‹ Histoire de la seconde République Française;Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

24 férrier. SCapeur du roi. — Inaction des princet. — Négociations da roi ayec M. Thiers. — Nomination de M. Bugeaud a« coamandement des troupes de Paris, -y Obsession de M. Guizot. — Formation du cabinet Tliiers- . Odilon Barrot. — Dispositions conciliatrices da nouveau ministère. — Rodomontades et impuissance du maréchal Bugeaud. — Paris hérissé de seize cents barricades. — Mouvement des troupes. «-La colonne du général Bedeau reçoit Tordre de se replier. — Prise du poste de Tavenue Gabrielle. — Mort du député Lejoilivet. — Le duc de Nemours et le maréchal Bugeaud refusent de donner des ordres. -^ initiative du parti républicain. — La garde nationale jouée par le peuple. — Apocoloquintose de M. Odilon Barrot. — Démo« rali«ation des troupes. — Prise de THôtel de Ville. — MM. Duvergier de Hauranne et de Kémusat avertissent le roi de Tirominence du péril. — Louis- Philippe passe la revue des troupes dans la cour des Tuileries. —M. Crémieux à la cour. — M. Odilon Barrot est nommé président du conseil. — Le maréchal Gérard commandant de la force armée. — Abdication du roi. — Marie- Amélie et la duchesse d*Orléans. — Étrange eonduite du duc de Monipensier. — Projets de régence eu faveur de la duchesse d'Orléans. — Combatdu Cbâteaa-d*Eau. — Intervention inutile de MM. de Girardin, Baudin, Merman, maréchal Gérard, Lamoricière. — Rive gauche: la colonne du capitaine

Duuoyer. — Fuite du roi et de sa famille. — Incendie du Château-d*Eau.

Sac du Palais-Royal. — Départ de la duchesse d*Orléans et de ses enfants pour la Chambre des dépotés. — Prise et sac des Tuileries.

Un bruit étrange circule dans le château durant cette veillée de mort de la monarchie représentative. Il vole de bouche en bouche, répété à Toreille. Dans le inonde silencieux des cours, parmi ce peuple de grands personnages et de valets qui prend, comme les gens d'église, des moeurs à part, l'imagination se crée aisément des fantômes. Les secrets filtrent avec une

prodigieuse discrélion, si l'on peut ainsi parler, et en même temps avec une rapidité sans égale. Les objets grossissent ou changent de forme dans le silence« aux yeux de l'esprit, comme dans la nuit, aux yeux du corps. Le bruit qui circule ainsi n'est guère propre à rassurer et à encourager les serviteurs du palais. On assure que la veille, à la nouvelle de l'ingratitude de la garde nationale, le roi a éprouvé une attaque d'apoplexie.

Depuis ce moment, en effet, cette agile pensée qui se multipliait et présidait aux plus petites comme aux plus grandes choses, semble se pétrifier dans une inaction suprême. Elle ne se meut plus que dans le domaine des visions et des incertitudes. Les princes alarmés ne cherchent même pas à dissimuler leur épouvante. Au lieu de monter à cheval et de se faire tuer pour sauver le trône du comte de Paris, ils racontent, comme de vieilles femmes, les nouvelles du dehors. On dirait qu'ils ne croient plus à la monarchie française ; que, charmés d'échapper au joug paternel dont leur correspondance trahit si souvent la pesanteur , ils compliquent la situation d'une crainte qui leur sert de masque.

Le massacre du boulevard des Capucines est connu au château, connu de tous et dans toute son horreur, excepté du roi, à qui on a déguisé l'étendue du mal. Les courtisans du xix« siècle, comme ceux de l'antiquité, ont l'art de* dénaturer les faits. Eternellement semblable à lui-même, l'homme vis-à-vis des mêmes, situations se révèle sous les mêmes aspects.

Le général Tiburce Sébastiani et le joyeux général

S40 SBGONDB RÉPimUQUE FRANÇAISB.

Jacqueminot, qui, la veille, jouaient au billard, se regardent maintenant. M. Delessert déplœe un zèle inutile. M. Mole ne revient pas. M. Guizotne ventpass'en aller.

Pendant ce temps, le roi semble écouter le tocsin qui sonne à toutes volées dans un ciel noir, au-dessus de Paris silencieux. Lorsqu'il reçoit enfin le refus et les excuses de M. Mole, cette blessure nouvelle qui explique si bien ses paroles de Texil, lui montre la nécessité de descendre un second échelon vers l'abime. Cette formidable comédie, dans laquelle le mépris laisse à peine place à la pitié, a été tracée par la Providence d^une fâQon ingénieuse et cruelle que l'art n'atteindrait pas. Les situations se déroulent avec une logique inflexible , mettant les hommes en contradiction avec eux-mêmes et découvrant impitoyablement les plus honteux vices de la politique.

Dans cette attellane de cour, brodée sur le canevas d'une révolution, le rôle du monarque est conforme aux règles les plus classiques : nous le verrons toujours en arrière de la situation, ainsi que doit naturellement se trouver l'homme le plus mal informé du royaume. Les ministres se montreront ingrats ou perfides ; les princes, impatients, selon la coutume, de voir changer de mains les guides du vieux char symbolique. La reine exhalera ses fureurs, et les traîtres, ou du moins ceux qui auront causé le désastre, accourront avec empressement donner des conseils. Un peu de conspiration de cour complétera le cadre éternel de cette comédie à Soghstto.

L'abstention de M. Mole démasquait M. Tbiers.Xes

graiqi^s, 31 leirgiÇipent semées dans la discussion ^e l'a* dresse, $ivaiept ac^pii^pli l^ur déyeloj^ei^ent. Le portefeuille, corptpe un frpit gâté qui towî^ d/s li^-:i[nê(n^qj restait ^juxo^^ps 4^ ^^^} (f^ X^^^^ çoQvpUé. B^ççQl^iÇ tardive , ^vijL j^. Thier^s ^eOiUt toute Y?ipieji^um. ^ç messager royal trO|^valefuturIninig.re aun^^fi.d'Hqç t>ande d'iwiur^ei^.qui t>iv^q\^ent da^ le jardia d^ çqp hoifi] ^ au^^s, .as3i$it? 4e ^ b^He-rijdère, jJiaisji^1,4^ tribuer des vivres. Il apprit ep mêgne teipps 1^ npo^ination du maréchal Bugeaud ^V copii^ndeitie^t génér rai de la force armée (1). G,ette nominatiqn , vérita^^ç dard de T^h^ille laûssé dans h p]aie, ^^v^git ét^sigifié^ par le roi, sur le conseil de M. Guizot.

Ce premier ministre a*t-ril obéi à un seyntiment de vengeance, ou s'estril grossièrement abusé, en soufflant un pareil nqm dans de telles circonstances à Vor reille d'un roi tombé dans (l'iaertie? C'est ce qitP sa seule conscience pe^t savoir. Maisl'opioiQn pi44ique pourra justement 3e depiand^r, s'il était pe^piis à up bomme rompu à 1^ politiquei de.pe pa3 prévoir les n^^Myais effets d'uqe^ aussi absurde nomination . D^ l'sd^Çird» qu'on eût a^oint le maréchal Bugeiaud au ministèçp, c'eût été appuyprVentètçmeptde l'oEgqçilsurl'iïppl^r cabilité du §f^bre. Ce pprti yjûleqt retardait ,s^sdp|il^ la chute d^ |a monarchie. dçi juillet. Qn l'eut cûipprjS;^p le détestant, l^ajn de Uvrer bats^^Ile le gpuve^fijE^peijit firme, prêt.^Uxéve^itn^Iités du çpipbtit, ays^it jfju çpntraire adopté, {pj^ystèm^, dçs conpQSiflpns*. L.^ population de Paris espérait bjep que l'pn en feur^it encqi^e. Çlile

âlS SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

attendait d'immenses sacrifices. La faiblesse du gouverment Tautorisait à y compter. Un cabinet pris dans la gauche dynastique n'était que le commencement de ce que le roi, d'une main avare, laissait échapper plutôt qu'il ne livrait. Que signifiait la nomination du maréchal Bugeaud dans de telles circonstances 7 que voulait dire cette menace mêlée aux concessions de la timidité 7 Or, s'il est vrai qu'il faille attribuer à M. Guizot la nomination du maréchal Bugeaud, contresignée Duchâtel et Trézel. Supposera-t-on que ce premier ministre, dont on connaît les hautes prétentions, ait pu agir ainsi par une ineptie qu'on pardonnerait à peine à M. Jayr ?

Nous insistons sur ce point, parce que la nomination tardive du maréchal Bugeaud créait au ministère de conciliation une impossibilité flagrante. Elle le tuait à sa naissance. Quelle conclusion tirer alors de ce fatal conseil qui fut le dernier coup de hache porté a la monarchie de juillet, lorsqu'on le rapproche des plaisanteries dans lesquelles M. Guizot exhalait le fiel de ses humiliations ? En présence du vieil amphitryon de la doctrine, M. le duc de Broglie, il traitait de fous ses successeurs. La nomination du maréchal Bugeaud à la main, ceux-ci n'auraient-ils pas été en droit de l'accuser de trahison par esprit de vengeance, à moins qu'il ne préférât l'ineptie par excès d'orgueil 7

En arrivant au château, le nouveau ministre avait eu le temps de réfléchir à toutes ces choses. L'emploi des moyens violents ne répugnait pas à M. Thiers, qui a toujours eu certaines velléités belliqueuses, mais il n'ignorait pas combien de tels moyens étaient devenus

impolitiques à cette heure. Il ne consentit à former un cabinet qu'à trois conditions : l'adjonction de M. Odi- Ion Barrot, la suspension des hostilités et la dissolution de la Chambre. Le roi, quelles que fussent ses légitimes rancunes contre deux hommes qui avaient si puissamment contribué à le pousser vers Tabime, accorda les deux premières. Il ne formait plus une volonté nette, ne s'arrêtait à aucune opinion définitive. Une sorte de résistance passive, qui faiblissait à mesure que la situation se tendait, subsistait seule en lui. II cédait alors, mais trop tard, toujours trop tard. Et le débordement de la révolution gagnait d'heure en heure du terrain sur lui.

