurs étaient dispensés de tout brevet de capacité.
Sous prétexte de liberté d'enseignement, la loi constituait en faveur de l'enseignement clérical des privilèges exorbitants, et le corps enseignant de France, l'honneur et la gloire du pays, devenait aux mains du pouvoir un instrument avili.
Seul, de tous les membres de la commission, M. Barlliémy Saint- Hilaire avait combattu ce projet néfaste. Il s'efîorça vainement, au début même de la discussion, le 14 janvier 1850, de démontrer qu'il était fait unique-
ment au profit des congrégations religieuses, qu'il amènerait infailliblement la destruction des écoles normales primaires, qu'il inaugurerait le rétablissement de l'ignorance, ce furent autant de paroles inutiles.
Et pourtant le clergé n'était pas satisfait encore. M. Thiers ayant célébré cette alliance de l'Eglise et de l'Etat, introduite dans le projet, les feuilles catholiques s'emportèrent fort contre cette irrévérence. Il fallait, selon elles, que la philosophie se révoltât contre la religion ou qu'elle consentît à être la servante, l'humble servante de cette reine. Pas de compromis. Le clergé voulait tout. La religion, assurait-il, n'avait pas besoin de l'Université, elle suffisait seule aux besoins de l'enseignement, tandis que l'Université était incapable de se suffire à elle-même et de rien fonder de durable.
Ce fut ce que s'efforça de démontrer l'évêque de Langres, M. Parisis, dans un discours d'une, rare intolérance. Née des révoltes de la liberté de conscience, l'Université actuelle lui apparaissait comme descendant en droite ligne des exagérations matérialistes de la Révolution, et il lui donnait pour pères Talleyrand, Lakanal, Condorcet, Danton et Marat. L'ancienne Université, celle à laquelle il voulait qu'on en revint, était la gardienne de la religion et de la morale, mais la nouvelle n'était qu'un foyer pestilentiel d'athéisme, d'incrédulité, d'esprit anarchique et révolutionnaire. Les collèges même de la Restauration ne trouvaient pas grâce à ses yeux.
Tant d'outrecuidance, tant d'hypocrisie et tant de sophismes amenèrent M. Victor Hugo à la tribune, et rarement l'immortel poète fut mieux inspiré que dans cette circonstance solennelle.
L'évêque de Langres avait pris à partie l'Université, et, aux acclamations de la majorité cléricale de l'Assemblée, il s'était efforcé de démontrer l'esprit d'abnégation et de charité de TEglise. Victor Hugo attaqua avec non
Janvier 1850.
Les prétentions cléricales.
Victor Hugo et la loi sur l'enseignement.
408 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Janvier 1850. moins de véhémence l'intolérance séculaire de cette dernière. Il rendit coup pour coup, et si parfois sa parole dépassa la juste mesure, c'est que l'exemple lui en avait été donné par l'orateur catholique.
Avec une admirable élévation de langage et de pensées, il soutint la liberté de l'enseignement sous la surveillance de l'Etat, mais de l'Etat laïque. Il ne proscrivait point l'enseignement religieux, mais il le voulait en dedans de l'église et non ailleurs. Quant à l'instruction donnée parle clergé, il en fit bonne justice. Il montra ce qu'étaient devenues entre ses mains l'Italie et l'Espagne. Par le clergé, Prinelli avait été battu de verges pour avoir dit que les étoiles ne tombaient pas ; par lui, Campanella avait été mis maintes fois à la question pour avoir entrevu les secrets de la création; par lui, Galilée, Colomb et Harvey avaient été persécutés; par lui, enfin, Montaigne, Molière et tout ce qui avait écrit, pensé, élargi les limites de l'intelligence s'étaient vus rejetés, anathématisés. Mais il faut citer en partie cet admirable discours.
« Je veux, dit-il, la liberté de l'enseignement sous la surveillance de l'Etat, mais de l'Etat laïque. Je n'admets, pour personnifier l'État dans cette surveillance si délicate, que des hommes n'ayant aucun intérêt, soit de commerce, soit de politique, distinct de l'unité nationale. C'est assez dire que je n'admets dans le conseil de surveillance ni évêques ni délégués d'évêques. J'entends maintenir cette salutaire et antique séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui était la sagesse de nos pères...
« Je ne veux pas de la loi qu'on nous apporte, cette loi est une arme. Et quelle est la main qui s'en servira? le parti clérical.
« Si je proscris l'enseignement clérical, je ne veux pas proscrire l'enseignement religieux. Mais je veux l'enseignement religieux de l'Eglise, et non Tenseiguo-
ment religieux d'un parti. Je le veux sincère et non Janvier 1850. hypocrite. Je le veux ayant le ciel pour but et non la terre. Je ne veux pas mêler le prêtre aux professeurs; ou, si je tolère le mélange, si j'y concours, moi législateur, je le surveille...
« Je veux l'enseignement de l'Église en dedans de l'église, et non en dehors. Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l'État, par le clergé, l'enseignement du clergé...
« Le projet de loi qui vous est soumis est pire qu'une loi politique; c'est une loi stratégique...
« Je m'adresse au parti clérical et je lui dis : Cette loi est votre loi. Je me défie de vous ; je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, le développement des intelligences naïves qui s'ouvrent à la vie, l'esprit des générations nouvelles, c'est-à-dire l'avenir de la France, parce que, vous le confier, ce serait vous le livrer ; je ne veux pas que ce qui a été fait par nos pères soit détruit par vous. Après cette gloire je ne veux pas de cette honte.
'< Votre loi est une loi qui a un masque ! Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensée d'asservissement qui prend les allures de la liberté. C'est une confiscation intitulée donation. Du reste, c'est votre habitude. Toutes les fois que vous forgez une chaîne, vous dites : Voici une liberté. Toutes les fois que vous faites une proscription, vous dites: Voilà une amnistie...
« Ah ! nous vous connaissons. Nous connaissons le parti clérical; c'est un parti ancien et qui a des états de service. . . Tous les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgré lui. Son histoire est écrite dans l'histoire du progrès humain, mais au verso. Il s'est opposé à tout. C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que les étoiles ne tombaient pas. C'est lui qui a fait appliquera Campanella vingt-sept fois
Janvier 1850. la question pour avoir entrevu la secret de la création et affirmé que le nombre des mondes est infini. C'est lui quia persécuté Harvey pour avoir prouvé que le sang circulait. De par Josué, il a enfermé Galilée; de par saint Paul, il a emprisonné Christophe Colomb.
