CHAPITRE U
Timidité detf agiiatears. — Qniétade du pontoir, — Balietin de la turveillancê générale, — Affaiblissement da parti répablicaiD. ~ Sa pmdence involontaire. — Réanion des dépotés réformistes après le vote de l'Adresse. — Séance da 13. — Démission de M. de Girardin. — Communication aux journaax de ropposition. — Présentation de Tadresse. — Réponse du Roi. — Nouvelles étrangères. — Les troupes napolitaines chassées de la Sicile. — Promesses constitutionnelles de Charles-Albert. — Anxiété. — Louis-Philippe et M. Saliandrouze. — Le pouvoir s'arme. — Lettre du chef d'état-major Carbonnel au National. — Souscription au banquet. — Cent députés. — Trois pairs de France. — Admission des écoles. — Le banquet fixé au 22 février. — Tergiversations de MM. Thiers et Barrot. —Manifeste du comité électoral le 21 février. ^ Proclamation du préfet de police. — Ordre du jour du général Jacqneminot. — Chambre des députés : MM. Barrot et Ducbàtel. ^ Déclaration de l'opposition publiée le 22. — Réunions chez M. de Lamartine, au comité, au National, à la Réforme, le 21 au soir. —MM. Louis Blanc, Flocon, d'Alton-Shée, Ledru-RoUin, Rey, Lagrange, etc. — Paris le soir du 21.
— Forces du pouvoir. — Forces de l'insurrection. —Louis-Philippe et la cour.
— Mot du maréchal Bngeaud. — Paris dort et le roi Teille.
Le jour marqué par la Providence approchait. Ce n'est pas que les chefs de l'agitation réformiste fissent de grandsefforts pour accélérer le conflit. L'histoire doit, au contraire^ rendre à l'inconséquence de MM. Barrot, Thiers, Duvergier de Hauranne, Maleville, etc., cette justice de noter qu'ils ne dépensèrent ni moins de ruses, ni moins d'activité pour arrêter le mouvement, qu'ils n'en mirent d'abord à lui donner le branle. Mais il était écrit que tout servirait au triomphe de la révolution. La timidité même des agitateurs devait rassurer le pouvoir.
LES BAJ9QUETS. H 7
La quiétude de la police éclate dans les bulletins qu'elle adressait au roi et aux ministres sous le titre de surveillance générale. Du ISS au 20 février, le ton de ces bulletins dénote une confiance absolue dans la situation. Les observations consignées ne varient que dans la forme. Toutes constatent une tranquillité parfaite dans la ville de Paris, de l'inquiétude dans les esprits, de la curiosité pour la lecture des journaux, une mollesse croissante dans les transactions commerciales, de l'indifférence de la part des classes ouvrières. Le bulletin du 18 mentionne même l'hésitation des agitateurs: « Beaucoup d'incertitude et de division dans les pro- » jets des diverses nuances de partis qui s'occupent du » banquet et de la manifestation décidément fixée à » mardi, sauf nouvel ajournement. Ils continuent à ex- » primerrintention de ne pas se livrer à des troubles, et » font à leurs adhérents des recommandations dans ce i> sens, etc. (1). » Était-ce aveuglement de la part de M. Delessert? La police s'endormait-elle sur le succès du cabinet devant les Chambres? Nullement: mais il ne lui était pas possible devoir ce qui n'existait point. Le calme était à la surface ; ou, pour mieux dire, la révolution s'ignorait elle-même. De l'aveu des républicains, les forces de ce parti étaient bien peu de chose. La Société des ^droits de /'/lomme n'existait plus. Il ne restait que la Dissidente et les Saisons. Affaibli par ses luttes antérieures, le parti républicain, décimé, divisé ne devait prendre part à la bataille que tardivement, comme il avait tardivement pris part à l'agitation des
(1) Voir aux Pièces Justificative» n** 1.
banquets. II récolta ainsi les bénéfices d'une prudence involontaire qt inusitée. Cette tactique, ou plutôt cette conduite inspirée par une juste défiance de ses forces et de Tesprit des événements, contribua beaucoup à son succès. Dans l'agitation comme dans le combat, il survint juste à temps pour enlever au vieux libéralisme les fruits de sa Fronde parlementaire. La république ne triompha donc pas par le nombre et par la valeur de ses partisans, mais parce qu'elle était un nom, une nouveauté gouvernendentale colorée des reflets terribles et grandioses d'un passé qui n'effrayait plus et qui attirait les imaginations ; parce que cette figure martiale rappelle en France des idées de gloire nationale ; parce que depuis vingt ans les poètes, et tout récemment encore Lamartine etMicbeVet, enveloppaient cette grande, idole de tous les attributade la force, de la justice et de la bonté.
Que pouvait-il y avoir de commcia etitre des appré-r eiadons d'une psychologie aussi déliée et le service de la surveillance générale? Comment arrêter un peuple las du passé, qui s'inquiète, s'ennuie, s'agite, mais n'a point de projet fixe dans l'avenir?
Les preuves de cette indécision n'allaient pas manquer au pouvoir. Après le vote d'ensemble sur les paragraphes de l'Adresse^ le premier acte des députés réformistes fût de se réunir pour délibérer sur la conduite a tenir dans de pareilles conjonctures. La situation des agitateurs ne laissait pas d'être embarrassante. Il n'y avait pas de milieu entre la honte du renoncement elle péril de la persévérance.
Une séance eut lieu dans la matinée du 1 3. Divers
projets furent mis en discussion. Un petit nombre d^ députés, fatigués des luttes parlementaires, ou avides de popularité, proposèrent la démission en masse. M. de Girardin avait depuis plusieurs jours donné cet avis que lui seul mit à exécution (1). La mesure fut rejetée à une majorité de plus de cent voix, sur moins de deux cents votants.
Deux résolutions furent arrêtées après cet inutile débat. Par suite de Tattitude menaçante du cabinet et de rinterdiction du préfet de police, relativement au banquet du ^T arrondissement, la question s'était déplacée ei l'agitation changeait d'objet. Le droit de réunion prenait le passurla réforme électorale vaincue dans le parlement ; légalement, les tribunaux pouvaient seuls vider une question d'interprétation, et pour que la jus-* tice en fût saisie, il fallait qu'un conflit judiciaire éclatât entre les citoyens et le préfet de police. Les plus illusionnés espéraient que le pouvoir reculerait élevant une manifestation imposante , les habiles prévoyaient les conséquences probables d'un tel acte et réfléchissaient aux moyens d'en éluder le danger. Il n'en fat pas moins résolu qu'un banquet solennel où figureraient des électeurs, des gardes nationaux, des étudiants et des députés flétris, aurait lieu prochainement. Le lieu et le jour seraient ultérieurement indiqués.
L'assemblée des agitateurs prit ensuite la décision magnanime de ne plus paraître aux soirées du président
(1) Ce député envoya le 14 sa démission ainsi motivée: « Entre la majorité n intolérante et la minorité inconséquente il n'y a pas de place poar qui ne rt comprend pas : le pouvoir sans IMcitiative et le progrèc, Topposition sans la n vigueur et la logique. »
120 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISF.
Sauzet et à celles du château. Il est d'usage de tirer au sort le nom des députés à qui la Chambre confie la mission de présenter l'Adresse au roi. On convint spécialement de se refuser à cette mission, si par une perfidie du sort quelqu'un des opposants était désigné pour la cérémonie. Or, le sort malicieux en désigna trois, diton, et d'eux d'entre eux, oubliant en moins de vingtquatre heures le pacte de la veille, se joignirent à la députation.
D'illustres phraseurs ont dit que Louis-Philippe avait succombé sous le mépris public. Pour être juste, il faudrait au moins ajouter aux causes de sa chute le légitime mépris que lui inspira la généralité de ses adversaires. Sa confiance absolue dans la faiblesse de ses ennemis le perdit en le rassurant.
Avant de se séparer, on décida qu'une communication serait adressée le soir même aux journaux de l'opposition. Le lendemain, 14, \e National^ le Courrier Français ei le Siècle publièrent, en effet, une sorte de rendu compte dans lequel les députés flétris déclaraient se dévouer à la garde et à la défense des intérêts nationaux. « Quant au droit de réunion des citoyens, » ajoutait-on, droit que le ministère prétend subor* » donner à son bon plaisir et confisquer à son profit, » l'assemblée, unanimement convaincue que ce droit » est inhérent à toute constitution libre, et d'ailleurs » formellement établi par nos droits, a résolu d'en » poursuivre le maintien et la consécration par tous les » moyens légaux et constitutionnels. En conséquence, » une commission a été nommée pour s'entendre avec » le comité des électeurs de Paris et pour régler de con-
LKS BANQUETS. 121
» cert le concours des députés au banqucl qui se pré* » pare, à titre de protestation contre les prétentions de » l'arbitraire. Cette décision a été prise sans préjudice » des appels que, sous d'autres formes, les députés de » l'opposition se réservent d'adresser au corps électo- » rai et à l'opinion publique. » Cette pièce se terminait ainsi: « Elle (l'assemblée) a donc résolu, h l'una- » nimité, qu'aucunde ses membres, même de ceux que » le sort désignerait pour faire partie de la grande » députation, ne participerait à la présentation de » l'Adresse. »
Tandis que cette pancarte parlementaire allait échauf * fer les tètes des politiques d'estaminet, le vieux roi Louis-Philippe, assis sur son trône entre les ducs de Nemours et de Montpensier, recevait la députation de la Chambre grossie d'une foule de députés, qui s'étaient joints volontairement au cortège et qui ébranlèrent les voûtes des Tuileries du cri de : « Vive le roi ! » M. Sauzet lut cette Adresse servile dont chaque parole était un écho des paroles du discours royal, de sorte que le vieux monarque put avec une légère variante articuler sa réplique ordinaire : « C'est toujours avec la même » satisfaction que, etc. i» Il lui fut même loisible d'ajouter ces mots auxquels les circonstances prêtaient je ne sais quel caractère de raillerie : « Je suis bien tou- » ché, messieurs, devons voir aussi nombreux autour » de moi, et bien sensible à ces acclamations. »
Les cris de « Vive la Réforme ! » que la garde montante poussa quelques jours après en passant sous ses fenêtres, lui apprirent qu'il y avait encore en France une puissance d'opinion, et qu'une poignée de députés
vendus pouvait livrer ses votes sans enchaîner la conscience et les passions du pays.
La nouvelle de Tévacuation des troupes napolitaines chassées de la Sicile, les promesses de Charles-Albert en Piémont, tout, jusqu'aux absurdes décrets du duc de Modène, entamant une croisade contre TinteHigence, contribuait à répandre dans le pays l'exaltation de Tindépendance et la haine du despotisme. Les sombres péripéties du procès du frère Léotade se déroulaient sur la trame des événements politiques. Or, s'il est vrai que la température et les actes anormaux exercent une influence sur les imaginations, on tiendra compte de ce que devaient ajouter à tant de causes réunies les journées grises et désespérées de l'hiver, et les horreurs d'un crime où la jeunesse, la candeur et la beauté succombaient sous la lubricité, l'hypocrisie et l'assassinat, comme le droit sous la force.-L'imminence d'un conflit entre une portion du corps électoral de la Chambre, du pays lui-même et le pouvoir, n'était pas de nature à rassurer les âmes. Aussi les cœurs se serraient-ils dans une douloureuse anxiété qui paralysait jusqu'aux transactions commerciales.
A la vérité, le négoce parisien devait se sentir médiocrement satisfait en apprenant les nouvelle^ delà cour. On assurait que M. Sallandrouze, délégué des marchands, avait été interrompu au milieu d'un discours où il suppliait le roi de ne pas envisager d'un mauvais œiUa future manifestation, par cette phrase royalement impertinente : « Comment va le commerce des tapis? »
La province, elle aussi, commençait à pressentir les approches d'une crise gouvernementale. Les banquets
départementaux avaient noué entre Paris, Lyon, Lille, Châlon, toutes les grandes villes de France, la chaîne électrique des idées* Chaque jour de nouveaux encou^ ragements, des promesses d'appui arrivaient aux agitateurs de la capitale. Une sorte de pression morale en résultait. Avec le désir intime de reculer, les che& de l'entreprise se vopient contraints de faire incessamment de nouveaux pas.
Cette situation ridicule et fausse n'échappait point ao pouvoir. Pour mieux en tirer parti, le gouvernement exagérait de son côté le rôle de la défensive. Il répon* dait évasivement à la Chambre sur les interpellations qui lui étaient adressées à propos des canons fondus depuis peu et qu'on devait transporter à Bourges. Des batteries d'artillerie, des caissons pesamment chargés qu'on envoyait sur les ordres de M. le duc de Montpensier (4), de Yincennes à l'Ecole militaire, troublaient les esprits des bourgeois. Les munitions que l'on fabriquait, disaiton, se centuplaient dans les imaginations déjà impressionnées. Une pareille attitude de la part d'un gouvernement, assez débonnaire au total, et que de longues années de tranquilUté avaient désaccoutumé de tels déploiements de force , irritait plus encore qu'elle n'épouvantait. Tactique détestable, nous aurons plusieurs fois lieu de l'observer ! Une saine politique démontre, au contraire qu'il y a toujours avantage à sévir sans menacer.
Sûr de la victoire, le gouvernement ne croyait cependant pas inutile de s'assurer toutes les chances de
(1) Voir &u% Pièces Justificatives, n» 2.
succès en cas de combat. On prenait des dispositions pour que le 20, jour où devait avoir lieu le banquet, une soixantaine de mille hommes fussent groupés dans les casernes de Paris et dans les forts détachés.
En réponse à ces menaces, les députés, poussés par leurs commettants, entraînés par la logique inflexible d'un mouvement qu'ils avaient imprimé, s'inscrivaient pour le banquet. De nombreux gardes nationaux s'offraient pour escorter la manifestation. Les deux puissances, celle du gouvernement et celle de la nation, massaient leurs forces.
Sur ces entrefaites, le bruit public attribua au gouvernement un ingénieux stratagème, dont le parti démocratique fit plus d'une fois usage dans les guerres civiles de ces dernières années. On accusait le pouvoir d'intervertir les tours de service. Plusieurs journaux affirmaient que des billets de garde en blanc avaient été directement remis par un sergent-major, à l'état-major de la ^ 0« légion ; que l'on organisait une fausse garde nationale. Les imaginations vont vite en temps de trouble. On pouvait supposer qu'on allait mettre sur la poitrine des soldats d'élite de la garde municipale le harnais pacifique de la garde bourgeoise. De sorte que le peuple sansdéfiance verrait soudain les agneaux se changer en tigres. On conçoit le désordre et la diversion profonde qu'une pareille manœuvre pouvait opérer un jour d'émeute.
La casaque de garde national est devenue, en France, jusqu'au 1 3 juin 1 849, une sorte d'insigne politique et de porte respect. Maints patriotes s'en affublaient en temps de sédition. Mais il eussent trouvé fort mauvais
que le pouvoir employât les mêmes subterfuges. L'hypocrisie et la naïveté humaines sont égales. On trouve bon, qu'en temps de guerre, deux généraux aient recours à tous les expédients possibles pour vaincre, et joignent la ruse à la valeur. Mais lorsque deux partis se forment dans le pays, le parti du gouvernement étabU et le parti du gouvernement futur, le gouvernement du lendemain crie à l'immoralité si le gouvernement du jour emploie pour se défendre les moyens dont on se sert pour l'attaquer.
Deux feuilles opposantes, le Constitutionnel et le National^ s'emparèrent de ce thème, éminemment propre à soulever une vertueuse indignation publique. Le ma* réchal de camp, chef de l'état-major général, Garbonnel, essaya de détruire It mauvais effet de cette manœuvre en sommant ces deux journaux d'insérer une lettre explicative que reproduisit le Moniteur du 1 7. Celte lettre expliquait comment le colonel de la 1 0^ légion avait cru devoir faire peser un service exceptionnel sur toutes les compagnies. Aucun choix n'avait présidé à cette répartition du péril, a Les gardes na- » tionaux qui sont commandés, usait-il en terminant, » seront certainement fort surpris de se trouver clas- » ses par le National comme des hommes dépendants et » d'une obéissance obligée. De semblables choix fausse- » raient gravement, en effet, Tinstitution de la garde 9 nationale. Ils ne seraient assurément autorisés, ni » par le commandant supérieur, ni par son chef d'é» » tat-major. » On trouva que cette réplique ne détruisait rien. Vrai ou faux, le fait resta au passif du pouvoir, il entretenait en même temps les esprits dans
ridée d'une lutte prochaine. Or, quelque peu disposé à la bataille qu'on fût de part et d'autre, à force d'ac^ eoutumer les esprits à celle idée, on rendait le combat inévitable.
