CHAPITRE m
Journée du 22 février. — Aspect de Paris dans la matinée. — La population se dirige ters ia Madeleine. — liatker et Odilon Barrot. — TVanqaillité du roi. — Ordre du jour du 25 décembre. — Cris t à bas Guisot ! dotant Thôtel des Affaires Étrangères. — Impassibilité des troupes. — Chants des Girondins et de la Marseillaise. -— Colonne de jeunes gens partant du Panthéon. — Absence des chefs de Topposition. — Détachement de municipaux détruisant les derniers préparatifs du banquet. — La colonne de jeunes gens partie du Panthéon devant la Madeleine. — Escalade des grilles du Palais- Bourbon. MM. Crémieux et Marie haranguent les pétitionnaires. — Déploie' ment de troupes. — Charges sur la place de la Concorde. >— Les dragons et les gardes municipaux. — Essai de barricades aux Champs-Elysées, ruts de Rivoli, Saint-Florentin, Matignon, etc. — Séance de la Chambre des députés. — Mise en accusation des ministres. ^~ MM. Odilon Barrot, de Genoude, Sauzet, Gnizot. — Incendie du poste de Pavenue Biarigny, — L'émeute en face de l'Assomption. — Abstention de PÉcoIe polytechnique. ~- Impassibilité de la Chambre des pairs. — Interpellation de M. de Boissy. — MM. Camot, Yavin et Taillandier, chea le préfet de la Seine. — Refus de battre le rappel. — Initiative des maires. — Petit nombre des gardes nationaux qui obéissent au rappel. — Scène entre la garde nationale, le peuple et la ligne au Panthéon. — Essais de barricades ao centre de Paris.^ — Groope de conspirateurs sous les arcades du Palais-Royal. — MM. Caussidière, Pi- Ihes, Grandmenil, Albert. — L'espion Delahodde et Chenu. — Fusillade rue Bourg-l'Abbé ; M. Sobrier. — Attitude de la Mé/orme et du National, <— Confiance du pouvoir. — Dernier bulletin de la surveiUance générale.
Dès le matin du 22, Paris fut debout. L'aspect de la ville n'était plus le même. Dans cette capitale de Télégance, des arts et des idées, les émotions politiques revêtent une grande puissance d'expression. La physionomie de Paris a la mobilité pathétique d'une face humaine.
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La température semblait s'associer aux sentiments de la population. Le ciel était de ce gris plein de tristesse qui assombrit les âmes au moins autant qu'il assombrit le soleil. Il ne faisait pas assez froid pour glacer Témeute exposée aux bises de la place publique. La pluie qui décourage et qui tombe sur les pauvres passions humaines, comme la douche sur le crâne de l'aliéné, restait suspendue dans les nuages. Avant que la brume ne se résolût en eau, l'incendie moral avait le temps de gagner aux quatre coins delà population.
Les rues étaient remplies de monde, et tout ce monde marchait dans une même direction. Paris ne tenait pas plus compte desdésavœux de MM, Thiers et Barrot, de la timide protestation rédigée la veille par M. Marrast, et de Tavis prudent de la Réforme, imprimé le matin même, que de la proclamation du préfet de police. Le peuple avait accepté le premier rendez-vous de la gauche-dynastique et il s'y rendait. La place de la Concorde allait donc une seconde fois mériter son grand nom de place de la Révolution.
Des petits groupes d'hommes résolus descendaient des hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, des faubourgs Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, Saint- Antoine, de tous ces quartiers populaires où la patrie en danger et la cause révolutionnaire trouveront toujours du sang qui ne se marchande pas. Ils se dirigeaient vers le boulevard, quelques-uns le bâton sur l'épaule, le plus grand nombre les mains dans les poches; ceux-ci l'air goguenard el provocateur, ceux-là le front plissé, la joue enflammée.
Ce qui donne à ces groupes un aspect funeste dont
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s'épouvantent justement les heureux de la vie, c'est qu'à côté du patriote rayonnant d'héroïsme, marchent quatre spectres qu'évoque fatalement le génie des révolutions : le Désespoir, le Crime, la Sottise et la Trahison. C'est pourquoi des faces étranges, épouvantables, qui n'ont plus rien de ce rayon divin répandu sur le front de l'homme, apparaissent à ces jours suprêmes comme des monstres vomis par un cataclysme terrestre.
Un tel rendez- vous donné aux Champs-Elysées, promettait une vaste mise en scène. Paris en haillons inonda Paris élégant. L'homme des faubourgs traversa en maître les boulevards des Italiens et des Capucines. Un fait insignifiant s'élevait à la hauteur d'un symbole. Pour la première fois, en effet, le peuple brisait les mailles de ce réseau d'argent que la classe moyenne tendait depuis soixante ans sur la nation : le cens électoral. Par ce seul fait, il mettait le pied dans le plat parlementaire. Il disait à la classe régnante : part à deux, part à tous 1 Audace inouïe ! phénomène politique inconnu dans les fastes historiques du peuple français !
