‹ Histoire de la seconde République, faisant suite à l'histoire du règne de Louis-Philippe, Février 1848 - Décembre 1851; ornée de gravures sur acierChapitre 3 sur 19 · D HISTOIRE DE LA SECONDE REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

D HISTOIRE DE LA SECONDE REPUBLIQUE

Le roi Louis- H noiis faut, pour l'intelligence du récit qui va suivre,

iJippe- rappeler rapidement quelques-uns des faits principaux

du règne de celui qui, sous le nom de roi des Français,

eut entre les mains, pendant près de dix-huit ans, les

destinées de notre pays (1).

Ce prince avait assez de racines dans la Révolution pour qu'on put déclarer, sans trop d'invraisemblance, qu'il en professait les principes. Il était attaché à elle par une large tache de sang. Son père, Philippe-Egalité, patronné par Danton, son commensal et son ami, avait siégé sur les bancs de la Montagne et voté, non sans phrase, la mort du roi. Lui-même avait appartenu au club des Jacobins; il y avait été questeur. Il avait combattu à Valmy et à Jemmapes en vrai soldat de la Révolution. Il est vrai qu'il avait bien quelque part dans la trahison de Dumouriez, et qu'il s'était proposé, depuis, pour servir contre les armées françaises. Mais on garda là-dessus un silence prudent.

Seulement, comme son titre de Bourbon pouvait sonner mal aux oreilles d'une population toute frémissante encore des combats au milieu desquels Charles X avait perdu sa couronne, les promoteurs de sa candidature au trône eurent l'impudence de faire afficher sur les murs que c'était un Valois et non un Bourbon. On appelle cela de la politique. 0 vérité!

Quoi qu'il en soit, Louis-Philippe, sans se faire beaucoup prier, accepta la couronne des mains de quelques députés sans mandat. De sa part, comme de la part de ceux qui le hissèrent sur le pavois, ce fut une imprudence, un crime de lèse-nation, pour lequel l'histoire n'aura jamais assez de sévérités. Il n'osa pas affronter les suffrages du pays.

(1) Pour plus de détails, voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe.

Ce crime chez lui se doublait d'une félonie. En effet Origiue ce prince avait été comblé des faveurs de ses aînés. Le „oùverneraciit roi Louis XVIII avait annulé, sans aucun droit, le de

Louis-

décret de l'Assemblée constituante qui avait ordonné le ,„•,

1 rnilippe.

retour à l'Etat des biens apanages tombés par forfaiture ou autrement dans la maison d'Orléans, et Louis- Philippe avait été remis en possession d'une foule de domaines qui étaient bel et bien la propriété du pays. Il avait reçu la part du lion dans le partage du milliard accordé aux émigrés ; enfin il avait été décoré du titre d'Altesse royale, objet de ses ardentes convoitises. Il se rendait donc coupable déjà d'une assez noire ingratitude en ne repoussant pas avec indignation les démarches tentées auprès de lui par les meneurs de l'hôtel Laffitte, qui, au lieu de songer à sauvegarder les droits sacrés que le peuple venait de reconquérir dans une lutte glorieuse, s'ingéniaient à les confisquer de nouveau au profit d'une monarchie.

Louis-Philippe semble avoir eu conscience, un moment, de l'infamie qu'il y avait à accueillir ces démarches. Ainsi, le 3^ juillet 1830, il écrivait au roi Charles X pour l'assurer qu'il n'accepterait que temporairement, et dans l'intérêt de la maison royale de France, toute espèce de pouvoir. Il en prenait l'engagement formel, et signait sa lettre : Votre fidèle sujet. Sept jours après, tandis que son cousin s'acheminait vers la terre d'exil où, plus tard, il devait lui-même aller mourir, il se laissait proclamer roi des Français.

C'est à peine si le souvenir de l'empereur avait fait ombrage à sa fortune. Quelques cris de « vive Napoléon II » avaient bien retenti au milieu des barricades de Juillet; mais ils étaient restés sans écho.

La République seule, durant quelques heures, avait paru l'emporter, et vraisemblablement elle eût dès lors fixé les destinées de la France, si des hommes fort habiles

sur le régime de Juillet.

Coup d'œil n'étaient point parvenus à persuader, pour le moment, aux classes moyennes, que Louis-Philippe était la meilleure des républiques. Erreur fatale dont plus d'un devait demander un jour pardon à Dieu et aux hommes. De là une alliance entre les républicains et les bonapartistes, que l'on a vus faire cause commune dans tous les troubles qui signalèrent les premières années du règne de Louis-Philippe (1).

La royauté nouvelle allait donc avoir à lutter contre des adversaires de plus d'un genre : les légitimistes, dont la haine était implacable ; les bonapartistes, avec lesquels le roi Louis-Philippe fut pourtant en coquetterie pendant tout le temps de son règne, et les républicains, qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir fait avorter les promesses de Juillet.

A quoi se réduisirent, en efï'et, les progrès réalisés par la révolution de 4830 ? A quelques réformes stériles. Le cens électoral fut abaissé de mille à cinq cents francs pour l'éligibilité, de trois cents à deux cents francs pour l'électorat; et puis après? Les lois draconiennes de la Restauration sur la presse continuèrent à être en vigueur, accrues des lois de Septembre; les institutions émanées de la Constitution de l'an VIII, institutions bâtardes, foncièrement contraires à l'esprit démocratique, furent précieusement conservées; enfin la plus grande partie de la bourgeoisie et le peuple, qui avaient fait la révolution, se trouvèrent, comme devant, voués à l'ostracisme, bannis de toutes les hautes fonctions publiques, réduits à l'état d'ilotes.

Ni Jean-Jacques Rousseau, ni Diderot, ni d'Alembert n'eussent été électeurs sous cette bonne monarchie de 1830! C'était bien la peine vraiment d'avoir remué tant de milliers de pavés, d'avoir accompli pendant trois

(1) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe.

jours tant d'actes d'héroïsme, et d'avoir, pour la se- Coup d'œil conde fois, jeté bas la plus vieille dynastie du monde! ^"^ ^^ ^^.^'"'® Voilà ce que se disaient à l'oreille les combattants des trois journées, auxquels, au milieu de l'effroyable curée de places qui avait lieu, on jetait à peine un bout de ruban bleu.

Le roi Louis-Philippe ne comprit pas évidemment la situation. Il se mit trop au diapason des gens égoïstes qui l'avaient poussé au trône.

Au lieu de prendre la direction du mouvement, de rendre de la corde au peuple, comme aurait dit Mirabeau, de donner à la révolution dont il bénéficiait tous les développements qu'elle comportait, d'aider enfin à la réalisation des réformes politiques et sociales réclamées par la philosophie et la science moderne, il prit à tâche de se mettre en travers du progrès. Il fut, au milieu de sa cour, l'àme de la résistance, et c'est cela surtout qui fera tomber de sa tête cette couronne qu'il avait ramassée dans le désastre de sa famille.

Et pourtant, comme je l'ai dit ailleurs, ce n'était pas un homme sans valeur. Il avait des qualités essentielles. Le courage d'abord, dont il donna des preuves en plus d'une circonstance. Puis la douceur. C'était un prince débonnaire par excellence. Le sang versé lui répugnait. Et dans la répression des troubles politiques dont son règne fut le témoin, il se montra humain, plus humain ((ue son entourage (1).

Il était instruit autant qu'homme du monde; connaissait à fond l'histoire de son pays et celle des autres peuples, causait bien, avec éloquence même, et rarement il laissait partir son interlocuteur sans l'avoir charmé et séduit. C'était un disciple de Voltaire, quelque peu railleur sous son air bonhomme, peu tendre

(1) Voyez uotre Histoire du règne de Louis-Philippe.

Coup dœii aux bigots, mais qui s'était fait une religion de la tolé- ^"d 'j 7m" ° râ,nce et du bon sens. Aussi les catholiques de parti pris, ceux qui mêlent volontiers les choses du ciel à celles de la terre, le détestèrent-ils toujours profondément.

Il eut, de plus, toutes les vertus domestiques. Ses mœurs privées étaient austères. Son intérieur fut pur de tous les scandales dont la vie des princes est trop souvent remplie. Ce fut le modèle des pères. Son affection pour ses enfants l'entraîna même au delà des bornes voulues par sa situation de chef d'Etat. Ce fut ainsi qu'à la veille de monter sur le trône, il fit passer sur leurs têtes, au mépris des usages constants de la monarchie, des biens qui eussent dû faire retour au domaine de l'État. Ce fut ainsi que, quelques semaines plus tard, il accepta pour un de ses fils, le duc d'Aumale, l'héritage superbe des princes de Condé, héritage entaché de captation évidente, et que, dans les circonstances tragiques et mystérieuses où il eut à le recueillir, tout homme délicat se fût empressé de repousser (1).

Mais Louis- Philippe aimait trop l'argent, il en connaissait trop le formidable pouvoir, pour obéir à de tels scrupules. Il professait à cet égard la maxime de le vieille Macette :

Qu'il le souvienne Que l'argent a bon goût, de quelque endroit qu'il vienne.

Aussi, et bien qu'en certaine occasion il ait montré une munificence bien entendue, comme dans la création du musée de Versailles, dont l'honneur lui appartient tout entier, sa mémoire porte-t-elle, en partie, la responsabilité de l'effroyable fièvre de cupidité qui s'empara des esprits après la révolution de Juillet. Il

(1) Voyez, notamment sur l'affaire du prince de Condé et le drame du château de Saiut-Leu, le premier volume de notre Histoire du règne (le Louis-Philippe.

date de son règne ce mol cynique et brutal, faussement Les scandales attribué à M. Guizot : « Enrichissez-vous (1). » Lapas- ^'^^ règne, sion du luxe, la soif de l'argent, remplacèrent dans les cœurs l'amour des grandes choses et la soif de la gloire.

Ce fut une orgie abominable et sans frein, une curée où se précipitèrent les appétits gloutons d'une partie de la bourgeoisie française, principalement de celle qui avait la prétention de diriger les destinées du pays. Et il faut dire, hélas ! que cette orgie n'a fait que croître, depuis, dans des proportions effroyables.

Alors on commença de mettre en pratique, à la lettre, cet axiome formulé au siècle dernier par un homme d'esprit en belle humeur : Les affaires, c'est V argent des autres. Les gens d'affaires et de finance, qu'au temps jadis on regardait avec une sorte de mépris, occupèrent le haut du pavé. On s'extasiait devant qui, sans travailler, avait gagné une fortune princière. Le dieu Million eut ses adorateurs, et Robert Macaire fut son prophète. Faire des dupes devint un art, une science qui trouvèrent grâce devant le succès. Le tout n'était que de réussir; après cela, on pouvait s'endormir en paix, sur de la considération, sinon de l'estime des hommes.

Celui-ci trébuche en chemin, se laisse prendre en pipant les dés, échoue sur les bancs de la police correctionnelle pour une banqueroute de quelques centaines de francs, il paie de la prison et de l'infamie sa maladresse ou son imprudence ; celui-là, favori constant de la fortune, vole les millions à pleines mains et par des voies à peu près régulières; à lui toutes les félicités de la terre, l'indulgence du monde, les sourires des femmes, les équipages somptueux, hôtel à la ville, château à la campagne, et la croix d'honneur par-dessus le marché ! Tout est bien qui réussit bien. Voilà la morale du jour.

(1) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

Les scandales du règne.

Misère

des classes

pauvres.

Des coulisses de la Bourse l'agiotage et la corruption sont montés dans les hautes régions du pouvoir. L'un vend son titre, l'autre son influence. Promesse de pairie, concession de mines, privilèges de théâtre sont l'objet de trafics scandaleux. Les chemins de fer, service public de première nécessité, et dont l'État, — l'État société — n'aurait jamais dû aliéner la gestion, même temporairement, sont livrés en proie à l'exploitation des traitants. Ce fut une chasse désordonnée aux actions, aux primes et aux dividendes. Après cela, inquiétezvous donc des droits de l'homme !

Tandis que les classes élevées se ruaient par tous les moyens à la conquête de la fortune, il y avait, dans les couches inférieures de la société, des milliers de malheureux en proie à la plus aff'reuse misère, et personne en haut lieu n'y songeait. Que dis-je ? il y avait bien des sermons de charité, des bals de charité. Mais c'étaient là des palliatifs dérisoires; et quelques petites aumônes, arbitrairement distribuées, tombaient comme des gouttes d'eau dans la mer dans cet abîme béant de la misère.

Il y avait à Lyon, à Lille, à Rouen, à Paris, et dans tous les centres industriels, des femmes aux mamelles taries, des enfants voués au travail forcé dans des caves humides, dans des ateliers malsains, à l'âge où ils ont tant besoin d'air, de mouvement et de soleil ; il y avait des hommes dont le salaire insuffisant ne pouvait assurer l'existence de leurs familles, et l'on ne paraissait même pas s'en douter. De là ces révoltes de la faim qui, à Lyon, furent réprimées avec une impitoyable rigueur.

A peine, de temps à autre, une circulaire du ministre de l'intérieur venait-elle rappeler aux préfets qu'il y avait une grave question à résoudre, celle du paupérisme. Quant à la Chambre des députés, elle se renfermait à cet égard dans une indifférence à peu près complète.

pauvres.

Qu'importaient à ces députés des classes censitaires Misère les cris désespérés qui montaient des soupiraux de '^^^ classes Lille, ou qui descendaient des mansardes de Paris? Estce que les malheureux étaient représentés? Est-ce qu'ils avaient voix délibérative ou simplement consultative dans les conseils de la nation? Oui, vers 1792 et jusqu'en 1793 ils avaient bien été comptés pour quelque chose dans l'Etat. Aussi ils se souvenaient de cette heure d'aflï-anchissement qui avait passé conmie un éclair, et ils avaient conservé avec reconnaissance le souvenir des grands patriotes qui d'ilotes les avaient faits citoyens, et qui étaient morts pour l'émancipation du peuple.

Mais, depuis, ils avaient été en quelque sorte relégués hors de la loi commune, bons à prendre pour la corvée ou comme chair à canon. Comment pouvaient-ils aimer une société qui leur mesurait d'une main si avare leur part de vie au soleil?

La révolution de 1830 avait apparu d'abord à ces déshérités de la terre comme une lueur d'espoir, comme le signe de la rédemption future. Hélas! leurs illusions furent de courte durée.

Il arriva qu'au lieu de chercher à rapprocher et à Fautes de fondre toutes les classes sociales, le gouvernement issu des barricades sembla prendre à tâche de creuser plus profondément encore la ligne de démarcation qui les séparait. Alors on vit se former, à côté du monde officiel et de convention qui avait accaparé à son profit tous les avantages de la société, un monde juxtaposé, jeune, actif, entreprenant, ardent à s'instruire, et qui, à la suite d'écrivains dévoués à la cause de l'humanité, se prépara à la conquête des réformes politiques et des améliorations sociales qu'on lui refusait obstinément. Et pour le régime de Juillet, pour ce régime dissolvant, si indifïérent à ses souffrances et à ses légitimes aspirations, ce monde ne pouvait avoir qu'une haine

Louis- Philippe.

Fautes de profonde, haine qui s'accrut bientôt d'un large mépris. Phii"'^ Ce mépris, Louis-Pliilippe le mérita pas son altitude

beaucoup trop humble devant l'Europe. Il tenait dans ses mains la tempête — la Révolution — et au moindre mot de défi, il pouvait la lancer sur l'Europe. Pas n'était besoin de se montrer agressif et provocateur. Il n'avait qu'à attendre, en déclarant qu'aux yeux de la France les traités de 1815 n'existaient plus. Personne n'eût bougé, et cette politique lui eût concilié, sinon l'affection, du moins l'estime des nations étrangères (1).

Au lieu de cela, il se livra aux démarches les plus humiliantes pour obtenir d'être reconnu par les rois et empereurs, ses confrères; et encore eut-il à essuyer les dédains et les rebuffades de la Russie. Il n'osa accepter, pour un de ses fils, le trône de Belgique de peur de mécontenter l'Angleterre. Les expéditions d'Ancône et d'Anvers servirent à peine à prouver que notre puissance militaire n'était pas entièrement anéantie, et n'amenèrent pas de bien sérieux résultats. La cause de la liberté fut abandonnée par le cabinet des Tuileries en Italie, en Espagne et en Pologne. Et quand le général Sébastiani vint annoncer à la tribune de la Chambre des députés la défaite définitive des Polonais, il le fit en ces termes, qui eurent au cœur du pays le plus douloureux retentissement : « L'ordre règne à Varsovie. » Louis-Philippe fut, dès le début, le roi de la paix à tout prix.

Cette politique pusillanime, en froissant le sentiment national, lui avait aliéné tout ce qu'il y avait dans le pays de patriotes fiers et énergiques. Son système do bascule et de compression à l'intérieur ne tarda pas à exaspérer une foule d'esprits indépendants, qui, à l'origine, avaient cru à l'alliance possible d'une monarchie

(1) Voyez sur cet important sujet les développements que nous avons donnés dans notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. I.

bourgeoise avec la liberté, et auxquels les lois de Sep- Fautes de tembre vinrent enlever leurs dernières illusions. ..u^k'^"

. , . Philippe.

Il arriva eneliet ceci : cest qu après l'horrible attentat de Fiesclii, on édicta contre la presse des lois d'une sévérité inouïe et que l'on inventa, pour l'atteindre plus sûrement, un délit inconnu jusque-là, le délit de complicité morale. Certains juristes et complaisants de l'époque allèrent jusqu'à soutenir que c'étaient les articles des journaux de l'opposition qui avaient armé le bras de l'assassin. A ce compte il ne serait plus permis de blâmer un acte du pouvoir.

Tant qu'il y aura des peuples soumis au bon plaisir du gouvernement personnel, il y aura des illuminés ou des fous qui croiront faire œuvre sainte en attentant aux jours de l'individu royal. Supprimez partout ce rouage inutile et coûteux qu'on appelle la royauté, et vous aurez grande chance de supprimer du môme coup l'assassinat politique.

La royauté I ce n'étaient ni une balle de pistolet ni la lame d'un poignard qui devaient en avoir raison, c'était une arme plus sûre : le mépris. A cet égard le gouvernement de Juillet s'entendit merveilleusement à la tuer. Ce que ni les insurrections, ni la machine infernale, ni l'échauffourée de Barbes, ni le fusil d'Alibaud, n'avaient pu faire, la monarchie de Juillet le fit elle-même en se déconsidérant aux yeux du pays. Elle alla droit à un suicide involontaire par la corruption..

Il y avait alors en France ce qu'on appelait le pays Le système de légal, c'est-à-dire deux cent mille censitaires environ, corruption. qui, parce qu'ils payaient une contribution de deux cents francs au minimum, sauf une faible catégorie de privilégiés, avaient seuls le droit de concourir à l'élection des députés chargés de confectionner les lois et de contrôler les actes du pouvoir. Deux cent mille électeurs sur trente-six millions d'habitants! c'était

Le système de monstrueiix. Le reste n'était qu'un troupeau, bon à corruption, payer l'impôt. Les hommes les plus instruits, les plus intelligents, les plus capables, étaient frappés d'incapacité politique. Tel était le système baptisé du nom de « meilleure des républiques ».

Il s'agissait, pour le gouvernement, d'avoir une Chambre des députés dévouée à sa politique, c'està-dire rétive à tout progrès, réfrac taire à toute réforme, puisque, mentant à son origine, le gouvernement de Juillet, comme un fleuve qui eût remonté vers sa source, reculait au lieu d'avancer, et cherchait ses inspirations dans le passé. Afin de s'assurer la majorité dans la Chambre, le roi et ses ministres trouvèrent tout simple de corrompre le corps électoral et d'acheter les voix des électeurs. Croix d'honneur, places, bureaux de tabac, bourses dans les collèges, devinrent la monnaie courante de la corruption et servirent à payer les suffrages. Aux élections de 1846 les faits les plus scandaleux furent signalés, et il fut impossible au pouvoir d'en donner des explications satisfaisantes. Le ministère, dont M. Guizot était l'àme avant d'en devenir le chef, avait été pris la main dans le sac.

Avec de pareils moyens il n'avait pas été bien difficile au gouvernement d'obtenir une majorité compacte et dévouée. Ajoutez à cela que, par un étrange renversesement des lois de la logique, les fonctionnaires publics pouvaient faire partie du corps législatif. Or, il en entra cent soixante- dix environ dans la Chambre de 1846. C'étaient autant de voix acquises d'avance au gouvernement, car comment ces gens-là eussent-ils voté contre un ministre, du bon plaisir duquel dépendait ou leur position ou leur avancement s'ils étaient inamovibles. Quelle garantie d'indépendance de pareils mandataires pouvaient-ils ofTrir à leurs commettants?

Et puis, comment allaient être remplies les fonctions Le système de dont ils étaient chargés? N'y avait-il pas là matière à corruption, réflexion?

Quoi qu'il en soit, ce fut avec un pareil personnel législatif que M. Guizot s'imagina pouvoir réaliser la promesse imprudente que, dans un banquet électoral, àLisieux, il avait faite à ses électeurs : « L'opposition vous promet le progrès ; le parti conservateur seul est en mesure de vous le donner. »

L'opposition, toutefois, arrivait elle-même à la Chambre avec des forces imposantes. A Paris, où, dans la bourgeoisie moyenne, on était toujours hanté par le vieil et bon esprit de la Révolution, onze députés sur quatorze lui appartenaient. On vit môme, dans le second arrondissement, où, depuis 1830, ce qu'on appelle le parti conservateur l'avait toujours emporté, on vit le banquier Jacques Lefebvre, ministériel enragé, battu par un ancien avoué, nommé Berger, que nous retrouverons plus tard dans le camp bonapartiste, mais qui alors passait pour être animé des idées les plus libérales et les plus indépendantes.

L'emploi de la corruption, comme moyen de gouvernement, est certainement, entre tant, de fautes commises, une des plus lourdes qui soit à la charge du régime de Juillet. Elle s'infiltra comme un virus dans le sang du pays, et, du haut en bas de l'échelle sociale, le sens moral se trouva en quelque sorte oblitéré (l).

Des fonctionnaires publics de l'ordre le plus élevé furent atteints de ce virus, et un procès scandaleux, à

(1) La corruption, il faut bien le dire, n'a rien perdu de sa force et de son intensité sous la troisième République. Seulement, au lieu d'émaner chi gouvernement, elle émane surtout des candidats eux-mêmes. Ce que l'on peut reprocher au gouvernement de la République, c'est de no pas suffisamment tenir la main à l'exécution rigoureuse des lois qui répriment la fraude et la corruption électorales.

Le système de propos (le fmiides découvertes à Rochefort, dans ladcorruptioa. miiiistration maritime, donna la mesure do l'honnêteté du monde officiel. L'opposition eut beau jeu à protester au nom de la morale publique.

Les causes de mécontentement populaire s'accumulaient comme à plaisir. La cherté des grains amena sur quelques points du territoire des scènes regrettables. A Buzançais le sang coula; et, en expiation, quelques têtes roulèrent sur l'échafaud. Cette répression impitoyable ne fit qu'accroître les rancunes et envenimer les haines.

Les mariages Sur CCS entrefaites eut lieu la grande affaire des maespagno s. j-j^ges espagnols, accomplie malgré l'opposition de l'Angleterre. Louis-Philippe crut accroître la puissance de sa maison en mariant un de ses fils, le duc de Montpensier, à la jeune sœur de la reine d'Espagne. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans cette affaire, comme dans beaucoup d'autres, fidèle en cela d'ailleurs aux habitudes monarchiques, il consulta les intérêts des siens beaucoup plus que ceux du pays (1).

Un certain nombre de députés, parmi lesquels M. Thiers, qui alors faisait une guerre acharnée à ce gouvernement dont il avait été l'un des fondateurs, prirent prétexte de ces mariages pour battre en brèche le ministère. Ils les représentèrent comme une des causes essentielles du renversement de la république de Cracovie, dont l'Autriche venait de faire sa proie définitive. M. Guizot répondit, avec beaucoup de morgue, que les mariages espagnols étaient la seule grande chose que la France eût faite seule depuis 1830. C'était, selon lui, une revanche de l'humiliation qu'on avait subie dans l'airaire d'Orient et dans l'indemnité Pritchard. Il obtint gain de cause; mais franchement il n'était guère pos-

(1) Voyez, à cet égard, notre Histoire du règne de Louis- Philippe, t. M.

sible de se montrer plus maladroit, et rien ne prouvait Les mariages mieux la faiblesse et l'insuffisance du régime de Juillet, espagnols. Quoi, sa plus grande pensée, son œuvre la plus méritoire, c'était le mariage d'un fils de Louis-Philippe avec une princesse espagnole î Voilà pourtant dans quelles intrigues mesquines les monarchies entraînent les nations, quand, pour de purs intérêts dynastiques, elle ne les exposent pas aux plus terribles extrémités. Après cela extasiez-vous donc sur l'utilité des monarchies !

Cependant une question brûlante, celle de la réforme Question électorale, agitée depuis longtemps, se posa tout à coup, *électora7c'"^ avec une intensité nouvelle, dans la session de 1847, et passionna tous les esprits.

Ce fut M. Duvergier de Hauranne qui la porta à la tribune. Ses désirs n'étaient pas bien ambitieux. Il se contentait de demander que le cens fût abaissé à cent francs, et que le nombre des députés fût élevé de quatre cent cinquante-neuf à cinq cent trente-huit. C'était en quelque sorte dérisoire.

Restait à savoir, d'ailleurs, si l'élévation du nombre des députés était une bien bonne chose. Moins nombreuse est une Chambre législative, et plus il y a de chances pour qu'elle travaille utilement. Un pays a donc tout avantage à avoir le moins de mandataires possible, alors surtout que ses mandataires sont salariés.

Il n'en fallut pas davantage cependant pour allumer la colère des ministres. Selon M. Duchàtel, ministre de l'intérieur, personne, en France, ne songeait à la réforme électorale; tout le monde était satisfait, content de son sort, et, au dire de M. Guizot, le véritable progrès consistait à modérer les excès de la liberté. Voilà bien le progrès tel que l'entendait l'orateur du banquet de Lisieux.

Comme complément à cette demande de réforme élec- , Question

I r 1 T I • e de la relormc

torale, M. de Rémusat proposa, lui, une réforme parle- parlementaire.

20 niSTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE.

Question meiitaire, consistant dans l'inéligibilité des fonctionparilmentaire^ naires publics. C'était encore bien peu de chose. Et comme il y avait loin de cette double proposition à la grande réforme que réclamait le parti radical du temps, c'est-à-dire l'admission de tous les citoyens à la vie politique.

Jje ministère ne se fût pas beaucoup compromis en se ralliant aux propositions de MM. Duvergier de Hauranne et de Rémusat ; il eût donné, à bon marché, satisfaction à une grande partie de la bourgeoisie libérale. Mais, en proie à cet empoisonnement du pouvoir dont parle Tacite, il ne voulut entendre à aucune concession.

Toute sa politique se résumait dans ce mot, devenu légendaire, et que M. Desmousseaux de Givré, un conservateur pourtant, lui jeta à la tête : Rien! rien! rien! Mais que lui importaient les vérités les plus dures! Grâce à son armée de fonctionnaires, n'était-il pas assuré d'une majorité constante? MM. Duvergier de Hauranne et de Rémusat virent, à un mois d'intervalle, leurs deux propositions repoussées (1).

L'affaire Teste- L'émotion produite par ce rejet impolitique était à peine apaisée, qu'on apprit coup sur coup que l'ancien directeur de la manutention des vivres de guerre était un voleur, ni plus ni moins, dont les rapines avaient été couvertes par l'indulgence du ministère, et qu'un président de chambre à la cour de cassation, M. Teste, ancien ministre, s'était rendu coupable du crime de concussion.

En même temps, un journaliste député, qu'une irritation d'amour-propre et une ambition non satisfaite avaient poussé dans les rangs de l'opposition, M. Emile de Girardin, qui avait commencé sa réputation en tuant Armand Carrel, accusa le gouvernement de trafi-

(1) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe.

Cubières.

qiier des privilèges de théâtre moyennant cent mille L'affaire Teste francs, des promesses de pairie au prix de quatre-vingt Cubieies. mille francs, des croix d'honneur et des titres de noblesse. Car le régime sorti des barricades de 1830 faisait des nobles, comme l'ancien régime, Napoléon et la Restauration.

Le ministère eut beau obtenir de la Chambre des députés un vote de satisfaction, il n'en reçut pas moins une atteinte dont le contre-coup alla frapper en pleine poitrine la personne même du roi, qu'une fatalité inexorable rendait responsable des malversations commises par ses agents. Tandis que la Chambre des députés acquittait le ministère, la Chambre des pairs, transformée en cour de justice, frappait de dégradation civique M. Teste et le général de Cubières, et condamnait le premier à trois années de prison (1).

La session de i 847 se termina dans les circonstances les plus fâcheuses pour le gouvernement. Il avait eu beau l'emporter sur presque tous les points, il sortait de la lutte déconsidéré, frappé à mort. Il est pour les ministres, comme pour les généraux, des victoires plus terribles que des défaites.

A peine cette session était-elle close que commença la grande campagne réformiste qui devait aboutir à la révolution do Février.

L'opposition, qui allait prendre part à cette campagne, L'opposition se décomposait en opposition dynastique et en opposi- réformiste, tion radicale. Dans les rangs de la première on comptait MM. Odilon Barrot, Havin, Bethmont, Léon Faucher, Ferdinand de Lasteyrie, Crémieux, Abbatucci, Drouyn de Lhuys, Gaulthier de Riimi ly, Gustave de Beaumont, Thiers, Duvergier de Hauranne et de Rému sa t.

(1) Pour plus de détails, voyez uotre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

L'opposition Le rêve de ces opposants était surtout l'application reionniste. ^^ parlementarisme anglais : laisser régner le roi à la condition quïl ne gouvernât pas. Ils admettaient bien la réforme parlementaire et la réforme électorale dans la mesure que j'ai indiquée plus haut ; mais, cela concédé, la plupart d'entre eux trouvaient que tout était pour .le mieux dans le meilleur des gouvernements constitutionnels possibles.

