AN\ÉE
d'énormes avantages pécuniaires. C'était mal connaître M. Changarnier que d'espérer qu'il céderait aux basses convoitises de l'argent. Frappé dans son immense orgueil, le général gardait au président de la République une implacable rancune, et il n'était pas de ceux, je le dis à sa louange, dont les blessures morales se cicatrisent avec de l'or. Il opposa une politesse froide et dédaigneuse aux avances de M. de Persigny, qui se retira un peu déconcerté.
Voilà du moins ce qui s'était raconté partout d'après les versions données par divers journaux, Y Ordre, notamment, et V Indépendance belge. M. de Persigny crut devoir protester par une lettre oii il déclara que la visite qu'il avait eu l'honneur de faire au général Changarnier lui avait été inspirée par des communications qu'il avait dû croire émanées du général lui-même. « J'ajoute que, loin d'avoir reçu une mission du président de la République, je lui ai laissé ignorer cette démarche. Enfin je maintiens complètement fausse la version donnée par l'Ordre, VJndépe?ida)ice belge et autres journaux. » Comme on le voit, la démarche n'était pas niée. La lettre de M. de Persigny était du 1" mai. Le lendemain, Y Ordre, se disant autorisé par le général, affirmait énergiquement l'exactitude de sa version.
Cette imprudente démarche, divulguée par les journaux, n'était pas de nature à valoir au président les faveurs d'une Assemblée déjà si mal disposée à son égard; cependant nous verrons l'immense majorité des membres de la droite appuyer de son vote cette révision, dont les débats allaient passionner le pays pendant quelques jours.
Tout en se contentant des explications fournies par le ministre de l'intérieur au sujet des paroles prononcées à Dijon, l'Assemblée n'en avait pas moins gardé au président de la République un très vif ressentiment.
Jlin 1851.
Protestation
M. de Persigny-
La commission de révision.
594 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Juin 1851. Et cependant la commission, nommée dans les bureaux
pour examiner les diverses propositions de révision,
comptait neuf membres favorables à la révision sur
quinze. C'étaient, notamment, MM. de Broglie, Berryer,
de Corcelles, Dufaure, de Melun, de Montalembert,
Moulin et de Tocqueville ! Les six opposants étaient :
M. Baze, qui venait d'être réélu questeur, le général
Cavaignac, MM. Charras, Charamaule, Jules Favre et
de Mornay. 572 députés seulement, il est vrai, avaient
pris part à l'élection.
Les divers L^ commission se trouvait en présence de cinq proiets
projets de re- -. ,„ i • i nr i ,-» ,. , \
vision. divers: r celui de M. de Broglie, on le connaît; 2° celui de M. Payer, qui, s'inspirant de M. de Lamartine, demandait la révision dans un sens républicain ; 3° le projet de M. Creton, qui remettait à une Assemblée constituante le soin de décider de la forme du gouvernement; 4° un projet de M. Bouhier de l'Écluse réclamant la nomination d'une Constituante uniquement chargée de ramener la France à ses lois fondamentales, c'està-dire à la légitimité ; o° un projet de M. Larabit, visant seulement la réélection du président actuel.
La commission s'empressa d'écarter les deux dernières propositions par la question préalable comme inconstitutionnelles. Celle de M. Creton ne trouva de défenseur que dans le général Cavaignac. Le projet de M. Payer fut également repoussé. Restait la proposition de M. de Broglie, que son auteur modifia sensiblement de la façon suivante : « L'Assemblée législative, vu l'article III de la Constitution, émet le vœu que la Constitution soit en totalité révisée. » Vainement M. Charamaule demanda que l'on ajoutât à ce texte ces mots « pour l'amélioration et la consolidation de la République, » la rédaction nouvelle fut adoptée par les neuf membres favorables à la révision, et, le 25 juin , la commission choisit pour son rapporteur
M. de Tocqueville, l'illustre auteur de la Démocratie en Juillet 1851. Amérique.
M. de Tocqueville présenta son rapport dans la séance Le rapport de du 3 juillet 1831. Après avoir examiné compendieuse- ' viiie!^'^" ment les raisons invoquées pour et contre la révision, il conclut à la révision, mais mollement, et sans pouvoir s'empêcher de la signaler comme dangereuse. L'un des côtés les plus défectueux de la Constitution, à ses yeux, était l'antagonisme fatal des deux pouvoirs, législatif et exécutif, sortis de la môme source. Et puis, qu'adviendrait-il au cas où le président serait réélu malgré la Constitution?
« Alors, disait le rapporteur, si par suite de cette anxiété publique, dans l'absence de toute autre candidature connue, peut-être par suite de l'action illégitime des partis ou du pouvoir lui-même, une élection inconstitutionnelle avait lieu, qu'arriverait-il? Croit-on que l'unique conséquence d'un pareil fait fût l'abolition d'un article de la Constitution? Est-ce que, quand un peuple a brisé de ses propres mains une partie de sa loi fondamentale, il n'a pas virtuellement aboli tout le reste et réduit en poussière la fabrique de son gouvernement? Non, la Constitution tout entière serait renversée par une impulsion soudaine, par un effort irréfléchi, sans qu'il restât debout aucun pouvoir légitime qui eût le droit de rien édifier à sa place. Et qu'est-ce que la Constitution, Messieurs, quelque imparfaite qu'on la suppose ? Avons-nous besoin de le dire, c'est la légalité, c'est le droit ! La Constitution, non pas légalement changée, mais violée, renversée, tout est permis, tout peut être essayé, tout est possible, le droit politique n'est plus nulle part, la seule et dernière image qui nous en restait a disparu ; la France est de nouveau livrée aux caprices de la foule et aux hasards de la force... Qui oserait penser et qui oserait dire que l'Assemblée nationale,
596 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Jliu.et 1851. gardienne du droit, dût souffrir tranquillement qu'on entraînât de nouveau, sous ses yeux mêmes, la nation vers cette carrière de révolutions et d'aventures? L'Assemblée nationale tient de la Constitution toute sa puissance ; elle est par elle le premier pouvoir de l'Etat, et rien sans elle. Son devoir, le sentiment de sa responsabilité, son intérêt, son propre honneur, l'obligent à la défendre. L'Assemblée pourrait-elle tolérer que les agents du pouvoir exécutif détournassent les forces que la Constitution met dans leurs mains pour un autre usage, préparassent et favorisassent des candidatures inconstitutionnelles? Et si, par malheur, ils le tentaient, cela ne conduirait-il pas inévitablement à la lutte ouverte et violente des deux grands pouvoirs ? »
Là, en effet, était le danger, l'immense danger de la Constitution. On voyait à présent combien avaient été prévoyants les républicains, combien ils avaient eu raison quand ils demandaient que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne sortissent pas de la même source, et que, dans son origine, celui-ci fût subordonné à celui-là.