Les hommes d'action descendaient donc des extrémités de Paris et de sa double banlieue. Ils venaient en observateurs, non pour tirer des conclusions philosophiques, mais pour épier Theure du combat. Et, comme les athéniens de Paris poussent la curiosité jusqu'au fanatisme et se font tuer pour voir une bataille, des flots de curieux roulaient par les rues et les carrefours, vers le vaste rende«-vous général.
Le long des murailles glissait, l'air inquiet et mal à l'aise, le sergent de ville vêtu en bourgeois. La police avait rentré son uniforme. Elle espérait ainsi mieux T. I. 40
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dissimuler son action. Mais telle est l'influence de certaines professions que le mot de police, lui-même, reste écrit sur le front de quiconque a endossé sa livrée. Le peuple de Paris a, d'ailleurs^ un flair me^veilleux poUr deviner sous tous les déguisements celle qu'en son argot picaresque il nomme la Rousse. Or, il ù'est guère d'éméutier qui n'ait gardé le souvenir de quelque bourrade ; de sorte, que la multitude profite des révolutions pour courir aux sergents comme les dogues aux rats.
L'agent provocateur qui ressemble, à s'y méprendre, à un patriote exalté, qui souvent même a débuté par Tètre^ jetait dans la foule des déclamations furibondes contre le despotisme du pouvoir. Paroles enflammées qui vont se poser sur les têtes, comme les langues de feu du Saint-Esprit. Les imaginations se montaient. Le cri nourri et vigoureux de : « Vive la Réforme ! » répondait à ces excitations. On aurait pu se croire au temps de Luther et de la guerre des paysans. M. Odilon Barrot, comme Luther, était débordé par l'agitation qu'il avait créée.
La même scène se renouvelait du côté de la Madeleine, au Panthéon, rue de Rivoli et surtout place de la Concorde. C'est avec ces mots-là qu'on descelle les premiers pavés. Que Ton juge de l'efi^et de pareilles influences, dans une capitale qui a nourri jusqu'à quinze cents agents secrets.
Vers dix heures, l'agitation était à peu près générale. Quoique aucune collision n'eût encore éclaté, ce grand ttansvasement de Paris vers un seul point eût inquiété l'esprit le moins clairvoyant. Mais Dieu avait frappé
d'aveuglement le vieux roi. Vers la même heure il écrivait au maréchal Gérard que tout allait le mieux du monde.
Le héros de la retraite de Moscou et de la campagne de 1 81 5, était Tauteur du plan stratégique à Taide duquel le gouvernement comptait écraser rinsurreclion^ C'était un vaste piège à loup», dans lequel on n' apercevait pas d'abord le soldat et dont le mécanisme consis^ tait dans une grande puissance de concentration et de dilatation. Gomme cette bête fantastique qu'on nomme poulpe, l'armée de Paris pouvait à volonté étendre de longues antennes, saisir sa proie, se ramasser en boule et même s^allonger en poisson, fuyant entre les herbes et disparaître le coup fait. La bête a nom au Mémorandum de l'armée : Ordre du jour du ^b (/ecem6r«. L'occasion était venue de mettre à profit ce plan imaginé depuis huit ans. Pour mieux seconder les intentions de l'artiste, le pou* voir en avait en quelque sorte organisé la répétition, en envoyant depuis plusieurs jours les officiers des divers corps^ déguisés en bourgeois et accompagnés de metteurs en scène, sur les divers points à occuper. Getle combinaison offrait beaucoup de chances de succès ; mais l'honneur de l'avoir inventée n'est-il point un pénible couronnement pour une si glorieuse carrière?
La multitude put donc circuler sans découvrir les moindres préparatifs de défense. Elle s'en étonna. Plus expérimentée, elle en eût tiré cette conséquence que le gouvernement cachait quelque terrible et soudain ûioyen de répression. A la porte des corps de garde, les soldats sans armes regardaient l'émetite. En passant devant l'hôtel du ministère des affaires étrangères,
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chaque groupe poussait un cri de haine : « A bas Guizot ! » Les soldats du poste ne s'en émouvaient point. Au fond, que leur importait?
Vers la même heure, tandis que la foule se massait autour de la Madeleine et sur la place de la Concorde, une colonne d'étudiants s'était formée devant le Panthéon. Elle s'ébranla au chant des Girondins, hymne patriotique mis à la mode par un drame de M. Alexandre Dumas. Les petites choses éclairent les grandes. Ce simple fait, rapproché du succès de X Histoire de la Révoluiion^ de M. Michelet, et de celle des Girondins^ de M. de Lamartine, est un témoignage des appréhensions de l'esprit révolutionnaire à la veille du renversement du trône. La première révolution faite au nom du principe purement démocratique s'enveloppait de précautions girondines, qui annonçaient assez en quelles mains elle allait tomber.
La colonne s'ébranla en chantant. Elle se déploya dans la direction de la rue des Grès et descendit la colline Sainte-Genevièvepar la rue de La Harpe, ramassant de nouvelles recrues sur son passage. Eu arrivant au Pont-Meuf, elle avait répandu la contagion de l'enthousiasme dans les quartiers populaires de la rive gauche.
Pendant ce temps, la foule s'épaississait sur la place de la Madeleine. On cherchait des yeux ces chefs de l'agitation qui depuis six mois remuaient le pays. Où étaient ces députés, ces pairs de France, ces officiers supérieurs de la garde nationale, tout ce déploiement de la Fronde électorale si pompeusement annoncé dans le manifeste de la veille ?