Cependant, les délibérations des députés réforœbtes et du comité central des élections se succédaient sans aboutir à une conclusion. Ces hommes qui allaient fonder un gouvernement nouveau, ne parvenaient même pas à s^ entendre pour fixer le jour et le lieu d'une simple manifestation. Les prolégomènes de la seconde République française commençaient par la confusion des langues, la tergiversation et la haine. Les futures factions se seraient volontiers dévorées avant d'avoir couché la proie par terre. Les éléments diminués, maisvivaces encore de la grande révolution, se retrouvaient en présence, au milieu de ce xix^ siècle peu enthousiaste, très-égoïste, très-sceptique, mais non moins cruel au fond que ses devanciers de l'éternel sablier. Les Constituants, les Girondins et les Jacobins se retrouvaient en présence dans la personne des gauchedynastiqnes, des gens àa National et de ceux de la Réforme. L'opiniâti'eté protestante et parlementaire des Lally, des Meunier, semblait avoir laissé son empreinte sur MM. jDuvergier de Hauranne et Maleville. LeiVationaly avec son spii'ituel rédacteur en chef, M. Marrast, donnait l'idée de cette bourgeoisie de la Gironde qui devait pour la seconde fois faire tant de mal à l'idée républicaine. La Réforme avait conservé du vieux jacobinisme la misère, l'exaltation et le radicalisme, en paroles du moins. Fatalité d'un pastiche providentiel qui devait entraîner la seconde République française
LES BANQUfiTS. 1S7
dans de pâles imitations et Tinduire trop souvent en ridicule et en absurdité !
Outre la discussion sur le lieu de la réunion pour le banquet final, les réformistes avaient à statuer sur le cérémonial, sur le nombre et la qualité des convives et sur la fixation du jour de la manifestation. Les mêmes instincts qui poussaient les promoteurs de cette agitation libérale à écarter Tidée d'une réunion dans un centre populeux et pauvre, leur faisaient redouter l'admission de ta jeunesse des écoles et des ouvriers. La Réforme^ qui ne négligeait aucun moyen de popularité, profita de cette occasion. Un petit nombre d'étudiants et d'ouvriers furent admis sur son instance. Plus de cent députés s'étaient fait inscrire. Trois pairs de France, MM. deBoissy, le duc d'Harcourt, d'Alton-Shée, prirent également des cartes. A Paris, ou la mode joue un si grand rôle, il devint à la mode de souscrire pour le banquet réformiste.
Primitivement fixé au dimanche, 20, le banquet fut ajourné. Une décision prise le 17, le renvoya aux premiers jours de la semaine. Deux jours après, le 19, la commission générale transmit aux journaux un avis qui fixait définitivement au S12 février (1), la célébration du banquet réformiste du deuxième arrondissement. La révolution avait une date.
Cependant le lieu de la réunion n'était pas encore désigné. Les chefs parlementaires de l'agitation parvinrent à faire choisir les Champs-Elysées et la place de la Concorde. Choix au moins étrange qui devait,
(I) Voir aux Pièces Justificatives^ u* 1.
>i28 SECONDS RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
ainsi qu'on le verra dans la suite, donner lieu à une mise en scène d'un caractère gigantesque. On pourrait reprocher à M. Barrot et à ses amis d'avoir ainsi exposé le populaire, que cette manifestation devait attirer, aux charges de cavalerie et aux éventualités d'une pareille journée. Mais les agitateurs voulaient se mettre à couvert en protestant de leurs intentions pacifiques jusque dans le choix du lieu de réunion.
Un terrain appartenant au général Thiars, d'autres disent à un sieur Nilot, situé du côté de Ghaiiiot, fut affecté à l'emplacement d'une vaste salle dont les charpentes improvisées se dressèrent bientôt aux yeux de l'autorité et vinrent troubler un peu sa quiétude.
La réalité est que les classes supérieures se sautaient débordées par la masse du pays. Le pouvoir et les chels dynastiques de l'agitation ne demandaient pas mieux que de trouver un motif de transaction. M. Thiers dépensa beaucoup d'activité dans ces compromettantesnégociations. Son génie, fertile en expédients et peu scrupuleux sur le choix des nooyens, se complaît à ce genre d'intrigues dants lesquelles un tout petit individu devient quelquefois la cheville ouvrière d'une situation, la paille ridicule dont se sert la Providence pour faire manquer une expérience ou pour provoquer une explosion révolutionnaire. Le débonnaire Odilon Barrot tournait au gré de ce Figaro homme d'Etat, comuie une toupie sous la main d'un écolier.
M. Thiers croyait à la révolution et la redoutait, en la voyant arriver plus promptement sans doute qu'il ne l'avait attendue. Il sentait tout ce qu'elle allait lui ôter. Llle ne lui laisserait plus la place d'être. Aussi, le
LES BANOCBTS. 129
même homme que nous avous^vu, peu de jours auparavant dans la discussion de l'adresse, faire profession de foi révolutionnaire, se déclarer, du haut de la tribune française, du parti de la révolution, et, au besoin, de la révolution exaltée, s'épuisa-t-il en inutiles efforts pour arrêter cette révolution à laquelle il peut se van-^ ter d'avoir, pour sa part, contribué plus que tout autre. Il sentait bien que le flot des événements, s'il continuait à monter ainsi, emporterait par-dessus sa tête le pouvoir qu'il convoitait.
Une lettre adressée, le 21 janvier, par la fille d'un certain Elindworth (1), ancien conseiller d'État, agent secret, à M. Guizot, nous fait connaître la pensée intime de M. Thierssur la situation. 11 s'exprimait^n'si dans un entretien confidentiel qu'il ne soupçonnait pas devoir être trahi : « Le pays marche à pas de géant à > une catastrophe qui éclatera, ou avant la mort du roi, » si ce prince avait une vieillesse longue, ou quelque » temps après la mort du roi. Il y aura guerre civile, » révision de la Charte, et peut-être changement de » personnes en haut Heu. Le pays ne supportera pas » une régence, à moins qu'on ne fasse quelque chose » de grand pour relever la nation. Le roi Louis-Phi- » hppe n'a rien fondé. Il laisse à sa famille la tâche là » plus ardue pour son maintien. Si Napoléon II vivait » encore, il remplacerait sur le trône le roi actuel. >
Ce n'est pas seulement pour montrer la sûreté de coup d'oeil de M. Thiers que nous citons ce fragment de lettré. Il établit en outre que l'agitateur se fiait à l'orage.
(1) C'est du moins sons ces nom et qualités qu'il figure parmi les parties prenantes des fonds secrets.
i30 SECONDE BiFVBLIQUB FRANÇAISE.
L'histoire signalera donc cette double inconséquence de la part de M. Tbiers d'avoir d'abord poussé de toutes ses forces à une révolution dont il prévoyait l'étendue jusqu'à prédire l'avènement d'un autre Napoléon, et de s'étrOt quelques jours après, mis en travers de cette même révolution qu'U eonsidérait comme inévitable. Faire peur à M. G^!^(4^9m8\ qu'il est exprimé daoQs la lettre d'Agnès de Klindwortb, n'est pas un motif suf* fisant. pour s'engager Sans d'aussi dangereuses aven^ tures. Et c'était un étrange moyen d'empécber de donner suite à son rapprochement avec les puissances eontiifentales.
Le mélange de petitesse, de puérilité et de sagacité
.^'on rencontre en M. Thiers dépasse les proportions imaginables. Il avait combiné i)oe petite scène de comédie, up banquet chimérique où, dès le début, serait apparu» comme le Deus ex machina j quelque officier de police qui aurait verbalisé le plus galamment du monde et sommé , en termes exquis , les agitateurs bien élevés de se retirer. L'affaire eût été ensuite portée devant le tribunal de poîice correctionnelle, puis devant une juridiction supérieure. L'opposition, déjà flétrie "par l'adresse, aurait eu ensuite l'avantage de se voir condamner par la cour.
L'utopie parlementaire de la résistance légale était |ugée par ce seul fait. Si tous les événements avaient
\pu se conformer aux conditions du principe, la révolution eut expiré devant un juge en robe rouge et deux conseillers à rabat.
(1) Voir aux Ptèeêi JuêHfieativet^ n. 4.
LB8 BANQUBTS. 131
Cepeadant les journaux commeaçaient à s'iBopadeater et le public, privé d'un grand spectacle si longtemps, attendu, .murmurait. U aeovks^it de défection les che& du mouvement. Ajoutons que les transactions commerciales étaient devenues à pçu près nulles. Il devenait cliaque jour plu^ iBdispoijitÇaUie que la crise eût lieu et vint dénouer cette situati6iv1i\^Iécable. Le cabinet, se croyant maître du terrain^ cQromenc^ait à témoignée son dédain pour les ridicules négociations de sesadvei^i^riçs. Mais le rêveur Odilon Barrot et le çabmiet lui-même furent tirés r un, de ses songes de trau^ction, et l'autre de sa confiance trop absolue dans sa force, par Ha otanifeste publié dans les journaux du 21 févriiejtb U parait que cette mesure avait été prise par les membi>4N^ les plus énergiques de la commission. Le ton du Alftiifeste était assez ferme qvipique pacifique. Il coupait la retraite aux temporisateurs ; il a'y avait plus de remise à huitaine possible. C'était bien le lejidemain, 22 février, que la manifestation allait douQçr le speqtaçle d'un peuple protestant contre son exclusion politique. Le peuple de Paris allait se retirer dans oe vaste espace des Cbamps-Élyséea. Les hauteuri^ de Cbaillot devenaient le mont Avenlin où la démocratie allait demander, non. plus la loi agraire, mais le suffrage, universel, Texistence politique et non l'existence matéridie., qui n'est que la conséquence de la première. Le progrès des révolutions apparaît daAs ce simple rappro-f chement.
Après up exposé de motij^ et qpelques consi^éra-
(I) Voir M» JP*è0ff JtK<^^/t««f| n. s»
132 SECONDE BÉPUBLTQUE FBANÇAI8B.
tioDs trèd-habiles, conçues de façon à entraîner, en la flattant, la garde nationale sous la protection de laquelle on affectait de mettre l'ordre de la manifestation ellemême, venaient les articles suivants :
« La commission a pensé que la manifestation devait 3 avoir lieu dans le quartier de la capitale où la largeur » des rues et des places permet à la population de 9 s'agglomérer sans ^'il en résulte d'encombre- * ment.
B A cet effet, les députés, les pairs de France et les » autres personnes invitées au banquet s'assembleront » mardi prochain , à onze heures , au lieu ordinaire
3 des rSunions de l'opposition parlementaire, place de » '-laMagdeleine, %
9 Les souscripteurs au banquet qui font partie de n la garde nationale, sont priés de se réunir devant » l'église de la Magdeleine et de former deux haies 3 parallèles entre lesquelles se placeront les invités.
» Le cortège aura en tète les officiers supérieurs de » la garde nationale qui se présenteront pour se joindre » à la manifestation.
» Immédiatement après les invités et les convives » se placera un rang d'officiers de la garde nationale.
» Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en 9 colonnes suivant le numéro des légions.
» Entre la troisième et la quatrième colonne, les » jeunes gens des écoles, sous la conduite de corn- » missaires désignés par eux.
» Puis les autres gardes nationaux de Paris et de » la banlieue dans l'ordre désigné plus haut.
» Le cortège partira à onze heures et demie et se
» dirigera, par la place de la Concorde et les Champs- 9 Élysées, vers le lieu du banquet. »
C'était donner rendez-vous à tout Paris. Deux paragraphes suivaient ce programme d'une révolution. Us exprimaient avec candeur les intentions les plus pacifiques, et contenaient, entre autres insufflations ingénieuses, cette phrase qui allait solliciter Tamourpropre du plus obscur et du plus humble des assistants : « La commission espère que, dans cette occasion, tout » homme présent peut se considérer comme un fono- 9 tionnaire chargé de faire respecter l'ordre, etc. * Cette tactique, pleine d'audace et d'impertinence, usée depuis la journée du 13 juin 1849, avait alors l'avan-* tage de la nouveauté.
A la lecture de ce manifeste , Paris s'émut. Tous les partis, toutes les nuances de l'opinion s'agitèrent. On vit les murailles s'étoiler d'affiches officielles , les groupes de lecteurs se former autour de ces harangues imprimées. « Habitants de Paris ! s'écriait le préfet de 9 police, les lois les plus claires, les mieux établies sont » violées. J'invite tous les bons citoyens à se confor- 9 mer à ces lois. Le gouvernement saura les faire 9 respecter, etc. (1). » A côté de la proclamation de M. Delessert, entre un arrêté motivé sur la loi des 16-24 août 1790 et concluant ainsi : c La réunion et » le banquet précités sont interdits, » et une ordonnance concernant les attroupements (%), on lisait l'ordre du jour du commandant supérieur Jacqueminot : a Gardes nationaux du département de la Seine, on
(1) Voir aux Pièces Justificativeêf n. 6.
(2) Ordonnance du 13 juillet 1831.
» cherche à vous égarer (1). » Et il citait les articles 1 , 7 et 93 de la loi dû 22 mars 1831 , qui interdit aux gardes nationaux de se réunit avec ou sans armes, en tant que gardes nationaux, pour délibérer des affaires de rÉtat et sans ordre de leurs chefs immédiats.
Dépuis que lé voté de la majorité sur l'ensemble du projet d'adresse avait, en quelque sorte renvoyé la question de réforme électorale devant le tribunal du peuple» Tattention s'était détournée des Chambres. Les divers incidents de cette journée grosse d'orages l'y ramena un instant sur la Chambre des députés. Quant à la Chambre des pairs, elle n'accordait même pas à M. de Boissy, le Sl5 févrieir, le droit d'interpeller le ministère sur la situation de la capitale révoltée. Au milieu des horreurs de la guerre civile, quand le cœur de Paris battait des plus grandes émotions qu*un peuple puisse éprouver ; ceé vieux fonctionnaires, ces savants, ces militaires courbés sous la cendre des années, ces industriels parvenus, étouffes par f opulence el l'eiiibonpoint, cette aissemblée de vieillards usés, blasés, rëùnis, comme à l'ordinaire, dans le morne palais Meâicis, continuait, d'une voix éteinte, ses radotages législatifs. A plus forte raison demeura-t-elle impassible devant les menaces du^l •
On discutait à là Chambre des députes un projet de loi relatif à la pfrorogatîon du privilège de la banque de Bordeaux, lorsque M. Odilon Barrot entra suivi d'un grand nombre de députés. L'altération de ses traits annonçait le trouble de son âme. Le bon avocat n*était
(1) Voir aux Piècei Justificatives y n. 7 .
plus à l'heureux temps du banquet des Vendanges de Bourgogne^ et de la société Aide^toi. L'âge avait développé sa timidité naturelle. Il se trouvait en ee ohw ment bien «mbarrassé de son rôle d^agitateur. Cet embarras, qui jetait sur l'opposition dynastique la plu4 fâcheuse lumière, se traduisit dans un discours où il chercha à détourner une part de responsabilité que les événements annonçaient devoir être lourde. « C'est » le gouvernement, articula-t-il , qui est chargé du » maintien de Tordre et de la tranquillité dans le pays, » c'est à lui à peser la gravité dès circonstances et sur- » tout c'est sur lui que porte la responsabilité. » ^=c Elle pèse sur tout le mondel * répliqua M. Duchfttel'. Ce ministre malveillant semblait n'avoir puisé dans «es études économiques que ce genre d'égoîsme absota dont M. Proudhon chargea depuis la mémoire Avl pauvre docteur Malthus. — La faiblesse de son adver^ saire lui 4Jonnait ce dernier degré de l'insolence qui attire les soufflets de la Provideace. Il s'empara du manifeste, qu'il qualifia de la façon la plus dure, en déclarant qu'il ne voulait pas le qualifier, et M. Odilon Barrot, donnant la dernière mesure de son irrésolution, vint déclarer qu'il né r avouait ni ne le (^^ât^oiraeV. Belle tactique en temps de révolution ! Battu comme une gerbe en grange, le chef de l'opposition dynastique rentra au logis , continuant , en simple comité , sa politique de ménage , qui avait roulé pendant mx semaines sur un diner à donner ou à ne pas donner. M. Thiers fut d'avis qu'il était temps de rentrer sotts terre, puisque le gouvernement était sérieusement décidé à se défendre. M. Bar rot hésita, et finit par trouver
que M. Thiers avait raison. La plume élégante de H. Marrast rédigea aussitôt une protestation où, après plusieurs considérants relativement au danger des collisions entre les peuples et leur gouvernement, on concluait ainsi : « L'opposition a donc pensé qu'elle devait » s'abstenir et laisser au gouvernement toute la res- » ponsabilité de ces mesures. Elle engage tous les 9 bons citoyens à suivre son exemple. En ajournant » ainsi l'exercice d'un droit, l'opposition prend envers » le pays l'engagement de faire prévaloir ce droit par » toutes les voies constitutionnelles (1). » Espoir peu consolant en présence d'une inamovible majorité déterminée, elle venait de le prouver, à voter pour le pouvoir quand même. Pour commencer cette fusillade à blanc, il fut convenu que M. Barrot porterait, le lendemain, à la Chambre un acte d'accusation contre le cabinet. On alla poursuivre encore ce bavardage de bourgeois effarouchés dans les bureaux du journal le Siècle. Il est assez singulier que cette désertion, blâmée de tout le monde , ait été imitée par les fractions les plus opposées du parti démocratique.
