FÉVRIER
Création des
ateliers nationaux.
Le ministère du travail.
La Commission du Luxembourg.
74 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Février 1848. des travaux publies? M. de Lamartine ne le crut pas. Il combattit avec beaucoup de véhémence la mesure proposée, et il finit par rallier à son opinion la majorité de ses collègues,
M. de Lamartine disait ne pas savoir ce que c'était que l'organisation du travail; il déclara qu'il ne la comprendrait jamais. M. Louis Blanc ne voulait pas du pouvoir pour le pouvoir. Voyant ses plus chères idées repoussées, il offrit sa démission.
La retraite des membres les plus dévoués à la cause populaire pouvait, en de semblables circonstances, entraîner les conséquences les plus fâcheuses. La majorité le comprit, et, comme transaction, elle offrit à M. Louis Blanc la présidence d'une commission qui serait chargée d'élaborer et de discuter toutes les quessociales. M. Louis Blanc refusa d'abord. En effet, que lui proposait-on? de faire un cours de socialisme à une multitude affamée et sans travail, sans lui donner les moyens pratiques de réaliser, au moins dans une certaine mesure, les théories dont il allait être l'apôtre éloquent?
Cependant, à la sollicitation pressante de François Arago, qui, de longue date, lui avait témoigné une affection paternelle, il finit par accepter. Séance tenante, il rédigea le décret suivant, qui, le lendemain, parut au Moniteur avec les signatures de tous les membres du gouvernement.
« Considérant que la révolution faite par le peuple, doit être faite pour lui ;
« Qu'il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrance des travailleurs;
« Que la question du travail est d'une importance suprême ;
« Qu'il n'en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d'un gouvernement républicain ;
« Qu'il appartient surtout à la France d'étudier février isis. ardemment et de résoudre un problème posé aujourd'hui chez toutes les nations industrielles de l'Europe;
« Qu'il faut aviser, sans le moindre retard, à garantir au peuple les fruits légitimes de son travail ;
« Le gouvernement provisoire de la République arrête :
« Une commission permanente, qui s'appelera Commission de gouvernement pour les travailleurs^ va être nommée avec mission expresse et spéciale de s'occuper de leur sort.
« Pour montrer quelle importance le gouvernement provisoire de la République attache à la solution de ce grand problème, il nomme président de la Commission de gouvernement pour les travailleurs un de ses membres, M. Louis Blanc, et pour vice-président, un autre de ses membres, M. Albert, ouvrier;
<( Des ouvriers seront appelés à faire partie de la Commission.
« Le siège de la Commission sera au palais du Luxembourg. »
M. Louis Blanc donna lui-même lecture de ce décret aux ouvriers réunis sur la place de Grève. Puis, en quelques paroles pleines de bon sens et de modération, il les engagea à la confiance et surtout au calme, afin de laisser au gouvernement provisoire la liberté complète de ses délibérations. Ces paroles furent accueillies avec les plus vifs applaudissements, dit le Moniteur, et les ouvriers se retirèrent aux cris de Vive la République ! et en chantant la Marseillaise.
Je parlerai plus lard des travaux de la Commission du Luxembourg. Mais je dois dire tout de suite que son œuvre et le bien qu'elle pouvait faire furent entièrement paralysés par l'établissement parallèle des ateliers nationaux en dehors de son influence. La logique
Février 1848.
Abolition de la peine
de mort en
matière
politique .
76 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
aurait voulu qu'il y eût entre les ateli ers nationaux et la Commission du Luxembourg une corrélation directe. Par ce simple fait, bien des malentendus eussent été évités, bien des haines apaisées.
Mais il en fut tout autrement, les ateliers nationaux furent organisés complètement en dehors de l'influence, et l'on pourrait dire en haine des doctrines de M. Louis Blanc. Le décret constitutif de ces ateliers porte la seule signature de M. Marie, qui était, comme je l'ai dit, un des adversaires les plus décidés des idées sociales. Dans la délibération à la suite de laquelle il fut rendu, et qui eut pour président M. Garnier-Pagès, on ne prit même pas la peine d'appeler MM. Louis Blanc et Albert. M. Marie mit à la tête de ces ateliers un homme dont l'opposition aux doctrines de M. Louis Blanc était connue, M. Emile Thomas, devenu plus tard un des complaisants et des serviteurs de l'Empire, et qui, dans une enquête publique, a déclaré qu'il avait toujours été en hostilité ouverte avec le Luxembourg.
Enfin — et là est bien la condamnation absolue et sans appel de ces ateliers par leur organisateur luimême, — dans sa déposition, lors de l'enquête sur les événements de Juin, M. Marie a appelé ces ateliers nationaux, qu'il avait fondés, V organisation de V aumône. Ce qui était justement contraire aux idées de M. Louis Blanc, contre lequel d'ailleurs ils avaient été établis.
Chaque heure du gouvernement provisoire, au début, était marquée par quelque acte éclatant. Le souvenir de la terreur révolutionnaire et de ses exécutions sanglantes pesait encore lourdement sur les esprits. Beaucoup s'effrayaient à l'idée qu'elle pourrait être de nouveau érigée en système de gouvernement. Frappé de ce fait, M. de Lamartine avait, dès le 25 février, appelé l'attention du conseil sur l'opportunité d'abolir la peine de mort en matière politique. La question avait été ajour-
ANNÉE 1848. CEIÂPITRE DEUXIÈME. 77
née. quand, le lendemain, M. Louis Blanc, ayant lu, dans février i848. un journal royaliste, que la République ne saurait se passer de la hache du bourreau pour gouverner, proposa à ses collègues de trancher immédiatement cette question dans le sens proposé par M. de Lamartine. L'illustre poète saisit avec transport la main de son collègue en s'écriant : « Ah ! vous faites là une noble chose. » Et la question fut tranchée sans discussion; tous les membres signèrent, au milieu d'un recueillement religieux, l'immortel décret qui suit :
« Le gouvernement provisoire ;
« Convaincu que la grandeur d'âme est la suprême politique , et que chaque révolution opérée par le peuple français doit au monde la consécration d'une vérité philosophique de plus ;
« Considérant qu'il n'y a pas de plus sublime principe que l'inviolabilité de la vie humaine ;
« Considérant que, dans les mémorables journées où nous sommes, le gouvernement provisoire a constaté avec orgueil que pas un cri de vengeance ou de mort n'est sorti de la bouche du peuple ;
« Déclare
« Que, dans sa pensée, la peine de mort est abolie en matière politique, et qu'il présentera ce vœu à la ratification définitive de l'Assemblée nationale;
« Le gouvernement provisoire a une si ferme conviction de la vérité qu'il proclame au nom du peuple français, que si les hommes coupables qui viennent de faire couler le sang de la France étaient dans les mains du peuple, il y aurait, à ses yeux, un châtiment plus exemplaire à les dégrader qu'à les frapper. »
La foule qui inondait la place de Grève, après avoir eu connaissance du décret, tint à saluer de ses acclamations les généreux citoyens qui l'avaient rendu. M. Dupont (de l'Eure), appuyé sur le bras de M. Louis Blanc,
Le drapeau rouge et
le drapeau tricolore.
78 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Février 1848. et siiivi de ses collègues, se présenta à l'une des fenêtres de la salle du Trône, devenue salle de la République, et tous furent l'objet d'une longue et bruyante ovation.
Ce décret fut accueilli dans la France entière avec le sentiment d'une profonde reconnaissance. Il assure au gouvernement provisoire une place d'honneur dans l'histoire de l'humanité. Qui eût dit alors que longtemps, bien longtemps après, nous verrions, sous la République reparue, déchirer dans une heure d'implacable colère, de folie furieuse et d'aveuglement fatal, ce décret si conforme aux lois de la morale éternelle et de la philosophie.
Après ce décret, d'une portée si douce, il serait puéril d'assigner une signification sanglante à la demande qui fut faite alors au gouvernement de substituer le drapeau rouge au drapeau tricolore.
Le drapeau rouge avait été hissé sur les barricades de Février. C'était donc celui de la révolution victorieuse. Uoriflamme^ qui, jusqu'à Charles VII, avait été l'étendard national, était de couleur rouge. Si, en 1789, on avait adopté le drapeau tricolore, c'avait été en signe d'alliance avec la royauté, dont le blanc était spécialement l'emblème ; mais pourquoi le conserver, aujourd'hui qu'on avait à jamais rompu avec la monarchie et qu'il était devenu, pendant dix-sept ans, l'étendard de la paix à tout prix? Telles étaient les raisons principales alléguées par les partisans du drapeau rouge, dont M. Louis Blanc se fit l'interprète chaleureux auprès de ses collègues du gouvernement.
Quiconque a connu Louis Blanc, la pureté de ses intentions, l'élévation de son esprit, la modération de son caractère, son horreur instinctive de la peine de mort en toute matière, peut affirmer qu'il ne lui vint pas à la pensée qu'on pût donner une signification sanglante à la substitution du drapeau rouge au drapeau tricolore.
Son tort fut de ne pas comprendre que la malveillance févbier 1848. lui donnerait facilement cette signification, et quïl n'était pas habile de déchirer le drapeau adopté dans une pensée de conciliation par une révolution dont on revendiquait fièrement l'héritage.
Peu s'en fallut cependant que le drapeau rouge ne fût adopté comme l'emblème de la seconde République, par cette raison qu'à des institutions nouvelles il fallait un nouvel emblème. M. de Lamartine, qui, d'abord, s'était montré l'adversaire le plus acharné de cette modification, avait fini par hésiter, quand du dehors on entendit retentir ces cris poussés furieusement : « Le drapeau rouge ! le drapeau rouge ! »
Le gouvernement provisoire ne voulut pas avoir l'air de céder à une menace. Seulement il y eut une sorte de compromis entre les partisans du drapeau tricolore et ceux du drapeau rouge. Le gouvernement décréta que le drapeau tricolore, dont les couleurs seraient rétablies dans l'ordre primitivement adopté par la Révolution, resterait le drapeau national, mais qu'on y écrirait comme symbole des doctrines démocratiques, ces mots : république fra:nçaise ; Liberté, Egalité, Fraternité. Et puis il ajouta que, comme signe de ralliement et comme souvenir de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution populaire, les membres du gouvernement provisoire et les autres autorités porteraient la rosette rouge, qui serait aussi placée à la hampe du drapeau (1).
Chargé de porter au peuple la décision de ses collègues, M. de Lamartine le fît en termes d'une élévation singulière. Il ne manqua pas d'ailleurs, en manière de précaution oratoire, de déclarer que le maintien du dra-
(1) Voyez ce décret dans le Moniteur du 27 février 1848, M. Garnier- Pagès, en racontant cette scène dans sa consciencieuse Histoire de la Révolution de 1848, ne nous paraît pas avoir été bien servi par ses souvenirs.
80 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. axnée 1848.
FÉVRIER 1848. peau tricolore n'était pas un recul vers le passé. Il eut toutefois le tort de terminer par une métaphore qui était deux fois contraire à la vérité. « Le drapeau rouge, dit-il, n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie. » Sans doute le mouvement oratoire était superbe; seulement il avait le tort d'être contraire à la réalité des choses.
D'abord le drapeau rouge était un drapeau de paix et non pas de menace, puisqu'il était destiné à prévenir la répression. Une fit donc pas le tour du Champ-de-Mars ; et ce que l'on reprocha à Bailly ce fut de ne l'avoir pas déployé à temps, pour éviter l'effusion du sang. Ensuite, ce ne fut pas avec la liberté, tant s'en faut, hélas ! que le drapeau tricolore fit le tour du monde, mais bien avec le despotisme. Mais il n'en était pas moins vrai que c'était le drapeau de la France nouvelle. Si le despotisme s'en était servi il représentait alors, ne l'oublions pas, la Révolution armée, allant semer ses idées et ses principes sur les champs de bataille de l'Europe,
La voix inspirée de l'orateur, la magnificence de son langage, le courage même qu'il déploya en déclarant qu'il était décidé à mourir plutôt que de se déshonorer en imposant à la République un pavillon de terreur, causèrent au milieu de ces masses répandues sur la place de Grève une indicible émotion. Il se produisit en elles une métamorphose subite. Le peuple accueillit avec des transports d'enthousiasme les paroles de M. de Lamartine, et il se retira satisfait aux cris de « Vive la République! Vive le gouvernement provisoire! » preuve assez manifeste que l'on peut encore assez facilement s'arranger avec lui, et qu'il est rarement sourd aux grandes idées de justice et de bon sens noblement et courageusement exprimées. On ne saurait trop insister, je le répète,
Incidents regrettables.
sur le caractère de mansuétude de la révolution de février i848. Février.
Est-ce à dire pour cela qu'au milieu de ce bouleversement subit d'une société, il n'y eut pas d'incidents reg^rettables, de ces désordres que déchaînent instantanément les révolutions, sans qu'aucune puissance humaine puisse les empêcher ?
On saccagea le château de Neuilly, comme on avait dévasté le Palais-Royal; on saccagea près de Suresnes la propriété de M. Salomon de Rothschild, mais le sac du château de Neuilly, propriété du roi Louis-Philippe, et l'incendie du château de Suresnes, furent des accidents dus à une poignée de misérables; le peuple de Paris, le peuple de la révolution, y fut complètement étranger.
Il en est de même des dévastations qui s'abattirent sur les lignes de chemins de fer. Le coupable, là, fut l'intérêt privé. On était encore, en France, dans l'enfance des chemins de fer. Certaines personnes avaient partagé sur ce puissant mode de locomotion les idées singulières émises par M. Thiers. Elles y voyaient une cause de ruine pour le pays. Elles semblaient ne pas se douter que tout le monde devait profiter de quelques souffrances particulières.
Toujours est-il que des bandes, recrutées dans les localités desservies par les chemins de fer, se ruèrent sur les principales lignes. Celles du Nord, de Rouen et de Saint-Germain devinrent le théâtre des plus regrettables excès. Des ponts furent brûlés; des gares tout entières, une foule de wagons, de marchandises et de maisons de gardes, devinrent la proie des flammes. Ces dévastations, auxquelles on ne tarda pas à mettre un terme, furent la vengeance des intérêts froissés. On ne doit en accuser, comme le fit d'ailleurs la justice ellemême, que les égarements de l'égoïsme.
Les chemins de fer dévastés.
Abolition des
titres de noblesse.
82 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Février 1848. La révolution de 1848 s'efforça tout d'abord de se rattacher, comme par une filiation légitime, à sa grande devancière de i789. Nous venons de le voir déjà par le maintien du drapeau tricolore. Ce fut ainsi qu'elle sempressa de rétablir les titres de général de division et de général de brigade.
Le 29 février, le gouvernement provisoire, considérant que l'égalité était un des trois grands principes de la République française, abolit tous les anciens titres de noblesse, interdit toutes les classifications qui s'y rattachaient et défendit qu'on ne s'en servit, soit publiquement, soit dans un acte public quelconque. Il est bon de rappeler à ce propos que ce fut l'Assemblée constituante, assemblée essentiellement monarchique, qui supprima, en 1790, les titres de noblesse précieusement conservés par la troisième République. Le décret du gouvernement provisoire ne souleva d'ailleurs aucune opposition.
On put juger, à l'inauguration solennelle de la République, qui eut lieu le 27 février, sur la place de la Bastille, et aux obsèques des citoyens morts dans les trois jours de combat, célébrées le 4 mars suivant, de l'apaisement qui s'était fait dans les cœurs et des sentiments de concorde qui y régnaient. Ces deux cérémonies revêtirent l'une et l'autre un caractère sacré. Plus de quatre cent mille personnes y assistèrent. Pas un cri de haine, pas une parole discordante ne sortit du sein de cette multitude.
A la première de ces cérémonies, on voyait à toutes les fenêtres du boulevard les femmes agiter joyeusement leurs mouchoirs. Elles saluaient la République qu'on allait sacrer. Tous les membres du gouvernement provisoire étaient présents. Leur arrivée avait été accueillie au chant de la Marseillaise. M. Arago prit la parole en leur nom. « Le gouvernement provisoire, dit-il, a cru
Inauguration
de la République.
de son devoir de proclamer la République devant l'héroïque population de Paris, dont l'acclamation spontanée a déjà consacré cette forme de gouvernement... » Et le cri de Vive la République ! retentit d'une voix unanime, comme s'il avait rallié tous les cœurs.
Quelques jours après, c'était à qui se découvrirait devant les chars funèbres qui conduisaient à leur glorieuse demeure les cercueils de ceux qui étaient morts pour la fonder.
Le nombre des morts, du côté du peuple, s'était élevé à près de trois cents. Déjà, par un décret du 26 février, la République avait adopté les enfants des citoyens tués pour la liberté. Il s'agissait maintenant de rendre à ces morts un dernier et solennel hommage.
Leurs obsèques avaient été fixées au 4 mars. Ce jourlà les membres du gouvernement provisoire, sans autre signe distinctif que leur écharpe tricolore, tous les corps constitués, la municipalité de Paris, les maires et adjoints des douze arrondissements, les écoles, les officiers généraux des armées de terre et de mer, les familles des victimes, se pressèrent dans l'église de la Madeleine où avait lieu la cérémonie. On peut voir une fois de plus, par là, que la révolution de 1848 n'eut aucunement un caractère antireligieux.
Après le service funèbre, l'immense cortège se dirigea, par les boulevards, au milieu d'une double haie de gardes nationaux, vers la place de la Bastille. Aux fenêtres, des milliers de spectateurs saluaient respectueusement les restes de ceux qui, de leur sang, avaient cimenté les fondements de la République nouvelle. Suivant la remarque du Moniteur, le faisceau d'armes n'était pas surmonté cette fois de la hache consulaire. On l'avait fait disparaître en vertu du décret d'abolition de la peine de mort en matière politique.
Il était plus de quatre heures quand on descendit les
Février 1848.
Les obsèques des morts de Février.
Mars 1848.
84 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mars 1848. cercueils dans les caveaux de la colonne de Juillet. MM. Garnier-Pagès et Crémieux, au nom de la patrie, adressèrent un suprême adieu à ces victimes, obscures pour la plupart, du devoir patriotique ; puis le peuple se retira dans un recueillement silencieux. « Il n'appartenait qu'à une république, à la République française, dit encore le journal officiel, de provoquer cet enthousiasme contenu, réglé et formidable, que les courtisans des monarchies n'ont jamais connu. Le silence qu'on appelait naguère la leçon des rois, était aujourd'hui, pour la première fois, la forme éloquente des sympathies de tout un peuple (1). »
N'oublions jamais ces jours de concorde et d'union, si rares, hélas ! où tous les cœurs convergeaient vers un but : la liberté de la patrie.
Abolition du Ce fut aussi dans une pensée d'apaisement que le pd™que gouvernement provisoire abolit le serment politique, lequel, disait-il, créait une sorte d'antagonisme entre les citoyens, et obligeait ceux d'entre eux qui se destinaient aux fonctions publiques à des capitulations de conscience indignes et d'eux-mêmes et du gouvernement qui les employait. C'étaient là des raisons un peu spécieuses, car enfin rien n'oblige un homme à servir un ordre de choses réprouvé par sa conscience.
Déjà un décret du 25 février avait délié de leur serment tous les fonctionnaires de l'ordre civil, militaire, judiciaire et administratif. Le 1" mars, nouveau décret exonérant de la formalité du serment les fonctionnaires de l'ordre administratif et judiciaire. C'était une heureuse inspiration, selon M. Garnier-Pagès. « Le gouvernement, dit-il, offrait à chacun sa place au foyer de la République (2). » Ce fut, à mon sens, une immense dupe-
(1) Moniteur du 5 mars 1848.
(2) Histoire de la Révolution de 1848, par M. Garnier-Pagès, t. VI, p. 121 .
rie. La monarchie a raison d'exiger de ses fonctionnaires Mars 1848. un serment de fidélité ; et la République a tort de ne pas en faire autant. Ah ! je sais bien, on invoque les serments trahis. Mais n'est-ce pas déjà quelque chose, comme sanction, que le mépris qui s'attache à la violation de la foi jurée? Est-ce que l'on a jamais songé à supprimer le serment de fidélité conjugale, parce qu'il n'est pas toujours strictement tenu? Le serment est un frein, et, à ce titre, il a son utilité indéniable. La République ne saurait astreindre un citoyen à faire preuve d'un certain nombre de quartiers de noblesse démocratique pour entrer à son service, mais c'est son droit et son devoir d'exiger de lui qu'il s'engage à la servir fidèlement.
Le gouvernement provisoire fut certainement mieux Actes divers inspiré en abolissant les condamnations rendues sous le dernier règne pour faits politiques ou de presse ; en établissant, le 4 mars, une commission pour l'émancipation des esclaves dans nos colonies ; en supprimant, le même jour, l'impôt du timbre sur les écrits périodiques, en abrogeant les lois de Septembre, qui avaient valu à M. Thiers de si légitimes malédictions, et en mettant en liberté les détenus pour dette.
Une des questions dont les membres du gouvernement provisoire se préoccupèrent le plus, au début, fut la question extérieure. Quelle devait être la politique de la République à l'égard des puissances de l'Europe? La République devait-elle, à l'instar du régime de Louis- Philippe, se montrer humble, et réclamer, en rampant, son admission dans le concert européen, ou, déchirant fièrement les traités de 1815, violés déjà par la Russie et par l'Autriche, courir au-devant des aventures et remettre encore une fois au jeu sanglant des batailles les destinées de la France?
M. de Lamartine, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, soumit là-dessus à ses collègues un
Politique
extérieure du gouvernement provisoire.
Mars 1848.
Le manifeste
de M, de
Lamartine.
86 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
remarquable manifeste à l'adresse de tous nos agents diplomatiques. La proclamation de la République, y était-il dit, n'est point un acle d'agression contre les autre formes de gouvernement. M. de Lamartine rappelait que les circonstances n'étaient plus les mêmes qu'en 1792. Il aurait pu ajouter que, même à cette dernière époque, l'idée de guerre avait été combattue, au nom des droits de l'humanité et de la solidarité des peuples, par les républicains les plus convaincus. Du reste, il se servit en partie, pour plaider la cause de la paix, des arguments déjà invoqués par ceux-ci. Avec Robespierre, il dit que ce n'était pas la patrie qui courait les plus grands dangers dans la guerre, mais la liberté, la guerre amenant presque toujours la dictature, et les soldats oubliant trop aisément les institutions pour les hommes.
Au sujet des traités de 1815, il se bornait à une déclaration indécise et qui semblait laisser la question pendante. La majorité du conseil s'éleva contre cet excès de prudence. M. Louis Blanc aurait voulu qu'on les considérât hardiment comme non avenus. Toutefois, comme on tenait à éviter tout ce qui eût pu ressembler à une provocation, on se contenta de dire que ces traités n'existaient plus en droit aux yeux de la République française, mais que, néanmoins, elle acceptait, comme base de ses rapports avec les autres puissances, les circonscriptions territoriales qu'ils avaient tracées.
Sur la question d'immixtion dans les affaires intérieures des autres peuples, l'auteur du manifeste s'inspirait fort heureusement de cet article de la Constitution de 1793 : « Le peuple français ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nations. Il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans lésion. » Mais, en se souvenant de cette autre clause de la même Constitution, à savoir que le peuple français
était l'allié naturel des peuples libres, il n'hésitait pas à Mars 1848. déclarer que si les États indépendants de l'Italie étaient envahis, et si on leur contestait à main armée le droit de s'allier entre eux pour consolider une patrie italienne, « la République française se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes de croissance ou de nationalité des peuples » .
Ce passage fut adopté à l'unanimité, sans donner lieu à aucune discussion. Et comme ce langage avait besoin d'une sanction, le gouvernement décida qu'une armée de trente mille hommes serait concentrée au pied des Alpes, prête à déboucher en Italie dans le cas où l'indépendance de celle-ci viendrait à être menacée. En même temps, et dans la prévision d'une attaque de la Russie ou de l'Allemagne, il chargea une commission composée des généraux Pelet, Oudinot, Vaillant, Lamoricière et Bedeau, du commandant Charras, et présidée par M. François Arago, de réorganiser l'armée en vue de la défense nationale.
La situation, il faut bien le remarquer, n'était pas la même qu'à la suite de la révolution de 1830. Elle était beaucoup moins favorable. L'enthousiasme belliqueux s'était singulièrement refroidi. Aucun peuple, comme en 1 830, ne songeait à se donner à nous. Et puis, dix-sept ans de paix à tout prix avaient singulièrement affaibli le prestige de la France. Enfin, comme on le verra, il suffit du coup de tonnerre de Février pour ébranler les monarchies européennes sur leurs bases, sans que la République intervint en aucune façon.
Une chose, d'ailleurs, commandait au gouvernement provisoire une prudence extrême en matière d'armements, c'était l'effroyable crise financière dans laquelle le pays se trouvait plongé.
La monarchie de Juillet avait légué à la République La situation une dette de plus de cinq milliards. Son dernier budget, financière.
Mars 1848. celui de 1848, présentait, dans son ensemble, un découvert de 245 millions. Et pour faire face aux échéances de la dette flottante, pour continuer les travaux publics, secourir les ouvriers, soutenir l'industrie et le commerce et réorganiser nos forces de terre et de mer, il n'y avait dans les caisses publiques qu'une somme de soixante -deux millions (1).
Dans cette extrémité, le gouvernement provisoire, tout en supprimant l'onéreux impôt du sel, n'avait pas cru devoir abolir par décret les autres impôts de consommation qui pèsent si injustement sur les classes nécessiteuses; il s'était seulement engagé à présenter à l'Assemblée constituante un projet de loi modifiant profondément le système des contributions indirectes, et il avait arrêté que, jusque-là, tous les impôts, sans exception, continueraient à être perçus comme par le passé. Il avait seulement cédé, non sans résistance, aux vives instances de la presse, qui avait réclamé l'abolition des droits de timbre, lesquels étaient une taxe essentiellement politique, et qu'on ne pouvait plus continuer à percevoir alors que la libre expression de toutes les opinions était indispensable, à la veille de la convocation des assemblées électorales.
Mais il ne suffisait pas de déclarer que les anciennes contributions continueraient à être perçues, il fallait les percevoir, et l'impôt ne rentrait pas. Toutes les bourses se resserraient, se fermaient. L'argent n'est guère patriote, on ne le sait que trop. Le bruit courait que le semestre de la rente ne serait point payé à l'échéance du 22 mars. Pour rendre confiance au public, le ministre des finances, M. Gouclchaux, obtint du conseil l'autorisation de payer les coupons par anti-
(1) Au sujet de la situation financière à la fin du règne de Louis-Philippe voyez les doléances présentées par quelques amis de la monarchie en janvier 1848. {Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II, p. 705.)
cipation. Cette mesure n'ayant pas atteint le but que se proposait M. Goudchaux, qui, d'ailleurs, n'avait accepté qu'à contre-cœur le portefeuille des finances, il donna sa démission et fut remplacé par M. Garnier- Pagès, lequel eut pour successeur à la mairie de Paris M. Armand Marrast. Un homme d'un républicanisme éprouvé et d'une intelligence élevée, froid et ferme à la fois, M. Duclerc, fut appelé à seconder, comme soussecrétaire d'Etat, dans ses difficiles fonctions, le nouveau ministre des finances.
J'ai dit ailleurs les titres de M. Garnier-Pagès à la faveur populaire. Il avait bénéficié de la réputation justement acquise par son frère dans les luttes du parti républicain contre le gouvernement de Louis-Philippe. Il s'était, pour ainsi dire, trouvé involontairement jeté dans la révolution de Février. Il appartenait donc à cette fraction un peu rétrograde du gouvernement provisoire pour qui le mot de république était la dernière expression du progrès, et qui ne demandait pas mieux que de continuer sous ce nom, en l'améliorant quelque peu, le régime bâtard de ^830. J'ajouterai, pour être juste, que c'était une nature droite, honnête, remplie des meilleures intentions, et que, comme ministre des finances, il apporta à sa tâche tout le dévouement possible et tonte son intelligence.
Le premier acte de son ministère fut la création dun comptoir national d'escompte dans toutes les villes commerciales et industrielles, comptoir destiné à venir en aide au commerce en se contentant de deux signatures, au lieu de trois exigées par la Banque, pour l'escompte des efrets,et qui devait par là, aux termes mêmes du décret, répandre le crédit et l'étendre à toutes les branches de la production. Des magasins généraux furent également créés, pour permettre aux commerçants de transformer leurs marchandises en valeurs de circulation.
Mars U
M. Garnier- Pagès aux finances.
Mesures financières.
90 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Mars 1848. Cette double mesure, compensation insuffisante du
monopole exorbitant accordé à la Banque de France, produisit quelque bien. Elle n'empêcha pas cependant certains meneurs de la bourgeoisie parisienne de réclamer, avec emportement, la prorogation de toutes les échéances à trois mois, prorogation fixée d'abord à dix jours par le gouvernement. Celui-ci tint bon, et il eut raison ; car le payement des échéances, à une date rapprochée, pouvait seule assurer le salaire des ouvriers et la fabrication, dont la cessation eût jeté sur le pavé des millions d'individus sans ressources.
On sait quelle perturbation toute révolution, si juste qu'elle soit, jette fatalement dans les relations financières d'un pays. La dette flottante qu'alimentent les versements opérés par les communes et certains établissements publics, tels que les caisses d'épargne et les trésoreries, n'offait plus aucune ressource. Loin de là; de toutes parts on exigeait des remboursements. Jamais crise financière ne s'était présentée plus formidable.
Pour venir en aide au Trésor aux abois, le ministre émit un emprunt de cent millions, à 5 0/0 au pair. Il avait trop compté sur le patriotisme des écus. Les fonds étaient descendus à 77 francs; comment espérer que des capitalistes achèteraient au prix de JOO francs une rente qu'ils pouvaient avoir à 77? Ce fut à peine si quelques rares souscripteurs se présentèrent.
Cependant le péril financier augmentait d'heure en heure. La Banque menaçait de crouler. Son encaisse métallique était réduit à une soixantaine de millions Le cours forcé P^^^ ^^^^^ ^^^^ ^ pl'^s ^^ 260 millions de billets en cirdes billets culation, dont on demandait de toutes parts le remboure banque, sèment^ C'était peut-être le moment de créer une banque vraiment nationale, ouverte à tous, et de laisser la banque privilégiée, création du Consulat, s'en tirer comme elle pourrait; mais on eut pitié de la
féodalité financière. A la sollicitation de M. d'Argout, Mars 1848. gouverneur de la Banque, qui vint, éperdu, déclarer au ministère des finances que la Banque était à la veille de n'avoir plus un écu à donner en échange de ses billets, dont les porteurs en foule réclamaient le remboursement, le gouvernement décréta, le 15 mars, le cours forcé des billets de banque; ce qui fut fort avantageux à la Banque et à ses actionnaires, dont les actions montèrent subitement de 1300 francs à 1500 francs. Ce privilège fut étendu aux banques départementales.
Seulement cela ne mettait pas un sou dans les caisses de l'État. La Banque reconnaissante avait bien fait, à titre de prêt, une avance de cinquante millions au gouvernement provisoire, mais c'était là un palliatif insuffisant. Il fallait absolument trouver de l'argent. Le plus simple assurément était d'en demander à ceux qui en avaient, c'est-à-dire aux riches, au moyen d'une contribution forcée. Un banquier fort réactionnaire, M. Delamarre, propriétaire du journal la Patrie, en donna formellement le conseil au gouvernement, qui le repoussa, craignant de s'aliéner les gros détenteurs de la fortune publique, qu'il se tîaltait de gagner à force de ménagements.
Les dons volontaires avaient bien afflué au début, et l'on avait institué pour les recevoir une commission présidée par Lamennais et Béranger ; mais ils venaient surtout des petits et des humbles, et produisirent peu de chose.
Les expédients mis en avant ne manquaient pas. C'était à qui apporterait sa panacée. L'un proposait la reprise du milliard distribué aux émigrés sous la Restauration ; l'autre la confiscation, et la vente des biens de la famille d'Orléans ; celui-ci conseillait un papier-monnaie, cet autre un impôt progressif sur le revenu ou sur le capital. On alla même jusqu'à conseiller la banqueroute. Le gouvernement rendit, le 10 mars, un
92 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 18i8.
Mars 1848. décret autorisant la vente des diamants de la couronne, des biens de la liste civile et d'une partie des forêts de l'Etat, mais ce décret ne fut pas exécuté. Le ministre des finances finit par s'arrêter à l'idée d'augmenter l'impôt direct.
S'inspirant de l'exemple de Napoléon, de Louis XVIII et de Louis-Philippe, M. Garnier-Pagès proposa d'aug- L'impôt des menter l'impôt direct de 45 centimes par franc. Il n'était 45 centimes, pg^g possible d'imaginer une combinaison plus irrationnelle, plus injuste et plus fatale. C'étaient ceux qui payaient le plus d'impôts qui allaient supporter tout le poids de la contribution nouvelle. Cet impôt frappait la masse des petits propriétaires, les pauvres, comme les riches. On exemptait bien les petites cotes ; mais qui serait juge de l'exemption? L'impôt des 45 centimes fut décrété néanmoins, malgré la vive opposition de MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc et Dupont (de l'Eure). La nécessité fit loi. Assurément, cet impôt valait mieux encore que la banqueroute partielle, conseillée au prédécesseur de M. Garnier-Pagès par M. Foui d, un des futurs ministres de l'Empire ; mais il n'en eut pas moins des conséquences déplorables ; on s'en fit un argument contre la révolution de Février, et il devint l'arme perfide de la réaction, dont il contribua à préparer le triomphe. Cet impôt des 45 centimes, comme l'a dit fort bien M. Garnier-Pagès, a été une mesure de salut public. Mais était-ce la meilleure ? Il est permis d'en douter, surtout quand on songe qu'il pèse encore si lourdement sur ce gouvernement provisoire, qui fut pourtant si modéré, si pur et si bien intentionné.
Au milieu de cette redoutable crise financière, oti l'on craignait que la jeune République ne s'abîmât, le gouvernement provisoire poursuivait, impassible, l'exécution des mesures indispensables à l'établissement définitif du régime républicain.
Comme on l'a vu plus haut, il abolit les lois de Sep- Mars 1848. tembre, œuvre inqualifiable d'un ministère qui avait prétendu rendre la presse responsable d'un attentat commis contre la personne du roi ; il supprima l'exposition publique des condamnés, et suspendit la contrainte par corps en matière de dettes, reste d'une législation barbare; il abolit l'inamovibilité de la magistrature, qui offre des garanties au magistrat, c'est vrai, mais qui n'en offre aucune au justiciable. Telle fut la part de M. Crémieux dans l'œuvre des réformes entreprises par la révolution de Février.
Au moment où le pays allait être appelé à nommer Établissement une Assemblée constituante, le gouvernement provi- du suffrage
,, . universel.
soire prit une grande et solennelle mesure, entièrement conforme d'ailleurs à la justice et au droit : il décréta le suffrage universel, que tout d'abord, malgré les puissants efforts de Robespierre, la Révolution s'était refusée à admettre.
C'était un retour à la Constitution de 1793; mais comme cette Constitution était restée à l'état de lettre morte, le suffrage universel n'avait jamais été appliqué dans sa vérité absolue, et c'est l'honneur du gouvernement provisoire, et de M. Ledru-Rollin en particulier, de l'avoir tiré de l'oubli et d'en avoir fait la pierre angulaire de notre société moderne.
Un décret du 5 mars convoqua les assemblées électorales pour le 9 avril, à l'effet d'élire les représentants du peuple à l'Assemblée constituante. Etait électeur tout citoyen âgé de vingt et un ans, résidant depuis six mois au moins dans la commune . Etait éligible tout Français âgé de vingt-cinq ans. L'élection, ayant pour base la population, devait se faire par scrutin de liste, au chef-lieu du canton. Une indemnité de vingt-cinq francs était attribuée aux représentants, dont le nombre était fixé à neuf cents.
Mars 1848.
La République
reconnue
par les
puissances
étrangères.
L'Algérie
et le
duc d'Aumale.
94 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Tout promettait à ces élections un caractère de calme et de conciliation. La fortune semblait sourire alors à la nouvelle République. A l'intérieur, son établissement n'avait pas rencontré d'obstacle ; elle ne tarda pas à être reconnue officieusement ou officiellement par les puissances étrangères. Ce fut d'abord l'ambassadeur des États-Unis, qui, en saluant sa bienvenue, ajouta à ses félicitations le vœu que l'amitié des deux républiques fût égale à leur durée. Vinrent ensuite les républiques de l'Amérique du Sud. L'Angleterre, la Belgique, la Prusse même, se déclarèrerent prêtes, dès les premiers jours, à entrer en relations avec le gouvernement nouveau. Quant à la Suisse, ce fut avec un véritable enthousiasme qu'elle salua l'avènement de la République française.
Un moment on put craindre certaines velléités de résistance de la part de nos possessions algériennes, où commandait le duc d'Aumale, qui avait remplacé le maréchal Bugeaud comme gouverneur général, à la fin du dernier règne. Ces craintes furent bientôt dissipées. Le général Cavaignac, qui servait sous les ordres du prince, fut nommé le même jour général de division et gouverneur général de l'Algérie. A cette nouvelle, connue le 2 mars, à Alger, le duc d'Aumale fit ses adieux aux habitants de l'Algérie avec la plus noble et la plus simple résignation. « Soumis à la volonté générale, je m'éloigne ; mais du fond de l'exil tous mes vœux seront pour votre prospérité et pour la gloire de la France, que j'aurais voulu servir plus longtemps. »
Il s'embarqua, le 9 mars, sur le vapeur de l'Etat le Solon, avec son frère, le prince de Joinville, qui se trouvait alors en Algérie, après avoir adressé l'ordre du jour le plus touchant à cette armée d'Afrique, dont il avait su se faire aimer par ses hautes qualités personnelles.
Délivré de tout souci sérieux du côté de l'extérieur, le
gouvernement n'avait plus qu'à assurer la tranquillité Mars 1848. au dedans et à préparer des élections sincèrement républicaines. Sa tâche n'était pas facile, il faut le reconnaître. L'histoire je le répète, ne saurait manquer de rendre justice à sa mansuétude et à sa modération. Il avait d'abord pour donner satisfaction à l'opinion publique, décrété d'accusation les deniers ministres de Louis-Philippe. Mais, comme je l'ai dit, ce décret ne fut suivi d'aucun acte sérieux. Plus heureux que les ministres de Charles X, M. Guizot et ses collègues purent se mettre en sûreté sans avoir été aucunement inquiétés.
Non, la tâche n'était pas facile, au milieu de l'efTervescence générale et des compétitions ardentes qui se produisaient à toute heure, pour ce gouvernement issu des barricades. Il n'est pas toujours aisé de gouverner avec la liberté, et la liberté était illimitée. Ce sera l'éternel honneur du gouvernement provisoire de n'avoir pas songé un seul instant à y mettre un frein.
Son respect pour la liberté de la presse s'étendit Les clubs, nécessairement au respect du droit de réunion. C'étaient là deux principes inséparables. La révolution de Février vit éclore des clubs par toute la France. Et cela devait être. Il y avait si longtemps que, dans notre pays, les citoyens n'avaient pu jouir de ce droit primordial et sacré de se réunir et de causer ensemble de leurs affaires. Rien d'étonnant qu'au début il y ait eu une véritable épidémie.
Paris en compta jusqu'à trois cents. Je citerai le Club des droits de l'homme, organisé par MM. Grandménil et Sobrier ; la Société centrale, dirigé par M. Blanqui ; le Club de la Révolution, établi au Palais-Royal par M. Armand Barbes ; le Club du deuxième arrondissement, où M. Baroche développa ses idées républicaines ; les Réunions icarienne?, de Cabet, et le club des Amis du peuple, de Raspail, à la salle Montesquieu.
HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848
Mars 1848.
Les journaux.
L'amende
honorable de
M. E. de
Girardiu.
Là se discutaient chaque jour, devant des milliers d'auditeurs, tous les problèmes sociaux et politiques, de la solution desquels paraissait dépendre l'avenir de l'humanité. Sans doute on y entendit des orateurs qu'une imagination exaltée, de longues souffrances peut-être, emportèrent au delà des limites de la sagesse ; mais combien d'autres y firent entendre le langage de la froide raison et de la philosophie! combien y développèrent, dans les termes les plus élevés, les principes du véritable gouvernement républicain !
Il en était des journaux comme des clubs. Débarrassées du cautionnement et des droits de timbre, les feuilles de toutes nuances pullulaient et se distribuaient librement sur la voie publique. Lamennais, dans le Peuple constituant^ M. Bareste dans la République, M. Raspail dans VAmi du peuple, MM. Sobrier et Cahaigne dans la Commune, Proudhon dans la Voix du peuple, Théophile Thoré et Pierre Leroux dans la Vraie République, développaient les doctrines démocratiques et socialistes, gourmandaient, plus ou moins, la tiédeur des membres du gouvernement, l'hésitation de la plupart d'entre eux à entrer franchement dans les larges voies de la démocratie.
D'autres, les anciens journaux principalement, se tenaient sur une grande réserve, à l'exception de la Presse, dont le rédacteur en chef, M. de Girardin, montait chaque jour, dans ses articles, à l'escalade du gouvernement provisoire. Pas un acte de celui-ci qui ne fût l'objet de ses critiques les plus acerbes et les plus enfiellées. Ce fut au point qu'un jour des patriotes, exaspérés de ses attaques systématiques, se portèrent sur les bureaux de son journal. Il fallut, pour sauver ses presses, l'intervention de la police de Caussidière, et celle de M. Ledru-Rollin en personne, qui ayant appris ce qui se passait, accourut noblement pour protéger
l'homme qui, chaque jour, déversait sur lui l'injure et Mars 1848. l'outrage.
Et pourtant on l'avait vu, au commencement de mars, le jour anniversaire de la mort d'Armand Carrel, se mêler à la foule des républicains qui étaient allés àSaint- Mandé rendre un pieux hommage à celui qu'il avait tué en duel. Après un discours de M. Armand Marrast, qui avait remplacé Carrel au National^ M. Emile de Girardin s'était avancé sur le bord de la tombe; il avait exprimé d'amers regrets d'avoir causé la mort de celui dont on déplorait encore la perte, et, pour compléter son amende honorable, il avait demandé que le gouvernement provisoire décrétât l'abolition du duel. Cette démarche, certainement honorable si elle était sincère, fut diversement appréciée. Beaucoup de républicains n'y virent qu'une réclame de la part du rédacteur en chef de la Presse, et ils se montrèrent d'une extrême dureté à son égard, dureté dont M. de Girardin garda une rancune immortelle.
Paris, d'ailleurs, était relativement calme et tranquille, au milieu des agitations inséparables d'une commotion comme celle du 24 Février.
La préfecture de police était dirigée par un républi- La préfecture cain de vieille date, M. Caussidière, qui s'y était installé, m. Caussidès la première heure, à la place de M. Delessert, *^i^re. en compagnie d'un autre républicain moins connu, M. Sobrier. Ils en avaient pris possession en vertu de la volonté du peuple, et, tout d'abord, ils s'étaient considérés comme indépendants du gouvernement de l'Hôtel de Ville. De là des froissements et des tiraillements qui durèrent plusieurs jours. Un compromis finit par avoir lieu, et le Moniteur enregistra la nomination de M. Caussidière comme délégué provisoire du maire de Paris à la préfecture de police. M. Marc Caussidière en imposait aux masses par sa haute stature, sa parole
M Al! s 18 i8.
Les commissaires de la République.
98 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
pittoresque et son accoutrement révolutionnaire. Les gens timorés avaient eu tout d'abord une sorte d'épouvante de ce personnage qu'on avait vu s'emparer de l'hôtel de la rue de Jérusalem en vrai brigand, casquette déchirée, vêtements en désordre, le fusil à la main, des pistolets à la ceinture et, au côté, un grand sabre que retenait une grosse corde rouge. Mais il n'avait pas tardé à les rassurer. Cœur ardent, tête froide, esprit essentiellement tolérant et courtois, que n'aimait point la majorité doctrinaire du gouvernement parce qu'il était dévoué au ministre de l'intérieur, Marc Gaussidière avait su tirer admirablement parti de la situation. Il faisait, suivant ses propres expressions, de l'ordre avec du désordre. Grâce à lui la ville reprit bientôt son aspect ordinaire. Avec un soin infatigable il veilla à la sûreté publique, pourvut aux approvisionnements, et ne tarda pas, je le répète, à rassurer tout le monde. Aussi la bourgeoisie parisienne lui garda-t-elle une véritable reconnaissance.
La tranquillité n'était pas moins parfaite dans les départements. La République y avait été généralement bien accueillie, malgré les terreurs injustifiées d'une partie des classes riches.
Quelques effervescences s'étaient produites à Lyon ; mais elle s'apaisèrent promptement, grâce au bon sens de la population tout entière et à l'intervention conciliante de M. Emmanuel Arago, immédiatement envoyé sur les lieux par le gouvernement provisoire.
Il fallait pourvoir au remplacement des préfets de Louis-Philippe, dont un grand nombre avaient abandonné leurs postes à la première nouvelle de la révolution. M. Ledru-Rollin, chargé de ce soin comme ministre de l'intérieur, envoya, sous le nom de commissaires, des hommes pris indistinctement dans les rangs de l'ancienne gauche libérale et parmi les repu-
blicains, et dont la nomination fut d'ailleurs soumise à la ratification du gouvernement tout entier.
Au milieu de ces commissaires figurèrent en grand nombre les amis de M. Odilon Barrot et de M. Thiers. Combien en pourrais-je citer de ces libéraux appelés à trahir plus tard cette République, qui se reposa un instant sur eux du soin de l'affermir, M. Piétri dans la Corse, M. Guignes de Champvans dans l'Ain, M. Chevreau, maire de Saint-Mandé, dans la Vienne, M. de Beaumont dans la Somme.
Nature d'élite, confiante et généreuse, orateur de premier ordre, esprit essentiellement distingué, contre lequel la calomnie a en vain épuisé tous ses traits, M. Ledru-Rollin n'eut jamais en vue que le bien du pays et n'eut d'autre souci que celui de fonder la République. Dans une première circulaire, il recommanda à ses commissaires de mettre dans les fonctions ayant un caractère strictement politique des républicains éprouvés, et combien il avait raison ! mais en même temps il leur enjoignit de maintenir tous les fonctionnaires dont le rôle était purement administratif, et qui avaient conquis leurs positions par des services utiles.
Dans une autre circulaire, insérée dans le Moniteur du 12 mars, circulaire attaquée, depuis, par la réaction avec une mauvaise foi inouïe, et qui donna lieu à une polémique passionnée dans tous les journaux de l'époque, le ministre de l'intérieur définissait ainsi les pouvoirs de ses commissaires : « Ils sont illimités. » Peut-être était-ce là une expression impropre. Le gouvernement provisoire n'ayant pas un caractère de souveraineté, comme la Convention nationale, ne pouvait déléguer une part de souveraineté. Plusieurs hauts fonctionnaires, indignés, donnèrent leur démission. Certains d'entre eux ne firent-ils que prévenir leur révocation.
Mais combien le sens général de la circulaire corri-
Mars 1848.
Circulaire de M. Ledru- Rollin.
100 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. axnée 1848.
Mars 1848. geait ce que ce mot avait de trop absolu! Il y était dit, par exemple, que la magistrature ne relevait de l'autorité executive que dans le cercle précis tracé par les lois. On sait ce qu'est devenue la magistrature entre les mains des pouvoirs monarchiques.
« Votre mission n'a rien de terrible, » disait encore M Ledru-RoUin à ses agents. Et nous qui avons vu les transportations et les fusillades prodiguées avec tant de luxe par les agents d'une autre autorité, nous pouvons nous porter caution de la douceur des commissaires de la République de 1848. Quant aux circulaires et instructions de M. Ledru-RoUin, l'histoire impartiale doit dire qu'elles sont toutes marquées au coin de la sagesse, qu'elles respirent toutes le plus profond amour du droit, de la justice et de la liberté.
Le Bulletin L'animosité et, il faut bien le dire, la mauvaise foi de la avec lesquelles avait été attaquée la dernière circulaire
epu ique. ^^ ministre de l'intérieur, donnèrent lieu à la création du Bulletin de la République, feuille destinée à faire connaître les actes et les proclamations du gouvernement, à éclairer les populations, et qui devait être affi- ' chée dans toutes les communes. Le Bulletin de la République fut placé sous la surveillance de chacun des membres du gouvernement, à tour de rôle, et l'un de ses collaborateurs les plus illustres fut madame George Sand, dont la plume puissante s'était spontanément offerte à la République.
L'ordre n'avait été troublé nulle part, sauf à Lyon où
une fermentation, au premier abord, donna lieu à
quelques craintes. On a vu avec quelle facilité elle
avait été apaisée.
Les Tuileries A Paris, la prise de possession des Tuileries par les
évacuées, blessés de Février avait donné lieu à une foule d'abus. Il s'y était installé nombre de gens qui y régnaient en maîtres et refusaient de quitter la place. On craignit un
moment d'être obligé d'avoir recours à la force pour les expulser. Ils finirent cependant par se rendre à la raison, et se retirèrent après avoir reçu les vives félicitations du général de Courtais sur leur patriotisme. Ainsi s'évanouit la crainte de désordres qui, tout d'abord, s'annonçaient menaçants.
Dans la population parisienne le premier signal de désaccord partit des rangs de la milice bourgeoise.
Un décret du gouvernement provisoire avait, comme on l'a vu, fixé au 9 avril les élections de l'Assemblée constituante. C'était peut-être déjà un peu tard. Il aurait fallu profiter du premier moment d'enthousiasme, de l'heure où les journaux royalistes battaient eux-mêmes des mains à la proclamation de la République. La réaction n'ayant pas eu encore le temps de préparer ses batteries, on aurait eu une Assemblée foncièrement républicaine. Une foule de démocrates éprouvés pensèrent que, puisque l'on avait laissé passer le moment favorable, il valait mieux à présent retarder les élections, afin de donner au peuple le temps de s'instruire, et pour que l'on pût faire pénétrer la lumière jusque dans les derniers hameaux de la République.
Tel fut le sens d'une adresse présentée à la signature de tous les citoyens, et qui parut dans le second numéro du Bulletin de la République. Dans cette adresse, œuvre des principaux chefs de clubs, il était dit que les élections seraient réactionnaires si elles s'accomplissaient présentement, et que le triomphe de la réaction serait le signal de la guerre civile.
La question fut longuement agitée dans les clubs. MM. Albert et Louis Blanc, qui, par suite de leurs fonctions au Luxembourg, se trouvaient plus directement en rapport avec le peuple, apprirent qu'une manifestation imposante était à la veille de se produire auprès
Mars 1848.
Demande d'ajournement des élections.
102 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 18i8.
Mars 1848. du gouvernement provisoire pour réclamer de lui l'ajournement des élections et le retrait des troupes. Ils en prévinrent le conseil dans une séance qui se tint dans la soirée du 13 mars au Petit-Luxembourg.
M. Louis Blanc engagea vivement ses collègues à aller au-devant des désirs du peuple en prenant d'eux-mêmes l'initiative de l'ajournement. Il croyait sincèrement que, dans l'intérêt supérieur de la République, on aurait dû reculer le plus loin possible l'heure des élections, et que c'était au gouvernement provisoire à accomplir luimême les vastes réformes à réaliser, sauf ratification de la future Assemblée. C'était l'erreur d'un esprit généreux.
Plusieurs membres du gouvernement, hostiles à M. Louis Blanc, ne voulaient entendre parler d'aucun ajournement. M. Ledru-RoUin, qui, d'abord, s'était montré partisan d'une prompte convocation de l'Assemblée, s'était quelque peu laissé influencer par les retentissantes déclamations des clubs, comme en témoigne l'adresse dont il avait autorisé l'insertion dans le Bulletin de la. République, Il déclara que, pour les élections prochaines, il y avait un travail matériel à terminer, que rien n'était prêt, et que, bon gré, mal gré, on serait peut-être obligé d'en retarder l'heure. Rien ne fui décidé. Les choses en étaient là, quand un événement, frisant le grotesque, vint à la fois attrister et égayer Paris. Manifesta- H Y avait, dans la garde nationale, des compagnies de
tion des bon- grenadiers et de voltigeurs, dites compagnies d'élite. On reprochait à ces compagnies d'être une violation du principe d'égalité qui devait régner dans une milice citoyenne, et, ce qui était plus grave, d'avoir l'inconvénient de se recruter indistinctement dans tous les quartiers de Paris, si bien que, pour rejoindre sa compagnie, un grenadier ou un voltigeur avait quelquefois une lieue à faire. Un décret avait fixé au 18 mars les élections
nets à poil.
des officiers de la garde nationale. Le gouvernement, -Maks 1848. dans une pensée d'union et de concorde, supprima les compagnies de grenadiers et de voltigeurs, et il décida très sagement qu'à l'avenir la garde nationale se recruterait par quartiers.
Les compagnies dissoutes s'émurent de ce décret, et le Constitutionnel s'empressa de se faire l'écho de leurs plaintes. Il publia, le 14 mars, une protestation violente d'une compagnie de grenadiers de la 7^ légion réclamant la révocation de l'arrêté du citoyen ministre de l'intérieur dans l'intérêt bien entendu de la liberté de l'ordre public.
Les journaux conservateurs, c'est-à-dire réactionnaires, qui ne manquaient jamais de blâmer les moindres promenades populaires à travers les rues, provoquèrent une grande manifestation de la garde nationale. Pur prétexte pour donner à la réaction l'occasion de se compter, et de passer ses forces en revue. Ce quïl y a de certain, c'est que la plupart des partisans et serviteurs des anciennes monarchies s'empressèrent de s'associer à cette manifestation ; beaucoup de gens vinrent, de leur propre aveu, dans l'espérance d'éliminer du gouvernement les membres dont le républicanisme sincère les offusquait.
Le 16 mars, trente mille gardes nationaux environ répondirent à l'appel des meneurs et se rendirent à la place de Grève. Ils en furent quittes pour une promenade ridicule qu'accueillirent les huées de la population. Le gouvernement se montra très ferme dans ses explications, et il ne cacha pas aux délégués des anciennes compagnies d'élite combien il trouvait dangereuse et impolitique cette démarche, restée fameuse sous le nom de manifestation des bo7inets à poil. M. Arago reprocha aux manifestants d'avoir donné là un exemple funeste.
Comment s'étonner à présent qu'à cette manifestation
104 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Mars 1848. de la réaction ait succédé une manifestation patriotique et républicaine? Une admirable proclamation du gouvernement provisoire, rédigée par M. de Lamartine, et appelant le peuple au calme, à la conciliation, au respect de l'ordre et de la propriété, fut affichée le soir même et produisit le meilleur efîet.
Manifesta- Le lendemain, dans la matinée, une affiche, collée
tion du sur les murs de Paris, invitait tous les citoyens à se réunir à dix heures sur la place de la Révolution, afin d'aller de là assurer de nouveau le gouvernement provisoire qu'ils étaient prêts à lui donner leur concours pour toutes les mesures d'ordre et de salut public. Dans cette affiche, on engageait le peuple à ne se laisser provoquer ni par les mauvaises passions ni par les intérêts blessés. Allusion aux tristes arguments allégués par les manifestants de la veille. « Il est du devoir du peuple, y était-il dit, de rappeler fraternellement à l'ordre ces hommes égarés qui tenteraient encore de se maintenir en corps privilégiés dans le sein de notre égalité. »
Mais, en même temps, l'affiche contenait certaines phrases comminatoires qui pouvaient faire craindre que la nouvelle manifestation ne dégénérât en désordres graves : « Nous attendons avec confiance la réalisation des promesses du gouvernement provisoire. Nous attendons... nous qui manquons souvent du nécessaire... » Elle se terminait, il est vrai, par une ofTre de concours dévoué au gouvernement provisoire. Comme on va le voir, les choses se passèrent dans le plus grand calme, et la manifestation eut un caractère tout pacifique.
Vers dix heures du matin, cent cinquante mille hommes se mirent en marche vers l'Hôtel-de-Yille, en entonnant le Chant des Girondins et l'hymne de la Marseillaise. La veille, des cris d'anathème avaient été poussés par les modérés de la réaction contre ceux des membres du gouvernement qui avaient donné le plus
de gages à la révolution. Pas un cri de menace ne sortit Mars i848v du sein de ces cent cinquante mille hommes contre les membres du gouverment provisoire connus pour leurs attaches avec la réaction. Il y avait là une différence à noter.
Trente délégués, introduits dans la salle des délibérations du conseil, réclamèrent énergiquement l'ajournement des élections et le renvoi des troupes. Le gouvernement provisoire se montra très digne, très ferme et ne céda rien. Aux menaces de quelques énergumènes. MM. Loui Blanc, Ledru-RoUin et de Lamartine répondirent par de fières paroles, qui causèrent sur la plupart des délégués l'impression la plus favorable. Après une séance qui dura longtemps, le gouvernement provisoire tout entier descendit sur la place de Grève, où une foule impatiente réclamait sa présence. Là M. Louis Blanc monta sur une table, et, au nom de ses collègues, il prononça une chaleureuse allocution pour engager le peuple à se retirer en bon ordre.
Un tonnerre d'acclamations accueillit ses paroles. Le peuple se retira en se dirigeant vers la Bastille : l'imposant défilé de ses colonnes sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville dura près de cinq heures. Ce fut un spectacle magnifique. Un clair soleil, avant-coureur du printemps, dardait ses rayons sur cette foule aux costumes bariolés ; les bannières des corporations flottaient joyeusement dans l'air, et cent mille voix répétaient en chœur les mâles refrains de la Mameillaise et du Chant du départ^ en y mêlant les cris enthousiastes de Vive la République ! Vive le gouvernement provisoire ! C'était bien une fête, une fête patriotique, et cette journée du 17 mars, si différente de celle de la veille, ne saurait rappeler que des souvenirs d'entente, de concorde et d'harmonie.
Cette manifestation, dont le côté grandiose échappa
106 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Mars 1848. à M. de Lamartine, troubla singulièrement l'auteur de VHistoire des Girondins, qui, pourtant, avait contribué, pour une si grosse part, à l'explosion du 24 Février.
C'était un grand poète, un orateur puissant, s'enivrant de ses phrases et de l'encens que les flatteurs lui brûlaient sous le nez; ce n'était peut-être pas un homme d'Etat dans toute l'acception du mot.
Il était incapable de coopérer sérieusement à la fondation de la République, parce qu'il écoutait beaucoup trop complaisamment les conseils de la réaction. Son entourage lui avait persuadé qu'il devait être le sauveur du pays, et il crut à son rôle de sauveur. Aussi, tandis qu'à Paris il protégeait le singulier établissement militaire de M. Sobrier, dans l'ancienne maison de la liste civile, rue de Rivoli, oii cet ancien acolyte de Caussidière avait établi une sorte de succursale de la préfecture de police, il se metttait en rapport, sans avertir ses collègues, avec certains chefs militaires dans les dépar tements, et notamment avec le général Négrier, qui, dans le Nord, commandait une armée de trente mille hommes. C'était là un procédé regrettable, une mauvaise besogne, dont peut-être il ne se rendit pas bien compte.
Le jour même de la manifestation populaire, un arrêté du ministre de l'intérieur appelait à titre définitif le citoyen Caussidière à la préfecture de police, en récompense du concours prêté par lui à la cause de l'ordre. L'ancien révolutionnaire comprenait maintenant que l'ordre est indispensable à la liberté.
Hommage Le lendemain, un décret du gouvernement provisoire
au maréchal portait qu'un monument serait élevé au maréchal Ney sur la place même où il avait été fusillé le 7 décembre 1815. C'était une éclatante réhabilitation du glorieux soldat qui avait servi la France sur tant de champs de bataille.
Trois jours après, le général Cavaignac était nommé
ministre de la guerre à la place du général Subervic, appelé au poste de grand chancelier de la Légion d'honneur. Il fut remplacé comme gouverneur de l'Algérie par le général Changarnier. Le général Cavaignac crut devoir refuser alors, par une lettre assez énigmatique, et qui causa une impression fâcheuse sur les membres du gouvernement provisoire, la situation nouvelle qu'on lui offrait. M. Arago, déjà chargé de l'intérim du ministère de la marine, accepta, à titre provisoire également, sur les instances de ses collègues, le portefeuille de la guerre, et il prit pour sous-secrétaire d'État le lieutenant-colonel Charras, secrétaire de la commission de défense nationale.
Comme toujours, la démonstration si pacifique du 47 mars amena une réaction dans le sens contraire. De toutes parts vinrent des adresses demandant le maintien des élections au jour primitivement fixé. Mais le gouvernement provisoire, après avoir repoussé avec tant d'énergie le vœu des corporations ouvrières, jugea lui-même indispensable l'ajournement des élections législatives. Celles de la garde nationale avaient été remises du 18 mars au 5 avril, et, comme elles devaient durer huit jours, M. Ledru RoUin fit observer qu'il y aurait là un embarras réel, au moins à Paris, pour l'élection de l'Assemblée. On se mit d'accord sur la date du 23 avril, proposée par M. Crémieux. C'était un retard d'une quinzaine de jours.
Quant à la réunion de l'Assemblée, elle fut reculée au 4 mai ,
En attendant, le gouvernement provisoire prenait diverses mesures de nature à donner satisfaction à l'opinion publique. Il donnait à la ville de Bourbon- Vendée le nom de Napoléon-Vendée, sans prendre garde que, comme le gouvernement de Louis-Philippe, il entretenait la légende napoléonienne
Les travaux devenant de plus en plus rares, il avait
Le généi'al Cavaignac
ministre de la guerre.
Mesures diverses.
Suppression
de l'inamovibilité .
108 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Avril 1848. décrété l'achèvement du Louvre pour donner de l'ouvrage aux ouvriers, et décidé que cet ancien palais de nos rois s'appellerait désormais le palais du peuple.
Toujours soucieux des intérêts populaires, il abolit, par un décret du 15 avril, l'impôt du sel, le plus inique et le plus onéreux des impôts de consommation. Trois jours auparavant, il avait supprimé l'exposition publique des condamnés, vestige de l'ancienne barbarie, inutile supplément de supplice, qui révoltait la conscience publique.
Le 18 avril, considérant que le principe de l'inamovibilité de la magistrature, qui donnait une garantie aux juges mais nullement aux justiciables, était incompatible avec le gouvernement républicain et avait disparu avec la Charte de 1830, il décréta que, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale prononcerait sur l'organisation judiciaire, la suspension ou la révocation des magistrats pourrait être prononcée par le ministre de la justice. Mesure, du reste, dont celui-ci n'abusa pas. Abolition Mais un décret auquel tout le monde applaudit fut
(le l'esclavage, j^ décret relatif à l'abolition de l'esclavage, dû à l'initiative de M. Schœlcher, esprit distingué, âme chevaleresque, destiné plus tard à payer d'un long exil sa fidélité au droit et son culte pour la liberté.
Dès le 4 mars, on s'en souvient, une commission avait été nommée pour préparer l'émancipation des esclaves dans toutes nos colonies. Le 27 avril, un décret prononça l'abolition définitive de l'esclavage dans toutes les possessions françaises, sauf indemnité aux colons. Le même décret décida que les colonies, purifiées de la servitude, seraient représentées à l'Assemblée nationale, et que le principe, en vertu duquel le sol de la France affranchissait tout esclave qui le touchait, serait appliqué à toutes les possessions extérieures de la République.
Cet acte réparateur était encore un retour aux tra- Avril i848. ditions delà Convention nationale. L'immortelle Assemblée avait aboli cette institution indigne de l'humanité; mais l'esclavage avait été rétabli par Bonaparte, dont le génie semblait avoir pris à tache d'anéantir toutes les conquêtes de la Révolution. La seconde République, plus heureuse, a vu son décret ratifié par l'avenir, et jamais nous ne donnerons de démenti à ces belles paroles qu'elle fit entendre alors : « Nulle terre française ne peut plus désormais porter d'esclaves. »
Le côté neuf de la révolution de Février était son Caractère socaractère social. Et en effet le peuple, qui en était l'au- voluUon de teur, ne pouvait avoir travaillé uniquement pour don- Février, ner le pouvoir à des hommes qui, à peu de chose près, eussent suivi les errements des ministres du dernier règne. Il ne s'agissait plus seulement de briser le servage politique ; il fallait en finir avec la misère, cet autre esclavage, auquel sont en proie, de temps immémorial, tant de millions de malheureux.
Assurément, il serait insensé de croire qu'il est possible d'en finir tout d'un coup avec cet horrible fléau qu'on appelle la misère ; mais il ne le serait pas moins d'imaginer qu'il a été fatalement légué à l'humanité; que l'immense majorité des créatures humaines, en entrant dans la vie, doit mettre bas toute espérance, et que les trois quarts des hommes sont éternellement condamnés à souffrir au profit d'un petit nombre, en possession de toutes les jouissances et de tous les avantages de la société. On ne saurait donc trop honorer les écrivains et les penseurs qui pouvant, comme tant d'autres, ne songer qu'à jouir et à s'asseoir au banquet des heureux, ont consacré leur temps, leur intelligence, leur génie, à rechercher les causes de la misère et les movens de la supprimer.
J'ai dit comment le gouvernement provisoire, placé en
110 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
Avril 1848. présence de ce redoutable problème, en avait renvoyé l'étude, sinon la solution, à une commission présidée par MM. Louis Blanc et Albert, et chargée d'ouvrir une immense enquête entre ouvriers et patrons, de se renseigner sur l'état des salaires comparés aux besoins des travailleurs, et de tirer de là, au point de vue de la justice, les conséquences les plus avantageuses à la situation réciproque des uns et des autres. Ce sera l'éternel honneur de ces deux membres du gouvernement provisoire d'avoir accepté une si lourde et si noble mission, et surtout de s'y être dévoués avec l'abnégation dont ils ont fait preuve. La reconnaissance leur a été parcimonieusement mesurée, les calomnies ne leur ont pas été épargnées; mais l'histoire est là, cette haute justicière, pour réparer les injustices des contemporains.
Le premier acte du gouvernement provisoire ayant un caractère vraiment social avait été la suppression du marchandage et la réduction des heures de travail de onze à dix à Paris, et de douze à onze en province. Bien que l'intervention de l'Etat, dans les relations entre patrons et ouvriers, soit fort contestable, il est bien certain qu'il est des cas où elle s'impose, comme pour le travail des enfants dans les manufactures. Mais, en thèse générale, c'est par la liberté que doivent se régler ces relations.
Lesconfé- L'espace me manque pour donner ici un aperçu,
rences du même incomplet, des travaux de la Commission du Luxembourg. Je dirai seulement que, loin de vouloir imposer son propre système, pour arriver à une organisation du travail profitable à tout le monde, M. Louis Blanc fit appel à toutes les intelligences, à tous les économistes qui s'étaient occupés de questions sociales, et qu'il s'adressa aux chefs d'industrie aussi bien qu'aux ouvriers. Du reste, nulle flatterie à l'égard de ceux-ci, nulle intimidation à l'égard de ceux-là. Tout son pro-
gramme se résumait dans ce passage d'mi discours, pro- Avril 1848. nonce par lui le 10 mars, en présence de tous les délégués des corporations ouvrières :
« Laissez-moi vous dire le véritable caractère de la mission qui nous a été confiée. Etudier, avec soin, avec amour, les questions qui touchent à l'amélioration soit morale, soit matérielle de votre sort; formuler les solutions en projets de lois, qui, après approbation du gouvernement provisoire, seront soumis aux délibérations de l'Assemblée nationale, tel est le but de la Commission pour les travailleurs. »
Les principales mesures préconisées par Louis Blanc pour arriver à une meilleure organisation du travail, furent, d'abord, la création d'un ministère du progrès, chargé d'amener pacifiquement l'abolition du prolétariat, puis le rachat des chemins de fer et des mines, la transformation de la Banque de Franco en Banque d'Etat, et la centralisation des assurances, au grand avantage de tous et au profit de l'État.
Il n'y a rien là qui, de près ou de loin, ressemble au communisme. Et lorsque M. Louis Blanc parle de l'État, il est bien entendu qu'il s'agit de lÉtat-société, et non pas de l'Etat-gouvernement, tel qu'il est constitué sous une monarchie. Que si l'on invoque la liberté, je demanderai où est la liberté avec les chemins de fer aux mains de compagnies féodales et avec la Banque, dirigée par les hauts barons de la finance? Mais y eûtil monopole, en ce qui concerne les chemins de fer par exemple (1), est-ce que ce monopole ne vaudrait pas mieux entre les mains de l'État, qui administrerait dans l'intérêt et au profit de tous, qu'entre celles de sociétés fort égoïstes, qui ne songent, avant tout, qu'à
(1) Voyez à ce sujet notre Histoire du régne de Louis-Philippe, dans les chapitres où il est question de la fondation des chemins de fer.
Avril 1848.
Manœuvres réactionnaires.
112 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE. année 1848.
leurs propres intérêts? Poser la question, c'est la résoudre. Le bien de tous, voilà ce que recherchait M. Louis Blanc, et cela avec une abnégation et une modération auxquelles ses collègues se plurent à rendre hommage.
Ce que l'on préconisa surtout dans les conférences du Luxembourg, ce fut le principe des associations volontaires, qui, sous l'influence de M. Louis Blanc, prirent alors un développement considérable. C'était là du socialisme fécond, pratique et pacifique. La réaction de parti pris pouvait seule y trouver à redire. Nul doute que les associations ouvrières ne se fussent dès lors acclimatées au milieu de nous, si la plupart de celles qui s'étaient fondées au lendemain de la révolution de Février n'avaient pas été violemment dissoutes à la suite du coup d'Etat de Décembre.
Plus d'une fois les patrons eurent recours à M. Louis Blanc pour trancher des différends qui s'étaient élevés entre eux et leurs ouvriers. Bien des conciliations furent opérées par son entremise ; et rarement les patrons, qui vinrent se soumettre à son arbitrage, quittèrent le Luxembourg sans s'être, grâce à lui, entendus avec leurs ouvriers. Autant l'œuvre des ateliers nationaux, fondés en haine des doctrines de M. Louis Blanc et inspirée par ses adversaires fut dissolvante et funeste, autant celle du Luxembourg fut conciliante et moralisatrice. L'impartiale histoire doit rendre à chacune d'elles la sanction qu'elle mérite.
Les préoccupations si graves de la réorganisation du travail n'empêchaient pas le peuple de songer à la question non moins importante des élections, qui se débattait en ce moment. En effet, de la composition de la prochaine assemblée dépendait l'avenir de la République.
Déjà la réaction, forte de l'altitude molle et indécise
du gouvernement provisoire, faisait flèche de tout bois Avril 1848. contre cette République débonnaire. Tout ce que l'imagination peut enfanter de calomnies odieuses, ineptes, impures, était chaque jour déversé par elle sur les noms les plus honorables du parti républicain. Des écrivains mercenaires, honte et rebut de la littérature, accumulaient mensonges sur mensonges, sottises sur sottises, pour dépopulariser les hommes les plus purs du gouvernement. Des drôles, qui vivaient de bassesses, prêtaient leur genre de vie aux honnêtes gens momentanément chargés des destinées de la France. Et, ce qu'il y a de plus triste, c'est que ces infamies étaient acceptées dans certains salons de la bourgeoisie avec une complaisance bête ou complice. C'était une façon de combattre les candidatures républicaines.
Étonnez-vous donc, après cela, que les républicains aient cherché à s'entendre ; que, pour assurer la nomination, si légitime, de quelques-uns d'entre eux à l'Assemblée constituante, les ouvriers délégués au Luxembourg aient fondé un comité central des ouvriers du département de la Seine; que la société des Droits de riiommc se soit organisée militairement; que le club de la Révolution, présidé par Barbes, se soit mis en relation avec toutes les sociétés patriotiques des départements, et que le comité central pour les élections générales, qui avait pour président l'adjoint au maire de Paris, M. Recurt, et pour secrétaire M. Philippe Le Bas (de l'Institut), fils du conventionnel, ait recommandé vivement aux départements, dans une circulaire spéciale, l'inscription d'ouvriers et de cultivateurs, « ces principaux éléments de la démocratie », sur les listes de candidats à l'Assemblée nationale.
A la piste de tout ce qui était de nature à nuire à l'idée démocratique, la réaction sefforça de transformer en conspiration antisociale, en complot contre la majo-
114 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
AvniL 1848. rite des membres du gouvernement provisoire, la plus innocente et la plus pacifique des démonstrations. La manifesta- Le 16 avril avaitlieu, au Champ-de-Mars, l'élection de loTvrii quatorze officiers d'état-major de la garde nationale, pris, sur la demande du général de Courtais, dans le sein de la classe ouvrière. Il avait été convenu la veille, au Luxembourg, que l'on se rendrait de là à l'Hôtelde- Ville, pour porter au gouvernement provisoire une offrande patriotique et l'assurer de nouveau des sympathies du peuple. Les offrandes patriotiques avaient été nombreuses et touchantes, après la révolution de Février, et l'on avait vu plus d'une fois de longues processions de citoyens défiler sur la place de Grève pour aller remettre au gouvernement une contribution volontaire. Il n'y avait donc rien que de très naturel et de très avouable dans le projet des délégués du Luxembourg.
Les meneurs de la réaction, avertis la veille, songèrent tout de suite à faire tourner cette démonstration à leur profit. On persuada à M. Armand Marrast qu'un mouvement socialiste, ayant pour but de renverser le gouvernement provisoire, devait avoir lieu le lendemain, à l'instigation de Cabet et de Blanqui, et le maire de Paris s'empressa de faire répandre ce bruit par toute la ville. Dans la nuit du 15 au 16, M. Ledru- Rollin fut également circonvenu. On voulait obtenir de lui qu'il fit battre le rappel.
Le ministre de l'intérieur, hésitant, en proie à une vive perplexité, se rendit de bonne heure chez M. de Lamartine qui, lui aussi, avait reçu des avis. Or, moins que personne, M. de Lamartine devait croire à un complot communiste, à une conspiration de la part de M. Blanqui, car la veille même, le 15, il avait reçu la visite de ce dernier, visite mystérieuse ; il s'était longuement entretenu avec lui, et le résultat de cet entretien avait été, suivant ses propres expressions, de lui laisser
une impression favorable et de lui inspirer « une juste Avril isés. estime pour les intentions et le caractère de M. Blanqui ».
Or, à cette époque, l'influence de M. Blanqui avait Affaire
,. , 1 • , , .. , , 1- • TT Blanqui.
smgulièrement baisse dans le parti républicain. Un ancien député, M. Taschereau, avait récemment publié un rapport trouvé dans les pièces saisies aux Tuileries, rapport très circonstancié sur les sociétés secrètes du temps de Louis-Philippe, et notamment sur divers incidents antérieurs à l'insurrection du 12 mai 1839. Ce rapport ne pouvait être que de l'un chefs de cette insurrection. Il fut, en effet, attribué àBlanqui, qui se récria vivement et accusa ses ennemis d'avoir fabriqué cette pièce.
Sommé devenir s'expliquer devant un jury d'honneur, il refusa d'y comparaître, ne voulant d'autre juge que l'opinion publique. Le soir même de son entrevue avec M. de Lamartine, parut de lui un écrit justificatif. Mais Barbes, qui l'avait accusé, restait convaincu de sa trahison; l'affaire avait eu un retentissement prodigieux, et, dans tous les cas, M. Blanqui n'eût guère été en mesure alors de diriger un mouvement contre le gouvernement provisoire.
Il est même assez extraordinaire qu'un ancien membre de ce gouvernement, M. Garnier-Pagès, dans les longues pages qu'il a consacrées à la révolution de 1848, et qui sont bien plus un recueil de mémoires personnels qu'une histoire de cette révolution, n'ait pas dit un mot de l'entrevue de Blanqui avec M. de Lamartine. Ah! c'est que cette entrevue, si soigneusement dissimulée depuis, détruit toute l'hypothèse de la conspiration communiste, du fameux complot Blanqui, et que M. Garnier-Pagès y croit obstinément, bien qu'il n'allègue à l'appui de sa thèse, je ne dirai pas l'ombre d'une preuve, mais aucune présomption un peu sérieuse. Il est même obligé d'avouer qu'à l'état-major de la garde nationale, on ne voulait point faire battre le rappel parce
Peurs chimériques.
116 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Avril 1848. que, dans l'intérêt de la République, on croyait à l'utilité d'une manifestation pacifique.
Quoi qu'il en soit, M. Ledru-Rollin, poussé par son entourage, donna l'ordre de battre le rappel ; on le trompa certainement sur les intentions des manifestants. Armée, garde mobile, garde nationale, répondirent avec empressement à l'appel du gouvernement, qui eul en peu d'instants plus de cent mille hommes armés à sa disposition. Les corporations ne furent pas médiocrement étonnées en arrivant, le 16 avril, à l'Hôtel-de- Ville, de trouver la place de Grève occupée par une imposante force militaire et de se voir accueillies par ces cris : A bas les communistes! Mais, dit M. Garnier- Pagès, elles avaient des bannières portant ces mots : Abolition de t exploitation de l homme par r homme, Organisation du travail. Comment M. Garnier-Pagès ne s'est-il pas rappelé que c'étaient les bannières des délégués du Luxembourg, ces bannières que, depuis six semaines, on voyait se promener dans les rues de Paris? M. Garnier-Pagès est bien obligé de convenir du caractère pacifique de la manifestation. « Il est une heure, a-t-il écrit. Le moment de se rendre à l'Hôtel-de-Ville est venu. Une collecte, destinée à être offerte en don patriotique, est placée avec l'urne du scrutin, la pétition et des drapeaux sur une charrette à bras. Le cortège, formé en colonne serrée, se met en marche. Si la physionomie de quelques chefs décèle le regret de projets avortés, on remarque sur les mâles et expressives figures des travailleurs la conscience du devoir accompli et la foi profonde dans leurs intentions. // est facile de voir que la masse ne prétend j) as faire un acte hostile au pouvoir. » Alors pourquoi son imagination trop féconde a-t-elle, à l'instar de tous les journaux de la réaction, transformé en complot épouvantable cette démarche toute pacifique ?
Quelques délégués des corporations obtinrent pour- Avril 1848. tant d'être introduits auprès des membres du gouvernement, et voici la terrible pétition qu'ils lui remirent avec l'offrande patriotique dont ils étaient porteurs :
« Citoyens, la réaction lève la tête : la calomnie, cette arme favorite des hommes sans principes et sans honneur, déverse de tous côtés son venin contagieux sur les véritables amis du peuple. C'est à nous, hommes de la Révolution, hommes d'action et de dévouement, qu'il appartient de déclarer au gouvernement provisoire que le peuple veut l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme, que le peuple veut l'organisation du travail par l'association. — Vive la République ! Vive le gouvernement provisoire ! »
M. Garnier-Pagès fait mention de cette pétition et il croit au complot ! Ces mots : Vive le gouvernement provisoire ! sont cependant péremptoires, et dénotent bien les intentions pacifiques des manifestants. J'ajouterai que les corporations étaient venues sans armes, dans leurs vêtements de travail. Elles étaient arrivées en bon ordre ; elles se retirèrent de même, et leur calme parfait contrasta avec les vociférations poussées par les meneurs de la réaction. Dans la soirée, de nombreux bataillons de la garde nationale parcouraient encore les rues et défilaient devant l'Hôtel-de-Ville en criant : A bas les communistes ! J'étais là, et je puis affirmer que presque personne ne savait de quoi il s'agissait. On criait machinalement, parce qu'on en entendait d'autres crier. Éternelle histoire des moutons de Panurge.
Telle fut cette journée du 16 avril, qui put passer pour une revanche de celle des bonnets à poil. Le complot fut une invention policière, à laquelle ne fut pas étranger M. Carlier, dont le nom se retrouvera plus tard sous ma plume, et il n'exista jamais que dans l'imagination de quelques membres du gouvernement, qui ont
118 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Avril 1848. pris leurs craintes chimériques pour des réalités. Au point de vue politique, cette journée fut une mauvaise journée.
La fête de la Elle eut le tort de faire du socialisme un épouvantail,
Fraternité
et de le rendre odieux au pays ; elle eut le tort plus grand, irréparable, d'exciter les défiances de la classe ouvrière à l'égard de la bourgeoisie et de mettre dans le cœur du peuple une amertume que nous ne verrons que trop déborder aux journées de Juin. La fête de la Fraternité^ qui eut lieu le 20 avril, à propos de la distribution des drapeaux à l'armée et à la garde nationale, fut impuissante à éteindre les ferments de haine qu'elle avait déposés dans les âmes.
Le gouvernement provisoire, qui se montrait prodigue de proclamations toutes pleines d'espoir et de confiance dans l'avenir de la République, félicita la garde nationale d'avoir énergiquement protesté, dans la journée du 16 avril, contre la royauté et contre la régence. Telle est du moins la signification quïl se plut à attribuer aux cris de Vive le gouvernement provisoire! bruyamment poussés par elle. Puis, après la distribution des drapeaux, nouvelle proclamation où, se félicitant du retour de l'ordre, de la sécurité et de l'indépendance assurées à l'Assemblée nationale, du respect dont la famille et la propriété étaient l'objet, de la liberté des industries, du retour du crédit, de la réapparition du numéraire et de la reprise du travail, « cette propriété des travailleurs », il promettait, au nom de la République, la justice entre toutes les classes, l'égalité entre tous les intérêts, l'union entre tous les cœurs. Promesses séduisantes, mais auxquelles un avenir prochain n'allait pas tarder à donner un terrible démenti. Les élections Cependant on touchait à l'époque des élections. Elles biée Ddtionaie. eurent lieu presque partout avec un calme parfait, sauf à Limoges et à Rouen notamment, où une répression
sauvage, à propos d'un tumulte d'ouvriers, avait exas- Avbil 1848. péré les esprits. Presque partout ailleurs, je le répète, elles s'accomplirent au milieu de la tranquillité la plus profonde. Chose admirable! si l'on songe que la France était pour la première fois appelée à l'exercice sérieux du suffrage universel. L'ingérence du gouvernement provisoire dans ces élections se borna à une circulaire du ministre de l'intérieur qui recommanda à ses commissaires de bien mettre sous les yeux du pays la nécessité de choisir des représentants républicains, et à une circulaire du ministre de l'instruction publique, M. Carnot, engageant la population des campagnes à se décider, dans le choix d'un représentant, bien plus d'après les qualités sérieuses des candidats que d'après leur fortune ou leur position sociale.
Ces deux circulaires furent naturellement l'objet des plus violentes attaques de la part de la réaction qui, si humble et si timide au lendemain du 24 Février, relevait fièrement la tête devant la mansuétude de la nouvelle République.
Dans la première, adressée aux commissaires généraux des départements, le ministre de l'intérieur revendiquait hautement pour le gouvernement le droit d'éclai- * rer la France et de déjouer ouvertement les intrigues de la contre-révolution. Il engageait donc ses commissaires à répandre la lumière à flots par eux-mêmes, parleurs amis, par leurs écrits et par leurs discours. A cela seul devait se borner l'exercice de leur influence. « L'intimidation et la violence, ajoutaitM. Ledru-Rollin, provoquent les révoltes; la corruption dégrade et ruine le pouvoir; l'enseignement civique est la seule arme dont puissent se servir les chefs révolutionnaires du peuple. » Il terminait en engageant les commissaires à donner l'exemple de l'abnégation personnelle et à ne pas abaisser leur mission en la consacrant à faire réussir leurs candida-
120 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848-
AvniL 1848. tuFGs. Recommandation toute platonique, il est vrai, qui n'empêcha pas une foule de commissaires de se présenter aux suffrages des assemblées électorales.
Il n'en fallut pas davantage pour que la réaction accusât le gouvernement de violenter les consciences.
Quant au ministre de l'instruction publique, M. Carno t, dont le dévouement absolu à l'enseignement populaire ne saurait être révoqué en doute, et dont l'un des premiers actes avait été la fondation d'une école d'administration à l'usage de ceux qui se destinaient aux fonctions publiques, on l'accusa d'avoir tracé le panégyrique de l'ignorance, parce que, dans une circulaire adressée aux instituteurs, il déclarait qu'il n'était nullement nécessaire, pour être représentant, d'avoir « de l'éducation ou de la fortune ». Un brave paysan, selon lui, avec du bon sens et de l'expérience, représenterait infiniment mieux les intérêts de sa condition qu'un citoyen riche et lettré, étranger à la vie des champs.
Sans doute, l'idée du ministre aurait gagné à être expliquée plus clairement. Mais c'était le seul passage à reprendre dans sa circulaire, qu'il faut voir dans son ensemble, et peut-être aurait-on dû savoir gré à M. Car- • not d'avoir déclaré qu'une Assemblée nationale avait
surtout besoin d'honnêteté et de bon sens.
Du reste, dans l'une ou l'autre de ces circulaires, nul appel à la pression et à la contrainte. A part ces deux pièces, parfaitement légales, parfaitement légitimes, le gouvernement ne bougea guère. Et il était risible de voir des écrivains stipendiés, qui avaient soutenu le système électoral corrompu de la monarchie de Juillet, et qui, à quelques années de là, devaient approuver les élections officielles du second Empire, jouer à l'indignation au sujet de cette platonique intervention du gouvernement provisoire. Jamais, il faut le dire bien haut, jamais élections ne furent plus franchement
ANNÉE 18i8. CHAPITRE DEUXIÈME. 121
libres que celles de l'Assemblée constituante de 1848. Avril 1848.
Les candidatures républicaines ne manquèrent pas d'ailleurs. C'était à qui exalterait la République triomphante, protesterait de son amour inaltérable, de son dévouement absolu pour elle. Ici M. de La Rochejaquelein, là M. Billault, plus loin M. Baroche, M. de Parieu, M. Rouher et tant d'autres qui, depuis, devaient la trahir lâchement. M. Rouher demandait « la liberté de réunion pleine et entière, la permanence des clubs, l'impôt progressif, le travail organisé, tout pour le peuple et par le peuple ».
Le clergé lui-même qui, avec tant d'empressement, avait accompagné de ses bénédictions, au lendemain de Février, la plantation des arbres de la liberté, le clergé lui-même poussa à l'élection des républicains. Ses vœux furent exaucés peut-être plus qu'il ne le désirait au fond, car presque partout les élections furent sincèrement républicaines.
Paris nomma tous les membres du gouvernement provisoire, dont l'un, M. de Lamartine fut élu dans douze départements, et une foule de républicains énergiques et purs, parmi lesquels je citerai Bûchez, Pagnerre, et Lamennais. Tel devait être le vote de la cité héroïque qui par trois fois, en 1792, en 1830 et en 1848, dans un superbe moxivement d'indignation et de colère, avait renversé la monarchie. Après de telles élections, on pouvait croire que la République était à jamais fondée en France.
Les désordres en province. — Le résultat des élections. — Ouverture de l'Assemblée nationale. — Le costume officiel. — Proclamation solennelle de la République. — La Marseillaise au théâtre. — Le gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie. — Nomination d'une Commission executive. — Exclusion de MM. Louis Blanc et Albert. — Composition du ministère. — Préventions et hostilités contre la Commission du Luxembourg. — Louis Blanc reprend devant l'Assemblée son idée d'un ministère du travail et duprogrès. — Création d'une commission d'enquête. — Le socialisme de M. Freslon. — La question polonaise. — Manifestation en faveur de la Pologne. — Divergences dans le parti républicain. — La journée du 15 Mai. — Invasion de l'Assemblée. — Vaine intervention de M. Louis Blanc. — Malencontreuse proposition de Barbés. — Hubert prononce la dissolution de l'Assemblée. — Barbes se rend à l'Hôtel-de- Ville. — Reprise de la séance. — Barbés arrêté à l'Hôtel-de-Ville. — Mauvais traitements exercés sur Louis Blanc. — Autorisation de poursuites contre MM. Albert, Barbes et de Courtais. — Démission de M. Caussidière. — Fête de la Concorde. — L'Europe et la révolution de Février.
— Politique extérieure de l'Assemblée nationale. — Le comité de la rue de Poitiers. — Décret de bannissement de la famille d'Orléans. —Demande d'autorisation de poursuites contre M. Louis Blanc. — Le rapport de M. Jules Favre. — Une voix de prison. — Démission de MM. Landrin, Portails et Jules Favre. —La Légion d'honneur attaquée.
— Propagande bonapartiste. — Les élections complémentaires. — Quadruple élection de Louis-Napoléon. — Ses origines. — Efforts «outre son élection. — Son admission contestée. — Débats entre MM. Ledru-Rollin et Jules Favre. — Intervention de M. Louis Blanc.
— Le prince est admis. — Lettre ambiguë du prince Louis-Napoléon.
— Menées bonapartistes. — Démission de Louis-Napoléon. — La crise financière. — Question des ateliers nationaux. — Mesures arbitraires
— M. de Falloux et les ateliers nationaux. — Délégation d'ouvriers au Luxembourg. — L'insurrection s'annonce. — Elle est encouragée par l'élément royaliste et bonapartiste. — Le rapport de M. de Fal-
HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 1848.
Les désordres
en
province.
loux. — La bataille de Juin. — La tactique du général Cavaignac. —
— La dictature aux mains du général Cavaignac. — Démission de la Commission executive. — Proclamation du général Cavaignac. — Mort de l'archevêque de Paris. — Assassinat du général de Bréa.
— L'insurrection vaincue.
Pour la première fois une Assemblée, en France, sortait du suffrage universel et direct. C'était véritablement une Assemblée nationale.
La République, comme on l'a vu, avait reçu dans les départements le meilleur accueil. Si l'enthousiasme n'avait pas été universel, on avait rencontré partout la même bonne volonté de faire l'essai loyal d'un gouvernement qui, n'étant l'apanage de personne, pouvait réunir tous les Français dans une pensée commune d'ordre, de progrès et de liberté.
Les quelques désordres qui avaient éclaté çà et là en province, à Lyon notamment et à Rouen, avaient eu pour causes des antagonismes d'intérêts privés beaucoup plus que des dissentiments politiques. Ainsi, à Rouen, une intervention inopportune du commissaire du gouvernement, M. Deschamps, dans les questions de salaires, avait provoqué des orages et soulevé des conflits sanglants. Ces désordres, à peine apaisés, s'étaient renouvelés avec une violence inouïe dans le chef-lieu du département de la Seine-Inférieure pendant la période électorale, et ils avaient été réprimés, je l'ai dit, avec une impitoyable énergie.
Nimes, Rodez, Marseille, Castel-Sarrazin et surtout Limoges furent également le théâtre de certains troubles occasionnés par les élections. Dans cette dernière ville des furieux se précipitèrent sur le bureau, violèrent le scrutin et déchirèrent les bulletins de vote. Mais ce fut tout à fait exceptionnel. Partout ailleurs, les opérations se passèrent dans le plus grand calme ; ce grand peuple de France prouva qu'il était digne d'entrer en possession de tous ses droits, et l'on ne vit pas, dans cette première
des élections.
mise en œuvre du suffrage universel , mettre en pratique Mai 1848. les trafics honteux et le marchandage qui, depuis, ont trop souvent déshonoré l'exercice du droit électoral.
La représentation sortie de ce premier scrutin fut Le résultat assez exactement l'expression de l'opinion générale du pays à cette époque. Elle se composait de députés de toutes nuances et de tous états, mais l'opinion républicaine y était certainement en grande majorité.
Là des paysans, de simples ouvriers, se trouvaient à côté des représentants les plus connus de l'ancienne bourgeoisie censitaire. Des prêtres y coudoyaient des philosophes.
Le chansonnier Déranger, je devrais dire le poète, était assis au milieu de ceux contre lesquels sa verve railleuse s'était tant exercée ; catholiques et protestants, représentés par le dominicain Lacordaire d'une part, et, de l'autre, parle pasteur Coquerel, étaient en face les uns des autres, et nombre de condamnés politiques, du temps du dernier règne, siégeaient non loin des juges qui les avaient condamnés la veille. On pouvait espérer une fusion générale. On y crut un moment.
Le département de la Seine avait eu à nommer trentequatre représentants. Si l'on en excepte deux anciens libéraux, MM. Vavin et Ferdinand de Lasteyrie, tous les autres appartenaient à l'opinion républicaine plus ou moins prononcée. Outre tous les membres du gouvernement provisoire, et MM. Bûchez, Pagnerre et Lamennais, il avait encore nommé MM. Guinard, Bastide, de Cormenin, le général Gavaignac. Paris était bien acquis à la République.
Malheureusement, parmi les neuf cents membres dont se composait l'Assemblée nouvelle, il y en avait un certain nombre appartenant aux anciens partis royalistes. Les Falloux, les Montalembert, les Rémusat, les Duvergier de Hauranne, les La Rochejaquelein, les Odilon
126 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 1848. Barrot et tant d'autres, nommés par les électeurs des campagnes, consentiraient-ils à dépouiller franchement le vieil homme, à se donner corps et âme à la démocratie? Cela était douteux tout au moins.
Ces représentants du passé s'étaient bien posés, pour la plupart, en républicains convertis; ils avaient bien affirmé, dans leurs professions de foi, leur amour pour le peuple, leur ferme volonté de s'inspirer uniquement de ses intérêts et de travailler pour lui. M. de Montalembert s'était porté comme un partisan de la légitimité du peuple et du droit divin des nationalités. M. de Falloux s'était proclamé républicain par nature. M. de Mouchy, dans le département de l'Oise, avait déclaré que l'Assemblée prochaine devait continuer l'œuvre démocratique de la révolution sociale de 1789. C'était à qui s'était le plus hautement déclaré partisan des doctrines socialistes et républicaines. Suivant M, de Ségur d'Aguesseau, la forme monarchique avait fini son temps, et il protestait de son dévouement inaltérable à la République. M. Fialin de Persigny voulait affranchir le peuple de la servitude, de la misère. M.Rouher, comme on l'a vu déjà, réclamait l'impôt progressif, le travail organisé, tout pour le peuple et par le peuple, comme jadis M. de Genoude. M. Baroche se vantait d'avoir devancé la justice du peuple en proposant la mise en accusation d'un ministère odieux et coupable. M. Dupin affirmait qu'il n'y avait plus de monarchie possible, et il engageait tous ses concitoyens à se rallier à la seule forme de gouvernement qui put désormais conjurer les malheurs publics. Une foule d'autres encore eurent à la bouche ce mot de République comme le cri de ralliement de tous les anciens partis autour d'un gouvernement nouveau et véritablement national.
Mais combien y en avait-il de sincères parmi ceux qui s'exprimaient ainsi? Les campagnes, en ne choisis-
sant pas partout des hommes nouveaux et dévoués aux principes de la Révolution, avaient conspiré contre elles-mêmes. Les esprits clairvoyants sentirent tout de suite que cette Assemblée disparate portait en elle des germes de dissolution, et que la réaction ne tarderait pas à y trouver un appui formidable.
Quoi qu'il en soit, je le répète, il fut permis, au début, de croire à une entente de tous les cœurs, à une réconciliation de tous les partis.
Ce fut un spectacle magnifique quand, le 4 mai, les membres du gouvernement provisoire traversèrent le plus beau quartier de Paris pour se rendre au milieu des élus de la nation, convoqués dans une salle provisoire, bâtie à côté de l'ancienne Chambre des députés. Depuis la place Vendôme, où ils s'étaient réunis vers midi à l'hôtel du ministre de la justice, jusqu'au palais de la Concorde, ils furent l'objet d'une longue et bruyante ovation.
Une foule innombrable battait des mains au passage de ces hommes qui, pendant plus de deux mois, avaient exercé le pouvoir avec la plus scrupuleuse honnêteté, et qui pouvaient se flatter de n'avoir pas fait tomber un cheveu de la tète d'un seul citoyen. Jamais, on peut le dire, rois ni empereurs n'avaient été salués d'acclamations si ardentes et si désintéressées.
Un immense cri de Vive la République! les accueillit, lorsque, au bruit du canon des Invalides, ils entrèrent dans la salle de l'Assemblée, ayant à leur tête le vénérable Dupont (de l'Eure) que soutenaient d'un bras M. Louis Blanc, et de l'autre M. de Lamartine.
Le gouvernement provisoire avait eu l'idée d'afl'ubler d'un costume officiel les nouveaux élus du peuple. Un habit noir, un gilet blanc à larges revers, un pantalon noir et l'écharpe tricolore, tel était, renouvelé de la tradition révolutionnaire, le costume imposé aux repré-
Mai 1848.
Ouverture
de l'Assemblée nationale.
Le costume officiel.
Mai 1848.
Proclamation
solennelle
de la
République.
128 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
sentants. Mais aucun d'eux, à l'exception de M, Caussidière, ne crut devoir le revêtir. La plupart d'entre eux, comme signe distinctif, portaient seulement à la boutonnière une rosette rouge et or.
Le séance s'ouvrit sous la présidence du doyen d'âge, le citoyen Audry de Puyraveau.
En quelques mots simples et touchants, Dupont (de l'Eure), au moment de remettre aux élus du peuple le pouvoir illimité dont le gouvernement provisoire avait été investi par la révolution, expliqua comment, dès le 24 Février, ses amis et lui avaient dû proclamer la République, et comment ils avaient usé de la dictature. « Vous savez, dit-il, si pour nous cette dictature a été autre chose qu'une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées. Fidèles à notre origine et à notre conviction personnelles, nous n'avons pas hésité à proclamer la République naissante de Février. Aujourd'hui nous inaugurons les travaux de l'Assemblée nationale à ce cri qui doit toujours la rallier : Vive la Réjnibliquel »
D'unanimes cris de Vive laRépublique ! et d'énergiqnefi applaudissements répondirent à cet appel du noble vieillard.
Après s'être retirée dans ses bureaux pour la vérification des pouvoirs de ses membres, l'Assemblée rentra en séance vers trois heures et demie.
• M. Berger, parlant au nom de tous les représentants de la Seine, lui proposa de déclarer, d'ores et déjà, au nom du peuple français et à la face du monde entier, que la République, proclamée le 24 février, était et resterait la forme du gouvernement de la France. L'Assemblée tout entière voulut s'associer à cette proposition, et, tout d'une voix, ses membres debout, les bras tendus, crièrent Vive la République! Vive la Républiqve! A la demande du citoyen Démosthène OUivier, il fut
constaté au procès-verbal que cette acclamation avait Mai 1848. été faite à l'unanimité ! Personne ne réclama.
Vers la fin de la séance, le général de Courtais, qui avait été nommé commandant supérieur des gardes nationales de la Seine par le gouvernement provisoire, parut en grand uniforme, et annonça que le peuple, répandu autour de l'Assemblée, sur les quais et sur la place de la Concorde, exprimait le désir de voir et de saluer ses élus. « Citoyens, s'écria alors le représentant Babaud-Laribière, l'héroïque population de Paris vous fait demander de venir proclamer la République à la face du soleil. Se trouverait-il un cœur français qui ne voulût donner à la population parisienne cette marque de confiance et d'estime? »
Et tous, membres du gouvernement provisoire et représentants du peuple, mus par une même pensée, cédant à une irrésistible impulsion, se précipitèrent sous le vestibule qui fait face au pont de la Concorde.
Audry de Puyraveau lut, d'une voix retentissante, la proclamation votée par l'Assemblée, puis tous les représentants, rangés autour d'un faisceau de drapeaux tricolores, poussèrent de nouveau, à plusieurs reprises, le cri de Vive la République! auquel répondirent les acclamations enthousiastes de la foule.
Ainsi fut ratifiée par une Assemblée souveraine la renaissance de la République.
Scène imposante, et que la plume est impuissante à décrire. Au moment où la République était proclamée solennellement pour la troisième fois, les drapeaux de la garde nationale et de l'armée s'inclinèrent, la Marseillaise retentit dans les airs, jouée par la musique des régiments, et les mille voix de la foule se mêlèrent, joyeuses, aux notes claires et sonores des instruments de cuivre.
Qui donc pourrait contester la légitimité de cette République, proclamée à l'unanimité par les représen-
laise au théâtre.
130 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848-
.Mai 1848. tants librement élus de la nation, et saluée par les acclamations frénétiques de tout un peuple ? Car ces acclamations se répétèrent d'éclios en échos, d'un bout du pays à l'autre, et s'il y a un gouvernement au monde qui puisse revendiquer sérieusement la qualification de légitime, c'est celui de la République.
La Marseii- C'était l'heure de l'enthousiasme, et d'un enthousiasme qu'on pouvait croire sincère. Depuis quelques semaines il se traduisait au théâtre par le chant de la Marseillaise, déclamée par des acteurs ou des actrices en renom. Sur la scène française, mademoiselle Rachel y trouva l'occasion d'un nouveau triomphe. Peut-être donna-t-elle à sa diction un accent trop énergique. Dans sa bouche, habituée aux sombres imprécations, la Marseillaise rappelait trop qu'elle avait été l'hymne des colères et des vengeances nationales, tandis qu'à l'heure présente on se plaisait à l'accueillir comme un chant d'espérance, de progrès et de liberté. La grande tragédienne n'en était pas moins saluée de bruyantes acclamations, et, quand elle avait fmi, s'échappait de toutes les poitrines le cri de Vive la République! unanime, comme il venait de l'être à l'ouverture de l'Assemblée.
Le lendemain de cette ouverture, l'Assemblée procéda à la nomination du président et du bureau. Elle nomma président pour un mois M. Bûchez, adjoint au maire de Paris, qu'elle récompensait ainsi du service qu'il avait rendu à la cause républicaine par la publication à&V Histoire parlementaire de la Révolutioîi. MM. Recurt, Cavaignac, Corbon, Guinard, de Cormenin et Senard furent élus vices-présidents. Enfin elle choisit pour secrétaires MM. Peupin, Robert, Degeorgo, Félix Pyat, Lacrosse et Péan, et pour questeurs MM. Degousée, Bureaux de Pusy et Négrier.
Les jours suivants, les membres du gouvernement provisoire et les ministres rendirent successivement
Le gouvernement provisoire a bien
compte de leur gestion, en venant déposer entre les Mai isis. mains de l'Assemblée nationale les pouvoirs dont la révolution les avait armés. Ils furent tous écoutés avec une faveur marquée ; aucune réclamation ne s'éleva contre leurs rapports, et, le 8 mai, sur la proposition de MM. Dornès, Jean Reynaud et Trélat, l'Assemblée nationale rendit à l'unanimité, moins quatre ou cinq voix, le décret suivant :
« L'Assemblée constituante reçoit des mains du gou vernement provisoire le dépôt des pouvoirs à lui con fiés. Le gouvernement provisoire, par la grandeur de ses mérité "de Ta services, a bien mérité de la patrie. » patrie.
La proposition avait donné lieu, de la part de Barbes, à une réserve au sujet de certains actes du gouvernement, tels que les massacres de Rouen, l'abandon des révolutionnaires étrangers, mais le décret rendu n'en était pas moins juste.
Si le gouvernement provisoire avait été trop faible en ne portant pas résolument la cognée sur l'organisation judiciaire et administrative enfantée par le coup d'État de Brumaire, il s'était montré animé des meilleures intentions ; il avait été débonnaire autant que possible, et l'on ne pouvait lui reprocher un acte de proscription. Sans oser résoudre lui-même certaines questions sociales, il avait maintes fois témoigné de son tendre et profond attachement pour le peuple.
Dans ses relations avec les puissances étrangères, dont quelques-unes venaient de recevoir le contre-coup formidable de notre révolution, il avait su garder une attitude pacifique sans rien sacrifier de la dignité de la France. Il avait réellement bien mérité de la patrie.
Il est donc permis de s'étonner qu'en déléguant le pouvoir exécutif, l'Assemblée nationale ait éliminé de la nouvelle commission investie de ce pouvoir les noms de ceux des membres du gouvernement provisoire qui
Mai If
Nomination d'une Commission executive.
Exclusion de
MM. Louis BlaucetAlbeit.
132 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
représentaient plus spécialement la cause du peuple et du prolétariat. Cela semblait indiquer d'avance le peu de faveur que les questions sociales rencontreraient dans l'Assemblée constituante.
Toujours sur la proposition de M. Bornés, elle confia le pouvoir exécutif à une commission de cinq membres, qui furent, dans l'ordre des suffrages exprimés, MM. François Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin.
L'ordre dans lequel venait M. Ledru-Rollin montrait assez de quelle méfiance les représentants, converiis plus ou moins sincèrement à la République, poursuivaient les républicains de la veille.
M. de Lamartine avait eu beaucoup moins de voix que ses trois premiers collègues parce que, le nom de M. Ledru-Rollin ayant été écarté par les bureaux, il avait noblement déclaré qu'il déclinerait l'honneur de faire partie de la Commission executive si M. Ledru- Rollin, dont il se porta comme solidaire en quelque sorte, n'y était pas également appelé.
Et pourtant le dominicain Lacordaire avait offert un grand et noble exemple en s'exprimant de la manière suivante dans la discussion à laquelle avait donné lieu la proposition du citoyen Dornès : « Bien que nous soyons tous des républicains... cependant, quant à moi je déclare que je suis un républicain nouveau ; je déclare qu'avant le 24 Février, j'étais monarchiste, que je n'étais pas républicain; et par conséquent je comprends très bien qu'ayant des aînés et des anciens dans la République, il ne me convient pas, à moi si jeune dans cette opinion, et qui n'ai pas encore fait mes preuves, d'écarter mystérieusement ou publiquement ceux dont la pensée a devancé la mienne. »
De longs applaudissements avaient accueilli ces paroles, ce qui n'empêcha pas l'Assemblée d'écarter du pouvoir exécutif, comme on l'a vu, MM. Louis Blanc et
du ministtre.
Albert, qui, seuls, représentaient au sein du gouverne- Mai 1848. ment provisoire l'élément socialiste.
Cette exclusion impolitique jeta dans le cœur du peuple de Paris des germes de défiance et de désaffection, que d'autres mesures plus regrettables ne feront que développer.
La Commission executive avait le choix des ministres. Composition Elle conserva M. Crémieux à la justice et M. Carnot à l'instruction publique, avec M. Jean Reynaud pour soussecrétaire d'Etat; M. Flocon eut le ministère de l'agriculture et du commerce ; M. Trélat, celui des travaux publics; M. Recurt, celui de l'intérieur, avec M. Carteret pour sous-secrétaire d'Etat ; M. Jules Bastide, celui des affaires étrangères, avec M. Jules Favre comme soussecrétaire d'Etat ; M. Duclerc eut les finances; M. Betlimont, les cultes; l'amiral Casy, la marine. On plaça, par intérim, M. Charras à la guerre ; M. Armand Marrast garda la mairie de Paris, et M. Caussidière la préfecture de police. M. Pagnerre fut maintenu dans ses fonctions de secrétaire général du gouvernement, et M. Barthélémy Saint-Hilaire, représentant du peuple, fut chargé de la direction du secrétariat.
Tout le gouvernement provisoire se trouvait maintenu dans les hautes fonctions excepté MM. Louis Blanc et Albert. Il y avait eu là une sorte de petit complot. Aussi MM. Louis Blanc et Albert, instruits d'avance de l'exclusion dont ils étaient menacés, avaient-ils cru devoir, deux jours auparavant, se démettre de leurs fonctions de président et de vice-président de la Commission du Luxembourg.
A peine constituée, l'Assemblée nationale se trouva en présence de deux questions dont la solution ne pouvait être longtemps ajournée : la question sociale et celle de l'extérieur.
La Commission du Luxembourg, comme on l'a vu.
Mai 1848.
Préventions et
hostilités
contre
la Commission
duLuxem-
bourg.
134 HISTOIRE DE LA SECONDE BÉPUBLIQUE. année 1848.
avait été spécialement chargée d'étudier et de préparer, dans l'intérêt des classes laborieuses, un certain nombre de projets qui devaient être déférés à l'Assemblée constituante et soumis à son acceptation.
En plaçant à la tête de cette Commission MM. Louis Blanc et Albert, la plupart des membres du gouvernement provisoire, il faut bien le dire, n'avaient pas eu d'autre pensée que celle d'anéantir le prestige et l'influence de leurs deux collègues. L'aveu naïf et un peu cynique en est tombé de la bouche même de M. Marie.
Un jour, quelque temps avant la révolution de Février, au banquet d'Orléans, M. Marie avait porté un toast à l'amélioration du sort des travailleurs.
« 11 y a au sein de notre société si active, si industrieuse, si généreuse, avait-il dit, une classe éternellement souffrante, classe nombreuse, intelligente et forte. »
Et quand l'heure fut venue de tend re la main à cette classe souffrante, de la relever, de l'émanciper, M. Marie, au lieu d'être avec ceux qui poursuivaient ce noble but, se retourna contre elle et se rangea du côté de ses ennemis.
Ce fut contre les intérêts les plus sacrés de la classe ouvrière que M. Marie organisa les ateliers nationaux, et il mérita de la part de M. Victor Hugo ce reproche sanglant :
« Vous avez abâtardi les vigoureux enfants du travail ; vous avez ôté à une partie du peuple le goût du labeur, goût salutaire qui contient la dignité, la fierté, le respect de soi-même et la santé de la conscience.
« A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors que la force généreuse du bras qui travaille, vous avez appris la honteuse puissance de la main tendue ; vous avez déshabitué les épaules de porter le poids glorieux du travail honnête, et vous avez habitué les consciences à porter le fardeau humiliant de l'aumône. »
Et de son côté, M. de Lamai-tine s'est exprimé en ces
ANNÉE 1848. CHAPITRE TROISIÈME. 13o
termes : « M. Marie organisa les ateliers nationaux avec Mai 1848. intelligence, mais sans utilité pour le travail productif. Il les embrigada, il leur donna des chefs, il leur inspira un esprit de discipline et d'ordre.
« Il en fit, pendant quatre mois, au lieu d'une force à la merci des socialistes et des émeutes, une armée prétorienne, mais oisive dans les mains du pouvoir. Commandés, dirigés, soutenus par des chefs qui avaient la pensée secrète de la partie antisocialiste du gouvernement provisoire, les ateliers nationaux contre-balancèrent, jusqu'à l'Assemblée nationale, les ouvriers sectaires du Luxembourg, et les ouvriers révoltés des clubs. Bien loin d'être à la solde de M. Louis Blanc, comme on l'a dit, ils étaient inspirés par l'esprit de ses adversaires. »
N'oublions pas que c'était un antagoniste de M. Louis Blanc qui s'exprimait ainsi, un homme complètement étranger aux idées socialistes. Quelle condamnation de M. Marie!
Pour M. Marie et ses amis, il n'y avait que vide et fausseté dans les théories socialistes, et ils espéraient guérir les ouvriers de leur idolâtrie pour M. Louis Blanc par l'impuissance matérielle où celui-ci se trouverait réduit d'apporter un remède efficace à leurs maux.
Le président et le vice-président de la Commission du Luxembourg n'en avaient pas moins pris leur rôle au sérieux, et ils avaient eu raison.
Je n'ai pas à examiner ici la valeur du système de M. Louis Blanc ; seulementil est juste de dire que, ses théories, eussent-elles été excellentes et d une application facile dans la pratique, il lui eût été impossible de les appliquer tant il rencontra autour de lui de mauvaise volonté et d'opposition.
Bien qu'ayant donné sa démission de président de la Commission des travailleurs, M. Louis Blanc reprit devant
136 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 1848. l'Assemblée son idée d'un ministère du travail et du
progrès.
Louis Blanc M. Louis Blanc ne renonçait point à poursuivre la
reprend réalisation de ses idées de réforme sociale. Mais, avant
semblée tout, il tenait à n'être pas soupçonné de se laisser diriger
son idée d'un ^^^ un mobile d'intérêt personnel . On l'entendit déclarer
ministère ^ i -i . . i -i iJ4
du travail et hautement, a la tribune, que, tant que durerait 1 Assem-
du progrès, j^j^ig constituante, il n'accepterait pas de fonction publique. Cette déclaration faite, il se croyait parfaitement en droit de réclamer de l'Assemblée, en partie tout au moins, l'accomplissement des promesses faites aux travailleurs par la Commission du Luxembourg.
Dès le lendemain de la révolution de Février, on s'en souvient sans doute, M. Louis Blanc avait essayé d'obtenir du gouvernement provisoire la création d'un ministère du travail et du progrès, comme l'instrument indispensable à l'application des réformes sociales. Ajournée plutôt que repoussée par le gouvernement provisoire, l'idée de ce ministère figurait, on Ta vu également, en tête du programme adopté par la Commission du Luxembourg.
Le 10 mai, M. Louis Blanc demanda de nouveau la création de ce ministère, qui seul pouvait, selon lui, élaborer et résoudre la grande question du travail et prévenir de terribles commotions. Il le fit en termes chaleureux et avec une émotion dont l'Assemblée lui sut mauvais gré.
« Oui, s'écria-t-il, je crains que la société, si on la laisse descendre la pente qu'elle descend, ne marche à un abîme, et je ne crois pas que pour cesser de marcher à un abîme, il suffise de choisir la nuit pour marcher. Il faut que la lumière descende sur la situation ; c'est à vous à la faire descendre, et par là vous aurez conquis des droits immenses, je ne dis pas seulement à la reconnaissance du peuple, mais à la reconnaissance de la
postérité; et vous aurez conjuré des périls dont sou- .M\i i848. vent on ne comprend bien la portée que lorsqu'on les touche de la main. On disait avant la révolution de Février : « Prenez garde à la révolution du mépris ! » Eh bien! c'est à nous à rendre impossible, et cela se peut, la révolution de la faim ! »
Personne ne saurait suspecter la pureté des intentions de Louis Blanc. Il se trompa, croyons-nous, en réclamant de l'Assemblée nationale le ministère du travail et du progrès, qu'il n'avait pu obtenir de ses collègues du gouvernement provisoire. Les ministères en exercice suffisaient amplement pour s'occuper des questions sociales dont la solution s'imposait. Et puis, répéterai-je, que pouvait bien venir faire un ministère du travail à côté de celui des travaux publics? Toute fonction inutile en démocratie est une véritable spoliation à l'égard du pays. Voilà une vérité dont les républicains qui ont passé par le pouvoir ne me semblent pas s'être assez pénétrés.
Louis Blanc n'en fit pas moins valoir des considérations de la plus haute importance en faveur des travailleurs; et, malgré l'hostilité trop visible dont il était l'objet, ses accents prophétiques n'en firent pas moins tressaillir l'Assemblée.
Six semaines après qu'avaient été prononcées ses éloquentes paroles, auxquelles on ne prêta pas assez d'attention, l'insurrection de la faim éclatait.
Peut-être y eut-il quelque chose de trop personnel dans l'émotion de M. Louis Blanc ; mais ne devait-on pas lui tenir compte des amertumes qu'il avait essuyées, des calomnies auxquelles il s'était trouvé en butte?
Chacun revendiqua avec lui l'honneur de défendre le peuple. Tous aimaient le peuple d'une tendresse égale à celle de l'orateur, tous prétendaient servir également ses intérêts, ce qui n'empêcha pas sa proposition d'être repoussée à la presque unanimité.
Mai 1848.
Création d'une
commission
d'enquête.
Le
socialisme de M. Freslon.
138 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Comme il fallait faire quelque chose, jeter un peu de corde au peuple, on décida, sur la proposition de M. Peupin, la création d'une commission d'enquête sur le sort des travailleurs de l'industrie et de la terre. Parmi les membres de cette commission, éphémère d'ailleurs, figurèrent MM. Louis Blanc, de Falloux, Wolowski, Bastiat, Pascal Duprat, Agricol Perdiguier, Coquerel, de Vogué et Jules Simon. Comme on voit, les grands talents n'y manquaient pas.
Quant à Louis Blanc, on ricanait de son échec, en disant que s'il avait proposé un ministère du travail, c était pour être ministre, comme si l'on pouvait ignorer qu'il venait de déclarer qu'il n'accepterait aucune fonction publique durant toute la durée de l'Assemblée constituante.
Et plus tard le procureur général Baroche, que nous retrouverons rallié au coup d'Etat victorieux, et qui deviendra l'un des ministres de l'Empire, poussera l'audace jusqu'à affirmer, lors du procès de Bourges, que l'ancien président de la Commission du Luxembourg avait proposé un ministère du travail parce qu'il voulait être ministre.
Cependant, il fallait bien avoir l'air de s'occuper un peu du sort du peuple ; la commission d'enquête ne suffisait pas, car les trois mois de misère accordés par lui à la République tiraient à leur fin, et l'on devait redouter, à l'échéance, cette révolution de la faim, dont M. Louis Blanc avait montré le spectre, dans un avertissement sinistre.
Comme pour renchérir sur la motion de M. Louis Blanc, et le dépasser en quelque sorte, M. Freslon vint déclarer à la tribune que l'Assemblée poserait nécessairement toutes les grandes bases de l'organisation du travail.
« Si elle ne le faisait pas, ajouta-t-il, elle serait
maudite par la postérité; la France la mépriserait! » Mai I8i8.
Et M. Senard, affichant à son tour les dehors d'un socialisme outré, lui qui, tout récemment, s'était montré d'une sévérité inouïe à l'égard des ouvriers rouennais, disait :
« La révolution de Février est par-dessus tout une révolution sociale. Nous avons, avant tout, à faire une série d'institutions sociales qui substituent partout, dans les faits comme dans les mots, la liberté à l'oppression, l'égalité au privilège, la fraternité à l'égoïsme. »
Eh quoi ! n'aurait- on pas cru entendre un des plus fervents disciples de M. Louis Blanc?
Mais c'étaient là des promesses et des paroles en l'air. La commission d'enquête sur le sort des travailleurs ne fonctionna même pas. A peine nommée, elle disparut, et fut remplacée par l'un des quinze comités spéciaux entre lesquels l'Assemblée distribua ses travaux, comme si cette mesure répondait à la proposition primitive.
Gela n'était pas bien sérieux, et nous verrons l'Assemblée saisir avec empressement l'occasion, trop prochaine hélas ! d'en finir avec la question sociale, et de se jeter imprudemment dans les voies de la réaction.
La population ouvrière de Paris ne s'était pas trompée à cette fin de non-recevoir. Son irritation s'en accrut singulièrement. Une fête de la Concorde avait été fixée au 14 mai, fête fraternelle, où tous les partis devaient oublier leurs rancunes et se tendre les mains — on l'espérait du moins — sous les auspices de la République.
Les ouvriers délégués du Luxembourg décidèrent à l unanimité qu'ils n'assisteraient pas à cette fête de la Concorde, en se fondant sur ce que les promesses faites sur les barricades n'avaient pas été tenues, et sur le refus de l'Assemblée nationale de constituer un ministère du
140 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 1848. travail et du progrès. Cette fête de la Concorde dut être reculée de quelques jours, comme on le verra, eu égard aux circonstances.
Déjà les nuages s'amoncelaient à l'horizon ; nous touchons à l'une des journées les plus funestes de la seconde République.
On s'occupait alors beaucoup de l'indépendance de la Pologne. Le gouvernement provisoire avait été saisi d'une demande d'intervention en faveur de ce malheureux pays, et la question, portée à la tribune par M. Wolowski, avait été mise à Tordre du jour du 15 mai.
La question j^^ ^^^.^ ^^ jg^ Pologne avait toujours vivement inté-
poloUtiisG.
ressé le pays. On n'a pas oublié les démonstrations auxquelles avait donné lieu cette malheureuse nation sous le règne de Louis-Philippe. Chaque année, en dépit des ministres de l'époque, il était dit dans les adresses des Chambres que la nationalité polonaise ne périrait point (1).
Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que l'explosion du 24 Février ait provoqué en Pologne une révolte générale et que, pour ressaisir leur nationalité, les insurgés polonais aient tourné vers la France de longs regards d'espérance. Réduits à leurs propres forces, ils ne pouvaient guère espérer la victoire. Déjà, dans le grandduché de Posen, ils avaient succombé sous le nombre, et Mierolawski, l'àme de l'insurrection, avait été pris et enfermé dans une forteresse, quand, au nom des comités de Posen, de Cracovie et de Varsovie, M. Wolowski demanda que la France prît fait et cause pour les insurgés.
Les émigrés polonais avaient fait vainement, le mois précédent, une démarche auprès du gouvernement
(I) Voyez à cet égard notre Histoire du règne de Louis-Philippe.
provisoire. Ils avaient même été assez sévèrement Mai 1848.
éconduits par M. de Lamartine. Ils espéraient mieux de
l'Assemblée nationale. Il était assez naturel qu'à
la nouvelle des excès commis dans le grand-duché de
Posen par les Prussiens vainqueurs, les sympathies de
la France pour la Pologne se réveillassent plus
ardentes.
Les clubs s'étaient emparés de la question, la discutaient chaque soir. Plusieurs d'entre eux prirent la résolution de l'appuyer auprès de l'Assemblée constituante par des démonstrations imposantes. Dans la journée du 43 mai, plus de dix mille personnes parcoururent la ligne des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, aux cris mille fois répétés de Vive la Pologne!
Assurément la Pologne, cette grande nation asservie, était digne des sympathies de la France. Mais le moment était-il bien choisi pour intervenir en sa faveur et jeter au dehors une partie de nos forces vives? Avant de songer à conquérir pour les autres la liberté et l'indépendance, ne devions-nous pas travailler à affirmer notre propre liberté, à asseoir la République sur des bases inébranlables?
Voilà ce que se demandaient avec raison d'excellents démocrates. Ils conseillaient donc sagement à la France de s'abstenir pour le moment d'une intervention qui risquait fort d'aboutir à un échec au dehors et de se résoudre en troubles violents à l'intérieur.
Barbes, malgré son dévouement à toutes les nobles causes, engagea son club à ne prendre part à aucune manifestation, ne voulant pas compromettre la liberté en France pour la servir en Pologne. Et Proudhon, cet enfant terrible de la révolution de 1848, dans son \o\\vndMe Représentant du peuple, conseilla aux patriotes de ne pas agir comme des patriotes sans cervelle. Que n'a-t-il toujours donné d'aussi sages conseils!
Mai 1848.
ManifestatioQ en faveur
de la Pologne.
Divergences
dans le
parti
républicain .
142 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848,
Malheureusement il y avait alors, parmi les républicains, un parti cosmopolite qui, de la meilleure foi du monde, prétendait qu'il était du devoir delà jeune République de prêter à l'Allemagne et à l'Italie soulevées le secours de ses armes et de courir sus aux dominateurs de la Pologne. Tel était par exemple M. Raspail, le grand et sincère patriote, dont la vie à été un dévouement de toutes les heures à la grande cause du progrès, de la patrie et de la liberté. Son club vota avec enthousiasme une pétition tendant à ce que la restitution de la nationalité polonaise fût obtenue à l'amiable ou par les armes. Mais, du moins, si M. Raspail était partisan d'une manifestation, il la voulait pacifique et majestueuse. Seulement était-il facile d'arrêter la tempête déchaînée en lui disant « Tu n'iras pas plus loin? »
Blanqui lui-même, sans être hostile à la manifestation, appréhendait qu'elle ne dégénérât en tumulte. Il aurait voulu que, de l'Assemblée nationale, on n'en pût apercevoir les colonnes. Et son club ayant décidé d'y prendre part, il engagea formellement ses amis à s'y rendre sans armes. Cabet conseilla l'abstention.
Mais d'autres clubistes ne pensèrent pas ainsi ; et ils songèrent à tirer parti d'une grande manifestation populaire au profit de leurs rancunes et de leurs passions personnelles. Aussi mêlèrent-ils à la question polonaise tout ce qui était de nature à enflammer les colères du peuple, comme les événements de Rouen, où la garde nationale et l'armée s'étaient montrées impitoyables à l'égard des ouvriers, et le retard apporté par l'Assemblée à remplir les promesses de Février relativement à l'organisation du travail.
Et puis, qui pouvait répondre que, parmi les meneurs, il n'y avait point des agents de la réaction, chargés de pousser les masses aux derniers excès pour rendre
révolution odieuse? Le club central, qui provoqua
ANNÉE 18i8. CHAPITRE TROISIÈME. ^^^
le plus à la manifestation, et à une manifestation vie- Mai 1848. lente, avait pour président un individu nommé Hubert. Or, il fut prouvé que cet Hubert, sous le règne de Louis- Philippe, était devenu espion, après avoir passé sa vie à conspirer; plus tard il obtint les bonnes grâces de l'Empire. Toujours est-il que ce fut lui surtout qui excita le peuple à la manifestation projetée.
Chose singulière ! cet homme, que l'on tenait à bon droit en état de suspicion, avait repris une certaine influence sur le parti démocratique. l\ était rentré en rapports avec une foule de républicains. La commission des récompenses nationales lui avait alloué une somme de six cents francs sur les secours destinés aux blessés de Février. Il n'y avait aucun titre. H voyait MM. Marras t et de Lamartine, qui croyaient pouvoir utiliser ses services, et, dans la soirée du 14 mai, au moment où il poussait son club à la manifestation du lendemain, il recevait du premier un pli cacheté lui annonçant sa nomination d'intendant du domaine du Raincy.
Ainsi les principaux républicains, les plus éprouvés, se montrèrent très énergiquement opposés à cette démonstration bruyante en faveur de la Pologne, qu'approuvèrent quelques patriotes sincères, mais que des meneurs habiles, des gens sans convictions et des fauteurs de désordres songèrent tout de suite à exploiter au profit de leurs passions, de leurs haines et de leurs rancunes.
Le lo mai était le jour fixé par l'Assemblée pour dis- La jouruée du cuter la question extérieure.
La veille, une affiche placardée sur les murs de Paris, et portant les signatures des citoyens Hubert et Sobrier, invitait le peuple à se rendre le lendemain de grand matin sur la place de la Bastille. Quelques mesures de précaution avaient été prises. Le général de Courtais, commandant de la garde nationale, avait
15 mai.
IM HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 1848. ordonné aux colonels des légions de tenir en réserve lin millier d'hommes dans chaque mairie pour protéger, au besoin, les abords de l'Assemblée. Plusieurs bataillons de garde mobile occupaient les Tuileries et l'esplanade des Invalides. Enfin la Commission executive, dans une proclamation énergique et mesurée à la fois, engageait tous les citoyens à maintenir la tranquillité publique, cette garantie du travail et de tous les intérêts. « Le droit de réunion, le droit de discussion, le droit de pétition sont sacrés, ne les compromettez pas par des agitations extérieures et imprudentes qui ne peuvent rien ajouter à leurs forces. » On ne pouvait mieux dire.
Cependant on espérait encore, dans les conseils du gouvernement, que la manifestation aurait un caractère entièrement paisible. Caussidière répondait de tout à la condition que l'on ne fît pas battre le rappel. On était donc à peu près rassuré quand s'ouvrit la séance de l'Assemblée, dont les tribunes étaient garnies d'une foule nombreuse et de femmes élégamment parées. La séance, en effet, avait été annoncée comme devant être fort intéressante.
M. Bûchez, l'honnête et éminent auteur àeV Histoire parlementaire de la Révolution française^ présidait. Il venait de donner lecture d'une lettre par laquelle Béranger, alléguant son grand âge, donnait sa démission de représentant du peuple. Déjà un généreux citoyen, M. d'Aragon, avait interpellé le ministre des affaires étrangères sur la situation de l'Italie, où la cause de la liberté paraissait fort compromise; le ministre des affaires étrangères, M. Bastide, avait répondu de la façon la plus convenable et la plus conforme à la dignité de la France, et M. Wolowski prenait la parole au sujet de la question polonaise, quand, tout à coup, un des questeurs, M. Degousée, se présente tout ému à la
tribune, et annonce que l'Assemblée va être envahie. Mai 1848.
Que s'était-il donc passé?
Les pétionnaires, partis en assez petit nombre de la place de la Bastille, avaient vu leurs rangs se grossir prodigieusement sur leur parcours ; la foule était innombrable quand la tète de colonne arriva à la place de la Madeleine. Là il y eut un temps d'arrêt.
Le général de Courtais était accouru à la tête de son état-major. Il parlementa avec les principaux chefs du mouvement, et il fut convenu qu'un certain nombre de délégués seulement pénétreraient dans l'Assemblée pour déposer sur le bureau les pétitions relatives à la Pologne. Gela fait, le vieux général, qui voulait à tout prix éviter une effusion de sang, retourna vers le palais Bourbon et ordonna aux troupes de service de remettre la baïonnette au fourreau.
Une vingtaine de délégués l'avaient suivi, parmi les quels je citerai les citoyens Flotte, Blanqui, Sobrier, Lacambre et Laviron. Si tout s'était borné là, le mal n'eût pas été grand, et il n'eût pas été mauvais peut-être de montrer une fois de plus qu'une masse énorme de peuple pouvait s'agiter sans désordre.
Mais les exaltés, les agents secrets.de la réaction, les invasion perturbateurs de tout genre, voyant l'occasion si belle, . ^^ ne voulurent pas la laisser échapper. Entraînée par eux, la foule se rua, irrésistible, à la suite des délégués, et, malgré les exhortations de MM. de Lamartine et Ledru-Rollin, et du général de Courtais, qui reconnut trop tard son imprudence, elle pénétra dans les cours, dans les jardins, et bientôt, par toutes les issues, tomba, comme une avalanche, dans la salle même des séances de l'Assemblée. Il était à peu près une heure.
Il y eut une confusion inexprimable. Les femmes qui garnissaient les tribunes mêlaient, épouvantées, leurs cris d'effroi aux clameurs de la foule.
146 HISTOIHE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, axxée 1848.
Mai 1848. « Malheureiix ! cria, d'une voix tonnante, Antony
Thouret aux envahisseurs, vous flétrissez le suffrage universel, vous tuez la République! » Le désordre était à son comble, la tempête mugissait, effrayante. Vaine Avec l'autorisatioii du bureau, et sur les instances
*de^MTouis ^^ quelques-uns de ses collègues, qui le suppliaient Blanc. d'user de son influence sur la foule pour l'engager à se retirer, M. Louis Blanc monte à la tribune; il exhorte le peuple au calme, à ne pas violer lui-même sa propre souveraineté. Un silence se fait. M. Raspail en profite pour lire sa pétition. Puis Barbes : « Citoyens, écouteznous I Vous êtes venus exprimer vos vœux à l'Assemblée ; l'Assemblée les a entendus. Il faut qu'elle y fasse droit; mais pour qu'elle ne semble pas violentée, il faut dans ce moment-ci que vous vous retiriez. »
Tout pouvait se passer pacifiquement, si la voix de Barbés avait été écoutée.
Fâcheusement le citoyen Blanqui, oublieux de ses intentions pacifiques des jours précédents, et comme emporté par son instinct révolutionnaire, entame alors sur les événements de Rouen un long discours qui, sans être factieux, prolonge l'agitation au lieu de la calmer. En vain MM. Ledru-Rollin, Raspail et Blanqui lui-même cherchent à apaiser l'orage ; rien n'y fait.
Le tumulte n'est pas moins grand au dehors que dans l'intérieur. A la sollicitation de quelques-uns de ses collègues, M. Louis Blanc se rend dans la salle des Pas-Perdus, et là, en termes excellents, il conjure de nouveau le peuple de se retirer paisiblement et de permettre à l'Assemblée de continuer ses délibérations. Et comme on criait Vive Louis Blanc! « Mes amis, ditil, les hommes sont sujets à l'erreur, criez plutôt : Vive la République! »
Mais sa voix, aimée du peuple, est impuissante à calmer la tempête. Sa popularité même manqua de lui
devenir funeste. Pressé, étouffé par la foule, il tomba Mai i848. dix fois et faillit èise foulé aux pieds. Des bras robustes le saisirent, et le ramenèrent au milieu de l'Assemblée nationale, qui était alors le théâtre des scènes les plus tumultueuses.
M. Louis Blanc a raconté lui-même ses efforts infructueux, et personne n'oserait démentir son récit.
« J'eus beau me débattre violemment, a-t-il écrit, j'eus beau répondre, à diverses reprises, aux acclamations passionnées qui retentissaient autour de moi, que le seul cri vraiment digne du peuple était : Vive la République! je m'épuisai en efforts inutiles. Dix fois je tombai dans la foule qui m'entraînait, dix fois des bras robustes me soulevèrent.
« Il y en avait qui se précipitaient sur moi pour m'embrasser; d'autres criaient : Prenez garde de l'étouffer !
« C'est ainsi que, malgré moi, je fus porté dans l'Assemblée à travers la masse compacte des envahisseurs. Ceux qui ont assisté à cette scène ont pu juger à mon attitude si je n'ai pas tout fait pour empêcher ce funeste éclat. »
MM. de Lamartine et Ledru-Rollin s'étaient épuisés en efforts stériles pour obtenir la retraite des envahisseurs. Comment auraient-il réussi là où avait échoué M. Louis Blanc, dont on croyait l'influence sur le peuple prodigieuse ?
Cependant le citoyen Clément Thomas, colonel de la 2" légion, avait obtenu du président l'autorisation de faire évacuer la salle. L'ordre de battre le rappel avait été envoyé à toutes les mairies, et déjà l'on entendait au loin le roulement des tambours.
Aussi Barbes, à la tribune, demanda-t-il à l'Assemblée de s'opposer à ce qu'on battît le rappel. Sourd aux vives sollicitations de son ami Etienne Arago, le cheva-
148 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 1848. lier sans peur et sans reproche de la démocratie prenait à son tour, sans s'en apercevoir peut-être, une part active à cette manifestation qu'il avait blâmée, et qui menaçait de dégénérer en insurrection.
Maiencon- On l'entendit, dans un accès d'égarement et d'ivresse
treuse patriotique, demander le départ immédiat d'une armée
proposition de ^ i i-k i -i i c n • • -n-
Barbes. pour la Pologne, et, s il le fallait, un impôt d un milliard sur les riches. C'était comme la revendication du milliard prélevé par la Restauration sur la nation tout entière pour satisfaire ses créatures et payer aux émigrés le crime irrémissible d'avoir pactisé avec l'étranger. Mais l'heure était mal choisie pour une pareille revendication.
La foule n'écoutait plus les conseils de ses meilleurs amis.
Hubert, qui s'était fait remarquer à la tète des envahisseurs, occupait alors la tribune. M. Raspail le suppliait d'en descendre. « Je ne suis plus avec vous, si vous ne quittez pas la salle, » disait-il aux citoyens groupés autour du bureau. Vaines paroles!
« Nous voulons Louis Blanc, criaient des voix nombreuses, nous Aoulons un ministère du travail. » Et d'autres : « Nous demandons que justice soit faite des massacres de Rouen ; nous demandons la destitution de la plupart des ministres. »
Au milieu des vociférations on entendait, de plus en plus distinctement, le bruit du rappel.
Barbes s'élance de nouveau à la tribune, conjure encore la foule de se retirer, demande qui a donné l'ordre débattre le rappel, et propose de déclarer traître à la patrie quiconque donnerait un pareil ordre.
Sous la pression de la foule, et aussi pour gagner du temps, le président écrit à la hâte sur quelques feuilles volantes : « Ne faites pas battre le rappel. » Mais il était trop tard, les légions avançaient.
Toutefois ce contre-ordre semble calmer l'impatience Mai i848. de la masse.
M. Louis Blanc, que d'imprudents amis venaient de promener malgré lui en triomphe dans la salle, aux cris de Vive Louis Blanc! est déposé, épuisé et couvert de sueur, sur un des bancs de l'extrême gauche. Ne pouvant plus articuler une parole, il prend une feuille de papier et une plume, pour adjurer, par écrit, la foule de se retirer, au nom de la patrie, au nom de la République, et dans l'intérêt de tous.
Ce fut alors que, dominant le tumulte, une voix Hubert s'écria du haut de la tribune : « Citoyens, on ne veut dfssoiu*Uon de pas prendre de décision; eh bien! moi, au nom du l'Assemblée. peuple trompé par ses représentants, je déclare que l'Assemblée nationale est dissoute (1). » Cette voix, c'était celle d'Hubert.
A ces paroles factieuses, la confusion devint inexprimable. Impuissant à conjurer l'orage, le président Bûchez, insulté et menacé, quitta la salle entouré des citoyens Corbon, Cruveillier et Antony Thouret. Ce fut un tort; il devait rester à son poste, et y mourir au besoin.
Il était alors trois heures et demie.
La désertion du président semblait impliquer une ratification muette de la dissolution prononcée par un homme qui n'était qu'un vil agent provocateur. Des cris : A r Hôtel de Ville! se firent entendre, et une liste de gouvernement provisoire circula, imprimée à l'insu des personnes qui y figuraient, et où se trouvaient les
(1) S'il faut en croire madame d'Agout (Daniel Stern), dans sa belle Histoire de la Révolution de 1 848, ce serait à l'instigation du président Bûchez qu'Hubert, revenant d'un long évanouissement, serait monté à la tribune, a Au nom du ciel, tirez-nous de là, » lui aurait crié M. Bûchez. Madame d'Agout ne dit pas d'où elle tient ce renseignement; mais il faut avouer qu'Hubert avait trouvé un singulier moyen de répondre à l'invitation du président.
150 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
.Mai 1848. noms de Barbes, Louis Blanc, Raspail, Proudhon, Blan-
qui, Ledrii-RoUin et de quelques autres. Barbes se Barbès, qui d'abord s'était montré si résolument
^'^"'/ V- 1^*^^^^ opposé à la manifestation, et qui, tout en appuyant la pétition relative à la Pologne, n'avait cessé d'inviter la foule à se retirer, eut la fatale inspiration, en voyant les représentants en partie dispersés, de se rendre à l'Hôtel de Ville, croyant que, de cette funeste manifestation, la République démocratique allait sortir triomphante et affirmée ; il courait à sa perte.
Député et colonel de la 12* légion de la garde nationale, il était doublement coupable de faire cause commune avec les factieux.
Reprise La foule s'était en partie écoulée, quand la garde
de la séance, mobile, mêlée à la garde nationale sédentaire, pénétra au pas décharge dans l'Assemblée. Il était cinq heures et demie. La plupart des représentants, qui étaient restés dans les environs, revinrent aussitôt à leur poste, et la séance fut immédiatement reprise.
Un des premiers actes de l'Assemblée reconstituée fut de voter, sur la proposition de M. de Lamartine, des remerciements à la garde mobile. Puis elle nomma le citoyen Clément Thomas commandai^t supérieur de la garde nationale, à la place du général de Courtais qui, coupable d'imprudence, se trouva en butte aux mauvais traitements de quelques gardes nationaux égarés de la 1" et de la 10° légion. Accusé de trahison, l'infortuné général eut à essuyer les plus indignes outrages, on lui arracha son épée et ses épaulettes. 11 fallut l'intervention de quelques députés, MM. Flocon, Vieillard et de Fitz-James pour l'arracher aux furieux qui s'étaient jetés sur lui.
C'est du reste le propre des réactions de dépasser toujours en violence les mouvements populaires.
Assurément, la violation de l'Assemblée nationale
ANNÉE 1848. CHAPITRE TROISIÈME. loi
avait été un fait criminel. Jamais Assemblée ne méri- -^Iai i848. tait d'être plus respectée. Issue du libre suffrage de la France entière, agissant dans la plénitude de sa souveraineté, elle était à peine au début de sa session. Elle avait spontanément, sans discussion, dans un élan d'indescriptible enthousiasme, proclamé la République, et aucun de ses actes n'autorisait le peuple à douter de sa bonne foi, à lancer l'anathème contre elle.
Mais, enfin, aucune voie de fait n'avait été exercée contre les représentants connus pour leur hostilité à la République. La réaction fut loin d'agir avec la même modération. J'ai vu de près des scènes de sauvagerie, que j'ai encore présentes devant les yeux, et qui m'ont inspiré pour toutes les violences l'aversion la plus profonde.
J'ai signalé, en passant, les fureurs injustifiables auxquelles le général de Courtais avait été en butte ; M. Louis Blanc, lui, faillit être assassiné par des misérables, qui se croyaient sans doute de fort honnêtes gens. Entraîné par le torrent, après la dissolution de l'Assemblée, il avait refusé de se rendre à l'Hôtel de Ville, et il s'était même épuisé en efforts pour engager ceux qui l'entouraient à se disperser. Puis il était rentré chez lui. Ayant appris là que la séance de l'Assemblée était reprise, il s'était empressé de retourner à son poste.
Pendant son absence, l'éphémère insurrection du Barbes arrêté 15 mai avait été vaincue sans combat. Ceux nui s'étaient ^ ^'^,9},^^ ^^
Ville.
emparés de l'Hôtel de Ville avaient presque aussitôt cédé la place à quelques détachements de garde nationale sédentaire et mobile, sans même essayer de la défendre. Barbes, que des patriotes inconscients avaient entraîné, eut tout de suite comme la vision de la défaite et de l'immense faute qu'il venait de commettre. Lui, si résolu d'ordinaire, il était pâle, défait, en proie à une
Mai 1848.
Mauvais traitements exercés sur Louis Blanc.
152 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i8.
agitation fébrile. A ceux qui l'avaient si fatalement compromis dans cette bagarre, il ne put s'empêcher de dire : « Vous nous perdez, et vous perdez la République! «Mais le sort en était jeté. Il venait de s'installer comme membre d'un nouveau gouvernement provisoire quand il fut arrêté par la garde nationale, avec Albert et le gouverneur de l'Hôtel de Ville, le commandant Rey, à qui l'on n'avait à reprocher qu'une faiblesse trop grande à résister à l'envahissement de l'Hôtel de Ville, et sa ferme volonté d'éviter une collision sanglante. H n'y eut pas, en effet, une goutte de sang versée. MM. Barbes et Albert avaient eu à peine le temps de signer quelques proclamations, que MM. de Lamartine et Ledru-Rollin arrivaient, et reprenaient, sans coup férir, possession de l'Hôtel de Ville.
Tel était l'état des choses lorsque M. Louis Blanc reparut à réassemblée, laquelle venait de se déclarer en permanence aux cris de Vive la République !
On a vu quel avait été son rôle dans cette malheureuse journée. A trois reprises différentes il s'était efforcé de calmer la foule. Tout ce qu'il avait d'influence sur le peuple, il l'avais mis au service du droit.
Cela n'empêcha pas quelques gardes nationaux de se jeter sur lui comme des furieux à son arrivée. Qu'avaientils à lui reprocher, sinon sa tendresse bien désintéressée pour les classes souffrantes? Hs mirent ses habits en lambeaux, lui labourèrent le visage à coups d'ongle. Sans l'intervention d'autres gardes nationaux et du général Duvivier, commandant de la garde nationale mobile, ils l'eussent tué. Plusieurs de ses collègues, MM. Wolowski, de La Rochejaquelein, Boulay (de la Meurthe), entre autres, contribuèrent à le tirer des mains de ces lâches, et le ramenèrent dans la salle des séances, les habits déchirés et la figure ensanglantée.
En cet état, et malgré l'exaspération à laquelle
l'Assemblée paraissait en proie, M. Louis Blanc ne Mai 1848. craignit pas de monter à la tribune pour défendre ses deux amis, MM. Barbes et Albert. Il témoigna noblement en leur faveur. Les murmures couvrirent sa voix et le forcèrent de renoncer à la parole. Il voulait conseiller l'indulgence à l'égard de ses deux collègues, qui avaient cédé à un entraînement involontaire. Sa voix se perdit au milieu des vociférations. Et d'ailleurs l'heure n'était pas à la modération.
Les hommes ne savent pas assez le pouvoir bienfai- Autorisation sant de la clémence. Un peu moins de sévérité à propos ® cont7e"'^^^ de cette fatale journée du 15 mai eût, je le crois ferme- -MM. Albert, ment, évité bien des malheurs et empêché la terrible ^^ df Courtais bataille de Juin. L'Assemblée, avant de se séparer, confirma l'arrestation de MM. Barbes et Albert, qui furent conduits à Vincennes pendant la nuit. M. Raspail, qui s'était opposé à toute violence, et qui n'était pas allé à l'Hôtel de Yille,fut également mis en état d'arrestation, ainsi que MM. Blanqui, Sobrier, et un grand nombre de clubistes connus pour leur exaltation.*
A la demande de M. Landrin, procureur de la République, l'Assemblée, à la presque unanimité, vota l'autorisation de poursuites contre MM. Albert, Barbes et de Courtais, en dépit des objurgations de M. Ferdinand Flocon qui la conjurait de ne pas débuter dans la carrière d'action et de réaction des partis. Vains conseils de modération. « Les hommes qui ont souillé le temple de la Constitution appartiennent désormais à la justice, s'écrièrent, dans une proclamation, les membres de la Commission executive. La justice agit, le pouvoir veille, les coupables sont arrêtés ! » Et dans cette même proclamation, ils constataient que pas une goutte de sang n'avait été versée ; c'était le cas ou jamais de faire appel à l'indulgence.
Les véritables républicains delà Commision executive
154 HISTOIRE DE LA SEGOiNDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Mai 18Î8. et de l'Assemblée n'eurent peut-être pas assez conscience de la faute immense qu'ils commettaient en livrant aux vengeances de la réaction une foule de patriotes plutôt égarés que criminels. La réaction, bien plus habile, elle, comprit tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer de cette fatale journée du 15 mai, où elle se retrempa et puisa une force prodigieuse. Elle eut l'air de stipuler au nom de la République. « Dans notre pensée, disait l'un de ses coryphées, il n'y a pas de réaction possible, » et, voyant nombre de républicains tomber dans le piège, elle eut l'art de poursuivre et de décimer les démocrates au nom même de la République.
Démission Le préfet de police, M. Caussidière, avait, depuis
de M. Caussi- i i i • j i i j ■ - i
tlière. P^us de deux mois, rendu les plus grands services a la cause de l'ordre, et cela sans violence, sans arbitraire. Il était resté complètement étranger àl'affairedu 15 mai, ce qui n'empêcha pas M. Baroche de demander sa révocation à l'Assemblée. Dans sa réponse à cette demande, M. Caussidière rappela fort habilement les services qu'il avait rendus à la cause de Tordre avec sa police de bon sens et de conciliation. « J'ai fait, dit-il, de l'ordre avec du désordre. » Ses paroles ne laissèrent pas que d'impressionner favorablement l'Assemblée. Mais la réaction n'entendait pas laisser en place un homme si profondément dévoué à la République. Les Montagnards, sorte de police improvisée par lui, ces intrépides auxiliaires avec lesquels il avait pu assurer la sécurité dans la ville, furent brutalement licenciés; et, se sentant en butte à d'injustes préventions, il finit, sur le conseil de M. de Lamartine, qui s'était constitué son protecteur, par donner sa démission de préfet de police et de représentant du peuple. Il fut remplacé à la préfecture de police par M. Trouvii- Chauvel, cet ancien maire du Mans, qui s'était rendu célèbre, sous le dernier règne, par la harangue toute
démocratique qu'il avait adressée au duc de Ne- >Iai i848. mours (1). M. de Lamartine lui-même, malgré ses avances au parti royaliste, avances qui l'avaient rendu quelque peu suspect aux vrais républicains, n'échappa point aux coups de la réaction, et peu s'en fallut que bientôt il ne fût confondu par elle dans un commun anathème avec M. Ledru-Rollin, contre lequel s'acharnaient, avec une perfidie inouïe, les meneurs de la réaction.
La Commission executive, qu'on n'accusera certainement pas d'avoir pactisé avec les factieux du 15 mai, commença dès lors d'être l'objet des attaques sourdes, mais incessantes, des membres du côté droit de l'Assemblée. MM. Dupin, Duvergier de Hauranne et quelques autres, servis par une presse réactionnaire dont la mauvaise foi seule égalait la violence, se mirent à miner sans relâche l'édifice républicain. Nous les verrons écarter de la nouvelle Constitution les institutions foncièrement démocratiques, et s'efforcer de rétablir, sous le nom de République, le système parlementaire dont la France s'était si mal trouvée pendant dix-huit ans.
Cette journée du 15 mai, que les royalistes exploitèrent si bien, et dont la République fit les frais, eutelle seulement pour auteurs des républicains exaltés? Il est permis d'en douter si l'on considère que, sur cent quarante personnes arrêtées à l'occasion du 45 mai, trente-six appartenaient au parti légitimiste et cinquante-huit au parti bonapartiste.
Dans toutes les exaltations révolutionnaires on est toujours sûr de rencontrer la main des monarchistes; ils avaient été mêlés à toutes les orgies démagogiques de 1793 et de 1794, se parant du bonnet rouge, pour dissi-
(I) Voyez notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.
Mai 1848.
Fête de la Concorde.
L'Europe
et la
révolution de
Février.
Politique extérieure de l'Assemblée nationale.
156 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
muler leurs talons rouges ; nous les retrouverons tout à l'heure dans les péripéties sanglantes du mois suivant.
Le gouvernement était donc suffisamment averti pour ne sévir qu'avec d'extrêmes précautions contre les républicains sincères soupçonnés de complicité dans l'affaire du 15 mai. Aussi bien la fête de la Concorde, qui fut célébrée avec une grande solennité au lendemain de cette journée, leur offrait-elle une magnifique occasion de clémence. C'était le cas de réclamer de l'Assemblée une amnistie générale. Nulle mesure n'eût été plus politique que celle-là. Mais on se garda bien d'y recourir, loin de là.
Une question extérieure, celle de la Pologne, avait servi de prétexte à la manifestation du 15 mai. C'était là, en effet, une question importante, à cause de la situation de l'Europe, où le contre-coup de la révolution de Février s'était fait si rudement sentir.
L'Allemagne avait poussé, elle aussi, comme l'Italie, un immense cri de liberté. L'Autriche et la Prusse avaient secoué leurs chaînes séculaires ; dans l'un et l'autre pays la Chambre des députés s'était transformée en Assemblée constituante, et, à Francfort, une Diète nationale, sortie des entrailles du suffrage universel, se disposait à reconstituer l'autonomie de la patrie allemande dans le sens de la liberté, non dans celui du despotisme; preuve manifeste de l'influence en quelque sorte magique qu'exerçait la France sur les destinées du monde.
La Commission executive s'efforça de faire adopter par l'Assemblée nationale la ligne de conduite qu'avait suivie le gouvernement provisoire à l'égard des nations européennes, c'est-à-dire une politique expectante. Elle y réussit, grâce, en partie, à un admirable discours de M. de Lamartine.
Sur la proposition de M. Drouyn de Lhuys, les vœux
unanimes de l'Assemblée, conformes à ceux de sa Commission executive, se trouvèrent résumés sous cette forme : Pacte fraternel avec l'Allemagne ; reconstitution de la Pologne libre et indépendante, affranchissement de l'Italie.
Ce n'étaient que des vœux, il est vrai, mais, émanés d'une Assemblée souveraine, ils avaient l'importance d'un acte ; seulement, pour qu'ils exerçassent virtuellement une autorité sur les puissances étrangères, il fallait que la République française s'affirmât dans la plénitude de sa foi démocratique. Or déjà, hélas! on sentait germer en elle des ferments de dissolution.
Vers cette époque, se constitua une réunion de représentants formée de toutes les épaves du régime parlementaire, et qui prit le nom de comité de la rue de Poitiers, où elle s'était installée. Un avocat méridional, nommé Baze, en fut le premier président. On y vit bientôt figurer MM. de Falloux, de Rémusat, Léon Faucher, Baraguey d'Hilliers, Odilon Barrot, Thiers et Mole. Ainsi composé, ce comité ne tarda pas à devenir le grand arsenal de la réaction, et il exercera bientôt sur les destinées du pays l'influence la plus falale.
La fraction de l'Assemblée où s'était recruté le comité de la rue de Poitiers ne perdait aucune occasion de battre en brèche la Commission executive, qu'elle trouvait animée d'un esprit trop républicain. Ainsi, dans un projet de décret relatif aux rapports de cette Commission avec l'Assemblée, elle prit vainement à tâche de lui retirer le droit de faire battre le rappel. Peu après elle votait, mais avec une minorité infime, contre le décret de bannissement de la famille d'Orléans.
En effet, la Commission executive, alarmée des progrès de la réaction, où se faisait trop vivement sentir la main des partisans du régime déchu, proposa inopiné-
Mai 1848.
Le comité
de la rue de
Poitiers.
Décret de bannissement de la famille
d'Orléans.
Mai n
Demande d'autorisation
de poursuites contre M. Louis Blanc.
ment à l'Assemblée de rendre applicable à la branche cadette des Bourbons, c'est-à-dire aux princes de la famille d'Orléans, la loi de bannissement perpétuel rendue en 1832 contre la branche aînée. Cette proposition fut adoptée, dans la séance du 26 mai, par 632 voix contre 63.
Plusieurs républicains prononcés, entre autres MM. Louis Blanc et Gambon, mus par un sentiment de générosité, et croyant qu'une intrigue monarchique pouvait être conduite de loin avec autant de bonheur et de sécurité que de près, s'étaient associés au vote de la minorité.
Le lendemain, une demande signée de MM. Piétri, Casablanca, Louis Blanc, Germain-Sarrut, Larabit, Boulay (de la Meurthe), Abbatucci et Laurent (de l'Ardèche) réclama l'abrogation de la loi d'exil relative à la famille Bonaparte. Or, à l'heure où M. Louis Blanc s'associait encore à cet acte de générosité, qu'il considérait d'ailleurs comme un acte de bonne politique, il était menacé lui-même d'un décret de proscription.
C'était le 21 mai qu'avait eu lieu la fête de la Concorde. Dix jours après, jour pour jour, le procureur général Portails, accompagné du citoyen Landrin, procureur de la République, se rendait à l'Assemblée nationale. Il monta à la tribune pour réclamer l'autorisation de poursuivre M. Louis Blanc, en prenant pour texte de son réquisitoire les deux allocutions prononcées par lui dans la journée du 13 mai, l'ovation dont il avait été l'objet et quelques paroles de Barbes qu'il lui attribuait à tort.
Ce réquisitoire avait été préalablement soumis à l'approbation de la Commission executive, et M. Ledru- RoUin, indigné, avait réclamé la destitution immédiate du procureur général. Malheureusement son avis n'avait pas prévalu. Voilà comment l'Assemblée se trouvait
appelée à se prononcer sur un réquisitoire étayé sur un Juin i848. mensonge grossier.
M. Louis Blanc n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de ce réquisitoire et à prouver combien il était innocent dans toute cette affaire du do mai. Il le fit en termes d'une grande élévation et d'une éloquence qui émut tous ceux dont l'esprit de parti n'avait point perverti le sens moral. Malgré sa démonstration si claire et si saisissante l'odieux réquisitoire n'en fut pas moins renvoyé à une commission spéciale.
M. de Lamartine eut beau, dans le sein de cette commission, parler en faveur de Louis Blanc avec une chaleur communicative, répéter à tout venant et partout qu'il n'était pas plus coupable que lui-même, rien n'y fit.
Deux jours après, M. Jules Favre montait à la tribune, et au nom de cette commission, il concluait... à l'autorisation des poursuites. C'était inouï.
La notoriété de M. Jules Favre remontait au procès Le rapport d'avril 1834. Dans ce procès célèbre il s'était séparé de ses Vavre. conft'ères, qui avaient décliné la compétence de la cour des pairs, et, marchant à pieds joints sur la solidarité démocratique, il avait compromis l'intérêt de ses clients pour ne pas perdre l'occasion de plaider une cause si importante à sa réputation. Cela lui fut du moins amèrement reproché par le parti républicain, et M. Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans, avait mis cette étrange conduite en lumière. M. Jules Favre voulut-il se venger sur le représentant du peuple de la rancune qu'il avait gardée à l'historien? On est bien tenté de le croire, quand on songe que l'attitude de M. Louis Blanc dans la journée du 15 mai défiait toute accusation.
Rien de perfide et de venimeux, du reste, comme le rapport du sous-secrétaire d'État au ministère des affaires étrangères. Le citoyen Ribeyrolles le compara,
160 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE- année 1848.
Juin 1848. iion sans raison, à une jatte de lait empoisonnée, et M. Laurent (de l'Ardèche), rappelant les outrages au milieu desquels les Girondins avaient perdu leur inviolabilité, put dire justement :
« Le citoyen Louis Blanc a été plus heureux que les accusés du 31 mai 1793, il a été, lui, orné de fleurs et de bandelettes. Il a pu jouir de l'avantage des anciens, et, de sa place, il s'est vu pousser doucement vers le banc des plus grands criminels, avec toutes les formes de bienveillance et d'exquise urbanité que la civilisation comporte. »
M. Jules Favre, qui joua, dans cette circonstance, le triste rôle de Barère dans la séance du 9 Thermidor, essaya de soutenir, au point de vue judiciaire, les conclusions de son rapport; il fut écrasé par M. Dupont (de Bussac) et justement flétri par M, Flocon, qu'il avait essayé d'engager, comme ministre, dans cette inique demande en autorisation de poursuites.
(( On voulait nous engager, dit vivement M. Flocon, eh bien ! nous nous dégageons, et nous n'avons qu'un tort, c'est de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mais la trame avait été ourdie si habilement, que nous ne nous y sommes pas reconnus d'abord. Ah ! citoyens, on avait bien raison de dire tout à l'heure que la séance de samedi avait été pour toute l'Assemblée un sujet de surprise profonde et douloureuse. Elle l'a été pour moi aussi, car lorsque j'ai vu monter le rapporteur à la tribune, j'avoue, et je ne suis pas le seul, que ses conclusions n'étaient pas celles que sa présence m'avait fait présager. » Une voix de Ce jour-là, 2 juin 1848, une voix de prison, sortie prison. du donjon de Vincennes, impressionna vivement l'Assemblée. C'était celle de Barbes. Il écrivit au président de l'Assemblée :
« Citoyen président, à chacun la responsabilité de ses actes.
« On accuse le citoyen Louis Blanc d'avoir dit, dans la séance du 15 mai, aux pétitionnaires :
« Je vous félicite d'avoir conquis le droit d'apporter « vos pétitions à la Chambre ; désormais on ne pourra « plus vous le contester.
(( Ces mots, ou leurs équivalents, ont été en effet prononcés dans cette séance, mais il y a confusion de personnes. Ce n'est pas Louis Blanc qui les a dits ; c'est moi. Vous pouvez les lire dans le Moniteur, écrits quelque part après mon nom... »
Personne ne pouvait révoquer en doute la parole de ce noble et chevaleresque Barbes. Et, d'ailleurs, \q Moniteur était là. Ainsi tombait tout l'échafaudage de la calomnieuse accusation. Le maire de Paris, M. Armand Marrast, qui avait dit, avec une impardonnable légèreté, qu'il avait vu M.Louis Blanc à l'Hôtel de Ville, fut obligé de se rétracter un peu honteusement.
Aucun membre de l'Assemblée n'osa se lever pour déclarer qu'il croyait à la culpabilité de M. Louis Blanc; et pourtant il se trouva 337 représentants qui votèrent pour le mensonge. M. Louis Blanc n'échappa cette foisci aux poursuites qu'à la majorité d'une trentaine de voix, tant la haine politique fait perdre aux hommes les notions les plus élémentaires de la justice.
MM. Portails et Landrin, contre le réquisitoire desquels le ministre de la justice lui-même, M. Crémieux, avait voté, donnèrent, de dépit, leur démission de procureur général et de procureur de la République. M. Jules Favre se démit également de ses fonctions de soussecrétaire d'Etat, en alléguant que son mandat de représentant suffisait à occuper sa vie.
Il avait rempli, dans cette circonstance, un fort triste rôle.
M. Crémieux donna aussi sa démission de ministre de la justice, à la suite de cet incident; mais il se retira,
Juin If
Démission de MM. Por-
lalis,
Landrin et
Jules Favre.
162 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. lui, avec les honneurs de la guerre, et il emporta dans sa retraite la satisfaction d'être en paix avec sa conscience.
Le jour même où M, Jules Favre soutenait cette incroyable demande de poursuites contre un des membres les plus purs, un des plus illustres de l'Assemblée, le représentant Piétri, très ardent républicain alors, prit la parole en faveur de la proposition relative à l'abrogation des lois d'exil de la famille Bonaparte. On se mit à refaire la légende napoléonienne. Un membre demanda que l'effigie de Napoléon fût rétablie sur la croix de la Légion d'honneur.