« Découvrir la loi du ciel, c'était une hérésie. C'est lui, c'est le parti clérical qui a analhématisé Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la morale...
« Et vous voulez être les maîtres de l'enseignement ! Et il n'y a pas un écrivain, pas un poète, pas un penseur que vous acceptiez ! Et tout ce qui a été écrit, trouvé, déduit, imaginé, illuminé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez!...
« Tenez, le parti clérical vient de Rome. Il a eu là un beau succès; il a bâillonné le peuple romain. Maintenant, hommes du parti clérical, vous voulez bâillonner le peuple français. Cela est tentant, j'en conviens, mais prenez garde, cela est mal aisé...
(( Je repousse votre loi ! s'écriait en terminant M. Victor Hugo. Je la repousse parce qu'elle confisque l'enseignement primaire, parce qu'elle dégrade l'enseignement secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce qu'elle diminue mon pays. Je repousse votre loi parce que je suis de ceux qui ont un serrement de cœur et la rougeur au front toutes les fois que, par une cause quelconque, la France subit une diminution : que ce soit une diminution de territoire, comme après les traités de 181S, ou une diminution de grandeur intellectuelle, comme après votre loi. »
Tout dans cette loi tendait à détruire les conquêtes de l'esprit moderne. Les congréganistes entraient en maîtres dans le conseil supérieur de l'instruction publique, et l'on pouvait s'attendre à voir proscrire de
ANNKE 1850. CHAPITRE SEPTIÈME. 411
l'enseignement les livres qui avaient le plus contribué Janvier 1850. à l'émancipation intellectuelle des hommes.
La porte se trouvait implicitement rouverte aux m. Thiers et jésuites, que le gouvernement de Louis-Philippe avait '^.^ ^
chassés. Quelques membres de l'Assemblée, voulant en avoir le cœur net, demandèrent si la liberté de l'enseignement irait jusqu'à eux? — Pourquoi non? répondit M. Thiers. — Alors un collègue de ce dernier cita certaines paroles prononcées par M. Thiers luimôme dans la discussion de la loi de 1844 sur l'instruction secondaire, paroles que j'ai citées plus haut, oti il était dit que les maximes morales des Jésuites, leurs doctrines, leur vie agitée et tous les souvenirs qu'ils rappelaient, suffisaient pour que des législateurs prudents les écartassent de l'enseignement.
Il y avait une véritable conspiration contre l'instruction publique, une idée bien arrêtée d'empêcher le peuple de s'élever par l'enseignement.
Le projet de loi de M. de Salvandy était quelque chose d'ultra-révolutionnaire, je le répète, comparé au projet de loi Falloux. Ce qui n'empêcha pas M. Thiers de s'écrier, de ce ton tranchant qu'il apportait à défau t de bonnes raisons : « Les circonstances ne sont plus les mêmes! »
Non, certes, les circonstances n'étaient plus les mêmes. Les prétentions cléricales étaient bien plus grandes qu'en 1844 ; le péril était bien autrement grave pour les institutions séculières ; jamais les principes de la Révolution n'avaient été si audacieusement combattus, si imprudemment foulés aux pieds ; ce fut l'heure choisie par M. Thiers pour passer à l'ennemi, et combattre les vraies traditions sociales qu'il avait si éloquemment défendues autrefois.
M. de Montalembert qui, lui, du moins, avait toujours été clérical, môme alors qu'il défendait la cause de
Janvier 1850. l'indépendance des peuples, déclara, avec un pieux cynisme, que toute la théorie d'un homme d'Etat devait être de savoir changer à propos. Il n'en était pas encore à sa dernière incarnation.
Avec quelle satisfaction il s'écria dans la séance du 17 janvier, en se félicitant d'avoir vu M. Thiers venir à lui : « On fait la paix le lendemain d'une victoire, le lendemain d'une défaite ; mais on la fait surtout, selon moi, le lendemain d'un naufrage. Eh bien, que l'honorable M. Thiers me permette de le dire, nous avons fait naufrage, lui et moi, en Février ; nous naviguions ensemble sur un beau navire qu'on appelait la monarchie constitutionnelle. »
Ce fut comme le châtiment de M. Thiers d'être devenu le protégé de ceux dont il avait jadis combattu les doctrines avec tant de passion et tant d'ardeur.
Vote définitif Le 27 janvier, 445 voix, contre 487, décidèrent qu'il de la loi. y avait lieu de passer à une seconde lecture du projet de loi. La seconde délibération commença le 4 février. Tous les adversaires de la loi, parmi lesquels figuraient MM. Wallon, Sainte-Beuve, Frédéric Bastiat, à côté de MM. Chauftour, Victor Hugo, Edgar Quinet, s'épuisèrent en efforts pour atténuer le caractère par trop clérical de la loi ; ce fut vainement. Le projet de la commission, vigoureusement soutenu par son rapporteur
Février 1850. M. Beugnot, ancien pair de France, triompha de tous les amendements. Les évêques et les curés virent consacrer leur part d'influence prédominante dans les conseils académiques et à l'école. Le 26 février, l'Assemblée décida qu'il serait passé à une troisième délibération, et, à quinze jours de là, la loi fut votée définitivement par 399 voix contre 237, après une discussion qui n'avait pas duré moins de deux mois. Tous les partisans du passé pouvaient se réjouir. Grâce à MM. de Falloux, Thiers et de Montalembert, soutenus par le
gouvernement de M. Louis Bonaparte, les jésuites et féviiier 1850. congréganistes de toutes sortes allaient reprendre possession de l'instruction publique. Pour longtemps encore la France de Voltaire et de Rousseau était soumise à l'influence cléricale.
Les conséquences de cette loi ultra-réactionnaire ne conséquences
se firent pas lon^-temps attendre. Tous les instituteurs ^^.l'*^''^ ,, 1 •• -w 1. Falloux.
soupçonnés de professer des opinions indépendantes ou
antireligieuses furent impitoyablement destitués. Malheur à qui, dans la carrière de l'enseignement, aura conservé un cœur d'homme. Un des professeurs les plus jeunes et les plus distingués de l'Université, M. Deschanel, fut révoqué pour avoir publié dans la Liberté de penser un article intitulé /e Catholicisme et le Socialisme. Un autre, M. Amédée Jacques, professeur de philosophie, se trouva frappé également.
La persécution monta jusqu'au Collège de France, où Le cours de jusqu'alors une plus grande liberté d'opinions, une plus ^^- ^^icheiet grande latitude dans l'enseignement avaient été laissées aux maîtres. Là brillait entre tous M. Michelet, dont la chaufle parole allumait dans le cœur de la jeunesse l'enthousiasme des grandes choses et l'amour de la liberté.
