‹ Histoire de la seconde République, faisant suite à l'histoire du règne de Louis-Philippe, Février 1848 - Décembre 1851; ornée de gravures sur acierChapitre 14 sur 19 · FÉVRIER · texte numérisé non relu

FÉVRIER

Légitimistes et républicains.

commerce. — Prorogation de l'Assemblée. — Le général Leroy de Saint-Arnaud. — L'expédition de Kabylie. — Les lauriers du général de Saint-Arnaud. — Le général Magnan est nommé commandant de l'armée de Paris. — Le général Magnan.

Le lecteur qui a suivi attentivement cette histoire a pu se rendre compte de la tactique du président de la République.

Astucieux et dissimulé, M. Louis Bonaparte avait flatté tour à tour les légitimistes et les orléanistes. Les uns et les autres, en le voyant prendre ses conseillers parmi les ministres du régime déchu, en le voyant surtout combler d'avances, d'attentions et de prévenances les plus grandes familles de France, avaient cru longtemps qu'à l'ombre de son nom et avec son appui ils pourraient étouffer la République, au profit de leur royauté. Ils ne lui avaient donc pas ménagé leur concours tant qu'ils avaient vécu dans cette illusion. Mais dès qu'il fut bien avéré que le président travaillait uniquement pour lui, et qu'il n'avait d'autre souci que de mettre sur sa tête la couronne de Napoléon, ils désertèrent sa cause, et allèrent, comme on vient de le voir, jusqu'à se jeter, pour un moment, dans les bras des républicains.

Malheureusement, le patriotisme n'était pour rien dans cette alliance éphémère. On ne pouvait espérer que les légitimistes, par exemple, qui, à l'Assemblée, étaient beaucoup plus forts et plus unis que les orléanistes, renonceraient à leurs prétentions surannées, à leur fétichisme monarchique, dans l'intérêt du repos, de la grandeur et de la liberté du pays.

Les plus sages d'entre eux, pour détruire le mauvais effet produit par la circulaire de M. de Barthélémy, laquelle ne reconnaissait que le bon plaisir du roi comme loi de l'Etat, avaient bien obtenu du prétendant de Frohsdorff qu'il adressât à M. Berryer une lettre où il promettait l'égalité devant la loi, la liberté de conscience, et

comte de Cliarubord .

l'accès de tous les citoyens aux fonctions publiques, la Février 1851. France n'était pas disposée à se laisser prendre à ces promesses royales, toujours menteuses et illusoires.

Cette lettre, écrite de Venise le 23 janvier 1851, parut une lettre du dans les journaux de l'époque comme une lettre de félicitations adressées à l'illustre orateur légitimiste à l'occasion de sou discours du 27 janvier, où il revendiquait si fièrement les droits de l'antique monarchie française. « Dépositaire du principe fondamental de la monarchie, disait le comte de Chambord, je sais que cette monarchie ne répondrait pas à tous les besoins de la France si elle n'était en harmonie avec son état social, ses mœurs, ses intérêts, et si la France n'en reconnaissait et n'en acceptait avec confiance la nécessité... » Et plus loin : « Le jour où elle sera convaincue que le principe traditionnel et séculaire de l'hérédité monarchique est la plus sûre garantie de la stabilité de son gouvernement, du développement de ses libertés, elle trouvera en moi un Français dévoué, empressé de rallier autour de lui toutes les capacités, tous les talents, toutes les gloires, tous les hommes qui, par leurs services, ont mérité la reconnaissance du pays... »

Le prince se faisait de singulières illusions. Son appel retentit dans le désert. Aucun écho n'y répondit en dehors du camp légitimiste, où quelques partisans de la branche aînée gardaient une fidélité à toute épreuve aux convictions de leur jeunesse. Mais la France se montrait de plus en plus indifférente aux revendications de la dynastie des Bourbons, qui paraissait aussi oubliée que celle de Charlemagne. Quant à la dynastie d'Orléans, elle demeurait ensevelie dans le mépris sous lequel elle était tombée.

Eh bien ! malgré cet éloignement visible du pays pour le principe monarchique pur, les royalistes, qui s'étaient unis aux républicains dans l'unique but de satisfaire leurs

L'amnistie et l'anniversaire de la

révolution de

S58 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Février 1851. rancuiies contre le président, s'en séparaient violemment dès que la personne de leur roi était en jeu, de telle sorte que cette fameuse coalition contre l'Empire, imaginée tout à l'heure par M. Thiers et ses amis, était sans consistance aucune, et ne pouvait causer au président que de médiocres appréhensions.

Tout concourait, d'ailleurs, en ce mois de février 1851 , à raviver les dissentiments qui séparaient les royalistes des républicains. On était à quelques jours de l'anniversaire de la révolution de 1848. Cent soixante-six représentants républicains crurent le moment favorable pour déposer sur le bureau de l'Assemblée une proposition d'amnistie générale en faveur de tous les condamnés pour faits politiques depuis le 24 février. Comment les signataires de cette motion de clémence pouvaient-ils croire que leur appel serait entendu d'une Assemblée où siégeait une majorité dévouée à la réaction. Assurément ils ne durent pas se faire illusion à cet égard. Le 26 février, la commission chargée d'examiner leur proposition, émit l'avis qu'il n'y avait pas lieu de la prendre en considération.

Pourquoi donc ce refus obstiné d'indulgence ? Est-ce que la célébration de l'anniversaire du 24 février avait donné lieu à des désordres sérieux? En aucune façon. Sauf à Màcon, où se produisit une agitation insignifiante, et à Strasbourg, où un décret de dissolution punit la garde nationale d'avoir dépassé l'enthousiasme autorisé par l'administration, on célébra partout, avec le plus grand calme, cette grande fête commémorative de la fondation de la seconde République. . Je ne parle pas, bien entendu, de certaines excentricités démagogiques dont on s'émut beaucoup alors, et qui ne se passèrent même pas en France. Les journaux de la réaction firent grand bruit d'un toast envoyé de Belle-Isle-en-Mer par le citoyen Auguste Blanqui pour le

Un toast du citoyen Blanqui.

banquet anniversaire du 24 février que donna à Londres février isôi. un groupe de socialistes dissidents. On y lisait, par exemple, des insanités dans le genre de celle-ci : « Ledru- RoUin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier- Pagès, Dupont (de l'Eure), Flocon, Arago, Albert, Marrast! Liste funèbre! noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l'Europe démocratique. » Et plus loin : « Il ne doit pas rester un seul fusil aux mains de la bourgeoisie. Hors de là point de salut... Les armes et l'organisation, voilà l'élément décisif du progrès, le moyen sérieux d'en finir avec la misère. Qui a du fer a du pain... » C'était par de telles citations que les feuilles réactionnaires espéraient faire de la République un épouvantail, comme si la grande idée républicaine et démocratique avait quelque chose de commun avec les productions maladives d'un maniaque, qui ne s'était jamais complètement lavé de la terrible accusation que Barbes avait lancée contre lui.

Combien plus dangereuses pour l'ordre et la sécurité publique les tentatives de certains amis trop zélés du pouvoir exécutif, qui songeaient à organiser une manifestation puissante pour imposer à l'Assemblée la prolongation des pouvoirs présidentiels. Le gouvernement en comprit lui-même le danger, et il dut avertir ses amis compromettants qu'il avait dû prendre les mesures nécessaires pourn'éprimer toute tentative de cette nature.

Il n'y avait pas que les républicains qui réclamassent l'amnistie pour leurs amis; les partis monarchiques avaient aussi leur proposition.

La discussion relative à l'abrogation des lois qui interdisaient aux membres des deux dernières familles régnantes de mettre le pied sur le sol français montra combien était profond l'abîme entre les royalistes et les républicains.

^ . La proposi-

Oii n'a peut-être pas oublié la proposition de M. Cre- uoq Creton.

560 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Mars 1851. ton, tendant à abolir les lois de proscription, et dont les légitimistes ardents de l'Assemblée avaient profité pour affirmer leurs principes. Cette proposition avait été ajournée à six mois, et le moment était venu de la résoudre. La discussion se rouvrit le P"" mars 4831.

L'auteur de la proposition, M. Creton, prenant directement à partie M. Berryer, qui, lors des premiers débats, avait solennellement déclaré que le comte de Chambord ne pouvait rentrer en France que comme roi, rappela les paroles éloquentes dont, à diverses reprises, lillustre avocat de la légitimité avait flétri les lois de proscription. De si admirables leçons de droit public n'auraient-elles été que de vaines théories au service d'un étroit calcul politique, et qu'on se réservait d'amoindrir et de modifier au gré des circonstances, et suivant l'intérêt d'un parti? Il était impossible de le supposer, ajoutait l'orateur, alors surtout qu'on se trouvait en présence de celui qui avait prononcé de telles paroles. Lessophismes Air^si mis en demeure, M. Berryer s'élança impétueu-

„ J^^ sèment à la tribune. Un oragre grondait dans son cœur.

M. Berryer. i i • i

Et pour repousser la loi de générosité proposée par

M. Creton, il accumula sophismes sur sophismes.

S'il s'opposait à l'abrogation des Jois de proscription, c'était dans l'intérêt de la France. Parlant des inquiétudes où l'on était de voir s'opérer, ou par surprise ou par violence, une transformation dans les pouvoirs existants, il prétendit que l'adoption de la loi actuelle serait une occasion de donner un prétexte ou une excuse aux passions mauvaises, et il ne voulait rien, disait-il, qui eût l'air d'une provocation et qui fût de nature à amener dans le pays une surprise ou une entreprise inconstitutionnelle.

Mais c'étaient là des subterfuges et des faux-fuyants peu dignes de la valeur d'un homme comme Berryer. Sa véritable pensée se révéla dans ces paroles : « Votre

prétendue générosité n'est autre chose qu'une tentative pour diminuer ce qui reste de dignité et de grandeur personnelle à ceux qu'une révolution condamne à l'exil. »

Ainsi voilà qui était bien entendu, on ne voulait pas du titre de citoyen pour l'héritier des lis, il fallait qu'il rentrât comme roi, sinon, non. « Votre opposition est toute dynastique, » cria M. Desmousseaux de Givré à l'orateur. Le gouvernement, sans s'opposer, en principe, à l'abrogation des lois d'exil, demanda l'ajournement. Le moment n'était pas encore venu, disait-il, de rouvrir à tous les prétendants les portes de la patrie. La vérité est qu'on mettait en avant la candidature du prince de Joinville pour les prochaines élections à la présidence, et la présence des princes eût été certainement un embarras réel pour les projets qu'on méditait à l'Elysée.

Ce fut un républicain, M. Marc Dufraisse, qui adressa à M. Berryer la réponse qu'il méritait; il le fit en termes dont le retentissement fut grand dans le pays. « Je viens, dit-il, opiner à hautes paroles en faveur des lois de bannissement. Je crois qu'elles furent justes et utiles au moment où elles ont été portées. Et mon sentiment est qu'il est très légitime et très sage de les conserver. Et avant tout, trouvez-vous qu'il est bien digne à des représentants de la nation d'offrir, en son nom, une main oublieuse et compatissante à je ne sais quelle majesté sans royaume qui la rejette ainsi de toute la hauteur de ses dédains? N'estimez-vous pas, au contraire, qu'il est peu convenable à cette Assemblée d'ouvrir les bras de la patrie clémente et généreuse à qui les repousse ainsi avec la dureté de son orgueil? »

Sans doute, continuait-il, avec une logique implacable, il est injuste de frapper les fils pour la faute du père ; mais ceux qu'on frappait, c'étaient les héritiers volontaires des fautes paternelles. On ne condamnait pas le hasard de la naissance, non, mais la volonté formelle-

Mars 1851.

Réponse de

M. Marc Dufraisse à M. Berryer.

Mars 1851.

Incident relatif au régicide.

562 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

ment exprimée d'en profiter, et Ton ne punissait que des enfants qui, itérativement, s'étaient rendus coupables de leur naissance.

« Je ne vois pas, quant à moi, de milieu possible, s'écria M. Marc Dufraisse, en terminant, il faut ou accepter la peine de bonne grâce et la subir sans se plaindre, ou renoncer au droit du sang. Voilà le dilemme... Vous dites que légitime ou consentie, la royauté ne meurt jamais ; vous avez raison. Nous répondrons, nous, que la peine des royautés, consenties ou légitimes, ne doit pas mourir non plus. Avons-nous tort? Notre logique révolutionnaire est fille de vos paralogismes royalistes. A l'éternité du droit monarchique, nous répondons, nous, par l'éternité du droit républicain. »

Les bravos de la gauche de l'Assemblée prouvèrent à l'orateur qu'en cette question délicate il avait dignement interprété ses sentiments.

Cette rude et fière réponse avait mis hors d'eux-mêmes la droite et son orateur de prédilection ; mais qu'y faire? M. Berryer avait pu se mettre en pleine insurrection contre la République, contre le pouvoir établi, à la tribune même d'une Assemblée chargée de sauvegarder la Constitution et de veiller aux destinées de la République, et personne ne l'avait interrompu. M. Marc Dufraisse avait donc incontestablement le droit de parler au nom de cette République, et il l'avait fait en termes aussi modérés que concluants.

Mais les monarchistes de l'Assemblée se rappelaient que cet orateur avait eu jadis des emportements de plume extrêmement regrettables. C'est ainsi qu'à la suite de l'exécrable attentat de Fieschi, M. Marc Dufraisse avait eu le tort d'écrire à M. A. Blanqui une lettre étrange sur « l'acte moral du 28 juillet, sanctifié par la raison, le sentiment et la passion », lettre qui avait eu

une retentissante publicité. Depuis, il est vrai, il était revenu à des sentiments beaucoup plus modérés; mais les passions politiques n'oublient jamais, et elles sont implacables. Il allait en faire la rude expérience.

Dans sa vive riposte à M. Berryer, il laissa échapper une phrase dont s'emparèrent les royalistes pour se livrer aux clameurs les plus furibondes et lui couper la parole. « Quant à moi, dit-il, la sensibilité qui, comme la vôtre, ne gémit que sur les grandes infortunes, m'a toujours été suspecte en premier chef. Ceux qui s'apitoyaient sur le sort de Louis XVI voulaient, l'événement l'a prouvé depuis, nous ramener à la royauté. »

A ces mots, adressés à M. Creton qui, sous couleur de générosité, rêvait évidemment le retour de la royauté en France, les cris : à l'ordre ! à l'ordre ! retentirent de toutes parts. On faisait l'apologie du régicide. Quelle horreur !

En vain M. Marc Dufraisse protesta contre l'interprétation donnée à ses paroles, on ne voulut pas entendre ses explications. Nombre de gens de la droite, à qui les assassinats commis par la monarchie n'eussent arraché peut-être ni un blâme ni un regret, se révoltaient contre le simple énoncé d'un fait historique, sur lequel l'orateur n'avait même pas porté de jugement, et qu'il était parfaitement en droit d'ailleurs d'apprécier à sa manière. De guerre lasse, M. Marc Dufraisse dut quitter la place au milieu des imprécations et de mille cris sauvages.

M. Berryer, dont la conduite en cette circonstance manqua tout à fait de convenance parlementaire et, je serais tenté d'ajouter, de loyauté, s'élança triomphant à la tribune. Il dit qu'après les paroles détestables qu'on venait d'entendre, les convictions et les votes n'étaient plus libres, et il demanda un nouvel ajournement de la proposition à six mois.

On croit rêver aujourd'hui en se reportant à cette

Mars 1851,

.Maintien des lois de bannissement.

Mars 1851.

Le parti de la fusiou.

564 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

époque de notrehistoire.Enqiioi les paroles deM. Marc Dufraisse, si détestables selon M. Berryer, entravaientelles la liberté des convictions et du vote? La feinte indignation de l'avocat légitimiste était de la haute comédie. Il craignit qu'en votant le maintien des lois de bannissement, comme il le demandait lui-même, l'Assemblée n'eût l'air de s'associer aux sentiments de l'orateur républicain, qui réclamait, lui, comme une peine méritée, l'exil éternel de tous les Bourbons. Telle fut la raison déterminante de sa proposition.

La majorité le comprit ainsi, et elle ajourna de nouveau à six mois la solution de la question. C'était voter implicitement le maintien des lois de bannissement.

Il était beaucoup question alors d'une réconciliation entre les deux branches de la maison royale. Nombre de royalistes pensaient, non sans quelque raison peut-être, que l'idée monarchique doublerait de puissance, si l'on parvenait à fondre en une seule les deux royautés ennemies, celle de 1814 et celle de 1830. C'était ce qu'on appelait le parti de la fusion. Mais les tentatives de rapprochement faites à cette époque échouèrent complètement ; aucune des deux monarchies n'ayant rien voulu rabattre de ses prétentions.

Les d'Orléans n'avaient pas encore renié leur passé révolutionnaire. Représentants de la monarchie constitutionnelle, ils se tenaient à la disposition de la France, et ne voulaient pas se traîner à la remorque de la légitimité. Aussi les gens bien avisés conseillaient-ils de ne pas escompter l'heure de la fusion et d'attendre qu'elle fût réclamée par la France elle-même. Vaines illusions, auxquelles le sentiment général du pays devait rester éternellement contraire.

Le gouvernement put voir, dans la discussion relative à l'abrogation des lois d'exil, combien était fragile la coalition de royalistes et de républicains formée- contre

lui, et il ne manqua pas de tirer parti de cette circonstance pour essayer de ramener à lui une partie de la majorité de l'Assemblée.

La lutte recommençait en effet plus vive, plus âpre, plus ardente que jamais, entre les partisans de la royauté et les défenseurs de la République. Dans l'espoir de rendre son prétendant populaire et de ramener les paysans à la monarchie de droit divin, M. Berryer proposa le remboursement de l'impôt des 45 centimes, décrété par le gouvernement provisoire. Cette proposition inattendue d'une demande de remboursement d'une contribution qui avait été fort onéreuse et très impopulaire ne pouvait manquer de provoquer des réclamations analogues.

M. Charles Lagrange s'élança à la tribune pour demander que l'on reprit aux familles des émigrés le milliard qui leur avait été alloué par la loi du 27 avril 1825. M. Ducoux réclama, lui, à la fois, le remboursement de ce milliard et celui de l'impôt des 45 centimes. D'après sa proposition, on aurait perçu, chaque année, une contribution de 25 p. 100 sur les revenus des bénéficiaires jusqu'au paiement intégral d'un milliard. Ce milliard aurait été distribué entre tous les contribuables, à l'exception d'une somme de 174 millions, montant du produit de la taxe des 45 centimes, et qui aurait été restituée aux ayants droit.

MM. de la Rochejaquelein et de la Broise allèrent plus loin, ils demandèrent que tous les officiers déclarés démissionnaires pour refus de serment, après la révolution de 1830, fussent réintégrés dans leur grade.

Ainsi, de part et d'autre, surgissaient à tout instant des propositions qui équivalaient à des défis, et que l'Assemblée refusa de prendre en considération.

Le gouvernement et la majorité se mirent implicitement d'accord sur une question où la légalité et la Consti-

Mars 1851.

M. Berryer et l'impôt des 45 centimes.

Encore le

milliard des

émigrés.

nationale.

566 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Mars 1851. tution se trouvèrent encore une fois gravement atteintes; ce fut au sujet de la garde nationale. Ajournement J'ai dit combien cette institution révolutionnaire de la élections de la g^i'^e nationale était odieuse à tous les hommes de la garde réaction. De toutes nos institutions démocratiques, elle seule était restée debout. Une loi organique, il est vrai, avait été préparée contre elle, et présentée, dès le mois de juillet de l'année précédente, à l'Assemblée législative; mais le rapport de la commission n'était pas prêt. Or, aux termes d'un décret du gouvernement provisoire, les officiers de la garde nationale ayant été nommés pour trois ans, leur mandat expirait au mois d'avril. Selon le gouvernement et la commission, la loi électorale du 31 mai 1850 était applicable aux élections de la garde nationale. Il en résultait que des milliers de citoyens étaient frappés d'incapacité, et que beaucoup d'officiers, nommés en 1848, se trouvaient déchus de leurs droits. Aussi les républicains insistaient-ils pour que les élections se fissent en vertu du décret de 1848, jusqu'à ce que ce décret eût été remplacé par une loi.

Le gouvernement, pour se conformer au décret du gouvernement provisoire, avait d'abord fixé au 25 mars les élections des officiers de la garde nationale, mais en émettant la prétention d'ajourner ces élections sans qu'il lui fût nécessaire d'y être autorisé par une loi spéciale. Tel ne fut pas l'avis de la commission chargée d'élaborer la loi définitive sur la garde nationale, et, le 13 mars, elle soumit à l'Assemblée législative un projet de loi transitoire, d'après lequel il serait sursis à l'élection des officiers de la garde nationale jusqu'à l'entier achèvement de la loi organique. Le gouvernement ne n'associa que par son silence à ce projet de loi.

C'était un fait très grave que d'étendre des pouvoirs dont le terme avait été fixé par l'élection môme qui les avait conférés. Il y avait dans cet expédient une illéga-

lité et une violation de la Constitution. Et puis, une fois entré dans cette voie, où s'arrêterait-on? MM. Madier de Mont j au et Jules Favre combattirent énergiquement cette loi transitoire, sur laquelle la discussion s'ouvrit le 15 mars. M. Jules Favre n'eut pas de peine à faire justice des sopliismes du gouvernement et de la commission. On voulait attendre que la loi sur la garde nationale eût été mise en harmonie avec la loi électorale du 31 mai. « Ah! s'écria M. Jules Favre, je ne saurais oublier qu'en vertu de cette loi, que vous avez votée sous prétexte d'épurer le suffrage universel, des hommes qui, depuis trente ans, habitent la commune, qui l'ont honorée par leurs vertus, ont été rayés des contrôles, et qu'on y a inscrit des hommes pris dans les sentiers impurs de la police. »

Une autre raison invoquée en faveur de la prorogation était que la France avait besoin de calme, de repos, et que, dans la situation actuelle, des élections seraient de nature à troubler sa tranquillité. Mauvaise raison, sans cesse alléguée par les pouvoirs tyranniques. Certes, pour son travail, pour son commerce et pour son industrie, une nation a besoin d'ordre et de calme, mais de l'ordre fondé sur la liberté et du calme qui résulte du jeu régulier des institutions, et non de cet ordre et de ce calme factices imposés par les gouvernements despotiques, au prix de l'avilissement et de l'affaiblissement d'un peuple. <( Il n'y a pas de véritable prospérité dans une nation qui a abdiqué les idées de justice et de droit, » s'écria avec raison l'orateur en terminant.

Le projet de prorogation et la loi nouvelle furent également très vivement attaqués par le cousin du président, par M. Napoléon Bonaparte. Cette loi changeait entièrement le caractère démocratique de la garde nationale. Elle substituait l'élection à deux degrés au suffrage universel et n'admettait pas que tout citoven fût

Mars 1851.

M. Napoléon

Bonaparte

et la

garde

nationale.

368 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Mars 1851. garde national. « Vous voulez, dit M. Napoléon Bonaparte, organiser la guerre civile, armer une partie de la nation contre l'autre, ériger la misère du peuple en système et assurer votre domination par l'asservissement du pays. »

M. Napoléon Bonaparte était alors colonel de la 2° légion de la garde nationale de la banlieue de Paris. Il crut devoir donner sa démission, en déclarant que, nommé par le suffrage de ses concitoyens, il ne voulait pas accepter une prorogation votée par l'Assemblée. Et, dans ses adieux aux gardes nationaux de sa légion, il s'exprima en ces termes : « Soyez les plus fermes soutiens de la République et de la grande cause de la démocratie. » M. Napoléon Bonaparte semblait alors un des plus zélés partisans de la grande cause républicaine et démocratique. Mais sa voix n'eut guère d'écho dans l'Assemblée. La majorité courait en aveugle à sa perte. « Prenez garde, lui cria le général de Lamoricière, après la prorogation des pouvoirs des officiers de la garde nationale, on pourra vous la demander pour d'autres pouvoirs. » Sourde à ce cri d'alarme, sourde à toutes les voix prophétiques, sourde à tous les conseils de la prudence et de la raison, elle vota la prorogation par 418 voix contre 259. Elle s'apercevra bientôt de son imprudence.

Entraînée par ses instincts réactionnaires, elle décida, une vingtaine de jours plus tard, qu'il serait passé à une seconde lecture sur la loi définitive de la garde nationale, dont M. de Riancey lui avait présenté le rapport. Sans doute il pouvait être beaucoup trop onéreux à un certain nombre de citoyens d'être astreints au service de la garde nationale. Mais la loi nouvelle s'éloignait sensiblement des grands principes démocratiques d'après lesquels, après la révolution de Février, on avait procédé à la réorganisation de la milice citoyenne. Aussi un représentant, que nous verrons bientôt défendre de

ANNÉE 1851. CHAPITRE DIXIÈME- oG9

son sang cette grande cause de la République et de la Mars 1851. démocratie, le représentant Baudin, proposa-t-il, par Lue parole du voie d'amendement, d'inscrire sur les contrôles de la "^^Baudin. garde nationale tous les citoj^ens indistinctement, à l'exception de ceux qui se trouveraient dans les cas d'indignité ou d'incapacité nettement définis par la loi. « Quoi qu'il arrive, dit-il, en terminant son discours, et en faisant allusion à cette multitude dont parlait M. Thiers, quoi qu'il arrive, et quel que soit le procédé qu'elle préfère pour revendiquer la souveraineté dont elle est injustement dépouillée, notre place est dans les rangs de la vile multitude. Nous agirons, nous vivrons, nous mourrons, s'il le faut, avec et pour la vile multitude. » Belles paroles qu'il faudra se rappeler quand on verra le représentant Baudin tomber sur une barricade pour la défense du droit.

La question de savoir quel devrait être le rôle de la garde nationale, dans le cas où la Constitution viendrait à être violée, fut naturellement agitée. M. Schœlcher fut rappelé à l'ordre pour avoir soutenu qu'elle aurait le droit de se lever afin de défendre la Constitution. Ah! nous verrons bientôt ces membres de la majorité réactionnaire l'appeler en vain à leur aide le jour où les prétoriens de M. Louis Bonaparte viendront les appréhender au corps pour les jeter au fond d'une cellule de Mazas.

On s'enfonçait de plus en plus dans la réaction. Les Tactique feuilles monarchiques, pour jeter l'épouvante dans les esprits, grossissaient à plaisir les moindres incidents qui pouvaient se produire sur un point quelconque du territoire. Veut-on un exemple de leur façon de procéder? On avait découvert, dans la Nièvre, une société secrète se rattachant, disait-on, à une vaste conspiration socialiste dont le centre d'action devait être à Lyon. Et l'on racontait que tout candidat, qui se présentait

réactionnaire.

570 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. AisjiÉE 1851.

Mars 1851. pour être admis au sein de cette société, comparaissait les yeux bandés, devant un tribunal occulte, et prêtait serment sur un poignard. «Es-tu républicain socialiste?» lui demandait le président, c Sacrifierais-tu ta vie pour tes frères de la société secrète ? Jures-tu de frapper tous ceux que ton chef t'indiquera? » C'était horrible! Et c'était avec dépareilles sornettes qu'on espérait détourner les masses de la République.

Non content de citer comme une sorte d'évangile de la démocratie les extravagances de quelques démagogues français, on s'en allait ramasser dans un bouge de Londres les statuts d'une alliance communiste allemande, dont le but était d'anéantir l'ancienne société. Le comité central de Londres avait songé à établir un centre d'action et de propagande à Paris, où la date fatidique du 8 mai 1852, fixée pour le renouvellement simultané du pouvoir exécutif et de l'Assemblée nationale, semblait tout à fait favorable à une entreprise révolutionnaire de nature à amener la liquidation de l'ancienne société. Fermeture du Le gouvernement, de son côté, pour s'attirer les bonnes cours de p;râces de la maiorité législative, n'hésitait pas à flatter

M. Michelet. ^ , ■' ^ . ^ . ,

par tous les moyens en son pouvoir ses passions reactionnaires. Depuis la révolution de 1848, M. Michelet avait repris, au Collège de France, son enseignement historique, qui lui avait été interdit sous Louis-Philippe. Mais on lui reprochait d'avoir transformé son cours en une sorte de club tumultueux où, sous prétexte d'histoire, il se répandait en véritables hallucinations politiques. Des sténographes officiels furent chargés de recueillir quelques-unes de ses leçons, que le maître luimême refusa de reconnaître comme siennes tant elles paraissaient extravagantes. Peut-être les avait-on dénaturées à dessein. Toutefois on est bien obligé de reconnaître que déjà, à cette époque, ce puissant esprit mêlait terriblement la fantaisie à l'histoire. Quelques-uns de ses

collègues, et notamment M. Barthélemy-Saint-Hilaire, l'administrateur du Collège de France, le savant traducteur d'Aristote, prirent fait et cause contre lui; et le cours de M. Michelet fut suspendu sous la seconde République comme il l'avait été sous la monarchie de Juillet.

Cette mesure fut considérée, non sans raison d'ailleurs, comme une concession fâcheuse à la réaction cléricale qui dominait à l'Assemblée et dans les conseils du gouvernement. Elle donna lieu à une manifestation de la jeunesse des écoles. Quelques centaines d'étudiants se rendirent processionnellement, le 13 mars 1831, à l'Assemblée législative pour y demander, par voie de pétition, la réintégration du maître dans sa chaire. Mais, vainement, quelques jours après, M.Madierde Montjau essaya de soutenir la cause de M. Michelet, elle était perdue d'avance devant une Assemblée qui avait voté la loi de 1830 sur l'enseignement. Telle était, dans les régions officielles, la réaction contre les idées philosophiques, qu'un des professeurs les plus distingués de l'Université, M. Jacques, fut dénoncé et destitué pour avoir écrit, dans une revue mensuelle, que le catéchisme abêtissait l'enfance, et que les prières qu'il contenait choquaient le bon sens le plus grossier.

Cependant, malgré les concessions du gouvernement à l'esprit clérical de l'Assemblée législative^ la majorité royaliste de cette Assemblée songeait dès lors à prendre certaines précautions contre les visées ambitieuses du président de la République. Un des membres du comité de la rue de Poitiers, le représentant Desmars, demanda inopinément que la loi électorale du 31 mai, si impopulaire, fût déclarée applicable à l'élection du président de la République, proposition qui fut énergiquement soutenue par l'un des questeurs, M. Baze.

Cette loi, si chère à la majorité parlementaire, commençait à être violemment battue en brèche. M. Arnaud

Mars 1851.

Vaine

manifestation

d'étudiants.

Premières

attaques

contre la loi

du 31 mai.

Mars 1851.

Avril 1851.

La proposition Duprat.

572 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

(de l'Ariège), au nom des républicains, en demanda formellement l'abrogation. Certains esprits clairvoyants prévoyaient que le président Louis-Napoléon se ferait de cette loi, que ses ministres avaient pourtant soutenue résolument, une arme contre l'Assemblée. Néanmoins, dans son entourage, on n'était pas d'accord. Ainsi une réunion de représentants, qui se tenait rue des Pyramides, et où figuraient en grande majorité les amis de l'Elysée, décida, le 21 mars, qu'elle maintiendrait, dans son intégralité, la loi du 31 mai 1850, comme loi organique des élections politiques, communales et départementales. Et, le 28 mars, la proposition de M. Desmars fut écartée par l'ordre du jour, parce qu'elle semblait impliquer un doute sur l'unité de liste électorale.

Le 3 avril suivant, comme pour bien affirmer les défiances du parti républicain à l'égard du président de la République, M. Pascal Duprat déposa une proposition d'après laquelle quiconque provoquerait pour l'élection présidentielle une des candidatures interdites par l'article 45 de la Constitution serait puni d'une amende de mille à cinq mille francs et d'un emprisonnement d'un an à cinq ans. La peine devait être du double s'il s'agissait d'un fonctionnaire public. Et si l'acte provenait des ministres ou du président de la République, il serait considéré comme un crime de haute trahison.

Ce n'était un mystère pour personne que le président Louis-Napoléon était formellement décidé à se maintenir au pouvoir malgré l'article formel qui interdisait sa réélection. Il préparait dans l'ombre le coup qu'il méditait pour le cas où, à défaut de la ruse, il lui faudrait recourir à la force pour garder le pouvoir. Le secret de l'attentat médité paraît s'être concentré, dans les premiers mois de cette année 1851, entre le président de la République et trois personnages bien dignes de s'entendre, M. de Morny, M. Fleury, et M. Fialia de Persigny.

La maison militaire de M. Louis lionaparte était fort modeste. Elle se composait d'un premier aide de camp, le général de brigade Roguet, et de trois officiers d'ordonnance, M. Fleury, commandant du 3^ de spahis, M. de Toulongeon, capitaine d'état-major, et M. de Méiieval, capitaine d'artillerie. Encore le général Uoguet avait-il hésité assez longtemps à accepter cette situation d'aide de camp, que beaucoup dofficiers supérieurs, sollicités avant lui, avaient refusée.

Peu d' hommes importants dans l'armée se souciaient alors de s'associer à la fortune du président. La plupart des généraux d'Afrique, toujours prêts à mettre leur épée au service de la France, n'étaient pas disposés à marcher à pieds joints sur l'honneur, sur la probité, à sacrifier leur gloire et leur réputation, pour suivre la politique d'aventure de M. Louis Bonaparte. Ce n'était point parmi eux qu'il pouvait trouver des complices.

Il fallait cependant des noms connus pour entraîner l'armée. Un jour, au milieu de ses intimes, le président de la République laissa tomber négligemment ces mots : « Si nous faisions des généraux? » Ces paroles furent regardées comme un trait de génie, et l'on résolut de faire des (jénèraux. L'expédition de Kabylie, dont j'aurai à parler tout à Fheure, ne fut pas entreprise pour autre chose que cela.

«La graine n'en manquait pas, a dit un des panégyristes du coup d'Etat. Le brave et sympathique commandant Fleury fut chargé d'apprécier les courages, d'évoquer les dévouements, de certifier les espérances... Généraux de division ou de brigade, colonels, lieutenants-colonels, aucun de ceux à qui son entraînante parole peignit les dangers du pays, n'avait besoin d'être convaincu. Tous avaient une égale horreur du parlementarisme et du socialisme, qui dissolvent avec une égale rapidité l'honneur militaire, la foi au drapeau et l'obéis-

AvRiL 1851

La maison

militaire du

président.

Si nous

faisions des

généraux?

Le commandant Fleury.

574 HISTOIRE DE Lk SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Avril 1851. sance EUX consignes. C'est ainsi que les cadets devinrent les aînés, et le cadre de l'armée active s'habitua aux noms de Saint-Arnaud, de Cotte, Espinasse, Marulaz, Rochefort, Feray, d'Allonville, Gardarens de Boisse, de Lourmel, Herbillon, Dulac, Forey, Courtigis, Canrobert et quelques autres (1). »

Ah! patrie, honneur, droit, liberté, dignité nationale, comme ces historiens patentés du coup d'Etat vous comprenaient bien!

Le brave et sympathique commandant Fleury était un ancien viveur, qui s'était engagé après avoir mangé son patrimoine, et qui, en Afrique, avait été fort protégé par les princes d'Orléans. Au moment de l'élection présidentielle, il se trouvait « un peu sur le pavé de Paris, et au bout de ses pièces, » est-il dit, dans une histoire militaire du coup d'Etat que j'ai sous les yeux. Un des premiers, il était allé offrir ses services à M. Louis Bonaparte, lorsque celui-ci n'était encore que simple représentant du peuple, ayant sans doute pour maxime qu'il fallait risquer vm peu pour avoir beaucoup. Devenu président, M. Louis Bonaparte le nomma son officier d'ordonnance, et lui accorda toute sa confiance, confiance que le commandant Fleury ne justifia que trop.

Il ne suffisait pas d'avoir des généraux, des colonels et des lieutenants-colonels en sous-ordre, il fallait un bras, un homme d'action pour exécuter le coup d'Etat. Ce fut le commandant Fleury qui le trouva. Il indiqua d'abord pour cette rude et vilaine besogne un jeune général de brigade nommé Bosquet, qui commandait alors la subdivision de Sétif, dans la province de Constantine. Brave, énergique, fort ambitieux, sans opinions politiques bien arrêtées, aimé du soldat pour ses brillantes qualités militaires, le général Bosquet convenait

La mission du

commandant

Fleury.

(1) llisloire du coup d'ÉUil par F. Mayer.

ANNÉE 1851. CHAPITRE DIXIÈME. S7o

merveilleusement à une opération de ce genre, assurait le commandant Fleury, et il répondait de son acceptation. Ayant fait agréer son candidat par le président, M. Fleury partit pour l'Afrique sous prétexte de rejoindre son régiment, mais en réalité afin de sonder un certain nombre d'officiers et en particulier le général Bosquet.

Il débarqua à Oran dans le courant du mois de mai 1851, et se rendit immédiatement à Constantine où le 3" spahis tenait garnison. Le général Leroy de Saint- Arnaud, simple général de brigade alors, commandait la province de Constantine; il habitait l'ancien palais du dey. Ce fut chez lui que descendit le commandant Fleury. Je dirai bientôt comment, venu pour embaucher le général Bosquet, le commandant jeta définitivement son dévolu sur le général Leroy de Saint-Arnaud.

Pendant .qu'on recrutait en Afrique le personnel militant du coup d'Etat, le président de la République s'efforçait d'achever de rétablir l'entente entre la majorité de l'Assemblée législative et lui, espérant, en retour de ses avances, obtenir d'elle un vote qui lui permît de rester au pouvoir par une simple révision de la Constitution .

Aux termes de l'article 111 du pacte constitutionnel, cette grave question ne devait être traitée par le pouvoir législatif que dans la troisième année de sa législature, et elle ne pouvait être tranchée qu'à la majorité des trois quarts des voix. L'Assemblée actuelle ayant été installée le 28 mai 1849, elle était en droit de s'occuper de la révision à partir du 28 mai 1831. Mais on n'avait pas attendu cette époque pour agiter la question dans le pays.

Tous les partis hostiles à la République présentaient comme un épouvantait l'échéance de mai 1832, époque où l'Assemblée législative et le pouvoir exécutif devaient

Avril 1851.

Dévolu jeté

sur le

général de

Saint-Arnaud.

Campagne

pour la

révision de la

Constitution.

Avril 1851.

Le pétitionne-

ment réTisionniste.

576 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

être renouvelés à la fois. Beaucoup d'esprits arriérés ne pouvaient s'habituer à cette idée de voir le chef du gouvernement renouvelé tous les quatre ans, comme cela se pratique si régulièrement et si paisiblement aux États-Unis d'Amérique.

Une telle appréhension tenait aux préjugés monarchiques invétérés dans notre pays. Et pourtant est-ce que le pouvoir législatif, qui était revêtu des attributions les plus importantes, qui faisait les lois dont l'exécution était imposée au pouvoir exécutif, ne se renouvelait pas périodiquement sans que personne s'en inquiétât?

Cette disposition d'un grand nombre d'esprits fut naturellement exploitée par les partisans de la prolongation des pouvoirs du président. Depuis quelques mois déjà une véritable campagne en faveur de la révision avait été organisée dans les régions officielles. Le mot d'ordre avait été donné, et partout, à la tribune, dans la presse, dans les conseils départementaux, on sapait les bases de la Constitution.

M. de Montalembert l'avait comparée à un méchant radeau, toujours prêt à sombrer. Suivant d'autres, la France mourait de la Constitution ; elle étouffait dans les liens de la légalité; l'avenir était incertain; la stabilité n'était pas assurée; la Constitution, enfin, faisait la honte, la ruine et le désespoir du pays. Tel était le respect d'une foule de gens honnêtes et modérés pour le pacte fondamental.

Les agents de l'administration avaient imaginé un vaste système de pétitionnement au moyen duquel ils parvinrent à réunir, en faveur de la révision, un million de signatures plus ou moins authentiques.

De leur côté, les conseils généraux, durant leur dernière session, avaient, presque tous, émis des vœux favorables à la révision. Mais ces conseils généraux, nommés pendant la période de terreur qui avait suivi

les journées de Juin, étaient, pour la majeure partie, Avril I85i. entièrement acquis à la réaction. Et encore six d'entre eux seulement réclamèrent-ils l'abrogation de l'article 4o, qui interdisait la réélection du président avant un intervalle de quatre ans.

Or, c'était là surtout l'objectif de la campagne entreprise par le pouvoir exécutif. A cet égard, la polémique des journaux élyséens ne pouvait laisser subsister le moindre doute. Leurs vœux étaient d'ailleurs assez modestes quant à présent : ils ne réclamaient la prolongation des pouvoirs présidentiels que pour dix ans. Après comme après.

Puis, pour jeter l'épouvante dans les âmes faibles et m. Romieu et

faire souhaiter à la bourereoisie le maintien du srouver- '^ spectre

. . . ,. rouge.

nement actuel, des écrivains mercenaires singénièrent

à tracer un sombre et terrible tableau des catastrophes dont le pays était menacé aux élections de 1852. Un ancien préfet de Louis-Philippe, libéral de la Restauration, au nom duquel était restée attachée une notoriété de farceur émérite, M. Romieu, publia un pamphlet antirépublicain, intitulé le Spectre rouge^ véritable évangile de la peur, où la prochaine Jacquerie était annoncée en termes hyperboliques. Ce n'étaient plus les paysans qui allaient courir sus aux bandits des manoirs, aux gentilshommes renfermés dans leurs châteaux crénelés ; non, cette fois, c'étaient les prolétaires qui devaient se lever contre les bourgeois, écraser les petits enfants sur la pierre et piller les propriétés.

Mais il faut citer quelques passages de cette brochure odieuse, car aucune analyse ne saurait en rendre les infamies, les mensonges et les calomnies.

« Les temps ont marché ! ce n'est plus seulement la guerre civile qui nous attend, c'est la Jacquerie. Le travail de la dépravation s'est fait avec constance au milieu de cette paix clémente que la répression de Juin

578 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Avril 1851. avait tièdement imposée aux démolissem's. Ils ont compris que leur véritable place de guerre était la Constitution ; ils se sont retranchés, et ont commencé la sape dont il est impossible d'éviter l'effet. Elle a pénétré dans tous les villages, et tandis que Paris, Lille, Strasbourg et Lyon, regorgeant de troupes, peuvent compter au jour des combats sur un facile succès, le reste de la France est sur une traînée de poudre, prêt à échouer au premier signal. » Quel galimatias! mais poursuivons.

(( La haine contre le riche, là où il y a des riches; la haine contre le petit bourgeois, là où il y a des pauvres ; la haine contre le petit fermier, là où il n'y a que des manœuvres; la haine du bas contre le haut, à tous les degrés, telle est la France qu'on nous a faite, ou, pour mieux parler, que nous avons faite. Et pourtant, en face de cette catastrophe si prochaine, quelle est la voie sérieuse où s'engage la prudence des gouvernements ? On en reste toujours à l'ennuyeuse comédie qui se nomme la politique et qui se joue, en traînant ses guenilles, sur un théâtre ruiné...

« Super flumina Babylonis... Ils sont là, ces prolétaires qui chantent ce cantique de haine, aux bords du fleuve parisien, aux bords de tous les ruisseaux de France; ils aspirent aux jours où ils tiendront vos petits enfants et les écraseront sur la pierre. L'heure fatale sonnera, il faudra que le philosophisme assiste au spéciale sanglant dont il a dressé le théâtre, qu'il n'est plus temps pour lui de démolir...

« Il n'y a, dans l'organisation de 1789, nul levier pour soutenir la société qui s'abat. Cette société de procureurs et de boutiquiers est à l'agonie, et si elle peut se relever heureuse, c'est qu'un soldat se sera chargé de son salut. Le canon seul peut régler les questions de notre siècle ; il les réglera, dut- il arriver de la Russie... » Retenez ce mot, lecteurs ; il sera bientôt énergiquement relevé à

la tribune nationale par notre immortel Victor Hugo. Avril 1851.

« C'est donc l'armée, poursuivait M. Romieu, et l'armée seule, qui nous sauvera. Et quand je dis nous, je ne veux pas dire, la société telle qu'elle existe ; je veux dire la société telle qu'elle doit être, la société ne se mêlant de rien^ que des affaires de famille^ d'intérêt et de plaisir; la société vivant au beau soleil de Dieu, vivant des sciences et des arts qui font sa gloire, de la guerre, qui fait sa grandeur, de l'amour qui fait son paradis sur la terre; la société oubliant Jean-Jacques Rousseau et renonçant aux folies risibles ou sanglantes... »

C'était à l'épée, d'après M. Romieu, que devaient aboutir tous les débats humains. On aurait beau créer des théories de gouvernement, chercher à éclairer, civiliser, moraliser, — beaux mots d'invention moderne, selon notre sceptique — la force seule finirait toujours par être la conclusion de toutes nos querelles.

« Le combat matériel, en dépit des idéologues, ne cessera jamais d'être le suprême soutien des forts. Le fléau passager de l'idée se dissipe à l'immortelle apparition de la FORCE. Et à voir ce qui arrive de nos jours, où l'idée libérale accomplit son dernier ravage, on a plaisir à se rappeler les paroles de M. de Çalonne, écrivant à la noblesse française, au moment où commençait cette guerre gigantesque de la Révolution : Ne vous dissimulez pas qu'il existe une lutte terrible entre l'imprimerie et l'artillerie. Quel en sera le fruit pour le triste genre humain? La Providence, qui plaça à la même date ces deux inventions dans la marche des temps et des événements, a-t-elle voulu proportionner le remède au mal'^

« Il est temps que le remède agisse ! et ce sera jus- . Le désir de tice... Je ne regretterai pas d'avoir vécu dans ce triste ^'' ^o^"'^"temps, si je puis voir, une bonne fois, châtier et fustiger la foule, cette foule cruelle et stupide, dont j'ai toujours eu horreur; si je puis voir enfin balayer cette fange dans

Avril 1851.

Formation

d'un nouveau

ministère.

580 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

laquelle se roule orgueilleusement notre génération, voir tomber d'un seul coup la chaire menteuse de nos philosophes et les tribunes de tout rang qu'ils ont édifiées, je chanterai de grand cœur, et dussé-je en mourir, le cantique de Siméon...

« Ne désespérons pas. Il sera versé du sang et des larmes. La misère étendra son froid réseau sur le peuple abusé ; il sera châtié durement et par la famine et par les boulets] les bourgeois consternés subiront la crise, avec ses phases diverses, sans rien comprendre à ce tumulte colossal qui les décimera. Mais, à la fm de ces grands désastres, qui, je crois, peuvent être courts, un pouvoir fort s'établira pour ouvrir l'ère nouvelle de l'autorité. Elle passera par beaucoup de mains qui se la disputeront par les armes. Mais enfin les sophismes ne seront plus en jeu avec leurs terribles conséquences. Il vaut mieux voir le peuple se battre pour César que pour les ateliers nationaux. »

L'homme qui écrivait ces lignes sanglantes et barbares doit être à jamais maudit, et de telles paroles valent bien que l'histoire recommande leur auteur au mépris de la postérité.

Oui, comme le demandait si humainement M. Romieu, le canon, plus fort que la loi, dénouera la question politique; mais le temps n'était pas mûr. La fortune, trop souvent favorable aux grands crimes, pouvait être contraire. On jugea donc prudent, pour le moment, comme je l'ai dit, d'essayer du moyen légal de la révision du pacte constitutionnel.

C'était une tâche peu aisée, toutefois, que d'amener l'Assemblée à se prononcer dans le sens favorable aux prétentions de la présidence. On avait, pour lui forcer la main, besoin d'hommes d'une habileté consommée, astucieux, retors et peu scrupuleux. Le ministère transitoire fut jugé absolument incapable de supporter le

ANNÉE 1851. CHAPITRE DIXIÈME. o8l

poids de la discussion dans une question pareille et, le Avril 1851. 10 avril, sa démission fut acceptée. M. Louis Bonaparte forma donc un nouveau ministère.

Il se contenta, du reste, de rappeler aux affaires la plupart de ceux, qui, récemment, avaient dû se retirer devant un blâme énergique de l'Assemblée.

M. Rouher rentra à la justice; M. Baroche prit les affaires étrangères; M. Fould, les finances; M. Léon Faucher, l'intérieur; le commerce échut à M, Buffet; l'instruction publique à M. de Crouseilhes; M. Magne resta aux travaux publics ; la marine fut donnée à M. de Chasseloup-Laubat ; le général Randon garda le porte- ^

feuille de la guerre.

Ces nouveaux conseillers avaient pour mission spéciale et ostensible d'amener une entente définitive entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, et de les réconcilier sur le terrain de la révision.

Dès le 11 avril, le nouveau ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, devançant toute interpellation, monta à la tribune pour déclarer que la politique du cabinet serait celle de fa majorité.

— Comment, fit observer le représentant Sainte-Beuve, la majorité pourrait-elle avoir confiance dans un ministère où l'on voyait reparaître trois ministres, MM. Baroche, Fould et Rouher, qui, deux mois auparavant, étaient tombés sous sa réprobation ?

Et, après avoir fait apparaître aux yeux de l'Assemblée la perspective menaçante d'un nouveau 18 Brumaire, l'orateur proposa un ordre du jour de méfiance. Mais, sourde à cette voixdeCassandre, l'Assemblée se montra débonnaire, et, par 327 voix contre 27.o, elle repoussa l'ordre du jour de M. Sainte-Beuve. Le ministère obtenait une majorité de 52 voix; ce n'était pas brillant pour ses débuts.

Après l'effort vainement tenté pour mettre le minis-

Avril 1851.

Question de

la vente des

journaux

sur la voie

publique.

582 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

tère en minorité, l'Assemblée s'était ajournée au24avril, comme pour permettre aux partis de reprendre haleine et de préparer leurs plans de campagne pour la révision. Le jour même de la reprise de ses séances, elle avait tenu à affirmer de nouveau ses sentiments réactionnaires par le rejet d'une proposition de M. Pascal Duprat, tendant à autoriser la vente de tous les journaux sans exception sur la voie publique.

Déjà, au commencement du mois, elle avait donné une preuve manifeste de son hostilité contre la liberté du livre en repoussant par 426 voix contre 213 la prise en considération d'une proposition qui avait pour objet de proclamer la liberté complète des professions d'imprimeur et de libraire. C'était ce que Benjamin Constant avait réclamé vainement en 1830. Mais si un tel refus se comprenait de la part d'une monarchie qui invoquait les prétendues nécessités de l'ordre, il était inconcevable sous une République soi-disant fondée pour assurer à l'homme le plein exercice de ses droits.

Quant à la vente des journaux sur la voie publique, elle était entièrement livrée à l'arbitraire du gouvernement qui l'autorisait pour les uns et la refusait pour les autres, suivant qu'il avait affaire à des journaux amis ou ennemis. La loi du 27 juillet 1849 lui donnait ce droit, dont il abusait. Le projet de loi de M. Pascal Duprat avait pour but de faire cesser cette inégalité choquante. L'Assemblée aima mieux prendre en considération une proposition de M. Baze interdisant d'une manière générale la vente de tous les journaux sur la voie publique ; c'était du moins l'égalité dans la prohibition. Mais la question fut ajournée et l'administration put continuer, suivant son bon plaisir, à accorder ou à refuser l'autorisation.

Cependant une double campagne se préparait, ardente,

impitoyable, l'une contre la loi du 31 mai, l'autre en faveur de la révision.

Le gouvernement avait fait récemment connaître les résultats donnés par la mise à exécution de la loi du 31 mai. On savait que près de trois millions d'électeurs avaient été éliminés. Un certain nombre de conservateurs étaient effrayés eux-mêmes d'un tel résultat, qu'ils n'avaient pas prévu. Certaines feuilles radicales n'hésitaient pas à déclarer qu'aux élections de 1852 les électeurs exclus réclameraient, s'il le fallait, leur droit au scrutin les armes à la main. Une autre crainte agitait les journaux dévoués à la politique de l'Elysée: c'était que, si Louis-Napoléon venait à être proclamé rééligible par la révision, il ne pût, grâce à la loi du 31 mai, retrouver les six millions de suffrages qui l'avaient élu une première fois. Aussi l'un de ces organes les plus répandus alors, le Constitutionnel, réclama-t-il à grands cris l'abrogation de la loi, afin d'enlever toute prétexte d'insurrection à la démagogie.

