‹ Histoire de la seconde République Française;Chapitre 17 sur 22 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

MM. de Lamartine, Dupont (de l'Eare) et Crémieuz yont à Thôtel de yille. — Colonne de six cents hommes. — Sentiments des dictateurs. — Aspect des quais. — M. de Lamartine trinque avec les dragons de la caserne du quai d'Orsay. •* Une femme patriote yent embrasser M. de Lamartine. — La place de Grève, le 24 féyrier. — Mépris et défiance du peuple pour ses nouveaux mattres. — Aspect intérieur deThôtel de yille. — Derniers efforts des partisans de la régence. •— Déclamations de M. de Larochejaquelein. •— Les délégués du peuple. — Arrivée de M. Ledru-Rollin. — M. Dupont (de TEure) s*évanouit. — Entrée de M. Arago. — M. de Lamartine harangue le peuple de salle en salle. •— Arrivée de MM. Louis Blanc, Marrast et Flocon. — Querelle au sein du conseil. — Partage des ministères et des hautes fonctions. — Mauvais choix du gouvernement provisoire. — Adhésion des généraux Leydet, Duvivier, Pire, Soult, Bugeaud, Lamoricière et Bedeau. — Envahissement de la foule. — Proclamation du gouvernement proyisoire. — Ambiguïtés. — Colère du peuple. — Rectification. — Enthousiasme. — Invasions nouyelles. — Harangues de M. de Lamartine. — Le gouvernement provisoire est obligé de se barricader dans la salle du conseil. — Le peuple est affamé. — Souper des dictateurs. — Soins donnés aux blessés. — Zèle de MM. Charles Lagrange et Rey, commandants de Tbôtel de ville. — État inquiétant de Paris ^ — La préfecture de police. — Paris gardé par le peuple.

Le gouvernement provisoire ne se rendit pas en corps à rhôtel de ville. Chacun de ses membres y arriva séparément ou par petits groupes. On sait quMl n'existait entre eux ni unité de vues, ni communauté de sentiments. L'un de ces groupes, composé de MM. Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert, n'avait pas été nommé à la Chambre. Les uns et les autres, dans un moment où le pouvoir qu^ils allaient exercer était encore

siaisétnenlcontestableysemblaientsurtoutpréoccupésdu souci de leur propre persounalité. S'assurer de sa part de dictature, tel était à peu près le sentiment unanime de chacun des membres du gouvernement provisoire. Sans doute ridée du bien public se mêlait à cette pensée individuelle et chacun, à sa façon, espérait bien gouverner la France selon ce qu'il croyait être la sagesse et l'équité. Mais il est difficile que l'homme ne trahisse pas la misère de sa nature dans cette ardente compétition du pouvoir, la plus indomptable, la plus sauvage des passions.

Il est à remarquer, en suivant la sèche sténographie du Moniteur^ que M. de Lamartine sortit de la Chambre des députés avant même que la liste tronquée dont on y fit lecture ne fût entièrement achevée. Tandis que M. Ledru-RoUin, par un sentiment de légalité, soumettait à des acclamations régulières cette liste à laquelle il ne manquait plus que MM. Marrast , Louis Blanc, Flocon et Albert, dont les noms furent systématiquement passés sous silence, M. de Lamartine avait gagné la porte du Palais-Bourbon. Il fut rejoint par MM. Arago, Crémieuxet Dupont ( de l'Eure. ) M. Garnier Pages avait déjà précédé ses collègues à l'hôtel de ville.

Un cortège de cinq à six cents hommes se forma. 11 se composait de gardes nationaux, d'élèves de l'École polytechnique, de bourgeois et d'ouvriers. Deux ou trois cents de ces hommes étaient armés. M. de Lamartine prit la tête de la colonne, précédé de deux tambours. Il s'appuyait d'un bras sur M. Bastide, de l'autre sur un célèbre joueur d'échecs, M. Saint-Amant, capitaine dans la 1'» légion. MM. Laverdant, Cantagrel et plu-

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sieurs autres personnes , formant un groupe d'habits noirs, suivaient. On fit monter le vieux Dupont (de TEure) dans un cabriolet de régie. M. Crémieux parvint à se dégager de la foule et à rejoindre iecortége où il se saisit du bras du capitaine Dunoyer, qu'il quitta un moment après pour monter en fiacre.

On se mit en marche aux cris de : « Vive la République ! Vive Dupont (de TEure) ! Vive Lamartine ! Vive le gouvernement provisoire ! » En réalité, la foule était pleine d'enthousiasme. Le mot de République enflammait les imaginations et remplissait les cœurs de je ne sais quelles vagues espérances qui ne devaient guère se réaliser. Les dictateurs seuls étaient inquiets et rêveurs. Il arrive souvent qu'après avoir désiré le pouvoir, on est épouvanté de la pesanteur de son fardeau. L'homme (]ui marche à la puissance craint toujours que ce chemin ne conduise à la mort. Louis-Philippe, fuyant terrifié à l'aspect du dernier de ses sujets, était encore un objet de crainte pour ceux-là même qui allaient se partager la suprême autorité.

