scène
tané; mais elle n'est pas brisée; et si un jour le pays en Janvier i851 a besoin, il la retrouvera bien dévouée et n'obéissant qu'aux inspirations d'un cœur patriotique et d'un esprit ferme, très dédaigneux des oripeaux d'une fausse grandeur. » Le général avait sans doute d'excellentes intentions ; mais il était comme aveuglé par son orgueil ; son rôle était à jamais fini.
M. Thiers, qui était devenu le nœud de la coalition contre le président de la République, avait bien senti toute la portée des paroles du ministre. Il monta à son tour à la tribune pour atténuer l'efl'et de ces paroles et proclamer l'irréparable scission de la majorité avec le gouvernement présidentiel. Il tint à expliquer longuement pourquoi ses amis et lui avaient, à l'origine, porté leurs suflrages sur M. Louis Bonaparte.
Cela était assez difficile à expliquer, car tout d'abord M. Thiers s'était exprimé dans les termes les plus méprisants sur le compte du fils de la reine Hortense. A M. Bixio, qui le lui rappelait un jour publiquement, il avait donné un démenti qui ne prouvait rien, pas plus que la balle qu'à la suite de ce démenti il était allé échanger au bois deBoulogne avec son ancien confident.
S'il avait soutenu la candidature de M. Louis Bonaparte, assura M. Thiers, c'était uniquement pour ne pas diviser le parti modéré.
Cette explication était fausse, inadmissible. La vérité est que M. Thiers s'était jeté du côté du candidat bonapartiste, peut-être par haine de la République, bien qu'il eût déclaré un jour que c'était le gouvernement qui nous divisait le moins, mais surtout parce qu'il espérait bien prendre possession du pouvoir et gouverner la France sous la présidence de M. Louis Bonaparte. Voilà ce que l'histoire ne doit pas omettre de proclamer. Le patriotisme de M. Thiers, si grand quïl put être, a toujours été subordonné à l'àpre passion de gouverner.
Janvier 1851.
Rupture de
M. Thiers
avec le
président de
la République.
338 HISTOIRE DE L.V SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18Ô1.
L'ancien ministre de Louis-Philippe rappela, avec sa grande science de grouper les faits, toutes les phases par où avait passé le gouvernement présidentiel jusqu'à ce jour. A l'en croire, tout avait bien marché tant que ses amis et lui avaient été les conseils écoutés, les inspirateurs de M. Louis Bonaparte. Mais le message du 31 octobre avait rompu cette belle harmonie, et M. Thiers et ses amis s'étaient retirés sous leur tente : premièrement, parce que le président s'était séparé d'hommes qui l'avaient dignement représenté (MM. Dufaure, Odilon Barrot et autres) ; deuxièmement, parce qu'ils avaient été désolés de voir arriver les hommes d'action'^ troisièmement, parce qu'ils s'étaient trouvés tout chagrins que les descendants de Napoléon ne se fussent pas encore familiarisés avec les idées du gouvernement représentatif.
Néanmoins, continuait M. Thiers, ils n'en étaient pas moins restés fidèles^ ses amis et lui, au pouvoir exécutif. En effet, ils lui avaient prêté leur concours pour toutes les mesures liberticides ; ils avaient ourdi et préparé ensemble cette loi électorale du 31 mai, violatrice de la Constitution. Seulement, tandis que le gouvernement reculait devant la responsabilité de cette loi, ils l'acceptaient, eux, tout entière, et aujourd'hui encore ils s'en faisaient gloire devant le pays.
Enfin, malgré leurs répugnances, ils avaient voté la loi de dotation, uniquement pour assurer la paix publique. Eh bien! aurait-on pu objecter à M. Thiers et à ses amis, vous n'avez été guère bien avisés, car vous avez assurément donné par là au président le moyen le plus puissant de compromettre un jour cette paix publique qui vous était si chère.
Depuis, des manifestations inconstitutionnelles s'étaient produites de la part du pouvoir exécutif, et, pour s'en excuser, celui-ci rappelait celles qui avaient eu lieu
à Claremont et à Wiesbaden. C'était là, selon M. Tliiers, Janvier 1851. un quitus^ que, pour lui, il ne pouvait accepter. Il ne voyait rien d'inconstitutionnel dans ces deux voyages ; et tout de suite cependant, comme M. Berryer avait fait pour la légitimité, il revendiquait les droits de l'orléanisme. Qu'est-ce donc que cela signifiait, sinon que les orléanistes attendaient, eux aussi, l'heure favorable pour recueillir l'héritage de la République mourante?