Néanmoins, si imparfaite que fût la Constitution, le rapporteur conseillait pour ainsi dire au pays de n'y point toucher, car c'était le droit, la légalité, car, elle renversée, tout était permis et la France se trouvait livrée aux caprices de la foule ou aux hasards de la force. L'Assemblée tenait de la Constitution toute sa puissance, elle était par elle le premier pouvoir de l'Etat, il était donc de son devoir, de son honneur et de son .intérêt de la défendre, comme le disait M. de Tocqueville. Rien de plus vrai que le langage du rapporteur. Et avec quelle prescience de l'avenir il l'engageait à se couvrir par des lois protectrices contre toute entreprise du pouvoir exécutif; c'est ce qu'elle ne sut ou ne voulut pas faire.
Somme toute, chargé de soumettre à l'Assemblée le
vœu d'une révision générale, M. de ïocquevilie s'en Juillet 185i. rapportait à sa sagesse, en déclarant que le but de la commission avait été de ne mettre aucune limite à sa souveraineté.
Un document curieux accompagnait le travail du rapporteur ; c'était un rapport de M. de Melun sur les pétitions révisionnistes adressées à l'Assemblée. Elles s'élevaient, au moment où allaient s'ouvrir les débats sur la révision, après de quatorze mille, comprenant environ un million et demi de signatures, croix et adhésions. Les signataires des pétitions inconstitutionnelles, c'est-à-dire réclamant la prorogation des pouvoirs du président * actuel étaient au nombre de quarante-deux mille.
Selon le général Cavaignac, le pétitionnement n'exprimait pas le vœu libre et formel du pays ; il s'en plaignit vivement, M. Odilon Barrot, devenu cependant fort hostile au président, reconnut à ce pétitionnement un caractère tout national. Quant au gouvernement, il affirma, par la bouche de M. Léon Faucher, qu'il ne l'avait pas provoqué, tout en se montrant fort satisfait de ce mouvement de l'opinion publique qui lui paraissait de nature à pouvoir éclairer les pouvoirs.
M. de Tocqueville avait mêlé, dans son rapport, l'éloge de la monarchie à celui de la République, dont, mieux qu'un autre, par ses longues études, il était à même d'apprécier les avantages. Ce rapport servit de texte à tous les royalistes pour attaquer la Révolution et la République.
Pendant que la commission saisissait officiellement l'Assemblée nationale du projet de révision, le président de la République parcourait de nouveau certaines régions de la France pour y porter la parole du chef de l'Etat. Mais, cette fois, il se montra beaucoup plus réservé dans ses discours, comme s'il avait compris que le temps n'était pas venu encore de jeter le masque.
Nouveaux
discours du
président de
la République.
Juillet 1851.
Jeanne Hachette et
Louis- Napoléon.
598 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
A Poitiers, où il se rendit le 1" juillet pour l'inauguration de la section du chemin de fer de Tours à cette ville, il eut affaire à une municipalité toute républicaine. En lui souhaitant la bienvenue, le maire de la ville, comme jadis celui du Mans au duc de Nemours, lui fit entendre des paroles empreintes d'un véritable caractère démocratique. Il exprima notamment l'espoir qu'au renouvellement critique de 1852, la légalité serait respectée par tout le monde et que les institutions républicaines sortiraient sauves et raffermies de cette crise. A cette patriotique allocution, le président répondit qu'il envisageait sans crainte l'avenir du pays, parce que son salut dépendrait toujours de la volonté du peuple librement exprimée, et religieusement acceptée.
C'était quelque peu ambigu; mais rien, dans la suite de sa réponse, ne laissait soupçonner ses intentions de violer la loi fondamentale du pays. Même réserve à Châtellerault, où il se félicita de voir forger des armes, « non pour l'émeute et la guerre civile, mais pour accroître la force, la grandeur et l'indépendance de la nation ». Seulement, jamais un mot de la liberté et de la République.
A Beauvais, où il se rendit quelques jours après pour inaugurer la statue de Jeanne Hachette, il rappela que c'était Napoléon qui, en J806, avait rétabli l'antique usage de célébrer la levée du siège de iJeauvais, entrepris par un rebelle, « artisan de guerre civile ». Une seule allusion à la foi profonde qu'il avait dans ses destinées d'homme providentiel : « Il est encourageant de penser que, dans les dangers extrêmes, la Providence réserve souvent à un seul d'être l'instrument du salut de tous. » Puis il s'attacha, en se félicitant de voir autour de lui des représentants de tous les partis, à les ménager tous. On était à la veille de la discussion de la révision du pacte constitutionnel, et il fallait se garder d'irriter
Les théories de M. de Falloux.
TAssemblée législative, de la décision de laquelle pouvait .Kilket 1851. sortir pacifiquement la prolongation des pouvoirs présidentiels.
Ce fut le 14 juillet 1851, jour anniversaire de la prise Débats sur la de la Bastille, que s'ouvrit la discussion, jour bien choisi ^de^ia" pour battre en brèche tous les principes proclamés par Coustitution. la Révolution.
Après une courte harangue de M. Dupin, qui recommanda aux divers partis d'apporter une grande modération dans ces graves débats et de s'écouter patiemment les uns les autres, le ministre des affaires étrangères, M. Baroche, prononça un discours filandreux, où il s'efforça de présenter l'élection du 10 décembre comme une protestation contre la Constitution ; thèse singulière qu'accueillit une réprobation à peu près unanime.
M. de Falloux, le rallié du lendemain, qui n'avait embrassé la République que pour mieux l'étouffer, retenu par la maladie, n'avait pu se mêler à la discussion de toutes les lois de réaction par lesquelles l'Assemblée législative s'était recommandée à la haine et au mépris des âmes éprises de justice et de liberté ; il prit largement sa revanche cette fois, et il apporta dans le débat son éloquence acerbe.
Le premier, il monta à l'assaut de la Constitution républicaine. Son discours fut une longue diatribe contre la République, diatribe où la mauvaise foi et Tinjure tenaient lieu d'arguments sérieux.
Il commença par une défense en règle de la loi du 31 mai, que M. de La Rochejaquelein, lui, aurait voulu voir réviser avant la Constitution. Cette loi, selon M. de Falloux, était la seule garantie qu'on ait pu apporter aux abus et aux dangers du sufTrage universel.
A l'en croire, la République, qui est pourtant le seul gouvernement fondé sur la raison, sur le droit et sur la justice, était l'unique cause des malheurs de la France
Jlili-et 1851.
Le général Cavaignac et la révision.
depuis cinquante ans. « Le remède, disait-il, il faut le demander à une révision aussi complète et aussi radicale que possible de la Constitution, à la substitution du principe de monarchie au principe républicain. »
Mauvais Français, il faisait de notre pays un tableau de fantaisie, et le ravalait au-dessous de toutes les nations de l'Europe. Comme M. Romieu, dont il devenait le digne acolyte, il allait jusqu'à invoquer, au besoin, l'intervention de la Russie pour avoir raison de la République.
Et c'était le même homme qui, au lendemain de la révolution de Février, dans une lettre de chaude adhésion à la forme républicaine, lettre ayant tout le caractère d'un acte politique, écrivait que les puissances étrangères étaient aujourd'hui « les impuissances étrangères. » Il y avait de cela trois ans et quelques mois seulement. Et nous l'entendrons reprocher tout à l'heure à Victor Hugo les opinions monarchiques de sa jeunesse!