L'insurrection avait jonché le quai de ses traces sanglantes. Pour arriver au pouvoir, il est rare qu'il ne faille pas marcher dans le sang. Les dictateurs pensifs y trempèrent leurs souliers. Gomme sur un champ de bataille, des groupes de cadavres s'offraient aux regards attristés dans ces attitudes invraisemblables et funestes que donne l'inertie de la mort.

Quelques épisodes dramatiques et burlesques incidentèrent ce trajet. La colonne craignait une attaque des dragons du quai d'Orsay. Il n'eût tenu qu'à eux, en effet, de charger cette bande peu aguerrie et mal

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armée, et d'envoyer le gouvernement provisoire rejoindre chez les morts ceux qui avaient pris les devants vers cet asile de la vraie liberté. La caserne, dont la grille était fermée, se dressait comme un mystère sur le chemin des dictateurs. M. de Lamartine usa d'un expédient pour amener les soldats à fraterniser. Il s'approcha de la grille et s'adressant aux dragons : « J'ai soif, dit-il, donnez-moi un verre de vin !» — « Un verre de vin à Lamartine ! » s'écria-t-on. Les soldats apportèrent une bouteille , un verre et versèrent. « Mes amis, dit M. de Lamartine en levant son verre, voici le banquet, fraternisons ! » Le boire et le manger, ce premier besoin de notre nature, sera toujours une communion entre les hommes. « Vive Lamartine! Vive le gouvernement provisoire ! » cria la foule : les dragons répétèrent le cri et la colonne continua son chemin.

D'après le récit qu'il en a tracé lui-même^ l'enthousiasme qu'excitait M. de Lamartine était si grand qu'une femme, ornée debuffleteries sanglantes, traînant le sabre et la giberne, et portant sur la tète le shako d'un garde municipal, se précipita dans ses bras en s'écriant : « Je veux vous embrasser ; Vive la RépubUque !» Il la repoussa et celle-ci se contenta d'embrasser le capitaine Dunoyer.

Au quai de la Mégisserie, MM. Grémieux et Dupont (de l'Eure) furent obligés de renoncer aux voitures. On porta le vieux Dupont (de l'Eure), à qui son grand âge ne permettait pas d'escalader les barricades.

En arrivant sur cette place de Grève où l'on pendait jadis et qui semble avoir traditionnellement conservé le privilège de servir aux grandes scènes d'émotions

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populaires, un imposant spectacle frappa les regards du gouvernement provisoire. Une multitude innombrable, compacte, telle qu'on en a pu voir seulement au xixe siècle, dans nos gigantesques capitales, couvrait le'pavé. Tout ce monde déguenillé, armé, fiévreux, secouait des bannières, agitait les bras, vociférait des cris confus où dominait néanmoins le mot de République. La place publique, sans gouvernement, bégayait une pensée, un vœu, une parole. Tout le tumulte, toute la confusion qui suivent infailliblement la rupture du pacte social, régnaient sur cette place où viennent s'abattre les hordes populaires après les insurrections. Çà et là, par amour du tapage ou en signe de réjouissance, les insurgés déchargeaient leurs fusils. Ces détonations ajoutaient à la tristesse et à l'inquiétude que laissent après elles les révolutions, quand s'est refroidie la chaleur du combat. Les fronts étaient sombres, les préoccupations de la méfiance se mêlaient au sauvage enthousiasme qui éclatait dans ces groupes tumultueux. Les cloches des beffrois voisins appelaient ce vaste troupeau d'hommes vers la maison de ville, comme à un bercail de détresse. Et quelle plus grande détresse pour un peuple, que de se trouver placé entre un gouvernement détruit et un autre non encore constitué ?

Au-dessus de cet océan de tètes humaines , on apercevait la façade du palais envahi depuis le matin par une foule immense qui déjà ébauchait des essais d'organisation ; tant est puissant, d'ailleurs, l'instinct gouvernemental chez le peuple de Paris, si prompt à la révolte! Des pièces de canon, rangées en batterie devant

la porte, donnaient une physionomie menaçante à l'entrée du monument, où s'engouffrait incessamment la multitude armée. Des chevaux morts, baignant dans des flaques de sang coagulé, gisaient dans la boue. Les enfants s'asseyaient sur ces cadavres. A une fenêtre, un homme parut : — c'était la fenêtre où Lafayette avait dit en embrassant Louis-PhiUppe : « Voilà la meilleure des Républiques : » L'homme tenait un drapeau. H descendit hardiment sur la plateforme où se trouve la statue en relief de Henri IV, lui mit le drapeau dans la main et cria: « Vive la République ! » Une grande clameur s'éleva d'un bout à l'autre de la place.