En temps d'émeute, on ne lit que les placards. Tout
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le monde, d'ailleurs, ne sait pas lire ; tout le monde n'a pas trois sous par jour à donner aux gazettes. Un grand nombre de personnes n'apprennent que verbalement les affaires publiques. La masse ignorait donc la défee* tion des agitateurs et n'avait pas lu la honteuse déclaration du matin. La colère fit place à l'étonnement et à rimpatience, au fur et à mesure que les orateurs de la rue venaient se mêler à Témeute et raconter le journal.
La gauche dynastique a osé se plaindre plus tard. Elle a reproché aux républicains d'avoir fait dévier la révolution de son but. Pour qu'elle ne déviât point, il eût au moins fallu la diriger. Il eût fallu ne pas trembler devant le fantôme qu'on avait évoqué. La révolu* tion leur semblait à tous un cheval sauvage, capable de dévorer son cavalier. Voyant la terreur de chacun, le plus faible, l'enfant perdu des partis, le parti républicain s'approcha sans bruit, et saisit hardiment le monstre à la crinière.
Pour sauver leur dynastie de contrebande et gagner un portefeuille, il eût fallu que les grands parleurs de la discussion de l'Adresse, MM. Odilon Barrot, Thiers, de Maie ville et Duvergier de Hauranne, se trouvassent le matin du 22 février, place de la Madeleine, offrant aux baïonnettes leur poitrine pour leur cause. L'œil du peuple les y chercha vainement.
Onze heures sonnèrent. Il se fit une oscillation dans la foule. Deux détachements de gardes municipaux traversaient au pas gymnastique la place de la Concorde. Us allaient, comme si tout eût été fini, faire disparaître les derniers vestiges des préparatifs du banquet»
Des hauteurs de rAro-de-Trioropbe, un détachement de ligne protégeait au beaoin la naanœuvre opérée sur Cbaiilot. Il n'eût même pas occasion de se démasquer. Le deus ex mc^chim, à l'aide duquçl le pouvoir comptait dénouer la situation, le soldat, allait-il devenir un comparse inutile qu'on laissait dans les coulisses? Et pour que le dédain du gouvernement parût plus complet, l'ordre de battre le rappel, donné la veille à neuf heures, avait été révoqué vers minuit, lorsqu'on apprit que les gardes nationaux étaient déterminés à pousser le cri de : Il Vive la Réforme ! » Cet acte de prudence pouvait cerr taipement passer aux yeux de la foule ignorante, pour de l'insouciance et du mépris. Ni police, ni troupe, ni garde nationale ; -^ ne semblait-il pas qu'en vérité l'émeute n'eût plus qu'à rentrer au logis?
Mais on ne trompe pas impunément la curiosité, qui veut un spectacle. On ne se joue pas des intérêts en éveil et des passions irritées. L'aspect des gardes municipaux traversant la place delà Concorde excite des murmures. Plusieurs détachements du 31® de ligne surviennent aussitôt, se rangent en bataille à la gauche de la foule agglomérée sur le parvis de la Madeleine. L'attitude des ipasses, froide jusqu'alors, change. Les groupes mesurent la troupe des yeux. Des paroles mali^illantes circulent; premiers sifflements d'un tempête qui déracinera un trône.
A travers les murmures de la place, on entend vibrer un chant lointain^ iin chant bien connu dont le refrain est un cri de guerre universel, le cri de la nation et non pas le cri des légions. « Aux armes, Citoyens ! » C'est la colonne qui s'est formée une heure auparavant,
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place du Panthéon. La voix de la jeunesse a un accent qui va au cœur. On écoute. Le refrain de la MarmUai9e grandit comme le mugissement d'un orgue et monte jusqu'au ciel.
Ce sont bien les jeunes gens qui arrivent. Ils l4ênnent, pour ainsi dire, nouer les âmes dans un commun sentiment, attacher les deux bouts de Témeute, delà rive gauche à la rive droite. Naïfs comme on Test à leur âge, ils se sont arrêtés devant la maison de M. Odilon Barrot. Mais M. Odilon Barrot, introuvable d'un nouveau genre, n'est pas plus chez lui que sur le terrain de la révolution.
La colonne s'avance toujours d'un pas lent, en bon ordre, avec une discipline presque militaire: il y a dans tout citoyen français l'étoffe d'un soldat. Les ouvriers présents vont prendre rang derrière la colonne. Le prolétariat aime les écoles, par cet instinct secret que son affranchissement ne saurait venir que des lumières de l'esprit humain, par cette confiance que la jeunesse s'élève en raison de la générosité de son âge au-dessus des intérêts et des préjugés de caste. De sorte, que les étudiants, sortis de la bourgeoisie, forment une sorte de gage de réconciliation entre la bourgeoisie et le prolétariat quand sonne le tocsin de la guerre civile.