L'opposition radicale comptait à la Chambre, des députés illustres, Dupont (de l'Eure), François Arago, dont le grand talent se trouvait rehaussé d'un grand caractère, Marie, avocat distingué, Carnot et Garnier- Pagès, qui bénéficiaient l'un de la popularité de son père, l'autre de celle de son frère, l'ancien colonel de Courtais, le général Subervic et Ledru-RoUin, qui, bien plus que ses collègues, était animé des véritables principes de la Révolution française, et qui, seul peut-être, souhaitait l'établissement immédiat de la République. Le parti repu- Le parti républicain, éreinté en 1830, en 1832, en 1834 et en 1839, semblait reprendre de nouvelles forces dans chacune de ses défaites. Du sang de ses défenseurs naissaient chaque jour de nouveaux prosélytes. Il se sentait immortel comme la vérité, comme la justice, dont il était la plus haute expression en politique ; c'était le parti national par excellence, c'est-à-dire le parti de la patrie elle-même. Sa force d'expansion était considérable, bien que sa formidable puissance ne fût pas soupçonnée encore. Cependant, dès cette époque, M. Guizot le considérait comme un grand parti.

Les tendances du parti républicain, avec les nuances qui le divisaient, étaient servies à Paris par deux journaux ayant tous deux une influence considérable, l'un sur la bourgeoisie principalement, l'autre sur les masses populaires; c'étaient le National et la Réforme. Le premier avait pour rédacteur en chef M. Armand Marrast,

écrivain d'une rare distinction de plume, et qui avait su Le parti répuse faire remarquer à la place où s'était illustré Carrel. '>i'cain. Au nombre des collaborateurs de M. Armand Marrast figuraient Littré dont la renommée de savant était déjà grande, Edmond Adam, Forgues et Barthélémy llauréau, qui, plusieurs années auparavant, avait publié un livre intitulé les Montagnards^ écrit avec une véritable fougue révolutionnaire.

La Réforme défendait les mêmes principes que le National^ mais avec beaucoup plus de vivacité, sinon de conviction. Elle avait, on peut le dire, le tempérament démocratique plus accentué. Ses rédacteurs avaient plus d'emportement, plus de chaleur, plus de flamme communicative. Ils étaient jeunes, ardents, pleins de foi, prêts à la lutte pour le triomphe de leurs idées, et déjà plongeant d'un œil certain dans l'avenir. Ils se nommaient Ferdinand Flocon, Ribeyrolles, Schœlcher, Pascal Duprat, Lamennais, qui, arrivé un peu tard dans les rangs de la démocratie, avait mis à son service la puissance de son magnifique génie, Recurt, médecin de mérite, Etienne Arago, Félix Pyat et Louis Blanc qui, dans un livre déjà fameux, avait raconté toutes les misères du gouvernement de Juillet, et jouissait d'une renommée précoce et méritée.

A côté de ces deux organes principaux du parti républicain, il faut citer aussi la Démocratie pacifique^ plus spécialement consacrée à la propagande des idées sociales, et où Victor Considérant, le fervent apôtre des doctrines de Fourier, Toussenel, Pompery, Cantagrel et quelques autres, battaient résolument en brèche le gouvernement rétrograde que ses fondateurs eux-mêmes dénonçaient à l'animadversion publique.

Les idées sociales avaient pris dans ces derniers temps des développements considérables. L'école saint-simonienne, qui avait fait si grand bruit au début du règne,

socialiste.

L'école s'était dispersée, il est vrai ; quelques-uns de ses disciples s'étaient ralliés au pouvoir ou jetés dans l'industrie, ne songeant plus guère qu'à édifier leur fortune, après avoir rêvé de réformer l'humanité ; mais une nouvelle école s'était formée, plus sérieuse, aux vues plus larges, école complexe, multiple, aux doctrines diverses, et qui prit le nom d'école socialiste.

Cette école avait pour adeptes quelques esprits généreux, qui ne pouvaient admettre que la fatalité de la misère pesât éternellement sur les hommes, et qui, désolés au spectacle des souffrances et des privations imposées à la plus grande partie de la famille humaine, recherchaient patiemment les véritables lois du travail et une organisation sociale où les uns ne fussent pas condamnés à mourir de faim, tandis que les autres jouissaient d'un faste et d'un superflu insolents. Ils ne croyaient pas que la République dût être une simple évolution politique; c'était le moyen à leurs yeux, non le but.

Leur objectif, c'était l'amélioration de la condition des hommes, par une meilleure et plus équitable répartition des forces sociales. Ce qu'ils voulaient, c'était le développement logique de ces prémisses posées par nos pères dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : <( La société doit la subsistance aux citoyens malheureux soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. » Il se disaient, en un mot, que, dans une société bien organisée, tout membre devait être certain de pouvoir vivre, nourrir sa famille et élever ses enfants.

A coup sûr, il ne pouvait y avoir d'objet plus digne de la méditation des hommes, et c'est déjà s'être honoré singulièrement que d'y avoir consacré ses veilles et son labeur. Parmi ces esprits, voués à la recherche du bien,

figuraient Bûchez, l'auteur de cette grande histoire L'école parlementaire de la Révolution française si pleine de socialiste, documents, où tous les historiens ont puisé avec plus ou moins d'intelligence, Pierre Leroux, Louis Blanc, Achille Comte et Proudhon, inconnu encore, mais destiné à une prochaine et retentissante renommée.

Il y avait alors, dans la forteresse de Ham, un neveu Les échautfoude l'empereur Napoléon, qui, lui aussi, s'occupait de c/^^h^^ questions sociales. C'était le prince Louis-Napoléon, et de

troisième fils de la reine Hortense. Héritier politique Boulogne, de l'empereur, le prince Louis avait, par deux fois, à Strasbourg, en 183G, et à Boulogne, en 1840, tenté de renverser le gouvernement de Louis-Philippe (i).

La première fois on s'était contenté, par une étrange violation de la loi, de mettre M. Louis-Napoléon Bonaparte hors de France, sans le déférer à la justice ; la seconde fois, il fut traduit devant la Chambre des pairs.

La noble Chambre, qui, l'année précédente, avait condamné Armand Barbes à mort, se montra plus clémente pour l'insurgé bonapartiste que pour le conspirateur républicain ; elle le condamna à l'emprisonnement perpétuel. Barbes, il est vrai, avait vu sa peine commuée ; mais, tandis qu'il était soumis à une rigoureuse détention, le prince Louis, dans la forteresse de Ham, où il avait été renfermé, était libre de recevoir ses amis, de publier des livres et d'écrire dans les journaux ; il ne s'en faisait pas faute. Il avait publié jadis un petit manuel d'artillerie destiné à influencer l'armée en sa faveur ; il lança du fond de sa prison, sous le titre ^Extinction du paupr.nsme ^ une brochure qu'il croyait de nature à lui conquérir les sympathies des masses. Cette brochure ne lui avait pas

(I) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe.

La légende coûté dailleiirs beaucoup de frais d'imagination, car bonapartiste ^y^ ^^^l^ j^ reproduction à peu près exacte des idées

redorée. t • r.i i ^

émises par M. Louis Blanc dans son Orgamsation cm travail.

Quoi qu'il en soit, cette double écliauffourée bonapartiste, qui avait échoué dans le ridicule, aurait plutôt compromis le nom de Napoléon qu'elle ne l'aurait grandi, si le gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas lui-même, avec une suprême imprudence, pris soin d'entretenir la légende napoléonienne.

Pendant que, de toutes parts, poètes et historiens glorifiaient l'homme fatal qui, victime de sa folie, était tombé sous les baïonnettes étrangères, le roi remettait sur la colonne Vendôme, dans son costume populaire, le héros du coup d'Etat de Brumaire, et il faisait revenir en France les cendres du prisonnier de Sainte-Hélène. En même temps, le ministre qui avait eu l'idée de ce retour, M. Tliiers, commençait la publication d'une histoire où l'adoration pour l'empereur, l'admiration pour ses actes les plus contraires aux principes do la Révolution française, étaient poussées au delà de toutes les limites.

Ce n'est pas tout. Le dernier survivant des frères de Napoléon, le roi Jérôme, obtenait l'autorisation de veniirésider à Paris, et il eût pris rang dans la Chambre des pairs sans la révolution de Février. Enfin, au mois de septembre 1847, un peu plus de deux mois après l'évasion du prince Louis, les restes de son père et de son frère, ramenés d'Italie, étaient solennellement enterrés à Saint-Leu-Taverny, ancienne résidence du roi Louis, au milieu d'une pompe où l'on avait prodigué tous les attributs de la monarchie impériale. Il était impossible de faire davantage pour remettre en honneur et ressusciter dans le cœur du pays le fantôme évanoui de l'Empire.

Le prince Louis-Napoléon semblait moins s'autoriser Lc prince

de sa situation d'héritier adoptif de l'empereur que de son titre de citoyen. Il savait admirablement tirer parti de l'alliance qui, dès la Restauration, s'était faite entre les républicains et les bonapartistes. Il entretenait une correspondance suivie avec les notabilités du parti démocratique, déclarait hautement qu'il ne croyait pas que la France fût l'apanage d'un homme ou dune famille, ne manquait jamais l'occasion de rendre hommage à la souveraineté du peuple.

Et, il faut le dire, plus d'un journal républicain se laissa prendre à ses paroles astucieuses. Une brochure sur les sucres, où il s'était inspiré des idées de M. Crespel (d'Arras), comme, dans sa brochure sur l'extinction du paupérisme, il setait inspiré, comme je l'ai dit, de celles de Louis Blanc, lui avait valu, de la part de certains organes de la démocratie, les compliments les plus llatteurs. Le Progrès du Pas-de-Calais le félicitait sincèrement d'étudier les questions qui intéressaient le bien-être matériel du peuple, et le Journal du Loiret , séduit, fasciné, déclarait, sans ambages, que le prince n'était plus un prétendant à ses yeux, mais un membre du parti démocratique, un soldat du drapeau républicain. C'étaient les articles de ces journaux, bien plus que les brochures, fort insignifiantes, du prisonnier de Ham, qui le rendaient populaire.

Et cette étrange illusion sur les sentiments républicains du prince n'existait pas seulement dans l'imagination de quelques journalistes de province, les membres du comité républicain de la gauche de la Chambre des députés, dont le National était l'organe accrédité, la partageaient également. Lorsqu'en prévision de la chute prochaine du gouvernement de Juillet, ils songèrent à s'adjoindre quelqu'un dont le nom pût avoir une influence décisive sur l'armée, ils jetèrent

Louis- Napoléon.

Le prioce

Louis- Napoléon.

La campagne réformiste.

leur dévolu sur le prince Louis Bonaparte, et ce fut d'eux que le neveu de l'empereur reçut l'avis de se tenir prêt à revenir en France. Il ne leur vint pas à la pensée que le héros des équipées de Strasbourg et de Boulogne songeait peut-être encore à une restauration impériale. Il était impossible d'avoir moins de clairvoyance.

Telle était la situation des partis, quand les membres de l'opposition dynastique, désespérant d'obtenir de la bonne volonté du gouvernement la réforme électorale et parlementaire à laquelle ils attachaient tant d'importance, se décidèrent à forcer la main au roi par une pression violente de l'opinion publique.

Pour rendre leur action plus puissante, ils n'hésitèrent pas à faire alliance avec quelques membres de l'opposition radicale, qui, par esprit de conciliation, voulurent bien s'engager à ne pas sortir des strictes limites de la légalité, résolus à ajourner l'établissement de la République si l'on obtenait du gouvernement parlementaire une réforme à peu près illusoire au point de vue des principes. Mais bon nombre de républicains refusèrent de souscrire à un pareil compromis et gardèrent leur complète liberté d'action.

Il existait à Paris un comité central, composé de délégués nommés par les divers comités électoraux d'arrondissement, et qui rayonnait sur le pays tout entier. Ce fut ce comité central, représenté par MM. Pagnerre, Labélonye, Recurt et Biesta, qui fut chargé de l'initiative et de la direction du mouvement réformiste.

On décida, sans grandes discussions, que des pétitions seraient soumises sur tous les points aux signatures des électeurs, et que partout on organiserait des banquets, où les orateurs de la gauche et de l'extrême gauche de la Chambre des députés feraient une propagande énergique en faveur de la réforme. Le gouver-

nement lui-même avait donné l'exemple de ce moyen La campagne de propagande. réformiste.

M. Guizot à Lisieux, M. Duchâtel à Mirambeau, le ministre des finances, M. Lacave-Laplagne, à Mirande, n'avaient-ils pas vanté, dans des agapes publiques, les bienfaits de la politique conservatrice? Pourquoi les orateurs de l'opposition ne feraient-ils pas, à leur tour, dans des banquets civiques, l'ëloge de la politique du progrès? C'était là, à coup sûr, une chose dont la légalité était incontestable. M. Thiers donna son assentiment plein et entier à la campagne qui allait s'ouvrir ; seulement il refusa d'y prendre part de sa personne. Il avait été président du conseil, il aspirait à le redevenir; il ne pouvait donc, en bonne conscience, assister à des réunions où, vraisemblablement, on dirigerait les plus vives attaques contre un gouvernement pour lequel, en définitive, il se sentait des entrailles de père.

J'ai raconté, avec assez de détails, la campagne des Les banquets banquets réformistes dans mon Histoire du règne de «■^'fo''»"'^*^^- Louis-Philippe pour n'avoir pas à y insister longuement ici. Je me bornerai donc, pour l'intelligence des faits, à rappeler brièvement les phases principales de cette mémorable campagne, qui fut la préface de la seconde République.

Le premier banquet eut lieu le 9 juillet 1847, dans la banlieue de Paris, au Chàteau-Rouge, sous la présidence de M. de Lasteyrie. On y but à la souveraineté nationale, à la révolution de 1830, et à la réforme électorale et parlementaire.

La souveraineté nationale ! On en était loin, bien loin. On en avait eu bien peu souci quand on avait bâclé la Charte de Juillet et bâti ce trône des d'Orléans, dont les ais craquaient de toutes parts. Et y songeaiton bien sérieusement encore, à cette heure, à cette souveraineté nationale, quand, pour toute réforme élec-

Les banquets torale, 011 réclamait l'adjonction de quelques capacités réformistes, problématiques et l'abaissement du cens de deux cents francs à cent francs ?

Quant à la révolution de 1830, ce fut M. Odilon Barrot qui se chargea de faire le procès au système corrupteur et bâtard qu'elle avait engendré. Il montra, dans un discours d'une entraînante éloquence, à quel point le gouvernement de Louis-Philippe avait faussé les principes de cette grande révolution. Mais peu logique avec lui-même, il se contentait de demander le remède des maux et des abus, qu'il signalait si vivement, à une réforme insignifiante et qui ne pouvait être qu'un palliatif tout à fait insuffisant. C'était seulement sur ce terrain de la réforme que M. Odilon Barrot consentait à se mettre d'accord avec les radicaux, qui voulaient, eux, couper le mal dans sa racine. Il ne comprenait la liberté et la démocratie qu'à la condition qu'elles fussent dirigées dans les voies de la sagesse par une monarchie tutélaire, dont lui et ses amis auraient eux-n>êmes la direction, <îomme si liberté et démocratie n'étaient pas deux termes contraires à celui de monarchie.

Quoi qu'il en soit, on entendit à ce banquet comme un écho des libres paroles des orateurs de la Révolution, aux immortels principes de laquelle on s'accorda à rendre un éclatant témoignage. La corruption du régime de Juillet, ses plaies béantes, y furent mises à nu par des hommes qui pourtant n'appartenaient pas à le démocratie.

M. Gustave de Beaumont, l'éminent collaborateur de l'illustre Tocqueville, se demanda si c'était dans la chaumière du pauvre et dans l'humble demeure de l'ouvrier qu'il fallait aller pour trouver ces scandales et ces immoralités dont la pratique quotidienne jetait chaque jour, de son propre aveu, la tristesse et le dé-

goût dans toutes les cames honnêtes? et, la main sur la Les banquets conscience, il répondit : « Non ; il faut pour rencon- refonuistes. trer ces turpitudes, remonter jusque dans les hautes régions du pouvoir. »

Mais alors, ô réformateurs inconséquents, puisque la chaumière du pauvre et l'humble demeure de l'ouvrier étaient pures de ces scandales et de ces immoralités que vous dénonciez à la face de l'univers, pourquoi ne réclamiez-vous pas pour eux, d'accord avec les radicaux, l'égalité politique, leur part de champ et de soleil dans la vie publique? Ah ! c'est que les réformateurs libéraux ne possédaient pas bien complète la notion de la justice !

Les paroles prononcées au banquet du Château- Rouge eurent, d'un bout de la France à l'autre, un immense retentissement. Le signal était donné. Colmar, Strasbourg, Soissons, Orléans, et une foule d'autres villes eurent tour à tour leurs banquets. Les discours des orateurs semblaient s'échauffer en allant. Une guerre ouverte s'accentuait davantage , non pas seulement contre le système suivi par le gouvernement de Juillet, mais contre la dynastie elle-même. La personne du roi était discutée ; ses titres niés. Ce fut ainsi qu'à Cosne les organisateurs du banquet ayant exigé que l'on portât la santé de Louis-Philippe, un magistrat nommé Gambon s'y refusa par une lettre hautaine, rendue publique. Il fut, pour ce fait, suspendu pendant cinq ans de ses fonctions de juge par la cour de cassation ; mais il en recueillit une énorme popularité. Le procès était bien entre le pays et la dynastie (1).

Les républicains, qui, à aucun prix, n'avaient voulu entendre parler d'une fusion contraire à leurs convictions, et qui d'abord avaient paru vouloir se tenir à

(1) Voyez notre Histoire du règne de Louis -Philippe, t. JI.

réformistes.

Les banquets l'écart, se mirent de la partie. Ce fut au tour des libéraux d'avoir peur de se compromettre. Une scission violente éclata entre eux et les répul)licains. M. Odilon Barrot, ayant appris que MM. Ledru-RoUin et Flocon devaient assister au banquet de Lille, demanda qu'il fût ajouté au toast sur la réforme une phrase indiquant qu'il s'agissait d'améliorer et non de renverser les institutions de Juillet. Sa prétention fut repoussée; il se retira alors avec quelques-uns de ses amis. Pour se consoler, il courut dans un autre banquet porter la santé du roi, de ce roi dont, au Château-Rouge, il avait si chaleureusement flétri les manœuvres gouvernementales. Vaine et tardive précaution: la monarchie de Juillet était frappée d'un coup mortel.

De nouveaux scandales éclatèrent à point nommé comme pour surexciter l'opinion publique.

A Toulouse, c'était un moine, nommé le frère Léotade, qui, après avoir violé une jeune fille, la jetait, morte, par-dessus les murs de son couvent.

A Paris, c'était un pair de France, porteur d'un des noms historiques de l'ancien régime, le duc de Choiseul- Praslin, qui, dans l'égarement d'une passion adultère, frappait sa femme de neuf coups de couteau. Evidemment la monarchie était bien innocente de ces faits horribles ; mais, venant se joindre à tant d'autres scandales auxquels elle n'était point étrangère, ils déteignirent fatalement sur elle. Les clameurs menaçantes de l'opinion montaient vers elle comme une marée, comme les vagues destinées à l'emporter.

Faut-il rappeler ces paroles de M. Ledru-Rollin au banquet de Lille, déjà citées ailleurs : <* Parfois les flaques d'eau du Nil desséché, les détritus en décomposition sur ses rives, apportent la corruption de l'épidémie; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours impétueux, balayera puissamment toutes ces

impuretés, et sur ses bords resteront déposés des ger- Les banquets mes de fécondité et de vie nouvelle. » Et ces paroles, réformistes. dont l'allusion sanglante n'échappait à personne, étaient accueillies et répétées partout avec enthousiasme.

A Dijon, à Chalon-sur-Saône, à Mâcon, on entendit comme le frémissement des grandes voix de la Révolution. Des orateurs enflammés y retraçaient les vertus de nos pères et leurs gigantesques efforts pour affranchir la patrie ; ils glorifiaient hautement, sans réticence, les institutions républicaines et les hommes qui, pour les fonder, n'avaient pas hésité à offrir leurs vies en sacrifice.

« Citoyens, s'écriait encore M. Ledru-RoUin au banquet de Chàlon, en revendiquant la date de 1793, au nom de la France sauvée du joug des rois, je bois à la République consolidée par les institutions sociales ; car, nous qui sommes ici, nous sentons que si le législateur ne la fait pas pénétrer profondément dans les lois, dans les moeurs, nous n'aurons encore que le mot sans la chose.

« On dit : c'est du socialisme. Le socialisme! Quand, pour rendre à l'homme le noble exercice de toutes ses facultés, nos pères ont eu la pensée d'abolir les vœux monastiques, était-ce du socialisme ou de la politique?...

« Quand, malgré les déchaînements de la noblesse et du clergé, ils établissaient l'égalité de l'impôt, et Dieu sait au milieu de quels obstacles ! faisaient-ils du socialisme ou de la politique? Quand ils ont fait cesser l'asservissement de l'industrie en brisant les liens des vieilles maîtrises, était-ce du socialisme ou de la politique? Quand ils ont divisé à l'infini la propriété cléricale, communale, nobiliaire, pour faire de toutes ces parcelles, sous les pieds de l'homme, autant d'instruments de liberté, était-ce encore du socialisme? C'était

Les banquets de la république. Quel est donc le législateur assez réformistes, jngensé pour poser un principe politique auquel il ne donne point une assise profonde dans les institutions sociales? »

Les radicaux modérés gémissaient de ces réminiscences révolutionnaires soulevées par ceux qu'ils appelaient les radicaux exclusifs. Et pourquoi? Ils repoussaient également, disaient-ils, la monarchie et l'anarchie. Cela voulait dire que s'ils acceptaient le mot de république, ils repoussaient d'avance les réformes profondes dont ce mot devait être la signification.

« Nous sommes des ultra-radicaux, disait encore M. Ledru-Rollin au banquet de Dijon, si vous entendez par ce mot le parti qui veut faire entrer dans les réalités de la vie le grand symbole de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, sans se laisser annihiler par les vieillis et les corrompus, oh! oui, nous qui sommes ici, nous sommes des ultra-radicaux. Les mots n'effrayent que les enfants. D'autres ont glorifié le nom de gueux en le conduisant à la victoire ; peu nous importe celui qui nous y conduira. Et comme les vainqueurs de la liberté batave, de l'outrage faisons un drapeau. »

Au point de vue républicain, M. Ledru-Rollin avait raison. Est-ce que la véritable théorie des gouvernements libres n'a pas été nettement définie par les hommes de l'Assemblée constituante et de la Convention nationale? Est-ce qu'on trouvera d'autres formules que les leurs pour exprimer ce qui est le droit, la justice et la vérité? Est-ce qu'ils n'ont pas tout creusé, tout analysé, tout passé au crible de la raison? Est-ce qu'enfin il faut confondre la période de révolution et de lutte où ils ont été jetés, et qui n'étaient qu'un moyen, moyen terrible auquel les ont contraints d'implacables adversaires, avec la liberté et la République, qui étaient le but, et qu'ils eussent vraisemblablement fondées s'ils n'avaient

pas péri à l'œuvre. Non, n'est-ce pas? Il est donc de Les banquets

la plus élémentaire gratitude de les honorer dans leurs réformistes.

actes, dans leur œuvre, dans leur mémoire, car il n'y a

pas de meilleur moyen d'inspirer à nos enfants l'amour

de la liberté et de la République que de mettre sous

leurs yeux l'histoire des efforts héroïques de nos pères

pour en amener le triomphe.

Les voix qu'on entendait dans ces agapes républicaines, et qui tenaient l'Europe tout entière attentive, retentissaient comme le tocsin de l'opinion, suivant l'expression de M. de Lamartine. On se sentait attiré vers elles, parce qu'elles étaient frémissantes d'indignation, et que, pareilles aux analhèmes de Savonarole, elles semblaient avoir la prescience de l'avenir. Écoutez M. Louis Blanc :

« Le pouvoir, qui semblait naguère si vigoureux, s'affaisse sur lui-môme. Une invisible volonté va semant dans les hautes régions d'humiliantes catastrophes. Des actes inattendus de démence, de honteuses chutes, des crimes à faire dresser les cheveux sur la tête, des suicides inexpliqués, viennent coup sur coup frapper l'opinion publique de stupeur. Alors cette société, si prospère en apparence, s'agite ; elle s'interroge avec inquiétude sur je ne sais quel venin caché qu'elle sent courir dans ses veines. Corruption, voilà le mot du moment, et chacun de s'écrier : « Impossible que ces choses durent ; que nous apportera la journée de demain? » Messieurs, quand les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour se détacher de l'arbre. »

C'était au banquet de Dijon, vers la fin de décembre, que l'éminent auteur de V Histoire de dix ans s'exprimait ainsi. Deux mois après, le vent avait passé, et la monarchie de Juillet était tombée.

On a vu, dans notre Histoire du règne de Louis-Phi-

Janvier 1848.

Entêtement du roi.

36 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, anxée 1848.

lippe^ SOUS quels sombres auspices s'était ouverte la session des Chambres. 11 faut rappeler sommairement les derniers actes du long ministère de M, Guizot et les événements qui précipitèrent la chute de la royauté

L'adresse de la couronne à la Chambre des députés eut beau tracer de la situation le tableau le plus favorable, personne ne s'y trompa. Ce discours était surtout maladroit.

Quelques députés, qui, tout en blâmant la marche du gouvernement, restaient profondément attachés à cette monarchie de Juillet, se sentirent blessés par certaines expressions qui y avaient été introduites à dessein. Il y était parlé, en effet, des passions « ennemies ou aveugles » qui fomentaient l'agitation présente. Les ennemis, c'étaient les républicains — je laisse pour mémoire les légitimistes purs dont le nombre allait diminuant de jour en jour, et qui, depuis leur innocente promenade à Bel grave Square, n'avaient guère donné signe de vie. — Les aveugles, c'étaient les orléanistes fourvoyés dans la campagne des banquets, et qui s'étaient imaginé, vaine illusion! que par là ils amèneraient le roi à composition. Ils en voulurent plus peut-être au monarque de cette épithète, injurieuse à leurs yeux, que de son entêtement à repousser toute idée de réforme.

C'était bien le roi en effet qui, personnellement, s'opposait à toute concession. Il régnait, et prétendait gouverner. En vain, ses amis les plus anciens et les plus chers le conjurèrent-ils de donner satisfaction à l'opinion publique ; il ne voulut rien entendre. La France, prétendait-il, ne souhaitait aucune réforme. Etrange illusion ue vieillard. Le prince de Joinville lui-même, ayant osé risquer quelques remontrances auprès de son père, fut très mal accueilli; on l'invita à se rendre im-

ANNKE 1848.

médiatement sur les côtes d'Afrique. « Le roi, écrivit-il Janvier i848. alors douloureusement à son frère le duc de Nemours, dans une lettre publiée depuis, le roi est inflexible; il n'écoute plus aucun avis. Il faut que sa volonté l'emporte sur tout. » La démence du pouvoir s'était emparée (le lui, cette démence que, selon les anciens, la Providence envoie à ceux qu'elle veut perdre (1).

Au cours de la discussion de l'adresse un nouveau scandale, révélé par un procès matrimonial, vint encore renforcer les accusations dirigées contre le gouvernement. On apprit qu'un ancien receveur des finances à Corbeil, nommé Petit, avait acheté sa place en procurant au ministère, à prix d'argent, la démission d'un conseiller maître et celle d'un référendaire à la cour des comptes, dont les positions devaient servir à récompenser certains services parlementaires. Or, le principal négociateur de ce marché honteux n'était autre que M. Guizot, dont la probité politique avait toujours paru hors de toute atteinte. La question fut portée à la tribune par M. Odilon Barrot. Son discours, véritable réquisitoire, fut plein de révélations accablantes, et le président du conseil sortit de ces débats singulièrement amoindri, sinon tout à fait déconsidéré.

Cette situation, si compliquée déjà, se compliquait encore d'un embarras financier très grave. Le budget qui, au début du règne, n'atteignait pas un milliard, s'était élevé au chiffre de près de 1500 millions. Nos finances étaient engagées pour une période d'au moins dix ans. Et encore, pour les libérer, fallait-il que, dans cet intervalle, il n'y eût ni guerre, ni famine, ni crise quelconque.

Cette situation, si on la compare à la situation financière de notre époque, n'avait assurément rien

Situation financière.

(1) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe.

Les attaques de M. Thiers.

L'Italie et la Suisse.

38 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.

Janvier 1848. d'effrayant, et les charges imposées au pays sous le gouvernement de Louis-Philippe n'étaient rien auprès de celles d'aujourd'hui. Mais le budget de l'instruction publique était peu de chose alors, et nous n'avions pas à supporter les dépenses effroyables nécessitées par Tétat de paix armée auquel nous sommes condamnés.

Dans la discussion à laquelle donna lieu cette redoutable question des finances, M. Thiers prononça un discours impitoyable. Il commença par déclarer qu'il était de l'opposition la plus avancée. Puis, avec son art prodigieux de grouper les chiffres et les faits, il montra la réalité désastreuse de la situation, et termina en laissant entrevoir la banqueroute, la hideuse banqueroute, comme la conséquence fatale de la gestion du ministère.

Après avoir pris le cabinet corps à corps à propos des finances de l'Etat, M. Thiers Tattaqua encore, avec une étonnante énergie, au sujet de la question extérieure. On venait d'apprendre que le roi de Naples avait bombardé la ville de Palerme révoltée. C'était le 31 janvier 4848, « Vous avez tous tressailli d'horreur, dit M. Thiers, en apprenant que pendant quarante-huit heures une grande ville a été bombardée. Par qui ? Était-ce par un ennemi étranger exerçant les droits de la guerre? Non, messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi? Parce que cette ville infortunée demandait des droits. Eh bien, messieurs, pour la demande de ces droits il y a eu quarante-huit heures de bombardement.

« Permettez -moi d'en appeler à l'opinion européenne, c'est un service à rendre à l'humanité que de venir du haut de la plus grande tribune peut-être de l'Europe faire retentir des paroles d'indignation contre de tels actes.

« Messieurs, lorsqu'il y a cinquante ans, les Autrichiens, exerçant les droits de la guerre, pour s'épargner

les longueurs d'un siège, voulurent bombarder Lille... Janvier ibis. et tout récemment quand le régent Espartero, qui avait rendu des services à son pays, pour réprimer une insurrection a voulu bombarder Barcelone, dans tous les partis, dans tous les pays il y a eu un cri général d'indignation. »

M. Thiers reprochait au gouvernement de ne pas intervenir pour mettre fin à de pareilles horreurs. Qui lui eût dit alors que, vingt-trois ans plus tard, il agirait, à l'égard de Paris soulevé, exactement comme le roi de Naples à l'égard de Palerme? M. Guizol se contenta de lui répondre qu'il n'y avait entre eux d'autre différence que celle des situations, et qu'à sa place il eût agi et parlé comme lui-même agissait et parlait. M. Guizot avait-il un pressentiment?

