HISTOIRE DE LA SECOiNDE RÉPUBLIQUE, année
juix 1848. « Trahison! Voici la garde mobile! » se firent entendre. Cinq ou six coups de fusil furent tirés par quelques forcenés sur le malheureux général qui tomba atteint en pleine poitrine. Presqu'au même instant, le capitaine d'état-major de Mangin, un de ceux qui avaient accompagné le général, eut la tête fracassée d'un coup de feu.
Ce double et lâche assassinat a donné lieu, de la part des feuilles réactionnaires, à des calomnies multipliées contre les insurgés de Juin. Elles en ont tiré complaisamment la conséquence que les insurgés socialistes étaient tous des assassins, des bandits, des échappés de bagne. Ce sont là des exagérations dont l'impartiale histoire doit faire bonne justice. L'explosion de Juin, aussi soudaine qu'imprévue, a été un égarement fatal, la folie de masses exaspérées et désespérées. Quant aux assassins du général Bréa, j'ai déjà eu l'occasion de dire que l'un de ceux qui furent exécutés comme tel, le nommé Lahr, était un embaucheur bonapartiste avéré. La guerre civile a ses horreurs et ses dévouements comme toutes les guerres.
L'insurrection Cependant, la fin du combat suivit de près la mort vaincue. sublime de l'archevêque Afîre. Avant la chute du jour, l'insurrection était vaincue sur tous les points, et le général Cavaignac pouvait écrire au président de l'Assemblée :
« Citoyen président, grâce à l'attitude de l'Assemblée nationale, grâce au dévouement de la garde nationale et de l'armée, la révolte est détruite. Il n'y a plus de lutte dans Paris. Aussitôt que j'aurai la certitude que les pouvoirs qui me sont conférés ne sont plus nécessaires, j'irai les remettre respectueusement entre les mains de l'Assemblée. »
En même temps, et pour qu'il fût bien entendu que la République voulait se montrer clémente, le général adressait à la population, à la garde nationale et à
l'armée une proclamation où il était dit : « Citoyens et Juin 1848. soldats, la cause sacrée de la République a triomphé. Votre dévouement, votre courage inébranlable ont déjoué de coupables projets, fait justice de funestes erreurs... Ce matin encore l'émotion de la lutte était légitime, inévitable ; maintenant soyez aussi grands dans le calme que vous l'avez été dans le combat. Dans Paris je vois des vainqueurs et des vaincus. Que mon nom reste maudit si je consentais à y voir des victimes. » Assurément c'étaient là de belles et nobles paroles ; c'était une promesse de pardon et d'oubli ; malheureusement il s'en faut de beaucoup qu'elle ait été tenue, comme on va le voir. Quand le général disait que la cause de la République avait triomphé, il le croyait sans doute. Mais dans quelle erreur il était, et comme l'avenir s'apprêtait à lui donner un démenti cruel ! La République, hélas! s'était, en partie, noyée dans le sang des journées de Juin.
Cette insurrection fatale, où s'était jeté, dans sa candeur, un peuple que des hommes sans foi et des intrigants sans cœur avaient réduit au désespoir, allait être le prétexte de toutes les vengeances, de toutes les apostasies et de toutes les lâchetés. Ce qui avait triomphé surtout, il faut bien le dire, c'était la réaction brutale, impitoyable, cette réaction à laquelle le général était à la veille de se donner corps et àme, sans s'en douter, dont il devait être le serviteur inconscient, et par laquelle, sans le vouloir, il allait mener la France tout droit au césarisme.
Paris après la bataille. — Promesses de pardon. — Première mesure de vengeance. — Le général dépose son pouvoir dictatorial. — L'Assemblée décrète que le général Cavaignac a bien mérité de la patrie.
— Les origines du général. — Cavaignac et la réaction. — Vengeances réactionnaires. — Les transportations sans jugement. — Le cas de M. Lagarde. — Maintien du général Cavaignac au pouvoir. — Les premiers ministres du général. — Le général Changarnier est nommé commandant de la garde nationale. — Cérémonie funèbre en l'honneur des victimes de l'insurrection. — Les journaux. — La liberté de la presse en péril. — Atteinte au droit de réunion. — L'état de siège maintenu. — Une commission de l'Académie des sciences morales et politiques. — L'enquête sur les événements de Juin. — Le rapport de M. Quentin-Bauchart. — Réponse de M. Ledru-Rollin. — Discussion du rapport de M. Quentin-Bauchart. — Défense de MM. Louis Blanc et Caussidière. — Leur proscription.
— Le citoyen Proudhon mis en cause. — Ses doctrines devant l'Assemblée. — La Constitution de 1848. — L'état de siège maintenu. — Débats sur la Constitution. — Question du droit au travail. — La question des deux Chambres. — L'opinion de M. de Lamartine. — L'opinion de M. Dupin. — Le remplacement militaire. — Question de la présidence. — [/amendement Grévy. — Aléa jacta est. — La proposition Leblond. — Rejet de l'amendement Grévy. — L'élection présidentielle est confiée au suffrage universel. — Noi^velles élections complémentaires. — Modification ministérielle. — Fin de l'état de siège. — Les candidats à la présidence. — Louis-Napoléon Bonaparte entre en scène. — Son acte d'adhésion à la République. — Sa candidature posée à la tribune. — La candidature de Cavaignac. — Les affaires italiennes. — Intervention en faveur du pape. — Conduite ambiguë de Louis-Napoléon. — Les deux candidats en présence. — Acharnement de la lutte. — Attitude des légitimistes et des orléanistes. — Circulaire de Louis-Napoléon. — Son élection à la présidence.
Juin 1848.
Paris après la bataille.
Promesses pardon .
de
196 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Le 26 juin 1848, Paris présentait l'aspect sinistre et désolé d'une ville de guerre après un long siège. Des maisons en ruine, des monuments déchiquetés par le canon, portaient témoignage de l'acharnement de la lutte. Pendant plusieurs jours, sur nos places publiques et dans des postes improvisés au milieu des rues, bivouaquaient des milliers de gardes nationaux venus de la province, car, d'un grand élan, la France était accourue au secours de Paris, attaqué, disait-on, par de nouveaux barbares.
On pouvait espérer que la victoire serait miséricordieuse. Je remets, avec intention, sous les yeux du lecteur, ce pressant appel, adressé aux ouvriers dans les dernières heures du combat par le général Cavaignac : (' On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent; ce sont vos ennemis, les nôtres qui parlent ainsi. On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid ! Venez à nous comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à vous recevoir ! » Et, en effet, beaucoup de combattants déposèrent les armes sur la foi de ces paroles de paix, de concorde et de clémence.
Ce n'est pas tout. Le lendemain, la lutte entièrement finie, le général s'écriait, dans une proclamation à la garde nationale et à l'armée pour les remercier de leurs efforts héroïques, proclamation déjà citée mais qu'il est bon de rappeler : « Ce matin encore, l'émotion de la lutte était légitime, inévitable ; maintenant soyez aussi grands dansJe calme que vous l'avez été dans le combat. Dans Paris je vois des vainqueurs et des vaincus; que mon nom reste maudit si je consentais à y voir des victimes. La justice aura son cours. Qu'elle agisse, c'est votre pensée, c'est la mienne. »
Mais devançant la justice, on vit des forcenés de la réaction fusiller sommairement çà et là à la plaine de Grenelle, à Montmartre et ailleurs, des prisonniers qui
auraient dû être sacrés. Quant à la justice, que devaitelle être? On le verra tout à l'heure.
Des milliers de prisonniers avaient été faits, quinze mille environ, dont la plupart, si l'on avait suivi les conseils de la modération, auraient dû être rendus à la liberté. L'Assemblée divisa les insurgés de Juin en deux catégories : les plus coupables, auxquels on se réservait d'appliquer la loi dans toute sa rigueur, et les moins coupables, les. égarés, que l'on se bornerait à expatrier. Et, le 27, elle vota, malgré les énergiques protestations de MM. Caussidière et Pierre Leroux, la transportation en masse de tous ceux que des indications plus ou moins arbitraires signaleraient comme de simples égarés.
Le lendemain, le général Cavaignac monta à la tribune pour déposer entre les mains de l'Assemblée nationale le pouvoir dictatorial qu'elle lui avait confié. La dictature cessa ainsi en droit, mais l'état de siège fut maintenu jusqu'à nouvel ordre.
Un des premiers actes de l'Assemblée triomphante fut de décerner au général Cavaignac la récompense des républiques antiques. Elle déclara qu'il avait bien mérité de la patrie ; et — mesure à jamais regrettable ! — elle le confirma virtuellement, comme on le verra, dans la dictature dont elle l'avait inutilement et imprudemment investi. Sans doute tout dépendait de l'usage que le général ferait de cette magistrature romaine, mais l'institution est mauvaise qui subordonne les destinées d'un peuple au plus ou moins d'habileté et de modération avec lesquelles une dictature ou quasi dictature sera pratiquée, et qui substitue à la liberté les caprices et le bon vouloir d'un individu.
Le général Cavaignac appartenait à la République par tous ses antécédents. Membre de la Convention nationale, son père y avait siégé sur les bancs de la Montagne, et son frère, Godefroy Cavaignac, mort prématurément.
Jlin 1848.
Première
mesure
(le vengeance.
Le général dépose son pouvoir dictatorial. '
décrète
que le général
Cavaignac
a bien
mérité de la
patrie.
Les origines du général.
198 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. avait été, SOUS Louis-Philippe, l'un des plus énergiques et l'un des plus purs serviteurs des idées démocratiques. Il avait donc été à bonne école. Lors de la révolution de Juillet, il était capitaine du génie à Arras, et, l'un des premiers, il l'avait saluée comme le signe avantcoureur de la République.
Ses amis racontaient avec complaisance que, sommé de s'expliquer, sous le dernier gouvernement, sur son attitude dans le cas où les républicains descendraient dans la rue, il avait résolument répondu qu'il ne tirerait pas sur eux. On n'eût pas, du reste, à le mettre à l'épreuve, car, sous le régime de Juillet, il passa en Afrique la plus grande partie de sa vie militaire. Il y était encore quand la République, sortie des barricades de Février, le nomma général de division et gouverneur de l'Algérie à la place du duc d'Aumale.
Appelé, comme on l'a vu, à diriger le ministère de la guerre, par le gouvernement provisoire, il s'y était d'abord refusé. Il avait fini par accepter ce poste des mains de la Commission executive, et il était venu à Paris avec la ferme résolution de défendre la République et de combattre la réaction.
Toutefois ses convictions de soldat l'emportaient sur ses convictions de républicain. Faut-il rappeler ce qu'au début de la sanglante bataille de Juin, il répondit à MM. Arago, de Lamartine, Ledru-Rollin et Marie qui le pressaient d'agir pour ne pas laisser l'insurrection s'étendre, à savoir qu'il n'était pas ici pour défendre Paris ; que, se rappelant 1830 et le 24 Février, il ne voulait pas disséminer ses troupes, et qu'il se brûlerait la cervelle si une seule de ses compagnies venait à être désarmée. C'étaient là, ai-jedit, des paroles de soldat, ce n'étaient pas celles d'un républicain ni d'un chef d'Etat. Elles suffisent à démontrer combien le général était au-dessous de la tâche qui lui incombait.
Vainqueur d'une multitude que le désespoir et la faim avaient jetée tout armée dans la rue, que devait faire le général Cavaignac? livrer à la justice quelques grands coupables ; ceux qui, par exemple, s'étaient battus pour le compte de la légitimité ou du bonapartisme, comme M. de Fouchécourt, le maçon Lahr ou un conducteur des ponts et chaussées, du nom de Luc, dont les relations avec M. Louis Bonaparte furent prouvées, et pardonner au plus grand nombre. C'eût été là faire acte de républicanisme, et, j'ajouterai, d'habileté!
Mais il aurait fallu, pour cela, ne pas rompre entièrement avec les fondateurs de la République, ne pas renier les plus consciencieux et les plus énergiques républicains de la veille, pour se jeter aveuglément entre les bras de -certains républicains en coquetterie avec la réaction et se donner à cette coterie impuissante et sans principes qu'on appelait le tiers-parti.
Or, ce fut précisément ce que fit le général Cavaignac, avec un empressement auquel sa faiblesse de vues politiques eut plus de part que sa conscience, mais qui n'en eut pas moins pour la République les plus désastreuses conséquences.
Un des premiers effets de son alliance avec ceux qu'on appelle trop souvent à tort les modérés^ et qui sont parfois ce qu'il y a de plus barbare et de plus inhumain, fut la violation de cette sorte de promesse échappée de son cœur après la lutte : « Dans Paris je vois des vainqueurs et des vaincus. Que mon nom reste maudit, si je consentais à y voir des victimes. »
Eh bien ! dès le lendemain de la victoire de l'ordre, des milliers de victimes furent vouées aux fureurs de la réaction. Certains journaux, parmi lesquels je citerai le Constitutionnel y que dirigeait alors le docteur Véron, d'exécrables feuilles, rédigées par de véritables cannibales, entassèrent mensonges sur mensonges, calomnies
Juin 1848.
Cavaignac et la réaction.
Vengeances réactionnaires.
200 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Juin 1848. sur calomnies pour exaspérer les fureurs vengeresses d'une réaction apeurée. Ce fut sur la foi de ces feuilles écrites avec du sang, qu'une foule de gardes nationaux de province, accourus à Paris pour défendre la République, crurent que l'armée de l'insurrection n'était composée que de voleurs, d'assassins et de forçats.
Ici l'on assurait que des mobiles avaient été sciés en deux par les insurgés, là, que des cantinières soudoyées versaient aux soldats de l'eau-de-vie empoisonnée. Selon les uns, les prisonniers faits sur la troupe et la garde nationale auraient été soumis à toutes les horreurs du martyre; selon les autres, les insurgés se seraient servis de balles mâchées et de projectiles explosibles.
On lut même un jour, dans une de ces feuilles immondes^ habituées à vivre de scandales, qu'on avait trouvé sur le cadavre d'un insurgé un billet portant ces mots : « Bon pour une comtesse du faubourg Saint- Germain. » Et c'est à peine s'il était permis de révoquer en doute ces histoires abominables, dont les auteurs se sont révélés eux-mêmes plus tard, avec le cynisme de gens absolument dénués de sens moral. Malheur à qui eût osé élever la voix en faveur de ceux dont la misère avait armé le bras, et qui, après avoir été exposés à toutes les tortures de la faim, risquaient d'être fusillés ou transportés.
Les calomnies, incessamment répétées, l'ivresse d'une victoire chèrement achetée, le sentiment de la frayeur passée, avaient plongé une partie de la garde nationale dans une sorte de folie furieuse. Des exécutions sommaires eurent lieu, des atrocités sans nom furent commises.
Je me rappelle encore les visites nocturnes dans les mansardes, aux barrières, dans les faubourgs et dans la banlieue. Oh ! les cris des enfants, je les entends encore, les larmes des femmes et des mères, je les vois couler comme si cela s'était passé hier. Oui, ces scènes sauva-
ges, auxquelles j'ai assisté tout jeune, je les ai encore Jcix 1848. présentes devant les yeux, et j'en ai gardé une indicible horreur pour ces vengeances et ces représailles de guerres civiles, qui ne font qu'engendrer d'autres vengeances et d'autres représailles.
Ce fut, dit-on, pour arracher les insurgés aux fureurs de la réaction que l'Assemblée décida leur transportation, sans jugement, sur les plages insalubres de Cayenne. Excuse de sophiste, violation de la justice éternelle, contre laquelle l'impartiale histoire ne saurait trop protester.
Quoi qu'il en soit, sur plus de quinze mille citoyens Les transpor-
.,, j , . . • -11 • tations
arrêtes dans les premiers jours, cinq mille environ sans jugement. furent transportés sans jugement par mesure de sûreté générale. Contre la plupart d'entre eux, il n'y avait, suivant la propre déclaration de M. Baroche, aucune preuve matérielle qui donnât la certitude d'une condamnation, s'ils eussent été livrés à un tribunal. Et voilà pourquoi on leur refusait des juges. On savait pourtant que les conseils de guerre ne se montraient pas bien difficiles en matière de preuves, et on le vit bien par les quelques centaines d'accusés qui furent renvoyés devant eux. Mais on semblait avoir oublié les notions les plus élémentaires de la justice.
Veut-on savoir quels étaient parfois les titres à la proscription? Qu'on lise cette note adressée par la police au commandant du ponton la Guerrière, au sujet d'un ancien président des délégués du Luxembourg, qui n'avait participé en rien à l'insurrection, et dont l'honorabilité était hors de toute atteinte :
« Lagarde, déléerué du Luxembourg, homme d'une ^ ^'i ^^^ ^ ... 111 • • 1 de M. Lagarde.
probité incontestable, homme très paisible, instruit,
généralement aimé, et par cela même très dangereux
pour la propagande. »
Eh bien! cet homme d'une probité incontestable, très
JurN 1848.
Maintien du
général
Cavaignac au
pouvoir.
Les premiers ministres
du général Cavaignac.
202 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
paisible et généralement aimé, de l'aveu de ses accusateurs, contre lequel on ne put relever aucune charge, fut condamné à dix ans de travaux forcés en Algérie. Sa vertu même était son crime. Et combien d'autres, comme lui, furent uniquement victimes de leur amour pour la République, de leur fidélité à la démocratie!
En remettant à l'Assemblée son pouvoir dictatorial, le général Cavaignac était bien sûr d'avance qu'il demeurerait à la tête du gouvernement. Il y fut conservé en effet avec le titre de président du conseil et le droit de choisir ses ministres. Seulement le maintien de l'état de siège, qu'il réclama lui même pour un temps indéfini, lui laissa une autorité toute discrétionnaire; ce fut une quasi dictature.
Les premiers ministres du général Cavaignac eurent encore une apparence républicaine. Il mit à l'intérieur M. Sénard, qui avait présenté le décret sur la transportation ; le choix n'était pas fait pour déplaire à la réaction. M. Bastide eut les affaires étrangères; M. Carnot, l'instruction publique; le général de Lamoricière, qui s'était illustré dans la bataille de Juin, fut appelé à la guerre; M. Recurt fut placé à la marine; M. Thouret à l'agriculture et au commerce ; M. Bethmont à la justice ; M. Goudchaux aux finances, et l'amiral Leblanc à la marine. Mais chef du pouvoir exécutif et ministres étaient, sans s'en douter peut-être, les jouets et les dupes de la réaction. Ils se laissèrent jouer comme des enfants par les Montalembert, les Falloiix, lesThiers, les Berryer et les Odilon Barrot, qui, au grand dommage du pays, devinrent les véritables maîtres de la situation.
Le général Cavaignac était obligé de compter désormais avec le comité de la rue de Poitiers, dont il subissait la protection. Le ministre Carnot déplaisait souverainement à ce comité. Vivement attaqué, dans la séance du 5 juillet, à l'occasion d'un projet de décret sur
l'amélioration de la condition des instituteurs primaires, Juillet i848. il crut devoir donner sa démission, et il fut remplacé par M. de Vaulabelle, l'auteur distingue de VHistoire des deux Restaurations, que le département de l'Yonne avait envoyé siéger sur les bancs de l'Assemblée.
Les nouveaux alliés du chef du pouvoir exécutif, qui Le général se décoraient du nom de républicains honnêtes et mo- nommé dérés, voyaient d'un mauvais œil, à la tête de la garde commandant nationale, le général Clément Thomas. Bien que ce der- uationale. nier appartînt à la fraction modérée du parti républicain, ils ne pouvaient lui pardonner son républicanisme d'ancienne date. On lui donna pour remplaçant le général Changarnier, qui, malgré son adhésion à la révolution de Février, n'en était pas moins regardé comme le bras droit de la réaction.
Au milieu de ces changements dans le haut personnel cérémonie fudu pouvoir, eut lieu, le 6 juillet, une imposante céré- , . °^'^''^ ^",
. , , ,,, 1 1 • . 1 honneur des
monio funèbre en Ihonneur de toutes les victimes de victimes de l'insurrection. Il avait été grand le nombre de ces l'msurrection. victimes. On n'a jamais su bien exactement le chiffre des morts ; mais le nombre des tués et blessés, de part et d'autre, ne s'éleva pas certainement à moins de six ou sept mille.
On avait dressé un autel sur la place de la Concorde, au pied de l'obélisque de Louqsor. C'est là que, sous le ciel bleu, trois évêques, membres de l'Assemblée nationale, célébrèrent le service divin. Mais, malgré la magnificence de ce service, la cérémonie conserva un air froid et sinistre. Il y avait bien, çà et là, des emblèmes républicains, où l'on pouvait lire la devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Mais cette devise n'était plus dans les cœurs. Dans la foule, répandue autour du catafalque qui renfermait les restes d'un certain nombre de combattants, on ne voyait aucun élément populaire; les blouses étaient devenues suspectes. Et pourtant, puisque l'on avait
Les journaux.
204 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année I8i
Juillet 1848. choisi pour cette cérémonie l'ancienne place de la Révolution, on aurait bien dû s'inspirer du sentiment de conciliation et d'apaisement qui avait fait donner à cette place le beau nom de Concorde. Mais non, dans ce lieu funèbre, arrosé jadis du sang de tant de victimes de nos discussions civiles, soufflait encore l'âpre vent des vengeances implacables.
La liberté de la presse ne pouvait manquer de sombrer dans cette tourmente.
La révolution de Février, en débarrassant la presse de toutes les entraves auxquelles elle avait été soumise sous la Restaraution et sous la monarchie de Juillet, avait donné l'essor à une foule de feuilles publiques nouvelles. Il ne s'en était pas fondé moins de cent cinquante depuis le 24 Février jusqu'à l'explosion de Juin. Parmi les plus connues, je citerai : la République ; la Voix du peuple; le Peuple constituant^ de Lamennais; V Assemblée nationale; les Droits de r homme ;\di Commune de Paris; le Père Duchesne; le Salut public, d'Esquiros; le Nouveau Cordelier; la Vraie République, de Thoré; le Représentant du peuple, de Proudhon; la Cause du peuple, de George Sand; VÈre nouvelle, de Lacordaire. Beaucoup de ces feuilles étaient appelées à disparaître après la bataille de Juin.
Au cours même de la lutte, le général Cavaignac, usant de son pouvoir dictatorial, avait supprimé temporairement une dizaine de journaux et fait arrêter le rédacteur en chef de la Presse, M. de Girardin, qui l'avait accusé d'avoir, à dessein, empiré les choses pour rendre sa dictature nécessaire. Ce fut le prélude des mesures attentatoires à la liberté de la presse prises par l'Assemblée nationale.
Le cautionnement avait été aboli au lendemain de la révolution de Février, et c'était logique, car il n'y a pas, en République, de liberté plus indispensable que celle de
La liberté
de la presse en
péril.
la presse; toute entrave fiscale apportée à cette liberté Juillet 1848. en est la négation. C'est le penseur, c'est le philosophe sans fortune réduit à ne pouvoir exprimer ses idées, à l'impuissance de servir le pays de sa plume. Les réactionnaires le savent bien. Aussi s'cmpressent-ils, dès qu'ils occupent le pouvoir, d'exiger de la presse des conditions qui en rendent l'accès difficile à tout le monde.
L'Assemblée nationale rétablit donc le cautionnement, en le réduisant toutefois à la somme de vingt-quatre mille francs. Mais qu'importe la somme, quand le principe est violé ! Et, d'ailleurs, cette somme de vingt-quatre mille francs était assez considérable pour être un obstacle insurmontable à la publication de certains organes démocratiques. La preuve en est dans ce fait que plusieurs feuilles républicaines durent cesser dé paraître, entre autres le Peuple co?istitiiant de Lamennais, et l'illustre penseur, en brisant sa plume, ne put s'empêcher de s'écrier amèrement, dans son dernier numéro, qui parut le 11 juillet, encadré de noir, en signe de deuil : « Il faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or pour jouir du droit de parler; nous ne sommes pas assez riches; silence au pauvre ! » Ce fut la protestation du juste.
Outre un certain nombre de journaux suspendus par ordre, comme la Presse, VAssemblée nationale, la Vraie République, VOrganisation du travail, le Napoléon républicain, le Pilori, le Journal de la Canaille, le Père Duchesne, etc., une foule d'autres feuilles disparurent, ne pouvant, comme le Pewyo/^ constituant, faire face aux nouvelles exigences liscales décrétées par l'Assemblée constituante.
Celle-ci descendait, a pas rapides, la pente raide de la réaction. A M. Sénard, nommé ministre de l'intérieur, elle avait donné pour successeur à la présidence M. Marie, le véritable créateur des ateliers nationaux, dont la dissolution venait d'être prononcée, en principe, confor-
Juillet 1848.
Atteinte au
droit de réunion.
L'état de siège maintenu.
206 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
mément aux conclusions du rapport de M. de Falloux. L'Assemblée avait voté, à la presque unanimité, cette mesure, inhumaine et barbare, de la transportation sans jugement d'une partie des insurgés de Juin. Enfin elle avait nommé une commission d'enquête, qui choisit pour rapporteur M. Quenlin-Bauchart, un des membres les plus notoirement hostiles aux institutions républicaines.
La violation de la liberté de la presse présageait celle du droit de réunion.
Le gouvernement provisoire avait restitué au peuple ce droit indispensable à la discussion des intérêts généraux chez une nation qui fait elle-même ses propres affaires. L'Assemblée nationale y apporta des restrictions qui devaient en gêner singulièrement l'exercice. Ainsi toute ouverture de club fut soumise à une autorisation préalable. Il fut décidé, en outre, qu'un commissaire de police assisterait aux séances. Ce magistrat était armé du pouvoir de s'opposer à toute discussion qu'il jugerait contraire à la loi ou de nature à troubler l'ordre public. Enfin, un procès-verbal devait régulièrement rendre compte des débats, pour permettre au gouvernement d'en prendre connaissance à toute heure, et les présidents et secrétaires se trouvaient exposés à l'amende ou à la prison dans le cas où ils auraient laissé prononcer des paroles séditieuses.
Le représentant Félix Pyat s'efforça en vain de démontrer à l'Assemblée combien ces atteintes à la liberté de la presse et au droit de réunion étaient contraires à l'esprit des institutions républicaines, en vain il essaya de la détourner de la voie fatale où elle était engagée, un souffle de réaction pesait sur elle ; elle resta sourde à la voix de tous les amis de la justice et de la liberté.
L'état de siège, prononcé au début de la lutte, avait été une nécessité des premiers jours; mais, il était déplorable de le maintenir, alors que l'insurrection était
ANNÉE 1848. CHAPITRE QUATRIÉiME. 207
vaincue et que la plupart de ceux qui y avaient pris une Juillet 1848. part active étaient morts ou transportés. Il fut maintenu cependant, jusqu'à nouvel ordre, comme on l'a vu, à la demande formelle du général Cavaignac, qui, dans cette circonstance, eut le malheur de subir la pernicieuse influence de son entourage.
Ce fut ainsi que les débats sur la Constitution, qui avaient besoin de toute la lumière du jour, qui exigeaient la liberté la plus entière pour tous les citoyens de produire leurs opinions, leurs vues, leurs réclamations, eurent lieu dans ce demi-silence que commande l'état de siège et sous la dure pression de l'autorité militaire.
Mais, avant d'aborder les discussions relatives à la Constitution de 1848, il est indispensable de s'arrêter un moment sur deux faits iniques, qui pèsent cruellement sur la mémoire de l'Assemblée nationale, je veux parler de l'enquête parlementaire sur les événements de Juin et de la proscription de MM. Louis Blanc et Caussidière.
On a vu les tentatives faites par la réaction pour atteindre le premier après la journée du 15 Mai. M. Louis Blanc, malgré sa parfaite innocence, ne lui avait échappé qu'à une assez faible majorité. Le triomphe sanglant dont elle venait de bénéficier lui parut une occasion merveilleuse de ressaisir sa proie.
L'insurrection de Juin avait été une explosion terrible, mais spontanée, nullement préméditée, et dont la responsabilité doit peser presque entièrement sur MM. Marie et de Falloux. Cependant, comme il fallait trouver un texte d'accusation contre les hommes qu'on voulait perdre, contre ceux qui s'étaiem montrés les plus constants et les plus dévoués défenseurs de la démocratie, on eut l'idée de faire dériver cette insurrection d'une conspiration savamment ourdie et de la rattacher directement à la journée du 15 mai et à la grande manifestation populaire du mois de mars.
Juillet 1848.
Une commission de
l'Académie des sciences
morales et politiques.
L'enquête sur les événements de juin.
208 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Au lieu de prendre à tâche de panser et de guérir la plaie saignante du pays, la réaction ne songea qu'à l'élargir et à l'envenimer.
Au lendemain même des événements, on aurait dû charger une commission d'étudier les moyens de supprimer à jamais les causes qui avaient fatalement amené cette horrible collision.
Le pouvoir exécutif se contenta, pour trouver un remède aux plaies béantes de la misère, de consulter l'Académie des sciences morales et politiques. Celle-ci chargea une commission, où figuraient MM. Thiers, Cousin, de Rémusat, Blanqui, G. de Beaumont, Ch. Dupin et Mignet, de composer de petits traités à l'usage du peuple, pour lui enseigner les saines notions de l'économie politique et réfuter les sophismes de l'école socialiste. En même temps, elle décida que M. Blanqui, le frère de l'agitateur, serait envoyé à Lyon, à Marseille, à Rouen et à Lille, pour rechercher les causes du mal et lui faire un rapport sur la situation morale et matérielle des classes ouvrières.
Cela était fort bien, mais ne remédiait guère, pour le moment, à l'état affreux de misère et de souffrance auquel étaient condamnés les ouvriers de l'industrie.
En revanche, la commission d'enquête sur les événements de Juin, nommée par l'Assemblée nationale, sans se préoccuper de cet état de misère et de souffrance, sembla se faire un jeu de trouver partout des coupables et d'incriminer des innocents. Cette commission se mit à l'œuvre sous la présidence de M. Odilon Barrot. Comme on l'a vu, elle choisit pour son rapporteur un représentant nommé Quentin-Bauchart, sorte de Basile mêlé de Laubardemont, que son odieux rapport, véritable monument d'iniquité, désigna naturellement d'avance aux faveurs du gouvernement impérial. Il fut comme l'exécuteur des hautes-œuvres de la réaction. Son rapport, en
F" lip.lannoy se
KDRn IIOI.LIN
Jouvel et C" Editeurs Pans
ANNÉE 1848. CBAPITRE QUATRIÈME. 209
effet, n'est qu'une sorte de revanche des partis dynastiques contre la révolution de Février.
Quand, sous la Convention, les Fouché et les Tallien, aidés de tous les royalistes déguisés de la grande Assemblé, eurent assassiné les plus purs et les plus énergiques défenseurs de la République, ils chargèrent un des leurs, déjà compromis pour malversation et dilapidation des deniers publics, de rédiger un rapport sur la néfaste journée du 9 Thermidor.
Cet agent honteux des haines implacables de la réaction de l'époque se nommait Courtois, Il appela à son aide tout ce que l'imagination peut enfanter de mensonges et de calomnies; il inventa et falsifia à plaisir, dénatura les textes, tortura le sens des écrits et des discours, et il parvint ainsi à élever à la charge des victimes un réquisitoire qui ne soutient pas un examen sérieux, et qui est tout rempli de faux matériels, dont j'ai apporté à l'histoire la preuve irréfragable. M. Quentin- Bauchart a été le Courtois de l'Asseniblée constituante.
Son rapport, présenté, le 3 août, à l'Assemblée nationale, était un véritable acte d'accusation. Tout d'abord, la lecture de ce rapport souleva une réprobation universelle. On y vit trop percer la rancune de ceux dont la révolution de Février avait trompé l'ambition et anéanti les espérances. Ce fut un cri d'indignation général contre la mauvaise foi et la révoltante partialité dont ir était empreint d'un bout à l'autre. Mais l'esprit de parti, comme on va le voir, l'emporta sur l'esprit de justice.
Deux membres du gouvernement provisoire, MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, et l'ancien préfet de police Caussidière, s'y trouvaient principalement incriminés. M. Ledru-RoUin n'eut pas de peine à flétrir, séance tenante, de sa redoutable éloquence, ce monstrueux rapport. « Dites-vous, s'écria-t-il, qu'en commençant
AoL'T 18i8.
Le rapport
de M. Queiitin-
Bauchart.
Réponse
de M. Ledru-
Rollin.
210 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
AOUT 1348. l'ère des proscriptions, tous les partis peuvent y passer les uns après les autres, et alors ce ne sera pas la perte de la liberté en France, ce sera la perte de la liberté en Europe. » Une sorte de frisson courut dans l'Assemblée à ces paroles prophétiques, et, malgré l'évidente hostilité d'une partie de ses membres contre M. Ledru-RoUin, on sentit que sa cause était gagnée, quand il descendit de la tribune.
<c Je ne veux pas me poser en victime ni en martyr, dit-il plus tard. Pour en finir avec toutes ces questions de personnes, pour nous élever à une considération plus haute, voulez-vous me permettre de laisser parler un. instant mon cœur?
« De tout ceci il résulte que, de part et d'autre, on a pu mal apprécier les choses; qu'on a pu avec la meilleure intention se tromper. Il y a aussi un fait certain, c'est que le peuple avait faim, c'est que l'ouvrier sans ouvrage a pu se laisser facilement entraîner... Eh bien! si, comme nous le croyons, des hommes ont pu être égarés, si on a pu abuser de leur misère pour les conduire à la barricade, est-ce qu'il ne serait pas temps de penser à des paroles de clémence? est-ce qu'il ne serait pas temps de donner satisfaction à tant d'orphelins, à tant d'épouses, à tant de mères, à tant de familles qui souffrent ?
« On a eu raison : la République n'a rien à gagner à des luttes personnelles; mais elle a tout à gagner à des sentiments de fraternité, de réparation; oui, rendons des défenseurs à Ja République en proclamant l'amnistie. »
Ces généreuses paroles ne devaient pas être écoutées.
Peut-être môme d'accusé M. Ledru-Rollin serait-il devenu accusateur, si le général Cavaignac, visiblement inquiet, et assez mal à l'aise à l'égard d'un des hommes dont la veille encore il était le ministre, ne s'était pas
empressé de le prendre en quelque sorte sous sa sauvegarde, en lui donnant en pleine Assemblée une poignée de main, qui dut faire à M. Ledru-RoUin l'effet du baiser de Judas.
Moins heureux, MM. Louis Blanc et Caussidière étaient voués d'avance aux vengeances de la réaction.
La discussion du venimeux rapport de M. Quentin- Bauchart, perfidement retardée par des détails de procédure, ne commença que le 25 août, à midi, sous la présidence de M. Armand Marrast, qui avait remplacé M. Marie. Elle donna lieu à des débats passionnés. Accusé d'avoir paru à l'Hôtel-de- Ville dans la journée du IS Mai, M. Louis Blanc, on s'en souvient, n'avait pas eu de peine à réduire à néant cette insoutenable accusation. Or, il se trouva qu'un individu nommé Watrin, un de ces êtres toujours prêts à mettre leur bassesse au service des vainqueurs, avait raconté négligemment qu'il l'avait vu à l'Hôtel-de-Ville ce jour-là. Vivement interpellé à ce sujet lors du procès de Bourges, il déclara qu'il croyait bien l'avoir vu, mais que, comme il ne voyait pas très clair, il pouvait se faire qu'il se fût trompé. Quelle pitié! Eh bien, ce propos en l'air suffit à M. Quentin-Bauchart pour mettre M. Louis Blanc dans son rapport, et l'y présenter à l'état de criminel.
Afin de donner plus de poids à l'accusation, on la renforça de citations tirées des discours prononcés par M. Louis Blanc lorsqu'il était président de la commission du Luxembourg, comme si ces discours n'avaient pas été sanctionnés, en quelque sorte, par l'Assemblée lorsqu'elle avait proclamé que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie. C'étaient surtout des passages relatifs à la mauvaise organisation sociale et aux moyens d'y remédier. On croit rêver quand on voit quelques bribes des discours de ce membre du gouvernement provisoire transformées en chef d'accusation
Août 1848.
Discussion du rapport de M. Quentin- Bauchart.
Août 1848.
Défense
de MM. Louis
Blanc et
Cau?sidière.
212 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
contre lui. Mais où l'étonnement fait place à l'indignation, c'est quand on acquiert la certitude que M. Quentin- Bauchart, pour noircir sa victime, a altéré des textes et falsifié des paroles.
S'imaginait-il qu'un jour ou l'autre on ne recourrait pas au Moniteur, où avaient été reproduits tous les discours de M. Louis Blanc?
Voici un exemple de la bonne foi du rapporteur de la commission d'enquête : «■ En dépit de tout cela, l'égalité triomphera, avait dit M. Louis Blanc, non pas cette égalité étroite et stérile qui consiste dans l'abaissement du niveau général, mais celle qui consiste au contraire dans son élévation progressive, indéfinie, car, suivant une belle parole de saint Martin, tous les hommes sont égaux, cela veut dire tous les hommes sont rois. » Le rapporteur lui fait dire dans son rapport : « Mes amis, sachez-le, vous serez non seulement puissants, non seulement riches, mais rois. » N'avais-je pas raison de dire que M. Quentin-Bauchard était le Courtois de l'Assemblée constituante?
Dans l'intervalle de la présentation du rapport à la discussion, les pièces avaient été imprimées et publiées. Excellent moyen, avait pensé la commission d'enquête, pour prévenir le public et l'indisposer contre les inculpés.
M. Louis Blanc se défendit avec une grande présence d'esprit, avec beaucoup de noblesse et de modération. Il revendiqua courageusement la responsabilité de ses paroles et de ses actes. On lui reprochait de s'être écrié au Luxembourg : « Presque enfant, j'ai fait contre cet ordre social qui rend si malheureux un grand nombre de mes frères, le serment d'Annibal. » Qu'y avait-il de délictueux dans cette parole amère échappée à l'improvisation ?
« Je n'ai rien à rétracter de ces paroles, dit-il; oui.
c'est très vrai, ce que j'ai dit du haut de la tribune du aout 1848. Luxembourg, c'est ce que j'ai dit toute ma vie. Les paroles que j'ai prononcées comme membre d>u gouvernement provisoire sont les mêmes qu'il y a douze ans j'écrivais au fond d'une mansarde. Je ne me justifie point de n'avoir pas changé avec la fortune. »
M. Louis Blanc défia qu'on pût trouver dans sa conduite un seul fait dont il fût permis de se faire une arme sérieuse contre lui. Jl n'hésita pas, d'ailleurs, à déclarer que, dans sa pensée, l'insurrection de Juin était un crime. Mais est-ce que la réaction a jamais su mettre la justice au-dessus de l'esprit de parti?
Tandis qu'il parlait, un membre de la droite, debout au pied de la tribune, murmurait, en se frottant les mains, et dans un langage de père Duchesne : (( Va, va, parle tant que tu voudras; tu n'en es pas moins... perdu. »
Il était alors onze heures du soir, et la séance durait depuis le matin, lorsque Caussidière prit à son tour la parole.
On a vu comment l'ancien préfet de police avait donné sa démission de préfet et de représentant, et comment il avait été réélu membre de l'Assemblée à une énorme majorité. C'était l'élu de 150,000 suffrages que la réaction mettait en cause. De vagues accusations prétendaient qu'il avait paru sur les barricades de Juin. « Si j'y avais été, s'écria fièrement Caussidière, je n'en serais pas revenu ! » Et l'on pouvait l'en croire. Il parlait encore quand le président, l'interrompant, donna lecture d'une nouvelle demande de poursuites dirigées contre MM. Louis Blanc et Caussidière. Le procureur général, M. Corne, apportait uniquement, à l'appui de cette demande, le faux témoignage du sieur Watrin.
MM. Laurent (de l'Ardèche), Théodore Bac et Flocon prirent tour à tour la parole et luttèrent énergiquement
Août 1848.
Proscription de MM. Louis
Blanc et Caussidière.
2i4 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
pour sauver les victimes désignées aux fureurs de la réaction.
L'Assemblée paraissait émue, incertaine. On lui proposait de se déjuger, et de proclamer avéré pour ainsi dire un fait que, preuves en mains, elle avait déclaré faux quelques semaines auparavant; c'était là une chose très grave. Elle hésitait donc, lorsque le général Cavaignac monta à la tribune pour appuyer les conclusions du rapport.
Or, le lendemain même, 26 août, le chef du pouvoir exécutif disait à M. Emile de Girardin : « Quant à Louis Blanc, ma conviction profonde est qu'il n'est pas plus coupable que moi. » Et il venait de parler contre lui!
Je ne sais si, lorsque le général Cavaignac s'est trouvé proscrit à son tour, cet épisode de sa vie est apparu comme un remords à son souvenir ; mais ce que je ne puis m'empôcher d'écrire, c'est qu'il forme une tache sur sa mémoire.
Après l'intervention du général Cavaignac, la déclaration de l'Assemblée n'était plus douteuse. L'autorisation de poursuites fut accordée à une majorité de 201 voix (493 contre 293), due certainement à l'intervention du gouvernement.
On avait rarement vu d'iniquité plus grande. MM. Louis Blanc et Caussidière, pour éviter les longueurs de la prison préventive, se réfugièrent à Londres, se promettant bien, du reste, de venir expliquer au grand jour, à l'heure voulue, leur conduite devant le jury de leur pays. Je dirai plus tard pourquoi ils ne crurent pas devoir comparaître devant la haute cour de Bourges.
Ainsi se trouvaient proscrits, au cinquième mois de la République, deux de ceux qui avaient le plus contribué à sa fondation. Qu'y avait-il contre eux? Rien, absolument rien, si ce n'est les rancunes et les haines de
la réaction triomphante. Et, quelle amère dérision! c'était au nom de la République qu'ils étaient frappés !
Un autre représentant du peuple, le citoyen Proudhon, l'un des nouveaux élus de Paris, avait été également visé par la commission d'enquête. Aucune charge, d'ailleurs, ne s'élevait contre lui, si ce n'est ses prédications incendiaires et sa théorie hardiment affichée de Vanarchie. Esprit fait de sophismes et de contradictions, malgré son renom usurpé de logicien implacable, Proudhon se gardait bien de joindre l'action à la parole. Interrogé, devant la commission d'enquête, sur sa présence, le 24 juin, dans une maison du faubourg du Temple, au plus fort de l'insurrection, il répondit qu'il y était venu « pour admirer la sublime horreur de la canonnade ».
Ainsi, tandis que ceux à qui ses doctrines et ses continuelles excitations avaient contribué peut-être à mettre le fusil à la main se battaient et mouraient, il venait, lui, contempler la sublime horreur de la canonnade.
Tout récemment, sous la pression de l'opinion publique, il s'était vu contraint d'exposer lui-même ses doctrines devant l'Assemblée nationale, sur le bureau de laquelle il avait déposé une proposition tendant à une véritable liquidation sociale. Quatre heures durant, le citoyen Proudhon s'efforça d'expliquer son système, lequel consistait surtout en une banque d'échange, qui eût absorbé successivement tout le capital de la nation et fini par pourvoir à tous les besoins de la production. Il n'y avait pas, à ses yeux, d'autre moyen de salut pour la société.
Seulement, comment réunir le premier capital de la banque d'échange? Oh! le citoyen Proudhon ne s'embarrassait pas pour si peu. Il faisait tout simplement remise à tous les débiteurs du tiers de leurs créances. Ce tiers, pouvant s'élever à loOO millions, était divisé
Août 184S.
Le citoyen
Proudhon mis
en cause.
Ses doctrines
devant l'Assemblée.
216 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Août 1848. en deux parts, dont l'une demeurerait acquise aux débiteurs; une partie de l'autre aurait servi à former le premier capital de la banque d'échange. M. Proudhon, comme la plupart de ses pareils, ne se demandait pas si ces créanciers, ainsi frustrés, n'étaient pas eux-mêmes criblés de charges. Que si les propriétaires ou capitalistes résistaient, ils auraient à subir les conséquences de leur refus.
— C'est la bourse ou la vie! s'écria M. Dupin. Ce fut M. Thiers qui fut chargé de répondre au célèbre sophiste. La tâche était facile. Il est même fâcheux que l'on n'en ait pas chargé un homme moins hostile aux institutions nouvelles et plus soucieux des intérêts populaires.
L'Assemblée passa à l'ordre du jour, en considérant que la proposition était une atteinte odieuse aux principes de la morale publique, une violation du droit de propriété, base de l'ordre social, un encouragement à la délation, un appel aux plus mauvaises passions, et qu'en outre son auteur avait calomnié la révolution de Février en voulant la rendre complice des théories qu'il était venu développer à la tribune. Cet ordre du jour avait été voté, le 31 juillet, à l'unanimité de 693 votants, moins 2 voix, celle du citoyen Proudhon et celle du citoyen Greppo, qui, depuis, est singulièrement venu à résipiscence.
La Cousti- La situation morale où se trouvait l'Assemblée, l'état
tution (le I8i8. ^q suspicion où l'on tenait les démocrates les plus sincères, l'affaiblissement de l'esprit public, la force de la réaction, les entraves apportées à la presse, n'étaient pas des circonstances très favorables à la libre discussion d'une constitution républicaine, et il était facile de prévoir, dès lors, que le sentiment démocratique serait singulièrement affaibli dans l'œuvre qui sortirait de ces débats.
Dès les premiers jours de l'Assemblée nationale une
commission de Constitution avait été nommée. Empruntée aux divers éléments dont se composait l'Assemblée, elle comprenait dix-huit membres, qui étaient MM. dé Cormenin, Armand Marrast, Lamennais, Vivien, de Tocque ville, Dufaure, Martin (de Strasbourg), Coquerel, Corbon, Thouret, Woirhaye, Dupin, Gustave de Beaumont, Odilon Barrot, Pages (de l'Ariège), Dornès et Considérant.
Cette commission, après avoir choisi M. de Cormenin pour son président, s'était mise aussitôt au travail. Un projet de Lamennais avait été écarté comme trop radical. La commission était formée, en majorité, de membres appartenant au tiers parti, et il ne pouvait sortir d'elle qu'un projet assez pâle, tenant le milieu, avec la royauté en moins, entre la Charte de 1830 et la Constitution de 1791.
Un républicain de vieille date, M. Liechtenberger, avait réclamé la levée de l'état de siège pour les débals qui allaient avoir lieu. Mais, le 2 septembre, appuyé par M. Crémieux, il vint déclarer que, cédant à l'irrésistible raison du salut public, il abandonnait, non sans regret, sa proposition.
M. Ledru-RoUin la reprit aussitôt. Il protesta hautement contre le maintien de l'élat de siège, et il s'efforça avec autant de bon sens que de tact, de convenance et de modération, de prouver que l'autorité de la nouvelle Constitution courrait le risque d'être sensiblement affaiblie si elle était votée sous la pression d'un régime exceptionnel. Mais, docile à la voix du général Cavaignac, qui déclara indispensable le maintien de l'état de siège dans les circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait, l'Assemblée refusa de se rendre aux arguments si pressants de M. Ledru-RoUin.
Par les mêmes raisons, Victor Hugo, avec une chaleureuse éloquence, demanda la levée de la suspension
Septembhe
L'état de siège maintenu.
Septembre
Débats sur la Constitution.
218 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18i8.
dont un certain nombre de journaux avaient été l'objet. Combattu également par le chef du pouvoir exécutif, il ne fut pas plus heureux que son collègue. On peut certainement regretter que la Constitution de 1848 ait été votée au milieu du silence de mort qui régnait alors sur le pays.
La discussion publique commença, le 4 septembre, par un immense discours de Pierre Leroux, discours où l'éminent philosophe faisait le procès à toutes les constitutions passées, mais en omettant de dire quelle était la constitution parfaite qui pût convenir à la France.
M. Thiersprit une part active à la discussion. Nommé, comme on Ta vu, représentant du peuple aux élections complémentaires du mois de juin, il n'avait encore abordé la tribune que pour combattre les théories socialistes de Proudhon. Soq intervention dans la discussion ne pouvait être d'un puissant secours à la démocratie. Cependant il fit une sorte de profession de foi républicaine, et protesta de son ardent amour pour la liberté.
Mais M. Thiers n'aimait de la liberté que ce qui pouvait assurer la prépondérance de la classe moyenne d'où il était sorti, La véritable conception républicaine lui échappait. Il ne comprenait ni l'émancipation du département ni les franchises municipales. Il lui fallait un pouvoir fort et une puissante centralisation administrative. Son idéal, c'étaient la Constitution de l'an VIII et les lois organiques qui en étaient dérivées sur la magistrature et l'administration. Et, malheureusement, son influence ne contribua pas peu à faire pénétrer dans la Constitution de 1848 l'esprit autoritaire dont elle est imprégnée.
Au lieu de faire précéder cette Constitution d'une déclaration des droits, franche, nette, précise, comme ses devancières de 1791 et de 1793, l'Assemblée se contenta de placer au frontispice un préambule, où elle
énuméra quelques-uns des droits et des devoirs de l'homme, après l'avoir placée, comme les constitutions de 1791 et de 1793, sous l'invocation de Dieu.
Parmi les droits proclamés par la révolution de Février figurait le droit au travail. Ce droit avait été implicitement reconnu par la déclaration de 1793, qui s'exprimait ainsi :
« La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état do travailler. »
Ce droit avait été résolument soutenu au sein de la commission par MM. Considérant, Lamennais et Gustave de Beaumont. « La révolution de Février, avait dit ce dernier, a un sens social qui doit être déterminé en tête de la Constitution même. » Admis dans le projet primitif, le droit au travail avait été rejeté sous l'impression des journées de Juin.
La question fut de nouveau posée devant l'Assemblée, Le droit au travail rencontra de puissants avocats dans MM. Billault, Crémieux, Lamartine et Ledru-Rollin, ces trois derniers se trouvant engagés sans doute par leur situation d'anciens membres du gouvernement provisoire. Il eut pour principaux adversaires MM. Gauthier de Rumilly, Dufaure et surtout M. Thiers, qui se posa en irréconciliable adversaire du socialisme. Il voulait bien reconnaître le droit à l'assistance, mais nullement le droit au travail, destructif, selon lui, de toute émulation entre les travailleurs.
Le représentant Mathieu (de la Drôme) aurait voulu que l'Assemblée reconnût à la fois le droit à l'instruction, au travail et à l'assistance. Mais cela parut trop affirmatif, trop démocratique ; on se mit d'accord dans les termes suivants, sur une proposition de M. Glais-Bizoin :
« La République doit protéger le citoyen dans sa per-
Septembre
Question du droit au travail.
Septembre
La question des deux Chambres.
HISTOIRE DE LA SECONDE REPUBLIQUE, année 1848-
sonne, sa famille, sa religion, sa propriété, et mettre à la portée de chacun l'instruction indispensable à tous les hommes. Elle doit, par une assistance fraternelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans la limite de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d'état de travailler. »
Cette phraséologie, un peu banale, était loin des promesses de Février ; c'était une demi-satisfaction accordée aux partisans du droit au travail. Combien plus explicite l'article de la déclaration de 1793! L'Assemblée n'osa pas se rendre au vœu de M. Gustave de Beaumont. Elle eut peur de ce redoutable problème du travail, et ne comprit pas qu'il eût beaucoup mieux valu l'aborder franchement, résolument, que de s'y dérober par des faux-fuyants qui laissaient la question pendante et la porte ouverte à d'inextricables difficultés.
Une question, par exemple, sur laquelle l'opinion de l'Assemblée se trouva d'accord avec le sentiment démocratique de l'époque fut celle de l'unité du corps législatif, qui avait tant remué nos pères du temps de la grande Constituante.
C'est une question depuis fort longtemps débattue de savoir si, pour la bonne administration de ses affaires, un pays a intérêt à avoir une double représentation. Il est certain que si les hommes étaient toujours sages, prudents et sensés, si les législateurs nommés pour faire des lois^ et de bonnes lois, savaient se renfermer dans leurs attributions, une Chambre unique, peu nombreuse, suffirait amplement à la besogne. Mais en voyant les Chambres républicaines empiéter de plus en plus sur le pouvoir exécutif, imposer en quelque sorte leurs choix pour le recrutement des fonctionnaires publics et favoriser à outrance le système du népotisme, tout comme les Chambres de la monarchie, se mêler de tout, en un mot,
ANNÉE 1848. CHAPITRE QUATRIÈME. 2iJl
beaucoup d'anciens partisans d'une Chambre unique Septembre se sont demandé si un pouvoir pondérateur, sénat ou tout autre corps constitué, recruté d'une certaine façon, composé, par exemple, de catégories de citoyens ayant fourni déjà d'incontestables preuves de talent, de savoir et de capacité, ne s'imposait pas comme une nécessité.
Quoi qu'il en soit, il faut dire comment cette question toujours discutée, a été résolue par les législateurs
Presque tous les doctrinaires de l'ancienne monarchie, tous les ennemis plus ou moins déguisés de la République, se prononcèrent pour deux Chambres.
Une assemblée unique, prétendait M. Odilon Barrot, serait entraînée à abuser des pouvoirs concentrés tous dans sa main. Il lui fallait un frein, un pouvoir modérateur, qui ne se rencontrait que dans une seconde Chambre. Voilà bien le système des partisans de cette fiction qu'on appelle l'équilibre parlementaire.
L'immense population de Paris, ajoutait M. Odilon Barrot, pèserait toujours sur les décisions d'une assemblée unique, et, à l'appui de sa thèse, il citait les précédents en France. Il n'était pas possible de plus mal choisir ses exemples.
Aucun des arguments du président de la commission de Constitution ne pouvait, selon les partisans d'une Chambre unique, tenir devant une argumentation sérieuse. En principe, disaient-ils, une seconde Chambre, censément composée de toutes les illustrations du pays et destinée à relever l'éclat du trône, n'était guère admissible en République. De plus, pour prévenir les usurpations du pouvoir exécutif, il fallait lui opposer une représentation nationale fortement concentrée. Ce fut la théorie brillamment développée par M. Armand Marrast. On craint qu'une seule Chambre n'abuse de la force de son pouvoir, ne facilite les révolutions, et l'on invoque
222 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Septembre les leçons de l'histoire. Fort bien, répondent encore aujourd'hui les ennemis de la dualité parlementaire; remontons vers le passé. Nous n'avons eu en France que deux assemblées représentant l'unité du corps législatif, celle de 1791 et celle de 1849; sans compter les assemblées constituantes. Eh bien! la première Assemblée législative, quia vu l'insurrection du 10 Août, a été respectée par le peuple, parce que, quoique issue d'un suffrage restreint, elle était l'expression de la volonté populaire et représentait l'unité nationale. Quant à rx4.ssemblée de 1849, ce n'est pas le peuple qui a porté la main sur elle, et l'on verra plus loin comment elle a été étranglée par le pouvoir exécutif.
Les adversaires du système des deux Chambres disaient à la Constituante :
Les législateurs de l'an III l'ont adopté, après avoir mutilé le suffrage universel. Est-ce que le Conseil des Anciens, qui faisait fonction de Chambre haute, n'a pas été complice du coup d'Etat de Brumaire? Il y avait sous l'Empire un Sénat et un Corps législatif; ont-ils prévenu la chute éclatante de 1814? Il y avait deux Chambres sous la Restauration ; ont-elles arrêté d'une minute la révolution de 1830? Il y en avait deux sous le régime de Juillet; ont-elles conjuré la chute de ce régime?
Qu'on cesse donc, ajoutaient-ils, de nous opposer ce système comme une digue aux révolutions, lesquelles doivent fatalement emporter les uns après les autres tous les gouvernements mauvais. La pondération des pouvoirs est une fiction parlementaire dont ne saurait s'accommoder la démocratie. Qui nous assure qu'une seconde Chambre, restreinte, et composée d'éléments qui ne sortiront pas des entrailles mômes de la nation, aura plus de sagesse, de raison, de savoir et de prudence qu'une assemblée unique, investie delà confiance de l'immense majorité des citoyens ?
M. de
Lamartine.
Quant à l'argument, invoqué par les législateurs de Septembre l'an III, et tiré de l'utilité qu'il y aurait à placer au-dessus d'une Assemblée jeune et quelquefois trop ardente une Chambre mûrie par l'âge et par l'expérience, M. de Lamartine s'efforça d'en démontrer l'inanité.
« Vous déferiez, dit-il, cette œuvre admirable, cette L'opinion de combinaison divine de la nature qui mêle les âges divers dans la même génération pour que les faiblesses d'un âge soient corrigées par la force et la maturité d'un autre âge, pour que la vieillesse et la jeunesse forment cette moyenne qui fait l'équilibre des facultés dans le genre humain. Quoi ! vous scinderiez les forces différentes dans votre corps législatif... là tous les hommes d'expérience et de tradition, tous les vétérans de la politique ; ici tous les jeunes enthousiasmes, toutes les fougues, toutes les impatiences!... Vous vous priveriez même, vous. Chambre démocratique, de toute la majesté, de toute l'autorité que Dieu, la nature et les hommes ont attachées de tout temps au signe des années glorieusement et laborieusement employées au service du pays ? »
C'était là le langage de la raison, sous une forme brillante et imagée, et ce langage fut entendu. Toutefois, il convient d'ajouter qu'en théorie M. de Lamartine donnait toute sa préférence au système des deux Chambres, et qu'il le réservait comme devant être celui de l'avenir.
Maintenant, disaient encore les partisans d'une Chambre unique, qu'il y ait deux Chambres dans un pays d'aristocratie, comme l'Angleterre ou la Prusse, cela se comprend : l'une représente la noblesse, l'autre le peuple, c'est-à-dire des intérêts distincts, profondément séparés ; mais en France où, par la grâce de la Révolution, il y a unité de classes, unité d'intérêts, il doit y avoir unité de représentation.
224 HISTOIRE DE Lk SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Septembre En vain invoqiie-t-oii l'exemple des Etats-Unis d'Amé-
^^^^' rique, pays de démocratie par excellence; il y a là deux
Chambres, c'est vrai ; mais l'une représente les divers
États dont se compose l'Union, et l'autre l'ensemble de
tous les citoyens de la confédération.
Voulait-on en France en revenir à notre ancienne division en provinces, si favorable au despotisme local, et remonter le courant de la Révolution, comme semblent le vouloir quelques républicains attardés ? Ils ne le croyaient pas. Il fallait donc, suivant eux, résolument établir en France l'unité législative. Chose assez singulière, les partisans républicains d'une assemblée unique trouvèrent de puissants auxiliaires dans certains hommes plus ou moins attachés aux idées rétrogrades. On en- Lopinion tendit, non sans étonnement, M. Dupin soutenir avec de M. Dupin. ^j^g grande vigueur, en se plaçant au point de vue des circonstances, le système d'une Chambre unique. Rien ne lui paraissait plus dangereux, dans l'état présent des affaires, et pour un temps plus ou moins long, que la séparation en deux des lumières, des forces vives, des intentions courageuses et des résolutions énergiques de tous les hommes d'Etat restés debout après l'etTroyable consommation de talents et de réputations due à nos perturbations politiques.
Par S30 voix contre 289, l'Assemblée repoussa le système des deux Chambres, et elle décida que le corps législatif serait composé de 750 membres, chiffre absolument exagéré, élus par département, au chef-lieu de canton et au scrutin de liste. Ainsi fut votée l'unité du pouvoir législatif par la majorité républicaine, parce que cette unité lui paraissait plus conforme à la tradition démocratique, et par un certain nombre de réactionnaires, parce que, selon l'expression de M. Dupin, elle semblait offrir plus de résistance aux grands assauts dont la société était encore menacée. La prochaine As-
semblée devait prouver que M. Dupin ne se trompait Septembre pas dans ses prévisions.
Mais, où la majorité républicaine ne n'inspira guère des grandes traditions de la Révolution, ce fut en conservant le système administratif et l'organisation judiciaire émanés de lu Constitution de l'an VIII, et qui étaient le démenti le plus sanglant donné aux principes proclamés par la Révolution française.
La Révolution, tout en sauvegardant la centralisation politique, avait posé les bases d'un large système de décentralisation administrative, qui rendait la vie à la commune, au canton, au département; elle avait fondé un ordre judiciaire électif entièrement conforme à l'esprit démocratique qui doit vivifier des institutions républicaines. Il fallait en revenir purement et simplement à ce double mécanisme, si simple, si conforme au génie d'un peuple libre, et dont les quelques imperfections eussent été aisément corrigées.
Au lieu de cela, l'Assemblée commit l'irrémédiable faute de conserver l'organisation judiciaire et administrative sortie du coup d'Etat de Brumaire, et qui mettait l'administration tout entière et la magistrature du pays dans les mains du pouvoir exécutif; elle ne comprit pas que l'administration et la magistrature, ainsi organisées d'après les errements de l'ancien régime, étaient les deux arcs-boutants du despotisme.
On aurait dû simplifier considérablement l'administration, en tenant compte des facilités de locomotion et de correspondances dont le pays commençait à bénéficier. Quant à la magistrature, dont l'inamovibilité reçut une nouvelle consécration, on aurait pu, sans la faire dériver directement du sutîrage universel, chercher un mode de recrutement qui fût une garantie de son indépendance.
Et en effet, ce sera cette administration, ce sera cette
226 HISTOIRE DE LA. SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Octobre 1848. magistrature, œuvre du législateur de Brumaire, qui, bien plus que la complicité passive de l'armée, assureront le succès du coup d'Etat de Décembre, dont j'aurai tout à l'heure à tracer l'histoire.
Le remplace- Et, à propos de l'armée, non moins imprudente se mmuire montra l'Assemblée, et oublieuse de la justice éternelle, en conservant une sorte d'armée prétorienne par le maintien du remplacement. Il fut convenu, en pleine République française, qu'un citoyen pourrait, pour quelques centaines de francs, vendre sa vie et sa liberté.
Et le grand argument qui détermina cette Assemblée à maintenir une telle iniquité fut, il faut bien le dire, cette raison cynique et égoïste, invoquée par M. Dupin au milieu des débats de la commission, à savoir qu'un homme de la campagne, fort et robuste, était plus capable de servir qu'uu jeune homme riche, habitué à une vie moins dure et moins sévère. Cela n'est pas rigoureusement exact d'abord, et cela le fût-il, ce ne serait pas une raison pour violer un principe de justice et d'égalité.