Le général Cavaignac prit à son tour la parole pour défendre la République contre d'injustifiables attaques. Seule, à ses yeux, elle était possible en France après toutes les restaurations monarchiques dont le pays avait fait le malheureux essai. Quant à la prolongation de la durée des pouvoirs du président, réclamée au nom de la stabilité par le gouvernement et une partie de l'Assemblée, il ne voyait, lui, dans cette demande, que le désir de perpétuer un individu au pouvoir, et alors autant valait en revenir tout de suite à la monarchie.
« Faites-y attention, dit-il, toutes les usurpations procèdent de la même manière. On commence par le pouvoir temporaire, nous l'avons ; on passe à la prolongation, on nous en menace; puis au pouvoir à vie, je ne sais si on l'espère; enfin au pouvoir héréditaire. Après, les révolulions arrivent. Voilà l'histoire de toutes les usurpations. »
Ces paroles étaient la vérité absolue. Et tous les partisans de la prolongation savaient bien que là-dessous
se cachait, de la part de M. Louis Bonaparte, le dessein Juillet isôi. fermement arrêté de garder indéfiniment le pouvoir.
Attaquée brièvement par M. Payer dans l'intérêt de la République, la prolongation fut défendue avec passion par M. de Mornay dans celui de la monarchie. Puis on entendit, dans la séance du 13, le pasteur Coquerel soutenir avec éloquence le projet de révision, mais, cette fois, au nom des principes mêmes de la République, qu'il déclara être le véritable gouvernement de l'Evangile. Seulement, il conseillait à l'Assemblée de se résigner à la réélection du président actuel, dans les intentions loyales duquel il avait la plus entière confiance. Cette confiance, M. Grévy était loin de la partager, et il déploya toutes les ressources de sa dialectique serrée pour démontrer les périls que la révision ferait courir à la République.
Le général Cavaignac, en défendant la République, avait invoqué le vieil argument, à savoir que tout gouvernement qui laisse discuter son principe est un gouvernement perdu d'avance. — Excepté la République î s'était écrié M. Michel (de Bourges).
Selon ce vieil athlète de la démocratie, c'était manquer de foi dans son principe que de ne pas permettre qu'on le discutât.
« Nous, républicains d'aujourd'hui, de notre temps, de notre société, nous voulons qu'on nous discute. Nous provoquons, nous si faibles, nous si peu habiles, nous si peu hommes d'Etat, nous permettons, nous sollicitons qu'on nous discute; nous avons la prétention d'être la raison même. Prenez-y garde, si nous ne sommes pas discutables, nous ne sommes pas vrais... »
Le puissant orateur dressa contre la monarchie un accablant réquisitoire. Il vengea, avec une éloquence suprême, la Révolution de toutes les attaques, de toutes les calomnies dont elle était l'objet, et il eut soin surtout
MM. Michel (de Bourges)
et
Berryer aux
prises.
602 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Jdillet 1851. de séparer la cause de cette Révolution de celle de l'Empire, avec laquelle on l'avait trop souvent confondue.
La royauté ne pouvait rester sous le coup de cet âpre réquisitoire. M. Berryer essaya d'y répondre. Il refit, sur l'excellence du principe monarchique, les discours qu'il avait déjà prononcés.
Non seulement il mit le droit d'un individu au-dessus du droit de toute une nation, mais il présenta la République comme impossible en France, comme contraire aux traditions de la société française, à ses besoins et à ses instincts. Oui, contraire aux traditions de cette société française, vieillie et vermoulue, dont il était l'avocat, de cette société, pour qui la nation véritable se composait de quelques milliers d'individus, mais non pas contraire aux instincts et aux besoins de la véritable société, de celle qui comprend le peuple tout entier et qui ne peut admettre qu'on la considère comme la propriété d'une famille ou d'un individu.
Le discours de La République trouva dans M. Victor Hugo un venvictor Hugo. ^gyj. (jjgjjg d'elle. Après avoir bien et dûment constaté la mort de la monarchie de principe en France, il demanda ce que c'était que cette prétendue monarchie de gloire, au nom de laquelle, depuis quelques mois, on s'efforçait d'agiter les passions dans le pays.
Victor Hugo, tout le monde le sait, avait été, dans sa jeunesse, un ardent royaliste. I\ avait chanté les gloires delà monarchie, comme celles de l'Empire, auxquelles il demeura fidèle toute sa vie. Rallié au gouvernement de Louis-Philippe, il en avait accepté un fauteuil de pair de France ; mais toute sa vie, il s'était montré fidèle au culte de la liberté, et il l'avait défendue avec assez d'énergie au temps de la monarchie pour avoir le droit de combattre pour elle sous la République (1).
(1) Voyez à cet égard notre Histoire du règne de Louis-Philippe.
Tout d'abord il avait fait cause commune avec les Juillet 185i. républicains d'une extrême modération ; mais, en voyant ceux-ci se rapprocher un peu trop des simples libéraux du temps de Louis-Philippe, il s'était tourné vers ceux qui lui paraissaient défendre avec plus de puissance et d'énergie la cause du progrès et la démocratie.
Toujours est-il qu'il avait contre lui tous les royalistes et les bonapartistes, qui lui reprochaient de les avoir abandonnés, et il n'était sorte d'invectives dont ils ne le poursuivissent. Aussi son discours, attendu avec curiosité, fut-il une véritable lutte, ardente, acharnée, et il lui fallut un grand courage et un rare sang-froid pour faire face à toutes les attaques dont il fut assailli. « Messieurs, commença-t-il par dire au milieu d'un silence profond, avant d'accepter ce débat, il m'est impossible de ne pas renouveler les réserves déjà faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du 31 mai étant debout, plus de quatre millions d'électeurs étant rayés, résultat que je ne veux pas qualifier à cette tribune, car tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour vous, mais qui finira, nous l'espérons, par inquiéter, par éclairer votre sagesse, — le suffrage universel, toujours vivant de droit, étant supprimé de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses propositions qui investissent en ce moment la tribune :
« Que nous voulez- vous? Quelle est la question? Que demandez- vous? La révision de la Constitution ! Par qui? Par le souverain! Où est-il? Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? »
Ce souverain, en effet, continuait-il, c'était le peuple décapité en partie par la loi du 31 mai. Et l'on voulait aujourd'hui détruire par le suffrage universel, renverser par une fraction privilégiée ce qui avait été édifié par la nation souveraine !
604 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Juillet 1851. Puis, après avoir rappelé à l'Assemblée frémissante toutes les lois de réaction qu'elle avait enfantées, loi du colportage, loi contre le droit de réunion, loi contre la liberté de la presse, il lui demandait pourquoi elle persistait dans ce débat orageux sur la révision? Il était certain que cette révision échouerait devant le chiffre immuable de la minorité, gardienne inflexible de la souveraineté du peuple. « Pourquoi cette persistance? s'écriait-il alors. Pour agiter la France, pour faire bouillonner les masses, pour réveiller les colères, pour paralyser les affaires, pour tuer le commerce et l'industrie ! Pour le plaisir '.Fort bien ! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du désordre : c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la majorité dans l'Assemblée, il lui plaît de troubler le pays il veut quereller, il veut discuter, il est le maître ! »
La majorité, furieuse de cette rude apostrophe, ne voulait pas laisser continuer l'orateur, et, au moment où il se disposait à entrer dans le vif de la question, des voix nombreuses, parties de la droite, réclamèrent à grands cris la clôture.
Mais lui, toujours maître de lui-même : « Messieurs, je commence par le déclarer, quelles que soient les protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent suffire pour effacer tout ce qui a été dit, écrit et fait depuis deux ans; je le déclare, à mes yeux, et je le dis sans crainte d'être démenti, aux yeux de la plupart des membres qui siègent de ce côté (l'orateur désigne la gauche), votre attaque contre la République française est une attaque contre la Révolution française! Contre la. Révolution française tout entière, entendez- vous bien; depuis la première heure qui a sonné en 1789 jusqu'à l'heure où nous sommes! » (A gauche: Oui! oui! c'est cela!)
Il établit alors admirablement la différence essen- Juillet issi. tielle existant entre la Révolution et la République, indivisibles à ses yeux, parce que, si celle-là était le mouvement humain se manifestant, celle-ci était la Révolution assise et fondée. Toute attaque contre la République était une attaque contre la Révolution, et il prévint fièrement ses adversaires que sïl y avait des masques dans l'Assemblée il n'y aurait pas de dupes.
«Messieurs, continua-t-il, enadmettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi un cours naturel et régulier dans le sens vrai et pacilique de la démocratie s'élargissant de jour en jour et du progrès, après trois années d'essai loyal de la Constitution, j'aurais compris qu'on dit : La Constitution est incomplète. Elle fait timidement ce qu'il fallait faire résolument. Elle est pleine de restrictions et de définitions obscures. Elle ne déclare aucune liberté entière; elle n'a fait faire, en matière pénale, de progrès qu'à la pénalité politique. Elle n'a aboli qu'une moitié de la peine de mort. Elle contient en germe les empiétements du pouvoir exécutif, la censure pour certains travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et gênant le citoyen. Elle ne dégage pas nettement la liberté individuelle. Elle ne dégage pas nettement la liberté de l'industrie.
« Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommée par le pouvoir exécutif, c'est-à-dire la justice sans racines dans le peuple ! »
Et comme de violentes rumeurs éclataient à droite, il s'étonna à bon droit de ces rumeurs. « Comment ! on discutait la République, et l'on ne pourrait pas discuter la magistrature! »
Le président Dupin voulut bien déclarer que l'on était dans la semaine de la tolérance. « — C'est la semaine des Saturnales! » s'écria M. de Panât.
« J'aurais donc compris, reprit, imperturbable, M. Vie-
606 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Juillet 1851. tor Hugo, qii'on dît : La Constitution a des fautes et des lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommée par le pouvoir exécutif, c'est-à-dire, je le répète, la justice sans racines dans le peuple. Or, il est de principe que toute justice émane du souverain. En monarchie la justice, émane du roi; en République, la justice doit émaner du peuple. J'ajoute qu'en République il est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le législateur inamovible. »
Un mouvement prolongé accueillit cette déclaration, dont s'irritèrent fort une foule de membres de la droite qui ne semblaient pas se rappeler que, sous l'ancien régime, la magistrature, si détestable qu'elle fût, avait, à l'égard du pouvoir exécutif, plus d'indépendance que de nos jours, et ne dépendait pas aussi étroitement du pouvoir exécutif.
L'orateur donna ensuite la mesure de son indépendance en attaquant une institution chère à la plupart de ceux au milieu desquels il était allé s'asseoir, celle d'une Assemblée unique, créée par la Constitution, et dont on éprouvait aujourd'hui le redoutable inconvénient. Si jamais, en effet, on a pu invoquer un exemple favorable contre les dangers d'une Assemblée unique, c'est bien celui de cette Assemblée législative de 1849, dont l'omnipotence réactionnaire a si facilement frayé la route au coup d'Etat.
L'orateur aurait donc compris que, sur ce point, l'on demandât la révision ; que l'on développât, plus logiquement que ne l'avait fait la Constitution, le droit à la vie matérielle, le droit à la vie intellectuelle et morale, la justice rendue par des juges élus et temporaires, la commune administrée par des magistrats élus et temporaires, le vote direct du peuple entier par oui et par non, dans de certaines grandes questions politiques et sociales. Oui, il aurait compris que dans de telles con-
ditioiis on \înt dire : — Il faut reviser la Constitu- Juillet 1851. tion. « Mais, ajoutait-il immédiatement, qu'en plein xix' siècle, mais qu'en face des nations civilisées, mais qu'en présence de cet immense regard du genre humain, qui est fixé de toutes parts sur la France, parce que la France porte le flambeau, on vienne dire : Ce flambeau que la France porte et qui éclaire le monde, nous allons l'éteindre! » Voilà ce qu'il ne comprenait pas.
Il énumérait alors tous les bienfaits apportés au monde par la Révolution, qui avait posé la première assise de cet immense édifice de l'avenir qui se nommerait un jour les Etats-Unis d'Europe ; il rappelait l'idéal poursuivi par elle, cette ère entrevue par Socrate, et pour laquelle il avait bu la ciguë ; l'œuvre faite par Jésus-Christ, et pour laquelle il avait été mis en croix.
Et comme on criait au scandale et au blasphème, comme M. de Heckereen réclamait le droit de siffler si on applaudissait de telles choses:
« Messieurs, reprit l'orateur d'une voix plus éclatante, qu'on dise ce que je viens de dire, ou du moins qu'on le voie, car il est impossible de ne pas le voir: la Révolution française, la République française, Bonaparte l'a dit, c'est le soleil ! Qu'on le voie donc et qu'on ajoute : Eh bien ! nous allons détruire tout cela, nous allons supprimer cette Révolution, nous allons jeter bas cette République, nous allons arracher des mains de ce peuple le livre du progrès, et y raturer ces trois dates: 1792, 1830, 1848; nous allons barrer le passage à cette grande insensée, qui fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle la Providence. Nous allons faire reculer la liberté, la philosophie, l'intelligence, les générations; nous allons faire reculer la France, le siècle, l'humanité en marche : nous allons faire reculer Dieu! Messieurs, qu'on dise cela, qu'on rêve cela, qu'on simagine cela, voilà ce que j'admire
608 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Juillet 1851. jusqu'à la stupeur, voilà ce que je ne comprends pas! »
Aux applaudissements réitérés de la gauche, la droite répondit par des rumeurs et des sarcasmes. Déjà l'orateur avait eu l'occasion d'opposer à l'attitude tourmentée et bruyante de la droite, le calme et la dignité du côté gauche; M. de Girardin, au pied de la tribune, rappela aux royalistes qu'on avait écouté patiemment leurs orateurs.
