‹ Histoire de la seconde République Française;Chapitre 16 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le goaTeruement provisoire se forme dans les bureaux de journaux. — La seconde République française natt de la presse. — L*hôtel Bullion. — Formation des listes au National et à la Réforme, — Rivalités des deux journaux. — Tentatives de conciliation faites par MM. Louis Blanc, Félix Pyat, Etienne Arago et Martin (de Strasbourg). — Partage du pouvoir. — M. Odilon Barrot est rayé des listes. — Nomination de M. Albert. — Signification réelle de cette nomination. — Le peuple marche vers la Chambre des députés. — La Chambre des pairs oubliée. — Intrigues dans les bureaux. — MM. Emmanuel Arago , Odilon Barrot , de Lamartine. — Épouvante de M. Thiers. — Inquiétudes des députés. — Séance du 24 février.

— MM. Lafitte et Cambacérès proposent la permanence. — Suspension. -^ Entrée de la duchesse d*0rléans, de ses enfants et du duc de Nemours.

— M. Dupin. — Acclamations des centres en faveur de la régence. — - Premier envahissement de la Chambre. — La duchesse d*Orléans va s'asseoir sur un des bancs du centre gauche. — M. Marie. — M. de Genoude réclame rappel au peuple. — M. Crémieux. — M, Odilon Barrot. — Raillerie de M. de Larochejaquelein. — Seconde invasion , la colonne Dunoyer. — Protestation de M. Ledru-Roliin contre la Régence. — Hésitations de M. de Lamartine. — Troisième envahissement. — M. Sauzet chassé du fauteuil.

— Fuite des députés. — La duchesse d'Orléans s'échappe par les jardins. — Elle est séparée de ses enfants. — Le comte de Paris ramené à sa mère.

— Le duc de Chartres ramassé par un huissier. — Le duc de Nemours fuit sous un déguisement. — M. Dupont (de l'Eure) an fauteuil. — Lecture d'une liste de membres du gouvernement provisoire. — Départ pour l'Hôtel de Ville.

Lorsqu'un jour nos descendants, compulsant les sanglantes annales de ce siècle civilisé, apprendront que la seconde République française sortit de Tofficine de deux gazettes, ils ne manqueront pas de se faire de nos mœurs une idée bien différente de celle que nous nous

s 56 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

en formons. lis se représenteront le journaliste comme unprêtreou unapôtre. lisse diront: ce peuple de trentecinq millions d'hommes était plein de foi, de confiance et d'humilité. Sur la parole de quelques hommes de lettres il passait de monarchie en république. Il acceptait pour pasteurs ceux qui, les premiers, se donnaient à lui comme tels.

La réalité est que le gouvernement provisoire sortit des bureaux de journaux. La grande scène de la Chambre des députés ne fut que la répétition générale d'un imbroglio exécuté ailleurs.

Le gouvernement provisoire restera une puissance issue de la presse. La seconde République française est née de l'encrier des feuiilistes ; type éternel de la beauté gouvernementale, gâté par les circonstances mesquines desonéclosion.

Considéré de haut, on verra dans ce fait une dernière conséquence des principes de la Constituante. Le libéralisme eut encore cet extrême et fugitif triomphe d'instituer le gouvernement sous lequel il ne saurait du reste longtemps vivre à l'aise. La presse est fille du libéralisme, et elleafait la seconde République française. Mais la République est le gouvernement de la discipline, de l'obéissance à la raison sociale. En s'affermissant, elle n'eût pas longtemps toléré les excès de sa mère.

Dans cette rue Jean-Jacques Rousseau jetée entre le Palais-Royal, les halles et le quartier Montmartre, il existe une petite maison nommée l'hôtel Bullion. La maison est vieille, sombre, étroite. Le jour qui pénètre entre les hauts étages de cette rue, l'éclairé d'une lumière sale, douteuse. Là, vivait la it^/brme ; là , fut en

(SOUVBRNBMBNT PROYISOIRB. 257

réalité le berceau disputé de la République. Le National inclinait intérieurement vers la Régence. Cette feuille en eût aisément pris le bel air et les mœurs, s'il est permis de supposer que la Régence ait une tradition.

N'est-ce pas un fait étrange et tout à fait conforme au génie des temps modernes que la République, dont le seul nom envoie à Tesprit toutes les splendenrsde la gloire, de Pabondance et de la justice» soit sortie d'un bouge qu'environnent des boues éternelles? El quels hommes proclamèrent ce grand nom qui fait songer aux plus beaux souvenirs de l'histoire : Athènes, Rome, Venise et Florence? Cinq ou six journalistes et une trentaine d'artisans illettrés que l'organisation des sociétés secrètes groupait autour de la feuille républicaine. Une ou deux centaines de prolétaires armés de fusils, les uns ivres de poudre, les autres de vin, se pressaient dans l'étroite cour du journal. Ils représentaient en cet instant la vaste multitude, les trente-cinq millions d'habitants répandus sur le sein de la mère patrie.

Il ne faut point sourire ici, ni de pitié, ni de haineux mépris. Le petit nombre de ces hommes, l'humilité de leur condition, le peu de culture de leur esprit, attestent au contraire la grandeur de l'idée, la puissance incalculable de la foi. On sait d'où sortit la religion catholique. La crèche du sans-culotte Jésus n'était pas parfumée de roses. Le pauvre logis (le la Réforme pouvait donc receler un grand symbole. Cène furent ni Tartisan, ni Tinsurgé taché de sang, ni même le délire du truand aviné qui amoindrirent, dès son origine, cette pâle et souffrante ligure de la se-

T. 1. il

SlôS SBGONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

conde République française. C'est le dépècement du pouvoir livré aux mains d'une poignée de scribes et de rétheurs, parmi lesquels il ne se trouva pas un seul homme capable de rassembler dans sa main nerveuse les courroies qui attellent un peuple à l'idée qu'il entraine.

Les Tuileries prises, le roi parti, la Réforme et le National sentirent la nécessité d'un rapprochement immédiat. Il n'y avait pas une minute à perdre en vaines que* relies. La Chambre pouvait se remettre de sa stupeur. Le peuple lui-même n'attendrait pas longtemps qu'on lui offrît un gouvernement. Ce qu'il a de plus pressé, est d'en constituer un aussitôt qu'il a renversé l'ancien ; nul n'ayant plus d'horreur et de crainte que lui de l'anarchie. Les haines étaient vives entre ces deux journaux. La compétition du pouvoir ne semblait pas de nature à les ramener à des sentiments de conciliation. De part et d'autre on avait formé un comité en permanence. Depuis plusieurs heures, ces deux comités rivaux recrutaient les notabilités de leur faction. Au National se tenaient MM. Emmanuel Arago, Marrast, Martin (de Strasbourg), Sarrans, Dornès,Recurt, Vaulabelle, etc. A la Réforme MM. Beaune, Flocon, Gervais (de Caen), Cahaigne, et vingt autres discutaient sans arrivera une conclusion. Les premiers rayonnaient au dehors au moyen de délégués et de gardes nationaux. Les seconds se servaient de leurs sections et de leurs sociétés secrètes.

On s'imaginera aisément combien la nouvelle de l'abdication du roi avait dû porter d'ardeur dans l'imagination de ces deux groupes. L'instinct politique, au-

quel se mêlent beaucoup de passions bonnes et mauvaises, poussait les deux factions vers la même idée : profiter d'un court instant d'interrègne pour former un gouvernement de leur choix. L'heure était venue après tant d'inutiles conspirations, tant de manœuvres impuissantes, tant d'encre et de sang versés.

Des deux parts^ on dressait des listes de gouvernement provisoire. Hais si l'on parvenait à se rencontrer sur quelques illustrations qu'un mérite spécial et qu'une gloire extra-poUlique plaçaient dans une sorte de neutratité ; il n'en était pas ainsi des autres. On acceptait M. Lamartine comme poète, M. Arago comme astronome, M. Dupont (de l'Eure) comme honnête homme et comme octogénaire. Hais H. Harrast ne voulait pas entendre parler de H. Ledru-Rollin. H. Flocon avait H. Garnier-Pagès en horreur, et H. Harie frémissait à l'idée de partager le pouvoir avec le communiste Louis Blanc.