Évidemment les voyages de Claremont et de Wiesbaden n'étaient pas inconstitutionnels au même degré que les discours de M. Louis Bonaparte et les cris séditieux de Satory, mais il n'en est pas moins vrai, et l'histoire doit le dire, que, pendant les deux premières années de l'Assemblée législative, M. Thiers et ses amis ont été en conspiration permanente contre la République.
Arrivant à la destitution du général Changarnier, cette Déclaration de dernière goutte qui avait fait déborder le vase et pro- M^^ThLrï voqué la séparation définitive de M. Thiers et de ses amis d'avec le président de la République, M. Thiers laissait tomber de sa bouche cet aveu précieux :
« Le pouvoir en France, tel qu'il s'est établi depuis deux ans, a-t-il l'attitude, les habitudes d'un président de la République ? Franchement, parlons-nous en honnêtes gens, et Dieu me préserve d'outrager ici le chef du pouvoir exécutif; mais enfin, nous nous y sommes prêtés nous-mêmes : oui, en votant la dotation, nous avons consenti, pour notre part, par amour pour la paix publique, à ce qu'il se créât dans la République quelque chose qui n'est déjà plus la République. »
Enfin, s'emparant de ce fait qu'on avait destitué le général Changarnier uniquement pour avoir improuvé les cris de Vive l'empereur! poussés par des troupes sous les armes, M. Thiers, après avoir exprimé le regret d'être obligé de se séparer du gouvernement en des
540 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851
Janvier 1851. circonstances aussi graves, terminait en ces termes d'une solennité singulière:
« Lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l'un sur l'autre, si c'est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il a un désagrément, c'est vrai, c'est juste ; mais si c'est celui contre lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement évidente à tous les yeux qu'il est perdu. Eh bien! quant à moi, je n'ajoute plus qu'un mot : il n'y a que deux pouvoirs aujourd'hui dans l'État, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Si l'Assemblée cède aujourd'hui, il fi'y en a plus qu'un ; la forme du gouvernement est changée. Le mot, la forme viendront... quand ils viendront, cela importe peu ; mais ce que vous dites ne pas vouloir, si l'Assemblée cède, vous l'aurez obtenu aujourd'hui même; il n'y a plus qu'un pouvoir... le mot viendra quand on voudra, l'Empire est fait ! »
Sombres et prophétiques paroles qui ne devaient pas tarder à se réaliser.
L'Empire est Oui, l'Empire allait être possible. Mais à qui la faute ?
^*^*' La faute en était non seulement à l'homme déloyal qui
à qui la faute ? .,. ^ r^ i-ii- < --'ji
devait briser la Constitution après avoir jure de la
défendre, mais à tous ceux qui, si imprudemment et si
perfidement, l'avaient aidé dans son œuvre de réaction.
La faute en était aux hommes qui avaient ébranlé, les unes après les autres, les bases constitutives de la République, à ceux qui avaient déporté les républicains sans jugement, comprimé la liberté de la presse, étoulîé le droit de réunion, mutilé le suffrage universel, et mis partout, partout, dans la magistrature et l'administration, des fonctionnaires royalistes; à ceux qui, comme M. Thiers et M. Berryer, avaient, ainsi que le leur reprocha si justement M. Mathieu (de la Drôme), exalté la monarchie au détriment de la République.
Car, étant donné ce paradoxe que l'état monarchique
est supérieur à l'état républicain, pourquoi un Bonaparte n'aurait-il pas revendiqué ses prétendus droits au trône, au même titre que le comte de Chambord ou le comte de Paris? Il n'y a rien à répliquer à cela, et voici bien pourquoi les hommes de la rue de Poitiers sont responsables devant l'histoire, comme le parjure du 2 Décembre, du rétablissement de l'Empire.
A présent que M. Thiers et ses amis sentaient le pouvoir leur échapper, ils venaient offrir une alliance aux républicains, et leur proposer de se coaliser avec eux contre le gouvernement de M. Louis Bonaparte. Les républicains la repoussèrent d'abord.
On a vu avec quelle hauteur M. Pascal Duprat, au nom des républicains, avait dédaigné les avances de M. Thiers et de ses amis. Il leur avait bien offert de mettre, d'un commun accord, comme condition d'une alliance, la mise en accusation du président de la République pour avoir violé la Constitution par la loi du 31 mai. Mais les coalisés royalistes de l'Assemblée avaient été les complices de cette violation. Comment auraient-ils souscrit à une condition pareille!