Ceux-ci avaient fait le procès de la République, M. Victor Hugo entreprit celui de la monarchie.
Deux monarchies étaient en présence: celle de principe, c'est-à-dire la légitimité, qu'on croyait alors fusionnée avec la monarchie des barricades, et celle de gloire, c'est-à-dire l'Empire, l'une et l'autre s'efTorçant d'escamoter à leur profit la souveraineté populaire.
L'orateur commença par la monarchie de principe. Mais, avant d'aller plus loin, il tint à mettre hors du débat les personnes, les princes, les exilés, pour lesquels il déclara n'avoir au fond du cœur que la sympathie et le respect qu'on devait à des Français proscrits. Cela dit, il entendait juger le dogme delà royauté, et le qualifier avec toute la sévérité de l'histoire, et il le fit en effet de façon à soulever des colères et des rages comme rarement on en avait vu dans une Assemblée délibérante.
Et d'abord la monarchie n'était, à ses yeux, ni un principe ni un dogme, c'était un fait, presque toujours violent et souvent monstrueux. Quand le fait avait disparu, il n'en restait rien, sinon une ruine, et c'était le cas de la monarchie; tandis que de la République étouffée, il restait le droit immortel. Que parlait-on de la stabilité politique naissant de l'hérédité royale? On avait opposé les bienfaits de la monarchie aux méfaits de la République. Les bienfaits, l'orateur tint à les mettre en pleine lumière.
Il montra la monarchie de principe, la monarchie
légitime, qui se croyait synonyme de stabilité, de pros- Juillet 1851. périté et de sécurité, la vieille monarchie historique de quatorze siècles, faisant quelquefois et volontiers banqueroute. N'était-ce pas sous Louis XIV que, suivant Boileau, on voyait les rentiers pâlir à l'aspect d'un arrêt qui retranchait un quartier. N'était-ce pas sous la régence que la monarchie empochait trois cent cinquante millions par l'altération des monnaies ? « C'était le temps, dit l'orateur, où l'on pendait une servante pour un délit de cinq sous ! »
Alors une voix de la droite : « Et les pensions des invectives et
, . , personnalités.
poètes! »
Cette apostrophe brutale et injustifiable fut le signal d'invectives et de personnalités dont l'orateur ne cessa d'être assailli. M. de Falloux se fit particulièrement remarquer parmi les plus acharnés interrupteurs et parmi ceux qui reprochèrent avec le plus de violence à l'orateur d'avoir reçu une pension de la monarchie.
Pendant quelques minutes, le président Dupin, dont l'impartialité d'ailleurs était fort douteuse, fut impuissant à obtenir un peu de silence. L'orateur finit cependant par pouvoir expliquer, au milieu du bruit et des interruptions qui se croisaient dans tous les sens, comment, à l'àgc de dix-neuf ans, ayant publié un volume de vers, il avait reçu du roi Louis XVIII, sans l'avoir demandée, une pension de deux mille francs. Sans l'avoir demandée ; M. de Falloux fut obligé de convenir du fait.
Plus tard, sous Charles X, la censure ayant interdit la représentation de Marion Delorme^ Victor Hugo était allé trouver le roi pour obtenir la levée de cette interdiction. Le vieux roi s'y était refusé. Mais, le lendemain, il faisait savoir au poète que, pour le dédommager, sa pension était élevée de deux mille à six mille francs.
M. Victor Hugo était pauvre alors. Il répondit qu'il ne voulait rien que sa liberté et son indépendance de poète.
Juillet 1851. « C'est là, ajouta-t-il, en s'adressant à M. de Falloux, la lettre que vous tenez entre les mains. Je dis, dans cette lettre, que je n'offenserai jamais le roi Charles X. J'ai tenu parole, vous le savez ! »
« C'est vrai ! dans de bien admirables vers ! » s'écria M. de La Rochejaquelein.
Chacun savait cela. Mais il était bon de le répéter pour ceux qui feignaient de l'ignorer. Les loyales explications du poète furent applaudies d'une partie de la droite elle-même, et la scène tourna à la confusion des interrupteurs, qui avaient espéré noyer dans le scandale l'ardent réquisitoire de l'orateur contre la monarchie.
M. Victor Hugo reprit lentement et longuement l'énumération des méfaits de la monarchie. Une allusion à la condamnation du maréchal Ney souleva un nouvel et violent orage. Ce fut, parmi les membres de la droite, à qui interromprait l'orateur avec le plus d'impétuosité. M. de Rességuier crut devoir lui rappeler qu'il avait été pair de France; un autre, que la Convention avait fait guillotiner vingt-cinq généraux.
«Hommes des anciens partis, répondit VictorHugo, je ne triomphe pas de ce qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et saine. Vous vous méprenez aux phénomènes contemporains. Vous criez à la décadence. Hy a une décadence, en effet, mais, je suis bien forcé de vous l'avouer, c'est la vôtre.
« Parce que la monarchie s'en va, vous dites : La France s'en va ! C'est une illusion d optic^ue. France et monarchie, c'est deux. La France demeure, la France grandit, sachez cela. Jamais la France n'a été plus grande que de nos jours ; les étrangers le savent, et, chose triste à dire et que vos rires confirment, vous l'ignorez !
« Le peuple français a l'âge de raison, et c'est précisément le moment que vous choisissez pour taxer ses actes
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de folie. Vous reniez ce siècle tout entier, son industrie Juillet isôj. vous semble matérialiste, sa philosophie vous semble immorale, sa littérature vous semble anarchique. (Rires ironiques à droite. — Oui! oui!) Vous voyez, vous continuez de confirmer mes paroles. Sa littérature vous semble anarchique, et sa science vous paraît impie. Sa démocratie, vous la nommez démagogie. (Oui! oui! à droite.)
« Dans vos jours d'orgueil, vous déclarez que notre temps est mauvais, et que, quant à vous, vous n'en êtes pas. Vous n'êtes pas de ce siècle, tout est là ! Vous en tirez vanité. Nous en prenons acte. Vous n'êtes pas de ce siècle, vous n'êtes plus de ce monde, vous êtes morts! C'est bien! je vous l'accorde! Mais, puisque vous êtes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les vivants ! »
Les acclamations et les rires parlesquels tous les républicains de l'Assemblée accueillirent ces paroles portèrent au comble les colères de la droite. L'évocation, plus ou moins heureuse, de l'échafaud qui avait précipité dans la tombe la vieille monarchie, et du fiacre qui avait emporté dans l'exil la royauté nouvelle, acheva d'exaspérer les royalistes.
M. de Tinguy traita l'orateur de vicomte, ce qui, parait-il, était une grosse injure. M. Victor Hugo reprit sa démonstration historique. Le président lui-même, M. Dupin, n'y tint plus. Il demanda à l'orateur s'il menaçait quelqu'un. « C'est un avertissement I » répondit Victor Hugo. « Un avertissement sanglant! » reprit le président. Et il reprocha amèrement à l'orateur de dépasser toutes les bornes et de prononcer une diatribe, non un discours. Quelques membres de la gauche s'étonnèrent de cette intervention du président qui, après avoir laissé mettre en question la Constitution et la République, coupait la parole à leurs défenseurs. «Comment, Messieurs, reprit l'orateur, après avoir fait
012 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, annke 1851.