Le Collège de France avait pour directeur M. Barthélémy Saint-Hilaire. On ne fut donc pas médiocrement étonné de voir ce savant, qui passait pour républicain, qui avait pris la parole contre la loi Falloux, se servir lui-même de cette loi pour combattre les passions révolutionnaires et suspendre le cours de M. Michelet, comme le ministère Guizot l'avait suspendu peu de temps avant la révolution de Février.
M. Barthélémy Saint-Hilaire reprochait à l'illustre maître, d'abord de ne point faire le nombre de leçons imposé par le règlement, et puis, d'avoir introduit la politique dans le cours d'histoire et de morale dont il était chargé, comme si, dans une chaire du Collège de
Février 1850. France, un cours d'histoire n'était pas forcément en même temps un cours de politique spéculative.
Après M. Michelet, M. Vacherot, qui alors professait les doctrines de la plus pure démocratie. Celui-ci était directeur des études à l'École normale. Il fut destitué de ses fonctions pour avoir émis, dans le troisième volume de son Histoire de l'école d'Alexandrie^ des théories dont l'Eglise se montra offusquée. Son délateur fut le père Gratry, alors aumônier de l'Ecole normale, et devenu, depuis, membre de l'Académie française. On était en plein régime de la Terreur blanche. Ainsi se justifiait cette disposition monstrueuse de la loi Falloux, à savoir que l'enseignement moral des écoles devait être soumis à la surveillance des curés.
Chaque fois qu'il était question de porter atteinte aux grands principes de la démocratie et aux doctrines de la Révolution , le gouvernement et l'Assemblée marchaient dans un accord touchant.
Dans le cours des débats relatifs à la loi sur l'enseignement, on s'était occupé de la réorganisation des écoles militaires. L'Assemblée constituante avait commis cette faute immense, capitale, de ne point nationaliser l'armée, en supprimant le remplacement et en décrétant le service militaire obligatoire sans exception; toutefois, dans une heure d'inspiration démocratique, elle avait établi la gratuité de l'admission à l'École polytechnique et à l'École militaire de Saint-Cyr. Mais la réaction ne voyait dans l'égalité qu'un vain mot.
Comment ! les jeunes gens instruits, laborieux et intelligents des classes déshéritées aspireraient, concurremment avec les favorisés de la fortune, aux grades élevés de l'armée, aux emplois du génie civil! C'eût été l'abomination de la désolation.
Et puis, ne serait-on pas parti de là pour réclamer la gratuité de l'enseignement à tous les degrés! 11 fallait
Réorganisation des écoles militaires.
mettre bon ordre à tout cela. Le général Baraguey d'Hil- février I80O. liers s'en chargea ; il demanda le rapport du décret du 19 juillet 1848, qui avait établi le principe de la gratuité dans les Ecoles polytechnique et militaire à partir du l""" octobre 1850.
Ce fut précisément un ancien boursier de l'Ecole lç z^le de polytechnique, M. Le verrier, devenu célèbre sous le M- Leverrier. gouvernement de Juillet par la découverte d'une planète, qui fut nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner la proposition du général Baraguey d'Hilliers.
On pouvait croire que, se souvenant de ses commencements pauvres et difficiles, cet homme aurait usé de son influence sur ses collègues pour les engager à demander le maintien du décret de l'Assemblée constituante ; mais c'était, lui aussi, un renégat de la liberté. Après avoir été quelque peu républicain, il s'était jeté dans les bras de la réaction, par l'influence de laquelle il avait été nommé à l'Assemblée législative. Son zèle réactionnaire se déploya ici dans toute sa ferveur.
Non seulement il conclut à l'adoption de la proposition du général Baraguey d'Hilliers, mais encore il imagina de demander à l'Assemblée de transférer l'Ecole polytechnique à Meudon, sous prétexte de la préserver des passions politiques. L'Assemblée se contenta d'interdire aux pauvres l'accès de cette école et de celle de Saint-Cyr, malgré les efforts du général Gourgaud, qui attaqua, comme injuste et contraire aux intérêts mêmes de l'armée, la proposition soutenue par M. Leverrier.
Nous retrouverons dans M. Leverrier, et l'on ne s'en étonnera pas, un des plus fervents serviteurs du régime de Décembre.
Une pareille mesure n'était pas faite pour plaire aux soldats. Le gouvernement n'y était d'ailleurs pour rien ; il ne s'y était pas opposé, voilà tout. Néanmoins, ce fut
416 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Février 1850. à la suite de cette mesure qu'il commença de faire à
Propagande bonapartiste.
Avances à l'armée.
l'armée les avances les plus significatives.
Déjà la propagande bonapartiste se faisait sur la plus large échelle. Certaines feuilles périodiques nouvellement écloses s'acharnaient chaque jour, plus ou moins spontanément, à pousser de plus en plus le président de la République dans les voies du gouvernement personnel, et Louis Napoléon, s'inspirant complaisamment de leurs conseils, prêtait certainement le flanc aux accusations passionnées dont il était l'objet. Deux journaux, le Dix-Décembre et le Napoléonien^ affichaient, sans beaucoup de dissimulation, des velléités de restauration impériale.
Le Napoléonien surtout passait pour être l'organe de l'Elysée ; on le disait inspiré par M. Louis Bonaparte luimême. Aussi était-il en grande faveur parmi les fonctionnaires. Il reçut d'un préfet, celui du Pas-de-Calais, le privilège de la vente exclusive sur la voie publique.
Déjà, l'administration s'essayait aux procédés impériaux. On disait, dans le Napoléonien, que la majorité de l'Assemblée législative, par une opposition systématique, gênait l'action féconde du pouvoir. L'opposition à ce moment ! il n'était guère possible de se moquer du monde avec plus d'eff'ronterie. Mais il fallait tàter l'opinion, l'intéresser en faveur du pouvoir exécutif. Aussi ce journal était-il répandu à profusion dans les campagnes, dans les ateliers et dans les casernes.
Quant à l'armée, on afi'ectait à son égard la plus tendre sollicitude.
Un journal, dévoué à l'Elysée, s'autorisant de l'opinion de Napoléon, émit l'idée qu'il fallait, par tous les moyens, encourager les soldats à rester sous les drapeaux ; ce à quoi l'on pouvait arriver facilement, selon lui, en leur témoignant une grande estime et en augmentant leur solde en raison de leurs années de service.