Dure avait été la leçon pour les meneurs de la rue de Poitiers, pâles aujourd'hui dans leur défaite, et qui venaient, à cette heure, implorer l'assistance de ces républicains, contre lesquels ils s'étaient ligués avec le président. Néanmoins, sacrifiant leurs ressentiments à l'intérêt sacré de la République, les républicains finirent par accepter cette alliance, à la condition toutefois que le nom du général Changarnier ne figurerait pas dans l'ordre du jour motivé qui serait proposé à l'adoption de l'Assemblée.
Ce fut le général Cavaignac qui vint, le 18 janvier, exprimer à la tribune l'adhésion de toute la gauche républicaine, même celle des représentants socialistes. Il le fit d'ailleurs avec toutes les réserves possibles, et en
Janvier 1851.
Coalition
contre l'Empire.
L'intervention
du
général
Cavaignac.
Janvier 1851.
Blâme infligé au miaistère.
Le ministère
de transition.
542 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
rappelant tous les torts que la majorité avait à expier à l'égard de la République.
« C'est donc une coalition? » demanda le futur sénateur Le verrier.
« Oui, répondit M. Noël Parfait, c'est une coalition contre l'Empire ! »
On était loin de la proposition Lanjuinais.
Ce ne fut pas sans un violent serrement de cœur que les meneurs de la rue de Poitiers consentirent à abandonner le général Changarnier; leurs rancunes contre le pouvoir exécutif furent plus fortes que leurs affection pour ce héros de la réaction. Devant ce sacrifice, les représentants républicains de la Chambre consentirent à voter avec les royalistes.
La conciliation se fit sur un amendement du représentant Sainte-Beuve, ainsi conçu : « L'Assemblée déclare qu'elle n'a pas confiance dans le ministère, et passe à l'ordre du jour. » xMalgré les efforts désespéré de M. Baroche pour empêcher les défections et ramener les hésitants, cet amendement fut voté par 41 5 voix contre 276 sur 701 votants. C'était pour le ministère une lamentable défaite. Elle atteignait même plus haut. Pour la première fois, la politique du président éprouvait un échec considérable.
Ainsi se trouvaient flétries les paroles inconstitutionnelles du président dans ses discours et les cris proférés sur le plateau de Satory. Mais l'expédition de Rome, bien autrement criminelle, avait été approuvée; mais la loi du 31 mai, qui était une violation, bien plus flagrante delà Constitution, avait été votée! Cela donne la mesure de ce que valait l'Assemblée législative.
Devant un blâme aussi énergique, le ministère ne pouvait rester; il se retira.
D'après les usages parlementaires, les membres du nouveau cabinet auraient dû être pris dans le sein de
la coalition sous laquelle avaient succombé M. Baroche janvier 1851. et ses collègues. Mais le président de la République, seul responsable d'après la Constitution, n'admettait pas ces règles. Il entendait avoir des ministres à lui et non pas à la dévotion d'une majorité faite d'éléments si hétérogènes. L'enfantement du ministère fut du reste assez laborieux. Ne pouvant en choisir les membres dans la minorité qui lui était restée fidèle, le président les prit tous en dehors de l'Assemblée.
Quelques jours après, un message du président de la Républicpie annonçait à l'Assemblée législative qu'un nouveau ministère était constitué, ministère de transition, disait le message, et pris en dehors de toutes les fractions de l'Assemblée.
Le nouveau cabinet se trouvait ainsi composé: M. Vaïsse, préfet du Nord, à l'intérieur; M. de Royer, qui avait assisté M. Baroche comme avocat général, à la justice; M. de Germiny, receveur général à Rouen, aux finances; M. Magne, aux travaux publics; M. Brenier, aux affaires étrangères, où il était directeur de la comptabilité; M. Giraud, à l'instruction publique; M. Schneider, à l'agriculture et au commerce; et le général Randon, ancien directeur des affaires de l'Algérie, à la guerre.
La force morale de ce ministère se trouvait paralysée d'avance par la qualification de ministère de transition que lui avait donnée le président de la République. C'étaient, selon le message présidentiel, des hommes honorables, décidés à se livrer aux affaires sans aucune préoccupation de parti.