Quelques hommes d'un esprit conciliant, HH. Etienne Arago, Félix Pyat et surtout Hartin (de Strasbourg), se donnèrent beaucoup de peine pour amener les deux factions à s'accorder sur une liste commune. H. Louis Blanc s'y employa lui-même avec énergie. Sa petite taille lui donnait un grand avantage dans ces tumultueux conciliabules, parce qu^elle lui permettait de monter sur les tables et d'y haranguer plus aisément qu'un orateur mêlé à la foule.

L'impossibilité de s'entendre amena purement et simplement un partage du pouvoir. Ce fut une conclusion fatale, inévitable. Il en résulta plus tard dans le gouvernement provisoire un manque d'homogénéité, qui

260 flCONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

devint pour la secoode République la source de tant de maux. La patrie en saigne encore et les larmes en couleront longtemps !

Des deux côtés, la liste se forma donc. Chacune des deux factions y assurait sa place. Cela ressemblait infiniment plus aux préliminaires d'un combat, qu'à un traité d'amour et de paix. La Réforme et le National avaient plutôt Tair do deux adversaires qui se partagent le terrain et le soleil, que de deux pensées qui s'unis-

sentdansunecommunepolitique pour travailler au bonheur du peuple.

Cette double scène prit dans les bureaux de la Réforme un caractère sombre et passionné, auquel les circonstances ajoutaient mille détails de mise en scène. Une quarantaine d'hommes, noirs de poudre pour la plupart, quelques-uns tachés de sang, se tenaient debout, appuyés sur leurs fusils, autour de la table de rédaction. M. Flocon, en uniforme de garde national, présidait. On remarquait dans celle réunion MM. Louis Blanc, vêtu aussi en garde national, Beaune, Thoré, Etienne Ârago, Cahaigne, Sobrier, Albert, Fargin- Fayolle, etc. La séance s'ouvrit par la lecture d'une liste que le National s'était empressé de lancer dans Paris en apprenant la fuite du roi. Cette liste se composait de MM. Marast, Marie, Garnier Pages, Recurt, François Arago, Lamartine, Ledru-Rollin/Louis Blanc et Odilon Barrot.

Quand le nom de M. Odilon Barrot sortit des lèvres de M. Flocon, il est aisé de comprendre qu'il fut mal accueilli. M. Odilon avait commis de grandes fautes, mais nul ne but plus profondément qne lui le calice d'expia-

tion. La révolution se montra implacable envers ce royaliste fourvoyé. Après avoir toléré MM. Marie, Crémieux et Garnier Pages, dont il est au moins permis de suspecter le républicanisme, n'y avait-il point quelque partialité à en exclure M. Odilon Barrot? Son nom fut rayé de la liste. Cet agitateur recevait au déclin de sa carrière la plusrude leçonqui puisse frapper un homme politique.

On parvint enfin à s'entendre sur une liste ainsi conçue : « Dupont (de TEure), François Arago, Ledru- Rollin, Flocon, Marie, Armand Marrast, Crémieux, Garnier Pages, Lamartine, Louis Blanc. » Ce dernier alla aussitôt lire la liste à la foule de combattants qui se pressaient dans la cour de l'hôtel. De rauques acclamations Taccueillirent. Pourquoi applaudissaient-ils? Sans doute parce qu'applaudir est un besoin des masses^ un prurit qui se déclare à la paume des mains de riiomme-multitude aussitôt qu'un homme-individu se place en face de lui et parle. Cette liste éclectique ne méritait certainement pas l'approbation du peuple. La science, le talent et la vertu s'y trouvaient réunis. Il y manquait Tunité. L'impéritie gouvernementale devait résulter de cette impuissante mixture de noms si diversement nuancés. Cela ressemblait trop à un dépèment du pouvoir par des ambitions secondaires. On ne sentait là personne qui eût le nerf d'un Cromwel ou d'un Robespierre, qui dût absorber les individualités inférieures et imprimer au gouvernement de la République une forte impulsion.

Les combattants pressés dans la cour eurent peutêtre une vague perception de ce partage de la proie

gouvernementale, car la pensée de s'en attribuer une part leur vint à l'esprit. Il fallait pour cela qu^un des leurs fût pronf)u au rang des futurs dictateurs. La lecture de la liste était à peine achevée qu'un nom volait de bouche en bouche : «Albert! Albert!» s'écriaiton. Lorsque ce nom arriva dans la salle de la rédaction, où se trouvaient de nombreux ouvriers, le cri de c Vive Albert ! » retentit et consacra sa nomination. Un ouvrier allait prendre place au gouvernement d'une des premières nations du monde.

M. Albert était-il donc un de ces génies inconnus que les révolutions font soudain sortir delà foule? En aucune façon. Ouvrier mécanicien, appartenant d'ailleurs à une famille aisée, M. Albert ne se distinguait par aucune de ces hautes et rares qualités qui désignent un homme aux fonctions gouvernementales. Sa notoriété ne s'étendait pas au delà des régions dans lesquelles s'écoulait sa vie. Depuis longtemps affilié aux sociétés secrètes, il avait pris part, dans les derniers temps du règne de Louis-Philippe, à la direction des Saisons. Hâtons-nous d'ajouter que M. Albert était estimé de tous à cause de la pureté de son caractère, de sa bravoure, de son dévouement à la cause républicaine. Il faut que ces nobles qualités aient été bien incontestables chez lui pour qu'aucun des agents secrets qui ont infecté la presse de dégoûtantes calomnies n'ait osé touchera cette simple et honnête figure.

Il est à regretter, au point de vue démocratique, que M. Albert n'ait pas été doué de facultés éminentes. Il eût donné à sa nomination une portée considérable qu'elle n'avait pas en réalité. Examinée de bonne foi,

GOUVERNEMENT PROTISOIRB. 263

la nomination de M. Albert au gouvernement provisoire de la République française atteste bien plutôt la puissance des sociétés secrètes, que la volonté déterminée chez le peuple de se gouverner lui-même et d'arriver à une répartition plus rigoureuse, plus exacte de Tautorité. L'ouvrier des sociétés secrètes est un homme dé* classé. Il n'appartient plus en réalité au travail ; il appartient à la politique. La nomination de M. Albert, dans la cour et dans les bureaux de la Réforme^ par une foule d'hommes auxquels il avait commandé dans les sections, n'a pas d'autre sens que l'hommage rendu à un bon chef par ses soldats. Pour que cette élection eût pris le caractère que les hommes du parti avancé cherchèrent à lui donner, il eût fallu, au lieu de M. Albert, voir surgir quelque ouvrier connu de tous, désigné parTacclamation générale des légions du travail, ou plutôt par une sorte de sentiment public. 11 n'en existait pas de tel.

Lanomiaationde M. Albert eut donc plutôt Tair d'une flatterie à l'adresse du peuple , qu'un fait de la volonté du peuple lui-même. Que ce soit là un signe considérable dans rhistoire d'une nation , quoiqu'il soit permis d'en relever l'importance, on ne saurait sans exagération lui donner un caractère de réforme sociale. Après tant de sottises perpétrées au soleil, quiconque a conservé des convictions démocratiques, est sommé, sous peine de mort éternelle, de déposer la dernière de ses illusions. M. Albert justifia d'ailleurs les réserves que l'histoire enregistre aujourd'hui par une inaction et un effacement absolus. Paris se demanda longtemps quel était cet Albert, ouvrier, en qui l'humble artisan et

le penseur fondaient une secrète espérance. LWti- San se disait que les bienfaits du pouvoir allaient descendre, sous forme de lois généreuses, jusque dans son humble logis. Le penseur entrevoyait déjà Taurore d'une grande évolution de l'esprit humain, le dernier cadre des classifications rompu, la naissance d'une société en participation collective, que sais-je? la vertu, le mérite personnel, débarrassés de toute entrave et devenant la vraie, l'unique distinction entre les hommes. Quelque disciple d'Emerson y vit peut-êlre l'aurore du gouvernement des héros. Le nom de M. Albert a été un grand leurre.