La (radition des écoles, rompue par l'action individualiste et dissolvante du règne de LouisrPhilippe, donnait une dernière lueur d'existence. On n'allait pas d'ailleurs demander à cette colonne venue des hauteurs du pays latin, si elle contenait dans «es rangs plus de conscrits de la littérature, de l'art, de la politique et de l'industrie, que d'étudiants universitaires. La foule
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s'ouvrait devant elle, mêlant sa voix au refrain et raccompagnant au moins de ses vœux.
Deuxfois la colonne fit en chantant le tour du temple, comme si elle eût accompli quelque cérémonie sacrée, eMMfte si elle eût voulu prendre Dieu à témoin de la 'justice de sa cause. Cette promenade solennelle, autour d'un temple de style grec, achevait de donner à la mise en sqène de l'émeute, au sein de Paris monumental, un reflet des agitations des peuples antiques. Et, c'était quelque chose d'étrange et de saisissant que ce chant de guerre du peuple français remplaçant les psalmodies du culte.
Privés de MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne, aussi bien quedeMM. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, car ils étaient tous absents de ce rendez-vous qu'ils n'avaient plus le droit de révoquer, tous y compris M. de Lamartine qui avait promis dans l'enthousiasme du discours d'aller au banquet, dùt-il y aller seul avec son ombre — privés de chefs, sans direction, sans but, les jeunes gens obéirent à leur instinct. L'instinct les avait poussés à cette promenade solennelle autour d'un temple, comme s'ils eussent compris qu'à défaut d'action directe, il ne leur restait qu'à agir sur les imaginations. L'instinct les poussa vers la Chambre des députés, cause première de cette grande émotion publique.
Ils se retirèrent, entraînant tout à leur suite, laissant un vaste espace vide derrière eux. Un petit poste en planches, bâti à la droite de l'église^ brûlait solitairement comme le bûcher d'un sacrifice. Ses flammes allongées se jouaient dans le chapiteau des colonnes. Elles chas-
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salent de leurs nids des nuées de corbeaux volant éperdus dans le ciel gris et poussant des cris funèbres. Les aruspices y eussent découvert le présage d'une grande catastrophe, le peuple de Paris n'y voyait qu^un texte à plaisanteries voltairiennes, et le présage qu'il ttfiirait devait être moins certain que celui des augures.
La colonne marcha vers le Palais Bourbon. Elle traversa la rue Royale et la place de la Concorde. Un peloton de gardes municipaux occupait la tète du pont de la Concorde. L'émeute s'arrêta devant les baïonnettes croisées. Tout à coup un héros inconnu s'élance : «Frappez! » s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine. Les fusils se relèvent. La colonne envahit le pont. Cent des plus jeunes et des plus alertes escaladent les grilles du palais. Le poste des gardes nationaux intervient. La Chambre est déserte d'ailleurs, et la séance ne doit ouvrir qu'à une heure et demie. MM. Crémieux et Marie^ qui se trouvent là, n'ont pas de peine, à l'aide de quelques-unes des promesses d'usage, à congédier ces pétitionnaires par escalade.
Autour du palais, la foule s'augmentait. Un escadron de dragons partit au galop, le sabre au poing, de la caserne du quai d'Orsay, tandis qu'un régiment de ligne fermait les rues. De l'autre côté, un vaste déploiement de troupes bordait le quai jusqu'aux Invalides. Des détachements de toutes armes prennent position. Deux pièces de canon sont rangées en batterie sur la place de Bourgogne. La cavalerie exécute des charges sur la place de la Concorde, rue de Rivoli, rue Saint-Hoaoré, rue Royale. L'émeute était prise au piège.
Elle attendit la troupe sans colère, d'un pied feruje,
d'un cœur tranquille. Les sabres suspendaient au-dessus des tètes l'éclair de la mort. Le poilrail des chevaux heurtait la foule : «Vivent les dragons!» s'écriaitelle. Les dragons rirent et, sur Tordre de leur officier, remiUMl le sabre au fourreau. Pour la seconde fois Fhumanité l'emportait sur la rigueur militaire.
Les abords de la Chambre furent dégagés. Le pont était si bien gardé que le général Perrot, passant, suivi de son escorte, s'écria: « Les meilleurs troupes du monde ne le forceraient pas 1 » Rejetée sur la place de ta Concorde, aux abords des Champs-Elysées et dans les larges rues avoisinantes, l'émeute commença bientôt à houlersous la pression des manœuvres. On vit les ondes humaines, entassées dans cette vaste cuve, sillonnées profondément et en tout sens par des charges de cavalerie.