Quelques républicains avancés, le général Subervie février 1850. et le colonel Charras, entre autres, s'emparèrent de l'idée, prirent les devants, et proposèrent à l'Assemblée d'augmenter d'un cinquième, à partir du 15 avril 1850, la solde des sous-officiers de tous grades et de toutes armes. M. Charles Lagrange demanda que la mesure fût étendue aux marins ouvriers et mécaniciens des flottes à voile ou à vapeur.
Le gouvernement ne voulut pas demeurer en reste. Il présenta, à son tour, un projet de loi tendant à l'augmentation de la solde des sous-oftTciers. Oui, répétait le ministre de la guerre, il fallait encourager par tous les moyens les soldats à rester sous les drapeaux. Le rapporteur de la commission chargée d'examiner ces propositions ne manqua pas de signaler, non sans quelque malice, le zèle que mettaient les divers partis à se disputer l'honneur de donner à l'armée une part plus large dans le budget, dont le poids était déjà si lourd pour le pays.
L'Assemblée, sans voter l'augmentation demandée, se borna à allouer une prime à ceux qui se rengageraient. L'effet produit sur le soldat n'en fut pas moins excellent.
En même temps, on racolait sur tout le territoire du pays les vieux débris de la République et de l'Empire, et, sans avoir même pris la précaution de demander un crédit à l'Assemblée, on les excitait à tendre la main au gouvernement en invoquant leurs états de service. Il est facile de comprendre l'énorme popularité qu'un pareil appel, émanant de l'initiative du pouvoir exécutif, devait donner à M. Louis Bonaparte. Les demandes affluèrent de toutes parts, tant et si bien qu'on en fut bientôt encombré et effrayé.
Le président de la République avait trop d'intérêt à s'attacher le corps des officiers pour ne pas les com-
418 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, an.née 1850.
Février 1850. prendre dans cette distribution de faveurs. Il réclama également pour eux une augmentation de traitement. Puis, pour être à même de satisfaire quelques ambitions supérieures, il imagina, de son autorité privée, de diviser la République en quatre grands commandements militaires.
Cette dernière mesure n'excédait pas, aux termes de la Constitution, les prérogatives du président. Néanmoins elle souleva une assez vive émotion dans l'Assemblée; elle fut même l'objet d'une interpellation. Un membre ne manqua pas de faire remarquer la persistance avec laquelle le pouvoir exécutif sefforçait de gagner les campagnes, le clergé et l'armée. Or, aujourd'hui on organisait un vaste système militaire qui, à un moment donné, pouvait rompre toutes les résistances opposées aux projets de grandeur d'un chef ambitieux, et lui permettre d'ériger son autorité sur les ruines de la Constitution brisée. N'y avait-il pas là matière à ample réflexion?
Quelques explications du ministre de la guerre parurent rassurer l'Assemblée ; mais l'opinion publique ne s'y trompa point : et, dès lors, on sentit que, par tous les moyens possibles, le président de la République chercherait à retenir les pouvoirs qu'il tenait de la Constitution, et dont le terme approchait à grands pas.
Le gouvernement de M. Louis Bonaparte ne perdait
aucune occasion de réveiller les souvenirs de l'Empire
et de les glorifier.
Le roi Jérôme Le Foi Jérôme avait été appelé aux fonctions de gou-
est fait verneur des Invalides. Le président jugea à propos d'en
maréchal de ,,,t-. » xj
France. faire un maréchal de France. Au commencement du
mois de janvier, avait paru au Moniteur un décret qui élevait son oncle à la dignité de maréchal, imprudemment conservée par la République. Le président avait certainement le droit de créer des maréchaux; mais à
Deux traitements cumulés.
la condition de se conformer aux règlements. Or, les février 1850 maréchaux devaient être pris parmi les généraux de division en activité de service, et le roi Jérôme n'était par dans ce cas.
Le décret, il est vrai, rappelait que l'ex-roi de Westphalie, dans les campagnes de 1807, de 1809 et de 1812, avait, en vertu de décrets impériaux, exercé devant l'ennemi le commandement en chef de divers corps d'armée, et qu'en 4815 il avait été l'un des derniers à remettre son épée au fourreau lors de l'invasion. Mais sa nomination n'en était pas moins irrégulière.
On ne manqua pas d'en faire la remarque à l'Assemblée, d'autant qu'à ce titre de maréchal était affecté un traitement considérable, qui venait bien gratuitement augmenter les charges du budget. Néanmoins la chose passa. « C'est une gratification, dit-on dans le public, et non pas une promotion. » Toujours le mot de Mazarin : « Ils chantent, mais ils paient. »
Le président Louis-Napoléon crut donner satisfaction à l'opinion publique en ramenant au taux de quarante mille francs le traitement du gouverneur des Invalides qui, par un arrêté de l'année précédente, avait été élevé à soixante mille francs au profit de son oncle. Quarante mille francs joints aux trente mille francs du traitement de maréchal de France, cela faisait soixante-dix mille francs. Il y avait encore un bénéfice de dix mille francs pour le roi Jérôme.
C'était là d'ailleurs un acte insignifiant au milieu des faits graves qui se passaient chaque jour. La guerre de Rome à l'intérieur se poursuivait avec un acharnement inouï. Il y avait alors à la tête de la préfecture de police un ancien agent de M. Gisquet, nommé Cartier, véritable agent provocateur, qui se fit l'exécuteur des hautes œuvres de la réaction. Tandis que, dans certaines feuilles publiques, d'anciens journalistes stipendiés de
Continuation
de la
guerre de
Rome à
lintérieur.
420 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Février 1850. M. Guizot sonnaient tous les malins le tocsin contre les socialistes, nom sous lequel on avait fini par désigner tous les républicains, M. Carlier, comme on l'a vu, adressait aux habitants de Paris une proclamation dans laquelle il réclamait leur concours énergique pour une ligue sociale contre le socialisme^ c'est-à-dire contre la République. Et la preuve que cette croisade était bien dirigée contre la République elle-même ne se fit pas longtemps attendre.
On était à la veille de l'anniversaire du 24 Février, qui avait été déclaré fête nationale ; et, l'année précédente, cette fête avait été célébrée officiellement. Mais, depuis, les héros de Février étaient devenus des brigands.