La petite colonne qui escortait le gouvernement provisoire vint se heurter contre cette foule, qui paraissait peu disposée à la bien accueillir. Les compagnons de MM. de Lamartine, Grémieux, Arago et Dupont (de l'Eure) avaient beau crier : « Place ! place au gouvernement !» Le peuple ne se dérangeait pas. Il est si naturel de se méfier de gens qui, au moment où un gouvernement s'écroule, accourent pour lui succéder. Le gouvernement provisoire n'avaitétésoumis à aucun contrôle. Nommé par deux journaux, acclamé à la Chambre, non sans contestations sur plusieurs noms, par une poignée de citoyens, ses titres pour se faire accepter de prime abord étaient trop incertains. Les nécessités de la situation pouvaient seules justifier l'audace d'une telle entreprise. Mais cette justification n'était qu'une affaire de conscience, un pur apaisement individuel.

Il fallut user des coudes et des poings pour trouer la foule. A quoi tient quelquefois le pouvoir? Sans amis vigoureux, le gouvernement des gazettes eût peut-être

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erré longtemps autour de l'hôtel de ville. Peut-être qu'en y pénétrant plus tard, il «ût trouvé quelque autre gouvernement établi et fonctionnant déjà.

La vieillesse de M. Dupont (deTEure), son nom vénéré, servirent beaucoup à désarmer la malveillance des groupes. La multitude s'ouvrit en grommelant, engloutit la petite colonne et se referma sur elle. Les périls et les fatigues des dictateurs n'étaient pas finis. Ils n'avaient plus même la ressource de fuir. Le trajet fut long, pénible. Il fallait marcher à travers une forêt d'armes. Chemin faisant, plus d'une parole menaçante vibra à leurs oreilles.

Il [fut bien plus difiScile encore de pénétrer dans l'hôtel de ville. Aucune force humaine n'aurait pu remonter le flot populaire qui s'en échappait. Repoussée d'abord» la colonne tomba dans un courant contraire qui la jeta au milieu d'une cour ruisselante de sang, toute jonchée de cadavres d'hommes et de chevaux parmi lesquels gémissaient» çà et là, des blessés.

Les membres du gouvernement essayèrent de gravir les marches du grand escaUer. Un bruit formidable régnait à l'intérieur du palais. La détonation des coups de fusil qu'on déchargeait aux voûtes se mêlait au plus indéfinissable tumulte qu'il soit possible d'imaginer. Errant de salle en salle, à travers une foule fiévreuse qui n'entendait rien et hurlait d'une seule voix, les dictateurspurentapprécierle néant de leur pouvoir. L'homme ne soumet ses semblables que par le verbe ou le fer. Le gouvernement provisoire n'avait pas d'armée à son service ; il n'avait pas même une plume, et nulle voix n'était assez puissante pour étouffer dans sa sonorité le

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tumulte de toutes ces voix réunies. Un employé de la préfecture, M. Flottard, ne parvint que beaucoup plus tard à les tirer de cet embarras. 11 les conduisit dans un cabinet à l'entrée duquel on organisa une petite gardé. Les membres du gouvernement y furent successivement conduits.

Il est à remarquer que dans la plupart des salles du palais, il se formait» dans le même instant, des gouvernements plus ou moins fantastiques. Des orateurs armés jusqu'aux dents et montés sur des meubles en guise de tribune^ vociféraient djes listes impossibles. Il y a des instants où la politique de société secrète ou même de quartier élève des prétentions sans bornes. Au bout de quelques heures, un gouvernement fut sans doute sorti de cette confusion. Mais il en existait un qui avait sur tous les autres le grand avantage de se connaître. Déjà il avait pénétré dans la place. Composé d'avocats et de journalistes, il avait entre les mains, des plumes et du papier; dans chaque salle, il allait trouver un auditoire, au besoin un balcon du palais pour tribune , la place de Grève, couverte de cent mille hommes, pour assemblée. Paris était à lui.

Les derniers partisans de la régence, groupés dans la salle du Conseil, délibéraient vainement. A deux pas de là, M. de Larochejaquelein, semant une influence contraire, excitait le peuple à la haine et au mépris de la dynastie d'Orléans. M. Dussart dénonça le marquis à la multitude qui, ne voyant et n'écoutant que l'homme, en eût volontiers fait un des dictateurs du gouvernement de la République. M. de Girardin, qui espérait encore un retour vers la régence, essaya de prendre

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la parole et fut écarté. Les noms illustres comme celui de M. de Lamennais» qui furent jetés dans cette multitude ignorante et tumultueuse, moururent sans écho. Ils eussent donné au pouvoir révolutionnaire une signification bien différente.

Dès rentrée des membres du gouvernement, la régence avait perdu ses dernières chances. MM. Horace Say, Perrier, