PRÉFACE
Heslail la question politique, qui seule pouvait désormais, selon qu'elle serait plus ou moins habilement traitée, permettre la solution pacifique des redoutables problèmes sociaux soulevés par l'explosion de Février.
Les hommes à qui incombèrent la tâche de doter la France d'une constitution nouvelle étaient certainement animés des meilleures intentions, mais ils se trompèrent du tout au tout dans leur œuvre, enfantée au milieu des douleurs de la guerre civile.
Ils ne se dirent pas qu'en matière de république il ne suffît pas d'avoir le nom, et que l'étiquette n'est rien si l'on n'a la chose.
Ali lieu d'en revenir aux véritables principes de 1789 et de les appliquer dans toute leur sincérité, en brisant les institutions monarchiques et en en jetant les débris à tous les vents, ils imaginèrent de coucher la République dans le lit de Procuste de la royauté.
Toutes les lois organiques nées du coup d'État de Brumaire, tous les grands corps de l'Etat érigés pour la splendeur du gouvernement et pour caser les amis, au grand détriment des contribuables, toutes ces institutions, si favorables au pouvoir personnel que la monarchie de 1814, reconnaissant en elles les traditions de l'ancien régime, on se garda bien d'y toucher, toutes ces institutions, dis-je, furent précieusement conservées.
Aussi lorsqu'un prétendant, imprudemment appelé à la première magistrature do la République, jugea l'heure propice pour s'emparer du pouvoir absolu, il n'eut qu'à changer l'étiquette; le lit de l'Empire était fait.
C'est ce qui ressort, d'une façon éclatante, de l'histoire
IV PHÉFACK.
(le cette période de près de quatre années écoulées du 24 février 1848 au 2 décembre 1851, que j'offre à mou pays comme un enseignement, et dont les législateurs de la troisième République feraient bien de s'inspirer, car les institutions de Brumaire sont toujours debout. Puisse ce livre résonner comme le cri d'alarme des anciens : Cnveant consules ne qiiid detrimenti rempublicam copiât.
Salies de BLarn, 30 mai 1801
Prolégomènes. — La chute des Bourbons. — Le roi Louis-Philippe. — Origine vicieuse de son gouvernement. — Coup d'oeil sur le régime de Juillet. — Les scandales du règne. — Misère des classes pauvres. — Fautes de Louis-Philippe. — Le système de corruption. — Les mariages espagnols. — Question de la réforme électorale. — Question de la réforme parlementaire. — L'affaire Teste-Cubières. — L'opposition réformiste. — Le parti républicain. — L'école socialiste. — Les échauffourées de Strasbourg et de Boulogne. — La légende bonapartiste redorée. — Le prince Louis-Napoléon. — La campagne réformiste. — Les banquets réformistes. — Entêtement du roi. — Situation financière. — Les attaques de M. Thiers. — L'Italie et la Suisse. — Le banquet du xn» arrondisement. — L'adresse de 1848. — Journées des 22 et 2.3 février. — Renvoi tardif des ministres. — Fusillade du boulevard des Capucines. — Journée du 24 février. — L'abdication. — Le départ du roi.
J'entreprends d'écrire l'histoire d'une époque où l'on Prolévit une nation généreuse abandonner, de gaieté de cœur, gomèues. la direction de ses destinées aux caprices d'un individu, et courir, par une voie fatale, à travers la servitude et au milieu d'une tranquillité factice, à des désastres sans exemple dans les annales du monde.
Proie- Terrible leçon, bien faite pour inspirer aux peuples
gomeues. l'horreur de la tyrannie, et pour leur apprendre ce qu'il
en coûte de se désintéresser, en quelque sorte, de ses
propres affaires et d'abandonner la pratique austère de
la liberté.
Ce n'était cependant pas l'expérience qui manquait à notre pays. Il avait vu déjà, grâce au premier Empire, l'invasion, la hideuse invasion se répandre dans son sein ; il avait vu ses champs ravagés et entendu retentir sur le pavé de ses villes le pas des chevaux des uhlans. Mais diverses circonstances, que j'indiquerai rapidement, avaient contribué à effacer ce triste souvenir et à rendre stérile cette dure leçon de l'histoire.
Avec l'Empire restauré, on s'était imaginé être redevenu la première puissance de la terre. On avait oublié Leipzig et Waterloo pour ne se rappeler que Marengo et Austerlitz. On ne se souvenait plus que, pour avoir été infidèle à la République et s'être jetée étourdiment dans les bras d'un aventurier de génie, la France s'était exposée à toutes les humiliations de la défaite.
Puis, la légende de Sainte-Hélène avait fleuri sur nos malheurs. L'empereur, enchaîné sur son rocher, avait paru plus grand que sur son trône aux Tuileries. Sa cause s'était identifiée avec celle de la patrie, comme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre la vertu et le crime, entre la vérité et l'erreur, entre l'idée de patrie et celle de despotisme.
Toujours est-il que, pour beaucoup de gens, la restauration impériale fut une revanche éclatante des traités de 1815. On s'endormit sur un lit de lauriers que l'on crut toujours verts. Et après s'être engourdi dans le lâche repos de la servitude, après avoir rompu avec les habitudes sévères de la liberté, après s'être détrempé dans la corruption des mœurs du bas-empire» on fut tout étonné un jour de voir cette puissance qu'on
croyait formidable se briser comme verre au premier Proléchoc contre un peuple que, dans un pur intérêt dynas- gomencs, tique, on était allé follement provoquer.
Mais, dira-t-on, c'était également un peuple esclave. Sans doute. Seulement c'était un peuple tout entier, admirablement discipliné, merveilleusement conduit, luttant contre une armée mal organisée, mal outillée, mal commandée, et qui était loin de posséder toutes les conditions de solidité suffisante; c'était une nation en armes aux prises avec une nation désarmée, avec une nation qui, ayant été assez imprudente pour abandonner à un homme de capacité médiocre le soin de gouverner, de légiférer et de penser pour elle, se reposait également sur lui du soin de la défendre.
Dans cette situation la partie ne pouvait être longtemps douteuse. L'Allemagne vit bien, dès le début, qu'elle n'avait plus affaire à la France de 1792. C'était un despotisme puissant, énergique, intelligent, traînant à sa remorque un troupeau résolu, contre un despotisme en décrépitude, osant à peine s'appuyer sur un peuple énervé. La France libre eût défié encore une fois l'Europe tout entière.
On s'imagine communément qu'il y a dans l'enchaînement des faits qui constituent l'histoire de l'humanité des lois immuables et nécessaires pour ainsi dire, mues par des causes logiques.
C'est une erreur. Les peuples sont, malheureusement, presque toujours menés par le hasard, et ballottés au gré de leurs passions. Rarement l'esprit de justice et de vérité les dirige, et c'est pour cela que presque partout nous les voyons encore soumis au caprice des princes et à l'arbitraire des monarchies. Mais ce qui est logique, c'est que, lorsque, par aventure, ils se sont, volontairement ou non, remis sous le joug d'une dynastie tombée une première fois sous la pression
Prolégomènes.
La chute des Bourbons.
populaire ou sous le sabre de l'étranger, cette dynastie succombe de nouveau en vertu des mêmes causes qui précédemment avaient amené sa chute.
Ainsi la royauté dite légitime, brisée en 1792 par la Révolution, vit, en 1830, son trône voler en éclats sous les coups du peuple, et la monarchie impériale, balayée en 1814 et en 1815 par les soldats de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la Russie, dut encore plier bagage en 1870, grâce au canon de l'étranger, qui seul permit à la France de lui signifier son congé définitif.
Il faut remonter jusqu'à la chute de la Restauration pour expliquer et faire bien comprendre comment cette dynastie des Bonaparte, qui avait été si fatale à notre pays, après en avoir fait la première puissance militaire du monde, put se relever de l'abîme où on la croyait à jamais ensevelie et reprendre possession du pouvoir.
La branche aînée des Bourbons était tombée, non pour avoir violé la Charte, — ce qui était fort contestable, — mais parce qu'elle n'avait plus de racines dans le pays ; parce qu'elle ne représentait que des intérêts égoïstes et odieux ; parce que la Convention nationale, agissant dans les limites de son mandat, et représentant la souveraineté nationale, souveraineté indéniable, indiscutable, en avait proclamé la déchéance à tout jamais ; parce qu'après avoir, pendant plus de vingt ans, attisé contre la France le feu de la guerre civile et de la guerre extérieure, la monarchie des Bourbons avait le tort irréparable d'avoir été ramenée par l'étranger, parce qu'enfin, contraire au droit et à la raison, antipathique au progrès, réfractaire à toute réforme réclamée par le bon sens, par la science et par la philosophie, elle ne reposait sur aucun principe vrai. Elle avait disparu, sans laisser d'autre trace que celle du mal qu'elle avait fait. Quant à ce qu'elle avait tenté pour panser les plaies de l'Empire, tout autre gouver-
nement, si mauvais qu'il fût, l'aurait accompli comme La chute des elle, et mieux qu'elle. Bourbons.
Aussitôt qu'on eut été débarrassé de cette monarchie qui pesait comme un cauchemar sur la France de la Révolution, il n'y avait que deux partis à prendre : ou en revenir purement et simplement aux principes proclamés le 21 septembre 1792, en considérant comme non avenu, en droit, tout ce qui s'était passé depuis le 18 Brumaire, ou convoquer immédiatement le peuple dans ses comices, alin qu'il eût à se prononcer lui-môme sur le choix d'un gouvernement.
Or, c'était là ce que ne voulaient point les classes qui, depuis les jours néfastes de Thermidor et de Prairal, s'étaient arrogé le droit de disposer du pays comme de leur propre chose.
Sur les ruines des privilèges de la noblesse et du clergé, ces classes, effroyablement égoïstes, avaient édifié une féodalité industrielle et financière, qui ne pouvait durer qu'autant qu'elles conserveraient exclusivement l'exercice du pouvoir. Armée, magistrature, administration, leur appartenaient; il s'agissait d'en défendre l'entrée au vulgaire, en se contentant d'y laisser pénétrer quelques-uns de ceux qui, après avoir hautement affiché, pendant toute la durée de la Restauration, des sentiments démocratiques, n'hésitèrent pas à sacrifier à une bonne place les opinions généreuses de leur jeunesse.
Ce sont ces classes qui, recrutées des épaves de la noblesse et du clergé, formaient sous le régime de Juillet le parti des classes dirigeantes, et gardaient avec un soin jaloux toutes les positions officielles du pouvoir. La patrie était leur bien; hors d'elles il n'y avait point de salut.
Elles avaient précisément sous la main, en 1830, un Le roi Louishomme dont l'ambition et les idées étroites convenaient Pi>ilippemerveilleusement à leurs desseins. C'était le duc d'Orléans.