Dans la discussion de la loi sur l'enseignement, M. Thiers, on s'en souvient, s'était permis de qualifier de funestes les journées de Févrie Comme M. de Lamartine protestait éloquemment contre cette expression malheureuse, et proclamait que les journées de Février avaient été glorieuses pour le peuple français, « Ce sont les plus honteuses de notre histoire ! » interrompit M. de Ségur d'Aguesseau, qui ne se souvenait plus qu'au lendemain du 24 Février il avait traité de prodigieuse cette révolution de Février.
Anniver- Quoi qu'il en soit, il n'y eut pas cette année de célé-
saire du bration officielle de l'anniversaire de Février. Pourtant le peuple n'oubliait pas ses morts. Le décret de solennisation n'ayant pas été abrogé, il se rendit, dès le matin, à la place de la Bastille pour porter des couronnes d'immortelles aux combattants de Février morts pour la liberté. Là se trouvaient une nuée d'agents de police, et ce fut à grand'peine qu'au milieu des horions, le peuple put déposer ses pieuses ofi"randes.
Le lendemain, on apprit que les couronnes avaient été enlevées par la police, et qu'une partie d'entre elles
2i Février.
Destruction
des
arbres de la
liberté.
avaient été jetées au ruisseau. Cet acte odieux souleva Février 1850. l'indignation publique. Le peuple en foule retourna à la place de la Bastille pour déposer de nouvelles couronnes au pied de la colonne de Juillet. Il y vint sans armes, et il resta calme devant toutes les provocations. La police en fut pour ses frais.
Comme il fallait donner quelque satisfaction à l'opinion, on destitua bruyamment le commissaire de police qui avait fait enlever les couronnes ; mais il fut avéré que ce fonctionnaire zélé n'avait agi qu'en vertu d'ordres exprès de la préfecture. On était à la veille d'élections complémentaires, et le gouvernement, sans nul doute, n'eût pas été fâché d'avoir une émeute à réprimer pour terroriser les électeurs.
M. Carlier, qui avait l'imagination féconde et le fanatisme de la réaction, avait trouvé un autre moyen d'irriter les passions populaires.
11 existait encore dans Paris un certain nombre de ces arbres de la Liberté, plantés au lendemain de la révolution de 1848, et sur lesquels, avec tant d'empressement, le clergé était venu répandre ses bénédictions. C'étaient des emblèmes touchants. On eût dit que le peuple avait voulu prendre la nature à témoin du réveil de la liberté, croyant sans doute que, comme elle, celle-ci serait éternellement jeune. Que si quelques-uns de ces arbres gênaient la circulation, comme le prétendaient les journaux réactionnaires, il n'y avait qu'à les faire disparaître en silence, et à respecter ceux qui étaient à la fois un ornement et un souvenir. Il n'en fut pas ainsi.
La Restauration n'avait pas touché aux arbres de la Liberté plantés par nos pères après la prise de la Bastille, et qui avaient survécu au naufrage des libertés publiques. Deux ans à peine après la révolution de Février, le gouvernement républicain de M. Louis Bonaparte lit
Émeute au
Carré-
Saint-Mai'tin
422 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Février 1850. main basse sur les arbres plantés à cette époque, et dans lesquels ses fonctionnaires royalistes voyaient des emblèmes séditieux. Un beau matin, dans les premiers jours de février, les habitants de Belleville, de Ménilmontant, de Charonne, de la Croix-Rouge, de la place du collège Rollin, virent, en se réveillant, leurs arbres abattus ; on les avait coupés pendant la nuit.
Cette exécution nocturne n'ayant point produit l'effet sur lequel avait compté la police, et le peuple étant resté impassible, on se mit à apporter à la destruction des arbres de la liberté une affectation et un acharnement puérils. La chose fut bruyamment annoncée, et se fit en plein jour, à midi.
Partout, partout, place du Château-d'Eau, aux Champs- Elysées, place de la Concorde, place de la Bourse, place du Parvis-Notre-Dame et sur les quais, les arbres de la Liberté furent couchés par terre malgré les protestations pacifiques de la population. Cependant, place du Carré- Saint-Martin, la résistance prit un caractère belliqueux, et l'opération faillit amener une véritable émeute. Il y eut une rixe sanglante ; c'était dans la journée du 4 février. Des ouvriers s'étaient rués sur une escouade de sergents de ville, venus là, disait-on, pour procéder à l'arrachement de l'arbre planté au milieu de la place. Plusieurs agents ayant été blessés, l'un d'eux frappa d'un coup mortel un des assaillants. La foule exaspérée voulait faire un mauvais parti aux agents. Elle faillit même s'en prendre au général de Lamoriciôre, dont la voiture s'était trouvée par hasard engagée dans la bagarre, et qui, depuis les journées de Juin, était devenu fort impopulaire. Il fallut l'intervention des troupes pour rétablir l'ordre.
A part cet incident tout fortuit, la plus grande tranquillité ne cessa de régner dans Paris. Et pourtant ce ne furent pas les provocations qui manquèrent pour
déchaîner l'émeute. Les aboyeurs de la presse réaction- février isôo. naire s'efforcèrent d'exciter le peuple à défendre ses arbres, le narguèrent : ils auraient voulu voir le sacrifice arrosé de sang humain. Heureusement cette satisfaction ne leur fut pas donnée.
Pour protéger l'arbre planté au centre du parvis Notre-Dame, on y avait placé un écriteau portant cette inscription : « A Mgr Affre, archevêque de Paris, pour son dévouement àl'humanitéen 1848. » Précaution inutile, l'arbre fut arraché pendant la nuit. Il en fut de même de l'arbre planté par le gouvernement provisoire lui-même au milieu de la place de Grève, et de celui qui, non loin du Luxembourg, s'élevait à la place où le maréchal Ney avait été fusillé.
Le peuple semblait avoir deviné les odieuses intentions du pouvoir; il ne bougea point, et se contenta d'assaillir de son gros rire et de ses quolibets les destructeurs de ces pauvres arbres, que, deux années auparavant, dans une heure de concorde, d'enthousiasme et d'espérance, sous les yeux du clergé accouru pour les bénir, il avait plantés d'un cœur si joyeux.
Le représentant Lagrange se fit, à la tribune nationale, l'organe véhément des protestations populaires.il accusa le gouvernement d'avoir fait à plaisir de la provocation en détruisant ces arbres que le peuple considérait comme un saint-sacrement. Plusieurs membres du parti de l'ordre, M. de Lasteyrie, entre autres, ne craignirent pas de joindre leur blâme à celui du citoyen Lagrange et d'accuser le pouvoir d'avoir usé de roideur et de maladresse ; mais la majorité lui donna gain de cause.