La liste ainsi couronnée par un hommage rendu au peuple devenait inattaquable. Le National l'accepta. Le temps pressait d'ailleurs. En révolution les minutes valent des années pour l'avancement des gens pressés. La distribution des hautes fonctions commençait déjà. Un homme de stature gigantesque, coiffé d'une casquette, et portant à la ceintuie un bout de cordeau rouge auquel pendait un grand sabre de cavalerie du temps de l'Empire , fut nommé préfet de police. C'était M. Marc Caussidière qui arriva tardivement à la Réforme^ encore échauffé de l'affaire du Châteaud'Eau et d'une promenade dans les appartements des Tuileries. On adjoignit à M. Caussidière, M. Sobrier qui leva ainsi les répugnances que M. Caussidière témoignait pour une fonction aussi pénible et aussi délicate. M. Etienne Arago fut nommé à la direction des Postes.

Pendant ce temps une sorte de course au clocher, dont la Chambre des députés était le but, avait com-

mencé de tous les centres politiques de Paris. Les ambitions vont vite comme la mort.

Le moins hâtif fut peut-être M. Odilon Barrot, qui vint en fiacre accompagné de MM. Garnier Pages, Abalucciet Degouves-Denuncque. M. Pagnerre était sur le iiiége à côté du cocher. Une petite horde de gamins de Paris tourbillonnait autour du fiacre en poussant des cris réformistes qui n'étaient plus de saison.

Le général Bedeau occupait encore avec ses troupes la place de la Concorde et la tète du pont de la Chambre des députés ; sa situation était très-fausse. Le roi parti, de qui devait- il recevoir des ordres? nul d'ailleurs n'avait qualité pour lui en donner. Le président de la Chambre des députés eût peut-être pu le faire. Mais un homme du caractère de M. Sauzet n'était pas capable d'assumer une responsabilité quelconque en temps de révolution. En faisant rigoureusement garder les abords de la Chambre, peut-être eût-il donné le temps à la Régence de revêtir le sceau de la légalité. La garde nationale se fût peut-être ravisée alors. Entre la République et la monarchie constitutionnelle, elle eût peutêtre compris de quel côté penchaient ses intérêts. L'armée se ralliant, une lultepouvait encore s'engager, lutte peu douteuse, il, est vrai ; mais elle eût laissé dansl'avenir au jeune comte de Paris une sorte de droit de revendication dont il ne saurait désormais se targuer.

Ne recevant d'ordres de personne, legénéral Bedeau laissa d'abord passer quelques notabilités démocratiques. La foule vint ensuite. La Chambre fut bientôt envahie.

C'est au Palais-Bourbon que se concentrèrent les

derniers efiforts de la monarchie vaincue et de la République naissante.

Quant à la Chambre des pairs, on l'oublia. Ne recevant d'avis ni du château, ni de la Chambre des députés elle dut se dissoudre elle-même. Son impuissance, son inutilité, le dédain dans lequel la tenaient le peuple et le pouvoir, éclatent dans ce fait. Il y a des époques où les institutions sont tout à coup réduites à ce qu'elles valent. C'est Tévénement qui les juge. Que de gens avaient commis les plus honteuses bassesses pour devenir pairs de France ! que de luttes le pouvoir avait jadis dû soutenir pour créer à la monarchie un rempart qui s'écroulait sans que la révolution daignât même y toucher !

A la Chambre des députés il y eut du moins un semblant de lutte. Pour dissoudre cette consulte de censitaires, il fallut que le peuple fît résonner sur les dalles la crosse d'un fusil. Les députés du centre, si insolents quelques jours auparavant dans la discussion de l'Adresse, promenaient des couloirs à l'hémicycle, de l'hémicycle à la salle des Pas-Perdus, leur visage blême et effaré. Mais un observateur désintéressé n'eût pas été moins frappé de l'attitude de l'opposition. La plupart de ces orateurs qui, peu de jours auparavant, promenaient en roulantes périodes Fa menace d'un orage révolutionnaire, semblaient craindre les premiers d'être frappés de la foudre. Ces graves personnages ressemblaient à une troupe d'enfants qui, par imprudence, ayant mis en mouvement quelque terrible machine, ne savent plus comment l'arrêter.

Les bruits les plus absurdes, les plus faux circulaient

GOUVERNEMENT PR0YI801HB. 267

dans celte foule de législateurs que les lointaines détonations de la mousqueterie troublaient dans leur paisible palais. Il ne manquait pas là de chefs populaires ; mais ils savaient peu de chose de la bataille. Le bruit de la fuite et de l'abdication du roi n'était pas encore avéré. Il est si dangereux de se tromper en de telles circonstances et sur de si délicates matières, qu'avant de croire on hésitait. A leur figure animée, mais beaucoup moins perplexe , on reconnaissait les personnes étrangères à la Chambre qui s'introduisaient peu à peu dans le palais. Celles-là intriguaient et se donnaient beaucoup de mouvement ; on intriguait pour la République, pour la Régence et pour quelque impossible combinaison.

Les groupes jetaient de soudains dévolus sur la conscience de telle ou telle notabilité politique. L'embauchage des célébrités commençait. Quelques heures plus lard, les plus étonnantes transactions se fussent révélées au grand jour. Qu'eût-on dit de voir Y Union Monarchi-que ïncYiner vers la Régence, et le National vers la monarchie ? M. Emmanuel Arago fit subir à M. Odilon Barrot, qui revenait de paperasser au ministère de Tlntérieur, la tentation de la Répubhque. Il refusa. Tout ce monde croyait à la régence de la duchesse d'Orléans comme à une ressource facile et immanquable. M. de Lamartine fut endoctriné par un groupe républicain ; il ne savait pas leurs noms. Ces noms n'étaient pas montés jusqu'aux spirales bleues de son empyrée. Il les écouta parler : quand ils eurent dit, le poète mit sa tète dans ses deux mains. Et de Taveu même que sa plume en a tracé depuis, il se trouva que le royaliste Lamartine,

268 SECONDE RÉPIBLIQIË FRANÇAISE.

lorsqu'il prit la parole, était plus républicain que les républicains. Voilà par quels hommes la République française a été gouvernée. En vérité, qui (Ior)c aujourd'hui s'étonnerait de sa chute ?

Il eût été doux à l'histoire d'atténuer lès fautes d'un homme sans mauvaise volonté. A défaut du politique, il restait en M. de Lamartine le poète et l'orateur ; aucun panégyrique n'est possible aujourd'hui. Un jour de folle ivresse, ce personnage a livré à la foule le vice secret de son âme. Éperdu d'adoration pour lui-même, il n'a pas seulement laissé au dessinateur la faculté d'en-* noblir d'un coup de crayon complaisant les lignes de son visage. Sous le prétexte de relracer les événements de la révolution de 1848, M. de Lamartine s'est livré à un éloge effréné de lui-même. Accoudé sur ce livre qu'inspira le plus étrange délire, le lecteur attristé repasse dans sa mémoire le rôle de cet homme qui brilla un instant comme un météore. Et lorsqu'il voit que la plume de Thistorien ne recule même pas devant un éloge dont la plus coquette des femmes oserait à peine se vanter, il se demande quelle folie singulière a pu s'emparer de cette tête blanchie. Un trait de lumière, incisif comme une flamme, traverse l'esprit du lecteur. L'infatuation de cet homme qui se fait en face du public l'adulateur partial de la beauté physique, frappe sa pensée. Le rôle de ce tribun était donc une pose? se dit-il. Lorsqu'il articulait ses grandes paroles, il se préoccupait donc des applaudissements du parterre? Tout s'explique alors, tout jusqu'à cet universel syncrétisme qui n'était qu'un moyen de chercher des admirateurs jusque dans les opinions les plus contraires à sa com-

«OUVERMEMENT PROVISOIRB. 269

plexion. Ce qui s'explique le mieux, c'est la profondeur de sa chute.

Il est pénible sans doute d'avoir à écarter le manteau de l'acteur jadis aimé du public, et de montrer combien en dessous Thomme était chétif et comme les autres rongé de quelques plaies secrètes. Mais au moment même où, dans ce récit, l'acteur va s'emparer de la scène, il était indispensable de signaler un trait de caractère aussi capital et qui doit jeter tant de clarté sur le geste. Ah ! dans quel siècle vivons-nous donc, pour qu'il ne soit pas possible de saisir une gloire solide et qu'aussitôt qu'on étreint ces grandes outres, elles se dégonflent et s'affaissent en rendant un souffle fade!

Tandis que M. de Lamarline était en conférence dans un des bureaux, la confusion augmentait dans la Chambre. Aussitôt qu'un journaliste on quelque autre personne du dehors entrait dans la salle des Pas-Perdus, on l'entourait, on raccablait de questions. M. Thiers survint au milieu de ce désordre des imaginations. Ses traits étaient bouleversés. L'historien de ^793 savait à quoi s'en tenir sur les dangers des colères du peuple. Quand on a beaucoup trahi la démocratie, on est porlé à la craindre plus qu'il n'est raisonnable. Malgré son trouble, telle est la puissance des habitudes parlementaires et du style de tribune, que M. Thiers ne put s'empêcher de parler métaphoriquement : « La marée monte, monte, monte! » s'écria-t-il en élevant son chapeau en l*air. Et il s'enfuit, songeant infiniment plus à sauver sa barque qu'à protéger la monarchie en détresse.

La peur de M, Thiers fut contagieuse, Tanxiélé aug-

270 SECONDE RÉPUBU(^ FRANÇAISE.

menta. Les révolutions ont cela de singulier, qu^en un jour elles liquident un arriéré considérable de vengeances impuissantes. En un moment elles soldent quinze ou vingt ans d'arriéré. Le niveau du malheur universel se rétablit. Les gens trop heureux expient leur bonheur. Les grandes calamités publiques courbent l'orgueil le plus inflexible, et rouvrent les cœurs au sentiment de la justice et de l'humanité.

Les centres éperdus erraient dans les couloirs et Thémicycle, sentant, mais trop tard, qu^il eût fallu faire quelque chose jadis. Ce n'est pas qu'ils éprouvassent un véritable remords. Cependant l'idée d'équité, de réparation, se mêlait bizarrement dans leur esprit à la crainte de perdre ces bonnes sinécures dont ils s'engraissaient depuis dix-sept années. Le président de ce pâle troupeau, M. Sauzet, se fut volontiers dérobé aux honneurs du fauteuil. On le trouva enfin, et il y monta comme s'il eût monté au Calvaire. Le courage manquait à ces gens de tant d'esprit.

Les tribunes gonflées, débordantes, attendaient en silence, un spectacle instructif et intéressant. Il était un peu plus de midi et demie. L'heure de la séance publique n'avait pas encore sonné ; on l'ouvrit nonobstant en raison des circonstances. Le procès-verbal fut lu au milieu de l'agitation et du bruit. La plupart des députés, répand us dans les salles des conférences, étaient sourds à l'appel des huissiers. MM. Laffitte et Cambacérès proposèrent à la Chambre de se déclarer en permanence. M. Sauzet eût préféré aller aux champs.

« Il ne peut pas être question de permanence autre que celle-ci, articula-l-il, la Chambre a ouvert sa

GOUVEBNEMBNT PROVISOIRE. 271

séance, et elle restera ouverte tant qu'il ne sera pas fait motion de la fermer. »

Le bruit des conversations particulières augmenta. Faute de pouvoir se former, la séance demeura sus* pendue. L'inquiétude était telle que nul ne cherchait à feindre l'assurance. On invoque la présence de M. Odilon Barrot, Où est-il? que fait-il ? pourquoi ne vient-il pas? M'a-t-il pas été nommé président du conseil? Avec leur instinct ordinaire, les conservateurs voudraient s'accrocher, comme à une planche de salut, aux hommes avec lesquels ils se sentent de secrètes affinités. C'est ainsi que, sans les événements de décembre, la classe moyenne se fût, en 1 852, cramponnée à la personne de M. Ledru-Rollin.

L'objet le plp général des conversations était la nouvelle de l'abdication de Louis-Philippe, en faveur de son petit-fils le comte de Paris. L'entrée d'un officier d'état-major en uniforme coupa court à ces caquetages parlementaires. L'officier parla bas à M. Sauzet qui réclama le silence ; il annonça l'arrivée de madame la duchesse d'Orléans et de M. le comte de Paris. Deux chaises et un fauteuil placés au pied de la tribune, en regard de l'Assemblée, marquèrent l'humble place où devaient s'asseoir les derniers membres de cette famille royale dispersée, qui venaient mendier la conservation d'un trône, déjà brisé, à une poignée de propriétaires impuissants.

On fit silence. Le respect de la monarchie était d'autant plus grand encore, qu'on ignorait la fuite du roi. Le malheur, la jeunesse et la beauté ont d'ailleurs une majesté indépendante du prestige royal, et qui suffit à

27S fBGONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

imposer le respect à tout homme dont Pâme n'cbt pns absolument insensible.

La jeune duche^sse parut à l'entrée de la salle. Des vêtements de deuil faisaient ressortir sa blonde pâleur. Des larmes tremblaient à ses paupières. Elle tenait d'une main son petit roi d'un jour, et de l'autre un duc à collerette blanche et à veste ronde. Ce n'est plus le temps où de tels spectacles peuvent ranimer Tidée monarchique. Les sentiments de tendre compassion qu'une telle scène pouvait exciter, protestaient contre la pensée de la fiction royale. Eh quoi, était-ce bien dams un pareil moment qu'on songeait à une régence féminine? Le bon sens ne se refusait-il pas à l'idée d'un peuple, plus terrible que les lions, gouverné par cette femme et cet enfant?

Une partie delà Chambre se leva, et poussa les cris de : « Vive la duchesse d'Orléans ! Vive le comte de Paris ! Vive le roi ! Vive la régente ! » La jeune duchesse s'inclina. Une rougeur fugitive anima un instant sa joue. Peut-être en entendant articuler ce mot de régente, songeait-elle aux volontés dernières du duc Ferdinand, son époux, couché dans les caveaux de Dreux.

Le duc de Nemours accompagnait sa belle-sœur. Quelques officiers, des gardes nationaux, formaient une sorte de cortège à la jeune régente. Des personnes étrangères à la Chambre, se pressaient à l'entrée de la porte pour assister à cette scène. La duchesse alla s'asseoir dans rhémicycle, à l'ombre de cette tribune, qui depuis soixante ans est devenue en France une puis* sance isolée, redoutable, qui no fonde rien et détruit

sans cesse, et qui brise, au profit de vaines gloires, républiques et monarchies.

Mais il y a des jours où cette puissance factice s'*évauouit soudain. Ce sont les jours où l'action succède au verbe. Le règne des avocats cesse alors. Le pays, délivré d'un mirage qui trouble sa vue, reprend le sentiment de son être. Le peuple formule sa volonté dans une révolution. La tribune, foulée sans cesse par le pied fiévreux des orateurs, demeura un instant creuse et muette comme le destin.

Mais telle est la foi de ces rhéteurs dans la puissance des mots, qu'entre la révolution et la monarchie, ils voulurent élever une muraille, c'est-à-dire un discours et un vote. Étrange prétention, dans un moment où le peuple fumait sa pipe dans la salle du Trône!

M. Lacrosse demanda la parole pour M. Dupin.

M. Sauzet s'empressa de la lui accorder. « Je ne l'ai pas demandée! » s'écria H. Dupin. Il eût préféré se taire. M. Dupin n'était pas né pour affronter les orages révolutionnaires. Son goût pour l'agriculture n'est jamais plus vif qu'aux heures où gronde la révolte. Les situations complexes et qui forcent à prendre un parti, répugnent au caractère d'un homme qui ne craint rien tant que de se rendre impossible. Très-habile à flairer le \euifi\ a mis tout son art, durant sa carrière politique, à concilier ses scrupules de légalité avec la volonté déterminée de rester aux affaires. Il a fallu pour l'en faire sortir une circonstance tout à fait exceptionnelle. Peut-être bien aussi, pour la première fois de sa vie, a-t-il fait une fausse spéculation deTavenir.

« Parlez! Parlez! » lui cpia-t-on. On vit alors pa-

274 SECONDE HK^UBLlQtJK PHANÇAISB.

raitre à la tribune cette face matoise et isolennellei si accoutumée à ce genre de représentation. C'était un curieux spectacle que ce type accompli du vieux tiers état devenu réellement maître et seigneur, du tiers état tel qu'il s'est transformé en ce siècle, depuis que les fils de paysans se font notaires ou magistrats et rédigent les lois du pays. Un robin penché à une tribune sous laquelle un roi, trois ducs et une duchesse do sang royal étaient humblement assis, protégeait maintenant le trône de France. H l'eût battu en brèche en 1789 et en 1830. En politique comme en jurisprudence criminelle, bien des choses s'expliquent par le eut proc/e^/.

« Messieurs, articula M. Dupin, vous connaissez ia situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu... »

M. Dupin était bien complaisant de qualifier la prise des Tuileries de manifestation. La fiction parlementaire commençait, et déjà un prisme menteur enveloppait la situation.

« Elles ont eu pour résultat, contioua-t-iU Tabdicà^» tion de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même temps qu'il déposait lé pouvoir et qu'il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans. » --^ Le roi n'avait rien dit de semblable. On sait, au contraire, qu'aux sollicitations qui lui étaient faites en ce sens, il avait opposé l'inviolabilité de la loi de la régence.

Des cris de « Vive la régente! » n'en suivirent pas moins ce préambule. Les centres se rendaient complices de M. Dupin, par un enthousiasme qui dissimulait mal leurs secrètes terreurs. L'orateur, continuant son au-

GOUVERNEMENT PROVISOIJUC. 275

(lâcieuse fiction, ajouta que la duchesse d'Orléans était arrivée à la Chambre au milieu des acclamations de la garde nationale et du peuple réclamant la régence ?

On sait si tel était Je vœu du peuple. On sait encore si la marche précipitée de la pauvre duchesse, entre une frêle escorte d'amis et de serviteurs, avait en rien ressemblé à une marche triomphale. Si le peuple vou* lait la régence, pourquoi n'amenait-il pas lui-même la

duchesse aux Chambres? ou plutôt , pourquoi ne la reconduisait-il pas à la salle du Trône 7 Pourquoi ne jurait-il point de mourir pour elle, comme firent jadis les Hongrois pour leur reine Marie-Thérèse ?

Croyant en avoir asse^ dit, M. Dupin quitta la tribune aux mensonges. On demanda une harangue de M. Odilon Barrot. M. Barrot n'était pas là. M. Dupin reprit la parole de sa place, voulant entretenir un factice enthousiasme^ Cette fausse manœuvre alarma l'opposition. Elle comprit qu'on voulait surprendre un de ces votes par acclamations, dans lesquels cinquante poumons vigoureux constituent une majorité. L'extrême gauche protesta éne)*giquement. Le président Sauzet, voyant la victoire prête à échapper, ne craignit pas d'ajouter ces mots : « Messieurs, il me semble que la Chambre par ses acclamations unanimes... » Ce fut le signal d'une tempête universelle, dont le bruit couvrit la voix du président. La partie changeait de face. Bompu à la tactique du barreau qui consiste à tirer d'une cause, même mauvaise, tout le parti qu'on peut, M. Dupin se hâta de prendre ses conclusions. «Je constate avant tout, dit-il, les acclamations du peuple et

de la garde nationale. » De sorte que ces prétendues acclamations semblaient acquises au procès.

Sur ces entrefaites, la porte de gauche fut enfoncée par des gens du peuple. La foule, agglomérée dans le couloir, se répandit en un flot, qui roula jusqu'au pied de la tribune et heurta la princesse et ses enfants. Le petit comte de Paris pâlit. M. d'Houdetot offrit à cet enfant un verre d'eau qu'il refusa. Quelques apos» trophesauduc de Nemours se firent entendre. La duchesse et ses deux enfants s'étaient levés. MM. Mauguin, Oudinot et quelques autres députés entouraient, comme pour les protéger de leur poitrine , ce groupe infortuné que son rang désignait aux fureurs de la multitude.

On réussit à refouler dans les couloirs une partie des curieux. Le silence ne parvient pas à se rétablir. Il 7 a à la tribune un avocat maigre, haut de taille, qui sent venir le pouvoir et parait décidé à ne pas céder au tumulte. C'est un des athlètes de la discussion de l'adresse et des banquets réformistes, M. Marie, u Je demande à M. le président, s'écrie de sa place M. de Lamartine, de suspendre la séance par le double motif du respect que nous inspirent, d'un côté, la représentation nationale, et de l'autre la présence de l'auguste princesse qui est ici devant nous. » Un feu croisé de « Oui ! » et de ^ Non ! » accueille ces paroles. Le duc de Nemours et un grand nombre de députés supplient la duchesse d'Orléans de se retirer. L'ambition lutte encore, dans son cœur, contre la crainte que lui inspire cette foule d'inconnus qui augmente sans cesse et déborde des couloirs. Elle sent aussi qu'en se retirant, elle laisse le trône de son fils à la merci d'une foule de passions dé«

GOUVERNEMENT PHOVISOIRB. 277

chaînées. Vainement le président déclare que la séance va être suspendue jusqu'à ce que la duchesse d'Orléans et le nouveau roi se soient retirés, elle résiste. Le tu* multe redouble. Le président Sauzet fait appel au respect dû à une princesse, à une femme. Le bruit con* tinue. < La princesse, s'écrie M. Oudinot, demande à rester dans cette enceinte, qu'elle reste et elle aura raison, elle sera protégée par notre dévouement. M. Sauzet supplie alors les personnes étrangères à la Chambre de se retirer. Vaines prières.

Cette résistance alarmait sans doute la duchesse. Elle fait quelques pas. Le duc de Nemours lui fraie un chemin et Tentraine. Suivie de ses deux enfants, elle gravit les marches de la salle du côté du couloir du ^centre. Sous rhorloge se trouve une porte. La princesse va sans doute se retirer par cette issue. Une hésitation nouvelle l'arrête. Elle s'assied au dernier banc du centre gauche et reste cachée derrière le groupe qui l'entoure. Une partie de la Chambre applaudit. La gauche demeure dans une attitude immobile et glacée. La foule des personnes étrangères à la Chambre augmente à chaque instant. Mais malgré le bruit, malgré le désordre, H. Marie est resté debout à la tribune. Il joint ses instances à celles du président pour faire retirer les gardes nationaux qui encombrent l'hémicycle.

H. Odilon Barrot arrive enfin au milieu de ces conjonctures extrêmes. « A la tribune, M. Odilon Barrot ! > s'écrie-t-on. M. Marie sent qu'il est plus que jamais important de n'en pas descendre. M. Crémieux qui comprend parfaitement, lui aussi, combien il est dangereux délaisser parler M. Barrot avant que le grand

278 SECONDE RÉPUBLIQUE FfUNÇAlSE.

mot de la situation ait été jeté dans les esprits, soutient son collègue Marie, a Messieurs, s'écrie celui-ci, dans la situation où se trouve Paris vous n'avez pas un ins* tant à perdre. Vous ne savez pas jusqu'où peut aller le désordre. Il est urgent de prendre un parti. On vient de proclamer la régence de la duchesse d'Orléans. Vous avez une loi qui a nommé le duc de Nemours ré<gent, il faut que vous obéissiez à la loi. Cependant il faut à la tête de la capitale, comme à la tète de tout le royaume, d'abord un gouvernement imposant... Je demande qu'un gouvernement provisoire soit constitué.»

Le coup était porté. Les applaudissements éclatèrent dans les tribunes, où la liste des journaux avait déjà transpiré. Un légitimiste schisiloatique, mais infatigable, M, de Genoude, crut le moment propice pour renouveler une proposition maintes fois depuis plusieurs années développée à la tribune et dans la Gazette de France: l'appel au penpie. Un mot amer lui fit sentir qu'il se trompait sur la situation et qu'au fond la parole était au parti républicain. Comme il disait en se dirigeant vers la tribune : «Je n'ai pas d'autres intérêts que les intérêts du pays. » — « Laissez vos intérêts de côté, » lui répliqua-t-on.

M. Crémieux parlait déjà au milieu des bravos qui l'interrompaient chaque fois qu'il ramenait avec art le mot de « gouvernement provisoire » dans la broderie de son discours. Il parla de 1 830 et de 1 838 et dit qu'il ne fallait pas se hâter. D'un ton inimitable, cet avocat républicain qu'on a vu si assidu au château durant tes dernières heures de la monarchie, ce partisan de la régence, qui avait si subtilement saisi l'abdicatioii de

j^ouis^Philippe, protesta de son profond respect pour la duohesse d'Orléans, il ajouta qu'il avait conduit tout à l'heure (il avait eu ce triste honneur) la famille Vocale jusqu'aux voitures qui l'emportaient dans son voyage. Puis par.un genre d'hyperbole dans le goût de M. Dupin, il ajouta : « Je n'ai pas manqué à ce devoir, et j'ajouterai que toutes les populations répandues sur la route ont parfaitement accueilli le malheureux roi et sa malheureuse famille, » Une rumeur tumultueuse le rappela à la pudeur et à la vérité. Qu'était-ce donc qge ces coups de fusil tirés sur l'escorte du roi? Se relournaqt avec une souplesse merveilleuse, ce prodigieux avocat mit le comble à son audace par quelque chose d'inouï, il parla de la population parisienne et de la garde nationale, et il osa dire « la fidèle garde nationale !» — « Nommons un gouvernçment provisoire, » répéta*t-il deuK fois en terminant.

La pauvre duchesse dut, en ce moment, faire de triées réflexions sur la fidélité des avocats républicains et se demander si tout cela était un rêve. Ce double jeu avait en effet de quoi la surprendre. M. Crémieux lui avait remis des notes un moment auparavant.

M. de Genoude essaya de parler au milieu des interruptions. Ne pouvant parvenir à se faire entendre, il jeta dans le bruit une prophétie de malheur, qui ne s'est que trop réalisée, mais dont l'appel au peuple n'eut poiiat préservé le pays.

Le tour de U. Odilon Barrot était venu. L'œil évidé, la joue blême et pendante, il monte à la tribune. On fait silence pour entendre la parole de cet orateur^ devenu^ par un des étranges retours de la politiq^ue, le

dernier espoir des centres et de la dynastie. « Notre devoir est tout tracé, dit*il. il a heureusement cette simplicité qui saisit toute une nation. H s'adresse à ce qu'elle a de plus généreux et de plus intime, son courage et son honneur. La couronne de juillet repose sur la tète d'un enfant et d'une femme. »

Les nouveaux enthousiastes de M. Barrot font éclater leurs transports. Croyant ou feignant de croire à une véritable et universelle acclamation, la duchesse d'Orléans se lève et salue l'Assemblée. On applaudit encore. « Saluez, » dit-elle au petit prince. L'enfant se lève et salue. La duchesse pense que le moment est peutêtre venu de se servir des notes de M. Grémieux. M. Dupin les a trouvées à son gré. Elle se lève donc et balbutie quelques mots qui n'arrivent pas au bureau. H. de Girardin, homme de bon conseil en temps de crise, l'engage à monter à la tribune. Il y avait peut-être en effet, dans cette idée hardie, le germe d'un réel enthousiasme. Les grands spectacles frappent les imaginations. « Écoulez! écoutez! s'écrie le groupe qui entoure la princesse, laissez parler madame la duchesse !» Mais elle n'était pas à la hauteur d'un tel rôle. L'énergie lui manque. Entendant d'autres voix réclamer le silence en faveur de M. Odilon Barrot, elle se rassied et attend en victime, que d'autres interviennent pour elle dans ces grands jeux de la destinée.

M. Odilon Barrot reprit ses périodes ampoulées. Il parla de liberté, d'ordre, de la révolution de juillet, au lieu de parler de la mère et de l'enfant. Il ne fit appel ni aux bonnes ni aux mauvaises passions.Son discours flotta dans des généralités hors de saison. « Je demande

la parole ! » dit une voix sonore qui glaça la péroraison du bon avocat. — Il avait reconnu la voix de ce confrère plus jeune, plus vigoureux et plus républicain qui i^'était déjà trouvé en face de lui au banquet de Lille, M. Ledru-RoUin.

M. Barrot se bâta d'achever une amplification qui ne laissa pas plus de trace dans la Chambre qu'un caillou sur l'eau, M. de Larochejaquelein que cette scène paraissait rendre tout joyeux, venait ensuite par ordre d'inscription. Ses rancunes de légitimiste étaient enfin assouvies. Sa réplique fui brève et pleine d'impertinence. « Nul plus que moi, articula-t-il, ne respecte et ne sent profondément ce qu'il y a de beau dans certaines situations. » — Il s'inclina comme s'il eût envoyé ce salut ironique à la pauvre duchesse. — La phrase suivante s'adressait à M. Odilon Bari^ot et valait la première. «Je répondrai à l'honorable M. Odilon Barrot qu'il n'a pas servi comme il aurait voulu servir les intérêts pour lesquels il est monté à cette tribune.» Le bruit des centres mécontents couvrit un instant la voix de l'orateur. «Messieurs, continua-t-il, il appartient peut-être bien à ceux qui, dans le passé, ont toujours servi le roi, de parler maintenant du pays et de parler du peuple. Au«jourd' hui , vous n'êtes rien ici ; vous n' êtes plus rien ! ... » A ces mots d'une si patente réalité, les centres s'indignent. Le grand jour blesse leurs yeux. Ces gens qui, selon M. Desmousséaux de Givré n'avaient rien fait, rien, rien, rien, ne voulaient pas que la révolution vînt enfin leur dire : vous n'êtes rien. — C'est inconvenant! s'écriaitH)n. — Comment donc! — Nous ne pouvons accepter cela ! « Monsieuri s'écria M. Sauzet, vous vous

))98 sEqo9ioi» MPtJiiiQvs fiiançaise.

écartez de Tordrai je vous rappelle à Tordre. » Ce fut le dernier qu'il donna. Et comme M. de Larocbeî^que** lein cbcrcbâit une inutile explication de se3 paroles, le vérité apparut enfin et tout à coup aux yeux de ces aveugles, sous la forme d'une multitude en armei qui se rua dans la Cbambre, drapeaux en tête, au isri de : « Â bas la régence ! Vive la République ! »

C'était la colonne du capitaine Dunoyer revenant du sac des Tuileries» augmentée d'une foule de patriotes déguenillés et fiévreux, comme des hommes qui oqt à se plaindre des rigueurs de \^ fortune. Le général Gourgaud n'a pu les arrêter. « Les anciens y sont venus du temps de la Convention, disent-^ils, pourqu(û n'entrerion^Bous pas cbe% vous autres qui n'êtes que des corrompus ? •

Les armes résonnent sur le parquet. Les cris, le désordre causent un épouvantable vacarme. Lapbysio^ nomie de la Chambre est sinistre et imposante. La gauclie demeure immobile ; les centres, frappés d'épouvante, expient dix^buit ans d'insolence et de prospérité. « C'est infâme ! C'est affreux ! s'écrie un conservateur, H. de Mornay, il n'y a plus de liberté ! la représentatiop nationale est violée par une borde de brigands ! » «^ « Veux-tu taire ta gueule ! » répliqua un homme du peuple en lui montrant le poing, M. de Mornay prit son chapeau et s'en alla en essayant d'apaiser son rude interrupteur. Les drapeaux s'agitaient, les baïonnettes étincelaient, un bruit sourd, mêlé au cliquetis des armes, grondait dans les couloirs.

Pâle au pied de la tribune, M. Odilon Barrot semble inppé à ce spectacle d'une mélancolie extatique*

60UVERNBMBNT PROYISOIRK. 383

M. Sauzet a reeours à sa sonnette, qu'il secoue fréné^ tiquement. Mais personne ne prête la moindre attention au grelot de cet instrument ridicule en un pareil moment. Il eût fallu, pourdominer l'Assemblée, les poumons d'un Danton. M. Sauzet se couvre, comme si cela eût pu faire la moindre impression sur le peuple* On voit aisément que le président de la Chambre ai^ merail mieux être aux champs qu'au fauteuil de Boissy-d'Ânglas. « Il n'y a plus ici d'autre autorité que celle de la garde nationale et du peuple représentés par quarante mille hommes qui cernent cette enceinte ! » s'écrie le capitaine Dunoyer. Le colonel Du<moulin^ ancien officier d'ordonnance de VEmpereur» saisit le drapeau du trône et le porte à la tribune* M. de Larochejaquelein, charmé, se promène dans l'hi^ micycle et s' écrie : « Tant pis pour eux, nous allons droit à la République. « Un garçon boucher, revêtu de son tablier, couvert de sang et brandissant un large coutelas, se dirige vers les centres sur lesquels il produit l'effet d'un ogre. Ilss'écartent à son passage cowme un troupeau de moulons fuyant la dent du loup.

