CHAPITRE IV
33 fétrier. — Ingratitude de la garde nationale. — Habile manœnTre dn parti républicain. — Moatements stratégiques. — Confiance du roi. — Morgue du duc de Nemours. — Inaction des généraux Sébastiani et Jacqueminot. — Courtoisies réciproques du peuple et de Tannée. — Les femmes. — La presse. Commencement des hostilités; sept heures du matin. -> Ruse du peuple pour désarmer la troupe. — L'armée manque d'ordres. — Onze heures du matin ; le rappel. — Engagements entre la garde municipale et le peuple au centre de Paris." Intervention de la garde nationale. •- Puissance delà classe moyenne ; barricades. — Meurtres. ~ Incendies. — La garde nationale imprime une déviation au mouvement. — Désarmements à domicile. — M. Besson informe le pouvoir de la neutralité delà garde nationale. — Incurie du pouvoir. — Cinq cents gardes nationaux de la 5* légion vont à la Chambre. — Terreur des députés. •— Réponse de MM. Crémieux, Marie et Beaumont (de la Somme). — La confiance du roi brusquement ébranlée. — Stupeur de Louis-Philippe. — M. Dupin prédit la République. — On pousse le roi aux concessions. — Marie-Amélie s'épouvante de l'impopularité de M. Guizot. — Chute du cabinet. — Combinaison Mole, Dufaure, BillauU, etc. — Effet du changement de ministère sur la Chambre des députés. — Prise de la caserne Saint-Martin. — PiU lage du magasin d'armes des frères Lepage. — M. Etienne Arago sauve trente gardes municipaux. — Illumination de Paris. — Perplexité du parti républicain. •^ Harangues de M. Sobrier. — Promenades à la lueur des torches. — Harangues de M. Marrast. — Affaire du boulevard des Capucines. — Interprétations nouvelles. — Le chariot de cadavres. •— Exaspération du peuple.
C'est à la garde nationale que revient le dérisoire honneur de cette seconde journée. La fortune en a clos les péripéties par un de ces coups tombés de haut qui dé-* jouent les plus profondes combinaisons de la sagesse humaine.
La garde nationale fut ingrate envers son roi. Trom-
pée, effrayée, caressée et surtout exploitée par les patriotes et par le peuple, elle se mit en contradiction avec elle-même. L'entraînement la jeta en deçà et au delà de ses intérêts. Pour la première fois elle allait faire une révolution au profit d'un autre idée que la sienne. L'oubli de Tidentité, dans les institutions comme chez les individus, est un diagnostic de décrépitude. Fille du libéralisme et des Constituants, la garde nationale voit expirer son rôle devant les envahissements de Tesprit moderne.
Le pouvoir, éclairé par les banquets, par la presse et par là police, connaissait les sentiments de la garde nationale. Il savait par expérience la prépondérance qu'elle exerce dansles crises insurrectionnelles. Aussi résistaitil encore, dans la matinée du 23, à donner Tordre de battre le rappel.
De son côté, le parti démocratique n'ignorait point de quelle importance il était pour la cause révolutionnaire d'absorber cette milice inviolée ; de s'en faire une sorte de bouclier contre l'armée, un porte-voix pour le cri réformiste. Dès le matin, le mot d'ordre circula, prompt comme l'éclair, dans les diverses fractions de la démocratie. Il était recommandé à tous les patriotes, dès le premier coup de baguette, de revêtir le harnais et de courir aux mairies. Un certain nombre de républicains cachetèrent ou empruntèrent des uniformes etgrossirent subrepticement le nombre des gardes nationaux réformistes. L'idée de celte dernière manœuvre a été attribuée à M. Flocon. Il est juste de dire qu'elle se reproduit fréquemment dans les insurrections. Le génie de la ruse vient au secours de la faiblesse. Sans cela
toute forme de rautorité demeurerait impiuabl^ el les gouvernements seraient éternels.
Aux premières lueurs du jour, filtrant à travers un mélancolique réseau de pluie, le pouvoir put reconnaître la justesse de cette vieille leçon d'escrime italienne : il est plus sûr de régner par la crainte que par Tamour. L'incontestable modération de la force armée dans la journée du 23, n'avait servi qu'à encourager la révolte. Industrieuses et s' élevant par la passion au-dessus des faiblesses du corps, les âmes damnées de l'enfer social s'étaient agitées dans l'ombre. Le jour montra debout, audacieux et railleurs, ces lustigs en blouse qui parcourent en si peu de temps toute la série des sentiments; qui jouent leur vie en goguenardant, parce qu'ils ont une parfaite conscience de leur misère, et pour qui mourir c'est cesser d'avoir faim et froid, de s'abrutir dan^ l'ivresse, de mépriser les autres et soi-même, d'envier et de haïr.
L'ouvrier sérieux, sobre et rangé, le sectaire qui pratique toutes les vertus domestiques et qui meurt stoïquement pour l'irréalisable absolu, le vrai soldat de la révolte n'avait pas encore pris les armes. Mais les barripades l'appelaient du quartier Saint-Denis au quartier du Temple, dans ce centre limoneux où bat tumultueusement le cœur du monstre parisien.
Le pouvoir dut se préparer à la lutte. Il avait aussi pris ses mesures. Un grand mouvement stratégique eut lieu dès le point du jour. Des troupes arrivaient à marches forcées aux barrières de la ville. La place de la Concordp, le Carrousel, l'île Saint- Louis, les portes Saint-Denis et Sa jnt> Martin, la place de l'Hôtel de
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Yille garnis de soldats, hérissés de canons disposés ep batterie, pouvaient d'un instant à Tautre devenir autant de champs de bataille. Pâles d'unbivac de douze heures dans la nuit humide et froide, les troupes n'attendent qu'un signal pour se réchauffer au feu de la poudre. La police prépare aussi son œuvre. Elle groupe des noms sur le papier. Que manque-t-il donc au pouvoir pour remporter sur la sédition la plus foudroyante victoire? — Il lui manque Vesprii de la jeunesse et de la vie.
La vieillesse du monarque semble frapper de paralysie toutes ces forces vives. Du fond de son cabinet' silencieux, le vieux roi jouit par anticipation d'un triomphe certain. Il ne croit plus aux barricades. Il en a tant vu de barricades ! c'est par-dessus les barricades qu'il a gravi les degrés du trône. Et d'ailleurs rien, dans sa pensée, ne saurait briser son pacte avec la fortune. L'inquiétude mal dissimulée quMl lit dans les yeux de ses grands oiBciers et de ses courtisans l'étonné. Il Us raille: « Qu'est-ce que cela? des voitures renversées, une émeute d'étudiants.» De 1789 à l'heure qui sonne, il égraine ses longs souvenirs révolutionnaires. Aucune révolution ne ressemblait à ceci. Il oublie qu'elles ne se copient jamais. Un jour vient où toute sasesse humaine^ est mise à néant par les combipaisons de l'infinie variété.
Le duc de Nemours s'essaie à son futur rôle de régent par le commandement de la force armée. La morgue qui l'a rendu impopulaire ne lui a jamai^ été plus nuisible. Il eût fallu dans un pareil moment un prince aimé du soldat et des classes (moyennes, un |eune hom
me actif et résolu, comme Tétait le duc d'Orléans ; un prince de bivac et non un prince de cour. Autour du jeune duc, l'action se noyait dans le cérémonial, le fond dans la forme.
Les généraux à qui appartenait le commandement effectif, n'étaient ni par le caractère ni par le talent à la hauteur d'une telle situation. Le général Sébastiani, ofcier constitutionnel , esprit hésitant et temporisateur , ne convenait pas plus que le joyeux général Jacqueminot à une guerre qui demande beaucoup d'audace et d'énergie. €e dernier, chargé du commandement de la garde nationale, était indisposé. Un général d'Afrique, implacable et infatigable, habitué aux combats d'embuscade, eût offert de meilleures garanties.
Rien n'est plus dangereux que dé temporiser avec l'insurrection. Au Heu d'aligner des troupes et des canons, il fallait les lancer enavanl. Au lieu de dresser des listes d'arrestation, il fallait arrêter. Le vieux monarque aurait pu achever, dans le sang, les larmes el la terreur de son peuple, un règne commencé sous les auspices de l'enthousiasme el de Tamour. Cauteleux par goût et par tempérament, le sage Louis-PhiHppe rusait avec le texte de la Charte et avec le pays. Il était capable de tout ce qu'on peut faire sans coup férir. L'audace lui eût manqué pour une violation franche et directe. Ce n'est pas lui qui eût répété les deux vers qui revenaient sans cesse aux lèvres de César (1).