M. Thiers s'était àpeine retiré, que M. Guizot rentrait dans le cabinet du roi. Ce masque pâle, plein d'amertume et d'insolence, avait l'air d'un génie fatal attaché à la monarchie expirante. La reine, dont l'instinct fut trës-sùr et très-droit dans ces jours de péril, avait réussi à écarter le ministre. L'homme restait, pareil à une ombre obstinée. Il assistait au spectacle des désastres qu'il avait causés, guettant la destinée, comme si la fortune avait des retours en faveur des sexagénaires ! Mais au moment de sortir par le guichet de l'Échelle, il entendit, dans la nuit noire, siffler des balles à travers la rue de Rivoli. Il rentra vite et monta se réfugier chez les militaires de l'état-major.

Pendant ce temps, M. Thiers prenait des dispositions pour apaiser Paris. Il envoyait une note à la préfecture de police et s'occupait de former le nouveau cabinet. Les principaux membres de l'opposition constitutionnelle devaient naturellement y trouver place. On y

9iil SECONDE RÉ^UUlllQdB P^IANÇAISB.

ajouta un général de brigade popularKé par ses camp«i<. gâêë d'Afrique. La première liste se Composait de: MM. Oditon Ëarrot^, Lamoridè^e, Davergier de Haii^ tmné. Il fot aussi question d'adjoittdre à ces nomsr eévtà de KM. de Rémusat, Pasery, Dtffawe, Coosiiï'^ de Ma4é- ^lle. On aur»t pu en âjcmer uofe cinquantaine dti ntôine gëfire sans ramener uD éetrt rebelle. Quelques-^ uiis de ces hbmffîes étaient arrivés à ce déclin delà poptrlarité qui suit la foi éteinte et les promesses trahies. D'autres n'inspiraient que la plus parfaite indifférence et enf raienft déjà jusqu'aux genoux dans la tombe anticipée qui dévdre toutes virantes les médiocrités vain* eues. Il faut être ceci ou cela. En voyant arriver au pouvoir les aghafteurs des banquets et de la discussion de l'Adresse» lepeuple dut se dire : le tour est fait. Or, ces meules homnies, ministres, on sur le point de le devenir, disaient au peuple : « Plus de révolution. » fit j^UUVi^ubi donc? Ob était làfartdu peuple dans eette i^pârtition de l'autorité qui s'arrêtait à une transmissimA^ pbftéfeailles?

Vénà quafl^é heures du matin, après le départ de M. Ouiïot, lé roi^ faiigué de cohseils contradictoires, de bathitiîéi^, d'iiicertitudes, s^ét^ndit tout babillé sur un caniàpé et s')eiiid()rmrt ^u obnehotteineut delsr courtisans rârisonnant et déraisonnant sur les èventuâd^ités de la situation. On dit que ta fusidinek l'éveilla vers sept betires du rioatih. Des insurgés, el^busquésà l'angle* des t\3ës de l'ÉCbi^lle et Saint-Louis, liraient aux fenêtres des ^its phuces couchés dans un appartement donnait siir Iti rue Rivoli. Triste réveil pour un monarque que d^s coups de fusil de ses sujets! On a peine à cdn^

cevoir une pareille audace lorsqu'on songe que le maréob^ Bugeau.4 était investi, depuis une heure du unatin, d^i cûo^Enandement général de la force armée. Il faut, pour s'en ifendre compte» examiner les motifs quît paralysèrent les opérations militaires de la nuit.

Le détestable conseil de M. Guizot avait porté ses fruits. Le maréchal, entouré des généraux Bedeau, Lainoricière, Saint-Arnaud, de Salles, Rulhière, débuta par ses rodomontades ordinaires. Dans une harangue soldatesque mêlée des bouffonneries et des vantardises dont il assaisonnait ses discours, ce général, qui avait promis de faire avaler aux Parisiens le sabre d'isly jusqu'à la garde, trouva moyen de glisser quelques propos dédaigneux contre la garde nationale. Combien il a eu raison par la suite de se qualifier à'mbécile 1 Durant cette nuit il fut réellement frappé d'imbécillité dans le sens acceptable que les aociens attachaient à ce mot.

L'impuissance du maréchal Bugeaud ne venait ni de son énergie, ni de ses talents militaires dont nul ne conteste l'existence. Accolé à un ministère de conciliation qui avait obtenu du roi la promesse de suspendre le feu, il lui fut littéralement impossible d'agir. Le roi, à qui son grand àgù était peut-être l'impassibilité qu'il faut pour régner, naturellement ennemi des mesures radicales, résista au maréchal qui eut, d'ailleurs» la maladresse de lui montrer dans ses projets, Paris nageant dans le sang. La ville était coupée en tous sens par plus de seize cents barricades. Les communications devenaient presque impossibles. Les officiers d'ordonnance arrivaient après des retards infinis ou n'arrivaient pas. Une portion de la troupe obéissait à des ordres antérieurs lorsque déjà,

les plans étaient changés. D'autres se croyaient encore sousleconf)mandementdu ducde Nemours, quand depuis plusieurs heures ils étaient sous celui du maréchal Bugeaud. Les généraux, mieux informés, sentaient qu'avec un ministère de conciliation il ne pouvait exister de répression sérieuse. Or, dans ces crises extrêmes, chaque fonctionnaire civil ou militaire songea l'avenir. Le sentiment de la conservation des places se mêle singulièrement à celui de la fidélité au gouvernement. On craint d'agir quand le maître hésite ; et si l'opposition parait devoir l'emporter, on ne veut pas se la rendre irréconciliable. C'est dans ces causes simples et humaines et dans l'énorme perte de temps des discussions de la nuit, qu'il faut voir les motifs de l'inaction de l'armée.

A dix heures du soir, après la fusillade du boulevard des Capucines, il était encore possible de sauver la monarchie de juillet. Il eût fallu pour cela décréter instantanément l'état de siège, ne pas nommer de ministres, ordonner à toutes les troupes une initiative prompte et foudroyante et lâcher le maréchal Bugeaud. Le pouvoir ne se conserve pas par des négociations. Louis- Bonaparte a donné, dans une situation différente, un exemple dont pourront profiter les gouvernements quelconques, monarchies ou répubhques, qui se croiront endroit de résister aux insurrections.

Le désarmement des postes, la prise de plusieurs casernes, réduisaient les troupes disponibles aune dizaine de mille hommes épuisés de fatigues, de tristesse, de froid et mal pourvus de munitions. On les laissait dormir deux heures, à tour de rang, sur le pavé. Ces pau-

LES BANQDBTS. 847

vres gens inspiraient plus de pitié que de terreur. Divisés en colonnes que le maréchal distribua entre le Panthéon, THôtel de Ville, le Carrousel, la place de là Concorde et la Bastille, sous les ordres des généraux Sébastiani, Taillandier, Rulhière, Renaut, Duhot, ils attendaient vainement Tordre de commencer l'attaque. M. Odilon Barrot l'emportait au conseil et M. Thiers commençait à regretter qu'on n'eût pas adopté le systèmede l'initiative. Les feuxdesbivacs s'éteignirent aux premières lueurs du jour. Paria s'éveilla silencieux, hérissé de forteresses improvisées, dévasté, lugubre. Une déclaration du comité électoral démocratique et divers manifestes émanés des journaux républicains conviaient directement ou indirectement le peuple à la révolte. La déclaration du comité électoral soulevait une des plus épineuses questions que la politique ait à résoudre : « Que l'application de l'armée à la compression des » troubles civils est attentatoire à la dignité d'un peuple »• libre et à la moralité de l'armée (1 ). » Le désordre était tel aux premières heures du jour que l'appréciation en devenait impossible. Les rues les plus paisibles, les plus aristocratiques avaient leurs barricades. Dans les quartiers galants, à défaut de prolétariat, les femmes envoyaient le commissionnaire, le concierge et le charbonnier lever des pavés au bout de la rue et contemplaient du haut de leurs balcons cet étrange travail qu'elles encourageaient de pièces de monnaie et de bouteilles de vin. Aux fenêtres des casernes désarmées, les soldats penchés regardaient et riaient. Jusqu'à midi

(1) Voir aux Piècet juttificatwei^ n" 10.

Sf 8 SECONDE iftnnNiIQUB FRANÇAISE.

h baprîcade fut une mode, une furie. Tout le inonde s'en oièlait.

Les généraux ayaient ordre au point du jour d'annoncer au peuple la dissolution du ministère, et de ne sévir que dan&le cas où cette concession ne le satisferait pas. La colonne du général Sébastiani marcha jusqu'à l'Hôtel de Ville sans coup férir. La troisième colonne» composée d'environ deux mille hommes, était commandée par le général Bedeau, officier distingué de l'armée d'Afrique. Il devait se rendre du Carrousel à la Bastille en passant par les rues Montmartre et Poissonnière. Son avant-garde essuya le feu de la barricade du Faubourg-Montmartre qui lui blessa deux soldats.

A travers une ville hérissée de montagnes de pavés et de démolitions de tout genre, la marche des troupes était fort lente. Sept heures et demie sonnaient quand le général arriva au boulevard Bonne-Nouvelle, en face d'une barricade si formidable qu'il fut contraint de s'arrêter. Un combat devenait presque inévitable. L'attitude des insurgés était menaçante. Dans l'espoir d'éviter re£Pusion du sang, le général annonça que MM. Thiers et Barrot étaient chargés de former un ministère. Maisayant articulé le nom du maréchal Bugeaud, des huées accueillirent ce nom exécré du peuple. De notables habitants du quartier s'interposèrent alors et firent sentir au général qu'avant d'engager le combat, il serait sage de connaître les dernières dispositions du château; qu'au prix delà réforme la garde nationale était prête à soutenir le gouvernement. L'un des parlementaires, M.Fauvelle^ accompagné d'un officier d'étatmajor» se rendit auprès du maréchal Bugeaud, du duc

d6 Mamours el de M. Thiers^ Ces deux derniers penchaient vers la suspension des hostilités, mais le mare-* chai» aimé du soldat^ très-centeali de lui-même^ ne s'imaginait pas queson nom ne produisit peint lemeilleur effet sur la populalkm. La volonté dn roi, à qui Ton fit part de cette intercession» trancha la question.