Les uniformes de gardes nationaux et d'élèves de l'Ecole polytechnique dominaient si bien dans cette Assemblée, et les cris de : «la déchéance du roi! la déchéance! la déchéance ! » étaient si souvent répétés, que les républicains des tribunes crurent à une trahi*son. « Ce n'est pas le vrai peuple,» s'écria M. Marrast en s'éiançant de la tribune des journalistes, je vais chercher le vrai. » Les partis ont tous leur vrai peuple en dehors duquel le reste n'est pas même peuple.

Un orateur étranger à la Chambre, M « Chevallier,

escalade la tribune, et confirme en quelque sorte par ses paroles les soupçons des républicains. Au milieu des cris et des interruptions, il parvient à faire enten* dre ces paroles : « Si vous voulez sauver la situation , vous n'avez qu'une chose à faire... Gardez-vous de proclamer sans droit le comte de Paris, mais que la du* chesse d'Orléans et le comte de Paris aient le courage de se rendre sur les boulevards, au milieu du peuple et de la garde nationale, je réponds de leur salut. Si le peuple'ne consent pas... 3» — a Assez ! assez ! Vive la République ! » s'écrie-t-on. M. Chevallier veut in^ster. « Vous êtes sûrs de proclamer la République... > dit-il. Le tumulte étouffe sa voix. « Yous savez, s'écrie M. Dumoulin, que le trône vient d'être brisé aux Tuileries et jeté par la fenêtre. » D'autres ajoutent: « Plus de Bourbons ! » MM. Crémieux, Ledru-Rollin et Lamartine sont parvenus à gravir les marches de la tribune, ils y paraissent tous trois. « A bas les traîtres ! hurle la multitude. Un gouvernement provisoire à l'instant! »

La duchesse d'Orléans, pendant ce temps, prenait des notes. Ce fut aussi l'occupation du duc de Nemours durant une partie de cette séance insurrectionnelle. A quoi cela pouvait-il être bon?

M. Ledru-Rollin , dont la forte voix parvient à dominer le bruit, réclame le silence au nom du peuple. < Au nom de M. Ledru-Rollin, silence ! » s'écrie un prolétaire. A l'aspect de l'orateur républicain, un grand nombre de députés du centre perd tout espoir et cherche à gagner les portes.

Le silence se fait enfin. « Au nom du peuple partout

GOUVERNEMBNT PROVISOIRE. 28S

en armes, dit M. Ledru-Roilm presque obscur, impossible la veille, et dont la personnalité prend en un moment des proportions d'une puissance considérable, au nom du peuple, maître de Paris, quoiqu'on fasse, je viens protester contre Tespëce de gouvernement qu'on est venu proposer à cette tribune. Seul dans cette enceinte, j'ai déclaré que la loi de la régence ne pouvait être faite sans un appel au pays. » — « Et moi donc!» interrompt M. de la Rochejaquelein montrant au peuple sa large face et sa forte chevelure. Ce mot de courtisan pouvait le mener loin dans un pareil moment. Il eût été assez curieux de voir M. le marquis de la Rochejaquelein, membre du gouvernement de la République. Les destins ne le portèrent pas jusque-là.

Soutenu par des applaudissements qui indiquaient assez de quel côté soufflait le vent de Topinion, M. Le* dru-Rollin discuta le principe delà régence. Il prouva que la Constituante elle-même n'avait pas eu le droit de faire une loi sur cette matière; qu'elle impliquait en tout temps un préalable appel au peuple. Il qualifia d'expédient et d'usurpation la tentative que les centres venaient de faire pour violer cette loi qu'ils avaient votée en 18iS^ contre les efforts de l'opposition.

L'argumentation de M. Ledru-Roliin surexcite vio« lemment un député des centres. «Je proteste !... » s'écrie-t-il. On étouffe sa voix et on l'entraîne. Le garçon boucher, exalté par le discours qu'il vient d'entendre, roule des yeux féroces et brandit son coutelas en disant qu'il est temps que tout cela finisse.

S'appuyant d'exemples historiques, M. Ledru-Rol«*

386 8BC0NDB RBPUBLIQUB FRANÇAISE.

]iQ cite Tabdioation de Napoléon en faveur du roi de Rom^, celle de Charles X en faveur du due de Bordeaut. < Concluesi nous connaissons rhistoire, » in* terrompit M. Berryer. M. Ledru-Rollin se résuma en demandant la nomination d'un gouvernement provi^^ soire. Celte motion fut énergiquement applaudie.

M. de LamartinCf qui s'était tenu debout au fond de la tribune, prit aussitôt la parole. « Messieurs, dit-iU je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous, le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte en voyant un des spectacles les plus toucliants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter du milieu d'un palais désert, au milieu de la représentation du peuple. >

Cette longue phrase dans laquelle se reflètent le trouble des idées de l'orateur et les hésitations de sa conscience , excite dans l'Assemblée des mouvements divers. On se demande ajuste titre, si c'est un ami de la régence qui parle, ou un partisan de la souveraineté du peuple. M. de Lamartine comprend qu'il est nécessaire de détruire cette fâcheuse impression et de prendre un parti. Tout en répétant ses assurances de respect, de sympathie pour la duchesse d'Orléans, il imprime à sa pensée nuageuse, -^mais comme les nuages, colorée de brillants reflets, — une direction nouvelle. Il parle d'un gouvernement populaire qui réconciliera les diverses classesde la société. Sa phrase, énervante et pareille à de la musique, promène des images de bonheur, de paix et d'amour dans l'imagination de ses auditeurs. Un vieillard, armé d'un glaive romain, qui se tient en sen-

âOttSKHBmilT MOTISOin. 187

tinelle au pied de la tribune, remet son arme au fourreau» en criant : «';BraYO I » comme au spectacle.

L'orateur poursuit son discours et finit, ainsi que ses prédécesseurs» par la demande d'un gouvernement provisoire. La duchesse d'Orléans» du haut delà ban« quette du centre gauche, où elle était assise» suivait des yeux et des oreilles les péripéties de cette scène* Elle put voir définitivement glisser de la tête de son fils cette belle couronne de France, tant de fois disputée depuis soixante ans. Les listes des membres du gouvernement provisoire, élaborées au iVa/fonct/et à la A^/brme, commençaient à circuler. Des mains actives les répandaient. Quelques-unes arrivèrent jusqu'à M. de Lamartine. « Attendes» > dit-il.

Mais comme il poursuivait son discours désormais superflu, des coups de Crosse de fusil résonnent de nouveau contre les portes des tribunes publiques. Ébranlées, brisées, les portes tombent. Un torrent d'hommes du peuple et de gardes nationaux déborde en cascades des tribunes dans la Chambre. « A bas la Chambre ! Plus de députés ! » s*écrient les envahisseurs» Une forêt de piques, de barres de fer al de fusils» s'agite au-dessus des députés. Les centres ne savent de quel côté fuir. M. Sauzet» qui a repris le fhuteuil de la présidence, perd toute contenance. Il balbutie quelques paroles inintel* ligibles et met son chapeau. « Chapeau bas ! Respect au peuple ! » hurle une voix terrible. M. Sauzet éperdu sait à peine ce qu'on lui veut. Il faut qu'un huissier lui ôte son chapeau de dessus la tète. Un autre homme du peuple s'élance alors vers lui et lui crie : « Président des corrom-^ puS) va^t'en! » M. Sauset ne se le fit pas répéter.

288 SEGOMDB RÉPUBLIQUR FRANÇAISE.

M. de Lamartine était resté à la tribune. < On vous mire ! » lui dit tout à coup le capitaine Dunoyer. En effet, un insurgé, le prenant pour M. Guizot, le couchait en joue du haut de la galerie du second étage, et l'ajustait avec soin. « Ne tirez pas ! ne tirez pas! C'est M. de Lamartine! » s'écria-t-on. Le sergent Duviliard releva vivement le fusil de cet homme. De toutes parts, les cris de : « À bas la Régence ! Vive la République ! » éclataient avec une violence assour*-

dissante.