L'iniiiative de la répression incombait aux gardes municipaux, sorte de prétoriens, réunissant pour ainsi dire les attributions dii sergent de ville et du soldat. L'uniforme et la haute solde de ce corps, l'insolence de son attitude, sa rigueur dans le service, n'étaient pas de nature à )ui concilier la sympathie du peuple et de Tarmée* Les troupes des autres armes saisissaient donc l'occasion qui leur était offerte de lui laisser tout l'odieux de la répression. Elles se montraient pleines de douceur et d'humanité^ riaipnt de l'émeute et se laissaient aller au plaisir des acclamations populaires. La garde municipale, animée, au contraire, d'une fureur mal contenue, multipliait lesarrestations et les actesde violence. Son rôle était fort diftietle à tenir. Quand les dragons chargeaient, la foule oscillait à peine et les saluait au
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passage du cri d^ : « Vivent les dragons ! » Lorsqu'on apercevait, au contraire, les casques blaqcs de la garde municipale, desbuées, des injures et des pierres volaient de toutes parts»
Bue de Hivoli, d'apdacieux gamins, jusque soQg les pieds des chevaux, lançaient des cailloux au visage des gardes municipaux et se réfugiaient dans les galeries. Quand les gardes se hasardaient à les poursuivre, les chevaux glissaient et s'abattaient sur l'asphalte. Quelque3 pavés lancés vigoureusement contre les grilles du ministère de la Marine, fournirent bientôt aux émeutiers des leviers et des armes. Dans l'intervalle des charges, ils trouvèrent moyen de lever à l'entrée des rues Saint- Florentin et de Rivoli deux rangées de pavé ; premier essai de barricades. Ce léger obstacle suffisait à ralentir les charges. Les voitures n'avaient pas complètement cessé de circuler. Un omnibus vint à passer rue de Rivoli. Il fut dételé et renversé avec une pri)mptitudQ merveilleuse, sous les yeux de la garde municipale qui le relevait et le renvoyait un moment après.
D'autres es^is de barricades avaient lieu du côté des Champs-ËWsées. Des chaises, quelques arbres et des baraques de jeux en formaient les matériaux. L'excitation augmentait de minute en minute. Un homme pris pour un agent secret faillit à être tué. Les estafettes, forcées de traverser l'épaisse miUtitude agglomérée près de l'Assomption, de la Madeleine et de la rue Saint- Honoré, passaient ventre à terre, courbées sur le cou de leur monture et recevant une grêle de pierrvcs.
La répression devient plus Vive. Le sang coule. Un ouvrier est tué d'un coup de pointe de sabre ; une vieille
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femme broyée sous les chevaux. Plusieurs autres personnes sont blessées et transportées à une ambulance improvisée rue Saint-Honoré. D'autres, pour échapper au sabre des gardes municipaux, sont obligées de grimper au piédestal des statues, ou de sauter dans les jardins-fossés des angles de la place. L'impatience du combat commence à agiter 1 ame des conspirateurs mêlés à la foule. Çà et là ont lieu quelques essais de résistance. Boulevard des Capucines, un garde municipal qui s'écarte des rangs est presque assommé parla foule. Rue de la Paix, un officier supérieur de ce corps, exaspéré par la fureur et plongeant au plus épais des masses, est enveloppé et déjà désarmé, lorsque ses soldats accourent à son aide. Tels sont les effets de ce rendez-vous donné au peuple de Paris sur la plus vaste place et dans les plus larges rues de la capitale !
Les agitateurs parlementaires purent contempler leur ouvrage. Quelques-uns, du haut des marches du péristyle du Palais-Bourbon, à l'abri de tout danger, assistaient au spectacle des charges de cavalerie. Ceux qui se rendaient à la Chambre passaient inquiets dans la foule. < Où allez- vous ? Que faut-il faire?» leur disaiton? — a Nous allons, répondaient-ils pitoyablement, mettre le ministère en accusation. »
M. OdilonBarrot avait, en effet, le triste courage de pousser jusqu'au bout l'accompUssement du programme de la gauche dynastique.
Les rhéteurs du Bas-Empire discutaient sur des subtiUlés scolastiques el théologiques, tandis que l'ennemi touchait aux portes de Constantinople. C'est sur des questions de linance que les rhéteurs du parlementa-
risme discutaient, tandis que se préparait la révolution. Les empires s'écroulent par où ils se croient forts. En ce qui concerne la Chambre, c'est sur le fond monotone de la discussion du projet de loi sur la succursale de la Banque bordelaise que, durant trois jours de guerre civile, la destinée broda, d'une main capricieuse et satirique, le dessin d'une révolution. Le trône de Louis- Philippe, le roi-argent, s'écroula tandis que les mots de numéraire^ di intérêts et de capital étaient encore suspen-* dus aux lèvres des économistes officiels.
A la fin de la séance, M. Odilon Barrot se leva, et dit : « Je prie monsieur le président de vouloir bien annon- » cer le dépôt que j'ai fait d'une proposition soutenue » par un assez grand nombre de députés (1). » — « Je » ne devrais pas le faire,» répliqua M. Sauzet. Le président du conseil monta au bureau et jeta un rapide coup d'œil sur l'acte d'accusation. Un sourire amer, dédaigneux, étrange, passa comme une lueur sur son pâle visage. H venait peut-être d'apprendre que les passants brisaient ses vitres à coups de pierre, et que la troupe était obligée de charger l'émeute à la porte de son hôtel. Inquiet de la nuit qui allait suivre cette orageuse journée, il sentait bien qu'il avait maintenant à lutter contre un ennemi plus redoutable que l'opposition parlementaire. En présence du peuple soulevé, l'acte d'accusation du solennel Odilon Barrot ne méritait pas grande attention. À quoi bon ces moyens procéduriers; après que les avocats, organisateurs de banquets, avaient convié le peuple à souper chez les morts 7
( IjC nombre des signataires était de 54. Voir aux Pièces JuBtificativeSy «. 9.