11 est aujourd'hui parfaitement constaté que l'armée manqua d'ordres. Le peuple de Paris a vu, le 23 février,
(1) Nam ti vioUmdum eii jus, regnandi gratta Violandum eêt : aliiê rtàui pietaitm edat.
les barricades s'élever sous les yeux de la troupe. Il a entendu les dialogues plaisants de Tinsurgé, derrière ses pavés, avec le soldat à son rang.
Ce n'était pas tout à fait comnne à Fontenoy, entre les Anglais et les Français ; mais il s'établissait une sorte de convention qu'on ne tirerait pas sans prévenir. La seule garde municipale se battait comme elle l'eût fait contre des Russes ou des Autrichiens.
Les femmes, qui possèdent si bien, dans toutes les classes, l'art d'amollir les cœurs, arrivaient avec des vivres, des baisers, des prières. Elles rappelaient aux soldats, dont elles imploraient la pitié, ces vieux souvenirs de famille si dangereux en politique et en guerre. La presse, qui est femme, elle aussi, par la ruse et la diplomatie de sentiments, ne se plaignait que de la garde municipale. Éloge tacite donné à la ligne et dont la ligne sentit la portée. Il est si doux, lorsqu'on est la force, de se laisser aller à l'amour ! La garde nationale eût changé de rôle le 23, si on l'avait convoquée le 22. La presse, avec plus d'adresse que de loyauté, se plaignait qu'on eût si tard battu le rappel.
Ce peu de mots suffit à faire connaître les dispositions générales de la journée du 23. Le reste appartient à l'action, au récit.
C'est vers sept heures du matin, au jour naissant, dans les sombres quartiers du centre de Paris, que les premières escarmouches commencèrent. L'insurrection cherchait surtout à surprendre des postes afin de se procurer des armes et des cartouches. Elle prit deux corps de garde rues Géoiîroy Langevin etSainte-Croix-de-la- Bretonnerie. Ces désarmements s'opéraient le plus sou-
vent au moyen d'une ruse qui se répéta jusqu'à dix lieures du sbii*. Au milieu des cris de : «Vive la ligne! • le peuple se rapprochait des soldats. Des poignées de mainss^écliangeaient. La foule grossissait. Une sorte de confusion iiatiirelle s'en suivait , et la troupe se voyait arracher ses armes, sans qu'elle eût le temps et la possibilité de se mettre en défense.
Quelques coups de fusil furent tirés, mais l'insurrection ne clièrcHait point à engager le combat. Privée de direction, elle obéissait à son instinct. La défection de l'opposition là laissait sans chefs, sans drapeau, sans plan de bataille. Les Droits de l'homme et les Familles n'existaient plus. Il ne restait que deux sociétés secrètes, tes Saisons et la Dissidente. Là première avait seule quelqiie importance et son comité, à la tète duquel étaient MM. Albeirt el Càussidière, ne se résolvait à rien.- Dans lihe telle situation, les insurgés agissaient avec beaucoup de tact èi d'hâbîlëte. Ils entretenaient la futte sans s'explfâèr aux chances décisives d'une véritàole bataille.
Rien n'était donc plus facile aux troupes que de s'emparer des barricades. Mais le plus souvent les troupes, comme fès soldais de rii:isurrection, manquaient d'ordfres. Elles attendaient l'arme au repos. Lorsqu'elles franchissaient une barricade, elles ne trouvaient pfersonne derrière. Et plus loin s'élevait une autre montagne de pavés garnie dé ses démons à blouse bleue, de ses lutins ctiimèriques et railleurs.
Il faut ajouter aux tourments de la troupe, l'absence de la garde nationale. Les heures s écoulaient et le rappel ne se taisait pas entendre. Le truit courait que l'ordre de l'état-major avait été révoqué à trois heures
du matin. Voulait-on laisser peser sur l'armée toute la responsabilité de la répression? — Sans la garde nationale, où est notre garantie? ajoutait la population de Paris.
Plusieurs engagemeiits énergiques entre le peuple et la garde municipale dans les quartiers Saint-Martin-des Champs, Saint-Denis, du Temple, dans les rues Quincampoix, Beaubourg et Bourg-rAbbé augmentëreiit celte complication. L'insurrection s'allumait. C'est à peine siTétat-major en savait quelque chose. Le rappel y était discuté. Le parti de la cour penchait pour qu'on se passât de la garde nationale. Âpres une perte de quatre à cinq heures, vers onze heures, quand déjà la lutte a commencé, sans ensemble, sans précision, dans tout le centre de Paris, quand un sang inutilement versé a déjà rougi le pavé, l'ordre de battre le rappel tombe enfin des lèvres de M. le duc de Nemours.
A dater de cet instant la journée change de face.
La garde nationale s'assemble en grande hâte. L'armée voit avec plaisir sa responsabihté déchargée.' tin sentiment de confiance reriait dans les cœurs. Le peuple se presse en foule derrière la garde citoyenne. Le prolétariat se réfugie, eh quelque sorte, dans le sein de la bourgeoisie et y cherche un abri contre les envahissements de la royauté. Spectacle singulier, qui ferait croire au bouleversement de la marche historique du siècle !
Deux cris se mêlent, se confondent, comme un gage de conciliation, comme un émbrassement fraternel entre la nation et l'armée : « Vive la ligne ! Vive la garde nationale ! » Celle-ci réplique par une acclamation pré-
vue des pouvoirs publics: «Vive la réforme!» c'est dire au peuple : « Nous soutiendrons ta cause, » aux pouvoirs publics : « L'opinion est la véritable souveraine des sociétés modernes. »
Jamais peut-être depuis la Constituante, la puissance de la classe moyenne ne s'est révélée d'une façon plus complète. Mais dans l'enivrement de son orgueil, dans Texaltation de son omnipotence^ elle ne s'aperçoit pas qu'en protestant contre le système électoral, elle proteste contre son propre principe; qu'en se révoltant contre Louis-Philippe, c'est contre l'incarnation de son propre gouvernement qu'elle s'insurge. Dans le cri de : « Vive la réforme ! » poussé le 23 février par la garde nationale, il faut voir, de la part delà classe moyenne, une sorte d'apothéose de soi-même se terminant par le suicide ; l'asphyxie dans l'encens.
Il était temps pour la cause révolutionnaire, que la garde nationale intervint. Les engagements entre l'insurrection et l'armée devenaient sérieux. Un monceau de pavés et deux diligences renversées interceptaient la rue de Rambuteau. Le 69« de ligne, appuyé d'un bataillon de chasseurs de Vincennes, fut obligé de donner trois fois l'assaut à cette forteresse improvisée. La quatrième fois, elle resta maîtresse de la position, mais cette victoire lui coûtait seize hommes.
Les rapports de la ligne et du peuple s'aigrissaient. Le sang versé irrite la vanité humaine, et la mort violente suscite le démon de la vengeance.
Quelquefois, comme à la place du Châtelet, une détonation s'échappe d'une fenêtre, et une balle lancée par un fusil invisible vient frapper un officier à la tête
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de son bataillon. Cliaque instant augmente tes rancunes du soldat. Chaque incident devient une promesse de sang.
Les incendies, apaisés depuis la veille, reparaissent comme s'ils manquaient aux prodromes de la guerre civile. Ils éclatent soudain de divers côtés de T horizon, des Batignolles au Rouler Leur sinistre fumée s'élève des barrières de Paris comme des signaux de révolte appelant au combat le paysan courbé sur sa houe, dans les champs de la banlieue. — Les tables de la Morgue deviennent trop étroites.
Sur ces entrefaites apparaît enfin la garde nationale. Les légions se lèvent. La 8® a écrit sur son drapeau : € Vive la réforme ! » La <0« répond par ce cri séditieux à son colonel, M. Lemercier, quiFinviteàcrier : a Vive le roi ! » Et le colonel après une querelle avec un garde national, M. Bixio, est forcé de renoncer à commander des hommes qui lui refusent obéissance. Des détachements des S^ et 9« légions descendent des faubourgs et parcourent Paris, suivis de grandes hordes populaires. Aux Petits -Pères, la 3« légion se fait remarquer par son enthousiasme. On chante la Marseillaise, c Aux Tuileries! disent quelques voix. « Cri prématuré qui n'en trahit pas moins une préoccupation d'hostilité directe contre la monarchie. Des patriotes comme MM. Perrée, Pagnerre, Monginot, Lesseré, etc«i officiers dans la garde nationale, que leur condition et leur caractère rapprochent do la classe moyenne, secondent activement la grande évolution qui se produit sur tous les points de Paris. H. AUarocbe, capitaine dans la 8« légion, s'exalte et parcourt à la tète de sa compagnie la
T. I. lî
^79 SBGONDB RÈFD^IilQUS PPUNÇAISB.
ruQ Montmartre e^ les quartiers voisins» « A bas \e mi«aistère! à basGuizot! » s'écrie*t-Qn de toutes parts. D^autreSi plus savants, ou inspirés par de vieilles ran-^ C^aeSv préfièirenjl( articuler : «A bas Thoinme de Gand! »
Le pepplq ii'a{>précie pas la valeur.de ces cris. 11 les répète de confiance sanâ s'apercevoir qu'il donne dés gages à la gauche dynastique. La finesse de ces. dis*tinctiotts lui échappe. Il ne s'aperçoit pas qu'un tel cri met la révolution à la merci d'un changement de ministère.