. En recherchant aujourd'hui la trace d'opinions individuelles, demi-noyées dans la profondeur des événements, on s'étonne du petit nombre d'hommes résolus, le soir du %\ février, à braver le lendemain les menaces du pouvoir. On ne compte guère que MM. de Lamartine, d'Althon-Shée et quelques hommes d'action de la Réforme^ comme MM. Rey, Lagrange et Gaussidière qui aient exprimé, chacun dans la sphère de son
(1) Voir aux Pièces Jnst%ficaHve$^ n. S.
rôle révolutionnaire, l'opinion formelle de la résistance.
a Nous sommes placés par le gouvernement entre » la honte et le péril, » avait dit M. de Lamartine. Il ajouta en apprenant la défection du comité : « La place v dût-ellé être déserte , j'irai seul au banquet, sans » autre compagnon que mon ombre. » Ce mot était d'autant mieux placé dans sa bouche qu'il s'était abstenu de paraître dans les banquets.
Au National^ devenu en quelque sorte bureau d'étatmajor d'une des divisions du parti démocratique, régnait cette hésitation qui caractérise les habiles. Placés entre le désir du triomphe et la crainte de se perdre, entre les inconvénients d'une rupture avec la gauche dynastique et le désavantage d'abandonner à la Réforme la direction du mouvement , les directeurs de cette feuille rendaient aux gens qui venaient chercher des ordres, des oracles plus obscurs que ceux de la Sibylle de Cumes.
Quoique plus énergique dans la manifestation de ses sentiments, le conseil tenu dans la salle de la Réforme ne marquait pas moins d'hésitation. Situés presque à l'angle des rues Coquillière et Jean-Jacques Rous^ seau, à l'entrée d'un des carrefours populeux qui avolsinent la halle aux blés et la pointe Sainte-Eustache, les bureaux de la Réforme pouvaient, infiniment mieux que leurs élégants concurrents de la rue Lepeletier, devenir centre d'insurrection. Vers huit heures du soir, une cinquantaine d'hommes de toute classe et de toutes professions, venus sur la convocation de M. Flocon, se pressaient dans la salle trop petite et mal éclai-
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rée de la rédactioD. MM. Louis Blanc, Ribeyrolles, Flocon, quelques journalistes de province, Albert, Rey, Chancel, Lagrange, Caussidière représentaient exactement Tesprit de cette réunion composée d'hommes de plume et d'hommes de combat. H. Flocon présidait. A peine le premier orateur eut-il pris la parole, que l'hédtation ise produisit là comme elle s'était produite au National et an comité. H. d'Althon-Sée entra sur ces entrefaites ainsi que M. Ledru-Rollin. Le jeune pair de France annonça la désertion de h gauche dynastique> protesta contre cette lâcheté, et ranima les passions de l'assemblée. M. Louis Blanc entreprit de les calmer. « Ne vous abusez pas, s'écria-t-il, la garde » nationale, qui a traîné son uniforme de banquet en » banquet, vous mitraillera avec l'armée. Vous déci- » derez Tinsurrection si vôns voulez, mais si vous » prenez cette décision , je rentrerai chez moi pour » me <;ouvrir d'un «rêpe et pleurer sur les ruines de » la démocratie. » On murmura. Après quelques mots de MM. Lagrange et d'Ahhon-Sée, M. Rey, petit homme très-énergi<]^e, déclara que, si le peuple descendait dans la rue^ 4e devoir des républicains était de lever les pavés et <}e courk aux fosils. « Des occasions pa- » reilles à ce/He qui se présente sont devenues trop » rares pour qn'on les néglige, ariioula-t-il. » M. Ledru-Rollin émit une opinion contraire, et M. Flocon acheva d'écarter toute idée de combat. Le conciliabule aboutit à ia rédaction de ces deux lignes insérées dans la Réforme du lendemain : a Hommes du peuple, gardezvous, demain, de tetrt entraînement téméraire. » Les sociétés secrètes, à l'imitation des journaux et
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des réunions parlementaires, prirent le parti de l'abstention. On convint seulement qu'où se rendrait par petits groupes et en simple curieux à la place de ia Concorde.