La Légion Pourquoi, disait-on, conserver cette institution de la
d'honneur at- L^g^Q^ d'honneur, création d'origine républicaine, il est vrai, puisqu'elle datait des premiers jours du Consulat, mais dont on avait singulièrement terni l'éclat sous la monarchie, en en prodiguant les insignes à tort et à travers et en les faisant servir trop souvent à payer des services inavouables? Voilà ce que demandèrent MM. Glais- Bizoin, Flocon, et Emile Péan. M. Clément Thomas, le nouveau général de la garde nationale, avait soulevé des tempêtes en qualifiant la décoration de « hochet de la vanité ». Ancien maréchal des logis, compromis sous Louis-Phillippe dans la conspiration de Lunéville, le nouveau général de la garde -nationale choqua violemment par là le sentiment national. Et pourtant il appartenait à la fraction modérée du parti républicain. Sur la motion de M. Crémieux, on'ajourna cette question d'ordre secondaire, d'ailleurs; c'était l'enterrer. Restait la question de l'ostracisme des Bonaparte.
Propagande On a VU comment, par mesure de prudence, le gou-
bonapartiste, yernement provisoire avait engagé M. Louis-Napoléon Bonaparte à rester momentanément éloigné du territoire français. Aux élections d'avril aucune voix ne s'était portée sur le nom de ce personnage, tandis que
ses deux cousins, Napoléon et Pierre Bonaparte avaient été élus en Corse. Il était même arrivé qu'un de ses plus anciens partisans, M. Fialin de Persigny, l'avait en quelque sorte renié, en se présentant aux électeurs de la Loire comme absolument dévoué à la République. Mais, n'ayant pas été nommé, il était revenu à ses affections bonapartistes, et, après la journée du 13 mai, on le vit entreprendre une très active propagande en faveur de M. Louis Bonaparte.
M. de Persigny fut puissamment aidé dans cette propagande par MM. de Montholon, Laity, Dumoulin, le représentant Vieillard, qui avait servi de précepteur aux deux fils de la reine Hortense, par le général Piat et quelques autres personnages, attachés par tradition à la famille Bonaparte. Un certain nombre d'hommes tarés et remuants entrevirent dans l'élévation du prince un moyen de refaire leurs fortunes, et ils grossirent le nombre de ses partisans.
Enfin une multitude d'ouvriers, séduits par quelques brochures socialistes de M. Louis Bonaparte, et restés fidèles au culte inconscient du peuple pour la mémoire de Napoléon, qui leur apparaissait, dans les brumes de la légende, comme le continuateur de la Révolution, semblaient tout disposés à accueillir favorablement le nom de l'ancien prisonnier de Ham. Tout fut mis en œuvre pour exploiter les bonnes dispositions de cette foule.
On était à la veille des élections complémentaires. Il y avait, en effet, trente-neuf représentants à nommer, dont onze à Paris, par suite d'options ou de démissions.
Les murs se couvrirent d'une masse d'affiches bonapartistes, où le prince Louis-Napoléon était recommandé aux suffrages des électeurs, comme un bon patriote, un républicain sincère, un démocrate socialiste. Çà et là, dans les rues, sur les boulevards, des orateurs stipendiés vantaient, au milieu d'attroupements adroite-
Jlin 1848.
Les élections complémentaires.
Juin 1848.
Quadruple élection de Louis Napoléon.
164 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i8.
ment provoqués, les vertus, la bonté, la générosité du prince. En même temps, des journaux mercenaires prônaient hautement sa candidature.
Les élections de Paris eurent lieu le 5 juin ; elles donnèrent les résultats suivants :
Caussidière 147,400 suffrages ; Moreau 126,009 ;Goudchaux 107,097; Changarnier 105,537 ; Thiers 97,394 ; Pierre Leroux 91,373; Yictor Hugo 86,965; Louis Bonaparte 84,420; Lagrange 78,682; Boissel 77,247; Proudhon 77,094.
Sur ces onze représentants, l'opinion républicaine pouvait hardiment en revendiquer sept : M. Caussidière, d'abord, qui, ayant fait appel aux électeurs de Paris, dépassait de plus de vingt mille voix le plus favorisé des autres élus, puis MM. Goudchaux, Pierre Leroux, Yictor Hugo, Boissel, Proudhon et Lagrange. Fidèle à son ancien enthousiasme pour les gloires de l'Empire, Victor Hugo avait bien déclaré, dans sa profession de foi, qu'il n'entendait pas faire des gros sous avec la colonne Vendôme ; mais il ne s'en était pas moins posé en partisan d'une République sage et modérée, et il devait être fidèle à sa parole. Ainsi Paris affirmait largement encore sa foi démocratique.
MM. Moreau, Changarnier et Thiers appartenaient à la réaction. Ce dernier, devenu l'espérance de tous les anciens partis hostiles, avait été nommé dans cinq départements.
Quant à Louis-Napoléon, il était assez difficile de le classer ; cependant son élection fut due en grande partie aux suffrages de la classe ouvrière, sur laquelle le souvenir de l'empereur était resté singulièrement puissant et vivace. Et ce ne fut pas seulement à Paris que la faveur populaire l'accueillit; il fut également élu dans les départements de l'Yonne, de l'Aube et de la Charente- Inférieure. Cette quadruple élection ne fut pas sans
inquiéter certains esprits clairvoyants. Quelques-uns Juin 1848. poussèrent un cri d'alarme, auquel on ne prêta pas assez d'attention.
« Le peuple a voulu se passer cette fantaisie princière, qui n'est pas la première du genre, et Dieu veuille que ce soit la dernière ! Il y a huit jours le citoyen Bonaparte n'était qu'un point noir dans un ciel en feu ; avant hier, ce n'était qu'un ballon gonflé de fumée; aujourd'hui, c'est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. » Ainsi s'exprimait le Représentant du peuple^ journal de Proudhon.
Il faut dire maintenant, en quelques mots, quel était Les origines ce personnage équivoque, destiné à exercer sur les des- ^^ Loms-Napotinées de notre pays une influence si considérable, et si Bonaparte. fatale, hélas !
Charles-Louis-Napoléon était le troisième fils d'Hortense de Beauharnais, qui avait épousé Louis Bonaparte, dont l'empereur avait fait un roi de Hollande. Il était né à Paris, en 1808, non pas aux Tuileries, comme on le croit généralement, mais dans un hôtel de la rue Laffitte, alors rue Cérutti.
Sa naissance avait été entourée de scandale ; elle avait donné lieu à des commentaires et à des hypothèses dont le mystère n'a jamais été bien éclairci. Toujours est-il que la mésintelligence qui existait entre Louis Bonaparte et sa femme était de notoriété publique.
Aussi ne se gênait-on nullement pour dire tout haut que le roi de Hollande n'était pas le père du nouveau-né, et la paternité de celui-ci était attribuée à un amiral hollandais du nom de Verhuel, nommé ambassadeur à Paris sur la recommandation de la reine.
Le roi Jérôme, alors qu'il était gouverneur des Invalides, a assuré à une personne digne de toute confiance qu'il existait aux Archives d'Amsterdam ou de La Haye un acte de désaveu authentique de son frère concernant
166 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. ce troisième enfant, et, dans une lettre, récemment publiée, de l'ancien roi de Hollande au pape Grégoire XVI, on peut lire ces lignes, qui semblent singulièrement confirmer cette assertion : « Quant à Louis, il n'est pas de ma famille. J'ai le malheur d'avoir pour femme une Messaline qui accouche. » Cependant je dois ajouter que dans les dernières années de sa vie, l'ancien roi de Hollande semblait s être rattaché à Louis-Napoléon et le traiter en véritable fils.
Je n'insiste pas sur ces secrets d'alcôve, dont je n'aurais pas parlé s'il n'y avait pas ici un intérêt historique. En effet, un sénatus-consulte du 28 floréal an XH (18 mai 1804) transmettait, éventuellement, la couronne impériale à Joseph Bonaparte ou à ses enfants mâles, ou, à défaut de Joseph et de ses enfants, à Louis Bonaparte et à ses descendants mâles.
Joseph n'ayant eu que des filles, et les deux frères aînés de Charles-Louis-Napoléon étant morts, celui-ci serait devenu l'héritier légitime de l'empereur, si l'acte du 28 floréal an XH ne s'était pas trouvé virtuellement abrogé par la naissance du roi de Rome, fils de Marie- Louise et de Napoléon. Mais comme, par deux fois, le prince Louis s'est posé hautement en prétendant légitime à la couronne impériale, il était bon de montrer ce que l'ancien roi de Hollande pensait de la naissance de ce prince.
Charles-Louis-Napoléon avait été élevé par sa mère au château d'Arenenberg, sur les bords du lac de Constance, et il avait eu pour premier précepteur M. Philippe Le Bas, fils du conventionnel héroïque qui, avec Saint-Just, avait sauvé l'Alsace en 1793, et qui s'était tué d'un coup de pistolet dans la nuit du 9 Thermidor pour ne pas tomber vivant entre les mains des assassins de Robespierre.
Élève de l'école d'artillerie de Thun, le prince Louis
Juin 1848.
parut tout d'abord entièrement dévoué aux grandes idées de liberté et d'émancipation des peuples, et il se fit résolument le soldat de cette noble cause. Il s'était jeté, après 1 830, dans l'insurrection des Romagnes, où il perdit son frère, emporté par une fluxion de poitrine. Venu à Paris avec sa mère, à la suite de cette expédition avortée, il y avait reçu du gouvernement français le meilleur accueil; mais, s'étant compromis par ses avances publiques au parti républicain, il avait dû quitter la France précipitamment (1).
J'ai raconté ailleurs ses folles équipées de Strasbourg et de Boulogne (2), et l'on a vu comment, arrivé à Paris à la première nouvelle de la révolution de 1848, il avait été en quelque sorte obligé do retourner en Angleterre sur une invitation officieuse du gouvernement provisoire.
La quadruple élection de M. Louis Bonaparte lui donna tout à coup une importance considérable.
« Disons-le bien haut, put-on lire dans le Napoléonien^ nous avons vu dans ce fait, rapproché des circonstances où nous sommes, autre chose que l'élection d'un simple représentant. Nous y avons vu le vœu qu'une autre candidature fût portée dans le pays ; c'est ce vœu qui nous semble général, qui est le nôtre, que nous venons proclamer. »
La Commission executive ne se trompa point sur le Efforts contre danger et les conséquences redoutables de cette élection. Le 12 juin, M. de Lamartine vint, en son nom, proposer à l'Assemblée nationale d'autoriser le gouvernement à faire exécuter, en ce qui concernait le prince Louis Bonaparte, le décret qui exilait du territoire français tous les membres de la famille Bonaparte. Cette propo-
l'élection de Louis- Napoléon.
(1) Voyez à cet égard notre Histoire du règne de Louis-Philippe, t. I.
(2) Histoire du règne de Louis-Philippe, t. II.
168 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. sitioii fut accueillie par d'unanimes acclamations, et, de nouveau, l'Assemblée se leva tout entière aux cris de Vive la République l
Chacun semblait pressentir également le péril. Vainement le prince Napoléon Bonaparte protesta des intentions loyales de son cousin, assura qu'il ne ferait jamais rien contre la République; on ne croyait guère, dans l'Assemblée, à la loyauté et au désintéressement du conspirateur de Strasbourg et de Boulogne.
Le danger de cette élection était palpable, tangible, si je puis ainsi parler; et il n'y avait, pour s'en convaincre, qu'à regarder au dehors. En effet, les abords de la place de la Concorde étaient garnis d'une affluence considérable de curieux, dont un grand nombre réclamaient à grands cris l'admission du prince. Une partie du peuple se faisait involontairement complice d'une manifestation bonapartiste, car les agents du prince s'en allaient, parcourant les groupes, et disant que si l'Assemblée ne recevait pas Louis Bonaparte, il serait porté en triomphe et nommé empereur. Tout à coup, du milieu de la foule un coup de feu retentit, parti par mégarde. M. de Lamartine qui, huit années auparavant, avec une sorte d'intuition, s'était très vivement élevé contre l'idée du retour des cendres de l'empereur en France, prit prétexte de ce coup de feu, pour essayer d'obtenir un vote d'acclamation.
v( Citoyens représentants, dit-il, d'une voix singulièrement émue, une circonstance fatale vient d'interrompre le discours que j'avais l'honneur d'adresser à cette Assemblée. Pendant que je parlais des conditions de la reconstitution de l'ordre, un coup de feu, plusieurs coups de fusil, dit-on, étaient tirés, l'un sur le commandant de la garde nationale de Paris, l'autre sur un des braves officiers de l'armée, un troisième sur la poitrine d'un officier de la garde nationale. » C'était une meta-
phore peut-être habile, mais absolument inexacte ; il n'y avait eu, je le répète, qu'un coup de feu tiré par mégarde. Quoi qu'il en soit, M. de Lamartine avait singulièrement exagéré l'accident au- profit de sa thèse. Il poursuivit en ces termes :
« Ces coups de fusil étaient tirés aux cris de Vive l'empereur! Messieurs, c'est la première goutte de sang qui ait taché la révolution éternellement pure et glorieuse du 24 Février. Gloire à la population ! Gloire aux difTérents partis de la République ! Du moins ce sang n'a pas été versé par leurs mains; il a coulé, non pas au nom de la liberté, mais au nom du fanatisme des souvenirs militaires et d'une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être, ennemie invétérée de toute République.
« Citoyens, en déplorant avec vous le malheur qui vient d'arriver, le gouvernement n'a pas eu le tort de ne s'être pas armé autant qu'il était en lui contre ces éventualités. Ce matin même, une heure avant la séance, nous avons signé d'une main unanime une déclaration que nous nous proposions de vous lire à la fin de la séance, et que cette circonstance me force de vous lire à l'instant même. Lorsque l'audace des factions est prise en flagrant délit la main dans le sang français, la loi doit être appliquée d'acclamation. »
Le gouvernement réclamait purement et simplement le maintien de la loi d'exil dont la famille Bonaparte était frappée. Le coup de théâtre employé si habilement par l'illustre orateur ne réussit pas, et la discussion fut renvoyée au lendemain.
Trois bureaux, le 7% le 10* et le 6% étaient chargés d'examiner l'élection multiple de M. Louis Bonaparte.
M. Jules Favre, au nom du 7" bureau, conclut à l'admission; M. Bûchez, rapporteur du 10^ conclut dans un sens absolument contraire, en alléguant que le
JuiiN 1848.
L'admission du prince
Louis-Napoléon est contestée.
170 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i8.
Juin 1848. prince avait le caractère d'un prétendant et que des cris séditieux avaient accompagné son élection. M. Desmars, au nom du 6^ bureau, conclut dans le même sens que M. Jules Favre. Le représentant Vieillard appuya l'admission en protestant de l'honnêteté de M. Louis-Napoléon Bonaparte, et en déclarant que le prince ne prétendait à rien autre chose qu'à être citoyen français et membre de l'Assemblée nationale. C'était là une caution d'ami.
Quant à M. Jules Favre, il sembla moins s'inspirer, en cette circonstance, du véritable amour de la patrie, que du ressentiment qu'il avait gardé de son récent échec dans sa demande de poursuites contre M. Louis Blanc. Ses paroles furent, en effet, empreintes d'une amertume singulière contre le gouvernement qui s'était, en quelque sorte, porté caution de ce dernier, et l'on fut obligé de le rappeler plusieurs fois à la question, tant il laissait de côté M. Louis Bonaparte pour épancher son venin sur la Commission executive.
« Lorsque j'ai fait, dit-il, un rapport sur ce que je
croyais être la pensée de la Commission executive,
j'avais pour moi, je le crois, le bon sens ; c'était mon
illusion; mais j'agissais comme simple représentant,
j'agissais au risque de ma popularité, parce que ma
conscience y était engagée. »
Débat entre ^- Jules Favre trouva dans un membre du gouverne-
M. Ledru- ment, qui lui était aussi supérieur par l'élévation des
et Jules Favre. idées et la grandeur du caractère que par le talent, un
contradicteur redoutable. Ce fut M. Ledru-Rollin qui
lui répondit.
« Deux fois, s'écria l'illustre orateur en parlant de M. Louis-Napoléon Bonaparte, deux fois, il a été prétendant. Deux fois il a parlé au nom des droits héréditaires de l'Empire. Eh bien! depuis qu'il est nommé, est-il venu dire : Je m'incline devant la République ; je
conserve, comme tradition, les souvenirs de gloire de Ji:ini848.
mon oncle, mais il y a quelque chose de plus grand
que lui, c'est le pays qui l'avait élu. Je m'incline devant
celui qui a couronné mon oncle, devant le peuple
souverain, et je mourrai simple citoyen de la République
que ce peuple a glorieusement fondée. A-t-il dit cela?
Qu'il le dise, s'il le juge convenable, et alors votre loi,
qui n'est qu'une exclusion provisoire, pourra être
modifiée.
(( Vous-mêmes qui nous blâmez, je vous adjure, mes amis, car parmi vous, il y a de mes amis, je vous adjure d'y bien réfléchir. Vous nous parlez au nom de la souveraineté du peuple; oh! vous nous avez touché le cœur. Vous nous dites de repousser les lois de proscription; oui, vous nous avez touché le cœur. Mais avant tout, nous sommes des hommes d'État ; nous ne pouvons pas nous laisser guider seulement par des sentiments, nous avons à maintenir l'ordre et la sécurité de la France. »
M. Jules Favre ne se tint pas pour battu. Au lieu de prendre la question do haut, comme allait le faire M. Louis Blanc, il se fit l'avocat personnel du prétendant de Strasbourg et de Boulogne.
« Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il, voulez-vous nous insinuer que, de près ou de loin, le citoyen Louis Bonaparte soit coupable de pareilles menées? N'est-ce pas le procédé habituel des factions de profaner les plus beaux noms et de s'entourer par usurpation des popularités les mieux acceptées? Prenez-y garde, c'est une déclaration de suspect que vous demandez. J'ai bien peur que toute cette fantasmagorie évoquée par les ministres qui sont sur ces bancs, ne soit un moyen de vous surprendre un vote. Je vous dis qu'il est impossible, sur une simple fiction, sur une insinuation, lorsque rien n'est prouvé, de décréter par une mesure de suspicion qu'un représentant du peuple ne sera pas admis. »
Juin 1848.
Intervention
de M. Louis
Blanc.
Admission du prince Louis- Napoléon.
172 HISTOIRE DE LA SECOiNDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Esprit singulièrement étroit et rancunier, M. Jules Favre défendit l'élection de M. Louis Bonaparte uniquement pour faire pièce aux membres du gouvernement, pour les remercier sans doute de l'avoir fait asseoir avec eux au pouvoir, après la révolution de Février.
L'admission du prince trouva dans la parole d'un représentant qu'on ne pouvait suspecter de tendresse pour les prétendants, un appui autrement puissant et efficace.
S'inspirant de la générosité républicaine, M. Louis Blanc s'éleva contre la proscription de la famille Bonaparte, comme il avait voté contre le bannissement de la famille d'Orléans, dont il avait cependant si énergiquement combattu la royauté funeste. Pour lui, Bonaparte en exil était plus dangereux qu'en France, où du moins on l'avait sous la main.
Quant au péril auquel sa candidature éventuelle à la présidence de la République pourrait exposer le pays, il y avait un moyen bien simple de le conjurer, ajoutait l'orateur, c'était de déclarer qu'il n'y aurait point de président.
Enfin, dernière considération, devant laquelle toute autre devait céder, selon lui, la République, qui n'était que la représentation de la justice, ne pouvait permettre qu'un citoyen fût proscrit pour le fait de sa naissance.
Vainement combattue par MM. Pascal Duprat et Ledru-Rollin, au nom de la raison d'Etat, et à l'aide d'arguments dont la puissance ne saurait être méconnue, l'argumentation de M. Louis Blanc exerça une influence décisive sur le vote de l'Assemblée, qui prononça l'admission du prince à la majorité de près des deux tiers de ses membres. Seulement elle ne prit pas la précaution que lui indiquait l'orateur, à savoir de déclarer qu'il n'y aurait point de président de la République.
Aussi vit-on, dès lors, tous les réactionnaires, tous Juin i848. les meneurs des anciens partis royalistes tourner leurs espérances vers le nouvel élu, tandis que la presse démocratique, saisie d'une sorte d'intuition, manifestait des craintes qui ne devaient être que trop justifiées plus tard.
Il est donc permis de regretter ce vote, à cause de Lettre amla tournure qu'ont prise les événements. Toutefois il Napoléon. ne semble pas qu'il ait été d'une grande importance sur la marche de ces événements. M. Louis Bonaparte trouva son éloignement plus utile à sa cause, pour le moment, que sa présence; et la preuve c'est qu'il se garda bien de profiter de la décision de l'Assemblée.
Le lendemain, à l'ouverture de la séance, le président — c'était alors M. Sénard, qui avait remplacé M. Bûchez — donna lecture de la lettre suivante, écrite de Londres, à la date du 14 juin :
« Monsieur le Président,
« Je partais pour me rendre à mon poste, lorsque j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas recherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que savais les soupçons injustes dont j étais l'objet; je recherchais encore moins le pouvoir.
« Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir; mais je désavoue tous ceux qui me prêteraient des intentions ambitieuses que je n'ai pas.
« Mon nom est un symbole d'ordre, de nationalité et de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil. Je suis prêt à tout sacrifier pour le bonheur de la France.
Juin 1848. « Ayez la bonté, Monsieur le Président, de donner
connaissance de cette lettre à mes collègues. Je vous
env'oie une copie de mes remerciements aux électeurs.
« Recevez l'expression de mes sentiments distingués.
« Louis -Napoléon Bo>'aparte. »
Cette lettre ambiguë causa dans l'Assemblée une émotion indignée.
Les mots jésuitiques : « Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir, » que nous retrouverons désormais, sous une forme ou sous une autre, dans toutes les proclamations du prince, furent accueillis par d'énergiques protestations.
Dans une lettre, citée la veille par M. Vieillard, M. Louis Bonaparte parlait de sa ferme volonté de ne revenir en France que lorsque la République serait tout à fait affermie ; quelques jours auparavant, dans une lettre de remerciements à ses électeurs de l'Yonne, de la Sarthe et de la Charente-Inférieure, il s'était écrié : « Rallions-nous donc tous autour de l'autel de la patrie sous le drapeau de la République. » Cette fois le mot de République n'était plus même prononcé ! On vit dans sa lettre une déclaration de guerre d'un prétendant, un appel à la révolte. Le citoyen Antony Thouret demanda qu'il fût immédiatement proclamé traître à la patrie, et livré à la justice.
Menées bona- Les menées bonapartistes n'étaient un mystère pour partistes. personne. La Commission executive en avait été avertie ; et, par mesure de précaution, elle avait ordonné l'arrestation des deux principaux agents du prince, MM. Fialin de Persigny et Laily, qu'on ne tarda pas d'ailleurs à relâcher.
Mais l'agitation était profonde parmi les masses. Tous les journaux napoléoniens s'étaient efforcés de
donner le change sur les sentiments intimes de M. Louis Juin I8i8. Bonaparte ; ils continuaient effrontément à le présenter comme dévoué àl'idée républicaine. Beaucoup d'ouvriers voyaient moins en lui un empereur futur qu'un adepte convaincu des doctrines socialistes et un défenseur de la cause du prolétariat. Son nom et son argent, adroitement prodigué, n'étaient donc pas étrangers aux agitations dont la place publique était le théâtre, et M. Clément Thomas n'avait pas tort en pressant l'Assemblée de prendre d'énergiques mesures contre les menées bonapartistes, si l'on voulait éviter une bataille dans la rue. Le général Cavaignac, ministre de la guerre, poussa un formidable cri d'alarme, et M. Jules Favre lui-même fit, en quelque sorte, amende honorable de son discours de la veille. L'Assemblée, fortement indisposée par la lettre de M. Louis Bonaparte, paraissait décidée à sévir à son égard, peut-être à le frapper de déchéance civique. Les amis du prince, fort inquiets, envoyèrent immédiatement un émissaire à Londres. Le lendemain, cet émissaire revenait avec la lettre suivante, dont le président put donner lecture à l'Assemblée nationale dès l'ouverture de la séance du 15 juin.
« Monsieur le Président, j'étais fier d'avoir été élu re- Oé™is8ioD de présentant du peuple à Paris et dans trois autres dépar- Napoléon. tements. C'était, à mes yeux, une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité. Mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.
« Je désire l'ordre et le maintien d'une République sage, grande, intelligente; et, puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains.
476 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. « Bientôt, je l'espère, le calme renaîtra et me permet-
tra de rentrer en France comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de son pays.
« Recevez, monsieur le Président, l'assurance de mes sentiments les plus distingués,
'( Louis-Napoléon Bonaparte. »
Cette fois, le prince avait daigné parler de la République, et même former un vœu pour son affermissement. Sa lettre était assurément fort habile. La lecture en fut écoutée en silence. L'Assemblée accepta purement et simplement la démission offerte et passa à l'ordre du jour.
Mais loin d'attendre patiemment le calme qui lui permît de revenir en France comme un simple citoyen, Louis Napoléon multiplia ses intrigues. Ses agents faisaient miroiter aux yeux des masses son immense fortune personnelle, fortune qu'il avait en partie dissipée, car, à cette époque, il essayait de contracter en Russie un emprunt de plusieurs millions, hypothéqué sur la restauration éventuelle du trône impérial. La crise flaan- Tout cela se passait à la veille d'une effroyable crise, cière. Le ministre des finances qui avait succédé à M. Garnier- Pagès était fort embarrassé pour trouver des ressources. Il se flattait de pouvoir mettre cent cinquante millions à la disposition du Trésor public, pour les exercices de 1848 et de 1849, sans nouvel impôt et sans emprunt. Mais c'était à l'aide d'expédients dont les résultats pouvaient être fort onéreux pour le pays, comme l'aliénation d'une partie des domaines de l'Etat, cette aliénation ne pouvant guère se faire qu'à vil jîrix. La seule mesure pratique était un emprunt de 150 millions à la Banque de France à 4 0/0, garantis moitié par dé-
pot de rentes de la Caisse d'amortissement et moitié ^^^^ '^^spar hypothèque des bois de l'Etat, qu'il eût été loisible à la Banque d'aliéner. Quant à celle-ci le prêt lui eût été facile, puisqu'elle aurait prêté en billets. Mais ce n'étaient pas là les seuls embarras de la situation.
D3Jà s'agitait en haut lieu la question de la dissolu- Question des tion des ateliers nationaux. La Commission executive atehers
nationaux.
craignait tellement que les bonapartistes ne profitassent de la circonstance pour provoquer une démonstration en faveur de M. Louis Bonaparte, que M. de Lamartine eut l'idée de prendre les devants et d'y opposer, par avance, une manifestation hostile au prince. Il manda le président des délégués du Luxembourg, M. Pierre Vinçard, et lui fit des ouvertures à ce sujet; mais les délégués refusèrent de s'associer à un semblable projet.