Que l'attention du lecteur se fixe un instant sur ce point. La crise réelle de la journée du 23 février, le nœud de cette action dramatique, est tout entier dans la déviation que la garde nationale imprime au mouvement. Lapbysîonomiadu caractère de la classe moyenne et de son rôle dans les révolutions de France, y apparaît (^qu3 un jour éclatant. Son habileté est ri grande, que m^lgr^ ses erreurs et la fausseté de la situation qu'elle ^'est faite, elle va comme en 4830 récolter les bénéfices de l'agitation, diminuer la monarchie et étendre sa prjédominance. Il faudra qu'enfin la Providence ellem0iiïc déjoue violemment les oombioaisons d'une telle wgesse.
; Le peufrfe troilve agréable et doux décrier : « A bas Guizot! » ; il s'abandonne à ce dangereux plaisir. Multi* tjdde et par conséquent élément, il se laisse aller comme Téléntent à l'impulsiondela loi naturelle.
Il faut remarquer, d'ailleurs^ combien la garde natio^ nale lui fait un rôle aisé. JPartout elle lui ménage une é€j)appée;;piartout elle le couvre. Protection intéressée dontil nçf^aurait âe rendre ^eompte* Rue Bourtibourg,
LES BijiQqBva^ 4 lot
rue Royale Saint-^MitrÛQ^ la fusillade a commencé» La garde nationale Tairréte* Place des Pe^ita-S^èvea, Wa dragons chargent le peuple; la garde^ nationale eoupdlêi passage aux chevaux. L'émeute s'empare dufoptsiM^. Banque; la garde nationale le. protège.. Las gagdeS'imiir. nicipaux accourent àuxPetits^Pètes; la S^légion croise la baïonnette. Au boulevard SaintrMartÎA» la cavalerie veut balayer la foule : « Le peuple est dans. soQt droit; 'iv^ s'écrient les officiers de la 5«< légion* ,. .
Tout cède à cette puissance, -rr- Madame Adélaïde, répondant en 4 830 aux envoyés du Naihnal^ qui. ver naient chercher le duc d'Orléans : « Faites de n^n » frère un garde national, mais n'en faites pasunpresr crit,» avait-elle pressenti qu'en effet, la ^rde natÛMnaie serait un jour plus forte que la royauté 7 . ,
D'autres engagements partiels avaient lieu rue Grer, netat; MM^ Albert et Caussidière:, traversant oe-qAiar*? tier pour aller au rendez-rvous des5ai>aiu» Caillirent k. essuyer la fusillade des gardes municipaux. IUfte/$aU)tatri Oroix*de-la-Brdtonnerie^ les insurgés* perdiriént plusieurs hommes. Un groupe des Sawiis élevai rue Vieille-du-Temple , en face du m^ 434 où habitait M. Albert, l'un des ohefe de cette société secrète,, une; barricade qui montait Jusqu'à la bMteur du . premier* étage. Un drapeau rouge la surmoalaité L'artillerie du. boulevard y envoya deux pièces de >canon qui taènent; un homme qui haranguait le peqplew La doubla détonation répandit bientôt la colère, et l'alarme; dans les environs. i t . . i
Les insurgés manquaient d'armes, un groupe aei fbrme.^ Il fvappe ans partes* dfsitmaisona^KiDonnmr
nous VOS armes. » On s'empresse de les satisfaire. Chaque famille apporte les armes inutiles qu'elle possède. Pour éviter de nouvelles perquisitions aux personnes qui ont payé leur tribut, les insurgés, en se retirant, écrivent à la craie sur la porte: Armes données. Ce signe rend les maisons inviolables. Dans Tborreur des guerres civiles, le peuple de Paris sait encore mêler la courtoisie à la violence.
Tandis que les désarmements commençaient rue Notre-Dame- de-Nazareth, rue Neuve-Saint- Laurent, rue du Vert-Bois et généralement dans toute la partie supérieure du quartier Saint-Martin, M. Besson, pair de France, colonel delà 3^^ légion, ainsi que le lieutenant colonel de la 5«, couraient à Tétat-major. ils apportaient la désastreuse nouvelle de la neutralité de la garde nationale, de la protection dont elle couvrait l'émeute, de ses cris séditieux. On ne savait rien, et Ton feignait de ne rien ignorer. L'étiquette veillait autour du prince. Les deux généraux jouaient au billard.
Dans de semblables conjonctures, Charles X jouait au whist. Les événements qui renversent les trônes surprennent souvent, au plus fort delà crise, les gens les plus intéressés à les défendre à table, au jeu ou à quelque fête. Comme Wellington à Waterloo, mais beaucoup moins héroïquement, le duc de Nemours et ses deux généraux n'avaient pas d'ordres à donner.
La garde nationale poursuivait son rôle avec une prodigieuse activité. « La réforme ! » s'écriait-elle, et Tordre est rétabli. Et chaque fois que la troupe charge l'émeute : « Ne tuez pas des hommes qui ne veulent cotnme nous que la réforme et le renversement du mi-
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nistère ! » Le moral de la ligne commença de faiblir. La colonne qui remontait la rue Saint-Denis en tirant aux fenêtres visait à côté. Des larmes coulaient sur la joue de quelques jeunes soldats : « Vive la ligne! » s'écriait le peuple. On en vint aux poignées de main.
Pour compléter TefTet de ces habiles manœuvres, 500 hommes de la 5<» légion marchent vers la Chambre. Ils ont déposé leurs armes, mais le seul uniforme de la garde nationale est une arme en ce moment. -^ G^est Farme de Topinion. Rien ne lui résiste. Les troupes, qui enveloppent d'un cercle de fer les abords du Palais- Bourbon, s'écartent durant son passage. Le seul conflit possible, le conflit de légion à légion, pouvait s'élever entre les pétitionnaires et le détachement ultra-conservateur de la 1 ■'e légion à qui on avait confié la garde du pont. Trois députés, MM. Marie, Crémieux et Beaumont (de la Somme), accourent au nom de la Chambre, frappée de terreur, féliciter les gardes nationaux pétitionnaires et les renvoyer avec des promesses de changement de ministère et de réforme électorale.
Il est environ une heure et demie. La Chambre attend impatiemment M. Gulzot, retenu au palais. L'opposition brûle de commencer l'attaque. Les ambitions ont soif du pouvoir qui va tomber comme un fruit mûr et qui ne tient plus qu'à un fil. Elles trouvent que le président du Conseil est bien longtemps chez le roi. La peur, elle aussi, compte les minutes. Plus d'un conservateur, transi sur son banc, croit entendre le bruit lointain de l'artillerie mitraillant sa maison, et le hurlement d'une multitude à longues dents.
Ce qui se passait au palais, était en effet, de nature
\%% SECONDE BÉl^mUQUE ^R ANC AISE.
à méfiter rintérèt du premier ministre et de la Chambre.
'^ Le coup èe poignard de la gnrde nationale venait d^ittèSndre te cœur du vieux roi. Sa confiance était su^ bitement et brutalement brisée; c La garde nationale a €nifisê ià baïonnette contre la titoupe,» disait le général Frimt. fja 4« légion Ta demander à ta Chambre le saprifice du ministère. Une telle ingratitude aocablak Louis^Philippe. Elle déjouait les calculs d'une longue existencfe*, d'nne prudence et d'une habileté profondes. irCe^n'est'pas un changement de ministère, Sire, arti- <eUl&itH.Dupin, c'est une révolution. » Pour la première fois, Louis-Philippe comprit que la classe moyenne et Itfi étaient deux. Il avait si réellement et si sincèreihëùi servi les intérêts de cette classe il s'était si bien identiflé à elle par les mœurs familiales, par le libéraliàthe des opinions, par une complète conformité de ^tieij ^u'ilBè croyait la chair de sa diiairv II lui avait si' ottvef1emem< Baorifiéles deux autres dassesdu royau« me, l'aristècracie etie peuple^ qu'une semblable ingratitudes i'atteigriaitau'fond de Tâme ^n même temps qn^elleiÉfbmiilaitsa iôlide raison. Il ne tenait pas compte 'lîe^cieisimptefeit'qu'il n'était' devenu roi que par la vo^ %nté de cette'dasse. Elle ne faisait en s'attaquant à lui, ijuë' poursuivre le cours de son envahissement. Louis- VhiKppe tfvafi Vôutu étf e «n véritable roi ; elle voulait ^e ^ne ^viéHtable reine; £t, dans ceUe compétition vi^aMoéiVé,'enire ««e classe et un monarque, le principe <)è'pltt&4arge> l'emportait.