Reprenant la parole dans la discussion suscitée à l'occasion de la Suisse, discussion où la ridicule affaire du Sonderbund venait d'être longuement traitée, M. Thiers s'écria avec une éloquence singulière que s'il n'était pas radical, il était du parti de la Révolution, tant en France qu'en Europe. Et il ajouta :

« Je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans les mains des hommes modérés. Je ferai ce que je pourrai pour qu'il continue à y être. Mais quand ce gouvernement passera dans la main des hommes moins modérés que moi et mes amis, dans les mains d'hommes ardents, fussent les radicaux, je serai toujours du parti de la Révolution. »

Paroles dignes d'être méditées, et dont il faut se souvenir, aujourd'hui que M. Thiers a à défendre, contre les revenants de l'ancien régime et les conservateurs inintelligents, cette Révolution, qui eût protégé le trône de Louis-Phihppe, si ce roi n'en avait pas imprudemment déserté les principes (1).

(1) Ceci était écrit au moment où M. Thiers était chef du pouvoir exécutif.

Janvier 1848.

Le banquet du douzième

arrondissement.

Février 1848.

L'adresse de

40 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.

Il avait été décidé que, pour finir la campagne réformiste, un dernier banquet aurait lieu à Paris dans le douzième arrondissement. Un comité, formé sous la présidence de M. Boissel, député de cet arrondissement, fut chargé de s'entendre avec le comité central des électeurs pour donner à ce banquet toute la solennité possible. Mais le gouvernement, s'inquiétant un peu tard du mouvement d'opinion provoqué sur toute la surface du pays au moyen des banquets patriotiques, s'y opposa. Le ministre de l'intérieur déclara formellement à la tribune de la Chambre des pairs qu'il interdirait dorénavant ces sortes de banquets, et l'autorisation fut refusée par le préfet de police aux organisateurs du banquet du douzième arrondissement.

Au nom de quelle loi le gouvernement violait-il ainsi le droit de réunion ? Voilà ce que l'on se demandait de toutes parts. On résolut de profiter de la discussion de l'adresse pour interroger le gouvernement à ce sujet. Le 7 février, la question fut posée nettement à la tribune de la Chambre des députés par M. Duvergier de llauranne, qui déclara formellement que nulle loi n'interdisant les banquets, ses amis et lui étaient décidés à passer outre. MM. Marie et Léon de Maleville soutinrent, à l'aide d'arguments irréfutables, cette fière déclaration. M. Duchâtel, fort embarrassé, répondit par un mot fatal : « Le gouvernement ne cédera pas. »

Cette provocation souleva un orage terrible. On accusa les ministres d'aller plus loin que ceux de la Restauration. Les noms de Peyronnet et de Polignac leur furent jetés à la tête. Le ministre de la justice, M. Hébert, nature acariâtre et bilieuse, aggrava la situation par son ton absolu et tranchant. Le lendemain, la discussion continua aussi ardente, aussi passionnée. « Mon droit, s'écria une voix qui résonna comme un

bruit de clairon, est aussi sacré que celui de la royauté. » Février 1848. Cette voix, c'était celle de M. Thiers.

Les vives attaques de M. Thiers, et celles non moins vives de MM. Billault, Marie, de Maleville et Odilon Barrot, n'empêchèrent pas le ministère de battre l'opposition sur la question des banquets et sur l'ensemble de l'adresse. Mais quelle victoire! Encore une comme celle-là et la monarchie croulait. L'heure de la crise suprême approchait.

Une immense agitation dans le pays suivit les mémorables débats de cette adresse de 1848. Les esprits n'étaient pas surexcités davantage dans les jours qui avaient précédé les journées de Juillet en 1830. On discuta la question de savoir s'il ne conviendrait pas que la gauche donnât en masse sa démission. Un seul député, M. Emile de Girardin, qui avait énergiquement soutenu dans son journal l'opportunité de cette mesure, se démit bruyamment de son mandat. Mais une centaine de membres de la Chambre des députés, irrités des défis du ministère, prirent la résolution d'affirmer la légalité du droit de réunion en se rendant au banquet du douzième arrondissement.

Le comité chargé de l'organisation de ce banquet loua à gauche des Champs-Elysées, en montant vers la barrière de l'Etoile, dans une rue qu'on appelait alors rue du Chemin de Versailles, un vaste terrain où un millier de convives pouvaient tenir à l'aise. La date du banquet fut fixée au 22 février (1).

Cependant le gouvernement, qui, par la bouche de M. Guizot, avait nettement déclaré qu'il était opposé à toute réforme, et qu'il était décidé à appuyer par la force les paroles de ses ministres, faisait des préparatifs

(1) Pour plus de détails, voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

42 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.

Février 1848. formidables, en prévision d'une collision possible. Quelques députés conservateurs, effrayés de la perspective d'un choc sanglant entre la population et l'armée, eurent l'idée d'un compromis, en vertu duquel les con- A'ives invités au banquet, après s'y être rendus et installés librement, se disperseraient sur une sommation de l'autorité, et consentiraient à ajourner toute réunion jusqu'à ce que la question eût été tranchée par un arrêt de la cour de cassation. Le ministère avait acquiescé à ce compromis, et deux de ses partisans, MM. de Morny et Vitet, s'étaient chargés de s'entendre à ce sujet avec les députés de l'opposition. Mais les masses déchaînées qui devaient faire cortège aux convives, et les soutenir au besoin, accepteraient-elles ce moyen équivoque de tourner la difficulté? C'était tout au moins douteux.

Le 21 février, parut dans les journaux un manifeste qui engageait toutes les personnes invitées au banquet, députés, pairs de France et autres, à se trouver le lendemain devant l'église de la Madeleine, pour se rendre de là au lieu désigné pour le banquet. Venait ensuite l'indication précise des places que devaient occuper à la suite du cortège les citoyens, gardes nationaux de Paris et de la banlieue, et jeunes gens des écoles, qui désireraient prendre part à la manifestation.

Il était bien recommandé à la population de conserver le plus grand calme, d'éviter toute espèce de conflit avec la troupe, de ne porter ni drapeau ni arme. Mais, en dépit de toutes ces précautions, ce manifeste, suivant l'expression de M. Perrée, du Siècle, un de ses signataires, ressemblait plutôt à un ordre de bataille qu'à un programme. Il produisit dans la ville une sensation profonde, et coupa court à tout espoir d'arrangement.

Une proclamation du préfet de police, affichée immé-

ANNÉE 18i8.

diatement sur les murs de Paris, interdit tout attrou- février isis pement pour le lendemain. Interpellé à ce sujet dans la journée même, à la Chambre des députés, le gouvernement répondit qu'il était formellement décidé à dis- .perser tout rassemblement, même par la force. On pouvait dès lors considérer l'épée comme tirée du fourreau.

Cependant l'attitude du gouvernement avait singulièrement refroidi l'ardeur des députés qui avaient le plus poussé à la résistance. Dans une réunion chez M. Odilon Barrot, on entendit M. Thiers déclarer qu'il fallait renoncer au banquet. Et la majorité fut de son avis.

C'était bien la peine vraiment d'avoir tant fait étalage de son droit, d'avoir soulevé les colères du pays pour courber humblement la tète sur une injonction ministérielle.

D'autres, plus soucieux de leur dignité, M. d'Aragon, M. de Lamartine, M, d'Alton-Shée, jeunepair de Franco, qui, récemment, avait osé, à la tribune du Luxembourg, faire l'éloge de la Convention, déclarèrent qu'ils iraient jusqu'au bout, et que, fussent-ils seuls, ils se rendraient au banquet.

Grands furent le désappointement et l'indignation dans le public quand on connut la résolution pusillanime des députés de l'opposition. Fallait-il, en présence de cette désertion, encourager le peuple à descendre dans la rue ? Les républicains les plus autorisés ne le pensaient pas. Ils l'engagèrent donc à rester calme, à ne pas fournir au pouvoir l'occasion d'un succès sanglant, et à l'opposition dynastique un prétexte pour couvrir sa reculade. Mais on ne commande pas aux éléments déchaînés.

Le 22 février, dès le matin, toute la population était sur pied, inquiète, frémissante, s'attendant à de grands événements.

Journées des

22 et

23 février.

44 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.

Février 1848. ^e peuple se montrait généralement indigné de la conduite de ces députés de l'opposition, qui, après avoir soulevé la ville, se dérobaient un peu honteusement aujourd'hui. Aussi ne tint-on nul compte de leurs recommandations. Étudiants, ouvriers, citoyens de. toutes classes et de toutes conditions se rendirent, par longues files, à la place de la Madeleine, aux cris de Vive la réforme! A bas les ministres !

Vers midi, la manifestation prit un caractère violemment agressif. Quelques citoyens furent blessés sur la place de la Concorde. Un peu plus tard, tandis que les députés de l'opposition déposaient sur le bureau de la Chambre un acte d'accusation contre le ministère, acte dérisoire et que M. Guizot accueillit d'un sourire de dédain, des barricades s'élevaient dans les rues adjacentes à la rue de Rivoli et dans les environs du Palais- Royal et de la place du Caire ; quelques boutiques d'armuriers étaient pillées, des milliers de combattants se trouvaient prêts à engager la lutte.

Le gouvernement ne manquait pas de soldats pour comprimer une émeute; il avait à sa disposition près de trente-huit mille hommes. Mais ce qui lui faisait défaut c'était la confiance du pays. Il le sentait si bien qu'il ne voulait pas convoquer la garde nationale. Et quand il s'y décida, tardivement, ce fut à peine si elle répondit à l'appel du tambour. 11 était clair d'avance qu'elle ne prêterait point son concours à l'armée pour réprimer une insurrection populaire (1).

L'autorité résolut toutefois d'en imposer h la population par un grand déployement de forces, et, le soir, les troupes bivouaquaient dans les rues, sur les boulevards et sur les places publiques. La lutte s'engagea immédiatement sur divers points de la capitale par des

fij Voyez notre Histoire du règne de Louis -Philippe.

escarmouches où quelques citoyens trouvèrent la mort, février I848. Elle se continua le lendemain 23, sans résultats, autour du quartier des halles. Mais ce qui parut plus grave au pouvoir, ce furent les dispositions essentiellement hostiles de la garde nationale. On vit, place des Petits- Pères, la 3* légion croiser la baïonnette contre un peloton de cuirassiers qui, sur l'ordre du général Priant, s'avançait pour charger le peuple. L'esprit dont était animée la 3° légion était celui de l'immense majorité de la garde nationale.

Cette attitude de la milice bourgeoise, sur la fidélité Renvoi de laquelle reposait le trône de Juillet, émut profondé- tardif des

, i,v 1 • ■ L pi î ministres,

ment 1 ame du vieux roi, et lit ce qu une campagne réformiste de six mois et toutes les attaques des députés de l'opposition n'avaient pu faire. Vers deux heures et demie, M. Guizot montait à la tribune de la Chambre des députés et annonçait que le roi venait d'appeler M. le comte Mole pour le charger de composer un nouveau cabinet. Il avait dû en coûter beaucoup à Louis- Philippe pour renvoyer le complice obstiné de ses fautes et de son entêtement prodigieux.

Bien que le comte Mole, personnage élevé à l'école de l'Empire, ne fût guère l'homme de la situation, sa nomination fut saluée par d'enthousiastes acclamations. La chute du ministère Guizot était, en définitive, une victoire éclatante de l'opposition, une satisfaction donnée à l'opinion publique ; elle fut donc accueillie dans Paris avec de grandes démonstrations de joie. La lutte cessa momentanément. Le soir les maisons furent illuminées en signe d'allégresse. Beaucoup croyaient la crise terminée ; et l'on était à quelques heures à peine d'une révolution (1).

(1) Voyez, pour plus de détails, notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

Février 1848.

Fusillade du

boulevard

des Capucines.

-^6 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.

Du reste, l'agitation dans le monde politique était loin d'être calmée. Les députés de l'opposition ne trouvaient pas, dans le ministère Mole, des garanties suffisantes de la réalisation des réformes réclamées; ils voulaient un ministère entièrement pris dans leur parti : d'autre part, les républicains, qui avaient vu le peuple à l'œuvre dans la journée, commençaient à croire qu'il ne serait pas impossible de renverser le gouvernement de haute lutte, et ils pétaient disposés à se montrer plus exigeants. Par un manifeste dû à la plume de M. Louis Blanc, et qui parut le lendemain dans les journaux, ils réclamèrent la dissolution de la garde municipale, l'incorporation de tous les citoyens dans la garde nationale, et demandèrent qu'à l'avenir l'armée ne fût plus employée à la compression des troubles civils.

Cependant on était tout à la conciliation dans cette soirée du 23 février. La nouvelle du changement de ministère avait produit un excellent effet. Des messagers de paix parcouraient la ville qui, sur une foule de points, avait pris un aspect de fête. Partout des illuminations spontanées. Des promeneurs paisibles s'étaient répandus dans les rues et sur les places publiques, et célébraient par des chants patriotiques le triomphe de la liberté.

Les choses en étaient là quand un événement imprévu vint tout à coup changer la situation et lui donner une tournure tragique. Vers neuf heures du soir, une foule immense, composée de gardes nationaux en uniforme, d'ouvriers en costume de travail, de bourgeois, de femmes et d'enfants, parcourait la ligne des boulevards, en chantant des airs patriotiques et joyeux. Arrivée à la hauteur du ministère des affaires étrangères, situé alors sur le boulevard des Capucines, elle trouva le passage barré par la troupe. La tête de colonne, pressée

ANNÉE 1848. CHAPITEIE PREMIER. 47

par le flot qui grossissait toujours, se trouvait dans Février i848. l'impossibilité absolue de rétrograder.

Sollicité de faire ouvrir les rangs de ses soldats à cette foule désarmée et dont les intentions pacifiques n'étaient pas douteuses, le lieutenant-colonel Courant s'y refuse en se retranchant derrière sa consigne, et, pour empêcher ses soldats d'être forcés, il leur commande de croiser la baïonnette. Dans ce mouvement un coup de fusil retentit, qui fut immédiatement suivi d'une décharge générale. Ce coup n'était point venu de la foule, il n'avait pas été tiré, comme le bruit en courut, par le républicain Lagrango, qui alors se trouvait dans le faubourg Saint-Germain, il était parti des rangs de la troupe, par accident, et il avait frappé mortellement un soldat du nom de Henri. A cette détonation, la troupe avait tiré instinctivement, machinalement. Voilà l'exacte vérité (1).

Cette décharge à bout portant sur une foule compacte avait eu des efîets horriblement meurtriers. Une centaine de personnes, mortes ou blessées, gisaient sur la chaussée. La foule reflua épouvantée, se dispersa dans tous les sens, cherchant un refuge dans les rues adjacentes ou sous les portes cochères des maisons.