Juillet i8âi. appel, dans les termes les plus respectueux, à vos souvenirs, après vous avoir parlé de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents, après avoir fait appel à votre mémoire, il ne me sera pas permis, dans cette enceinte, après ce qui a été entendu ces jours passés, il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le bien, mais non comme une menace ? il ne me sera pas permis de dire que les restaurations commencent d'une manière qui semble triomphante et finissent d'une manière fatale? il ne me sera pas permis de vous dire que les restaurations commencent par l'éblouissement d'elles-mêmes, et finissent par ce qu'on a appelé des catastrophes, et de vous dire que si vous frappez du pied ce pavé fatal qui est à deux pas de vous, à deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez sortir, à votre choix, l'échafaud qui précipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royauté nouvelle dans l'exil! ).
Qe nouvelles rumeurs éclatèrent à droite ; elles furent aussitôt couvertes parles bravos des républicains. Puis l'orateur, imperturbable au milieu des interruptions, continua à faire le procès de la monarchie. Un moment, cependant, il dut s'arrêter devant les violences de ses adversaires, qui, après avoirtrainé la République dans la boue, s'étonnaient que, par un juste retour des choses d'ici-bas, on jetât leur royauté aux gémonies. M. Berryer n'avaitil pas déclaré la veille, sans être interrompu, que la France ne s'accommoderait jamais de la République?
Mais on cherchait vainement à étouffer la voix de l'orateur. « La France, s'écria-t-il, s'est faite au régime parlementaire ; elle se fera de même au régime démocratique. C'est un pas en avant. Voilà tout.
« Après la royauté représentative, on s'habituera au surcroît de mouvement des mœurs démocratiques, de
même qu'après la royauté absolue on avait fini pars'ha- Juillet 185I. bituer au surcroît d'excitation des mœurs libérales, et la prospérité publique se dégagera à travers les agitations républicaines, comme elle se dégageait à travers les agitations constitutionnelles; elle se dégagera agrandie et alYermie. Les aspirations populaires se régleront comme les passions bourgeoises se sont réglées. Une grande nation comme la France finit toujours par retrouver son équilibre. Sa masse est l'élément de sa stabilité.
« Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle autour d'une idée, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal patient, ces légions de votes gagnant des batailles là où l'émeute en perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France à un jour donné, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la fermentation même du progrès, fermentation utile, nécessaire, saine, féconde, excellente! Vous prenez cela pour la fièvre? C'est la vie. »
De longs applaudissements retentirent à ces fières paroles. L'orateur protesta, du reste, de son intention de n'offenser personne ; il honorait tous les membres de l'Assemblée, et si, par mégarde, quelque parole lui échappait qui fût de nature à blesser quelqu'un de ses collègues, il la retirait d'avance. Gela dit, comme il ajoutait : « Il y a eu des royalistes autrefois... » une nouvelle tempête éclata plus furieuse. Une sorte de mêlée générale s'en suivit.
A l'orateur, se plaignant qu'il n'y eût plus de liberté de tribune, le président répondit qu'il lui était impossible de procurer le même silence à tous les orateurs quand ils étaient aussi dissemblables. Et la majorité d'accueillir par des ricanements approbatifs cette réponse inconvenante.
« Est-ce que l'injure est permise? » s'écria M. Emile
614 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
JciLLET 1851. de Girardin. Et M. Charras : « C'est une impertinence! » Jamais, selon M. Arnaud (de l'Ariège), on n'avait vu une pareille partialité.
Quand le calme fut un peu revenu, l'orateur traça, aux applaudissements de M. de La Rochejaquelein, un parallèle écrasant entre les fiers révoltés de l'ancienne Vendée et ceshommesqui venaient, en pleine Assemblée de la nation, balbutier Vive le ?'oi! après avoir crié vingtsept fois dans iin même jour Vive la République !
M. de Falloux se sentit comme atteint par ces paroles. D'un bond, il s'élança au pied de la tribune, et demanda à l'orateur la permission de l'interrompre, comme s'il se fût agi d'un fait personnel. Cette permission, M. Victor Hugo ne la lui donna point.
Après avoir fait table rase de la monarchie légitime, et proclamé qu'elle était morte en France, il prit corps à corps la monarchie de gloire, celle que l'on voulait rétablir à cette heure, et il se demanda tout d'abord de quoi se composait la gloire du parti qui avait la prétention de ressusciter l'Empire. Mais ici laissons la parole à l'orateur :
«Quels en sont les éléments? Qu'est-ce que j'ai devant moi ? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertés prises au piège l'une après l'autre et garrottées ; le suffrage universel trahi, livré, mutilé; les programmes socialistes aboutissant à une politique jésuite ; pour gouvernement, une immense intrigue, l'histoire dira peut-être un complot; je ne sais quel sousentendu inouï qui donne à la République l'Empire pour but, et qui fait de cinq cent mille fonctionnaires une sorte de franc-maçonnerie bonapartiste au milieu de la nation! toute réforme ajournée ou bafouée, les impôts improportionnels et onéreux au peuple maintenus ou rétablis ; l'état de siège pesant sur cinq départements ; Paris et Lyon mis en surveillance; l'amnistie refusée,
la transportation aggravée, la déportation votée, des Juillet isôi. gémissements à la kasbah de Bône, des tortures à Belle- Isle, des casemates où l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais où on laisse pourrir des hommes!,., la presse traquée, le jury trié, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misère en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquité! au dehors, le cadavre de la République romaine. . »
Cette censure amère du gouvernement de la présidence produisit une sensation profonde. « Napoléon tressaille de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient Vive V empereur ! Est-ce tout cela que] vous appelez votre gloire? » Et comme certains amis de l'Elysée prétendaient que personne ne songeait à l'Empire : Que signifient donc, alors, ces cris payés de Vive T empereur ! et qui les paie? Que signifient donc les avertissements du général Changarnier et de M. Thiers, et ce pétitionnement ridicule pour la prolongation des pouvoirs? « Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve un beau matin avoir un empereur sans savoir pourquoi. Un empereur qui n'a gagné que la bataille de Satory ! »
(( Quoi ! poursuivait l'orateur, parce que, il y a dix siècles de cela, Charlemagne, après quarante années de gloire, a laissé tomber sur la face du globe un sceptre et une épée tellement démesurés que personne ensuite n'a pu et n'a osé y toucher!... Quoi! parce que, mille ans après, car il ne faut pas moins d'une gestation de mille années à l'humanité pour reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans après, un autre génie est venu, qui a ramassé ce glaive et ce sceptre, et qui s'est dressé debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont l'éblouissement dure encore, qui a enchaîné la Révolution en France et qui l'a déchaînée en Europe, qui a donné à son nom, pour synonymes
616 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1851.