Au reste, ajoutait M. Louis Bonaparte, il n'y avait rien de changé aux déclarations solennelles du 12 novembre, et il se flattait de voir la majorité se reconstituer et la bonne harmonie se rétablir entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, sans que ni l'un ni l'autre eussent rien à sacrifier de leur dignité.
844 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Janvier 1851. Malgré le caractère conciliant du message, quelques- Première uns des coalisés auraient voulu que l'Assemblée fît mau-
attaque contre ^-gjg accueil aux nouveaux ministres. Le président, dans nouveaux son message, avait hautement revendiqué l'indépendance ministres. ^^ pouvoir exécutif à l'égard de l'Assemblée, en ajoutant que la seule condition de l'union des deux pouvoirs, si nécessaire aux intérêts du pays, était une confiance réciproque. M. de Rémusat demanda aux ministres s'ils partageaient cette réserve du message, qui proclamait l'indépendance des deux pouvoirs, et puis d'où ils venaient, et oii ils conduisaient la France?
Le garde des sceaux, M. de Royer, répondit avec beaucoup de modération qu'ils conduisaient à un ministère définitif, et qu'en attendant ils s'appliqueraient à assurer l'ordre, à veiller sur l'exécution des lois et à faire prévaloir la politique du J2 novembre. L'Assemblée, peu soucieuse d'engager un nouveau conflit, se montra satisfaite de ces explications.
Rupture de la Déjà, du reste, la coalition se trouvait rompue. Un des coalition. membres de la gauche, M. Mathieu (de la Drùme), s'était chargé de dénoncer le traité, et il l'avait fait avec une acrimonie toute particulière. Il reprocha surtout à ses alliés de la veille d'aller partout répétant que la République était un état précaire, un port où toutes les monarchies se préparaient à de prochaines expéditions. N'était-ce point, ajoutait-il, non sans quelque raison, autoriser M. Louis Bonaparte à disputer au comte de Paris et au comte de Chambord les dépouilles de la République? On l'avait élu surtout en haine de l'étranger et de tout ce qui était revenu derrière lui. Et il est une chose incontestable, c'est que l'immense impopularité de la majorité réactionnaire de l'Assemblée législative devait être le plus puissant auxiliaire du coup d'Etat.
Cependant, grâce à une nouvelle maladresse, le gouvernement présidentiel allait voir se reformer contre lui
une majorité compacte. Le tort des nouveaux ministres Janvier 1851. fut de s'associer avec empressement à cette maladresse, et de ne pas avertir le président de la République qu'il courait à un échec certain.
Leur premier acte fut de présenter à l'Assemblée un projet de loi aussi contraire aux véritables intérêts du pays qu'à la dignité même du pouvoir exécutif.
On seTappelle avec quelle mauvaise grâce l'Assemblée Nouvelle législative avait, six mois auparavant, voté au président ^^^^^'^'^J^e^a''de la République un supplément de dotation de deux millions six cent mille francs. M. Thiers s'était tout récemment expliqué catégoriquement à cet égard.
« Sans doute, disait-il, nous ne nous attendions pas à trouver au palais de l'Elysée la simplicité de Jefferson ; mais cependant deux ou trois millions ajoutés à la dotation tendaient à y introduire d'autres habitudes que celles qui nous semblaient devoir appartenir à la présidence de la République, Gomme on nous accuse de nous être bientôt séparés de ce pouvoir, il faut que la France sache jusqu'où nous sommes allés pour le soutenir. Eh bien, cela coûtait à beaucoup de membres de cette Assemblée ; ils ne voulaient pas dénaturer l'institution. . . »
Et c'était la droite qui s'exprimait de la sorte par la bouche de M. Thiers, car les républicains n'avaient pas compris qu'on sacrifiât ainsi à plaisir les intérêts du Trésor, et qu'on jetât, contrairement à l'esprit de la Constitution, deux ou trois millions en proie à l'avidité du président. Ils avaient donc refusé le crédit qui, l'on s'en souvient, n'avait passé qu'aune très faible majorité.
C'était là une grande leçon. Un homme foncièrement honnête en aurait profité pour mettre un frein à ses dépenses, pour réformer ses habitudes de luxe, pour vivre en un mot dignement et modestement, en véritable président de la République française. Mais M. Louis Bonaparte avait mené la vie à grandes guides ; il était arrivé
Févrieb ]85>.
Commission hostile.