La réponse du peuple à ces misérables provocations allait sortir du scrutin. Trente et un représentants du peuple avaient été condamnés comme ayant participé à l'affaire du 13 juin. L'Assemblée législative les ayant frappés de déchéance, dans sa séance du 8 Février, à la
Protestation
de
.MM. Lagrange
et de
Lasteyrie.
424 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18Ô0.
Mars 1850. demande du gouvernement, celui-ci convoqua les électeurs pour le 10 mars, à l'effet de combler les vides faits par la proscription dans les rangs de la représentation nationale. Il s'agissait de remplacer trente et un députés républicains par trente et un royalistes. L'année précédente, les élections complémentaires, faites sous la terrible impression des événements de Juin, avaient donné à la réaction des résultats merveilleux: on espérait bien, cette année, des résultats semblables.
Jamais, depuis l'établissement du suffrage universel, une élection partielle n'avait encore présenté une pareille importance. Le scrutin allait s'ouvrir à la fois dans seize départements.
La bataille Rien ne fut épargné pour influencer les électeurs. On
raie? ^^ apparaître à leurs yeux, comme un épouvantail, la
tête de Méduse du socialisme ; d'immondes brochures déversèrent sur les républicains la boue et la calomnie ; nombre de réunions électorales, ouvertes en vertu de la loi, furent arbitrairement fermées; la franchise accordée par la Constitution aux professions de foi, circulaires et affiches électorales pendant les quarante-cinq jours précédant l'élection, fut refusée, sous prétexte que la Constitution n'avait visé que les élections générales et non les élections partielles ; toutes ces entraves apportées à la liberté des élections ne servirent de rien.
La mesure par laquelle le pays s'était trouvé divisé en cinq grands commandements militaires, à la tête desquels le président avait placé les généraux Changarnier, de Gastellane, Magnan, Rostolan et Gémeau, avait été signalée à la tribune par M. Pascal Duprat comme une véritable manœuvre électorale. On allait mettre, avait-il dit, la France au régime des pays conquis. A quoi le ministre de la guerre, M. d'Haulpoul, avait répondu qu'en présence des agitations démagogiques le gouvernement n'avait pas voulu être pris au dépourvu.
« Vous pouvez commencer si cela vous convient, avait Mars isso. ajouté le ministre, nous sommes disposés à vous recevoir. » Et 437 voix contre 483 avaient donné raison au ministre.
On n'en considéra pas moins, dans le public, la me- Les élections sure comme un acte d'intimidation à l'égard des électeurs. ^^ ^^ "^*'"^* Le peuple fit justice de ces menaces, de ces menées, de ces intrigues, et son vote apprit au monde combien l'idée républicaine avait de profondes racines dans notre pays.
L'union électorale, autrement dit le comité de la rue de Poitiers, avait présenté aux électeurs de Paris trois candidats d'une nuance absolument incolore. C'était le général Lahitte, ministre des affaires étrangères, M. Bonjean, honorable magistrat, qui n'avait alors aucune notoriété, et M. Ferdinand Foy, descendant du général, et sur le nom duquel on comptait pour attirer les suffrages d'une foule de républicains pâles. Le comité démocratique s'attacha, lui, à choisir des noms tout à fait significatifs. En remplacement de MM. Considérant, Boichot et Commissaire, proscrits à la suite de la journée du 13 juin, il offrit aux suffrages du grand peuple de Paris, MM. Carnot, de Flotte, et Vidal.
Carnot avait été ministre du gouvernement provisoire; il était l'auteur du projet de loi sur l'instruction publique, gratuite et obligatoire; c'était une protestation contre les lois Parieu et Falloux.
De Flotte était un ancien officier de marine. Après avoir été transporté à la suite des journées de Juin, il avait été amnistié; c'était une protestation contre les transportations sans jugement.
Vidal était un républicain socialiste. Il avait été secrétaire de M. Louis Blanc au Luxembourg, et rédigeait présentement un journal intitulé ie Travail affranchi ; c "était une protestation contre les calomnies absurdes
Mars 1850.
Le résultat des élections.
Effroi de réaction.
la
Menées r^actioDDciires.
426 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
et odieuses répandues contre tous ceux qui poursuivaient, par les voies pacifiques, les réformes sociales réclamées par la science et l'économie moderne.
Tous trois furent nommés. Les élections ne furent pas moins républicaines dans les départements. Le Rhône, le Bas-Rhin, l'Isère, la Nièvre, la Haute-Loire, Saône-et-Loire affirmèrent leur foi démocratique.
Il y avait vingt-huit représentants à élire en province; dix-huit républicains avancés furent nommés. C'était le triomphe de la République.
Dans certains départements le frère fut nommé pour le frère, un Maigne remplaça Maigne (de la Haute- Loire), un Gamboii remplaça Gambon : énergique et touchante protestation des électeurs contre la proscription de leurs représentants.
Ce fut un coup de foudre pour la réaction ; elle entra dans une terreur folle. Tous ses journaux, la Revue des Deux Mondes en tête, débordèrent de menaces et d'invectives.
Cent vingt-huit mille électeurs, à Paris, avaient voté pour la liste démocratique. Une feuille de province écrivit qu'il n'y avait là, pour une bonne partie, « qu'un ramassis de toutes les déjections sociales ». A en croire les correspondants parisiens, la capitale était déserte; les étrangers épouvantés avaient fui ; les capitaux émigraient; les démocrates se promenaient dans les rues le bonnet rouge sur la tête, se préparant au combat, et leurs femmes organisaient d'avance le partage des hôtels et des mobiliers. Telles étaient les infamies débitées à cette époque par les feuilles dites honnêtes et modérées. Et malheureusement, s'il y avait des coquins assez éhontés pour écrire d'aussi grossiers mensonges et inventer d'aussi monstrueuses turpitudes, il y avait une foule de naïfs pour s'y laisser prendre.
Sous l'empire de cette terreur se produisirent les
propositions les plus saugrenues. Les uns réclamaient le transfèrement du gouvernement à Tours ou à Bourges ; les autres la suppression des expositions de peinture et de l'industrie, et celle des subventions accordées aux théâtres nationaux. C'est ainsi qu'on entendait punir la capitale de son attachement à la République.
Nous verrons M. de Grammont saisir l'Assemblée d'un projet de loi formel tendant à transporter à Versailles le siège du gouvernement.