Juillet 1851. éclatants : Rivoli, lona, Essling-, Friedland, Montmirail! Quoi! parce que, après dix ans d'une gloire presque fabuleuse à force de grandeur, il a, à son tour, laissé tomber d'épuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser après lui, comme il les a ramassés, lui, Napoléon, après Charlemagne, et prendre dans vos petites mains ce sceptre des Titans, cette épée des géants ! Pourquoi faire ? Quoi ! après Auguste, Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ! »
Aux bruyants applaudissements de la gauche répondirent les clameurs furieuses de la droite. Le tumulte était effroyable. La séance fut interrompue pendant plusieurs minutes. Tandis qu'à gauche on rappelait qu'il avait été permis, la veille, à M.Berryer, de traîner la République sur la claie, MM.de la Moskowa, Ernest de Girardin et Baroche reprochaient à l'orateur d'insulter l'élu du peuple, et le ministre des affaires étrangères lui faisait un crime d'incriminer des projets que, selon lui, l'on n'avait pas.
Le président se plaignit que l'orateur discutât en termes insultants une candidature personnelle qui n'était pas en jeu. M. Charras crut devoir lui rappeler qu'à Dijon il avait été témoin du contraire. — <( Je vous rappelle à l'ordre, lui dit M. Dupin, parce que je suis président. A Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu. » Donc, à Dijon, cette candidature inconstitutionnelle avait été posée pour ainsi dire officiellement. Et les clameurs de tous les amis de l'Elysée, de MM. Briffant, de Caulaincourt et Clary, ne pouvaient faire qu'il en fût autrement.
« Ceux qui offensaient le président de la République, disait avec raison M. Victor Hugo, c'étaient ceux de ses amis qui laissaient entendre que, le deuxième dimanche
ANNÉE 18jl. CHAPITRE DIXIÈME. 617
de mai, il ne quitterait pas le pouvoir purement et sim- Juillet 185i. plement, comme il le devait, à moins d'être un séditieux, et un parjure. » M. Vieillard déclara que c'étaient là des calomnies, que M. Victor Hugo le savait bien. Un avenir prochain devait montrer si c'étaient là des calomnies.
L'orateur, profitant d'un moment de calme : « Non l après Napoléon le Grand, je ne veux pas de Napoléon le Petit!... Trêve aux parodies! Pour qu'on puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un aigle aux Tuileries! Où est l'aigle?»
Violemment interrompu par les protestations indignées de MM. Léon Faucher et Abbàtucci, il reprit : « Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets impérialistes ou césaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idée me frappe, et il m'est impossible de ne pas la communiquer à l'Asemblée.
«Que dirait ce soldat, ce grand soldat de la France, qui est couché là, aux Invalides, et à l'ombre duquel on s'abrite, et dont on invoque si souvent et si étrangement le nom; que dirait ce Napoléon, qui, parmi tant de combats prodigieux, est allé, à huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite à ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit, qui nentrevoyait qu'avec horreur la possibilité d'une Europe cosaque, et qui, certes, et quels que fussent ses instincts d'autorité, lui préférait l'Europe républicaine, que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il pouvait voir que son Empire, son glorieux et belliqueux Empire, a aujourd'hui pour panégyristes, pour apologistes, pour théoriciens et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre époque rayonnante et libre, se tournent vers le Nord avec un désespoir qui serait risible, s'il n'était monstrueux! des hommes qui, chaque fois qu'ils nous entendent prononcer les mots démocratie, liberté,
618 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, annke 1831.
jtiLLET 1851. humanité, progrès, se couchent à plat ventre avec terreur et se collent l'oreille contre terre pour écouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe! »
Toute la droite se leva à ces mots, qu'avaient accueillis les longues acclamations de la gauche. Plusieurs ministres, gesticulant avec une extrême violence, joignirent leurs protestations furibondes à celles des royalistes. Le général Gourgaud et M. Bineau se faisaient remarquer par leur extrême animation. Les uns réclamaient le rappel à l'ordre, les autres, la censure.
M. Victor Hugo, ayant été rappelé à l'ordre, eut toutes les peines du monde, au milieu des cris et des apostrophes qui se croisaient dans tous les sens, à expliquer qu'il n'avait nullement entendu parler des membres de l'Assemblée, mais de certains auteurs de pamphlets césariens. « Comme M. Romieu ! » dit une voix de la gauche. Et l'on n'a pas oublié, en effet, que l'auteur du Spectre rouge ^ dans son triste pamphlet, n'avait pas craint d'en appeler, au besoin, à l'aide de la Russie pour débarraser la France de la République.
M. Victor Hugo put enfin, après la plus confuse des discussions, déclarer hautement qu il n'avait pas un instant songé à un seul membre de l'Assemblée, et qu'il laissait son rappel à l'ordre sur la conscience du président ; puis il demanda la communication de la phrase de son discours qui avait provoqué l'émotion de l'Assemblée.
« Voix A DROITE : M. Victor Hugo n*a pas le droit de faire changer la phrase au Moniteur.
« M. LE Président : L'Assemblée s'est soulevée contre les paroles qui ont dû être recueillies par le sténographe du Moniteur. Le rappel à l'ordre s'applique à ces paroles, telles que vous les avez prononcées, et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si vous les changez, l'Assemblée sera juge.
« M. Victor Hugo : Comme le sténographe du Moni- juillet isôi. teur les a recueillies de ma bouche... (Interruptions diverses.)
« Plusieurs membres : V ous les avez changées ! — Vous avez parlé au sténographe! (Bruit confus.)
« M. DE Panât et autres membres : Vous n'avez rien à craindre ... les paroles paraîtront au Moniteur comme elles sont sorties de la bouche de l'orateur.
« M. Victor Hugo : Messieurs, demain, quand vous lirez le Moniteur. . . (Rumeurs à droite) quand vous y lirez cette phrase que vous avez interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans laquelle je dis que Napoléon s'étonnerait, s'indignerait de voir que son Empire, son glorieux Empire, a aujourd'hui pour théoriciens et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous prononçons les mots : Démocratie, liberté, humanité., progrès, se couchent à plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre terre pour écouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe...
« Voix a droite: A qui appliquez- vous cela?
« M. Victor Hugo : J'ai été rappelé à l'ordre pour cela !
»( M. DE Tréveneuc : A quel parti vous adressez-vous ?
« Voix a gauche: A Romieu! au Spectre rouge \
« M. LE Président, à M. Victor Hugo : Vous ne pouvez pas isoler une phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu à la suite d'une comparaison insultante entre l'empereur défunt et le président de la République. »
n fut enfin permis à l'orateur de reprendre sa vive philippique contre l'Empire et les Césariens qui avaient la prétention de le réédifier. Après avoir rappelé à l'Empire et à la légitimité, que l'Empire avait tué le duc d'Enghien et que la légitimité avait fusillé Murât, M. Victor Hugo poursuivait en ces termes :
020 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE année 1851.
Juillet 1851. «Et puis qu'espérez-voiis ? détruire la République? Vous entreprenez là une besogne rude. Y avez-vous bien songé? Quand un ouvrier a travaillé dix-huit heures, quand un peuple a travaillé dix-huit siècles, et qu'ils ont enfin l'un et l'autre reçu leur payement, allez donc essayer d'arracher à cet ouvrier son salaire et à ce peuple sa République!