Fixé sur un seul pointy surla oonseiedoe de soBiUtilité fi^ur la olas^e ^yemie, sur la certitude que nul
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autre ne pouvait le remplacer dans ce rôte et faire plus qu'il n'avait fait, Tesprit du vieux monarque demeutait siupéfié.Un tel acte lui semblait anormal, monstruetix. « Qui donc mettraient^ils à ma place? » répétait-il. — « Personne, peut-être, » répliqua H. Dupin, prophète de la République à laquelle ne songeaient guère les républicains eux-mêmes.
Le roi garda le silence. « Si vous cédez, disait- on àce prince accablé sous le poids d'une implacable destinée, si vous cédez, pas une goutte de sang français iie sera versée. » M. Duchâtel seul niait le péril. LMmpopuIarité de M. Guizot jetait la reine dans une épouvante qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Épouse et mère autant que reine, Marie-Amélie songeait à la vie de son vieux mari et de ses nombreux enfants. Le seul nom de M. Guizot irritait la révolution. Le caractère de ce ministre pouvait la jeter dans les plus grands excès. M. Duchâtel comprit que l'heure de la villégiature et des loisirs était venue. Il s'exprima en homme qui possède tous les instruments des voluptés domestiques, et qui n'éprouve pas un très-vif amour de l'humanité, ni un trop violent désir de se dévouer pour elle. C'est ce que le roi souhaitait de lui.
Le résultat de cette conférence dramatisée par les émotions de la reine, par l'arrivée des porteurs de nouvelles et surtout parle glaive de la situation fût de faire appeler M. Guizot.
Lorsque Vhomme de Gand^ comme disait l'opposition pédante, lorsque le politique passionné dont l'orgueil et l'insolence avaient créé à la monarchie de juillet cette inextricable complication, sortit du cabinet du roi , il
apparut blême et amer comme le spectre de Banquo. — Il n'était plus ministre.
M. Guizot but le vin de toutes les colères, le fiel de toutes les humiliations. Le regard déjà glacé des courtisans put le suivre, se dirigeant, pareil à un supplicié, vers cette Chambre encore retentissante de ses superbes dédains. Le roi, pendant ce temps, faisait appeler M. Mole. Dans un moment où tout ce que la jeunesse a en elle d'énergie, de vaillance et de spontanéité n'eût peut-être pas suffi à tenir tête aux événements, un roi de soixante-seize ans appelait à son aide un homme d'État presque septuagénaire. Quand ces deux vieil* lards, le monarque et le ministre, se contemplèrent en face, cherchant dans leurs yeux éteints l'étoile du salut de la dynastie, l'éclair de l'idée rédemptrice, comment ne furent-ils pas effrayés de leur tâche? Comment ces deux vivantes ruines de soixante années de guerres et de révolutions , ne constatèrent- elles pas les ravages que le temps, les passions, les affaires publiques avaient laissés sur les cendres de leur visage? Comment n'eurent-ils pas conscience de leur impuissance absolue? Et quel Richelieu pour tenir tête à la féodalité industrielle insurgée, que le comte Louis Mathieu Mole, courtisan de tous les régimes, conciliateur, modérateur, prototype des insuffisants ! Âh ! il était bien clair enfin que la fortune voulait prendre contre Louis-Philippe sa revanche de dix-huit ans de prospérité.
M. Mole proposa de composer le cabinet mixte des éléments suivants : MM. Dufaure, Billault, Passy et de Rémusat. Un administrateur, un avocat, un économiste et un littérateur secondaires, eussent, en effet, pusuf-
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fire à former un ministère dans un temps de calme où la chose publique va de soi. Mais la dialectique, la placidité, l'enjouement réunis en faisceau dans la main d'un vieux ministre blanchi dans les cours, sont des armes bien fragiles pour résister à une révolution. Sentant tout ce qui lui manquait, le président sans conseil demanda au roi une icte : M. Thiers, un bras : M. Bugeaud. C'était, en effet, quelque chose que l'alliance du petit cavalier fantastique de Transnonain et de ce rude soldat, dont le nom se rattachaitaux sinistres souvenirs de cette même hécatombe humaine d'avril 1834. Le roi les refusa. Il ne pouvait oublier que M. Tbiers avait, dans la discussion de l'Adresse, puissamment contribué à la catastrophe. Il lui répugnait d'employer à démêler l'écheveau de fil, celui--là qui l'avait embrouillé. Louis-Philippe savait aussi que le fer appelle le fer. Moitié par crainte, moitié par douceur de mœurs, plus accoutumé à la parole et à la plume qu'à l'emploi du canon, il aimait mieux gouverner par la ruse que par la force. Ami de la forme et de la lettre, quoique peu soucieux du fond; jaloux d'autorité, comme tout monarque parvenu, il voyait dans le maréchal Bugeaud un serviteur incommode au palais par ses rodomontades de héros de l' Arioste, dangereux en cas d'insuccès par la haine vigoureuse qu'il inspirait au prolétariat parisien.
H eût fallu prendre un parti quelconque, le roi et M. Mole ne purent se déterminer à en arrêter un. La monarchie constitutionnelle demeura suspendue entre deux cabinets, l'un qui n'existait plus et l'autre qui n'existait pas encore, dans une vague région qui n'a pas de nom en politique. Les conférences qui eurent
41^6 SBGOIIBB itti^tïilVÈ FRANCAI8B.
liett le soir, n'àthetaèrent àucuïi résultat. Eti réalité, Loéfs-Philippe avait déjà cessé de régner. Le coup dont fe frap^it la garde nationale eh le précipitant du haut de ses illusions et des calcula dé toute une longue existence, le laissait faible, déçu, en proie aux hésitations du grand âge. Les ténèbres s'étaient faites dans cette pensée si lucide. Comme Œdipe aveugle, le vieux monarque n'avançait plus qu'en tâtonnant.
Nous avons laissé la Chambre épouvantée, félicitant Témeutépar l'oi^ane de MM. Crémieux, Marie et Beaumont (de la Sommé). La séance reprise à deux fois né suivit une marche régulière que vers trois heùreset un quart. M. Guizot, clair de lune de lui-même, parut afers. Il fut loisible à M. Vavin d'interpeller. Ce député de laSeines*agitait depuis deux heures dans une impatience extraordinaire. Il voulait savoir s'il était vrai que Ton eût révoqué l'ordre de battre le rappel de la garde nationale dans la nuit du lundi au mardi. Les événements avaient marché depuis ce temps. Mais le besoin d'inter- |>eller eè\ si fort inhérent auxmœurs parlementaires, que l'hdnorable M. Vavin n'eût pas aisément renoncé à une pareille occasion. Ce fut sans doute unbaume pour l'orgueil ulcéré du ministre déchu, de toucher ainsi une dernière fois du doigt la nullité de ceux qui aspiraient à lui succéder. M. Vavin parla « au nom de ses collègues. » Quelques mots de M. Guizot suffirent à éclairer la vanité de ces rétrospectives récriminations. Il annonça à la Chambre que le roi venait de faire appeler M. Mole.
Cett« déclaration fût le signal des triomphes, des colères et des lâchetés. Bes applaudissements éclatèrent
^ LES ^AitSttftè. H1
emUme an Cir^è &la cbutë du taureau. «C'est tine lâcheté! C'est déshonorant! » li'écria^nt lés ariciens satisfaits. L'épingle venait de crever la veftsie des centres et il en St^rlait du vent. « Allons chez le roi! « ajoutaient les plus animés. Ils ne songeaient pas qif ils n'eussent trouvé aux Tuilerie^ que lé feritôme dé là royauté. La comédie de la mise en accusaliôii essaya dé se reproduire. M. Crémieux qui, depuis deux jours, se donnait beaucoup de mouvement, ne dédaigna pas ce rôle ingrat et se fit le porteur d'une pétition de là garde nationale. Après un appel à la concorde, articulé pat* M. Dupin, qui déjà évente l'avenir et mêlé artislement de vieux souvenirs patriotiques de juillet 1830 à son royalisme expirant, M. Guizot remonte à la tribune. Il vient déclarer que lecabinet,îant qu'il n'est pas oflidiel*^ lement remplacé, se tient prêt à répondre à toutes les questions ; que la Chambre peut reprendre son ordre du jour réclamé par M. Salvandy. Le président du conseil a déjà poussé la générosité jusque promettre que le cabinet rétablira Tordre. Promesse bien vite oubliée! En sortant de la Chambre, M. Guizot s'en vadiher chez M. Duchâtcl. Ces deux ministres aiguisent contre le futur cabinet des plaisanteries saignantes encore déleur chute. Mais quelqu'un troubla la fêté. Une lettre apprend à M. Guizot que lé peuple dont la victoire s'étend, manifeste T intention de goûter les vins del'hôleldes Affaires étrangères et de Tlntérieur. Un historien, nôtre prédécesseur, rapporte qu'àcette nouvelle, madame Duchâtel, femme pleine de charmes, d^esprit et de grâces, s^empressa de changer de toilette, craignatit sans douté, non sans raison, que le peuple nelà tt'ouvàitfbpjiAie.