Louis-Philippe arsiit servi la classe moyenne ; il eroyMt en elle. La parole d'un garde national Temportaiftauprès de lui sur celle d'un maréchal de France. M. Fauvelle, qui attendait le résultat de cette délibération, put emporter l'ordre aux troupes de se replier sur les quais, le long des murailles du Louvre. La joie du peuple éclata : « Vive la ligne ! » s'écriait-on. Le soldat déineralisé, épuisé de fatigue^ était heureux lui-même d'éviter le combat. Mais au milieu de ces dispositions pacifiques, k colonne en se repliant, en fraternisant avec les insurgés, se débandait peu à peu. La multitude augmentait. Elle pilla deux caissons. Deux canonsde f arrîère-^rde, commandée par le général de Sdles, restèrent aussi aux mains d'un bataillon de la %^ légion. Ces actesétranges se passaient au milieu des témoignages de paix ^ de fraternité, des supplications aux soldats démoralisés de mettre la crosse en Pair. Le soldat, taincu sans combat, obéissait.

Nous insistons sur ces faits parce qu'ils lexpliquent l'exaspération de l'armée en diverses circonstances , notamment au 3 décembre. Âprès'l'aviQiir aussi pirofôndément humiliée, on Itii devait la répâtraition du champ de bataille. La seconde Répttbtiqde ne fit point la guerre, elle eût au moins dû introduite de prtifoùxtes Ynodifi^atiens dans Y armée . ftièti ne fût changé à scm organisa^

âSO SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

tion. L'humiliation et la haine restèrent et s'augmentèrent à la suite xle plusieurs maladresses qui furent ultérieurement commises et que nous signalerons.

Courbé sur sa selle, Tâme triste, songeant peut-être déjà qu'un jour on l'accuserait de trahison, le général Bedeau se repliait par les boulevards, environné d'une multitude de gardes nationaux et d'hommes du peuple. Sous prétexte qu'il était utile de laisser voir son uniforme, un citoyen officieux l'avait débarrassé de son caban, contenant le contre-ordre du maréchal Bugeaud. Il s'avançait préoccupé des oscillations de ce pouvoir dont l'hésitation faisait à l'armée un rôle si difficile, et résolu à éviter l'effusion du sang. C'était en effet le parti le plus sage et le plus humain en de telles circonstances. Mais le sort en avait autrement décidé.

On sait qu'il existait à l'entrée de Tavenue Gabrielle, un petit poste isolé, placé en vedetle de la rue des Champs-Elysées. Depuis trois jours vingt-huit gardes municipaux à pied, commandés par le sergent Fouquet, l'occupaient. Il restait sur la place six escadrons des 2'' et 6« régiments de cuirassiers et quelques troupes d'infanterie. Depuis neuf heures du matin, on était averti qu'une colonne de troupes de ligne marchait, la crosse en l'air, vers la place de la Concorde, escortée d'une multitude armée. Il était convenu que les cuirassiers enverraient du renfort au poste en cas d'attaque.

Vers dix heures un quart, un aide de camp, M. £spivaut, vint annoncer aux troupes l'arrivée de la 3^ colonne suivie de la garde nationale et du peuple. La rue Boyale vomit soudain plusieurs centaines d'hommes armés de fusils» de sabres et de piques. Cent gardes na-

tionaux, un détacfaement de chasseurs d'Orléans suivaient cette bande. C'était la colonne du général Bedeau qui débouchait. Le poste attendait sous les armes. Deus^ gardes sont blessés, un troisième, frappé d'une pique,' lâche son coup de fusil qui devient le signal d'un feu de peloton. Les insurgés se réfugient derrière la garde nationale. « Rentrez au poste ! » crie au sergent l'aide de camp du général. Mais le sang a rendu la multitude implacable. Elle se rue sur le poste, tue un caporal, deux gardes, et en blesse plusieurs autres. Les assiégés font une sortie, le caporal Clément est criblé de dixsept blessures, le garde Vermont en reçoit quatre. Un coup de hache atteint le garde Hédé à la tête. Quelques-uns parviennent à se réfugier à l'ambassade Ottomane ; d'autres à l'hôtel du ministère de la Marine. Le sergent Fouquet s'est glissé sous le ventre des chevaux des cuirassiers, spectateurs immobiles et exaspérés de cette lutte. Il gagne la grille du pont tournant, suivi de quatre personnes qui sans doute fuyaient comme lui, mais qui semblaient le poursuivre. « Ne craignez rien ! » lui crie le capitaine du poste. Il ordonne à son peloton de faire feu. Les quatre inconnus tombent : l'un, M. de Calvières, a l'épaule fracassée; les trois autres sont morts. Quand on retrouva deux jours après ces cadavres enfouis sous un tas de sable au pied de la terrasse du bord de l'eau, on fut bien étonné de reconnaître, parmi eux, un honorable député conservateur, M. Lejollivet, victime expiatoire des centres, qui avait payé cher ses votes réactionnaires.

Le général Bedeau, galopant dans la mêlée, cherchait vainement à se faire entendre. La multitude,

9St& SBCONDB ^lif^mJiè^ FRANÇAISE.

D'ayant plus de ^ardo^ ouinicipaux à poursuivre, s'en prenait aux pLemes et démolissait le poste. Deux jours auparavant, sur cette même place, lagstrde municipale chargeait, insolente et cruelle, la m^iUitude désarmée. La cruauté était la tmâme; les réies seulement étaient cbangés. Lorsqu'm aide de camp arriva au château demander des ordres positifs, le duc de Nemours dédara que le commandement ne lui appartenait plus ; et le maréchal Bugeaud, blessé dans son orgueil et sa volonté, refusa d'en donner.

 la suite des déterminations pacifiques prises parie roi et par MM. Thiers et Barrot, le duc d'Isly avait éprouvé une nouvelle déception. Un bataillon de la 1 0« légion s'était refusé à le suivre aux barricades où il voulait haranguer le peuple. Le maréchal, en prens^t le commandement supérieur, avait dit : « Si la garde nationale n^ est pas avec nous, nous nous passerons d'elle. » Et c'était la garde nationale qui se passait du maréchal.

Tous les hommes de quelqu'importance éprouvaient le besoin de haranguer. Us s'imaginaient qu'en parlant au peuple, celui-ci allait, comme la veille, iliumiaer Paris pour un changemeot de ministère. Détestables observateurs, ils ne voyaient pas que la révolution avait complètement changé d'aspect et de .signification. L'initiative n'appartenait plus à la garde nationale que Ton apaise d'autant plus aisément qu'elle-même a intérêt à n'aller pas trop loin, on la poussait. en avant, mais on la poussait presque littéralement, et une pointe d'ironie cruelle se mêlait à l'enthousiasme qu'on lui témoignait. Les gardes nationaux républicaips avaient pris dans leurs compagnies .une attitude résolue. }\^ entrai-

LIS BAttQinn's. S23

naient, ils commaQdaient, pour ainsi (fire. Le 98, la bourgeoisie s'était servie dtt peuple pour faire peur au rm ; le 24» le peuple se servait de la boisegeoisie pour renverser le gouvernenefit. Il fo ro«bit devant lui, à la tète de ses cohortes indisâplinées , comme des £ai8cines derrière lesquelles s'abritent les assiégeants. Dans cet assaut de diplomatie révolutionnaire, la classe moyenne était, pour la première fois depuis soixante ans, ingénieusement vaincue parle peuple. Nous verrons plus tard, à ses vengeances, combien amère fat sa rancune.

Il importait, à propos de la garde nationale, comme nous l'avons fait à l'égard de l'armée, de bien établir ces prémisses. C'est aux premiers jours des révolutions que la destinée répand les semences des complications futures. Une logique rigoureuse» des déductions certaines, prévues, comme celles d'une action dramatique régulière, président à ces conflits d'intérêts et de passions. En les signalant successivement, ces ^points importants projetteront de grandes lumières à travers l'ensemble du tableau et iront écl&irer une multitude de faits obscurs ou incompris.

Parmi les harangueurs, M. Odilon Barrot ne fiit pas des derniers. L'apocoloquintose du chef de l'opposition dynastique allait commencer. Monté, comme les héros d'Opéra, sur un cheval qu'on menait par la bride, l'O' Connel du banquet du Ghâtéau-Rouge, le Gatilina dynastique des dîners réformistes, voulut constater la puissance de sa popularité et essayer sur les masses armées les effets de son éloquence. Il était accompagné d'un peintre parfaitement grimé en militaire. M. Ho-

i2i SECONDE R^UBLTQUE FRANÇAISE.

race Vernet, de M. Lamoricière et d'un nombreux étatmajor. Le triomphateur chimérique, salué d'acclamations railleuses, poussa jusqu'à la barricade du boulevard Bonne-Nouvelle. Une multitude sans cesse grossissante s'était formée autour de lui. Ce méchant peuple finit par bourrader le pauvre homme qui essayait de haranguer. Sans égard pour son âge et sa bonne foi, ils le repoussèrent avec des huées, aigrissant irréparablement le déclin d'une existence placide.

En 1830, Louis-Philippe, jaloux de la popularité d'Odilon Barrot, lui avait dit : « J'ai aussi entendu crier : Vive Petion ! » M. Barrot se souvint peut-être alors du mot de Louis-Philippe. Le mépris du peuple est pire que sa colère. Avec quelle insolente familiarité troublait-il soudain les longues illusions de l'ex-membre de la société Aide-toi^ de l'ancien convive des Vendanges de Bourgogne I II faut que l'insulte ait été bien cruelle pour avoir fait de ce bon avocat, doux, solennel et indigné, habitué aux faciles triomphes de l'opposition parlementaire, adorant la couronne et la boudant par dignité, de ce Jupiter Eolien, soufflant des phrases innocentes et sonores, menaçant de son foudre en carton les centres endormis; il faut, dis-je, que le peuple n'ait gardé aucune mesure pour avoir faitde ce libéral quand même un réactionnaire acariâtre.

Tel fut le début du ministère Barrot, constitué dans la matinée. Il eut pour effet d'achever la démoralisation de l'armée, et n'obtint que le dédain du peuple. Une proclamation du nouveau cabinet avait été affichée dans la matinée. Elle était ainsi conçue :

« Citoyens de Paris !

« L'ordre est donné de suspendre le feu. Nous ve-

» nous d'être chargés par le roi de composer un minis-*

yi tère. La Chambre va être dissoute. Un appel est fait

» au pays. Le général Lamoricière est nommé corn-

» mandant en chef de la garde nationnale. MM. Odilon

» Barrot, Thiers, Lamoricière, Duvergier de Haiiranne

B sont ministres.

» Liberté, Ordre, Union, Réforme!