(1) Telle est la version que j'ai donnée, comme la plus vraisemblable, dans VHistoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

D'après M. Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs de l'année 1848, le coup aurait été tiré par un sergent de la ligne, nommé Giacomoui, qui aurait tué à bout portaut un insurgé au moment où celui-ci cherchait à frapper au visage, d'une torche qu'il tenait à la main, le lieutenantcolonel Courant. Mais, en ce moment, il n'y avait pas d'insurgé. Quoi qu'il eu soit, ce qu'il y a de certain, cest que le républicain Lagrange n'a été pour rien dans le coup de feu qui a déterminé l'explosion. La légende du coup de pistolet de Lagrango a surtout été accréditée par un misérable du nom de Delahodde, dans sou Histoire des sociétés secrètes. Ce Delahodde, qui avait surpris la confiance des républicains, était un espion politique dont l'infamie se trouva complètement mise ù jour après la révolution de Février.

du 24 février.

48 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i8.

FÉVRIER 1848. Une formidable explosion de colère succéda à la première émotion. Des hommes déterminés chargèrent de cadavres un tombereau, et, des torches à la main, ils le promenèrent une partie de la nuit dans la ville en poussant des cris de vengeance.

Il faut avoir vu cette scène étrange et sinistre, dont j'ai été témoin à l'époque où j'atteignais l'âge d'homme, pour se rendre bien compte des sentiments de fureur qu'elle excita. L'apaisement qui s'était produit dans les cœurs fit place à une indéfinissable irritation. On s'en allait parcourant les rues en appelant le peuple aux armes. Les barricades se dressaient partout, s'élevaient comme par enchantement. Quand le pâle soleil du 24 février se leva, Paris ressemblait à un immense camp retranché.

Journée Le bruit lugubre du tocsin au milieu de la nuit, la

fusillade déjà engagée sur divers points, avaient averti la cour que la face des choses avait bien changé depuis quelques heures. M. Mole avait décidément décliné le périlleux honneur de former un ministère. Le roi, cédant aux sollicitations de son entourage et faisant taire ses scrupules, avait consenti à charger M. Thiers de ce soin, et à lui donner pour adjoint M. Odilon Barrot, sur le nom populaire de qui l'on comptait beaucoup pour apaiser les esprits. Seulement, il affaiblit singulièrement l'effet de cette concession aux exigences du moment en confiant le commandement des troupes et de la garde nationale au maréchal Bugeaud, au nom duquel se rattachait, à tort ou à raison, le souvenir ineffaçable des massacres de la rue Transnonain (1).

Du reste la révolution s'avançait tellement irrésistible que nul pouvoir désormais n'était capable de l'arrêter. Cela se vit bien dès les premières heures de la

(1) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

journée. La nouvelle de la formation d'un ministère févkier is'i8. Thiers-Barrot, le langage relativement modéré des feuilles républicaines, furent impuissants à arrêter l'élan de l'insurrection.

En vain, pour atténuer le mauvais effet de la nomination du maréchal Bugeaud, on lui adjoignit le général de Lamoricière comme commandant de la garde nationale, en vain l'ordre fut donné aux troupes de cesser partout le feu, en vain M. Odilon Barrot parcourut, au milieu des barricades, les rues et les boulevards pour annoncer que la réforme était un fait accompli, rien n'y fit. Le peuple sentait que la victoire était dans ses mains, il ne voulait pas la laisser échapper. Les soldats, visiblement décontenancés, passaient devant les barricades en mettant la crosse en l'air. Sur plusieurs points ils se laissèrent désarmer comme des enfants, sans résistance, et fraternisèrent avec le peuple.

Ces nouvelles, arrivant d'instant en instant, portèrent le trouble et la désolation aux Tuileries, où des députés de toute nuance se trouvaient réunis avec les familiers de la cour. Déjà le mot d'abdication était murmuré aux oreilles du roi. Bientôt, M. Thiers lui-même la considéra comme la dernière planche de salut. Louis-Philippe hésitait, quand, tout à coup, à quelques pas du château, éclate une fusillade furieuse. C'était la bataille qui s'engageait sur la place du Palais-Royal entre le peuple et les soldats enfermés dans le poste du Chàteaud'Eau. Quelques minutes encore, et l'assaut pouvait être donné aux Tuileries.

A 3e moment, M. Emile de Girardin pénétra dans la L'abdication, pièce où se tenaient le roi et sa famille en s'écriant qu'il n'y avait plus qu'un moyen de sauver la situation, c'était d'abdiquer. Le vieux roi était profondément abattu. Le fantôme du 10 Août apparaissait tout sanglant à son esprit. Enfin, après avoir hésité quelques

50 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.

Février 1848. instants encore, il signa, malgré les résistances de la reine, son abdication en faveur de son petit-fils, le comte de Paris. Cette suprême concession ne devait même pas sauver sa dynastie. Il était alors midi et demi (1).

Le combat durait toujours sur la place du Palais- Royal. Le maréchal Gérard venait d'être nommé commandant général des troupes à la place du maréchal Bugeaud. Il remit l'acte d'abdication au général de Lamoricière, pensant que peut-être la lecture de cet acte ferait tomber les armes des mains des combattants. Le général, n'ayant pu parvenir à se faire écouter, passa l'acte au républicain Lagrange, homme intrépide, qui ne fut pas plus heureux. Tous deux vainement, au péril de leur vie, essayèrent d'arrêter l'effusion du sang. Le général roula, blessé, sous son cheval, que deux balles venaient d'atteindre.

Le départ Le péril Semblait se rapprocher pour les hôtes du

château. Déjà des coups de fusil se faisaient entendre sur la place du Carrousel. Les princesses effarées, et tout en larmes, poussèrent un cri de terreur. Sur ces entrefaites parut M. Crémieux, porteur des plus affligeantes nouvelles. Il peignit la situation comme désespérée. Toutes les démarches tentées en faveur de la royauté de Juillet avaient échoué sur tous les points. Dans un instant, à l'en croire, le peuple serait aux Tuileries. Il n'y avait plus à balancer, il fallait partir. Le roi et la reine, accompagnés de quelques membres de leur famille, quittèrent précipitamment le château, et traversèrent le jardin des Tuileries. Sur la place de la Concorde, à l'endroit même où la tête de Louis XYI était tombée sous le couteau de la guillotine, trois voi-

(1) Pour plus de détails voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

tures les attendaient, trois mauvaises voitures, les seules Février i848. qu'on eût pu trouver. Le roi monta avec sa femme et trois enfants dans l'une de ces voitures attelée d'un seul cheval; puis il partit, blême, affolé, en proie à une frayeur étrange, sous l'escorte de quelques gardes nationaux à cheval (1).

Départ navrant, fuite dont l'humiliation n'avait jamais eu d'égale ! Un fiacre emportait la monarchie de Juillet et sa fortune.

(1) Pour plus de détails voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

La République est réclamée. — Séance de la Chambre des députés. — Nomination d'un gouvernement provisoire. — M. Garnier-Pagès a l'Hôtel-de-Ville. — Il est nommé maire de Paris. — Installation du gouvernement à l'Hôtel-de-Ville. — Adjonction de MM. L. Blanc, Marrast, Albert et Flocon. — Le premier ministère de la seconde République. — Proclamation de la République. — Le peuple aux Tuileries. — Les Invalides civils. — Caractère généreux de la révolution de Février. — Accueil fait à cette révolution. — Adhésion de l'armée. — Explosion d'enthousiasmes. — Louis-Napoléon Bonaparte s'annonce. — Le désintéressement populaire. — Premiers actes du gouvernement provisoire. — Le droit au travail. — Le million de la liste civile. — Création des ateliers nationaux. — Le ministère du travail. — La Commission du Luxembourg. — La peine de mort abolie en matière politique. — Le drapeau rouge et le drapeau tricolore. — Incidents regrettables. — Les chemins de fer dévastés. — Abolition des titres de noblesse. — Inauguration de la République. — Les obsèques des morts de Février. — Abolition du serment politique. — Actes divers. — Politique extérieure du gouvernement provisoire. — Le manifeste de M. de Lamartine. — La situation financière. — M. Garnier-Pagès aux finances. — Mesures financières. — Le cours forcé des billets de banque. — L'impôt des 45 centimes. — Établissement du suffrage universel. — La République reconnue par les puissances étrangères. — L'Algérie et le duc d'Aumale. — Les clubs. — Les journaux. — L'amende honorable de M. Emile de Girardin. — La préfecture de police et M. Caussidière.

— Les commissaires de la République. — Circulaire de M. Ledru ■ RoUin. — Le Bulletin de la République . — Les Tuileries évacuées.

— Demande d'ajournement des élections. — Manifestation des bonnets à poil. — Manifestation du 17 mars. — Hommage au maréchal Ney. — Le général Cavaignac ministre de la guerre. — Mesures diverses. — Suppression de l'inamovibilité. — Abolition de l'esclavage. — Caractère social de la révolution de Février. — Les conférences du Luxembourg. — Manœuvres réactionnaires. — La mani-

54 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. annke 1848.

KKvniER 1848. festation du jIG avriL — Affaire Blanqui. — Peurs chimériques.

La fête de la Fraternité.' — Les élections à l'Assemblée nationale.

Une dernière ressource i;estait à cette royauté issue des barricades de 1830, c'était que la régence de la duchesse d'Orléans, mère du comte de Paris, fût proclamée et acceptée. Mais le parti républicain s'était compté, il se sentait maître de la situation; l'abdication ne suffisait plus h le satisfaire; il lui fallait la déchéance. La République Aussi, pendant que M. Odilon Barrot et ses amis, est réclamée, croyant encore à la possibilité de sauver la dynastie, se disposaient à annoncer à la ville et au pays la régence de la duchesse, le peuple, déjà maître del'Hôtel-de-Yille, réclamait à grands cris la République et la formation d'un gouvernement provisoire.

Le peuple donnait là une preuve de son merveilleux bon sens. Il n'aime ni le désordre ni l'anarchie. Il sait que la démocratie, comme la monarchie, a besoin d'une direction, d'un régulateur. Sa préoccupation constante, dans ses soulèvements les plus légitimes, est le choix des hommes à qui il pourra confier le dépôt du pouvoir. Il comprend donc admirablement la nécessité du gouvernement. Seulement ce qu'il veut, c'est un gouvernement — et combien il est dans le vrai ! — c'est un gouvernement impersonnel, fondé sur la raison, sur la justice, et non pas un gouvernement livré par droit de naissance ou autrement, à titre héréditaire, à certaines familles qui en disposent comme de leur propre chose et se croient les arbitres absolus des destinées d'une nation.

Pendant que les derniers coups de fusil se tiraient sur la place du Château-d'Eau et que les flots de l'insurrection envahissaient les Tuileries désertes, le peuple se portait en masse autour des bureaux de la Réforme et du National^ demandant une direction centrale, c'està-dire un gouvernement issu de la révolution. Une

liste fut bientôt dressée, résultat d'un compromis amené par M. Martin (de Strasbourg). Elle comprenait MM. Dupont (de l'Eure), François Arago, Ledru-Rollin, Flocon, Marie, Garnier-Pagès, Armand Marrast, Grémieux, Lamartine et Louis Blanc. C'était bien évidemment une liste de fusion ; car on y trouvait mêlés, à côté de radicaux purs et de républicains flottants, hésitants, des royalistes libéraux, comme MM. Crémieux et de Lamartine. Preuve irréfutable, d'ailleurs, du désir d'entente dont étaient animés les républicains les plus prononcés.

D'une des fenêtres des bureaux de la Réforme, situés rue Jean-Jacques-Rousseau, M. Louis Blanc, au milieu d'un silence solennel, donna lecture de cette liste, dont les noms furent accueillis par des acclamations prolongées.

De nombreuses voix réclamèrent seulement l'addition d'un autre nom, celui d'Albert, ouvrier mécanicien, qui jouissait, dans le peuple, d'une juste réputation de mérite, d'honnêteté et de savoir. Rien n'était plus juste que d'adjoindre un simple ouvrier à ce gouvernement que venait de sacrer le sang du peuple. D'un commun accord, à la Réforme et au National, on ajouta le nom d'Albert sur la liste. J'insiste sur ce détail, parce que, comme on le verra tout à l'heure, cette liste deviendra la liste réelle et définitive des membres du gouvernement provisoire.

Les choses en étaient là quand on apprit que la Chambre des députés s'était réunie et délibérait sur l'établissement de la régence. Cette nouvelle causa parmi la foule une véritable exaspération, et aussitôt toute une armée populaire se mit en marche vers le palais Bourbon, bien décidée à s'opposer par la force à toute espèce de compromis monarchique.

Voici, en effet, ce qui se passait à la Chambre des députés, dont le caractère légal avait cessé avec la

Févuier I8i8.

Séance de la

Chambre des députés.

FcvniEn 1848. royauté de Louis-Philippe. M. de La Rochejaquelein était donc dans la vérité absolue lorsqu'au milieu d'une délibération orageuse, il criait à ses collègues effarés : « Aujourd'hui, messieurs, vous n'êtes rien, vous n'êtes plus rien. »

La duchesse d'Orléans avait quitté les Tuileries avec ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres, peu après le départ du roi. Elle avait été amenée à la Chambre par M. Dupin aîné, et elle y avait pris place au pied de la tribune. Il était alors une lieure et demie. Les partisans de la régence, MM. Odilon Barrot, Dupin et le président Sauzet, s'efforçaient de la faire proclamer par un vote de l'Assemblée, quand MM. Marie et Crémieux, sans rien préjuger sur la forme du gouvernement futur, proposèrent la constitution immédiate d'un gouvernement provisoire (1).

La duchesse d'Orléans, dont l'attitude fut digne et courageuse, se disposait à parler ; tout à coup la marée montante, annoncée par M. Thiers avec un accent douloureux, fit irruption dans la salle. Cette marée irrésistible, c'était le peuple dans son ensemble, gardes nationaux, étudiants, ouvriers, bourgeois de toutes conditions, c'était le peuple qui se ruait dans l'hémicycle aux cris de : La déchéance! et de Vive la République l et qui réclamait, lui aussi, un gouvernement provisoire.

M. Ledru-Rollin prit alors la parole pour demander que ce gouvernement fût nommé non par la Chambre, mais par le peuple. Et il avait raison. La Chambre des députés, issue d'un suffrage ridiculement restreint, ne représentait pas la nation; son mandat était expiré. Elle n'était plus rien, suivant l'expression de M. de La Rochejaquelein.

M. de Lamartine s'était tenu jusque-là sur une réserve

(l) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.

prudente; mais, sentant que nulle puissance au monde févrieu 1848. ne pourrait arrêter la révolution victorieuse, il se décida à intervenir, et il demanda à son tour, avec des précautions oratoires infinies, et au milieu d'une foule de réticences, la nomination d'un gouvernement provisoire.

Le tumulte était alors au comble. Plus de Chambre! pas de députés! criait-on de toutes parts ; et un canon de fusil était braqué contre le bureau.

M. Sauzet, après avoir vainement agité sa sonnette pour obtenir du silence, déclara la séance levée et disparut comme une ombre. La plupart des députés s'enfuirent à son exemple.

Il n'y avait donc plus de Chambre des députés, quand, Nomination au palais Bourbon, on procéda à la nomination des nement promembres du gouvernement provisoire; il n'y avait plus visoirc. qu'une assemblée révolutionnaire, agissant et délibérant au même titre que celle qui tout à l'heure siégeait en plein vent rue Jean- Jacques-Rousseau, et qui avait sanctionné de ses acclamations la liste de fusion lue par M. Louis Blanc du haut d'une fenêtre de la Réforme.