488 8BG0HDB siPUBUQUB FRANÇAISE.
Chacun se sauve donc, pâle de cette peur et de ce dîner sur les ruines de la monarchie. Mais, ô vieux Louis- Philippe, aujourd'hui dans la tombe, faut-il que This* toire qui te condamne, te venge au nom de la pudeur des bienfaits reçus 7 Combien fut légitime ta plainte quand, aux derniers jours de Texil, tu disais de tous ces gens qui ne sont pas seulement fils de leurs talents, mais fils de ton système, de ces parvenus que tu aidas à sortir de leur obscurité et de leur médiocrité, de ces créatures illustrées et enrichies sous tes auspices : « Us m'ont tous abandonné ! »
Chaque parole inutile, chaque minute de retard apportée à la nouvelle du changement de ministère, coûtait du sang. Il semblait qu'une haine particulière, implacable, animât réciproquement le peuple et les gardes municipaux. Partout où se montrait cet uniforme détesté, un combat ne tardait pas à s^engager. Au poste Mauconseil, une quarantaine d'entre eux est enveloppée par la multitude et forcée de rendre les armes. La caserne Saint-Martin servait de prison à un grand nombre d'insurgés capturés dans la matinée. Le peuple, animé de cette \ furie française à laquelle rien ne résiste, attaque la caserne et s'en rend maître. En retour de la protection qu'il doit à la garde nationale, sur l'intercession de celle-ci, le peuple renonce à l'extermination des gardes municipaux vaincus. Nonobstant, sa colère grandit à mesure qu'elle s'exerce. Maître du poste des Arts et Métiers, il n'en laisse pas pierre sur pierre. C'est un ouragan qui passe et détruit êtres et choses, sans distinction.
Il existe rue Bourg-l'Abbé un magasin d'armes ap-
partenanl aux frères Lepage» qui depuis vingt ans donne lieu à une scène qui se reproduit à toutes les insurrections. Le peuple des quartiers du centre regarde cet iniportant dépôt comme un arsenal que la Providence a mis à sa portée. Trente gardes municipaux défendaient le magasin Lepage. Le feu durait depuis douze heures. Eu)busqués dans une maison voisine, ils tiraient à coup sûr. Chaque coup de fusil faisait une victime ; le peuple grossissait et sa fureur grandissait à mesure que la foule devenait plus épaisse. La garde nationale, poursuivant son rôle pacificateur,cherchait vainement à l'apaiser. L'assaut est donné à la maison. Une multitude compacte, furieuse, rugissante, s'élance contre les portes. La dernière heure des assiégés est venue. « Arrêtez !» s'écrie une voix. Les patriotes reconnaissent M. Etienne Ârago, rédacteur de la Réforme. Il parle à la foule, il fait appel à ces grands sentiments qu'il est si aisé de susciter dans les masses populaires. Le maire du 6« arrondissement, le colonel de la 7® légion, un peloton de ligne et un détachement de cuirassiers prêtent leur appui à l'orateur. On obtient que les gardes municipaux sortiront sans armes. L'officier qui commande le détachement, le lieutenant Dupouy, refuse seul de se rendre et se retranche dans une mansarde. Il ne fut sauvé qu'à huit heures du soir par un officier de la garde nationale qui parvint à l'arracher à ce dangereux asile.
Cependant, les cuirassiers fendaient la foule. Les gardes municipaux désarmés suivaient. M. Ârago tenait le bras du lieutenant Bouvier, et lui faisait un rempart de son corps. Une multitude hurlante, comme une
meate à qui ou arracherait sa proî^ s'allachait aia |kai daxorlége eu poussajpt des cris de mort. Les Taincas cheminaient aussi peu rassurés que des voyageurs qui s'attendent à. être déchirés par les loups.
En arrivant à la place de THôld de Yille un grand en retentit : « A la Seine ! » Un détachement de cavalerie entend ce cri* Il charge. La foule est séparée des gardes municipaux désarmés, les troupes qui occupent la place évoluent. Les malheureux qui viennent en moins d'une heure de passer par toutes les terreurs de Tagonie peavent enfin gagner sains et sauCs l'hôtel de la Préfecture de police.
Ces faits si graves n'empêcheront pas le soir même. M. Delessert d'exprimer le sentiment d'une parfaite confiance et le même dédain que la veille pour ce qu'il nomme «une émeute. » Peut-être espérait-H par. cette contenance arrêter les progrès de l'inquiétude qui gagnait la Préfecture de police.
Trop et de trop puissants intérêts concouraient à dore l'insurrection pour qu'elle, ne s'arrêtât pas. La gaudie dynastique triomphait^ La classe moyenne» représentée par la garde nationale, avait prouvé au roi sa suprême puissance en le forQant à changer de ministres;, c'en était assez pouteUe. L'oligarchie industrielle, victorieuse de la monarchie représentative, protectrice du peuple et de l'apipéei gardienne des libertés publiques et des propriétés, triplement souveraine, ne songeait plus qu!à fixer l'éternel clou d'or à la roue de la fortune. On la voyait» semant partout la bonne nouvelle; déployant une activité' prodigieuse à n>étamorphosery^aa fêteâmpiro'i4$ôei,:eette jourAé|e,de sang.et de
LES . »AN^IÇR1il^. i^A^
larmes. Elle parcourait les eues au 3Qn des qqarches jpyeuseSy des fleurs au canon du fu^il, suivie du peuple qui chantait. On eût dit que ja milice, bourgeoise, portant le printemps au bout|de ses bajipnn^ttes, apportait en même tenfips parmi les bommesTabondance, la liberté, le bonheur. Et tout cela parce qu'un vieux monsieur venait d'être arraché à soa fauteuil pour remplacer M. Guizot dans la présidence du conseil ; parce quQ, M. Dufaure allait occuper les appartements de madame Duchâtel, et M. de Rémusat négliger une fois encore ses occupations littéraires pour contiijiuer les fonctions de M. Jayr ou de M. de Salvandy.
Le jour baissa bientôt : comme la nuit tombait, chose étrange dans une pareille saison» des éclairs furent aperçus vers le sud, et l'on entendit plusieurs roulements de tonnerre.
Le peuple , tout entier à sa joie factice et pu^ilet
ne songeait qu'à se réjouir. Paris, s'illumina soudain^
comme aux grandes solennités.. Ca n'était pasi le roi»
mais le souverain anonyme et multiple, qui ordonnait
cette fois les réjouissances. Un cri articulé, ou plutôt
psalmodié d'un ton monotone et, têtu, s'élève d'un
bout à Tautre de Paris : « des lampions I n On a tant de
fois battu le rappel depuis deux jours, que les trois
notes du tambour sont restées d^Q^Ji^ têtQ.des masses.
C'est sur l'air du rappel que le pçuple, commande l'il^
lumination de Paris. C'est à la classe moyenne qu'il
donne ses ordres; et celle-ci», absorbée dans son ^triom-
phe, ne songe pas à cet empiéteipe^nt. CUe,9e voit pas
que l'axe de la révolution tend à se.|(iéplacer« Elle ne
s'aperçoit pas que ce.Qri mpDptqnfii impérieux» qui .ref
492 SECONDE RÉPUBLIQUE FHANQAISE.
tentit sourdement sur tous les points de Paris, c'^t le rappel du prolétariat battu par cent mille voix humaîbes !
Une sorte de malice révolutionnaire se mêle à cette manifestation triomphale. La vindicte populaire n'est pas réellement assouvie ; on le sent. Elle s'arrête de préférence devant les maisons de riche apparence, dont la sombre façade témoigne des sentiments hostiles de leurs propriétaires. La voix du peuple prend alors un accent plus énergique. M. Thiers a oublié d'illuminer : une bande de prolétaires se charge de le lui rappeler. Il y avait là pour le futur ministre matière à réflexions. Ce diagnostic était suffisant pour s'apercevoir que la révolution allait plus loin que lui. Mais rien n'égale l'infatualion politique. Peut-être, à l'instar de Mazarin, pensa-t-il que le peuple paierait les lampions. Le petit hôtel de la place Saint-Georges s'éclaira splendidement. M. Hébert, dont le caractère acerbe devait être aigri jusqu'au caustique par sa chute insultante, fut contraint de manifester son enthousiasme. Il était temps qu'il s'y résignât. Les vitres de ses fenêtres volaient déjà en éclats et sa porte retentissait sous les coups de bâton. Pendant ce vacarme, le reste de la bande présentait au ci-devant ministre un âne enrubané et mitre d'un bonnet rouge. Un truand raclait de la guitare. Des cuirassiers allaient charger cette foule, quand les fenêtres s'illuminèrent.