546 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 185!.
criblé de dettes au pouvoir, il avait d'insatiables besoins d'argent ; ce n'était pas un avare, c'était un prodigue, un prodigue aux dépens du pays. Il fallait payer les valets, les mendiants, les courtisans et les maîtresses, car les mœurs n'étaient pas très sévères à l'Elysée; il fallait subventionner les journaux amis du pouvoir, subvenir aux frais d'une propagande bonapartiste effrénée ; tout cela coûtait gros.
Les deux millions six cent mille francs, votés par l'Assemblée législative six mois auparavant, avaient été engloutis en un clin d'œil. Si nous en croyons le docteur Véron, alors rédacteur en chef du Constitutionnel, et fort digne de foi sur ce point, puisque c'était un des plus chauds et des plus zélés partisans de M. Louis Bonaparte, celui-ci était, à cette époque, dans une situation si précaire que quatre traites de dix mille francs chacune, fournies par lui, avaient été refusées par un des principaux banquiers de Paris, fort dévoué pourtant à la politique présidentielle.
Il fallait néanmoins une certaine audace pour oser présentera l'Assemblée législative une nouvelle demande d'argent. Le ministère de transition n'y regarda pas de si près. M. de Germiny vint, le 3 février 1851, soumettre un projet de loi tendant à accorder au président de la République un nouveau supplément de traitement de dix-huit cent mille francs. Dans l'exposé très bref des motifs de la demande, le ministre se contenta de déclarer que les charges imposées au pouvoir exécutif par les devoirs de sa position rendaient ce crédit indispensable. C'était une dérision. Le ministre s'en rapportait d'ailleurs à l'appréciation de l'Assemblée. Cette demande inouïe exaspéra la majorité de l'Assemblée, et le choix des commissaires nommés, dès le lendemain, pour examiner le projet de loi, put d'avance en faire pressentir le sort. Ces commissaires étaient MM. Grévy, Bac, Salvat,
Druet-Desvaux, Piscatory, Creton, de Mornay, B. De- février isôi. lessert, Qiientin-Bauchart, Dufour, Chambolle, Baze, Desmarest, Pidoiix et Combarel de Leyval, La composition de cette commission ressemblait à une nouvelle déclaration de guerre. Deux membres seulement sur quinze, MM. Dufour et Quentin-Bauchart étaient favorables à la demande.
Aussi les amis de l'Elysée étaient-ils loin d'être rassurés. Pour influencer les timides on menaça l'Assemblée d'un appel à la générosité nationale en cas de refus de sa part. Et, en eff"et, l'on se mit en devoir d'organiser, à Paris et dans les départements, une souscription destinée à venger le président de la République de l'opposition de l'Assemblée législative.
Ces manœuvres, signalées par M. Pascal Duprat au sein de la commission, n'eurent aucun succès, et M. Piscatory, au nom de cette commission, vint, le 8 février, conclure, en termes fort acerbes, au rejet pur et simple du projet de M. de Germiny.
Il y a toutefois dans le rapport de M. Piscatory un Le rapport de aveu que l'histoire ne doit pas manquer de relever à la ^^' P'^^^i^^^ycharge de cette fatale Assemblée législative, qui a tant contribué à préparer le long abaissement de la France. « La majorité, dit le rapporteur, en parlant des deux ou trois millions précédemment votés, n'ignorait pas que les crédits demandés étaient des moyens d'influence dont il ne devait être tenu aucun compte, et qui peuvent par conséquent devenir des instruments de la politique ; mais elle aimait à croire que cette politique serait conforme à celle de l'Assemblée. Elle ne voulait se rappeler que les occasions importantes où elle avait trouvé dans le pouvoir exécutif tout le concours qu'elle est en droit d'en attendre... »
Ainsi donc, si la majorité monarchique de l'Assemblée refusait à M. Louis Bonaparte le nouveau crédit demandé,
Février 1851.
Discours de M. de Royer.
M. de Monta-
lembert et le président
de la République.
548 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
ce n'était point pour obéir au sentiment du droit et de la justice, pour rester dans la vérité des institutions républicaines, pour demeurer, en un mot, fidèle à la Constitution, non; c'était parce que sa politique, au lieu d'être cléricale, réactionnaire et royaliste, était devenue cléricale, réactionnaire et bonapartiste.
C'est là, je le répète, un aveu plein d'enseignement. J'enregistre, et je passe.