« Savez- vous ce qui fait la République forte? savezvous ce qui la fait invincible? savez- vous ce qui la fait indestructible ? Je vous l'ai dit en commençant, et en terminant je vous le répète, c'est qu'elle est la somme du labeur des générations, c'est qu'elle est le produit accumulé des efforts antérieurs, c'est qu'elle est un résultat historique autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie du climat actuel de la civilisation ; c'est qu'elle est la forme absolue, suprême, nécessaire, du temps où nous vivons: c'est qu'elle est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont respiré cet air-là, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en respirer d'autre ! Oui, savez-vous ce qui fait que la République est impérissable? c'est qu'elle s'identifie d'un côté avec le siècle, et de l'autre avec le peuple! Elle est l'idée de l'un et la couronne de l'autre!
(( Messieurs les révisionnistes, je vous ai demandé ce que vous voulez. Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la voici en deux mots: Il faut supprimer dans l'ordre social un certain degré de misère, et dans l'ordre politique une certaine nature d'ambition. Plus de paupérisme ni de monarchisme. La France ne sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui donneront du travail et du pain aux uns, et qui ôteront l'espérance aux autres, nous aurons vu disparaître du milieu de nous tous ceux qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux prétendants. >«
Une explosion d'applaudissements de la gauche, mêlés
aux murmures de la droite, accueillit ces paroles. Cepen- Juillet 1851. dant ce puissant discours, médité de longue date et savamment travaillé, durait depuis plusieurs heures, allongé encore par les interruptions violentes dont il avait été entrecoupé ; il fallait conclure; l'orateur le fit en termes d'une élévation singulière.
Après s'être demandé si l'heure était bien choisie pour les partis de tirailler la Constitution dans l'espérance de déchirer la République, pour le législatif et l'exécutif de se quereller, pour les pouvoirs de se prendre au collet, au moment où les plus redoutables problèmes se dressaient à l'horizon, où la civilisation, à la veille de subir une solennelle épreuve, avait plus que jamais besoin de pouvoirs actifs, intelligents, réformateurs, pleins d'amour et sympathiques aux souffrances du peuple, il s'écria en terminant :
« Ne nous le dissimulons pas, cette discussion, si orageuse qu'elle soit, si profondément qu'elle remue les masses, n'est qu'un prélude.
« Je le répète, l'année 1852 approche. L'instant arrive où vont reparaître, réveillées et encouragées par la loi fatale du 31 mai, armées par elle pour leur dernier combat contre le sulVrage universel garrotté, toutes ces prétentions dont je vous ai parlé, toutes ces légitimités antiques qui ne sont que d'antiques usurpations ! L'instant arrive où une mêlée terrible se fera de toutes les formes déchues, impérialisme, légitimisme, droit de la force, droit divin, livrant ensemble l'assaut au grand droit démocratique, au droit humain! Ce jour-là, tout sera, en apparence, remis en question. Gnice aux revendications opiniâtres du passé, l'ombre couvrira de nouveau ce grand et illustre champ de bataille des idées et du progrès qu'on appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette éclipse, je ne sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est certain, ce que je
JurtLET 1851.
Une théorie de iM. Dufaure.
622 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, ansée 1851.
prédis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne périra pas! c'est que, quand le jour reparaîtra, on ne trouvera debout que deux combattants : le peuple et Dieu ! »
Une immense acclamation salua cette imposante péroraison. Il est difficile de rendre l'impression étrange que causa ce discours qui fut tout un drame et que je n'ai pu qu'imparfaitement analyser.
Quand l'orateur descendit de la tribune, la gauche se leva en masse et se précipita vers lui pour le féliciter et lui presser les mains. Pendant plus de dix minutes la séance resta suspendue, malgré la voix de M. Dupin et les cris glapissants des huissiers, qui invitaient les représentants à reprendre leurs places.
Il y aurait bien quelque chose à reprendre dans la glorification de l'homme de Brumaire. Mais la légende napoléonienne était encore dans toute sa floraison. On n'avait pas encore étudié froidement, profondément, le scalpel à la main, le génie fatal dont l'avènement a retardé de plus de soixante ans raffermissement des principes de la Révolution ; on ne savait pas ce qu'il y avait de faux sous sa gloire et de mesquin sous sa grandeur, et il n'était peut-être pas mauvais d'opposer Austerlitz et Wagram aux ridicules échauffourées de Strasbourg et de Boulogne, et la bataille de Marengo à la revue de Satory.
Tout n'était pas fini encore. MM. Dufaure et Odilon Barrot, à un autre point de vue, vinrent aussi défendre la Constitution, dont ils étaient les principaux auteurs.
Peu importait à M. Dufaure la forme du gouvernement. Comme M. Berryer était l'avocat de la légitimité, il était, lui, l'avocat des intérêts et des égoïsmes.Lemotde République, disait-il, rapproché des souvenirs de 4793, avait d'abord effrayé; mais on s'y était fait depuis que, sous le môme nom, on avait vu un gouvernement tout différent. Ce qui revenait à dire que, sous le nom de
République, on avait vu se continuer les errements de Juillet isôi. la monarchie. A ce compte, M. Dufaure consentait à être républicain. Il n'y avait, suivant lui, dans la généralité du pays, ni foi monarchique, ni foi républicaine; il y avait une population décidée à accepter un gouvernement, quel quïl fût, pourvu quïl lui garantît le repos. Sophisme de légiste, théorie malsaine, où tous les sentiments généreux sont comptés pour rien, et qui réduisent à néant les grandes idées d'indépendance, d'humanité, de droit, de justice et de liberté.
Plus large que M. Dufaure, M. Odilon Barrot ne niait pas les imperfections de la Constitution ; il voulait une République améliorée ; mais présentement, et eu égard aux circonstances, il ne croyait pas qu'il fût prudent de toucher à l'acte constitutionnel.
Les républicains, eux aussi, étaient opposés à la révision; eux aussi ils défendaient la Constitution, si imparfaite qu'elle fût, et si contraire aux véritables principes démocratiques, mais, espérant l'améliorer pacifiquement dans l'avenir, ils la défendaient parce qu'elle était attaquée par tous les partis monarchistes et que seule, à cette heure, suivant l'expression de M. de Tocqueville, elle représentait le droit et la légalité.
Ces discours, ces luttes oratoires durèrent six jours; mais ils n'eurent pas une influence déterminante sur la décision de l'Assemblée ; on savait d'avance à quoi s'en tenir.
Aux termes de l'article III de la Constitution il fallait, l^ révision pour que la révision fût adoptée, la majorité des trois est repoussée, quarts des votants, soitol3 voix; 724 représentants ayant pris part au vote. Les deux cents républicains de la gauche étaient décidés à voter contre la révision, et ils formaient à eux seuls une minorité suffisante pour empêcher l'adoption de la proposition. Quatre cent quarante-six voix se prononcèrent pour la révision, et