Cette liste avait été apportée à la Chambre des députés, et remise à M. Marie, par MM. Emmanuel Arago, Sarrans et quelques autres. Ce furent les noms dont elle se composait qui furent soumis à l'approbation de la foule répandue dans la salle des séances du palais Bourbon, moins toutefois ceux de MM. Armand Marrast, Louis Blanc, Flocon et Albert, que, par un subterfuge peu digne, on avait jugé à propos de taire, selon les uns, et qui, selon les autres, ne figuraient pas sur la liste apportée par M. Emmanuel Arago. M.Ledru-Rollin lut, de sa voix sonore, les noms de MM. Dupont (de l'Eure), François Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie et Crémieux, qui tous furent acceptés, avec plus ou moins d'enthousiasme.

Les membres ainsi désignés se trouvèrent tous

Février 1848.

iM. Garnier-

Pagès à

l'Hôtel-de-

Ville.

58 niSTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848-

réunis à l'Hôtel-de-Yille vers cinq heures du soir.

Déjà dans ce palais du peuple, où depuis les jours d'Etienne Marcel, la liberté tenait, à de grands intervalles, ses redoutables assises, était installé M. Garnier-Pagës, homme excellent, mais caractère flottant, irrésolu, sans principes bien arrêtés. M. Garnier-Pagès ne s'était donné à la révolution qu'à son corps défendant, en quelque sorte. Il était venu à l'Hôtel-de- Ville, dépêché par M. Odilon Barrot, pour le compte de la régence, en compagnie de MM. Gustave de Beaumont et de Maleville. Il était une heure et demie quand il y arriva, l'heure à laquelle la duchesse dOrléans faisait son entrée à la Chambre des députés.

Mais déjà la révolution était à peu près maîtresse de la maison commune. Le préfet, M. de Rambuteau, avait abandonné son poste, laissant à quelques membres du conseil municipal, parmi lesquels MM. Horace Say, Delestre, Lanquetin et Sanson-Davilliers, le soin de gérer les affaires. En apprenant l'abdication du roi et la dissolution des Chambres, ceux-ci se bornèrent à rédiger une courte proclamation, où il était dit que le conseil avait confiance dans le peuple et qu'à la nation seule appartenait le droit de régler son avenir.

Il était deux heures. Le conseil, réduit à une dizaine de membres, était impuissant. Il se retira à son tour aux cris mille fois répétés de « la déchéance ! la République! » poussés par la foule. M. Garnier-Pagès se trouva ainsi maître de la situation. Il prit place au bureau dans la chambre du conseil, et déclara, en substance, que bien qu'étant venu pour organiser un gouvernement de conciliation, il était tout disposé à se rallier à la République, qui avait été le rêve de toute sa vie.

Quelques voix réclamèrent alors un maire de Paris.

nommé maire Le ^om de M. Gamier-Pagès ayant été prononcé, il fut de Paris o ./ ... ,

accueilli par une approbation générale. Ainsi fut sacre

Garnicr-Pagt'S est

maire de Paris M. Garnier-Pagès. « Nous ne le laisse- févrhr .1848. rons pas tuer comme Bailly! » s'écria M. Fiottard.

On voulait lui donner pour adjoint son collègue M. de Maleville ; mais ce dernier, fidèle à ses opinions monarchiques, refusa d'accepter ce présent démocratique, et l'on nomma par acclamation M. Recurt, un des membres les plus dévoués du parti républicain.

La place de Grève et l'Hôtel-de-Ville présentaient un spectacle étrangement dramatique et superbe. Sur la place une multitude armée, mugissante et tellement pressée, que les membres du gouvernement provisoire eurent toutes les peines du monde à en fendre les flots pour pénétrer dans l'Hôtel-de-YiHe. L'intérieur de l'hôtel était également inondé do peuple ; seulement, au milieu des combattants et des patriotes désintéressés, on voyait déjà surgir cette foule de solliciteurs qui, à chaque victoire populaire, se précipitent à la curée des places. Çà et là, dans les cours et dans les salles, gisaient sur de la paille les blessés du jour et de la veille. Ce n'étaient pas ceux-là qui devaient profiter du triomphe du peuple.

Tout ce peuple demandait à grands cris la proclamation immédiate de la République. Le gouvernement sorti de ses suffrages n'avait évidemment qu'à se conformer à sa volonté, sauf ratification de la part de l'Assemblée nationale à laquelle le pays tout entier devait confier le soin de faire une constitution. Cependant il y eut doute et discussion dans le gouvernement provisoire pour savoir si Ton proclamerait la République.

La nuit était venue. Réunis dans la salle Saint-Jean, lustallation les membres du gouvernement provisoire désignés à ^^ gouvcme-

^ " . meut

l'issue de la séance à la Chambre des députés venaient provisoire. de recevoir une sorte d'investiture de la foule, après avoir fait une exposition de principes, quand parurent MM. Armand Marrast, Louis Blanc, Flocon et Albert,

60 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.

FÉvKiEn 1848. dont les noms n'avaient pas été prononcés à la Chambre des députés. Louis Blanc et Flocon parlèrent à leur tour ; ils se firent plus particulièrement les organes des revendications sociales, et leur nomination fut également ratifiée au milieu des plus bruyantes acclamations. MM. de Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Dupont (de l'Eure), Marie, Arago et Crémieux n'avaient pas attendu l'investiture de leurs nouveaux collègues. Ils s'étaient retirés à l'écart pour procéder aux premiers actes du gouvernement. M. de Lamartine commença par rédiger une proclamation où il était dit que la République était provisoirement adoptée, formule qui donnera lieu tout à l'heure à d'orageuses discussions. Puis on se partagea les plus importants ministères, sur l'avis de M. Crémieux, qui fit remarquer que les membres du gouvernement eux-mêmes seraient plus aptes que d'autres à exécuter leurs propres résolutions. Adjonction de H était à peu près huit heures du soir quand Bifnc.Marrà^t, ^M. Louis Blanc, Armand Marrast et Flocon pénétrè- Fiocon et trèrent dans la pièce écartée où délibéraient les membres nommés au palais Bourbon. Peu s'en fallut qu'ils ne fussent considérés comme des intrus.

MM. François Arago et Garnier-Pagès leur contestaient la qualité de membres du gouvernement. Et pourquoi? Est-ce que l'élection faite par la foule à la Chambre avait plus de poids que celle dont la multitude répandue dans la rue Jean-Jacques-Rousseau avait pris l'initiative? Est-ce que à l'instant même MM. Louis Blanc et Flocon, après avoir exposé leurs doctrines devant le peuple qui remplissait l'Hôtel-de- Ville, ne venaient pas de l'entendre ratifier leur nomination? Est-ce qu'ils ne représentaient pas, beaucoup mieux que MM. Garnier- Pagès, Marie, Crémieux et de Lamartine, la révolution qui venait de s'accomplir? Est-ce que le fait d'avoir appartenu à la Chambre des députés créait un privilège

Albert.

ANNÉE 1848. CHAPltRE DEUXIÈME. 61

spécial en faveur de ces derniers, alors surtout que février isis. cette révolution s'était faite aussi bien contre la Chambre que contre la couronne? Leur prétention était donc au moins singulière. On s'arrangea pourtant. Seulement, avec la bonhomie qui lui était familière, M. Garnier- Pagès donna à entendre que les nouveaux venus serviraient de secrétaires au gouvernement provisoire; ce qui n'impliquait nullement qu'ils n'en fussent pas membres effectifs.

Quoi qu'il en soit, la qualification de secrétaires donnée aux noms de MM. Flocon, Louis Blanc, Albert et Armand Marrast, qu'on eut soin d'isoler de ceux de leurs collègues au bas des décrets qui parurent le lendemain dans le Moniteur, émut profondément les répucains. Ils se demandèrent s'il s'agissait encore, comme en 1830, d'un escamotage et d'une simple révolution parlementaire; des rumeurs menaçantes arrivèrent jusque dans la salle où siégeait le nouveau gouvernement. Cet avertissement suffit. La puérile distinction imaginée la veille au soir disparut ; désormais les décrets et proclamations du gouvernement provisoire portèrent pêle-mêle les noms des onze membres dont les acclamations de la foule, dans la rue Jean-Jacques- Rousseau, avaient salué la nomination.

Le premier soin du gouvernement provisoire, comme Le premier on l'a vu, avait été de constituer le ministère. Le vénérable (ie°ià"s^erou(J Dupont (de l'Eure) fut choisi comme président du con- République. seil, sans portefeuille. M. Ledru-Rollin prit l'intérieur; M. de Lamartine, les affaires étrangères; M. Crémieux, la justice ; M. Marie, les travaux publics M. Arago, la marine. En dehors de lui, le gouvernement appela M. Bethmont à l'agriculture et au commerce; M. Carnot à l'instruction publique, à laquelle on réunit les cultes; le général Subervic à la guerre, et M. Goudchaux, banquier, aux finances. M. Garnier-Pagès garda la mairie

FÉVRIEH 1848.

Proclamation

de la République.

62 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.

de Paris. M. Etienne Arago, frère de François, et M. Caussidière, qui s'étaient installés, le premier aux postes, le second à la préfecture de police, furent conlirmés dans leurs fonctions. Un député de la gauche, M. de Courtais, fut appelé au commandement de la garde nationale, avec M. Guinard comme chef d'état-major. Enfin, à la place du duc d'Aumale, qui, dans les derniers temps du règne de Louis-Philippe, avait été nommé gouverneur de l'Algérie, on nomma le général Cavaignac, dont le frère, mort prématurément, avait été l'un des membres les plus purs et les plus énergiques du parti républicain.

Vint ensuite la question brûlante de la proclamation de la République.

Les opinions se trouvèrent fort partagées. MM. Arago, Marie et Dupont (de l'Eure) voulaient qu'on réservât la question à l'Assemblée constituante. M. de Lamartine, dans sa proclamation, avait, comme on l'a vu, admis la République en principe, mais sous la réserve expresse des droits de la nation. MM. Garnier- Pages, Armand Marrast et Crémieux se rallièrent à cette opinion. Seuls MM. Ledru-RoUin, Louis Blanc, et Flocon — M. Albert n'était pas présent — insistèrent énergiquement pour que la République fût proclamée tout de suite, sans restriction et sans appel, en se fondant sur cette considération sans réplique qu'une nation ne saurait repousser la forme républicaine sans abdiquer sa propre souveraineté, sans commettre, pour ainsi dire, un suicide.

La discussion traînait en longueur, et de sourdes rumeurs grondaient au dehors. Quelques membres du gouvernement provisoire durent, à plusieurs reprises, aller haranguer la foule sur la place de Grève pour calmer son impatience. Enfin l'on parvint à se mettre d'accord sur cette formule : « Le gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le

peuple, qui sera immédiatement consulté. » Copiée à Février i848. la main à une centaine d'exemplaires qu'on jeta à la foule par les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville, cette proclamation, lue à la lueur des torches, causa un enthousiasme indescriptible, et fut accueillie aux cris mille fois répéde : Vive la République ! Touchante-unanimité, qui se rencontre toujours au début des révolutions, et que l'impatience des uns, les intrigues et la mauvaise foi des autres, finissent trop souvent par rompre, au grand détriment de la justice et de la liberté.

Tel fut le premier acte du gouvernement provisoire de la seconde République française. Puis, coup sur coup, il décréta la dissolution de la Chambre des députés, l'interdiction aux membres de l'ex-Chambre des pairs de se réunir, et l'incorporation de tous les citoyens dans les rangs de la garde nationale. Il était alors onze heures du soir.

Il faut, pour compléter l'histoire du 24 Février, revenir et passer rapidement, — car l'espace nous est restreint — sur un épisode de cette journée à jamais fameuse. Le combat sanglant du Château-d'Eau n'était pas encore terminé que la foule inondait le château des Tuileries et en prenait possession.

Le peuple, comme un grand enfant, semble parfois Le peuple se complaire dans la dévastation. Cependant, sans vouloir excuser cette rage de briser et de détruire qu'il apporte trop souvent dans nos troubles civils, je puis dire qu'il y mit encore un certain discernement. Ce fut ainsi qu'aux Tuileries, comme au château du Palais- Royal, il s'acharna surtout contre tout ce qui rappelait le souvenir de la royauté ou la personne du roi, tandis qu'il respecta les appartements de la duchesse d'Orléans et les objets appartenant spécialement à la reine, aux princes et aux princesses. Sans doute il y eut des tableaux déchirés à coup de baïon-

aux Tuileries.

Février 1848.

Les invalides civils.

Caractère généreux de

la révolution de Février.

64 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année (848.

nettes, des bustes mutilés, des meubles jetés par les fenêtres, vandalisme inutile, dévastation regrettable ; mais toutes les valeurs furent avec soin rapportées au Trésor. On avait écrit sur tous les murs : « Mort aux voleurs, » et deux individus, ayant été trouvés nantis de quelques objets dérobés, furent impitoyablement fusilles. Enfin, pour préserver les Tuileries, qui avaient été le théâtre de tant d'infamies royales, mais qui étaient, en somme, une propriété nationale, un monument historique digne d'être conservé, le peuple eut l'idée touchante de les consacrer aux invalides civils, ce qui valait assurément mieux que d'en faire la proie des flammes, comme cela s'est vu de nos jours. Un décret du gouvernement provisoire, en date du 26 février, déclara que les Tuileries serviraient désormais d'asile aux invalides du travail. Malheureusement ce décret engendra des abus sans nombre et, il faudra bientôt employer la force pour y mettre fin.

La révolution de Février eut d'ailleurs un caractère particulier de douceur et de générosité. Paris était au pouvoir du peuple qui, craignant un retour offensif de l'armée, veillait avec soin aux barricades. Jamais on ne vit autant de tranquillité et de concorde dans une ville chaude encore de l'insurrection. Les propriétés publiques et privées furent l'objet de la sollicitude de tous, La Banque, dont les caves ruisselaient d'or, la Bourse, la Monnaie, la Caisse des dépôts et consignations étaient gardées par des hommes en haillons.

Aussi l'archevêque de Paris s'empressa-t-il de rendre au peuple un éclatant hommage : « Nous avons appris, dit-il, le soir même, dans un mandement touchant, nous avons appris une fois de plus ce qu'il y a dans le cœur du peuple de Paris de désintéressement, de respect pour la propriété et de sentiments généreux. »

Pas un cheveu ne tomba de la tête de ceux qui, par

ANNÉE li

leur fol entêtement et leur résistance aux plus justes février isis réclamations, avaient déchaîné la révolution. On facilita même leur départ à tous pour n'avoir pas à sévir contre eux. Un acte d'accusation lancé contre les ministres resta sans effet. Louis-Philippe et sa famille purent fuir sans courir aucun risque. Roi, princes et princesses sortirent de France sans avoir eu a souffrir d'un outrage, douloureusement impressionnés seulement par le bruit des acclamations qui, sur leur route, saluaient la nouvelle de leur chute et de l'avènement de la République.