» Signé : Odilon Barrot, Thiers. »

Réduites à Tinaction, les troupes n'eurent plus qu'à demeurer spectatrices des envahissements de l'insurrection. Désarmées eu grand nombre, ou obligées de mettre la crosse en Tair, elles attendaient en vain de nouveaux ordres. Le commandement du seul homme qui eût jusqu'au bout, et bien inutilement, agi en soldat était mis en question. Le nouveau cabinet pressait le roi de révoquer la nomination du maréchal Bugeaud. De sept heures à dix heures du matin le pouvoir, réuni à l'état- major ou auprès du roi, perdit le temps en inutiles discussions ou en fausses démarches. Le peuple profita de cette suspension d'hostilités pour s'emparer des points importants. L'Hôtel de Ville fut pris sans combat. Le général Sébastiani n'était pas heureux durant ces trois jours. La veille, alors qu'il commandait les troupes de ligne, on l'avait dérangé dans une partie de billard. Le Si, il allait se mettre à table, dans une belle salle de l'Hôtel de Ville, lorsqu'on l'avertit que l'émeute en- T. I. 45

%%6 SECONDE R]iSPU3LlQUB FRANÇAISE.

vahissait la place. Le 7® et le 34® de ligne, un escadron de cuirassiers et quelques pièces de canon étaient rangés ein bataille. Le général, suivi de son état-major, se retira avec les trqupes qui regagnèrent leurs casernes çn portant la crosse en Tair. Une soixantaine de gardes municipaux qui occupaient le poste de rbôtel s'enfermèrent dans la cour, et changèrent leurs uniformes contre des blouses. Us s'évadèrent à pied par une sortie de derrière, grâce à M. Flolard qui parvint à apaiser la fureur du peuple. Un instant après la multitude rompit les portes et se rua dans le palais.

Deux canons restèrent aux insurgés. Or, quand le peuple a du canon il se croit invincible. Sa confiance est en raison delà terreur que cette arme lui inspire. An^si lorsque la Réforme envoya MM. Beaune et Cahaigne pour amener ces canons afin de les diriger contre les Tuileries,, le peuple ne voulut point les leur livrer. Ils trouvèrent une multitude en délire. HoQimes, femmes, enfants embrassaient les canons, les caressaient, montaient sur les affûts et les eussent volontiers parés de fleurs.

Aux yeux du peuple, l'Hôtel -de- Vil le c'est Paris; Dtès qu'il en devient maître, le vieil ipstinct des communes du moyen âge se réveille et\ lui. Il semble comprendre que dans la maison de ville est en effet le vrai centre de la cité, son être social et politique. La révolte prend dès lors un caractère presqu'ofiiciel. Elle sent qu'elle peut lutter victorieusement contre le suzerain des Tuileries (1).

Là devait,. en eflfet, se eoncentrer le dernier effort de

(I) yoir wm Pièces justificatipeSf no 11.

l'iiisuïi^ëdtioii'. Dé i6ales parts affluaient d'épaîè^es colonnes c(ui se dirigealecPt vérâ lés Tuileries, tiinsééïte matinée du 21 février, la (iôpiitatioti à peuprëé entfëi^é' fut prise de la fièvre de marcher Hotiice fè éfiâtéïii' qui succéda BrusquefMéiiift à la mode de'é ijai'ércaiiïies épuisée vers dix heures dir fi^étin. Aussitôt à nie muTfitude d'honhfmés ^ut tf âfait prié nû!!é part à la bataille, s'â^I\Va de ce qxA lui tomba âoui^ Ist tàdii. Cëé bandes singulières défilaient militairement, tambôbrs éti tète, poussant deVànt eTlels une poignée de gardes nationaux et èriant : « Vive la réforme ! »

Le mot de République coïiiménçait pourtant à circuler dans lesT masses. L'une (fés colonnes dont àous parlons s' étant arrêtée soùs fes fenêtres du NatioMt; M. Félicien MalléfiUe, qui faisait partie delà foulé, poussa le cri ordinaire dé Vive là Réformié! riiafe M. Ert\nràtiuel Arâgô', se ]*>erichan( à là fenêtre', ré|)n\ïtïa. i Ce n'est pas seuieffient la réforme qtie nous voufo^îs ré'ésï la RépubOqàe. »— « Ouîf ouït VWè fa Ré[iubli<ïàfe I J s'écria-t-6tf.

Onf se tromperait étrân^Oient eu supposaiit (^tfé Ye^ cohortes' ifn^tin'ectioïknellës qui, de toUs les points dé Paris maréhaiéttt sûr lés Tuileries, aient obéîàrfàé* impulsion dîrigeSnte. Pari*' était ypèti^^èsliVré à luimême. Le parti i^épdblicaiU se donnait* la vérité bféiiàcoop de mouvement, mais ce nibnvetttent étâîtîBdïiîduei. L'aictïondes jôurblaux et dëi^ chefs! dè-parïi, i^'' faible, sïhésitJanle,- le 21, le 22, et jusqu'au 23^ rfù sdîr',' s'étai* (îîoinplétefteiit noyée daniîf dtîtiôngênéi^le. L'iHSi.*' tinct tint lieu de mot d'ordre; rac'éoiPd'(tes^vàïy)nïéS, d# discipliné. O^inta la Réjf^libliqtté, elle devait pbûï Msi

228 SECONDE RÉPUBLIQUE fRANÇAISE.

dire éclore spontanément sur un terrain si bien préparé. Il suffit aux Républicains d'articuler son nomaux dernières heures du conflit, quand elle seuljB à peu, près était devenue possible.

Si une égale puissance d'unanimité et die volonté avait animé le parti conservateur, la dynastie était sauvée. Mais il avait pour se défendre deux corps inconciliables, réunis sous le commandement général d'un chef commun : l'armée et la garde nationale. Cette dernière appartenait à l'opposition. De sorte que ces deux forces s'étaient neutralisées l'une par l'autre et laissaient toute initiative à l'insurrection.

C'est au poste du Château-d'Eau, en face du Palais- Rpyal, qu'allaient se heurter les cohortes faubouriennes marchant à l'attaque des Tuileries. Le poste delà fontaine était occupé par des hommes trop détestés du peuple pour ne pas lui opposer une résistance désespérée, par des gardes municipaux. Le seul combat sérieux de la révolution de février 1848 eut Heu au Châteaud'Eau. Le résultat de cet incident fut double : il massa des forces populaires considérables autour du château, e^en assqrala prise. Par contre, jil donna au roi le tempsde prendre la fuite. Sans cette résistance Louis- Philippe était perdu.. Or, la mort du roi, dans de telles circonstances, eût profondément et désavantageusement modifié le caractère delà révolution. En le laissant échapper, la République perdit peut-être un gage important; mais la multitude n'eût pas été assez maîtresse d'elle-n)éme pour arrêter un roi sans tremper

les main^ dans son sang.

Ce vieux monarque, que la fortune frappait sicrueU

lement, s'imaginait pendant ce temps que ses dernières concessions produisaient le meilleur effet sur lapopulalation. Selon l'expression de M. Lafitte, Louis-Philippe aimait le petit mot pour rire. Sa tyrannie domestique n'excluait pas un certain air jovial et beaucoup d'affabilité dans les manières. La rondeur et la bonhomie étaient autant dans son tempérament que dans ses moyens de capter et de tromper les hommes. L'espoir de sortir d'embarras lui rendait sa bonne humeur. Fatigué d'une si longue contrainte, il descendit donc vers dix heures, en pantoufles, pour déjeuner. La famille royale prenait ce repas dans la galerie de Diane.

Le déjeuner fut presque aussitôt interrompu par la fusillade du Château-d'Eau et par rentrée de MM. Duvergier de Hauranne et de Rémusat qui demandaient à parler au duc de Montpensier. Le prince s'élança vers les deux négociateurs suivi du roi et de la reine. « Sire» » dit M. de Rémusat, vous vous faites illusion suriné- » tat de Paris ; on vous trompe. Les troupes fraterni- » sent avec le peuple. Dans une heure peut-être, Tin- » surrection assiégera les Tuileries. Les instants sont » précieux. »

Le roi affectait beaucoup dé tranquillité et s-effor*^ çait de calmer par le flegme de son attitude l'émôtioù de la reine. Là famille entière s'était levée de tàblel Un grand nombre de përsonni^ entrèrent tôiit à cètip, l'air inquiet et agité. Parmi eUès se trouvait un offici'er d'ordonnance du roi. M; de L'Aubè^pin, qui confirma les paroles de M. de Rémusat. « M^s 'voilures » pour Vincennes! dit le roi. — Sire, on vous » trompe ! s'écria le duc d'Ëlcbingen ! v Parole

230 SECONDE RÉPUf^Ui^UE FRANÇAISE.

étrapge, qui^ f*eteqti^9it poujr la seconde fois aux oreilles du roi.

Louis -Philippe pe manquait pas d'une certaine éner* gjie dansljes ijituatiQnç extrêmes. 11 rpitsoo unifornoe, iponta iip cheval richemeot capf^rficppné et sortit. Il étajt j^uiyidies ducs de Nemours e( de Mqatpeq^ier, jdu ipar^hal Buge^ud, du général de Lamoricière , affublé (}'uaeçapQte de garde natipoaU des généraux Trézei, et de flumigny; de beaucoup d'autres personnes et de deux p;étop3, HI^. Thi^rs et de Rémusat. Ce bizarre cp|[*t^ge parcourut le front des troupes. Debout à Tun des balcons ^i) château, la peine et les princesses conler|iplaient ce spçcliçicle. Peut-être espéraient-elles par lepr présence enflammer le dévouement des soldats. Majs la premièro légioq ^p U gard^ natiqnale était là. Les pris de « Vive le roi ! » furent couverts par ceux de € Ylve la Réfprn^e ! » Le roi ^? connaissait en.^nthousjaspiç^ iJîygga la partie pftr<due. Il ne ^is^inUilU plus çop a|i;iitte(nent, et ^e hâ^ de reatrer au château suivi 4e qon çlL^trin.ajo;' çqp^terpé.

(1 ^€;p[)^i)r;a quelque (f/pps ipo mobile et silencieux dans son cabinet, plongé dans une méditation singul\çjfpp^enl trpwt)\é,e par l'ipces^ple fusjUade du Qiâtçi^ip-^'Pap, pVp^^rl^s cli^çho^em,eqts effrayés de 8.op e^tpi^r^e. « Allqps ^ux l^^rricade^ ! » articulartril soud^jp. .Ce {no^t, que les pr^ce^ eu^siept dû prpnonceir ^J^ftSft? IflPg^.epup^, ne tropvappint d'écho. M. d^eMont^^llyet gurtout ne se septs^t aucune djspositjion pour allerpij^ndrçi ripsurrepliflp corp§ à corps. A 1^ vé^rilé, Ie3 princes ét^ent dajps un s^on vpisin. Mai$ il e^ î\\^\e d'^out^r qu^ la veille, M. de Girardin ay^U val-

LES BA!<QUBt8. 231

nemeDt inVîté te duc de Nemours à se mettre à la tète d'un régiment.

Midi sonna sur ces entrefaites, lorsque le roi vit entrer un homme d'une laideur cynique et effrontée, dont la chevelure ressemblait à une vigne touffue. M. le duc de Montpensier Tamenait. C'était encore M. Crémieux, que nous avons vu si actif dans la dis-» cussion de l'adresse, si alerte à haranguer l'émeute et qui venait maintenant, au milieu de cette éhute prodigieuse de portefeuilles, donner son petit conseil ail château. Selon lui, il ne s'agissait que d'enlever la présidence du conseil à M. Thiers et de la passer à M. Barrot. Il avait parcouru Paris, et telle était son opinion. Rien de plus simple et de plus facile, en effet. Eût-il même fallu donner un portefeuille à M. Crémieux, pour sauver un trône, on s'y fût sans doute aisément résigné. M. Thiers, heureux de cette circonstance, offrit aussitôt sa démission. M. Barrot, poursuivant sa carrière, devint président du conseil. Et tandis que le maréchal Bugeaud ranimait le courage des troupes dans la cour du château, on passait son commandement au maréchal Gérard qui n'était pas là.

L'absurdité de ces mesures in extremis est si flagrante qu'on se demande comment le bon sens n'en fut point choqué tout d'abord? Mais le danger et l'intervention des pécheurs eii eau trouble explique tout. Peu d'instants après le cabinet du roi fut littéralement envahi par une foule de personnes parfaitement étrangères au château. Tout ce monde, parmi lequel se trou-^ vaient d'assez nombreux démocrates et en grande majorité des coryphées de l'opposition, venait donner des

conseils au roi. Ce fut au milieu de cette confusion que M. de Girardin attacha le grelot de l'abdication. € Sire, s'écria-t^il» les changements de ministres ne sont plus de aaison. L'heure passe. Pour sauver la royauté , il n'y a plus qu un seul moyen. » — Lequel? demanda le roi. — L'abdication ! » Le roi tressaillit ei demeura pâle et silencieux. Le visage de la reine respirait une grande exaltation. Le sang de Caroline se réveillait en elle. Cette ambition, si profondément ensevelie sous les cendres d'une austère piété, se montrait à cette heure suprême. Ses yeux étincelants étaient attachés aux lèvres du roi. Mais M. de Girardin complétant sa propre pensée ajouta : « L'abdication avec la régence de madame la duchesse d'Orléans.» Une voix, dont le ton dur perça sans doute le cœur du roi, s'éleva. C'était la] voix du duc de Montpensier. «Abdiquez! » s'écria-t-il. — « N'abdiquez pas, sire ! répliqua la reine; mieux vaut se défendre ici jusqu'à la mort! » Le vieux monarque balbutiait. Le pouvoir tient si fort au cœur des rois, que Louis-Philippe s'attachait encore à ce qui n'en était plus que l'ombre et le péril. Mais comme son fils répétait ce mot « Abdiquez !» et que d'autres le répétaient aussi, il leva vers eux un regard atone et dit d'une voix faible : « Vous le voulez... eh bien...» Puis surmontant ce moment de faiblesse, il se leva et articula d'une voix ferme son abdication. « Vous l'avez, s'écria la reine, vous vous en » repentirez ! » Dans le même instant M. de Girardin ouvrait la porte de la chambre où la duchesse d'Orléans, dans les pâleurs de l'attente, comptait les minutes.

LBS BANQUETS. 233

Ici se place une scène de famille qui mérite toute ralteution du lecteur. La duchesse, dit-^on, versa des larmes et supplia le roi de ne point abdiquer. Mais pendant cette scène de larmes, à laquelle prenait part le petit comte de Paris, la reine ne quittait pas des yeux sa bru, et le duc de Montpensier poussait le coude du roi vers une feuille de papier étendue sous sa main. M. Crémieux ajoutait : « Hâtez-vous, Sire, hâtez-vous!» — ail y a ici des traîtres ^ s'écrit la reine, n'abdiquez pas ! »

Le grand mot était prononcé. Il y avait en effet des traîtres. La trahison était partout, au dedans et au dehors. La situation les faisait naître. Il n'est pourtant pas probable que la duchesse d'Orléans ait conspiré de longue main. L'intérêt qui s'attache à une jeune princesse veuve, les souvenirs que son époux avaient laissés, rimpopularité du duc de Nemours, tout contribuait à fixer les regards des ambitieux sur la duchesse d'Orléans. Dans un moment où la révolution remettait tout en question, qu'était-ce que la loi de la régence? De son côté, la duchesse stimulée à la fois par les sourdes mésintelligences qui régnaient entre elle et la catholique Marie-Amélie, la duchesse, prise, elle aussi, du désir de gouverner un peuple, oubliait en cet instant la défense formelle, défense plus sacrée aux yeux d'une pieuse épouse que le veto des lois , inscrite au testament du duc d'Orléans. Quant au duc de Montpensier, un double motif lui inspirait son étrange conduite : l'espoir de prendre part avec sa belle-sœur à la direction des affaires et d'échapper du même coup aux rigueurs de la domination paternelle.

Tel est le sens réel de cette triate scène de famille. Un seul homme, parmi cette foule de courtisans et de démocrates» n'abandonnait point le parti de la vieillesse et de l'infortune. H. Piscatory soutint plusieurs fois, d'une parde énergique, l'opinion de la résistance. Tandis que chacun se tournait déjà vers cette jeune femme, soleil levant de la souveraine puissance, future dispensatrice des faveurs de la royauté, lui seul restait fidèle au vieux Louis-Philippe, qui chancelait, un pied hors des marches du trône et l'autre dans la tombe. La morale domine les opinions et les partis. Plus l'histoire est sévère, plus elle doit mettre de soin à relever les véritables traits d'honneur.

M. Thiers ne disait rien. A l'instar de M. Guizot, la veille et le matin même, il attendait un retour delà fortune. La régence de la duchesse semblait le lui promettre. Quant à M. Guizot^ n'ayant plus rien à espérer, il n'assistait pas même au spectacle de cette déconfiture à laquelle il avait tant contribué, et se cachait chez une beauté de la Restauration, madame deMirbel. La passion de la reine, son ambition profondément ulcérée, soutinrent son courage jusqu'au bout. Elle répéta même un mot qu'elle avait articulé en 1830 en présence de M. deLatour-Foissac « Louis- Philippe est le plus honnête homme du royaume, » A défaut d'autres preuves du contraire, la conduite de son mari à l'égard de Charles X, fuyant lui aussi devant la révolution, plein de confiance dans la loyauté de son cousin, aurait pu lui suffire pour ne plus prononcer ce mot. La révolution lui en donnait à l'instant même un flagrant démenti.

Pend^Qt ce temps le ntH écrWai(.WAtârn0nt, de sa plus belle écriture» l'abdiiQatiQQ é impaùeiaaiiKeQt at?tendue :

« J^abdique cette couronné que là voit nationale 9 m'avait appelé à portëp, en foveur de mon |tetit^fils » le comte de Paris.

» Pui6se-t-il réussir dans la grande tâché qiii' lui » échoit aujourd'hui !

» Paris, le 24 février 1848.

» Sijfne'; Louis-PHtLippE.,»

Cette lenteur du roi à tracer son acte d'ab^lç^ûon et le soin qu'il apportait d^ns la peintgriC de$ lettres;, est comme un dernier trait de caractère. S^ ph^iponomie acquiert ainsi ce degré d'achèyement quioQQstitue un type. Il accentua la solennité du gffste d'pQ4)M)( fiogu*lièrement expressif. Fil^, coiirtisani^i étrangers W X^ pétaient : « Hâte^^vou^i! » II twrq^jla têiteçt4Hç « Je n'ai jamais écrit plu^ vite. » Ceh f^H ii^volontairement songer à un personnage de la comédie modprne dans lequel l'auteur s'est efforcé ^e reproduire le^ principaux aspects du c^tractère de la classe £ipoyetnne. Transportez-le d^ns des splière»! supérieures où l'aFt nte l'a pas encore observé, mettez-lui aux lèvres les paDoles de Louis-Philippe, et vous aurez PritiàhommerFoi sigaant son abdication. Si haut que soit placé le pathétique, il n'exclut jamais le ridicules aux yeux de quiconque a le courage de poursuivre en toutefi dioses l'implacable réalité.

M. Crémieux, debout derrière lei^oi, suiKak les mour vements de s^ main» con^me le c^tguelte la sowis.

A peine le dernier délié calligraphique était-il achevé, qu'il enleva dextrement la feuille de papier. Il s'enfuit aussitôt en disant : « Avec la régence de madame la duchesse d'Orléans, Sire 7 » — « Non pas, répliqua Louis-Philippe; et la loi de la régence! • M. Grémieux était déjà loin.

Ce n'était pas avec une feuille de papier, eût-elle été couverte de promesses plus larges encore, qu'on pouvait arrêter la lutte.

On peut reprocher au parti républicain son manque de sagacité; ses illusions et ses préjugés ; mais ce qu'on ne saurait lui contester, c'est le courage civil et mili* taire, le dévouement et l'audace. 11 a trop souvent, et presque seul entre les partis, payé de sa personne pour ne pas mériter l'estime de ceux qui croient encore à l'abnégation et à l'héroïsme. Son tort a été de considérer ces vertus comme l'état normal de l'homme et d'en avoir fait, pour ainsi dire, la base politique de son sys* tème. On ne gouverne pas avec le sacrilBce. — L'attaque du Château-d'Eau fournit à ce parti Tôccasion dé donner une nouvelle preuve de sa valeur. Elle ressortit d'autant plus éclatante, que les assiégés de ce der^ nier rempart de la monarchie ne déployèrent pas moins de bravoure.

La fureur du peuple contre les gardes municipaux avait été violemment excitée, durant ces trois journées d'escarmouches incessantes. Une circonstance vint augmenter encore l'ardeur des insurgés. Le bruit se répandit qu'un grand nombre de prisonniers arrêtés pendant la nuit étaient renfermés dans le poste. 11 ne se trouva malheureusement là personne pour déclarer que

les prisonniers, au non)bre d'une cinquantaine, avaient été relâchés dès le matin.

