Acte d'adhé
ANNÉE 1848. CHAPITRE QUATRIÈME. 2il
jour où il m'est permis de siéger dans cette enceinte, Novembre les vrais sentiments qui m'animent, qui m'ont toujours animé.
(( Après trente-trois années de proscription et d'exil, je retrouve enfin ma patrie et tous mes droits de citoyen! La République m'a fait ce bonheur; que la République reçoive mon serment de dévouement. » Puis, flattant tour à tour, par une tactique dont il ne se départira plus, les idées conservatrices et celles de progrès, il engageait ses collègues à le recevoir au milieu d'eux avec une affectueuse confiance.
« Que les généreux compatriotes qui m'ont envoyé dans cette enceinte soient très certains qu'ils me verront toujours dévoué à cette noble tâche, qui est la nôtre à tous : assurer l'ordre et la tranquillité, qui est le premier besoin du pays; développer les institutions démocratiques que le peuple a le droit de réclamer.
« Longtemps, citoyens, je n'ai pu consacrer à mon pays que les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui la carrière où vous marchez m'est ouverte. Recevez-moi dans vos rangs, chers collègues, avec le sentiment d'afîec tueuse sympathie qui m'anime moimême.
(' Ma conduite, dit-il, en finissant sa courte harangue écrite, ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi, prouvera, à rencontre des passions qui ont essayé de me proscrire pour me noircir encore, que nul ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la défense de l'ordre et à l'affermissement de la République. »
C'étaient là de belles paroles, auxquelles beaucoup de gens se laissèrent prendre de la meilleure foi du monde.
Sentant son impuissance à l'Assemblée, il y allait rarement, et vivait assez isolé, à Auteuil, où il s'était logé. Mais quiconque avait un nom, une influence,
Novembre
Louis- Napoléon à l'Asseniblée.
Sa candidature
posée ù la
tribune.
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était sûr d'être reçu avec empressement. Le prince se montrait affable, poli et modeste à l'égard de ses visiteurs; très réservé avec les uns, il était fort prodigue de promesses à l'égard des autres ; à tous il donnait à entendre qu'il était décidé à se soumettre au vœu national, sans le provoquer. Mais ses amis et lui ne perdaient aucune occasion d'attirer sur sa personne l'attention populaire.
Dans la séance du 25 octobre, le représentant Clément Thomas avait fort imprudemment demandé quels étaient les titres de ce citoyen à la dignité de la présidence, et il s'était plaint de ce que partout, dans les départements, on présentait cette candidature « à la partie la moins éclairée de la population ». M. Louis Bonaparte parut le lendemain à la tribune, déplora profondément d'avoir à parler de lui, alors qu'on n'avait pas un moment à perdre pour s'occuper des grands intérêts de la patrie, et il s'expliqua sur la candidature à laquelle il avait été fait allusion la veille.
M. Clément Thomas lui avait fourni l'occasion de poser nettement sa candidature à la tribune même de l'Assemblée.
Mais laissons-le s'expliquer lui-même : « Je ne parle pas de mes sentiments et de mes opinions, je les ai déjà manifestés, et jamais personne n'a pu encore douter de ma parole.
« Quant à ma conduite parlementaire, de môme que je ne me permettrai pas de demander compte à aucun de mes collègues de celle qu'il aura choisie, de môme je ne reconnais à personne le droit de m'interpeller; ce compte, je ne le dois qu'à mes commettants.
(( De quoi m'accuse-t-on? D'accepter du sentiment populaire une candidature que je n'ai pas recherchée.
« Eh bien! oui, dit-il, je l'accepte cette candidature qui m'honore; je l'accepte parce que trois élections
successives et le décret de l'Assemblée contre la pros- Novembre cription de ma famille m'autorisent à croire que la '^^^' France regarde le nom que je porte comme pouvant servir à la consolidation de la société ébranlée jusque dans ses fondements, à l'affermissement et à la prospérité de la République.
« Ceux qui m'accusent d'ambition connaissent peu mon cœur. Si un devoir impérieux ne me retenait pas ici, si les sympathies de mes concitoyens ne me consolaient de l'animosité de quelques attaques et de l'impétuosité même de quelques défenses, il y a longtemps que j'aurais regretté l'exil.
« On voudrait que j'eusse montré de grands talents et occupé brillamment cette tribune. Mais il n'est donné qu'à peu de personnes d'apporter une parole éloquente au service d'idées justes et saines. N'y a-t-il qu'un seul moyen de servir le pays ? Ce qu'il lui faut surtout, c'est un gouvernement stable, intelligent, ferme, sage, qui pense plus à guérir les maux de la société qu'à les venger. Quelquefois on triomphe mieux par une conduite habile et prudente que par les baïonnettes quand elles ne s'appuyent pas sur l'expérience et sur la raison.
« Citoyens représentants, on veut, je le sais, semer mon chemin d'écueils et d'embûches. Je n'y tomberai pas; je suivrai la voie que je me suis tracée, sans m'inquiéter, sans m'irriter. Je saurai montrer toujours le calme d'un homme résolu à faire son devoir. Je ne veux que mériter l'estime de l'Assemblée nationale et de tous les hommes de bien, la confiance de ce peuple magnanime qu'on a si légèrement traité hier.
(( Je déclare donc à ceux qui voudraient organiser contre moi un système de provocation que je ne répondrai à aucune interpellation, à aucune espèce d'attaque. Je ne répondrai pas à ceux qui voudraient me faire parler alors que je veux me taire. Je resterai inébranlable
NOVEMBHE
La candidature de Cavaignac.
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contre toutes les attaques, impassible contre toutes les calomnies. »
On voit comme revient dans ce discours d'une habileté perfide cette phrase stéréotypée dans toutes ses harangues : « Que ceux qui m'accusent connaissent mal mon cœur. » Tragédien mêlé de comédien, aurait-on pu dire du neveu comme de l'oncle.
Le républicain Antony Thouret, voulant encore essayer d'écarter une candidature qu'il considérait comme funeste à la République, avait, on l'a vu, proposé à l'Assemblée l'inéligibilité de tous les membres des familles qui avaient régné sur la France. Le prince, ainsi directement mis en cause, av^ait réclamé au nom des trois cent mille électeurs qui, par trois fois, l'avaient appelé à siéger dans l'Assemblée, et nous l'avons montré désavouant complètement, hautement, ce titre do prétendant qu'on ne cessait de lui jeter à la tête. M. Antony Thouret s'était laissé prendre lui-môme à son air do bonne foi, et, devant cette parole il avait retiré sa proposition, qui, reprise par M. de Ludre, n'avait par trouvé faveur auprès de l'Assemblée. La candidature de Louis- Napoléon s'était donc posée devant le pays avec une sorte de fracas.
De son côté, le général Cavaignac ne négligeait rien pour assurer le succès de sa propre candidature. Il eut môme l'idée, de concert avec MM. Sénard et Marrast, d'envoyer dans les départements des commissaires, choisis parmi les représentants du peuple, pour raffermir dans le pays la foi républicaine ébranlée, comptant bien que ces sortes de missi domimci ne manqueraient pas de préparer les esprits en sa faveur. Mais si ce projet pouvait favoriser l'élection du général, il était aussi ^q nature à servir la propagande républicaine; aussi fut-il repoussé grâce à l'appui des royalistes de l'Assemblée.
C'était même à la suite de ce vote que M. Sénard
s'était retiré avec ses collègues MM. Recurt et de Vaulabelle. Le choix de son succeseur, M. Dufaure, nommé surtout pour complaire aux meneurs de la rue de Poitiers, ne pouvait donner satisfaction aux véritables républicains.
M. Dufaure était le type des anciens légistes. Apre, amer, tranchant, il avait en horreur la Révolution, à laquelle il devait pourtant d'être arrivé à pouvoir prendre part à la direction des affaires de son pays. Sa nomination causa une impression assez mauvaise. C'était bien la peine, disait-on, d'avoir renversé Louis-Pliilippe pour remettre ses ministres au pouvoir. M. Ducoux donna sa démission de préfet de police, en déclarant qu'il croyait devoir se séparer d'un gouvernement qui cessait de représenter les principes de la révolution de Février.
Une fois lancé à pleines voiles dans le courant de la réaction, le général Cavaignac ne pouvait facilement s'arrêter. On le vit abandonner avec une étrange facilité la cause de la démocratie en Allemagne et en Italie.
Les Radeztky et les Ilaynau, vainement dénoncés à la tribune de l'Assemblée nationale, purent se livrer aux orgies d'une répression impitoyable, sans que le gouvernement de la République fi-ançaise fit entendre une parole de protestation.
Le roi Charles-Albert, s'étant décidé à adresser à la France une tardive demande de secours, notre ministre des affaires étrangères, M. Rastide, se contenta d'entamer avec l'Autriche des négociations diplomatiques, dont le résultat fut de sacrifier purement et simplement l'inpendance italienne.
Et pourtant une armée française avait été massée au pied des Alpes pour favoriser au besoin l'allranchissement de la pénmsule, et nous restâmes l'arme au bras, sourds aux cris de détresse poussés par les patriotes ita-