La Chambre offrait alors un spectacle impossible à décrire. Complètement envahie par une foule nmre de poudre, enflammée par la fureur du combat du Château-d'Eau et le sac des Tuileries, elle n^était plus qu'un cri, qu'un geste, en mille cris, en mille gestes divers. Il ne restait qu'une vingtaine de députés appartenant au coté gauche, et qui pouvaient par conséquent rester à leur banc. Au milieu du bruit, quelques voix s'é-^ criaient : « Où est la duchesse d'Orléans? »

Le groupe qui entourait la princesse, se hâta de l'entraîner par la porte du couloir qui ouvre sous l'horloge. M. de Mornay déploya surtout une grande énergie dans cet instant critique. Il s'efforce, aidé de quelques amis du château, de percer la foule qui encombre les corridors. La confusion qui règne dans cette cohue furieuse l'empêche d'être reconnue. Elle parvient à gagner un escalier qui conduit à la salle des Pas-Perdus. Son épouvante fut grande, en s'apercevant qu'il lui manquait ses deux enfants, et que le duc de Nemours n'était plus anprès d'elle.

Comme un naufragé que le courant de l'eau entraîne^

GODYERNBMBNT PROVISOIRE. 289

la malheureuse princesse ne put même pas s'arrêter. Le torrent la pousse, folle de terreur et d'anxiété, contre une porte vitrée qui s'écrase et s'ouvre. Elle donnait sur les jardins de la Présidence. Là, elle passa quelques instants d'une attente affreuse.

Séparé de sa belle-sœur parla foule, le duc avait pu se réfugier dans un bureau, prendre un déguisement et gagner l'hôtel de la Présidence. Quant aux deux enfants, ils couraient les plus grands dangers. Le comte de Paris était tombé entre les mains d'un homme du peuple, républicain exalté. Cet insurgé songeait peutêtre à éloigner par une régicide des complications, qui menacent encore l'avenir, car on rapporte qu'il fit plusieurs fois le geste d'étrangler le malheureux enfant. Un garde national le lui arracha des mains et le porta tout pâle à sa mère éperdue.

Mais elle attendit vainement le petit duc de Chartres. Elle ne devait le revoir que plusieurs jours après. Un huissier de la Chambre, M. Lipmann, entendant au milieu de la foule de petits gémissements qui partaient de dessous un banc, reconnut le duc de Chartres. Il ramassa l'enfant éploré, l'emporta dans son logement et l'habilla en petit pauvre. Il le porta plus tard à monsieur et madame de Mornay, qui n'osèrent pas le cacher. Il fut remis à une femme du peuple qui le garda deux jours. Si ces enfants-là deviennent hommes, ils auront à réfléchir avant de poursuivre les rêves ambitieux de leur famille. La fortune leur a de bonne heure pu inspirer la terreur des peuples.

Toujours débouta la tribune, M. de Lamartine s'efforçait inutilement de rétablir le silence. La Chambre

290 Sl^GONDE RiPUBLIQI}R FRANÇAISE.

n'existait plus en réalité. Le fauteuil vide de la présidence attestait que nulle autorité parlementaire n'avait survécu à cette tempête. Le nom de M. Dupont ( de l'Eure ) est prononcé. C'est une heureuse inspiration. M. Garnot, accompagné de quelques jeunes gens, conduit au fauteuil ce patriarche de la démocratie. Des applaudissements éclatent de tous les points de la salle. « Ecoutez! s'écrie-t-on, laissez parler Dupont (de l'Eure)! » — « Je vais lire les noms... » articule M. de Lamartine. Le bruit redouble, de nombreuses voix réclament le silence. Mais ce n'est plus M. de Lamartine qu'il faut maintenant en spectacle au peuple ; c'est M. Dupont ( de l'Eure). Une sorte de débat s'engage. Il semble que M. de Lamartine ait fait la gageure de ne pas descendre de la tribune. Il essaie une nouvelle et inutile allocution pour dire au peuple, ce qu'il sait fort bien, qu'on va nommer un gouvernement provisoire. « Lisez les noms ! » s'écrie- t-on. M. Dupont ( de l'Eure ) prononce au milieu du tumulte les premiers noms de la liste ; il ne parvient pas à se faire entendre. Le peuple craint que la République ne disparaisse dans un nom et il tient à préciser sa volonté. « Plus de Bourbons ! s'écrie-t-il. Un gouvernement provisoire et ensuite la République !» — « Ils ne l'auront pas volé, » dit M. de la Rochejaquelein. Un instant de silence se fait. M. Dupont ( de l'Eure ) en profite pour lire les noms suivants, que répètent à haute voix les sténographes: Lamartine, Ledru-Rollin , Arago, Dupont ( de l'Eure). Une voix proposa M. Bureau de Pusy qui refusa. Le nom de M. Marie vint ensuite, et fut contesté, ainsi que celui de M. Georges Lafayette,

prononcé par quelques voix, interrompue par les cris de Vive la République ! la lecture ne put se continuer. Il y avait là beaucoup de gens pressés. Un débat plus long eût évidemment modifié singulièrement la liste des journaux» intacte jusqu'alors. «A. Thôtel de ville, Lamartine en tète ! » s'écria l'acteur Bocage.

M. de Lamartine sortit» suivi d'une partie des assistants. M. Ledru-Rollin lui succéda à la tribune et obtint un moment de silence. Il rappela la gravité des circonstances et engagea le peuple à mettre un peu plus de régularité dans la nomination d'un gouvernement provisoire. <K A mesure que je lirai les noms, dit-il, suivant qu'ils vous conviendront ou ne vous conviendront pas, vous crierez oui ou non. Et pour faire quelque chose d'officiel, je prie messieurslesslénographes du Moniteur de prendre note des noms à mesure que je les prononcerai. »

MM. Dupont ( de l'Eure ), Arago, Lamartine et Ledru-Rollin passèrent sans contestation. Les noms de MM. Garnier Pages, Crémieux et Marie, furent accueillis par les uns, repoussés par les autres, a II est mort, le bon !» s'écria une voix en entendant nommer M. Garnier Pages. Il est à remarquer que MM. Louis Blanc, Flocon, Marrast et Albert furent omis dans les listes de la Chambre des députés. Est-ce par un pur effet du hasard? il est aujourd'hui permis d'en douter. Les éléments de discorde existaient, on le voit, dans le gouvernement provisoire avant qu'il ne fut entièrement constitué.

Les cris : A l'hôtel de ville ! Vive la République ! retentirent de nouveau, plus étourdissants que la pre-

292 SECONDE RÉPnBLIQUE FRANÇAISE.

miëre fois. Escorté de quelques citoyens, M. Ledru- Bollin se mit en marche pour l'hôtel de ville. L'arène resta à la multitudesans chefs. C'est l'heure du tumulte délirant, des motions folles, des grandes excentricités populaires. « Plus de liste civile ! » s'écriait Tun. «Plus de royauté ! » ajoutait un autre. La trihune débordante comme un pressoir, et toute chargée de grappes humaines, laisse échapper mille cris incompréhensibles. C'est le gouvernement de l'anarchie dans le royaume de Babel. Un bras montre le tableau qui représentait lipuis-Philippe jurant la Charte. «Il faut le détruire ! » s'Àcrie-t-on. Les épées^ les sabres, les baïonnettes menacent la toile à laquelle ils ne peuvent atteindre. « Attendez !je vais tirer sur Louis-Philippe! » s'écrie ui| insurgé. Deux coups de feu partent et trouent la foile. « Respect aux monuments ! » crie du haut de la tribune, un ouvrier tapissier, Théodore Fix. Cet ami de l'ordre parvient, dansune courte allocution, à dissuader le peuple de détruire le tableau. La foule privée d'objets d'amusement commence à se retirer. Elle s'écoule enfin entièrement. Il est quatre heures. Le jour s'assombrit déjà. La Chambre si agitée, si retentissante tout à l'heure reste vide, muette, poudreuse comme la scène d*un théâtre lorsqu'on a éteint les lustres.

C'est à l'hôtel de ville que se continue et se condense actuellement l'action du drame politique qui se joue au profit des pauvres, dit-on, et qui ne couvrira même pas les frais du sang versé (1).

(1) Voir pour les détails relatifs à cette séance le Moniteur universel da 25 février 1848, la Notice très-exacte du docteur Veine, le Bécit authentique de la fuite da roi et de sa famille, publié par M. Croker dans la Quarierley Review,

Page 1