Le Cbàteau-d'Eau a disparu sous l'infatigable piocbe, qui transforn)e en ce moment nos carrefours en places et nos rues en boulevards. C'était un petit monument noirâtre enclavé entre les rues Saint- Tbomas et du Musée. Il commandait la place et toutesles rues voisines. Use composait de caves éclairées, d^un rez-de-chaussée surélevé, avec perron et d^un étage. Les fenêtres étaient garnies de barreaux de fer et protégées par des voletsà l'épreuve de la balle. Des soldats résolus pouvaient y soutenir un siège. Ce n'était pas l'intrépidité qui manquait à ceux dont nous allons parler.

La foule avait envahi la place du Palais-Royal. Elle exigeait que les soldats rendissent leurs armes. M. Etienne Arago intervint et chercha, pour éviter Teffusion du sang, à déterminer le capitaine du poste à capituler. Le capitaine refusait énergiquement. Un oiBcier d'étatmajor passa rapidement et lui cria de se retirer avec ses hommes. « Qu'on nous laisse nos armes ; à cette copdi^ tioD nous nous retirerons! » répliqua-t-il. Ln querelle s'animait. Pendant ce temps des barricades s'étaient élevées à Pentrée des rues environnantes. La plus considérable était celle de la rue de Valois. Beaucoup d'hommes d'action étaient arrivés. Il y avait là MM. Caussidière, Albert, Lagrange, le major Poissât, le capitaine Leserré, Boivin, Tisserandot, Jeanty-Sarre, Fallet, Jouanne, Greinezer, Thomas, Fargin-Fayolle, Pilhes, Lacolonge, Caussanel et un grand nombre d'autres. Deux ou trois cents hommes, mal armés il est vrai, étaient répandus sur la place et à l'entrée des rues

23^ SBGONDE lEâSPUètrOtB FHANÇAISB.

voilés. Derrilère ée pressBtietïl d^innttles colonnes qui arrivaient de tous les côtés et ne servaient qu'à tasser la foute et & p^silyser ses motr^ements. Ce spectacle n*àffaiibKssait pas lé courage du lieutenant et du capi« taine du poste. Ils résistaient aux medaces et aux prières. Tout à coup une Vîve fûsillafde retëbtit de Tautre côté de la place, d&nslà cour du Falais-Royal. Une centafine de soldats de ce 1 i« de Kgne, que fe massacre du boulevard des Capucines vouait à l'exécration du peuple, venaient d'être attaqués dans te palais confié à leu^ garde. La foule avait déjà envahi ^intérieur et tirait dés fenêtres. Les soldats en désordre se répliaient sur le poste duChâteau-d'Eau. Tout en battant en r^tVàite, ils faisaient feu sur le palais. Le capitaine Leserré, frappé d'une balle, tomba en criant : « Vive la République ! ^ La masse de personnesrépandue, sur la place et légrôupé qui parlementait au pied du perron avec les officiersdu poste, se crui*enf attaqués et se réfugièrent derrière lefe barHcades.

La place resta vidé, jonchée seulement de quelque^ cadavres et de ces débris que laisse derrière elle une fusillade inattendue. Le posté avait englouti les fuyards. De ses Volets, percés de ifnéurtrières, on voyait pointe^ des canons de fusil. Au premier étage les fenêtres moins bien protégées permettaient d'apercevoir un instant Tenûemi lorsqu'il s'y présentait pour tirer sur le peuple. En un moment, cette noire façade se trouva criblée de mouclies blanéhes laissées par Feiupreiiite des balles. Le combat était engagé.

C'est au milieu de cette tevriblé lutte qu'arrivèrent les nouvelles de l'abdication apportées pai' lé généràl^ Gour-

gaud, par MM. B«u4in, Merrqaa, de Gûra^din. Elias furent Fepoussées^v^e^indi^^tatkxiii. «Il est trop tardî s'écriait-on, nous voulons la RépubUque ! » M. Lamoricière, suivi de M. Trigaut de Ja CcMifr^ son aide de camp, vint caracoler au milieu des £bûx croisé», iktk lieu de Técouter on fit feu sw loi. La popularité de son nom ne Teùt pas sauvée dand un p^eU moment. Son cheval reçut un coup de fed et s'abattit. Pressé par une foule qui le menaçait de mort, le général fut blessé au bras d'on coup de baïonnette. Un eauon de fusil s'appuya sur sa poitriyie; le fusil rata. C'en étail sans doute fait de sa vie sans Tintervention de Charles Lagrange qui le sauva. M. de Lamoricière blessé fut coqf duit à l'ambulance du docteur Pellarin, rue de Cliartres.

Le vieux maréchal Gérard, vêtu en bourgeois et monté sur le cheval du roi, fit aussi une tentative de conciliation. H essaya de fendre la foule, tenant d'upe i^ain up^ rameau v«rt, de T autre l'acte d^^bdication. l»e papier lui fut enlevé. On cria: « Vive le maréc^l Gérard! » Et l'on ne voulut pas l'entendre.

Le bruit de la fusUlade couvjpait tput, d'ailleurs. Le chant de la Marseillaise tonndài dans les rues voisines. De nouvelles colonnes d'insurgés, arrivant de toutesr parts, refoulaient les combattants sur la place et les exposaient au feu du poste ; ne leur laissant d'autre resr source que de combattre avec fureur. Ceux qui coq|battaient à l'abri des colonnades de fa cour du palais étaient moins exposés. En voyant tout ce monde déborder aux angles de la place,^ les assiégés tei^èrent plusieurs sorties, mais ils n'en firent pas une qui ne leur coûtât quelques hommes. Ils durent reqyoncer à Tes-

poir de s'échapper ainsi , et se résigner à combattre jusqu'à ce qu'il leur arrivât du secours. Mais ce secours ne devait pas venir.

Tandis que les forces insurrectionnelles de la rive droite se massaient dans les petites rues qui avoisinent le Carrousel et les Tuileries, les guichets du bord de Peau allaient bientôt livrer passage aux colonnes de la rive gauche. Celle qui arriva la première était commandée par M. Dunoyer, capitaine de chasseurs, 3« compagnie, 4® bataillon de la 1 0« légion. Parti à sept heures du matin du quai Voltaire, où il se sépara, avec sa compagnie, du reste du bataillon, le capitaine Dunoyer alla demander à la mairie du 10^ arrondissement les cartouches que son commandant lui refusait. Il se dirigea ensuite vers la prison de l'Abbaye tombée aux mains du peuple et la préserva de la destruction. La compagnie s'était grossie d'une masse d'insurgés et de quelques élèves de TÉcole polytechnique. On manquait d'armes. La caserne des sapeurs-pompiers de la rue du Vieux- Colombier lui livre ses fusils. La colonne se porte surlacaserne delà rue de Babylone qu'elle trouve évacuée. Elle marche à la nouvelle prison militaire de la rue du Cherche-Midi et la sauve de Fincendie.

Le capitaine Dunoyer commandait alors à environ quinze cents hommes, armés de fusils, de haches, de sabres.et de barres de fer. En parcourant les rues de la Croix- Rouge, Dufour, deBussy et autres, ces forces s'augmentèrent encore. La pensée lui vint de marcher aux Tuileries. Il longe les rues Dauphine et Contrescarpe, aborde le Pont-Neuf et le trouve occupé par un régiment de dragons et un détachement de garde

LBS BANQUETS. 241

municipale à cheval. La colonne entonne la Marseillaise. Les troupes imn)obiles regardent défiler l'insurrection qui envahit le quai Malaquais. Deux incidents Tarrêtent un instant. Dix gardes nationaux à cheval, secouant des mouchoirs blancs, accourent au-devant de la colonne en s'écriant : « N'avancez pas ; la réforme est accordée, le roi abdique. » — « Nous avons été trop souvent trompés, réplique Dunoyer; nous ne déposerons les armes que quand Paris sera délivrédes troupes. AuxTuileries!»

Au pont des Saints-Pères, un général passe suivi de son aide de camp. Quelques coups de feu retentissent. L'officier supérieur disparait dans la rue des Saints- Pères. Le volontaire Laurent saisit à la bride le cheval de Taide de camp. Le chasseur Gatin conduit le prisonnier à la 4 re division militaire, et Ton se met en marche. « En avant ! » s'écrie Dunoyer en montrant le pont des Saints-Pères, occupé par un détachement de ligne. Six élèves de l'École polytechnique refusent de le suivre. <K Le roi a abdiqué, tout est fini, » disent-ils. Cette défection entraine celle de presque toute la colonne, forte alors de deux mille hommes. Il ne reste au capitaine Dunoyer que cent cinquante braves disposés à tenter la prise des Tuileries. On entonne la Marseillaise et la colonne s'élance, tambours en tète, au pas accéléré.

La ligne se rephe sur le quai des Tuileries. A la gauche du pont se tient le 57® de ligne, à droite le 7® de cuirassiers, deux pelotons gardent la tète du pont. Dunoyer fait arrêter la colonne et s'avançant seul vers la troupe, s'écrie : « Les trois légions de la rive gauche me suivent avec tout le peuple en armes ! » Le colonel lève la poignée de son sabre, les soldats mettent la cro3sc en

Pair, la musique des régiments joue la Marseillaise. On fraternise et des deux parts on échange les cris ordinaires.

Le capitaine Dunoyer s'élance sous le guichet de rOrangerie, tandis qu'une portion de la colonne entre par celui du Pont-Royal. Un détachement de chasseurs d'Orléans leur envoie une décharge de la cour des Tuileries, où stationnent encore environ trois mille hommes. La colonne fléchit. Dunoyer la ramène et Téparpille en tirailleurs au bruit de la terrible fusillade du Ghâteaud'Ëau. Trois coups de canon chargés à blanc retentissent. C'est le signal convenu depuis le matin pour la fuite du roi ; le signal de la royauté en détresse. Il dut résonner dans le cœur de Louis-Philippe comme le timbre qui sonne la dernière heure d'un condamné. Un homme à cheval, en livrée rouge, débouche presqu'aussitôt de la rue Saint-Thomas, et parait sur la place du Carrousel. C'est le piqueur Hairon qui sort des écuries royales, suivi des berlines de la cour. Deux voitures déjà sont dans la rue. Tout à coup une trentaine d'insurgés débusque de la rue de Rohan et fait feu. Le piqueur et son cheval roulent dans la boue. Deux chevaux d'attelage sont tués, deux autres blessés. La porte des écuries déjà refermée est brisée par les insurgés, et le roi attend vainement ses voitures. Un officier de la 5® légion, M. Âubert Roche, suppliait pendant ce temps M. le duc de Nemours d'éviter un inutile massacre en faisant retirer les troupes.