Si hostiles étaient les dispositions de l'Assemblée que, malgré les pressantes sollicitations de M. Léon Faucher, elle refusa d'accorder un délai de quelques jours pour la discussion du rapport. Les débats s'ouvrirent, dès le 10 février, par un discours du ministre de la justice, M. de Royer, qui s'efforça de justifier la demande par les voyages que le président s'était cru obligé de faire « pour aller porter les principes d'ordre et d'autorité dans des régions envahies par l'esprit révolutionnaire. » Allusion sans doute à ce qui s'était passé en Alsace, où de si vives démonstrations républicaines avaient accueilli le président. Mais la majorité royaliste ne se laissa pas prendre à cette habileté de langage, pas plus que les républicains ne se montrèrent sensibles à l'évocation des serments prêtés par le président de la République à la face du pays.
Le président de la République trouva dans M. de Montalembert un chaleureux défenseur. J'ai montré M. de Montalembert assistant M. Louis Bonaparte dans quelques-unes de ses dernières excursions. Cela semble indiquer qu'il régnait entre eux une certaine intimité.
« Je ne suis ni l'ami, ni le conseiller, ni l'avocat de M. le président de la République, dit M. de Montalembert, je suis simplement son témoin. » Soit, il avait pu voir de près, en efTet, les dépenses formidables auxquelles se livrait son client.
Lui, l'un des chefs de la coalition de la rue de Poitiers contre la République, contre l'ordre établi, ne pouvait
comprendre la coalition contre l'Empire, Il fit un long février i85l panégyrique de M. Louis Bonaparte, auquel il ne reprocha qu'une seule faute, sa lettre à Edgar Ney, cette lettre par laquelle le président avait essayé d'atténuer son crime contre la République romaine, et il alla jusqu'à dire qu'un refus de la part de l'Assemblée serait une des ingratitudes les plus aveugles et les moins justifiées de ce temps.
Au point de vue réactionnaire, l'orateur avait certainement raison, et l'Assemblée était une ingrate, car le président, comme on ne l'a que trop vu, s'était entièrement mis à ses ordres pour étouffer dans notre pays l'esprit républicain et comprimer la liberté.
Aussi M. de Montalembert lui reprocha-t-il vivement, après avoir justifié la destitution du général Changarnier, de contribuer elle-même à détruire le respect de l'autorité par une misérable taquinerie au pouvoir exécutif. Il voulait bien la tribune parlementaire intervenant dans toutes les questions de politique générale; mais il ne voulait pas de son intervention « taquine, bavarde, quotidienne, omnipotente et insupportable dans toutes les affaires du pays ». C'était là une justification anticipée du coup d'Etat.
Prenant ensuite directement à partie les hommes funestes dont il avait été l'allié depuis trois ans dans l'horrible guerre faite par la réaction au droit, à la justice et à la liberté, il disait, en songeant à M. Thiers et à ses amis : « Je sais bien que ces luttes parlementaires, qui, je le répète et je l'affirme, inquiètent, alarment et mécontentent le pays, sont pleines de charmes pour certains esprits éminents. Mon Dieu ! c'est par une raison toute simple, ce sont leurs premières amours, et l'on y revient toujours, comme vous savez. Cela est amusant pour eux. Mais je suis convaincu que cela n'amuse pas le pays. Aux yeux du pays, sachez-le, Messieurs, ces
Févuier 1851.
Appel à la peur.
Rejet de la dotation.
550 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
jeux-là ne sont ni sérieux, ni sincères, et tournent au tragique. »
Mais il ne suffisait pas à l'orateur légitimiste, devenu le soutien d'un prétendant bonapartiste, de se retourner contre ses amis et de critiquer leur conduite; il crut devoir, en terminant, faire appel à cette sinistre divinité de la peur, qu'à son exemple tous les thuriféraires de l'Elysée n'allaient pas tarder à exploiter au profit du président.
« Oui, dit-il, si nous arrivons à cette crise fatale de 1852, en nous faisant l'un à l'autre la guerre, savez-vous ce qui arrivera? c'est que les hommes sages diront de nous, quel que soit notre parti : Ces hommes ont substitué chacun une idole privée au bien public, et ils ont placé cette idole sur l'autel de la patrie. Et savez-vous ce que diront, dans leur grossier mais expressif langage, les paysans qui nous ont nommés? Ils nous diront : « Voyez ces blancs que nous avons nommés, ils n'ont su que se diviser entre eux. Eh bien, nommons des rouges ! »
Et les paysans auraient eu raison : car ces républicains, ceux que M. Montalembert et sa faction nommaient à présent « des rouges », ne se divisaient pas, ne faisaient pas constamment appel aux plus basses et aux plus égoïstes passions de l'homme ; ils ne mettaient pas une idole particulière sur l'autel de la patrie, ils ne voulaient que le bien de tous et l'affirmation sincère de la République.