Qu'avaient de commun M. Thiers, et M. Hébert? Pourquoi le peuple, en choisissant les victimes de sa malice, enveloppait-il dans la même hostilité, le vainqueur et le vaincu? La gauche dynastique se trompait donc sur la portée de la révolution.
LSS BANQUETS. .493
Selon toute probabilité, les bénéfices de la journée allaient nonobstant rester à la classe moyenne. Léman* que absolu d'initiative de la part du faible parti républicain laissait le peuple livré à lui-même. L'illumina* tion éteinte, Paris retomberait dans le calme et le silence. Le lendemain on remettrait en place les pavés, rouges encore d'un sang inutilement versé. La garde nationale retournerait gonflée d'orgueil à ses comptoirs, le peuple affamé aux ateliers, et la monarchie, reprenant le texte de la Charte, chercherait quelque moyen d'en tordre le sens, et de recommencer son éternelle lutte contre la bourgeoisie. Déjà même la police essayait dans d'obscurs cabareti^ et des ruelles sombres le cri de : « Vive le roi ! »
Les patriotes n'eurent pas de peine à comprendre que la révolution était perdue. Leur fureur s'exhala bientôt dans les groupes et les conciliabules. Il y avait en effet quelque chose de dérisoire dan^un pareil avortement. La garde nationale triomphait prématuré-* ment. En ceci elle manqua d'habileté et se sentit trop pressée de déposer le fusil. Le gouvernement avait trop ou trop peu concédé. Un peuple ne se bat pas pour avoir M. MoIé pour ministre. Une capitale n'illumine pas parce que le nouveau ministre a nom Mole au lieu de Guizot. Le sang versé pesait plu&lourd qu'un changement de cabinet dans là balance du bon sens et de la
justice.
Désespéré d'un telle issue, le petit noyau des hommes de combat se fortifiait dans le centre de Paris. D'autres semaient la méfiance dans les masses. Ils inspiraient la crainte des vengeances du pouvoir. Ces
t9i SECONDE BÉPVBIIOOE FRANÇAISE.
manœuvres devaient sans doute rester infructueuses. Pour rallumer le combat, il eût fallu une occasion. Comment la trouver au tnilieu d'unejyareille allégresse ? Pour entamer une lutte sérieuse, dans laquelle on ne devait plus compter sur Tappui de la garde nalionale^nisur la tolérance de Tarmée, il eût au moins fallu des chefs. Or, les chefs officiels de la démocratie étaient, le 33 au soir» à peu près dans la même incertitude que le 21 et le 22. La Réforme et le National voyaient s^écbapper la seule occasion de tenter un coup de main que depuis 1839 et surtout 1834, le parti républi*cain eût véritablement rencontrée. Comment rallumer le combat 7 Telle était Tinsoluble question que se posaient MM. Flocon, Marrast, Etienne Ârago, Louis Blanc, Recurt. Les heures se passaient en inutiles discours, en oiseuses démarches. L'homme qui eut peut-être pris le plus d'influence sur le peuple, M. Ledru-RolUn, était d'avis qu'il fallait attendre et observer. La logique et le courage impatient lui donnaient tort; la Providence devait lui donner raison. La politique, comme le jeu, n'est pas à l'abri des merveilleux coups du sort.
Tandis qu'on discutait, que la prudence et la timi^ dite se ralliaient à l'avis d'une politique expectante, des patriotes secondaires mettaient le temps à profit. Bans tes quartiers Montmartre, Montorgueil, Saint- Denis, Saint-Martin, du Temple, on vit un homme, de complexion nerveuse, qui paraissait en proie à une grande exaltation , s'arrêter au sommet de cliaque barricade. Un groupe de patriotes, parmi lesquels se trouvaient MM. Pilhes, Cahaigne, Boivin et Zamma-
retti, V^ç^^ompagnait . Des hommes efi bjojtis^^ oo^r. verts de boue et aroiéa de torches^ éclairaient ^ marche. Ces torches faisaient courir des Oamœes rpug^ sur ces vidages passionn.és. Le yei^t soijilçvak dai^f Tombre des drapeaux lacérés par les ba^Uç i^ et sq.r Içjs.quels on lisait encore le^^ inscriptions de Is^ veageance pop^laii'e. Du haq^des bs\rriçadçs^ Le ch^ç^ dç cette proi[^çnadçinsurreçtionnelle artiçu^sût d'une VQqç discordante, brisée, mais vibrante encore, la procjû)^ malien suivante :
Citoyens ,
« La satisfaction donnée au peupje n'est c[u'uaQ dérision. MoIé ouThiers en place de Guizot, peu nou3^ importe ! Le peuple a été n^ssacré par les sergen^ d0 ville et les gardes municipaux; il faut que ces deux corps d'assassins soient licenciés • Les droits du peuple sont méconnu^ depuis quatorze sièdes,il fautq^'ilçQÇ^^ei;^^ solennellement reconnus ! Citoyens , vous êtes 19^9 convoqués ^^main à la Chambre deç députés po^^i^ demander justice ! »
Ce tribun de la révolte était M. Spbrier. l^ ^\\^ ainsi, suivi d'une foule immense, de barricade QO barricane, jusqu'au fond dii Maraia où il ^omb^ ^Pi?^^ de fatigue, dans un état pareil à la mo,^t.
D'autres chefs, plus obscurs et çuscUés p^arles qircpnstances, jrpitèrent l'exemple de ^. Sç]fir\ej^ . L^ plupart de ces |)andes populaires arrivai^qV s^qx tffifx-^ levards et les parjuraient en chantapt. Quelques:^nçs, formées d'hommes en hsii^loq^, de feq^meset d'enf^ntff franchissaient les groupes compactes des portes S^j(|(7.
496 SECONDE RiPUBLIQUB FRANÇAISE.
Denis et Saint-Martin et poussaient, torches et drapeaux en tête, jusqu'aux quartiers élégants. Une foule immense, rassemblée sur les vastes trottoirs du boulevard Italien, regardait avec une curiosité mêlée de crainte et d'horreur ces hordes de la misère des grandes capitales , qui roulaient à travers la chaussée boueuse, trouvant encore, dans leur détresse et leur abjection, des chants et des cris d'amour pour la dure patrie.
L'une de ces bandes s'était présentée vers neuf heures sous les fenêtres du National. A dix heures, on en vit paraître une autre. Elle venait de la Bastille. Les regards s'attachaient à elle. Son aspect faisait songer. Elle se déployait en une imposante colonne, chantant d^une voix puissante : « Mourir pour la patrie ! » Un ouvrier, à bras nus, nommé Henri, la guidait. Il portait un drapeau rouge dont la sanglante oriflamme se déployait au-dessus de sa tête, drapeau dissident, que nous verrons paraître plus tard, mais complètement proscrit alors par la tactique révolutionnaire. Une dizaine de jeunes gens suivait sur un rang, aux côtés du porte-drapeau. Derrière marchait un officier de la 8® légion, M. Blot, suivi d'un groupe de gardes nationaux. Venait ensuite la horde bigarrée, marchant pêle-mêle et chantant. Une nuée de pâles gamins secouait des torches fumeuses à la tête du cortège. L'un d'eux portait au bout d'un bâton un mannequin enduit de goudron qui flamboyait, symbole probable de quelque exécution en effigie. Des armes étincelaient ça et là dans les rangs profonds de cette bande.
Âla hauteur delà rue Lepelletier, un homme, Tépée à la main, se détacha de la colonne et dit : « Au Na-^ tional ! » on s'arrêta sous les fenêtres du journal. Le rédacteur en chef parut au balcon : c'était un homme de quarante et quelques années, de petite taille, cheveux noirs, œil spirituel , teint méridional. La foule
applaudit. M. Marrast prit la parole :
« Citoyens, nous venons d'avoir une belle journée :
mais il ne faut pas que la victoire du peuple soit escamotée cette fois, comme elle Ta été si souvent (non ! non !). Le peuple a le droit de demander des garanties et une réparation (bravo ! bravo!). Il faut donc qu'il exige : a la mise en accusation des ministres... le » licenciement de la garde municipale... les deux ré- » formes électorale et parlementaire , tant de fois » et inutilement sollicitées ( tonnerre d'applaudis- » sements).