Quand on vit au château l'inutilité des moyens de conciliation, le roi dut songer à fuir. M. Crémieux était revenu et pressait le départ, comme il avait pressé Fab-

dication. Quelqu'un alla donner l'ordre de faire avancer les voitures. Il y en avait onze d'attelées depuis dix heuresdu matin. Pendant ce temps, Louis-Philippe ôtait son uniforme et ses plaques de roi. Il se débarrassa également, aidé de la reine qui eût voulu pouvoir en faire usage, de son inutile épée. Les mains de Marie- Amélie tremblaient de colère et d'indignation. Elle jeta un regard méfiant sur M. Crémieux, et attachant ses yeux pleins de mépris sur M. Thiers, elle articula un de ces mots cruels qui restent pour toujours dans le cœur d'un homme comme le fer d'une flèche barbeléq: a Vous avez été bien ingrat ! » M. Thiers reçut sans mot dire cette vérité clouée aux pages indestructibles de l'histoire. Qu'eût-il répondu? Quelques personnes pleuraient dans la foule qui contemplait ce tableau d'une grande et juste infortune. Devant le spectacle pathétique des douleurs humaines, la pitié ne se souvient que de l'homme et oublie le coupable.

On apprit au même instant qu'il ne fallait pas compter sur les voitures. Le seul parti à prendre était de se rendre à pied par les Tuileries à la place de la Concorde où devaient attendre deux petites voitures basses nommées brougham et un cabriolet à deux roues restés dans la cour des Tuileries pour le service des aides de camp. Le duc de Nemours les envoya, par le quai, sur la place delà Concorde. Louis-Philippe, ordinairement si précis dans ses actes, était devenu soudain ce qu'on nomme familièrement un vieillard tatillon. Il cherchait et demandait mille objets inutiles. M. Crémieux répétait son éternel a Hâtez-vous! »

Quand le roi fut prêt à partir, la duchesse d'Orléans

qui pleurait, se jeta dans ses bras : « Ne me laissez pas ! s'écria-t-elle. Que vais-je devenir? que puis-je faire, sire, moi, faible femme, sans vos conseils î » — • Restez, ma chère Hélène, répondit le roi, vous vous devez à vos enfants et au pays. » Marie- Amélie lança un regard hautain à sa bru , et ajouta sèchement : « Allez à vos affaires, ma mie. »

Le roi passa son bras sous celui de la reine et les deux vieillards sortirent pâles, courbés, de ce palais où ils étaient entrés triomphants dix-sept ans auparavant. La duchesse de Nemours et la princesse Clémentine les accompagnaient. La duchesse de Montpensier, dans un état de grossesse avancée, ne pouvait s'exposer à un voyage précipité. Son mari croyait d'ailleurs à la régence. En la laissant aux Tuileries, pour accompagner le roi jusqu'au lieu de sa retraite, il n'imaginait pas qu'elle pût courir le moindre danger. Un libéral, M. de Lasteyrie, devait veiller sur elle; un médecin, le docteur Pasquier, lui donner ses soins. Des personnes de la suite portaient les six petits-fils du roi déchu. Un groupe d^amis, parmi lesquels on distinguait MM. les généraux Dumas, Gourgaud, MM. Roger (du Nord),Montalivet, Lavalette, le peintre Ary Scheffer et quelques autres amis de la famille, formaient un dernier cortège au monarque qui, croyant aller à Saint-Cloud, partait déjà pourrexil.M. Grémieuxsuivait aussi. Le duc de Nemours seul était resté dans la cour des Tuileries où il avait spontanément repris le commandement. 11 faisait en ce moment défiler les troupes par le quai, afin qu'elles protégeassent la fuite du roi. Le reste se retira par le jardin, en passant sous le pavillon de l'Horloge.

LKS BANQUETS. 245

Arrivé au bas du grand escalier, dans le vestibule du pavillon, Louis-Philippe tourna la tète et jeta un regard vers le Carrousel que commençait à envahir la colonne du capitaine Dunoyer. Cette vue augmenta son trouble. <( Voici la garde nationale et le peuple ensemble, s'écria-t-il; mes amis, je suis perdu. Partons! »

En sortant du vestibule, le roi et son cortège passèrent dans le jardin entre deux rangs de gardes nationaux envoyés là par le général Dumas. On traversa la grande avenue. Au lieu d'attendre à la sortie du jardin, les voitures stationnaient au pied de l'obélisque. Le roi jeta sur la place un regard inquiet. L'aspect n'en était pas rassurant. La multitude tourbillonnait autour du peu de troupes qu'on y voyait encore. Elle afflua autour du cortège qu'un petit nombre de gardes nationaux à cheval s'efforçait de faire respecter. Ce court trajet fut un long supplice. Des cris de mort, proférés contre le roi et M. Guizot, s'élevaient parmi la foule. Eii approchant des voitures, la reine, heurtée, faillit à tomber. Un jeune homme voulut la retenir. Il fut bien mal récompensé de son zèle. « Ne me touchez pas! » s'écria l'altière Marie- Amélie. Elle plaça aussitôt dans la première voiture deux enfants de la princesse Clémentine, le petit prince de Cobourg et le duc d'Alençon, fils du duc de Nemours. Elle monta ensuite et le roi après elle. Pendani ce temps la duchesse de Nemours, ses deux enfants, la fille de la princesse Clémentine et trois femmes delà suite s'entassaient dans la seconde voiture. Le cabriolet appartint au général Dumas , au duc de Montpensier et à une dame de la reine. Trois autres personnes mon* lèrent sur les sièges. La princesse Clémentine et son

époux parvinrent à gagner à pied le chemin de fer de Versailles. Madame de Dolomieu et madame Ângelet, dames de la reine, furent recueillies plus tard par une voiture de blanchisseuse, qui les rencontra cheminant en pleurant sur la route de Saint-Cloud.

Tandis qu'on montait en voiture, la foule était devenue si menaçante que d'imprudents officiers du cortège imploraient la pitié du peuple. «Hâtez-vous départir ! » répétait M. Grémieux. Louis-Philippe éperdu se pencha à la portière et dit : oc Mes amis, la France est à vous ! > Les cochers fouettèrent leurs chevaux, et les voitures, sous la protection de gardes nationaux à cheval, d'un escadron de dragons et du général Regnault de Saint-Jean d'Angely, partirent au galop. Quelques coups de fusil retentirent. Deux hommes de l'escorte tombèrent. Le général de Berthois tomba aussi de cheval et subit quelques mauvais traitements : mais il échappa. M. le général de Rumigny et le capitaine de Pauligne, officier d'ordonnance, purent se joindre à l'escorte qui fut bientôt hors de portée. Elle eut encore à repousser une agression en face du pont des Invalides. Mais les chevaux lancés à bride abattue balayèrent aisément la multitude. A la barrière de Passy, le poste daigna présenter les armes. Ce fut le dernier honneur rendu dans Paris à la monarchie en fuite.

Les événements qu'on vient de lire s'étaient passés en moins de vingt minutes. Le combat du Ghâteau-d'Ëau avait continué pendant ce temps et devenait de plus en plus meurtrier. Les masses populaires qui arrivaient de toutes parts pesaient sur les premiers venus, et les exposaient au feu du redoutable poste. La générale re-

tentissait assourdissante, infatigable. Le chant de la Marseillaise s'élevait comme un mugissement du fond des rues où Ton voyait rouler des milliers de têtes. Audessus de la foule, les baïonnettes et les sabres ressemblaient à une blanche vapeur du matin. La fusillade résonnait sans cesse. De longues volutes de fumée sulfureuse enveloppaient ce tableau et répandaient dans Tair les émanations enivrantes de la poudre. Du haut des fenêtres du Palais-Royal saccagé par une foule furieuse, tombaient à chaque instant des meubles qui se broyaient avec un grand bruit sur le pavé. Çà et là on mettait le feu à ces débris. ,

Cet incident inspira peut-être la pensée d'incendier le poste , et de clore ainsi un combat meurtrier. La fureur ne recule devant aucun moyen. Le plus violent, le plus exterminateur est le meilleur pour elle. Irrités de combattre à découvert contre des ennemis à peu près invisibles, les insurgés poussèrent un cri de rage : a 11 faut les brûler ! s> Aussitôt la multitude se rue vers le poste, entassant au pied du perron des nionceaux de meubles. Les balles pleuvent sur ces hardis assiégeants. Rien ne les arrête. Et comme le feu tardait à prendre, un zouave roula un tonneau d'esprit-de-vin jusqu'au bûcher. Une fumée épaisse, tachée de flammes rouges et bleues, s'éleva. Derrière cette muraille de feu le poste apparaissait de temps en temps, teint de reflets ardents. La fusillade se ralentit alors. Rientôt elle cessa tout à fait. Gomme la charpente de T édifice s'écroulait, plusieurs soldats cherchèrent une issue du côté de la place. Quelques-uns furent immolés ; d'autres sauvés par la multitude. On venait au même instant de forcer

2i8 SECONDE SiPUBLIQUE FRANÇAISE.

la porte des écuries royales. Les voitures bourrées de foin furent traînées vers le poste et incendiées. Une méprise singulière montra qu'au milieu de ces saturnales insurrectionnelles le peuple conservait le sens politique. DeuxYoilures restèrent intactes. On avait écrit à la craie ces mots sur les panneaux : «Respect aux voitures des ambassadeurs. 3» Ces voitures appartenaient en réalité à M. le duc de Wurtemberg. Elles étaient ornées d'armoiries étrangères. Aux lueurs fauves de l'incendie, la canaille qui n'avait pas combattu se livrait dans l'intérieur du Palais-Royal au plaisir vertigineux de l'iconoclastie. À défaut d'hommes, ils tuaient des statues et des tableaux; moissonnant d'ailleurs, selon le génie du temps, plus de médiocrités que de chefs-d'œuvres. D'autres, oubliant la liberté, l'égalité, la fraternité et les utopies du bonheur, cherchaient tout cela au fond des caves et trouvaient l'idéal, comme Panurge, dans les fumées d'une gigantesque fête bachique, environnés de fraîches ombres souterraines, au milieu de cent mille bouteilles de vin.