M. de Montalembert avait dit dans son discours : « Il n'y a de légitime que ce qui est possible. «Le rapporteur de la commission n'eut besoin que de rappeler cette phrase malheureuse pour flétrir les doctrines émises par le fervent et pieux champion de l'Elysée. Qu'on affiche, s'écria-t-il, ce discours dans toutes les communes de France, et « quoique ce soit quelque chose de très
puissant que le bon sens de notre pays, il en résultera Taccomplissement de la parole de M. Thiers, et il est bien à craindre que cette Assemblée ne soit plus alors, si elle est encore quelque chose, qu'un vil Sénat. »
M. deMontalembertput jugerdesonpeu d'influence sur l'Assemblée. Le 10 février, la nouvelle demande de dotation fut repoussée par 396 voix contre 294, sur 690 votants, soit par une majorité de 102 voix. La majorité avait un peu diminué, quelques monarchistes modérés s'étant abstenus, à cause du caractère trop acerbe donné à ce refus. Mais le ministère et le président n'en étaient pas moins honteusement battus. Seulement, il faut bien le reconnaître, l'acharnement des royalistes de l'Assemblée contre le président de la République n'était pas fait pour nuire à ce dernier dans l'esprit des masses.
En prévision de ce résultat, tousles journaux élyséens battaient le rappel depuis quelques jours pour attirer les souscripteurs.
Mais l'enthousiasme était mince. Les partisans éclairés du président virent qu'il courait à un échec certain. L'indifférence du public eût été cent fois pire que le refus do l'Assemblée.
Sans consulter le principal intéressé, le docteur Véron prit sur lui d'annoncer, dans le Constitutionnel^ que le président de la République n'accepterait aucun sacrifice des populations en sa faveur. Cette annonce fut médiocrement goûtée de M. Louis Bonaparte, qui comptait au contraire beaucoup sur les résultats d'une souscription nationale, et qui, fort à court d'argent, n'était guère disposé à laisser perdre cette occasion magnifique de remplir sa bourse. Il y a des mendiants à tous les degrés.
Un de ses aides de camp, le commandant Fleury, qui, tout à l'heure, jouera un rôle considérable dans
Février 1851.
Ouverture
dune
souscription
nationale.
Le docteur
Véron
et la souscrip-
liop.
552 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851-
FÉVRIER 1851. les préparatifs du coup d'Etat, alla de sa part prier le docteur Véron de venir à l'Elysée. Le docteur hésitait à se rendre à cette invitation, pressentant bien que son annonce n'avait été nullement agréable.
Cependant le commandant Fleury l'ayant assuré de toute la bienveillance du prince président, comme disaient déjà les flatteurs, il se décida à aller à l'Elysée.
M. Louis Bonaparte lui reprocha, fort amicalement du reste, parait-il, d'avoir ainsi disposé de sa personne, de sa volonté. Alors le docteur de plaider les circomstances atténuantes, suivant ses propres expressions.
A l'en croire, les paysans qui, pour porter dans l'urne
le nom de Napoléon, traverseraient une rivière avec de
l'eau jusqu'à la ceinture, ne franchiraient pas un pont
pour le même motif, s'il fallait donner en péage la plus
petite pièce de monnaie. On devait donc bien se garder
d'exposer un nom si populaire à tous les hasards, à
toutes les mauvaises chances d'une souscription, dont
l'échec aftaiblirait infailliblement l'effet prestigieux
qu'avaient produit en Europe les six millions de suffrages
obtenus au 10 décembre.
Le président Le président de la République s'inclina devant ces
"pas^de*^ sages explications. Il permit même au docteur de lui
souscription, prendre la main ; ce qui paraît avoir été pour M. Véron
le comble de la félicité.
Le lendemain, le Moniteur publiait la note suivante : « Dans la prévision du rejet qui vient d'avoir lieu, au sujet des frais de représentation, des souscriptions nombreuses s'organisaient. C'est là un témoignage imposant et manifeste de sympathie et d'approbation pour la conduite du président. Il en est profondément touché, et remercie cordialement tous ceux qui en ont eu la pensée. Mais il croit devoir sacrifier au repos du pays une satisfaction personnelle. Il sait que le peuple lui rend justice, et cela lui suffit. Le président refuse
donc toute souscription, quelque spontané et national février isôi. quen soit le caractère. »
M. Louis Bonaparte ne s'en tint pas là. Il mit une sorte d'affectation à réformer son train de maison. La vente de ses écuries fut annoncée à grands renforts de trompe, et, à ceux qui venaient solliciter des secours ou des faveurs, on répondit : « Vous reviendrez plus tard ; en ce moment je ne puis plus rien pour vous. » Comme si la maison du chef de l'État devait être une sorte de bureau de bienfaisance.