Seulement, vers le milieu de juin, en réponse aux excitations dont la classe ouvrière était l'objet de toutes parts, les délégués du Luxembourg adressèrent au peuple une proclamation pressante pour l'engager à un calme absolu.
La réaction voulait à toute force provoquer de graves désordres dans l'espérance d'en tirer parti ; l'or était semé à profusion. « Nous vous prions, disaient les délégués du Luxembourg, de ne pas prêter vos bras et vos cœurs pour encourager les partisans du trône que vous avez brûlé; ces hommes sans âme, sans caractère, amèneraient inévitablement l'anarchie au milieu du pays, qui n'a besoin que de liberté et de travail... Espérez, car les temps sont venus, l'avenir nous appartient ; n'encouragez pas par votre présence des manifestations qui n'ont de populaire que le titre ; ne vous mêlez pas à ces folies d'un autre âge... Rien maintenant n'est possible en France que la République démocratique et sociale... Pas plus d'empereur que de roi! Rien autre
178 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. chose que la liberté, l'égalité et la fraternité. Vive la République ! »
Mais les délégués du Luxembourg n'avaient pas assez de puissance pour inspirer le calme à cette colossale armée des ateliers nationaux, qui grossissait toujours, et qui se voyait à la veille d'être brutalement dissoute et jetée sans pain sur le pavé. Organisés, comme on l'a vu, par M. Marie et par M. Emile Thomas, en haine de la Commission du Luxembourg, ces ateliers étaient devenus un danger imminent, un péril suprême. Mesures arbi- La Commission executive, reconnaissant, peut-être un traires. peu tard, la faute qu'avait commise le gouvernement provisoire en créant des ateliers nationaux sans organiser le travail, sans pourvoir par exemple à ce que les ouvriers fussent appelés à des travaux appropriés à leurs professions respectives, songea à en préparer la dissolution pacifique. Mais comment s'y prit-elle? Sur la proposition de M. ïrélat, qui avait remplacé M. Marie au ministère des travaux publics, elle nomma un nouveau directeur, M. Lalanne, ingénieur des ponts et chausées, à la place de M. Thomas, devenu plus que suspect de s'être laissé circonvenir par les amis de M. de Falloux et ceux de Louis-Napoléon. M. Emile Thomas fut arrêté arbitrairement et expédié à Bordeaux, sous la conduite de deux officiers de paix, sans autre forme de procès. Ce procédé de l'ancien régime, à peine croyable, n'améliorait pas l'institution.
Une autre mesure, non moins arbitraire, allait envenimer la situation. Tout à coup parut un arrêté qui enjoignait à tous les ouvriers célibataires des ateliers nationaux, âgés de dix-huit à vingt-cinq ans, de s'enrôler, dans un délai de cinq jours, sous les drapeaux de la République sous peine d'être exclus des ateliers. Ainsi pas de^milieu, mourir de faim ou devenir chair à canon, voilà ce que la Commission executive offrait à des mil-
liers de créatures humaines, qui ne demandaient pas Juin 1848. mieux que de travailler.
La Commission executive avait obtenu de l'Assemblée le vote d'un certain nombre de travaux dans les départements; elle voulut obliger les ouvriers à quitter Paris pour concourir à l'exécution de ces travaux. Il fallait choisir entre l'exil ou la faim.
C'était là encore un moyen d'empirique. De quel droit allait-on contraindre les ouvriers des ateliers nationaux à s'arracher à leurs familles ? La situation était vraiment terrible. Les journaux bonapartistes ne manquèrent pas d'exploiter ces mesures impopulaires.
Un journal de création récente, le Napoléon républicain, publia, le 11 juin, cette phrase provocatrice : « Peuple, lorsque tes commis violent leur mandat, souviens-toi du drapeau rouge du Champ de Mars et du courage de tes frères en 1793. » Et, le 16 juin, la même feuille engageait la garde nationale mobile à éclairer les soldats de la ligne que la terreur bourgeoise voulait transformer en bourreaux de leurs frères.
Quand l'arrêté de la Commission executive fut affiché dans les rues, des bandes nombreuses parcoururent la ville en mêlant le cri de Vive Napoléon! au chant de la Marseillaise. C'était le prélude des journées de Juin.
Pas plus que la Commission executive, l'Assemblée nationale n'avait conscience des mesures nécessaires pour conjurer les périls de la situation. A Pierre Leroux qui la suppliait, dans la séance du 13 juin, de sortir des ornières de la vieille économie politique, et de remplir franchement les promesses de la Révolution française, M. Goudchaux se contentait de répondre qu'il fallait que les ateliers nationaux disparussent de Paris et de la province.
L'ancien ministre des finances du gouvernement provisoire, élu au scrutin du 8 juin, trouvait qu'il y avait
Juin 1848.
M. de Falloux
et les ateliers
nationaux.
180 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
un remède très simple au mal, ce remède était, selon lui, dans l'organisation du travail. Et ce mot, qui avait paru si effrayant dans la bouche de Louis Blanc, semblait tout naturel dans la sienne. Seulement il ne disait pas en quoi il faisait consister l'organisation du travail. Ce qu'il demandait immédiatement, impérativement, cétait la dissolution des ateliers nationaux.
Mais comment? Comment, du jour au lendemain, jeter sur la place publique près de cent vingt mille ouvriers sans ouvrage et sans pain?
Une affiche, apposée sur les murs de Paris, répondit :
« Vous demandez la suppression immédiate des 110,000 travailleurs qui attendent chaque soir de leur modeste paye les moyens d'existence pour eux et leurs familles. Les livrera-t-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraînements du désespoir? » Il y avait là un avertissement dont on aurait dû tenir compte.
Mais il existait, dans l'Assemblée nationale, un parti qui s'opposait à la reprise des travaux des chemins de fer par l'État, ce qui eût permis de donner tout de suite du trav^ail aux ouvriers parisiens, un parti exécrable qui voulait la dissolution brutale et immédiate des ateliers nationaux, au risque de déchaîner cette épouvantable insurrection dont M. Louis Blanc, agité de pressentiments funestes, avait évoqué le fantôme peu de semaines auparavant, l'insurrection de la faim.
Le chef, ou l'un des chefs de ce parti, était M. de Falloux, qui, pourtant, au lendemain de Février, avait, avec tant d'empressement, salué la République naissante. Il fut nommé rapporteur de la commission chargée d'examiner cette redoutable question des ateliers nationaux. Un tel choix n'était pas de nature à calmer l'effervescence populaire.
D'une ancienne famille d'Anjou récemment anoblie, M. de Falloux fut l'un de ceux qui poussèrent avec le
ANNÉE 18i8.
plus d'acharnement à la dissolution immédiate des ate- Jlin i848. liers nationaux, et son nom restera éternellement attaché à cette mesure fatale qui jeta instantanément plus de cent mille hommes dans l'insurrection.
Ce ne furent pas les avertissements qui manquèrent à l'imprévoyante Assemblée. « Aidez-nous ! aidez-nous î s'écriait, le 20 juin, M. Victor Hugo. 11 n'y a plus seulement la détresse des travailleurs, il y a la détresse de tous. N'irritez pas là où il faut concilier! N'armez pas une main contre une main! N'ameutez pas un désespoir contre un désespoir ! »
A cela, M. Léon Faucher répliquait en proposant à l'Assemblée de dissoudre sans délai les ateliers nationaux et de remplacer le travail par l'aumône, comme si ce n'était pas là le meilleur moyen de rendre la crise plus aiguë. On n'humilie pas impunément le peuple.
Les événements allaient se précipiter. Le 21 juin, le Mojiùeur publia l'arrêté de M. Trélat, rendu avant la révocation de M. Emile Thomas, et qui invitait, sous peine d'exclusion des ateliers nationaux, tous les ouvriers célibataires, de dix-huit à vingt cinq ans, à s'enrôler pour compléter les difTérents régiments de l'armée. La publication de cet arrêté produisit un effet déplorable, et, toute la soirée, des rassemblements tumultueux se formèrent sur la place publique.
Cependant le gouvernement persistait toujours dans l'idée de faire partir, bon gré mal gré, sous peine d'exclusion, une partie des ouvriers appartenant aux ateliers Luxembourg. nationaux. Le 22 juin, dans la matinée, une députation d'ouvriers se présenta au Luxembourg, où siégeait la Commission executive. Elle fut reçue par M. Marie.
Un ouvrier du nom de Pujol, orateur habituel des ateliers nationaux et auteur de diverses brochures socialistes, qui lui avaient donné sur ses camarades un assez grand ascendant, avait été chargé de transmettre
Délégation d'ouvriers au
182 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. au gouvernement, les réclamations des travailleurs de ces ateliers nationaux, que M. Marie avait lui-même établis et organisés.
L'entrevue prit tout de suite un caractère acrimonieux. Comme l'orateur, après avoir nettement déclaré que les ouvriers étaient décidés à faire des sacrifices pour les libertés publiques, réclamait, en leur nom, l'organisation d'ateliers qui pussent leur servir de refuge, M. Marie l'interrompit brusquement. « Ceux qui ne voudront pas se soumettre au décret, dit-il, seront renvoyés de Paris par la force. » Il n'était pas possible de se montrer moins conciliant.
M. Pujol, au nom des ouvriers, releva vivement cette réponse provocante. (( On vous a tourné la lôte, » répliqua sèchement M. Marie. Tout d'abord il se refusa à entendre M, Pujol, qu'il accusait d'avoir été mêlé à l'afTaire du 15 mai, et, comme l'orateur des délégués, d'un ton un peu hautain, avait déclaré que nul ne parlerait avant lui : « Étes-vous donc les esclaves de cet homme? » demanda M. Marie aux ouvriers.
Ce mot malheureux, immédiatement colporté au dehors avec les sèches et impitoyables réponses de M. Marie, porta l'exaspération au cœur de la classe laborieuse. Quand les ouvriers, qui attendaient en foule aux abords du palais, connurent ces réponses, ils se répandirent en récriminations amères contre la Commission executive. Harangués par Pujol, ils se dispersèrent et allèrent souffler leurs colères dans les faubourgs. Dès le soir, de nombreuses colonnes parcoururent les rues et les boulevards, en répétant ce cri funèbre : Du pain ou du plomb!
L'insurrection Le lendemain matin, le peuple armé était dans les
s'annonce, rues qui, partout, se hérissaient de barricades.
Le général Cavaignac, ministre de la guerre, avait été averti, pendant la nuit, des dispositions menaçantes
de la population ouvrière. Les troupes ne lui manquaient pas, la Commission executive ayant, depuis quelque temps, renforcé dans d'assez fortes proportions la garnison de Paris. Peut-être de simples mesures de précautions eussent-elles suffi pour éviter la lutte qui se préparait. Il ne fit rien, et laissa l'émeute prendre tranquillement possession de la place publique. S'il ne crut pas à un mouvement sérieux de la part des ouvriers, il fut bien imprudent, et s'il voulut laisser l'insurrection s'organiser complètement pour l'abattre ensuite au prix des plus sanglants efforts, il fut bien coupable. Quoi qu'il en soit, le 23 juin, dès la première heure, l'insurrection se trouvait, sans combat, maîtresse du quartier du Panthéon, de la place de la Bastille, des faubourgs du Temple et Saint-Martin, et elle s'avançait, au cœur de la ville, jusqu'à la porte Saint-Denis, où s'élevait une barricade qui était une véritable forteresse.
L'élément républicain socialiste, cela n'est pas douteux, a été pour beaucoup dans cette fatale insurrection, la plus terrible qui jusqu'alors eût jamais ensanglanté le pavé de la capitale ; mais ce qu'on y trouve aussi, c'est l'élément royaliste et l'élément bonapartiste.
Que les républicains des ateliers nationaux se soient levés sur les menaces de la Commission executive, en fa(^e de l'imprévoyance de l'Assemblée, et devant l'effrayante perspective de la faim, cela se comprend jusqu'à un certain point ; mais les royalistes et les bonapartistes, que voulaient-ils? Ils n'avaient qu'un but : pousser les choses au pis pour que les classes aisées, attribuant à la République l'excès du mal, cherchassent un remède à la situation dans le rétablissement de la monarchie, remède d'empirique, pire que le mal.
La preuve de leur présence sur le champ de bataille est irréfragable. Sans parler de l'or trouvé sur un certain nombre d'insurgés, je ne veux citer que deux faits.
Jl'in 1848.
L'insurrection encouragée par l'élénieut royaliste et bonapartiste.
184 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. Certains légitimistes distribuaient aux combattants,
dans le quartier Saint-Jacques, des médailles à l'effigie de Henri V, et l'un des leurs, M, de Fouchécourt, fut pris sur une des barricades du Marais, combattant en apparence pour la République rouge, suivant la déclaration de son fils, mais en réalité pour la légitimité. Toujours, comme en 1793, le bonnet rouge sur les talons rouges. A^oilà pour les royalistes purs.
Quant aux bonapartistes, leur coopération au soulèvement de Juin fut plus active encore.
On les a vus, depuis trois semaines, se faufilant partout, dans les faubourgs, dans les clubs, à l'Assemblée, provoquant des rassemblements, inondant le public de leurs brochures, de leurs proclamations, de leurs journaux, attisant les colères, promettant monts et merveilles aux ouvriers ; on les retrouve dans l'insurrection un fusil à la main.
Quelques jours avant l'explosion, le futur représentant du peuple, Nadaud, un des esprits les plus distingués, le cœur le plus loyal, que la classe populaire ait jamais tiré de son sein pour la représenter, ayant affaire à un maçon du nom de Lahr, qui servait sous ses ordres, le cherche, et le trouve attablé dans un cabaret au milieu d'un groupe d'ouvriers. « Allons, camarade, dit Lahr, en apercevant le compagnon Nadaud, et en lui offrant un verre, à la santé de Louis Bonaparte! il est temps de nous mettre à la besogne. »
Inutile d'insister sur l'indignation qu'éprouva à ces paroles le futur représentant de la Creuse. Quelques jours après, ce Lahr figurait parmi les meurtriers du général de Bréa, pour l'assassinat duquel il fut condamné à mort et exécuté.
Malgré tout, les menées légitimistes et bonapartistes ne seraient point parvenues à déchaîner les masses si l'Assemblée n'avait paru prendre à tâche de jeter le
ATOÉE 1848. CHAPITRE TROISIÈME. 185
désespoir parmi ceux qui obéissaient aux pernicieux Jlw 1848. conseils de la faim ou qui étaient disposés à se battre pour des convictions. On pouvait espérer qu'à la nouvelle du soulèvement populaire, elle .prendrait des mesures d'apaisement, chercherait à donner au peuple quelque satisfaction sérieuse, il n'en fut rien.
Le mouvement insurrectionnel fut donc, il faut bien Le rapport de le dire, un mouvement tout populaire, beaucoup plus "^'' ^^ f;i"oux. spontané qu'on ne le croit généralement, dû surtout à l'imprévoyance des uns et à l'imprudence des autres. L'insurrection était donc imminente dans Paris, quand, le 22 juin, M. de Falloux monta à la tribune pour donner lecture de son rapport. Sans tenir aucun compte de la situation, il conclut à la suppression des ateliers nationaux dans les trois jours de la promulgation de la loi, et à l'allocation d'un crédit de trois millions destiné à venir en aide aux ouvriers jetés sur le pavé, soit une indemnité d'une trentaine de francs par homme ; ce qui donna lieu à Proudhon d'écrire : « Trente francs pour avoir fondé la République, pour la rançon du monopole et une éternité de misères ! Cela rappelait les trente deniers payés par Judas pour le sang de Jésus-Christ. »
Le ministre des travaux publics, M. Trélat, qui pourtant n'était pas tendre au socialisme, protesta, dit que cette précipitation n'était ni prudente ni humaine; rien n'y fit. La dissolution fut votée. Le sort en était jeté.
Pendant quatre jours on se battit, de part et d'autre, La bataille de avec un effroyable acharnement. Et, chose navrante ! ''"*"•
de part et d'autre, il y avait des républicains convaincus.
Pour animer les fureurs de la garde nationale, le maire de Paris, M. Armand Marrast, usa d'un moyen que l'histoire impartiale ne saurait s'empêcher de flétrir. Dans une proclamation adressée aux maires d'arron-
186 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, annék 1848.
Juin 1848. dissement, il prétendit que les insurgés, excités et payés par l'étranger, n'avaient d'autre mobile que le pillage. Et, le lendemain, M. Sénard, président de l'Assemblée, brodant là-dessus, les accusait de vouloir l'anarchie, le pillage et l'incendie.
Ce n'était pas là le bon moyen de ramener des citoyens aigris et égarés, et la postérité doit faire justice de ces odieuses calomnies de parti. L'insurrection de Juin était certainement une révolte coupable, et l'histoire doit la condamner, en expliquant les causes fatales qui l'ont amenée et en regrettant amèrement qu'on n'ait pas pris toutes les mesures qui peut-être auraient pu la prévenir, car elle ne saurait oublier que, de part et d'autre, c'est du sang français qui a coulé sans profit pour l'humanité.
L'Assemblée était visiblement émue, en proie à une sorte de terreur. Aux représentants qui conseillaient la modération et la douceur, on répondait par des cris de fureur et de haine.
Vainement, M. Duclerc, ministre des finances, fit-il entendre de généreuses paroles, u J'ai traversé, dit-il, des groupes de peuple. Le peuple est bon; seulement il souffre horriblement. Les uns disaient : « Nous voulons du pain, >> lesautres : «Nous voulons du travail. » Je leur ai dit : « On vous trompe sur les dispositions de l'Assemblée nationale. »
Il y a loin, comme on voit, de ces paroles aux insinuations fâcheuses de MM. Sénard et Armand Marrast. Mais la voix de la sagesse et de l'humanité n'était pas écoutée. « 11 faut en finir avec les agitateurs! » s'écria M. Garnier-Pagès. Et il ajouta — paroles regrettables — « Toutes les mesures sont prises, et ces mesures, c'est le canon. »
Oui, le canon bouleversa les rues, éventra les maisons, foudroya les défenseurs des barricades ; mais qu'arriva-
t-il? C'est que la résistance fut désespérée, en raison directe de l'intensité de la répression. Le général Cavaignac, qui avait dirigé en personne l'attaque du faubourg du Temple, fut obligé de battre en retraite le soir de la première journée.
Le général avait hésité longtemps avant de commencer l'attaque des barricades, et par là il avait laissé l'insurrection s'étendre sur beaucoup de points où peut-être il eût été possible de l'empêcher de pénétrer. Comme les membres de la Commission executive, à qui l'on doit rendre cette justice qu'ils payèrent bravement de leurs personnes dans ces affreuses journées, le pressaient de faire entrer ses troupes en ligne. « Croyez-vous, leur dit-il, que je sois ici pour défendre vos Parisiens, votre garde nationale ? Qu'elle défende elle-même sa ville et ses boutiques. Je ne veux pas disséminer mes troupes. Je me rappelle 1830; je me rappelle Février. Si une seule de mes compagnies est désarmée, je me brûle la cervelle, je ne survivrai pas à mon déshonneur. » C'étaient les paroles d'un soldat, ce n'étaient pas celles d'un républicain, et, plus d'une fois, le général dut les regretter, en songeant aux torrents de sang quïl avait fallu répandre pour s'emparer de barricades que son inertie avait laissé multiplier. Mais déjà l'on songeait à mettre la dictature entre ses mains^ et plusieurs républicains abusés, parmi lesquels M. Martin (de Strasbourg), sommaient, dans la soirée du 23, la Commission executive de se retirer pour lui céder la place, ce à quoi, d'ailleurs, soucieuse de sa dignité, elle se refusa péremptoirement.
Le lendemain, 24 juin, dès huit heures du matin, l'Assemblée nationale ouvrit sa séance au bruit du canon et de la fusillade. Les plus fâcheuses nouvelles étaient mises en circulation. Etait-ce une tactique pour amener l'Assemblée à des mesures extrêmes? Quelques ré-
Jlin 1848.
La tactique
[lu général Ca-
vaienac.
La dictature
aux main?
du général Ca-
vaiguac.
Juin 1848.
Démission
de la Coinmissiou executive.
188 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
publicains s'étaient mis d'accord avec les principaux meneurs du comité de la rue de Poitiers afm de porter le général au pouvoir.
Il était midi lorsque l'on vit monter à la tribune M. Pascal Duprat. C'était un républicain. L'un des premiers, au 24 février, il avait crié : Vive la République ! et cependant il venait demander la mise en état de siège de Paris et la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du général Cavaignac, c'est-à-dire la dictature. M. Bastide ajoute que tout est perdu, que l'Hôtel-de-Ville va être pris, et la double mesure, proposée par M. Pascal Duprat est votée à l'instant même, par assis et levé, malgré les réclamations énergiques de MM. Larabit, Lagrange et de quelques autres membres de la gauche.
Alors paraît M. Jules Favre. Il demande que, par' un article additionnel au projet de loi, on déclare la Commission executive déchue de ses fonctions ; mais l'Assemblée refuse de s'associer à cet acte de basse rancune. La détermination qu'elle venait de prendre à la voix de M. Pascal Duprat n'était pas faite pour apaiser les passions.
Moins dune heure après, les membres de la Commission executive, MM. iVrago, de Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès et Marie, qui avaient refusé de se retirer devant une sédition et un péril public, écrivaient au président de l'Assemblée qu'ils se retiraient seulement devant un vote de l'Assemblée.
« En remettant les pouvoirs dont vous l'aviez investie, ajoutaient-ils, la Commission rentre dans les rangs de la représentation nationale, pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la République. » Il était impossible de se retirer plus dignement. Et l'impartiale histoire ne saurait oublier que si les membres de cette Commission ont pu commettre quelques erreurs, ils les ont noblement expiées en offrant leurs poitrines au feu
des barricades pour essayer de mettre fin à une lutte impie.
La lutte avait continué toute la journée; le lendemain, 23, elle reprit avec plus de fureur encore. La garde mobile, qui, au début, avait hésité à tirer sur le peuple, s'était décidée à se battre sur cette affirmation que c'était la République qu'elle défendait, et, une fois engagée dans la bataille, elle y apporta une sorte de rage. Aussi comme elle fut fêtée, choyée, embrassée par la réaction, dont la reconnaissance, du reste, ne devait pas être de longue durée !
A peine armé de la dictature, le général Cavaignac adressa au peuple la proclamation suivante :
« Ouvriers, et vous tous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes, déposez vos armes. L'Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent; ce sont vos ennemis, les nôtres qui parlent ainsi ! On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid ! Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. »
Des représentants s'étaient également dévoués pour aller porter au peuple des paroles de paix. L'un d'eux trouva la mort dans cette sainte mission; c'était le républicain Dornès, dont l'histoire ne doit pas oublier le nom.
La proclamation du général Cavaignac eût produit un excellent effet, si les ouvriers avaient cru à la parole du général ; mais 1 horrible violence de la répression les rendait fort sceptiques. On avait mis à mort des insurgés désarmés.
La fureur d'une partie de la garde nationale dépassait toutes les bornes. MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, qui
Jlin I8i8.
Proclamation
du
général
Cavaignac.
190 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Jcix 1848. avaient fait tous leurs efforts pour prévenir l'insurrection, faillirent être victimes de gardes nationaux égarés. La réaction ne négligeait rien pour exciter les fureurs.
On disait — chose infâme et mensongère — que. dans le quartier du Marais, les insurgés prenaient les jeunes filles dans les pensionnats pour les mettre au premier rang sur les barricades et empêcher ainsi la troupe de tirer.
Aussi l'exaspération était grande, car il se trouve toujours des gens pour accueillir les bruits les plus absurdes. J'ai vu des prisonniers sans défense lâchement fusillés ; j'ai vu des gardes nationaux affolés tirer à tort ou à travers sur des malheureux enfermés dans le souterrain de la terrasse du bord de l'eau aux Tuileries, sans se demander si leurs balles n'allaient pas frapper des innocents.
Le général de Bréa, comme on le verra, fut assassiné à la barrière de Fontainebleau, avec son aide de camp, parce qu'on l'accusait d'avoir fait fusiller sur la place du Panthéon des hommes qui s'étaient rendus ; et parmi ses meurtriers figurait, ne l'oublions pas, le maçon Lahr, qui se battait pour le compte de M. Louis Bonaparte.
Le cadre de cet ouvrage ne me permet pas de décrire les péripéties émouvantes de cette épouvantable bataille de quatre jours où, de chaque côté^ tant d'héroïsme fut déployé pour le plus grand malheur de la patrie, les uns croyant défendre les droits sacrés du travail menacé, leur existence même, celle de leurs familles, les autres, la cause de l'ordre, de la propriété, de la civilisation, et l'un et l'autre parti combattant au nom de la République éperdue. Ses ennemis n'avaient pas osé déployer leur drapeau, mais ils avaient des représentants dans les deux camps.
Six ou sept généraux tués ou mortellement blessés, au nombre desquels je citerai les généraux Damesme.
Duvivier et Négrier, témoignent de l'acharnement de la lutte.
Un des épisodes les plus regrettables de cette cruelle journée du 2a juin fut certainement la mort de l'archevêque de Paris. Navré au spectacle de cette guerre fratricide, le vénérable prélat voulut s'interposer entre les combattants. Sourd aux conseils de prudence du général Cavaignac, il se rendit à la place de la Bastille, accompagné de son vicaire général. Là, précédé du drapeau parlementaire, il gravit la formidable barricade qui fermait l'entrée du Faubourg Saint-Antoine. A son aspect les armes s'abaissèrent, le feu cessa. Déjà l'on pouvait espérer que sa démarche amènerait un dénouement favorable, quand tout à coup des coups de fusil retentissent, tirés par suite d'un déplorable malentendu, et M^' Affre tombe atteint dans l'aine d'une balle partie des rangs de la garde nationale et de l'armée. Il n'y a pas l'ombre d'un doute à cet égard. Voici en effet ce que, le lendemain même, écrivit M. Jaquemet, vicaire général de l'archevêché : « Je soussigné, vicaire général de l'archevêque de Paris, qui avais l'honneur de l'accompagner dans la mission de paix et de charité qu'il avait entreprise, atteste, autant qu'il a été possible d'en juger au milieu d'une grande confusion, qu'il n'a pas été frappé par ceux qui défendaient les barricades. » Ce jour-là même la noble victime expirait en murmurant ces mots : « Que mon sang soit le dernier versé. >'
Ce vœu touchant, ce vœu suprême ne fut pas entièrement exaucé.
Le même jour fut lâchement assassiné le général de Bréa, qui, à la barrière de Fontainebleau, par une héroïque imprudence, s'était rendu en parlementaire, au milieu des insurgés, pour les engager à déposer les armes. Au moment où, contraint et forcé, il venait d'écrire l'ordre à la troupe de se retirer, des cris de
Jlin 1848.
Mort de
l'archevêque
de Paris.
Assassinat du général de Bréa.