Je ne parle pas, bien entendu, de quelques pamphlets ignobles qui s'abattirent sur les naufragés de Février et poursuivirent de calomnies sans nom le roi fugitif et sa famille. C'est le sort des vaincus de servir de cible à la diffamation et à l'injure. Toute révolution a dans ses basfonds une écume impure, qu'elle soulève en bouillonnant. Mais ces productions éphémères, que tout homme de cœur rejette avec dégoût, n'ont rien de commun avec l'histoire, qui ne les signale en passant, que pour les livrer au mépris public.

Jamais révolution ne fut mieux accueillie que celle du 24 Février. On se fût cru revenu aux jours d'enthousiasme et d'espérance de 1789. C'était à qui battrait des mains et féliciterait le nouveau gouvernement. Des femmes du plus haut rang s'empressèrent de souscrire en faveur des blessés. Puis, vinrent en foule les actes d'adhésion, les protestations de dévouement à cette République qui sortait de son linceul et reparaissait resplendissante aux yeux du monde. « Qui peut songer à défendre aujourd'hui la monarchie ? s'écriait le journal VU?iivers. La France croyait encore être monarchique, et elle était déjà républicaine. La monarchie n'a plus aujourd'hui de partisans. Il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les

Accueil fait

à la

révolution

(le 1848.

Adhésion de l'armée.

66 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 18i8.

FÉVHiEK 1848. catholiques français. » Sans doute cela devrait être s'ils se souvenaient du fondateur modeste de leur religion.

Tous les corps constitués, conseil d'État, université, magistrature, cour des comptes, cour de cassation, vinrent tour à tour se prosterner aux pieds du gouvernement provisoire, se rallier à cette révolution que M. de Cormenin qualifia de grande et de sublime.

Société des gens de lettres, société des auteurs dramatiques, société des artistes dramatiques accoururent aussi pour rendre hommage au gouvernement provisoire. Et la démarche était bien naturelle, car ce n'était pas à un individu que s'adressaient leurs vœux, mais à la nation souveraine et à la liberté.

Puis maréchaux et généraux, officiers de tous rangs et de tous grades, s'empressèrent de faire acte d'adhésion et de jurer fidélité à la République. Je citerai les maréchaux Soult, Gérard, Bugeaud, Molitor, les généraux Magnan, Randon, de Bourjolly, de Lawœstine, Oudinot, Baraguey-d'Hilliers, Aupick, Vaillant, de Castellane. Il faudrait tout un volume pour contenir leurs adhésions, leurs serments, leurs offres de service.

« La République est un fait accompli, disait le général de Castellane à ses soldats; j'adhère en mon nom au gouvernement provisoire de la République. »

Et le général de Bourjolly, à Lyon : « L'armée n'est plus l'instrument du despotisme et du caprice ; elle doit adopter la devise qui brille sur ses drapeaux : Liberté, Èc/alité, Fraternité! et la République française, née de la grande révolution du 24 Février, lui a tracé son rôle. » Que ne s'est-il souvenu de ces paroles, au moment de prêter son épée au coup d'Etat de Décembre !

Le dernier défenseur de la monarchie de Juillet, le maréchal Bugeaud lui-môme, mit un empressement étrange à se rallier, « considérant, suivant ses propres expressions, comme un devoir de mettre son épée au

AfC^ÉE 1848. CHAPITRE DEUXIÈME. 67

service du gouvernement qui venait d'être institué ».

Le général Changarnier ne voulut pas demeurer en reste avec ses camarades de l'armée ; et, sans perdre un instant, il écrivit au ministre de la guerre.

Février 1848.

« Monsieur le ministre,

« Je prie le gouveraement républicain d'utiliser mon dévouement à la France.

« Je sollicite le commandement de la frontière la plus menacée. L'habitude de manier les troupes, la confiance qu'elles m'accordent, une expérience éclairée par des études sérieuses, l'amour passionné de la gloire, la volonté et l'habitude de vaincre, me permettent sans doute de remplir avec succès tous les devoirs qui peuvent m'être imposés.

« Dans ce que j'ose dire de moi, ne cherchez pas l'expression d'une vanité puérile, mais l'expression du désir ardent de dévouer mes facultés au service de la patrie. »

Le général ne se contenta pas de cette lettre. Ayant appris qu'il avait dans le conseil un adversaire très décidé dans la personne de M. Louis Blanc, il alla le voir au Luxembourg pour dissiper ses préventions, et lui déclarer qu'il était tout disposé à servir fidèlement la République.

Sa lettre était fort digne assurément ; il est seulement fâcheux que le général n'y ait pas toujours conformé sa conduite, et qu'il soit devenu l'un des plus ardents coryphées de la réaction monarchique.

Beaucoup d'autres encore ne perdirent pas une minute pour protester de leur dévouement à la Répul)lique. Faut-il citer MM. Dupin et Baroche, qu'on trouvera prêts plus tard à toutes les palinodies; M. de

Explosion d'enthousiasmes.

68 HISTOIRE DE L\ SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.

FÉVRIER 1848. Montalembert, dont la grande voix, sous les voûtes du Luxembourg, avait plus d'une fois frappé de terreur la cour des Tuileries, et qui, sollicitant des électeurs du Doubs un mandat pour l'Assemblée constituante, déclarait qu'il travaillerait de bonne foi et sans la moindre arrière-pensée à fonder la constitution de la République; M. de Falloux, qui, dans une lettre adressée, le 25 février, à VUnion de rOiiest, recommandait à ses amis de se rallier à la République, et manifestait son admiration profonde pour le peuple de Paris? « Sa bravoure a été quelque chose d'héroïque, disait-il, ses instincts d'une générosité, d'une délicatesse qui dépassent celles de beaucoup de corps politiques qui ont dominé la France depuis soixante ans. On peut dire que les combattants, les armes à la main, dans la double ivresse du danger et du triomphe, ont donné tous les exemples sur lesquels n'ont plus qu'à se régler aujourd'hui les hommes de sang-froid. Ils ont donné à leur victoire un caractère sacré. Unissons-nous à eux pour que rien désormais ne la dénature ou ne l'égaré. »

M. de La Rochejaquelein ne montra pas moins d'enthousiasme que ses amis politiques. On le vit, auLuxembourg, serrer Louis Blanc dans ses bras, en s'extasiant sur le merveilleux spectacle offert par la révolution nouvelle.

Ce sont les mêmes hommes, qui, sincères, je veux le croire, dans ce premier moment d'expansion, mettront bientôt tout en œuvre, quand ils songeront à leurs intérêts particuliers, pour dénaturer cette révolution miséricordieuse, dont ils avaient salué l'aurore.

L'archevêque de Paris, M^' Affre, s'empressa de reconnaître la nouvelle République, et, spontanément, il ordonna aux curés de son diocèse de chanter dans leurs églises : Domine salvum facpopulum, au lieu de regem. Et, dans son mandement, il ne manqua pas de gémir

Louis- Napoléon s'annonce.

sur le sort des victimes frappées à mort dans l'insur- février 1848. rection. Aussi le clergé allait-il mettre partout une sorte d'ostentation à bénir les arbres de la liberté. Il y eut, de nouveau, comme une sorte d'alliance entre la Révolution et l'Eglise.

La famille Bonaparte ne fut pas la dernière à porter ses hommages au gouvernement de la République. Ce fut d'abord le vieux roi Jérôme et son fils, le prince Napoléon; puis le prince Louis-Napoléon, qui, de Londres, où il était allé se réfugier après son évasion de la forteresse de Ham, était accouru à Paris dès le lendemain de la révolution. Sur le conseil donné par M. Armand Marrast à l'un de ses intimes, il s'adressa en ces termes aux membres du gouvernement :

« Messieurs,

« Le peuple de Paris ayant détruit par son héroïsme les derniers vestiges de l'invasion étrangère, j'accours de l'exil pour me ranger sous le drapeau de la République qu'on vient de proclamer.

« Sans autre ambition que celle de servir mon pays, je viens annoncer mon arrivée aux membres du gouvernement provisoire et les assurer de mon dévouement à la cause qu'ils représentent comme de mes sympathies pour leurs personnes.

« Recevez, messieurs, l'assurance de mes sentiments.

« Napoléon-Louis-Boaaparte. »

Une partie des membres du gouvernement crurent que la présence de ce prince, qui s'était toujours posé en prétendant, constituait un danger, et, sans qu'aucun arrêté eût été pris en conseil, officiellement du moins, on lui manda d'avoir à s'éloigner momentanément. Ce fut plus maladroit qu'habile. Ou il fallait appliquer

Févrieh ]{

Le désintéressement populaire.

70 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.

rigoureusement à toute la famille Bonaparte les décrets, non abrogés, qui la bannissaient de France, ou traiter le prince Louis-Napoléon comme un citoyen inoffensif, et ne pas lui faire une situation exceptionnelle. Sa présence à Paris avait été à peine remarquée; son éloignement le grandit. Il repartit donc, non sans assurer le gouvernement de « la pureté de ses intentions et de la sincérité de son patriotisme ». Yaines paroles ! comme il en devait tant sortir de cette bouche habituée dès longtemps à la dissimulation, et qui pourtant était sincère peut-être, en protestant alors de son attachement au gouvernement de la République.

Un autre membre de la famille Bonaparte, Pierre- Napoléon, prêta instantanément serment à la République française, en invoquant le souvenir de son père Lucien, qui, dit-il, n'avait jamais trahi son serment. Il oubliait que Lucien avait été, en quelque sorte, la cheville ouvrière du coup d'Etat de Brumaire. Du reste, à l'Hôtel-de-Ville, on ne se ressouvint que d'une chose, c'est que Lucien avait battu froid à son frère arrivé à l'apogée de ses grandeurs, et l'on en récompensa sa mémoire en donnant à son fils Pierre un commandement en Algérie, dans la légion étrangère.

Tous les membres du gouvernement provisoire n'étaient pas, au même degré, pénétrés du sentiment démocratique. Ils n'avaient pas tous l'intuition de la justice éternelle. Quelques-uns d'entre eux ne songeaient qu'à continuer, sous le nom de République, le régime représentatif de 1830, légèrement modifié, mais tous ils eurent la passion du bien, et on les vit plus d'une fois, dans un sentiment d'union et de concorde, se faire des concessions réciproques.

La tâche du nouveau gouvernement, il faut le reconnaître, n'était pas aisée; toutefois il faut avouer aussi, pour être juste, que la population s'efforça, autant qu'il

était possible dans les circonstances critiques où l'on février i848. se trouvait, de la lui rendre facile. Les masses laborieuses se firent tout d'abord remarquer par un grand esprit de conciliation et de désintéressement. Si la misère, fatalement provoquée par la révolution, se montra impatiente chez un certain nombre d'ouvriers, d'autres se firent remarquer par une résignation à toute épreuve. Sentiment que Ton traduisit par ces paroles devenues légendaires, attribuées à quelques-uns d'entre eux : « Nous mettons trois mois de misère au service de la République. » Mais cela devait-il les empêcher de solliciter des mesures qui leur permissent d'être, dans l'avenir, à l'abri du chômage, et de ne pas mourir de faim, eux et leurs familles, en cas de fermeture de quelques ateliers particuliers? non, sans doute.

Le 25 février, dans la matinée, le gouvernement Premiers décréta la formation de vingt-quatre bataillons de garde '^^^^^ ^" ^*^""

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nationale mobile, destinée à recevoir les jeunes gens provisoire. que la situation présente mettait forcément sur le pavé, et à renforcer l'armée au besoin. Il délibérait sur l'organisation des mairies, quand un ouvrier, nommé Marche, pénétra dans la salle de ses séances, et réclama vivement, au nom de ses camarades, en frappant le parquet de la crosse de son fusil, l'organisation du travail et le droit au travail garanti, comme si ces choses, d'ordre si complexe, pouvaient se décréter en un instant.

MM. Garnier-Pagès, Marie, de Lamartine et Arago, peu au fait des questions d'économie politique, ne voulaient rien promettre, si ce n'est de s'elForcer de faciliter à tous l'existence par le travail. M. de Lamartine essaya vainement de calmer par son éloquence l'impatience des ouvriers, dont on entendait les murmures sur la place ; on voulait un acte, un acte formel.

Enfin, après de vifs débats et de longs pourparlers.

Le droit au travail.

de la liste civile.

72 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.

Février 1848. sur la proposition de M. Louis Blanc, le décret suivant fut rendu à l'unanimité :

« Le gouvernement provisoire de la République française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail ;

« Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens

« Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail ; Le million « Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers,

auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile.

Le dernier paragraphe, un peu énigmatique, avait été ajouté à la demande de MM. François Arago et Ledru- Rollin.

Ce décret a été diversement apprécié ; mais on ne saurait, dans fous les cas, en blâmer l'intention. Il était juste; il était opportun. C'était d'ailleurs, dans son esprit, la reproduction à peu près textuelle d'un article de la Déclaration des droits de l'homme, que j'ai déjà eu l'occasion de rappeler. Les fauteurs de réaction auront beau dire et beau faire, il est évident qu'il vaut beaucoup mieux songer sérieusement à l'organisation du travail qu'à celle de la charité, et qu'il est bien plus de l'intérêt des Etats d'assurer l'existence à tous par le travail qui grandit et élève les âmes, que par l'aumône qui humilie.

Sans doute, en une foule de circonstances, il sera toujours nécessaire de recourir à la charité humaine. Toutefois il eût été puéril de nier l'existence d'une redoutable question sociale.

Si tous les membres du gouvernement provisoire eussent été pénétrés de cette vérité, le décret qu'on venait de rendre, au lieu de tomber en désuétude au bout de peu de temps, aurait produit des résultats certains. Mais la plupart d'entre eux n'avaient pas la moindre notion

de la sociologie moderne. Ils crurent donner satisfaction aux légitimes aspirations du peuple, en rendant, le 26 février, un décret qui figura le lendemain au Moniteur^ et qui portait création d'ateliers nationaux. Et, pour comble de dérision, ce fut M. Marie, un des membres les plus réfractaires à l'idée sociale, que le conseil chargea de procéder à l'organisation de ces ateliers, dont on devait tirer un si mauvais parti, et qui portèrent en germe, dès le début, l'horrible insurrection de juin. Il est vrai qu'on avait fait de M. Marie le ministre des travaux publics.

C'est donc par une erreur absolue que l'on a quelquefois attribué à M. Louis Blanc l'initiative de la création de ces ateliers, qui n'allaient pas tarder à devenir pour la République une source d'embarras considérables.

Le peuple, qui est logique, comprit tout de suite l'insuffisance de ce décret au point de vue de la question si délicate de l'organisation du travail. Le 28, il reparut en force sur la place de Grève, réclama l'institution d'un ministère du travail et du progrès, lequel pouvait seul, selon lui, résoudre utilement cette question. M. Louis Blanc se fit l'avocat chaleureux de cette réclamation. Il démontra très éloquemment la nécessité de créer un ministère qui fût, en quelque sorte, celui de l'avenir, et qui remplaçât « par une organisation fraternelle du travail l'anarchie qui couvrait l'oppression de la multitude et faisait hypocritement porter à son esclavage les couleurs de la liberté ». C'étaient de belles paroles; mais appartenait-il au gouvernement provisoire de se prononcer à l'improviste sur une pareille question? A l'heure où l'on protestait si justetement contre l'abus des fonctions publiques, était-il prudent de grever lourdement le budget parla création d'un nouveau ministère, d'ordre purement théorique, et qui, dans tous les cas, eût fait confusion avec celui

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