Nous la connaissons cette bienfaisance. On fait de petites aumônes... intéressées, et de grandes fêtes, aux frais des contribuables. C'est toujours le peuple qui paie. Certains amis de l'Elysée le comprirent, et ils n'hésitèrent pas à déclarer qu'en se résignant à réduire notablement son état de maison, le président s'était plié aux mœurs démocratiques. Sans doute, nous ne sommes pas habitués, dans notre pays, à la médiocrité de fortune des chefs du pouvoir en Amérique; mais on ne demande pas aux présidents républicains d'étaler aux yeux du monde le faste et les somptuosités ruineuses des cours. La République française, en donnant à son chef nominal plus de douze cent mille francs par an, lui avait fait une situation qui lui permettait de tenir convenablement son rang et de satisfaire, dans une large mesure, ses goûts de bienfaisance et d'aumône.
Ce fut pourtant, du propre aveu des historiens Le coup d'État officiels du crime de Décembre, à partir du jour où arrêté l'Assemblée législative lui refusa définitivement une ^° piiQ^ipe. augmentation de dotation, que le coup d'État fut une chose décidée dans l'esprit de M. Louis Bonaparte.
Oui, ce fut devant un refus d'argent que la pensée d un attentat contre la Constitution devint peu à peu une volonté arrêtée.
Toutefois, avant de se lancer dans une aventure dont
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Février 1851. l'issue était incertaine, et dont les chances pouvaient tourner contre lui, le président Louis-Napoléon entreprit de recourir à la voie légale de la révision du pacte constitutionnel pour garder le pouvoir ; bien résolu, s'il échouait de ce côté, à passer le Rubicon.
Légitimistes et républicains. — Une lettre du comte de Chambord. — L'amnistie et l'anniversaire de la révolution de 1848. — Un toast du citoyen Blauqui. — La proposition Creton. — Les sophismes de M. Berryer. — Réponse de M. Marc Dufraisse à M. Berryer. — Incident relatif au régicide. — Maintien des lois de banuissement. — Le parti de la fusion. —M. Berryer et l'impôt des 45 centimes. — Encore le milliard des émigrés. — Ajournement des élections de la garde nationale. — M. Napoléon Bonaparte" et la garde nationale. — Une parole du représentant Baudin. — Tactique réactionnaire. — Fermeture du cours de M. Michelet. — Vaine manifestation d'étudiants. — Premières attaques contre la loi du 31 mai. — La proposition Duprat.
— La maison militaire du président. — Si nous faisions des généraux? — Le commandant Fleury. — Sa mission. — Dévolu jeté sur le général de Saint-Arnaud. — Campagne pour la révision de la Constitution. — Le pétitionuement révisionniste. — M. Romieu et le S/)ec<?T rouge. — Le désir de M. Roniieu. — Formation d'un nouveau ministère. — Question de la vente des journaux sur la voie publique. — La loi du 31 mai battue en brèche. — Une proclamation de l'extrême gauche. — M. Dupin est réélu président de l'Assemblée. — Le comité révisionniste de Paris. — L'entente conclue. — Dépôt de la proposition de révision. — Le discours de Dijon. — Les précautions de M. Léon Faucher. — Une motion insidieuse du général Gourgaud.
— L'obéissance passive. — La caution du général Changarnier. — Le désaveu de M. Léon Faucher. — Une avance au général Changarnier. — Protestation de M. de Persigny. — La commission de révision. — Les divers projets de révision. — Rapport de M. de Tocqueville. — Nouveaux discours du président de la République. — Jeanne Hachette et Louis-Napoléon. — Débats sur la révision de la Constitution. — Les théories de M. de Falloux. — Le général Cavaignac et la révision. — MM. Michel (de Bourges) et Berryer aux prises.
— Le discours de Victor Hugo. — Invectives et personnalités. — Une théorie de M. Dufaure. — La révision est repoussée. — Projets de loi divers. — La question des chemins de fer. — La liberté du
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