^ Les ateliers trésolurent de chômer, également par curiosité. Paris tout entier voulait voir. Il allait se donner le spectacle à lui-même. Quelques torches parurent autour des proclamations du pouvoir qu'on lisait à haute voix. On les entremêlait de ces lazzis parisiens qui marient les gais éclairs de Fesprit aux horreurs de rén^ute. L'orateur des bornes montra çà et là sa face blême et inspirée. Mais le vent de la nuit emporta bietitôt ses rauques diatribes parmi les carrefours déserts. Les torches s''éteignirent dans les ténèbres.
Dans te cas même où le parti démocratique eût pris la résolution de coiïibattre, ses forces n'auraient pas atteint le chiffre de 4,000 hommes. Et il était décidé à quelque chose de plus périlleux qu'une prise d'armes, c'est-à-dire à une manifestation pacifique.
Les forces du pouvoir montaient, tant à Paris qu^atitoiir de Paris, 427,000 hommes bien équipés, bien approvisionnés, et qu'on devait supposer, d'après l'attitude du gouvernement, déterminés à de grandes rigueurs (1).
Tout annonçait donc^ pour le lendemain, une de ces fatales jouroées qui forcent les gouvernants à serrer plus étroitement le frein des peuples.
Mais, taiylis que mouraient les rumeurs confuses de
(1) Les (brcet se divisaient ainsi : 37 bataillons d*infanterie, 1 bataillon des chasseurs d'Orléans, 3 compagnies du génie, 3,200 |;ardes jaunicipaux, 20 escadrons de cavalerie, 5 batteries.
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la capitale, tandis que Paris s'endormait, les fenêtres des Tuileries étincelaient dans la solitude du Carrousel. Le vieux roi, entouré de ses enfants, de ses familiers, de ses ministres, de ses courtisans, se réjouissait du résultat de la crise. La défection des agitateurs donnait raison à sa politique. Ordinairement l'ennui régnait en maître au château. Le cœur de Louis-Philippe s'était endurci avec les années. Devenu une sorte de tyran domestique, le vieux monarque faisait pliei;, sous sa volonté minutieuse et sans cesse en éveil, les volontés de toute sa famille. La rigidité des principes religieux de la reine ajoutait encore à l'ennui de celte cour mesquine où régnaient la parcimonie et la crainte de manquer. Un rapport secret sur le duc d'Orléans, adressé au roi en mai 1839, révèle que déjà l'héritier présomptif de la couronne avait senti la pesanteur du joug du vieux libéral devenu roi. La correspondance des princes de Joinville et de Nemours, en >tS47, laisse entrevoir le dégoût que leur inspire la politique de leur père. Les princesses, dans leur caquetage de jeunes bourgeoises avec leurs frères (4), ne témoignent pas moins de lassitude des ennuis de la cour. Mais, dans la soirée du 21 février, la joie régna au château. La défection
(1) Le roi nommait ses conseils des Babinettes; la Chambre des députés s'appelait le club ; les princesses donnaient à leurs frères dans l'intimité des petits surnoms d*amitié. M. de Nemours était désigé sous le nom de Tban ; M. de Joinville sous celui deffadji. La princesse Clémentine^ qui aimait les commérages politiques, employait par plaisanterie dans sa correspondance avec ses frères les mots populaires de gouapeur, nigaud, blanc'bec^ dégommer, etc. Bref le peu de monuments intimes que la révolution ait jeté dans le domaine de l'histoire, révèle chez la famille royale une ressemblance très-marquée avec les mœurs des classes moyennes. Louis-Philippe fut très-réellement et très-sincèremeut le repréjBentant de la bourgeoisie en France. .
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de la gauche dynastique, l'hésitation des républicains étaient connues. L'épanouissement fut à son connble lorsqu'à minuit on annonça que les commissaires du banquet avaient fait suspendre les apprèis de la solemnité du lendemain. Le roi ne sentait plus le poids des années. Étrange aveuglement des princes ! Un pied au bord de la tombe, environné de périls lentement fomentés par la destinée, sur le point de voir son trône s'écrouler presque de lui-même, le roi était l'homme du royaume qui éprouvait le plus de confiance dans la situation. Animé d'une activité singulière, ce vieillard de soixante-seize ans, qui aurait dû succomber sous le poids de la couronne et des années, rassurait ses fonc* tionnaires, et faisait pleuvoir les étincelles d'un esprit rempli de malice, sur la faiblesse et la lâcheté de ses adversaires. Quand le roi s'amuse, qui donc ne s'amuserait pas? Le maréchal Bugeaud avait dit un de ces mots de tranche-montagne qui jettent sur sa physionomie de soldat laboureur une teinte de vaudeville : « Que » Votre Majesté me donne le commandement de Paris, » je me charge de faire avaler aux Parisiens le sabre » d'Isly jusqu'à la garde. »
La Providence allait-elle donc abriter une fois encore sous son aile celui qu'elle avait si souvent préservé du fer des régicides et des dangers de l'insurrection?
Le vieux roi veillait souvent fort tard dans la nuit malgré les cris de la reine et de sa famille. Avec quel sentiment de sécurité ne dut-il pas écouter, dans le silence de Paris endormi, le pas sonore et régulier de ses patrouilles relevant les sentinelles du château? Et,
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si (lu haut des feuêlres de sod palais, il pul apercevoir à travers les ténèbres la noire silhouette du beffroi de Saint-Merry, son visage jauni dut s'épanouir derrière la vitre en un maigre sourire ; — spectacle qui eût frappé d'épouvante le bourgeois soucieux des éventualités du lendemain! Use fût dit : « Le roi est fou. » Bien fol, en effet, est le monarque qui compte sur la constance de la fortune !