Enmême temps, on publiait des bulletins émanés d'un prétendu comité central de résistance, et qui semblaient rédigés pour porter l'effroi dans toutes les âmes paisibles. Dans l'un d'eux, adressé aux ouvriers, on lisait : « Le peuple, en 1830 et en 1848, a fait grâce à tous les royalistes, et ces lâches suppôts du despotisme n'ont répondu à votre générosité que par des crimes plus atroces. Aujourd'hui, il n'y a plus de pardon possible... Il faut que vos ennemis soient anéantis... Que 1852 comble la lacune laissée en 1793 ! »

Vingt-quatre membres de la Montagne, parmi lesquels xMichel (de Bourges), MadierdeMontjau, Greppo, Baudin, Baune, Boysset, Nadaud, etc., crurent devoir adresser une proclamation au peuple pour le mettre en garde contre ces exagérations. Après avoir rappelé le projet prêté par certains organes officieux au pou\oir exécutif

La loi du

31 mai battue

en brèche.

Uue proclamation

de l'extrême eauche.

584 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Mai 1851. d'introduire par des moyens illégaux certaines modifications à la Constitution sous prétexte d'ajouter à la durée, à la puissance et à la stabilité du pouvoir, ils ajoutaient : « Nous ne devons pas, nous ne pouvons pas croire à ces criminelles pensées où l'ingratitude occuperait encore plus de place que la démence. Toujours est-il que ces funestes projets, s'ils existaient, ne pourraient se faire jour qu'à l'aide de prétextes fournis par des émeutes... Gardez-vous donc des insurrections dont tout le monde sait le jour et l'heure excepté le peuple. » Que si, par un malheur qu'ils voulaient croire impossible, un pouvoir aveugle se jetait dans les aventures d'un coup d'État ou d'une violation flagrante de la Constitution, ils seraient les premiers à pousser un cri d'alarme. Mais ils conseillaient au peuple de rester, jusque-là, calme et confiant, de veiller avec sollicitude, sans agitation et sans secousses.

Ces esprits généreux, dont le dévouement à la démocratie était sans bornes, enchaînés, eux, par la conscience et le devoir, ne pouvaient se figurer que l'on fût capable d'un attentat de vive force contre la Constitution. C'était aussi le sentiment de la majorité de l'Assemblée législative. Mais l'idée d'une révision, qui permît au président actuel de conserver légalement ce pouvoir, y faisait insensiblement son chemin.

M. Dupin est Cette majorité venait de se compter sur le nom de président de ^^' ^upin. Absent, depuis quelque temps, pour cause de l'Assemblée, santé, celui-ci avait annoncé qu'il reviendrait avant la fin du mois de mai, voulant prendre part aux travaux communs, surtout, disait-il, pour des questions intéressant au plus haut degré l'avenir du pays. Cesquestions, c'étaient évidemment celle de la loi du 31 mai, et celle de la révision. Le 12mai, il fut réélu président par 350 voix sur 478 votants. Une partie de l'Assemblée s'était abstenue. C'était donc à lui qu'incombait désormais le devoir

ANNÉE 18ôl.

de veiller à la sûreté de la représentation nationale.

Ce fut certainement dans une pensée favorable à la révision que l'Assemblée ajourna les élections départementales et municipales, comme elle avait ajourné celles des officiers de la garde nationale. Partout on ne parlait que de la révision. C'était la grande question à l'ordre du jour. Comment en aurait-il été autrement? Le 28 mai, l'Assemblée allait entrer dans sa troisième année d'existence, c'est-à-dire dans l'année où, aux termes de la Constitution, il lui était permis de s'occuper de cette grosse question delà révision.

Les pétilionnements se multipliaient àlinfini. Il s'était formé à Paris, dans les derniers jours d'avril, un comité général pour la révision delà Constitution. Il avaitpour président un ancien président du tribunal de commerce, M. Pépin Le Halleur, et comprenait une foule de notabilités commerciales et financières, MM. Guyard-Delalain, Amédée Thayer, Marbeau, Dethomas, de Beaumont- Vassy, Bessas-Lamégie, etc. Une pétition fut rédigée par ses soins, et couverte de signatures. On y conjurait l'Assemblée législative, au nom de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, et surtout, des populations laborieuses, de déciderque la Constitution serait révisée.

Les membres de la droite étaient fort hésitants à se livrer au gouvernement. Les difficultés de l'entente n'étaient pas minces. Comment, en elïet, persuader aux légitimistes que le pâle prétendant de FrohsdorfT n'était pas l'homme de la situation, et que la nation ne comptait nullement sur lui pour assurer son bonheur et sa prospérité? Comment convaincre les orléanistes que le régime de Juillet, balayé par le mépris général, n'était pas la meilleure des Républiques?

On se mit cependant d'accord sur le principe de la révision. Quelques membres de la majorité, MM. de Broglie, Mole, Berryer, Daru, Odilon Barrot, de Monta-

Mai 1851.

Le comité

révisionniste

de Paris.

L'entente conclue.

586 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Mai 1851. lembert, s'y rallièrent de bonne foi, se flattant d'éviter par ce moyen les périls de l'avenir. Il fut décidé, dans une réunion tenue rue des Pyramides, sous la présidence de M. de Broglie, qu'on proposerait à l'Assemblée législative de réviser la Constitution dans son entier, et delà soumettre ensuite à la ratification du peuple français. La proposition fut signée de 233 représentants, parmi lesquels ne figuraient ni M. Tliiers,ni M. Dufaure, ni le général Changarnier. Il avait été, sous-entendu, d'ailleurs, que cette révision impliquait la présidence décennale et la réélection du président actuel. Dépôt de la Ce fut le 18 mai 1851 que, d'accord avec le ministère, proposition de ]y[ ^q Broglie déposa cette proposition sur le bureau de

révision. t-* x i. i

l'Assemblée. On pouvait donc s'attendre à une solution prochaine et pacifique de cette grande question qui tenait le pays fort anxieux.

Les choses en étaient là quand un coup de tête de M. Louis Bonaparte vint rompre tout à coup le pacte à peine signé entre ses ministres et la majorité parlementaire.

Juin 1851. Le l*"" juin 1851, eut lieu l'inauguration du chemin de

Le discours fer de Dijoii. Le président se rendit au chef-lieu du déde Dijou. partement de la Côte-d'Or, et son voyage fut une longue ovation officielle. Les populations mêmes, dans cette partie de la France, semblaient partager l'enthousiasme des autorités municipales pour M. Louis Bonaparte. Les passions réactionnaires de l'Assemblée lui avaient fait une popularité.

Au banquet offert par la ville de Dijon au président de la République, le maire de la ville adressa au président quelques paroles d'une extrême platitude, paroles où il affirmait que la nation, dans l'exercice de sa souveraineté, saurait bien trouver la meilleure expression de sa reconnaissance pour l'héritier du nom qui avait porté le plus haut la gloire de la France.

A ces paroles de courtisan, le président de la Ré- Juin 1851. publique, qui avait à ses côtés le président de l'Assemblée nationale, trois de ses vice-présidents et deux de ses secrétaires, répondit par un discours élaboré d'avance, profondément étudié et dont tous les termes étaient pesés.

«Je voudrais, dit-il, que ceux qui doutent de l'avenir m'eussent accompagné à travers les populations de l'Yonne et de la Côte-d'Or; ils se seraient rassurés en jugeant par eux-mêmes de la véritable disposition des esprits. Ils eussent vu que ni les intrigues, ni les attaques, ni les discussions passionnées des partis, ne sont en harmonie avec les sentiments ni avec l'état général du pays.

« La France ne veut ni le retour à l'ancien régime, quelle que soit la forme qui le déguise, ni l'essai d'utopies funestes et impraticables. C'est parce que je suis l'adversaire de l'un et de l'autre qu'elle a placé sa confiance en moi.

« S'il n'en était pas ainsi, comment expliquer cette touchante sympathie du peuple à mon égard, qui résiste à la polémique la plus dissolvante, et qui m'absout de ses souffrances.

« En efTet, si mon gouvernement n'a pas vu réaliser toutes les améliorations qu'il avait en vue, il faut s'en prendre aux manœuvres des factions. Depuis trois ans on a pu remarquer que j'ai toujours été secondé par l' Assemblée quand il s'est agi de combattre le désordre par des mesures de compression ; mais lorsque j'ai voulu faire le bien, améliorer le sort des populations, elle m'a refusé son concours.

« Si la France reconnaît qu'on n'a pas le droit de disposer d'elle sans elle, la France n'a qu'à le dire, mon courage, mon énergie ne lui manqueront pas...

« Je profite de ce banquet comme d'une tribune pour ouvrir à mes concitoyens le fond de mon cœur. D'un

588 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

Juin 1851. boiit de la France à l'autre des pétitions se signent pour demander la révision de la Constitution. J'attends avec confiance les manifestations du pays et les décisions de l'Assemblée, qui ne seront inspirées que par la seule pensée du bien public.