Quand les députés vinrent contempler Témeute, ils trouvèrent devant la grille du palais un régiment dé chasseurs qui jouait une contredanse. — « C'est inconvenant !» s'écria M. Courtais, en s' adressant au colonel. Le colonel étonné fit taire la musique. Elle célébrait, à sa manière, le triomphe des troupes qui avaient enfin balayé Id place.
Mais les charges se continuaient aux abords des Champs-Elysées et dans les rues environnantes. Vers trois heures, une horde de hardis faubouriens, débouchant brusquement de Tavenue de fifarigny au chant de la Marseiltaise^ surprit un poste de municipaux à pied etTassaillit à coups de pierres. Un gamin en arracha le drapeau. D'autres s'occupaient à incendier le poste. Les soldats sortirent. Ils n'avaient pas voulu se défendre. La garde à cheval n'arriva qu'à l'aspect des flammes. Ne semblait-il pas que l'armée fût paralysée par quelque secrète influence ?
Rejetée daifô les rues, l'émeute devint plus compacte encore. Une barricade fut essayée rue Matignon. Une autre commençait à s'élever rue Duphot^ en face de l'Assomption. Un piquet de soldats de ligne survint, remit quelques pavés en place, et resta l'arme au bras devant lafoule. Le peuple, lesmains sousla blouse, adossé aux maisons et aux grilles de l'Assomption, chantait : « Mourir pour la patrie. » Un soutà murmure interrompait quelquefois le chant. Le cri : « Au mouchard /» s'élevait. On donnait la chasse à quelque sergent déguisé. D'autres fois, une estafette passait au grand galop et une grêle de pierres poursuivait le cavalier pâle, obligé de traverser cet enfer. Et le chant des Girondins
reprenait, monotone et têtu. Les soldats qui gardaient la barricade avaient Tair triste. Il y avait, en effet, je ne sais quoi de profondément funeste dans cette scène^ qu'assombrissaient encore les tristesses de la température et de la saison. La brume commençait à se résoudre en pluie fine, rare, glacée. La nuit tombait, ajoutant l'horreur du mystère et de Tobscurité à tant de causes d'inquiétude. Bientôt, les profondeurs de la rue Saint'Honoré s'emplirent d'ombre et de rumeurs. On tordait les grilles de Saint- Rocb. D'autres pillaient la boutique de l'armurier Beringer, élevaient une barricade, échangeaient une vive fusillade avec la garde municipale et laissaient un mort sur le pavé.
Cependant, l'émeute tendait insensiblement à refluer vers l'est. Le débordement de l'océan populaire rentrait dans son Ut. Mais en regagnant ses quartiers, le peuple brisait les réverbères, comme s'il était de la nature du désordre délaisser derrière lui les ténèbres.
£n dehors de la scène principale dont nous avons essayé de tracer le vaste ensemble, d'autres actes insurrectionnels éclataient sur divers points de Paris.
Une fraction de la colonne partie du Panthéon avait regagné, en quittant la Madeleine, les hauteurs de Sainte-Geneviève. Les émeutiers entourèrent l'École polytechnique, lancèrent des proclamations par-dessus les murailles, puis des pierres, lorsqu'ils virent l'inutilité de leur tentative d'embauchage. Une charge de gardes municipaux lesrepoussa sans les disperser. Us traversèrent de nouveau les ponts et allèrent occuper les centres populeux du quartier Saint-Martin.
A BatignoUes, une poignée de républicains s'empara
du poste de la barrière, en désarma les gardes nationaux, l'incendia et se retrancha dans un chantier, comme dans un camp. D'autres postes furent incendiés rue de Ponthieu, barrière Courcelle. Les insurgés pillèrent un grand nombre de boutiques d'armurier. Ils ne dédaignèrent même pas les armes de théâtre d'un magasin de la rue de Bondi. Le vestiaire de TAmbigu équipa cette fois des héros véritables, et mêla, comme dans les drames de l'école romantique, le grotesque au terrible.
Tel était l'aspect de Paris se préparant à la révolte. Les députés et les pairs ne trouvèrent pas qu'une pareille émotion dût les faire sortir de leur sérénité et les détourner un instant de leurs ordinaires délibérations. La demande d'interpellations de M. de Boissy fut traitée avec autant de dédain que les actes de mise en accusation déposés par MM. Barrot et de Genoude (I).
Pariss'inquiétaitpeu, au surplus, del'inactionde deux Assemblées qui avaient perdu sa confiance et son aifectioû et qu'il s'apprêtait à briser. La politique était dans la rue. Mais sur ce terrain, il existe une institution dontTintervention puissante n'ajamais, depuis soixante ans, manqué d'apparaître au premier conflit du peuple et du pouvoir. C'est la garde nationale. Où était-elle? Que faisait-elle? Pourquoi nela convoquait on pas? Voilà ce qu'on se demandait depuis le matin, voilà ce qui préoccupait surtout les marchands, la classe moyenne en général. C'est à l'aide de la garde nationale, qu'elle a fait et défait les gouvernements, qu'elle a conservé ses conquêtes de 1789. Or, au moment où l'État, l'éter-
(1) M. de Genonde avait déposé en son nom personnel un acte de mise en accnsation dn ministère.