Mais, disaient les partisans du remplacement militaire, c'est un droit accordé à tout le monde. Qu'est-ce qu'un droit qui, par la force des choses, est interdit au plus grand nombre des citoyens? Et puis, était-il bon d'habituer le pays à croire que l'argent pouvait autoriser toutes sortes de contrat?
N'était-ce point une chose excellente, au point de vue des mœurs républicaines, d'obliger les jeunes gens des familles aisées, dont l'instruction était plus élevée, à vivre pendant un temps de la vie commune, et à se mettre en rapport avec les jeunes gens des classes moins favorisées de la fortune ? N'était-ce pas le meilleur moyen de former la nation tout entière à la pratique de l'égalité et de relever le niveau moral de l'armée ?
Voilà les considérations principales et irréfutables (jne
développèrent des esprits généreux. En dehors des ré- Octobre i848. publicains purs, on entendit MM. Gustave de Beaumont, Coquerel, Dufaure, et quelques autres membres, se prononcer contre l'ancien système du remplacement, que M. Thiers défendit avec acharnement. Les pays où tout le monde est soldat, dit-il, ont toujours été des pays barbares, et il affirma que les meilleures armées étaient celles des peuples chez lesquels le service militaire était une profession spéciale. Le général de Lamoricière, ministre de la guerre, et qui avait, dans la question, une compétence indéniable, s'eft'orça de réfuter les erreurs de M. Thiers. Il s'attacha à démontrer les innombrables abus du mode actuel de remplacement et à signaler les dangers que les armées spéciales pouvaient faire courir à la liberté; vaines paroles! L'Assemblée nationale, dans son ensemble, n'était pas à la hauteur des véritables doctrines de la démocratie, et, dans une révoltante pensée d'égoïsme, elle continua de faire peser exclusivement l'impôt du sang sur les classes nécessiteuses.
x\ntérieurement aux débats relatifs à l'armée, avait Question de la commencé, en octobre, la discussion d'une des questions ^^^^^ vitales de la Constitution nouvelle, celle du pouvoir exécutif. Si, relativement au service militaire, l'Assemblée devait mettre tout à fait en oubli les principes d'égalité et de justice, elle commit une faute impardonnable, elle montra une absence complète de sens politique, au point de vue républicain, dans l'organisation du pouvoir exécutif.
M. Louis Blanc, en se prononçant pour l'abrogation des lois de bannissement rendues jadis contre la famille Bonaparte, avait formellement engagé ses collègues à ne point mettre de président à la tête de la République française. Dans un pays comme le nôtre, façonné de temps immémorial aux usages et aux vices de la monar-
228 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 18^8.
Octobre 1848. chie, un président devait nécessairement, selon lui, apparaître comme une sorte de roi constitutionnel.
Les anciens parlementaires, ralliés plus ou moins sincèrement à l'idée républicaine, ne s'y trompaient pas. Ils voulaient donner au président de la République à peu près les prérogatives d'un roi constitutionnel, moins la durée, l'inviolabilité et l'irresponsabilité. Il lui fallait, du propre aveu de M. Dupin, sauf le droit de dissolution, toutes les attributions constituant la prérogative royale sous la monarchie. Il eût donc été prudent aux membres de l'Assemblée d'écouter la voix de prophète qui leur criait : « Prenez garde à la présidence! » Mais il ne fut pas tenu compte de ce conseil si sage ; on décida que le pouvoir exécutif serait exercé par un président élu.
Ceci admis, il y avait encore un moyen d'en conjurer le danger, c'était de ne pas donner à la nomination de ce haut magistrat le caractère national de l'élection des représentants. La question n'était pas nouvelle. Lorsque la Convention discuta cette question vitale du pouvoir exécutif, plusieurs membres des plus avancés, comme Chabot, réclamèrent pour le peuple le droit de nommer directement lui-même le conseil chargé d'exercer ce pouvoir. Robespierre, avec son grand sens politique, combattit très vivement cette motion.
« Si le système de Chabot, dit-il, semble, au premier coup d'oeil, plus conforme aux principes démocratiques, cette illusion disparaît bientôt, quand on examine quel en serait le résultat pour ou contre la liberté!... Quel est recueil ordinaire de la liberté dans tous les pays? C'est le trop grand ascendant que prend à la longue le pouvoir exécutif, qui, par cela même qu'il a entre ses mains toutes les forces de l'Etat et qu'il agit sans cesse, domine bientôt toutes les autres autorités. De là vient la nécessité bien constante de mettre dans la
L'amendement Grévy.
Constitution de fortes barrières à son usurpation. De là Octobre 1848. la nécessité d'empêcher qu'il n'ait dans son origine un caractère aussi imposant que celui de la représentation nationale ; de là la nécessité de ne point le faire nommer immédiatement par le peuple. Si vous n'adoptez pas ce système, vous verrez bientôt, sous des formes nouvelles, ressusciter le despotisme, et les autorités particulières, puisant dans leur nomination un caractère de représentation, se liguer ensemble pour lutter contre l'autorité naissante de la grande représentation nationale. »
La Convention se rendit à ces paroles empreintes d'une si profonde sagesse ; il est fâcheux que l'Assemblée constituante de 1848 ne s'en soit pas souvenu.
Ce n'est pas cependant que les avertissements lui aient manqué ! Un jurisconsulte distingué, M. Grévy, doué d'autant de perspicacité que de fermeté patriotique, proposa à l'Assemblée de déléguer le pouvoir exécutif àun citoyen qui recevrait le titre de président du conseil des ministres, et qui, élu pour un temps illimité et toujours révocable, tiendrait son mandat de l'Assemblée elle-même. C'était, en réalité, la suppression de la présidence telle qu'on l'entendait.
Aux termes du projet de Constitution, le président de la République n'était nommé que pour quatre ans, et il ne pouvait être réélu qu'après un intervalle de quatre années. Mais il était armé de tous les pouvoirs de la royauté; il avait, lui aussi, l'initiative des lois, il disposait de la force armée, nommait aux emplois civils et militaires; il n'avait, en un mot, qu'à ouvrir les mains pour en laisser tomber des grâces et des faveurs.
L'élection populaire n'apporterait-elle pas un surcroît de force à cette autorité déjà si considérable? N'en résulterait-il pas un antagonisme fatal entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, alors que, sous une République sérieusement organisée, le premier devrait
230 HISTOIRE DE LA SECONDE REPUBLIQUE, année 1848.
Octobre 1848. toujours être subordonné au second? Cela semblait hors de doute. En vain alléguait-on le pouvoir temporaire et électif du président.
« Êtes-vous bien sûrs, s'écria M. Grévy, avec un accent véritablement prophétique, que dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trône de la présidence, il n'y aura que de purs républicains, empressés d'en descendre? Etes-vous bien sûrs qu'il ne s'y trouvera jamais un ambitieux tenté de s'y perpétuer? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire ; si c'est un général victorieux, entouré de ce prestige de la gloire militaire auquel les Français ne savent pas résister ; si c'est le rejeton d'une de ces familles qui ont régné en France, et s'il n'a jamais renoncé expressément à ce qu'il appelle ses droits; si le commerce languit, si le peuple souffre, s'il est dans un de ces moments de crise où la misère et la déception le livrent à ceux qui cachent, sous des promesses, des projets contre la liberté, répondrez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République?...
« Jusqu'ici toutes les Républiques sont allées se perdre dans le despotisme ; c'est de ce côté qu'est le danger, c'est donc contre le despotisme qu'il faut les fortifier. Législateurs de la démocratie, qu'avez-vous fait pour cela? Quelles précautions avez-vous prises contre l'ennemi capital ? Aucune. Que dis-je? Vous lui préparez les voies ; vous élevez dans la République une forteresse pour le recevoir. »
On le voit, ce ne furent pas les conseils de la prudence qui firent défaut à l'Assemblée.
M. Grévy ne s'en tint pas là. Après avoir réfuté l'exemple tiré des États-Unis d'Amérique, où le président n'est nommé que par une délégation d'électeurs spéciaux, il s'attacha à mettre l'Assemblée en garde contre les erreurs des parlementaires et les sophismes des parti-
sans du constitutionnalisme, s'il est permis de se servir Octobre 1848. de ce mot.
Presque toute cette partie de son discours mérite d'être religieusement conservée ; c'est un véritable cours de droit républicain.
« Plus j'examine attentivement, dit-il, ce jeu des institutions constitutionnelles et les faits historiques qui l'éclairent, plus je demeure convaincu que, lorsque les publicistes du xviii° siècle, et, après eux, l'école moderne qui a professé et appliqué leurs principes, ont considéré le gouvernement des trois pouvoirs comme un gouvernement de pondération et d'équilibre, et par conséquent comme une forme de gouvernement définitive et dernière, ils ont commis la plus grande erreur politique de ce temps-ci.
« Ils ont trouvé en Angleterre une nation à l'état de transformation politique, n'étant plus sous la monarchie absolue et n'étant pas encore en République; ils ont trouvé là une royauté, une aristocratie et une démocratie en présence, se partageant la souveraineté et, par une suite nécessaire, le gouvernement. Leur erreur a été de croire que ces trois éléments formaient équilibre, et qu'il résultait de leur pondération une forme de gouvernement stable et pouvant être définitive. Leur vue, concentrée sur le présent, ne s'est portée ni sur le passé, ni sur l'avenir; ils n'ont pas vu que l'élément populaire ne s'était établi qu'en remplaçant les deux autres, que le terrain qu'il avait gagné avait été perdu par la royauté et l'aristocratie... et qu'il en résultait une lutte sourde, dont l'inévitable issue est le triomphe de l'élément démocratique sur les deux autres.
« Aujourd'hui que le temps a marché, nous pouvons mesurer du regard le progrès accompli, nous pouvons marquer le progrès de la lutte en Angleterre, nous pourrions peut-être en prévoir le terme.
232 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
OcTOBKE 1848. « En France, où le même essai a été tenté, la lutte a été plus courte et plus terrible. C'est parce qu'en France cette lutte a été un duel entre le peuple et la royauté sur le cadavre de l'aristocratie. En France l'aristocratie n'a pas survécu à 89, et tous les efforts tentés depuis pour la galvaniser et en constituer une deuxième Chambre ont été impuissants. Voilà pourquoi cette deuxième Chambre, privée de vie, n'a jamais pu jouer qu'un rôle de comparse dans la lutte du peuple contre la royauté. Voilà pourquoi cette lutte a été un duel à mort.
« Remontez aux causes de toutes les révolutions qui se sont accomplies en France depuis soixante ans, vous trouverez toujours que ces révolutions sont sorties des conflits de pouvoirs indépendants entre eux, et que ces conflits ont été la conséquence forcée de cette indépendance. Eh quoi ! vous assistez depuis trente ans à cette lutte de tous les jours, de tous les instants, du peuple contre la royauté, vous avez assisté à toutes ces révolutions, et vous nous parlez encore de modération et d'équilibre! Pouvoirs indépendants, conflits, conflits de pouvoirs, révolutions; voilà ce que les événements écrivent, depuis soixante ans, à chaque page de notre
histoire Pourquoi avez-vous repoussé la seconde
Chambre ? parce qu'elle est la représentation de l'aristocratie, parce qu'elle est un pouvoir aristocratique, et qu'il n'y a plus d'aristocratie en France. Pourquoi maintiendriez-vous l'autre pouvoir, le pouvoir d'un seul, le pouvoir de la royauté, quand il n'y a plus de royauté? « Vous aviez à opter entre deux systèmes, le système du passé, celui de la division de la souveraineté en deux Chambres, et le système que j'appellerai le système du présent ou au moins de l'avenir, le système de l'unité de la souveraineté. Vous vous êtes prononcés contre le premier en repoussant la seconde Chambre; vous ne pouvez aujourd'hui, sans une inqualifiable inconsé-
quence, y revenir après l'avoir mutilé ; en ramasser les Octobre 1848. deux éléments restant, pour en faire une sorte de gouvernement bâtard, qui aurait pour effet inévitable d'aggraver les inconvénients du premier, en réorganisant un antagonisme sans tempérament, sans issue, par conséquent plus direct, et plus dangereux. »
Ce discours était celui de la raison, de la prudence et delà sagesse, surtout en ce qui touchait l'élection directe d'un président parles suffrages populaires. Et par quels arguments répondit-on à cette argumentation si serrée et si logique?
M. de Tocqueville, se faisant l'interprète des appréhensions du parti conservateur, s'attacha à montrer dans un changement aussi radical de la constitution du pays un changement de sa constitution sociale. En engageant la majorité à rester elle-même la directrice suprême des destinées du pays et à séparer nettement, complètement, la révolution sociale de la révolution politique, il ne fit que prêcher des convertis. Mais il alla plus loin, il se montra, aux acclamations de l'Assemblée, l'avocat enthousiaste du suffrage universel, dont il n'admettait pas qu'on put restreindre les droits. Et quand un vieux républicain, comme M. Martin (de Strasbourg), vint, dans la séance du 17 octobre, témoigner la crainte de voir Félu du suffrage universel devenir plus qu'un roi, l'imprévoyante Assemblée se révolta contre une pareille défiance.
M. de Lamartine, cédant peut-être à des préoccupa- Aiea jacta est. tions personnelles, entraîna l'Assemblée par un de ces mouvements auxquels se laissent trop souvent prendre les hommes. Il ne méconnaissait pas tout ce qu'il y avait de dangereux dans l'élection du président par les suffrages populaires, et néanmoins il s'y ralliait.
(^ Oui, s'écria-t-il, quand le peuple choisirait celui qu'une prévoyance, mal éclairée peut-être, redouterait
234 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
Octobre 1848. de lui voir choisir, n'importe! Aléa jacta est. Que Dieu et le peuple prononcent. Il faut laisser quelque chose à la Providence. Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l'avenir.
« Eh bien ! si le peuple se trompe^ s'il se laisse aveugler par un éblouissement de sa propre gloire passée, s'il se retire de sa propre souveraineté, après le premier pas, comme effrayé de la grandeur de l'édifice que nous lui avons ouvert dans sa République et des difficultés de ses institutions; s'il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d'une réminiscence d'empire ; s'il dit : Ramenez-moi aux carrières de la vieille monarchie ; s'il nous désavoue et se désavoue luimême, eh bien ! tant pis pour le peuple, ce ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage. »
N'était-ce point là de l'enfantillage pur, un caprice de poète? M. de Lamartine avait été souvent mieux inspiré. « Tant pis pour le peuple s'il choisit mal, » disait-il. Mais non, tant pis pour vous qui, investis de toute sa confiance, l'aurez exposé à mal choisir, et, de gaieté de cœur, aurez mis la République sur le bord d'un abîme.
Un autre jurisconsulte distingué, M. Leblond, dont le patriotisme s'alarmait d'avance, et dont la raison éclairée avait pressenti les dangers signalés par M. Grévy, avait proposé un moyen intermédiaire pour obvier aux inconvénients d'une élection directe immédiate : c'était de confier à l'Assemblée le soin de choisir pour la première fois le président de la République. Après une expérience de quatre ans, le peuple serait rentré dans la pleine possession de son suffrage. L'Assemblée rejeta également cette proposition, qui pourtant maintenait intacte l'institution de la présidence, mais qui avait l'avantage incontestable de parer à un péril imminent.
L'opinion publique ne se trompa pas sur l'importance
La proposition Leblond.
de la question. L'amendement Grévy paraissait à beaucoup d'esprits clairvoyants l'unique planche de salut de la République, l'obstacle insurmontable aux fautes, aux scandales et aux excès du pouvoir. « Tous ceux qui ne veulent pas de la République, disait la Presse^ n'ont qu'à rejeter cet amendement; s'il est rejeté, elle ne lui survivra pas longtemps. » Il fut rejeté par 643 voix contre lo8 voix, à l'énorme majorité de 485 voix.
La présidence étant admise, il restait à décider entre l'élection par le suffrage universel ou par l'Assemblée.
Beaucoup de républicains convaincus, qui avaient voté pour qu'il n'y eût pas de présidence, appuyèrent, par un respect irréfléchi de la souveraineté populaire, l'élection directe du président par le peuple. Ils ne virent pas que le danger était surtout dans l'institution môme d'une présidence sortie des entrailles populaires, et qui acquerrait ainsi une autorité supérieure à celle de la représentation nationale. La proposition Leblond ne réunit que 211 sufîrages. Un grand nombre de républicains, je le répète, votèrent avec les conservateurs, avec tous ceux qui se repaissaient d'espérances monarchiques, et qui, en établissant une quasi royauté, et surtout en abandonnant aux incertitudes du suffrage populaire le choix du président, savaient bien qu'ils livraient les destinées de la République au dieu inconnu.
Par 627 voix contre 130, l'Assemblée décida que la nomination du président se ferait directement par le suffrage universel. Elle se réserva seulement le droit, pour le cas où aucun des candidats n'obtiendrait un minimum de deux millions de voix au moins, de choisir entre les candidats qui en auraient obtenu le plus.
Alors fut présenté un amendement tendant à rendre inéligibles à la présidence de la République tous les membres des familles ayant régné en France. C'était viser directement le prince Louis-Napoléon qui, comme
Octobre 1848.
Rejet de
rainendeuient
Grévv.
L'élection présidentielle.
est confiée au
suffrage
universel.
Octobre 1848.
Nouvelles élections complémentaires.
Modification ministérielle.
236 HISTOIRE DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE, année 1848.
je le dirai tout à l'heure, avait été récemment élu pour la troisième fois et admis par l'Assemblée, Le prince prit la parole pour repousser énergiquement ce titre de prétendant, dont on ne cessait de le poursuivre. L'Assemblée n'adopta pas l'amendement, et elle termina, le 23 octobre, l'examen du projet de Constitution.
Elle eut un moment la pensée de reculer l'élection présidentielle jusqu'au jour où elle aurait achevé les lois organiques de la Constitution, et de laisser, d'ici là, le pouvoir aux mains du général Cavaignac; mais les chefs de la majorité hésitèrent devant l'impopularité probable d'une pareille détermination. Le général Cavaignac se montra lui-même fort opposé à la prolongation d'une situation provisoire, de laquelle il semblait avoir hâte de sortir, et il fut décidé que les élections auraient lipu le dO décembre 1848.
Depuis l'ouverture des débats relatifs à la Constitution s'étaient produits des événements d'une certaine importance. C'est ainsi qu'avaient eu lieu, le 17 septembre, de nouvelles élections complémentaires, d'où le nom de Louis-Napoléon était sorti cinq fois. A Paris, il avait été élu à une très forte majorité, en compagnie de MM. Fould et Raspail, et la proclamation de son nom, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, avait été accueillie par de nombreux cris de Vive l'empereur! Vive Napoléon! indice grave, qui aurait dû donner à réfléchir à l'Assemblée.
Divers incidents, à Paris et en province, quelques banquets socialistes, comme celui de Toulouse où, prétendait-on, les mots de « Mort aux prêtres ! mort aux riches ! vive la guillotine ! » avaient été prononcés en présence du préfet et du procureur de la République, avaient donné lieu, de la part de M. Denjoy, à une interpellation d'une grande violence réactionnaire, d'où était née une crise ministérielle. Le général Cavaignac avait
AJiXÉE li
cru devoir, le 13 octobre, donner satisfaction au parti de l'ordre en acceptant la démission de quelques-uns de ses ministres. M. Dufaure avait pris, à l'intérieur, la place de M. Sénard. M. Vivien avait remplacé M. Recurt, aux travaux publics et M. Freslon avait été nommé à l'instruction publique, en remplacement de M. de Vaulabelle. Ainsi, moins de huit mois après la proclamation de la seconde République, deux anciens hauts fonctionnaires de la monarchie de Juillet prenaient la place de ministres républicains.
Toutefois, dans une sorte de profession de foi, formant comme l'exposé des motifs d'une demande de cent mille francs de fonds secrets, M, Dufaure, au nom du nouveau cabinet, fit une déclaration très nettement républicaine, et sa demande fut accueillie à une majorité de 570 voix contre 155. Pas plus que la monarchie, la République ne semblait pouvoir se passer de ces fonds secrets, qui, sous le précédent régime, avaient été l'objet de si violentes attaques de la part de l'opposition.
Enfin, le 19 octobre, l'Assemblée nationale s'était décidée a mettre fin à l'état de siège, avec l'acquiescement du pouvoir exécutif qui, franchement, aurait aussi bien fait d'appuyer cette mesure, comme le demandait M. Ledru-RoUin, dès l'ouverture des débats sur la Constitution.
Après une revision superficielle, la nouvelle Constitution républicaine fut votée définitivement, dans son ensemble, le 4 novembre, et solennellement promulguée le 12, sur la place de la Concorde, par le président de l'Assemblée, M. Armand Marrast.
La période électorale pouvait être désormais considérée comme ouverte. Les candidats à la présidence se mirent immédiatement en campagne.
Plusieurs noms étaient prononcés. M. de Lamartine se mit sur les rangs. L'illustre poète, trompé par l'élec-