En attendant, M. de La Rochejaquelein alla plus loin. Lui, qui s'était prosterné à plat ventre devant le soleil levant de la République, demanda que le peuple français fût réuni dans ses comices, dès le 1"'' juin 1830, à l'effet de se prononcer entre la République et la monarchie. Cette proposition inconstitutionnelle, soumise au vote de l'Assemblée, fut repoussée au milieu des clameurs les plus confuses. Mais ce ne fut pas moins un étonnement profond qu'elle eût pu être faite.
« Une proposition pareille, écrivit avec un grand sens M. de Lamartine, eût, en 1790, conduit son auteur en prison; en 1793, elle l'eût mené àl'échafaud; en 1810, à la plaine de Grenelle; en 1814, devant une cour prévôtale, en 1830 devant la cour des pairs; en 1850, elle le livrait seulement à ses réflexions. » Preuve sans réplique de la tolérance admirable de cette République qu'on attaquait avec tant d'acharnement et de mauvaise foi.
Mais au lieu de respecter, comme il le devait, les arrêts du suffrage universel, le gouvernement ne craignit pas de sévir contre certaines catégories d'électeurs qui n'avaient point porté leurs suffrages sur les candidats de son choix. Pour avoir voté contrairement aux recommandations de leurs chefs, des officiers furent mis en non-activité, des sous-officiers, des soldats, des régiments tout entiers furent envoyés en Afrique.
Le général de Lamoricière, qui n'appartenait cepen-
Mars 1850.
Proposition de M. de La Rochejaquelein.
428 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1850.
Mars 1850. dant pas au parti républicain, ne put s'empêcher de protester énergiquement à la tribune contre un pareil arbitraire. Il demanda si l'on voulait faire de l'armée un instrument aveugle entre les mains de ses chefs. Mais la majorité professait la théorie tyrannique et antirépublicaine de l'obéissance passive ; les généreuses paroles du g-énéral n'y trouvèrent aucun écho.
Les suspects Quant aux citoyens sur lesquels l'administration réaction n'avait aucune action directe, et qui, sous l'inspiration de leur conscience, avaient donné leurs voix aux candidats de la démocratie, la réaction s'ingénia à les frapper dans leurs intérêts privés. D'infâmes délateurs lui signalèrent un certain nombre de commerçants, et un journal royaliste, un journal bien pensant, l' Assemblée nationale ^ publia une liste de marchands soupçonnés d'avoir voté pour les derniers élus, en la faisant précéder de ces lignes ironiques : « On sait à quelle brillante clientèle s'adressent les magasins que nous venons de citer. Il y a dans le vote de ces négociants sages d'autant plus de patriotisme qu'en donnant ainsi une leçon au pouvoir et au parti modéré, ils savaient bien qu'ils perdaient leur riche clientèle et qu'il y aurait peu d'électeurs du parti modéré assez faibles pour mettre désormais les pieds dans des magasins peuplés de révolutionnaires. Nous poursuivrons notre revue socialiste sur les boulevards, dans la rue des Bourdonnais, dans la rue Richelieu, au Palais-Royal et jusque dans le faubourg Saint-Germain. »
La réaction avait sa loi des suspects, à l'usage des plus mauvaises passions.
Cet article odieux fut dénoncé à la tribune nationale par M. de Lasteyrie; mais le ministre de la justice et celui de l'intérieur déclarèrent qu'ils étaient désarmés pour poursuivre le journal. De tels excès montrent à quel état d'exaspération la réaction était parvenue.
M. Baroche
au iniaistère
de
l'intérieur.
Mais tout cela ne suffisait pas, il fallait épouvanter Mars 1850 les républicains.
Le gouvernement et l'Assemblée ne trouvant pas la société suffisament protégée, on imagina de nouvelles lois de terreur, comme si, déjà, la démocratie n'était pas enveloppée dans un réseau de lois draconiennes. Pour soutenir ces lois on avait besoin d'un homme sûr, dévoué à la réaction; certes M. Ferdinand Barrot, ministre de l'intérieur, l'était autant cfu'un autre, aussi souple et docile qu'on pouvait le souhaiter aux volontés du pouvoir, mais il n'avait ni le talent ni l'autorité suffisants. Le 16 mars, un décret du président de la République nomma à sa place M. Baroche, le même qui, au lendemain de Février, s'était si bien vanté d'avoir devancé la justice du peuple. Comme procureur général, il s'était signalé par ses qualités inquisitoriales dans les procès de Bourges et de Versailles ; c'était bien l'homme de la situation ; ce fut lui qui fut chargé de préparer à bref délai de nouvelles lois coercitives pour défendre la société en péril.
Des incidents de peu d'importance, survenus dans les premiers jours d'avril, aigrirent encore les fureurs de la réaction. Le président de la République était allé à Vincennes passer en revue un régiment d'artillerie. C'était au moment de la foire au pain d'épice. Une foule énorme se trouvait répandue aux alentours de la barrière du Trône. A son retour, lui et le général Changarnier, qui l'accompagnait, furent l'objet de manifestations hostiles. Les cris de Vive la République démocratique et sociale! retentirent bruyamment sur leur passage. Il n'v avait là rien de bien grave.
A Rouen, la suspension d'un drame tiré d'un roman de M. Eugène Sue, le Juif errant, donna lieu à certains désordres que quelques charges de cavalerie suffirent à réprimer dans la journée du 8 avril. Des agitations
Avril 1850.
Incidents divers.
430 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18S0.
Avril 1850. sans gravité eurent lieu également à Cahors, à Sauniur et dans plusieurs autres localités. Ces faits, exagérés à plaisir par les feuilles de la réaction, semblaient engager le gouvernement à sévir.
Coup sur coup le gouvernement présenta à l'Assemblée de nouvelles lois d'urgence sur la déportation, sur les réunions publiques et sur la presse. L'Assemblée s'occupa d'abord de la loi de déportation, Loi de la Par un fâcheux oubli des lois de la justice éternelle,
transportation l'\ssemblée constituante avait voté, l'on s'en souvient, la transportation, sans jugement, de tous les insurgés de Juin pris les armes à la main ; mais cet injustifiable décret avait été successivement appliqué, depuis, à une foule d'individus arrêtés sur des soupçons plus ou moins fondés.
Ces malheureux avaient longtemps végété sur les pontons, en attendant qu'il fût statué sur leur sort. Plusieurs fois, des voix généreuses, celles de MM. Lagrange et Schœlcher entre autres, s'étaient élevées pour réclamer une amnistie en leur faveur ; l'implacable réaction était restée sourde à cet appel à la clémence. Et parmi les partisans de la rigueur à outrance, on avait eu le regret de compter MM. Victor Lefranc, Bastiat, Lanjuinais, de Tocqueville, Dégousée, Jules et Ferdinand de Lasteyrie, confondus avec MM. Odilon Barrot, Léon Faucher, Dufaure, Guignes de Champvans, Thiers, Mole et de Falloux.