nelle proie nationale, allait peut-être rouler sur le tapis de la guerre civile, quand le peuple et le gouverpement prenaient le fusil, il était bien naturel que la bourgeoisie s'écriât : « Où est ma garde? » — « Je n'ai pas le pouvoir de la convoquer, » répondait le préfet de la Seine à trois députés, MM. Carnot, Vavin et Taillandier, qui lui portaient l'expression de ces plaintes. Pour éviter d'appeler aux armes une .masse considérable de citoyens sympathiques à la réforme, on se les aliénait complètement. Cette décision, prise sous l'inQuence des bulletins de la préfecture de police, était d'une extrême gravité. On en jugera en daignant se reporter au temps» déjà si éloigné, où la garde nationale jouissait encore de toute sa puissance.
Il était dans la destinée de cette monarchie de se trouver prise dans la nécessité de succomber ou denier son principe, son passé, son génie ; c'est-à-dire d'abdiquer et de glisser peut-être sur la pente où périt Louis XVI.
De leur propre mouvement, les maires de plusieurs arrondissements se déterminèrent à faire battre le rappel. Un très-petit nombre de gardes nationaux y répondit. On en compta six cents à peine dans la 2® légion; moins encore dans les autres. Quelques-uns, moitié de gré, moitié de force, étaient désarmés par le peuple en se rendant aux mairies. Il faut ajouter que les républicains, toujours prompts à suppléer à leur petit nombre par l'adresse et l'activité, ne manquèrent pas cette occasion. Il y avait assez de gardes nationaux sous les armes pour qu'il leur fût possible d'en diriger ou d'en figurer l'esprit.
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Une scëné qui caractérise la révolution de février 1848 et qui ne se reproduira pas de longtemps en France, eut lieii sur là place du Panthéon. D'un côté, 8e tenait lé 5« régiment de ligne, de l'autre, le groupe de gardes nationaux qui représentait la >l 2® légion. Le peuple Ibrmait cercle et poussait des huées contre lès gsirdès hâttionaifx qui avaient obéi au l'appel. Tout à coup uni cri pafrt des rangs de la légion : « Vive la réforme ! » '— « Vive la garde nationale ! » réplique le peuplé. L^ colonel de la légion, M. Ladvocat, est forcé de M retirer: Pour compléter la scène, les officiers du &• àt ligné tendent la main aux officiers de la garde nationale. De sorte que Tàrmée, la bourgeoisie et le peuple se trouvaient tacitement en harmonie contre le ptouvoir. Les trois cris de : «Vivent la ligne, la garde nationale et la réforme, » purent se confondre.
Dans la matinée, les dragons avaient déjà répondu par tid salut, aux acclamations de la multitude. Ces échanges de civilités entre le peuple et l'armée, sont dmgereux pour les gouvernements.
La nuit close et l'émeute rentrée dans les faubourgs et quartiers populeux, l'armée concentra ses principales forces au Carrousel. En même temps, les casernes se vidaient sur Paris. Les feux des bivacs brillaient au Panthéon, à la Porte Saint-Martin, aiiboulevardBonne-Nouvelle, aux Halles. Des patrouilles sillonnaient les grandes artères de la ville. Des sentinelles gardaient le coin des rues. Les voitures avaient brusquement cessé de circuler. Un silence sinistre envahit les carrefours les plus bruyants, et six heures sonnaient à peine. Paris ressembla un moment à un vaste camp, la veille d'une bataille.
C'était l'ordre du joiir du 25 décembre qui se manifestait sur l'injonction du général Séi)astiani. Le monstre aux mille bras se déployait.
Les légions continuaient icle batire le rappel. Mais c'était lé peuple qui suivait les tambours. Le cri de : « Vive la réforme, » mot d'ordre de la révolution, retentit çà et là, devint plus rare, s'éteignit.
À huit heures, iine fausse alerte excita encore quel- . que émotion dans les quartiers voisins de la place de la Concorde. Une rouge clarté colora le ciel et une grande clameur s'éleva. Des enfants venaient d'incendier la barricade de chaises et de baraques élevées le matin dans les Champs-Elysées. Il suiBt jpour l'éteindre d'un détachement de pompiers et de gardes nationaux.
Divers essais de barricades avaient eu lieu dans les rues de Cléry, du Cadran, du Petit-tarrèau et à la pointe Saint-Ëustache. Une société secrète, la Dissidente^ prenait la part la plus active à ces préludes insurrectionnels. Mais le jour du combat n'était pas venu. Les armes mslnquaîent au peuple. L'émeute, repoussée dans ses foyers^ pied à pied, se retrouva enfin dans ces quartiers, où la tradition de l'insurrection se perpétue naïvement ae péré en âls. tin réseau de rues tortueuses, ehiretacéés coâiiné une poignée de vipères^ s'étend de la rue Sàint-Oénis à la rue dd Temple. Saint- Méry et Transnonain, corh'rne lai prise dé là Bastille dans le faubourg Saint*Ântoiné, y sont passés à l'état de légende.