» Enfin n'oublions pas que cette victoire n'est pas » seulement une victoire pour la France; c'en est ;une » aussi pour la Suisse et pour Tltalie ! »
Ces paroles causent un grand enthousiasme. Un homme en paletot jaune, remarquable par sa maigreur, sa haute taille, ses longs cheveux noirs, et par cet air inspiré qui entraine les masses, s'élance vers le boulevard, a En avant ! » s'écrie-t-il. La colonne, grossie d'une multitude de curieux, se précipite sur les pas de ce chef inconnu, dans la direction de la Madeleine. Quel était cet homme ? Dans quel but s'avançait-il à longues enjambées, l'œil enflammé, les bras croisés sur la poitrine , comme un autre Curtius marchant vers le gouffre qui doit en l'engloutissant sauver les
fSiS SECONDE Bi^Pt^^QI^ FRANÇAISE.
dfeélinéés 'Aè1a jpjrtrïe? L'histdîré ne sotiTèVera jamais Tfe voilé q[ui couvre 'cfe mystère. Si ïèsefcret de la catas- ^ophe'^iii va suivre est mort avec son auteur, Téter- ^itel sceau de là tombe Ta 'pour jamais enfermé. Si Tàiiteurde dette terrible conception àédhappéà Tex- ^tôSidn de son œuVre, il n'avouera *point son infernale idée. Il y a des expédients politiques que Ton emploie, mais qtie l'on ne confesse jamais, quelque avantageux ^u'en puisse être le résultat définitif.
Quelques historiens delarévolutionde février ont cru reconnaître, dans cet inconnu, les signes généraux qui se rapportent à la physionomie de M. Charles Lagrangé« L'histoire n'a pas le droit de préjuger aussi légèrement. M. Charles Lagrange se déclarât-il Fauteur de cette effroyablie embuscade tendue à la contre-révolution, il serait encore permis de s'abstenir. Il existe dans les annales des peuples des incidents d'une telle gravité qu'ils iie peuvent être attribués nominalement à un homme, sans le contrôle d'une constatation publique. Il y a (liés faits si décisifs, si soudains, si impérieux que la seule Providence èemble pouvoir en revendiquer la perpétration.
Eh femôn'tant à l'origine dés faits, on est souvent frappé de la IfutiUté dés causes qui les ont engendrés. tel événement, le plus grand, le plus décisif de la révolution, de février, est dû à une de ces causes infériêures. Soit qu'il ait échappé aux investigations des premiers chroniqueurs de la République de 1848, soit qii*6h rait dédaigné parce qu'il ne répond guère aux conventions héroïques de rhistoire, nulle part ce motif n'a été rforinè . ^Peut-être n'esl-il pas flatteur pour
LES BANQUETS. iSÎI
Tamour-propre humain; mais il a du moins le mérite de détruire ces noires accusations de complots dont on a voulu charger le parti républicain. Il laisse à la seule fortune la responsabilité du sang versé. Voici le fait qui détermina la colonne insurrectionnelle à poursuivre sa fatale promenade jusqu'au boulevard des Capucines. La soirée était avancée. Il y avait foule dans les bureaux du National. La colonne des patriotes assemblés dans la rue Lepelletier avait délégué un certain nombre d'hommes pour féliciter les rédacteurs de celte feuille. Us encombraient les appartements du journal. M. Thomas, le directeur, était dans une grande perplexité. Il n'osait pas dans la crainte de les blesser, renvoyer ces hôtes incommodes. D'un autre côté, il sentait que ei leur visite se prolongeait, il deviendrait matériellement impossible de faire paraître le National le lendemain, a Attendez, dit M. de Vaulabelle, je me charge de les congédier. » Il ût aux délégués une petite allocution pour les remercier de leur visite et il ajouta qu'il existait un personnage auquel il serait véritablement convenable de porter des félicitations à cause de la grande part qu'il avait prise à la révolution en suscitant les banquets réformistes. M. de Vaulabelle nomma M. Odilon Bnrrot. Or, ce dernier demeurait, on le sait, près de la place de la Madeleine. Les délégués adoptèrent cette idée et se retirèrent aussitôt pour la mettre à exécution.
Quant à M. Lagrange, parti à neuf heures du café Saint- Agnès, rue Jean-Jacques Rousseau, il était en effet dans les bureaux du National mais il n'en sortit qu'un instant après le départ de la colonne, afin de se
200 hgohdb liPOiUQOB peahçaise.
rendre au quartier Latin où Tattendaient quelques jeunes gens de ses amis.
Les délégués descendirent comme M. Marrast ache- Tait son allocution et prirent la tète de la bande. Leur marche vers la Madeleine avait un but.
Une foule immense, répandue sur ces magnifiques boulevards illuminés comme dans un rêve, regardait passer la colonne au drapeau rouge. Quoique depuis la scène du Cbamp-de-Mars, cette vieille couleur du drapeau français soit devenue un objet d'horreur pour les classes élevées» la foule ignorante ou distraite n'y attachait nulle importance. Pour elle cela formait spectacle. Comment se fût-elle en effet doutée qu'un mystère de sang se cachait dans les plis de cet étendard populaire?
La cohorte, mugissante comme Touragan, devait rencontrer sur sa route Thôtel du Ministère des affaires étrangères. Etait-ce pour elle un but fixé par la haine? On Tignore; mais le pouvoir connaissait trop bien Texécration qu'inspirait au peuple la personne de M. Guizot, pour n'avoir pas songé à protéger Tex-ministre contre une entreprise possible. Un détachement du i 4« de ligne, commandé par le lieutenant^ colonel Ck)urant et le commandant de Brotonne occupait l'emplacement formé par l'angle brisé du boulevard et de la Rue-Neuve des Capucines, et par l'entrée des rues.
De nombreux soldats occupaient en outre la cour et le jardin de Thôtel. A l'aspect de cette colonne roulant vers la troupe, aux clartés sinistresdes torches et agitant des armes dans la fumée qui l'enveloppe, le lieutenant-
colonel Courant fait former le carré (4). Les chefs de la bande s'avancent. On parlemente, aux cris de : « Vive la ligne ! » Le soupçon se mêle à ces négociations. La plupart des désarmements se sont opérés dans de semblables circonstances. La multitude se presse contre les soldats. Tout à coup un coup de pistolet part et tue un soldat. Mais en même temps il tue un parti : la gauche dynastique. Il frappe au cœur la monarchie de juillet.
D'un bond de son cheval, le commandant rentre dans le carré, les fusils s'abaissent et, sans sommation, trois longs feux de file retentissent. Un épouvantable cri de mort répond à cette décharge. A travers la fumée, les troupes consternées de leur œuvre aperçoivent une centaine de personnes couchées sur le pavé et plus loin une foule terrifiée qui fuit comme une trombe. Cinquante-deux personnes, dont vingt-trois morts et vingt-neuf blessés restent sur le sol. Les autres, précipités par le choc, se relèvent et courent éperdus aux maisons voisines. Les blessés se traînent sur leurs genoux, dans Tespoir d'échapper à un massacre complet. Le sang ruisselle et pendant huit jours on a pu en voir les traces brunes dans Tinterstice des pavés.
Les promeneurs du boulevard Italien qui, au milieu
(1) C'est à ce militaire que revient Tinvolontaire paternité de la seconde République française. La Providence manifeste une i^perbe indifférence dans les choix des moyens et des hommes. M. Courant, Corse d*origine, licencié après Waterloo, étudiant en droit à Aix, patriote en 1830, décoré de juillet, réintégré dans Tarmée en qualité de lieutenant, dut son avancement à sa belle conduite au siège d'Anvers. Lieutenant-colonel le 23 février 1848, il est actuellement général de brigade, commandant la place de Paris. C'est un homme d'une physionomie commune dont le regard rappelle nn vague souvenir de M. de Talleyrand.
902 SECONDE SilVBIifQUE FRANÇAISE.
<de*rilIummirtioa,oDt pris le bruit de cette décharge pour latdétonationdequelques pièces de feu d'artifice, voient accourir à eux une foule, ou plutôt un torrent humain, Tœil égaré, la face blême et bouleversée. Un cri s'élève de toutes parts: <k On assassine le peuple! » Les femmes, les enfants, les vieillards qui arrivent à leur tour, d'une course moins rapide, mais plus poignante par Texpression d'effroi qu'elle apporte, soulèvent la fureur en même temps que la pitié. « Aux armes ! » s'écrie*t-on. Jamais cri ne fut poussé d'une voix plus vibrante de colère et de menace. C'est un cri de guerre parti de l'âme, qui saisit le plus indifférent et lui com-< nnunique instantanément la rage du combat. Le cri se répercute, pour ainsi dire, avec une prodigieuse rapidité et pénètre jusqu'au centre de Paris déjà préparé aux émotions de la haine. Partout les illuminations s'éteignent comme par enchantement, et dans les rues som* -bres des voix retentissantes d'un accent suprême s'en vont, répétant encore ce cri vertigineux : « Aux armes ! Aux armes!»