La loi Un projet de loi de M. de Lamoricière avait fixé à
cinq ans la durée de la transportation des insurgés de Juin en Algérie. M. Dufaure, devenu ministre, avait repris le projet en l'aggravant, et élevé de cinq ans à dix ans la durée de la transportation. La discussion de ce projet avait eu lieu au mois de janvier. Jamais débats ne furent attristés par des passions aussi sauvages que par celles qui se déployèrent en cette circonstance. M. de
Dufaure.
ANNÉE ISiiO.
Lamartine ayant entrepris de plaider la cause de I humanité fut scandaleusement interrompu. Il dut renoncer à la parole devant les apostrophes ironiques et injurieuses dirigées contre sa personne.
Toutes garanties avaient manqué dans la forme aux transportés, M. Dufaure le reconnaissait; seulement elles lui paraissaient complètes dans le fond, et, à défaut de preuves juridiques, l'esprit ne pouvait avoir aucun doute sur la culpabilité des transportés auxquels devait s'appliquer la loi. Il s'agissait de cinq cents malheureux environ qui restaient à Belle-Isle, tout le reste ayant été déjà transporté, à part deux ou trois mille individus successivement graciés par le général Gavai gnac et le président de la République.
Le rapporteur de la commision chargée d'examiner le projet de loi, M. Poujoulat, dépassaM. Dufaure. S'il y a eu des méprises, dit-il, le mallieur en remonterait aux instigateurs de ces combats fratricides, aux propagateurs de doctrines fécondes en désastres. C'était le pendant du mot fameux : « Tuez tout. Dieu reconnaîtra les siens ! » Mais, du moins, ce mot avait été prononcé dans un siècle barbare, au milieu des horreurs du combat; tandis que les paroles de MM. Dufaure et Poujoulat venaient après Voltaire, après Rousseau, après la Révolution française. C'était navrant.
Ces affreuses théories furent combattues par M. Jules Favre avec une grande éloquence et une émotion indignée.
« Des faits! secria l'orateur, vous n'en pouvez pas citer; mais des opinions, vous les poursuivez! Je vous connais, l'inquisition vous a précédés... Ceux-là qui n'ont pas voulu courber le genou devant vous, vous les gardez, vous exécutez à leur égard les fatales mesures de la transporta tion. »
M. Jules Favre avait participé lui-même au décret
Avril 1850.
M. Jules Favre repentant.
432 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axnke 1350.
Avril 1850. du 27 juin 1848 relatif à la transportation ; il avoua généreusement son erreur, déclara qu'il avait cru un moment la société en péril, et reconnut que l'insurrection de Juin avait été calomniée.
La loi n'en fut pas moins votée. C'était une loi de conciliation, disait la majorité. « C'est une loi de coalition, » répliqua M. Jules Favre. Il reprocha à cette majorité d'avoir sacrifié à la plus déplorable des divinités, la divinité de la peur, à laquelle une partie de la société française sacrifiait tout depuis quelque temps, et, rappelant un mot adressé sous la Restauration aux royalistes extrêmes de la Chambre des députés, il dit à ceux qui avaient voté cette loi odieuse : <( Vous êtes des hypocrites de la peur ! »
Loi Baroche- Eh bien , il était réservé au ministère Baroche-Rouher Rouher jg présenter mie loi dépassant en sévérité celle de
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tation. M. Dufaure. La discussion de cette loi, qui substituait à la peine de mort, abolie en matière politique, celle de la déportation, s'ouvrit le 4 avril.
« Nous vous proposons, disait M. Rouher, dans l'exposé des motifs de son projet de loi, de substituer à la peine de mort, dans le cas où elle est appliquée par la loi à des crimes politiques, la peine de la déportation, mais en ajoutant à cette peine une aggravation que justifie la gravité de ces crimes. Cette aggravation consiste dans la détention du condamné dans l'enceinte d'une citadelle située au lieu de la déportation. »
Ce que réclamait le gouvernement de M. Louis Bonaparte, c'était, selon la propre expression du ministre Rouher, une peine intimidatrice. Il voulait faire peur.
Un membre modéré de l'extrême gauche, M. Farconnet (de l'Isère), s'éleva avec énergie contre la détention ajoutée à la déportation. C'était une aggravation de la législation actuelle, une cruauté inutile. On assimila cette peine à la guillotine sëche.
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Victor Hugo, qu'on était toujours sûr de voir monter à la tribune quand il s'agissait d'une question de justice et d'humanité, stigmatisa la loi en ces termes :
« Sous ce titre modeste de loi sur la déportation, le gouvernement vous apporte un projet que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a déjà traduit et résumé en unç seule ligne que voici : la peine de mort est rétablie en matière politique. On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat donne sa malignité, l'exil son accablement, la prison son désespoir. Au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est rétablie, moins terrible en apparence, plus horrible en réalité.
« Quoi! voilà un homme que le tribunal spécial a condamné, un homme frappé, il faut bien que je le dise, pour le plus incertain de tous les délits, un délit politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice politique! Voilà un homme qu'un arrêt de déportation vous a livré! Vous le tenez là-bas, incapable de nuire, sans échos autour de lui, rongé par l'isolement, par l'impuissance, par l'oubli, désarmé, brisé, anéanti, et cela ne suffirait pas !
« Ce vaincu, ce proscrit, cet homme politique détruit, cet homme populaire terrassé, vous voulez l'enfermer! Vous voulez faire cette chose sans nom qu'aucune législation n'a encore faite : joindre aux tortures de l'exil les tortures de la captivité ! multiplier une rigueur par une cruauté!... Cet homme, ce malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui, à cette distance, nous apparaît avec un aspect si funeste, que vous qui la construisez, vous n'êtes pas sûrs de ce que vous bâtissez là, et que vous ne savez pas vousmême si c'est un cachot ou si c'est un tombeau...
« Au lieu d'échafauder péniblement des lois d'irritation et d'animosité, des lois qui calomnient ceux qui les font, réunissons tous nos efforts dans un but commun, le bien
Avril 1850.
Discours de
Victor Hugo sur la déportation.
Avril 1850.
Les théories
de M. Rouher.
M. Odilon
Barrot et la
rétroactivité .