Quand la pitié revint, le peuple éteignit l'incendie du poste du Ghâteau-d'Eau. La place inondée ressembla bientôt à un étang. On put alors pénétrer dans ces ruines noires et fumantes. On trouva vingt-neuf soldats à peu près carbonisés. Quelques autres râlaient à demi brûlés, ou atteints par des balles. Le reste avait pu s'échapper par une porte de derrière. Partout où passaient les morts ou les blessés le peuple se découvrait.

Le passage pour aller aux Tuileries était libre. Les cohortes populaires débouchèrent sur le Carrousel , comme une mer qui crève ses digues. Mais la colonne

LES BAKQUBTS. S 49

du capitaine Dunoyer n'avait pas attendu la fin du combat du Château-d'Eau pour pénétrer dans les Tuileries. Repoussée d'abord, elle s'était promptement reformée. Tandis que les troupes défilent par le guichet du Pont-Royal, le capitaine Dunoyer ordonne aux tambours Pagnier et Sauvineau de battre la charge et marche vers l'état-major. La plupart des troupes avaient quitté la cour des Tuileries. Il restait seulement quelques compagnies du 52® de ligne. Des gardes nationaux des 4«, 5e et G© légions étaient rangés en bataille le long de la grille près du guichet de l'Échelle. Dunoyer se déploie au cri de : « Vive la réforme ! » dans la cour des Tuileries. Tandis qu'il parlemente avec un chef de bataillon, le valet de chambre du comte de Paris lui offre une voiture de la cour en l'engageant à se rendre à la Chambre des députés, afin de protéger le retour de la duchesse d'Orléans. H repousse ce maladroit corrupteur et s'élance, vers le pavillon de l'Horloge, au cri de : «Vive la République ! » La ligne et la garde nationale regardent en silence la colonne insurrectionnelle entrer dans les Tuileries. Elle ne rencontre d'autre obstacle que le colonel Rilfeld qui donne des marques du plus violent désespoir. Plus loin, c'est le général Carbonnel qui passe enveloppé dans son caban ; puis un valet qui nettoie philosophiquement un verre de lampe, avec cette certitude intérieure qu'il ne manquera jamais de maîtres.

La duchesse d'Orléans venait de quitter le château. Abandonnée, après le départ du roi, des gens qui n'espéraient plus rien, elle demeura environnée d'un faible groupe de personnes attachées au château :

250 SECONDE BiPUBLIQUE FBANÇAI8E.

MM. Gourgauâ,de Montguyon» Villaumez, de Bois->>Mi- Ion et d'ËlchiDgen. On entendait gronder Témeute. La future régente eut peur au milieu de ce palais désert. Son tempérament n'était pas à la hauteur de ses vues. La nature faiblissait en elle. Ce nom de Marie- Thérèse, murmuré à son oreille une heure auparavant par quelque langue dorée, dut lui paraître alors une amère dérision. Un regard aux fenêtres lui permit de voir le Carrousel envahi.

En ce moment, M. Dupin entra, plusieurs députés raccompagnaient. Quelques paroles rapides, fiévreuses, furent échangées. Malgré l'inquiétude de H. Dupin, il était aisé de voir briller, à travers les coutures de ce visage de paysan madré, une vive lueur.d' espérance. Il croyait à la régence. Le bon sens et la finesse de cet homme étaient en défaut. Les juristes manquent de sagacité en temps de révolution. Ils accordent beaucoup trop d'importance aux moyens légaux et à Tintervention des corps constitués. « Il faut aller à la Chambre, » dit M. Dupin. — <t J'irai, répliqua la faible duchesse, j'appartiens à la France et à mes enfants. > On descendit. Le duc de Nemours, encore à cheval, attendait en bas sa belle-sœur. Il se joignit au petit cortège qui traversa silencieusement te jardin. Le valet de chambre des enfants, Hubert, suivait un aide de camp qui portait le petit duc de Chartres. La pauvre duchesse traînait parla main le frêle enfant que l'abdication de son grand-père faisait roi pour quelques heures. A la grille du Pont-Tournant, on ne trouva ni M. Thiers, ni M. Barrot qu'on devait y rencontrer. Il fallut hâter le pas et gagner la Chambre sanseux. En traversautle pont de la Révolution, le petit

comte marcha sur les cordons de ses souliers ei tomba. Gela ne fait-il pas honte à penser que, la fortune aidant, ces deux chétives créatures, la veuve éplorée et tremblante et son pâle nourrisson, auraient pu se trouver à la tête d'un peuple de trente-cinq millions d'âmes, puissant par la triple force de la plume, de la baïonnette et de Toutil ?

La prise des Tuileries était consommée. En entrant dans la salle du Trône, le capitaine Dunoyereut la satisfaction de s'asseoir sur le royal fauteuil. Un républicain qui s'assied sur un trône, se délasse en un instant de trois jours de combat. Les autres gardes nationaux vinrent à tour de rôle s'y asseoir, chacun tenant à savoir comme l'on s'y trouvait. On arracha un des drapeaux du dais, et le cri de : « Vive la République ! » fit vibrer les vitres. Presque aussitôt un oflScier de la 5«légion, fendant la foule, monta sur les marches du trône et prononça une allocution en faveur de Louis- Napoléon Bonaparte. On l'interrompit, ne se doutant guère qu'on venait d'entendre un prophète. Assisté du chasseur Cochet, le capitaine Dunoyer grava, de la pointe de son sabre, sur le bois du trône, la formule du sphinx démocratique : liberté, égalité, fraternité. Un coup de théâtre termina cet épisode de la prise des Tuileries. La porte d'une salle voisine s'ouvrit brusquement et démasqua trois cent soixante-quatre gardes municipaux, rangés en bataille, le fusil à l'épaule 9 et pouvant brûler chacun quarante et une cartouches. Fort heureusement, on parlementa ; et la réconciliation eut lieu au cri unanime de : « A bas Guizot ! » — « Maintenant, camarades ,s' écria Dunoyer, à la Cliam-

^252 SECONDE RiPUBLIQUE FEANÇAISB.

bre et pas de régence !» — « Pas de régence, réponditon, Vive la République! » Quelques chasseurs firent évader les gardes municipaux. Le citoyen Lacombe se chargea du maréchal des logis qui commandait le détachement et le conduisit rue des Boucheries, à son propre domicile. Le reste de la colonne, rallié au drapeau, partit pour la Chambre.

Un instant après, la multitude se précipitait de tous côtés dans le château qui fut mis à sac avec une furie bien inquiétante pour les pasteurs de peuples qui croient à la toute-puissance et à Téternité du sceptre.

Une foule déguenillée, boueuse, sanglante avait envahi ces vastes et silencieux appartements, troublés à peine la veille par le pied léger d'un courtisan ou la sandale d'une princesse. De toutes parts éclataient des coups de fusil. On brisait tout à la fois. Ce n'est pas seulement le plaisir de la destruction qui anime le peuple en pareil cas. Une petite part de calcul se mêle à l'ivresse de l'ouvrier. Créateur de toutes ces merveilles de Tindustrie, il songe qu'en les détruisant il se crée du travail dans Tavenir. Trop peu éclairé pour entrevoir les conséquences de ce faux raisonnement, il ne voit pas que la destruction d'un capital ne saurait jamais être une source de richesse.

Le peuple passait sur ce palais comme le fléau de Dieu, marquant chacun de ses pas par la destruction. Quelques observateurs erraient au milieu de cette foule. Un romancier, M. de Balzac, s'y promena quelques instants. Des légitimistes vinrent s'y donner le plaisir de contempler les ruines delà monarchie de juillet. M. de Girardin, qui se trompait sur la situation et renonçait

difficilement à Tidée dont il avait été le promoteur, écrivait d'inutiles bulletins de Régence. Mais, voyant grossir la foule et croître le délire des vainqueurs, il suivit àla Chambre une colonne commandée par M. Dumoulin.

Il n'y eut bientôt plus de place que pour ta bacchanale. Quand on eut fusillé tous les portraits du roi, mutilé les bustes des maréchaux Soult et Bugeaud déclarés traîtres à la patrie; quand on eût incendié et lancé par les fenêtres des torrents de papiers ; lorsqu'il ne resta plus un lustre, une glace, un objet d'art, ou meuble quelconque à briser , la gaité parisienne reprit le dessus. Des flots de vin inondèrent les caves. On but à même les tonneaux. Sur les balcons, des hommes revêtus des robes des princesses, dansèrent des danses désordonnées. On respectait pendant ce temps le trésor et les diamants de la Couronne. M. de Yertbois, le trésorier, put le lendemain, assisté de quelques gardes nationaux, les mettre aisément en sûreté. Le peuple poussa généralement la probité jusqu'au fanatisme. Une fille de joie, en bonnet rouge, représentant sans doute la déesse République, se tenait debout, appuyée sur une pique, dans l'immobilité d'une statue. On déposait à ses pieds les objets qu'on forçait de restituer. Dans la tour de l'Horloge, on voyait sous le vestibule un cadavre affaissé dans une mare de sang. Au-dessus de ce corps à peine refroidi on avait écrit cette courte et expéditive sentence : « Mort aux voleurs! » Il y a au fond de tout cela, en même temps qu'une vanité féroce, un bien grand amour de la propriété. Le trône fut brûlé le jour même à la Bastille. Pendant plusieurs

heures, Paris assista à un poëme macaronique en action . Des bandes d'insurgés, sortant des Tuileries, traversèrent les quartiers élégants traînant d'étranges trophées, des débris de toute nature. Le soir il y eut illumination de lampions, commandée parle peuple, aux frais des bourgeois et Ton chanta dans les carrefours des couplets improvisés, tout pleins d'images grotesques, sanglantes, vineuses et guerrières.

Les Parques avaient filé de leur plus rude chanvre les dernières heures de la monarchie de juillet. Elle allait venir, celte réforme tant demandée ; elle allait venir sous l'aspect de bête changeante, de chimère au sein de femme, à queue d'aspic, le suffrage universel, le dieu qui avale tout.

*En même temps, la France allait pour la seconde fois tenter l'essai de la République. Voyons au milieu de quelles circonstances devait renaître cette grande forme gouvernementale, la plus sublime et la plus abstraite des conceptions pohtiques qu'ait imaginées le génie humain.

Page 1