M. de Gourtais, député réformiste, court au boulevard des Capucines demander des explications. Le lieutenant-colonel Courant a déjà envoyé un officier, M. Baille t chargé d'expliquer la- boucherie qui vient d'être faite. Il enire chez Tortoni. « Le commandant a seulement donné l'ordre de croiser la baïonnette, dit- il; un des fusils était armé, dans le mouvement il est parti; toute la ligne a cru qu'on avait commandé le feu et a fait feu.» Tandis que l'officier parle, un ouvrier entre et le couche en joue. Des gardes nationaux s'opposent à ce meurtre, et parviennent à ramener l'officier à son bataillon.
LB8 HANQtBfg. 203
Pendant cetemps, ceux de la cohorte 'populaire que les balles ont épargnés, domptent leur première terreur et reviennent vers l'hôtel des Capucines. Un spectacle lamenlable s'offre à leurs regards. A côlé des cadavres qui jonchent le sol, parmi les torches qui (Crépitent dans 1c sang, les mourants râlent et implorent un inutile secours; d'autres vont expirer au coin des bornes, au seuil des portes, aux pieds (les soldats. Tandis qu'on transporte les moins grièvement blessés aux hôpitaux, on amène un tombereau qui passait par hasard rue Neuvedes-Âugustins et dans lequel la malveillance a voulu voir l'instrument d'une mise en scène préméditée. On entasse les cadavres sur ce tombereau. Le charretier Junioux conduit par la bride ce char funèbre qui laisse derrière lui une pluie de sang. Deux prolétaires sont montés sur le tombereau, l'un, les traits contractés, brandit une torche dans l'attitude de la vengeance. L'autre, Soccas, saisit de temps en temps dans ses bras un cadavre de femme et le montre à la foule. Une multitude furieuse rugit autour du tombereau. « Vengeance ! vengeance ! s'écrie-l-elle, on égorge nos frères ! » Des dragons entendent ce cri et chargent la foule. « Respect aux morts ! » s'écrie Soccas. I^es dragons s'éloignent. Un bataillon de la i^ légion accourt pour dissiper le rassemblement. « Laissez passer la vengeance du peuple! » s'écrie-t-on.
Certains chroniqueurs ajoutent qu'alors on vit reparnitre l'homme au paletot jaune, rangeant à la tête du cortège les porteurs de torches et s'écriant, le doigt tendu vers la rue Lepelletier : « ku National I » De tels témoignages sont plus que suspects lorsqu'ils passent par des bouches impures.
20i SECONDE EâPUBLlQUE FRANÇAISE.
Rien de plus naturel que la colonne se dirigeât vers le National où elle s'était arrêtée avant la catastrophe. N'avait-elle pas à montrer aux chefs de la démocratie la sanglante preuve dece qu'elle considérait comme une lâche représaille du pouvoir humilié 7
A travers les boulevards déjà déserts, le tombereau s'avance en cahotant. Du haut des fenêtres, Paris voit passer ce tableau plus funèbre qu'une vision nocturne de Maturin. De temps en temps le cortège s'arrête au miheu de la foule. Soccas saisit un cadavre dans ses bras rougisdesang, le montre aux curieux épouvantés et dit : « Voilà vos frères qu'on a assassinés ! »
On arrive rue Lepelletier ^ un homme parait au balcon du National. Ce n'est plus M. Marrast. Au visage méridional, spirituel et sceptique du journaliste a succédé une figure douce, bienveillante, sur laquelle un peu d'élonnement, de crainte peut-être, se mêle à l'émotion bien naturelle que cause un pareil spectacle. « Le malheur qui nous frappe, dit Thomme du National ^ ne peut être attribué qu'à un malentendu. De grâce, rentrez chez vous, ne troublez pas l'ordre. Il y a un coupable, justice sera faite. Nous obtiendrons que le gouvernement prenne soin des familles des victimes. Mais renoncez à cette démonstration qui peut amener des malheurs plus grands. »
Est-ce bien du National, si menaçant deux heures auparavant, que tombent ces paroles au moms étranges? Telle fut pourtant la harangue de M. Garnier Pages. Il y a des hommes à qui l'aspect des cadavres ne rappelle que l'idée du tombeau et non celle de la vengeance et du combat. Tel n'est pas en général le
mouvement du sang français. A ces molles exhortations, le peuple indigné laisse éclater ses cris. Qui donc Tavait poussé dans la rue après tout ? Et maintenant qu'on l'a précipité contre les baïonnettes, qu'on l'a conduit à la tuerie des carrefours, que son sang a inondé les rues, que les veuves et les orphelins s'arrachent les cheveux dans leurs tristes logis, est-il juste, est-il légitime de dire à ce peuple : « Rentrez chez vous 7 »
Les torches se détournent en ondoyant. Junioux, le cocher des morts, entraine le tombereau. Soccas rejette au fond de la voiture l'inutile cadavre qu'il vient d'offrir en spectacle au National épouvanté. La horde populaire s'éloigne à grands pas de celte officine élégante de l'opposition dorée. On quitte à la hâte ces quartiers où les mollesses de la volupté ferment les cœurs au sentiment de la vindicte publique. On arrive à la Réforme. Là, apparaît une face où la bile des passions politiques a répandu ses teintes jaunes et austères. M. Flocon s'écrie : « La satisfaction sera terrible ! faites voir à toutes les familles l'épouvantable ouvrage qui vient d'être fait, et que l'exécration pubhque anéantisse la tyrannie ! v Ce n'est qu'une parole, mais cela vaut beaucoup, cela est presque suffisant pour le peuple.
Le tombereau roule alors à travers Paris. On heurte aux portes : «Levez- vous et voyez ! » dit-on. On éveille la ville entière. Aux barricades on s'arrête, et chaque station laisse derrière elle, avec une trace de sang, la fécondation des batailles qui semble faire sortir du sol des myriades de combattants. Quiconque a vu ce tableau a reçu en quelque sorte le sacrement du
Si9ft SECONDE B^^PITBUQUS FRANÇAISE.
mépris de la vie. C'est ainsi que s'écoule cette nuit étrange, épouvantable. Le tombereau ne s'arrête enfin que sur la place de la Bastille, au pied de cette colonne où reposent aussi d'autres héros inconnus qui crurent combattre pour la liberté. C'est là , dans ce lieu où plane encore le souvenir de la tyrannie vaincue, qu'à la lueur des torches expiirante3 s'arrête ce cortège enveloppé d'une foule immense, qu'on prendrait dans les ténèbres pour les ombres irritées des patriotes du 1 août et du 29 juillet.
Et pendant cette longue nuit les cloches de Paris, furieusenpent agitées par le bras populaire, sonnent un tocsin dont le son plane sur la ville comme un glas universel. Cent mille hommes travaillent en silence dans les ténèbres avec une prodigieuse activité. Paris s'éveillera figé, cristallisé tout entier dans un réseau de barricades. La générale retentit dans les rues sombres ; marche sinistre qui indique un danger pressant et dans laquelle chaque coup de baguette ressemble à un coup de fusil. La 2® légion demande des cartouches, qu'on lui refuse. Sa fureur s'exaspère. Partout la colère s'allume comme un vaite incendie. Le magasin d'armes de la rue Saiqt-Honoré est pillé. On force les pharmaciens , le pistolet au poing, à fabriquer de la poudre. Sur les boulevards, les beaux arbres qui tant de fois ombragèrent Paris élégant, tombent sous les coups de hache. Les vespasiennes, les bancs, leâ grilles, les balustrades, tout est renversé, arraché, tordu, brisé etdevient matériaux à barricades. Les becs à gaz, égueulés ou renversés, laissent échapper une large flanome q^e le y^nt recourbe en panache. D'au-
très flambent, à fleur de terre, comme des feux follets. Ces lueurs fauves, vacillantes, éclairent le plus funeste spectacle qu'il soit donné à un homme civilisé de contempler : le spectacle d'umç y^ste capitale en mal de révolution.
Mais la puissance de Tidée surgit alors dans toute sa grandeur, car à côté de la multitude des intérêts individuels, qui s'agitent dans les ténèbres du cœur humain, plane une pensée, au nom de laquelle, de bonne ou mauvaise foi, en vue d'un calcul personnel ou général, par enthousiasme oi^ par la rigueur de la discipline, un peuple va risquer la paix de ses foyers, sa fortune, sa vie — et s'entre-déchircr implacable*» ment.