L'émeute retrouva le soir, parmi ces sombres quartiers, les débris àé la bandé que la garce municipale avait repoussée dans la journée, sous les murs de l'École
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polytechnique. Un noyau de quatre ou cinq centsrépublicains^ dont une trentaine au plus possédaient quelques cartouches et un fusil, se forma sans chefs, n'ayant d'autre parti que la volonté d'agir. Ils renversèrent des charrettes, arrachèrent des pavés et élevèrent, avec la résolution de les défendre, des retranchements dans les rues Transnonain et Bourg-l'Abbé. Il semblait que le sang des victimes d'avril 1834 enfantât de nouveaux combattants.
Les troupes ne s'étaient pas engagées dans ces dangereux quartiers. Ce fut vers minuit seulement, que la garde municipale vint, pour dernier épisode d'une journée si tourmentée, livrer assaut à cet avant-poste de Pinsurreclion.
Pendant une partie de la soirée, les cabarets et les cafés regorgèrent de monde. On éprouvait le besoin de se communiquer les impressions de la journée. Mais l'inquiétude ramena bientôt la populationau logis. Chacun rentrait au plus vite, traversant rapidement les rues mornes de ce Paris ordinairement si plein de bruit, de loisirs et de gaité.
Vers neuf heures, le Palais-Royal était complètement désert. On avait éteint les lumières et fermé les boutiques ainsi que les grilles du jardin. Sous les colonnades assombries, un groupe de conspirateurs causait à voix basse. Unhoojmede taille gigantesque et de proportions herculéennes, qui jouera un rôle curieux àétudier dans les événements qui vont suivre, assistait à ce conciliabule. C'était une ancien commis voyageur attaché à la réforme, inconnu du public alors, M. Caussidière. Il y avait là MM. Pilhes, Grandménil, Baune et Albert,
ouvrier. Deux hommes odieux, qui ont fait grand scandale, Delahodde et Chenu, prenaient part à la délibération. Leur présence attestait la vanité des conjurations en même temps que la vieillesse et l'impuissance des moyens politiques à l'usage des gouvernements de l'Europe. Les complots ne renversent pas les gouvernements et la police n'empêche pas les révolutions.
Chose digne de remarque, dans ce conciliabule d'hommes de combat, régnait la même indécision que dans les journaux et les réunions de députés. La révolution s'est faite seule, au milieu d'une inquiétude universelle, abandonnée de tous, mais soutenue par le peuple et guidée par le génie du siècle.
La réunion se sépara isur ces deux mots : attendre et observer. Tout le génie des républicains de février 1848 fut là.
Dans certains cafés, fréquentés des patriotes, l'animation était fort vive. Peu soucieux du danger présent et des conséquences dans l'avenir, les soldats de la démocratie s'effrayaient moins des chances d'une bataille. Vers onze heures, au Café des Postes, rue Monlorgueil, un jeune homme d'une organisation fébrile, qui est sorti brisé pour jamais de ces luttes dévorantes, M. Sohrier, donna un élan qui, généralisé, eût sans doute perdu le parti républicain en l'amenant trop tôt sur le terrain. Il entraîna chez lui quelques-uns de ses amis, leur distribua des armes et marcha au quartier Saint- Martin. Une vive fusillade les fit songer qu'ils manquaient de munitions. La garde municipale, à qui l'émeute disputait cinq prisonniers enfermés près des magasins d'armes de Lepage, venait d'avoir recours aux
armes et d'enlever les barricades des rues Transnonain et Bourg-l'Abbé.
Il était minuit. Peu d^ instants après , au signal du général Sébastiani, VorAre du jour du 25 décembre délivrait Paris de son étreinte.
Dans cette soirée la Réforme et le National^ jugèrent très-défavorablement la situation. Les hommes qui dirigent un parti se préoccupent justement de son avenir. Au National où planait , encore Tombre aristocratique et militaire de Carrel, l'aspect d'un vaste mouvement populaire causait plus d'inquiétude et de répulsion que de joie. A la Réforme^ on éprouvait plus de surprise que de satisfaction, de voir une tentative insurrectionnelle se produire contrairement aux avis de la presse. L'un et l'autre de ces deux groupes savait par expérience que si les petits souffrent souvent des sottises des grands, les chefs des partis populaires paient aussi les sottises du peuple.
Le roi ne doutait pas. M. Guizot menaçait. Quant à M. Ducqâtel, qui représentait plutôt les intérêts matériels qu'une pensée politique, il avait déjà Tinstinct dç la peur.
^ Le matin, M. Caussidière avait dit : « Cela n'ira pas jusqu^aiix fusils. » Le soir, M. Delessert disait : « C'est une écbauffourée. » Le pouvoir et l'opposition communiaient en une même pensée. I^ais la police, à bouche d or, parlait comme le destin et écrivait à la fin de son dernier bulletin : « Espérons que la journée de demain » sçpassera sans troubles! nous ne l'espérons guère (1).»
(1) Voir aux Pièces Justificatives ^ n. 1.
Durant cette nuit, que semblaient rendre plus épaisse les ténèbres du ciel unies à celles de la fortune, M. Barrotput réfléchir à la portée d'un toast; M. Tliiers dut niéditer sur les conséquences d'une intrigue, et le janséniste Duvergier de flauri^q^ ^ur celles d'un entêtement parlementaire.