« Depuis que je suis au pouvoir, j'ai prouvé combien, en présence des grands intérêts de la société, je faisais abstraction de ce qui me touche. Les attaques les plus injustes et les plus violentes n'ont pu me faire sortir de mon calme.

« Quels que soient les devoirs que le pays m'impose, il me trouvera décidé à suivre sa volonté; et, croyez-le bien, Messieurs, la France ne périra pas entre mes mains. »

C'était là un chef-d'œuvre d'impudence ; on ne pouvait pousser plus loin l'oubli des convenances à l'égard d'une Assemblée souveraine. Impossible de tenir un langage plus complètement opposéà l'esprit républicain.

Les précau- Ce président qui, depuis le jour où il était entré en

lions de . , j •, , ,

M. Léon Fau- possession du pouvoir, n avait songe qu a ses propres

cher. intérêts, qui avait ramené tout à sa personne, osait parler de son désintéressement, et il se vantait que la France ne périrait pas dans ses mains. Hélas ! l'avenir fera trop voir le cas qu'il faut faire de ces êtres providentiels qui se posent en sauveurs des peuples, et à quels abîmes courent fatalement les nations assez faibles et assez peu sûres d'elles-mêmes pour se jeter inconsidérément dans leurs bras.

Le discours de Dijon produisit une sensation immense. Une foule de députés des plus modérés, des amis sincères de l'Elysée le considérèrent comme une témérité injustifiable. C'était, disait-on, une véritable déclaration de guerre à l'Assemblée nationale. Et cela n'était que trop exact. Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, avait accompagné le président dans ce voyage. Or c'était lui

qui avait, en quelque sorte, conclu l'entente avec la Juin 1851. réunion de la rue des Pyramides. Il comprit tout de suite le fâcheux effet que les paroles du président de la République ne manqueraient pas de produire sur l'Assemblée législative, les nouveaux déchirements qui en seraient la conséquence, et, quittant brusquement le président, il retourna précipitamment à Paris pour empêcher qu'on n'insérât au Moniteur les passages que j'ai eu soin de souligner.

Précaution inutile ; les phrases supprimées circulèrent de bouche en bouche, et amenèrent de terribles explosions. Pendant quelques jours le commerce s'arrêta, comme frappé de paralysie, la Bourse baissa, ce fut un désarroi général ; on croyait le coup d'Etat imminent, et le coup d'Etat avec toutes ses conséquences horribles, c'est-à-dire la guerre civile dans le pays, et la bataille dans les rues.

Le lendemain, la séance de l'Assemblée se ressentit Une motion nécessairement des agitations du dehors. Une proposi- ^"^'g^néral ^^ lion du général Gourgaud vint, comme à plaisir, irriter Gourgaud. au début une partie des membres de l'Assemblée. Le président avait, au mois de janvier précédent, sur les instances du général Changarnier, accordé la croix de la Légion d'honneur aux soldats blessés le 24 février 1848 en défendant le poste du Château-d'Eau, sur la place du Palais-Royal. Cet acte avait été considéré par une foule de républicains comme une insulte nouvelle à la Révolution.

Le général Gourgaud choisit précisément le jour où l'on était sous le coup de l'irritation produite par les paroles prononcées au banquet de Dijon pour jeter en quelque sorte un nouveau défi à la République. Il demanda que les militaires, décorés pour avoir défendu jusqu'à la dernière extrémité le régime de Juillet, eussent droit à la pension comme s'ils étaient encore en activité de service.

590 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

JUIN 1851. Cette proposition, se produisant inopinément à l'heure

où le bruit courait que l'armée se disposait à proclamer l'Empire, ramena le débat sur la question de l'obéissance passive, qui déjà avait été agitée quelques jours auparavant.

L'obéissance M. Laurent (de l'Ardèche) avait soutenu cette thèse passive. délicate, mais éminemment patriotique, que l'armée, spécialement destinée à défendre le pays contre les attaques de l'étranger,- avait le droit et le devoir de refuser son concours à toute entreprise contre les lois et la Constitution du pays. Le colonel Charras soutint vivement la même théorie, en s'appuyant sur l'autorité du général Foy. Il flétrit, avec une grande éloquence et une haute raison, l'obéissance passive. Aveugle et entière en présence de l'ennemi, l'obéissance du soldat devait être rai sonnée, selon lui, alors qu'on lui commandait de marcher contre les citoyens. Autrement l'armée s'exposait à se déshonorer en se mettant servilement à la disposition d'ambitions coupables et en se faisant la complice des 18 Brumaire.

La caution du Ce fut à cette occasion que le général Changarnier Chan"arni monta à la tribune et y prononça quelques paroles auxquelles les événements ont assuré une célébrité de ridicule. Lui, le théoricien de l'obéissance passive, lui qui n'eût pas hésité, au 29 janvier 1849, à faire sauter par les fenêtres l'Assemblée constituante, il prit la parole pour dissiper les appréhensions qu'avait pu faire naître dans certains esprits le discours du colonel Charras. Il s'étonna fort qu'on fît à l'armée l'injure de croire que, dans un moment d'enthousiasme, elle serait capable de porter la main sur les lois du pays et de changer la forme du gouvernement.

« Pour vous rassurer, dit-il ironiquement, il suffirait peut-être de demander où est le prétexte hTenthousiasme.

« J'ajouterai que, profondément pénétrée du sentiment

de ses droits et du sentiment de sa propre dignité, Juin isôi. l'armée ne désire pas plus que vous de voir infliger à la France les misères et les hontes du gouvernement des Césars, alternativement imposé et renversé par des prétoriens en débauche.

« La discipline est fondée dans l'armée française sur les bases les plus solides ; le soldat entendra toujours la voix de ses chefs ; mais personne n'obligerait nos soldats à marcher contre cette Assemblée. Dans cette voie fatale on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade. Mandataires du peuple, délibérez en paix. »

Six mois après, jour pour jour, les prétoriens en débauche mettaient à Mazas l'auteur de ces belles paroles, violaient l'enceinte des lois, dissipaient l'Assemblée nationale, sabraient le droit, et mitraillaient les citoyens ; voilà ce que, dans sa jactance étourdie, ne sut pas prévoir le général Changarnier, dont les capacités militaires étaient loin d'égaler la vantardise.

Violemment interpellé au sujet du discours de Dijon, Le désaveu de

j 1 . 1 o • • %t^f 1^ 1 -^I- Léon

dans la séance du 3 juin, par MM. Desmousseaux de Faucher. Givré et Piscatory, le ministre de l'intérieur nia impudemment que les paroles factieuses, que chacun se répétait, eussent été prononcées. Le véritable texte du discours, prétendit-il, était le texte inséré au Moniteur; le gouvernement n'en reconnaissait pas d'autre.

En bonne morale cela s'appelle un mensonge ; mais en politique, paraît-il, c'est de l'habileté. Et M. Dupin ne protesta point, lui qui avait assisté au banquet de Dijon, et qui avait, sans mot dire, laissé attaquer l'Assemblée dont il était le président. Lâcheté que l'histoire doit flétrir, et qui ne sera pas la dernière, de la part de cet ancien libéral delà Restauration.

Quoi qu'il en soit, l'Assemblée se montra satisfaite. L'adoption de l'ordre du jour pur et simple mit fin

JurN 1851.

Une avance

au général

Changarnier.

592 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.

aux tortures de M. Léon Faucher. Il fut convenu, par une sorte de compromis diplomatique, que des paroles, qui, d'échos en échos, s'étaient déjà répercutées d'un bout de la France à l'autre, n'avaient pas été prononcées.

Des avances significatives avaient été faites à plusieurs notabilités de l'Assemblée législative pour les prier d'appuyer de toute leur influence la révision de la Constitution dans le sens de la prolongation des pouvoirs du président. Déjà, dans les premiers jours du mois d'avril de cette année, une démarche avait été tentée auprès du général Changarnier malgré la destitution brutale dont il avait été frappé. Ce général occupait, dans le faubourg Saint-Honoré, un petit appartement situé à l'entresol. C'est là que M. de Persigny était allé le trouver, de son propre mouvement, et sans aucun mandat du président de la République, s'il faut s'en rapporter à sa parole.

« Quelle douleur pour moi, s'était écrié, en entrant, le confident de M. Louis Bonaparte, de voir dans un si petit réduit un homme qui tient une si grande place dans le pays. » — « C'estque j'ai besoin d'un petit cadre pour paraître grand, » aurait modestement répondu le général.

M. de Persigny lui avait parlé du triomphe assuré du prince. La solution était prochaine, toute résistance était impossible. Néanmoins le jwince était tout disposé à ajourner les moyens violents, préférant de beaucoup agir de concert avec l'Assemblée. En conséquence, le complice de M. Louis Bonaparte venait prier le général Changarnier de dire un mot dans les débats, sûr que ce mot amènerait un accord entre le gouvernement et l'Assemblée.

Puis, il avait promis au général une récompense digne d'un acte si utile au pays. Cette récompense aurait été la dignité de maréchal, à laquelle eussent été joints

Page 1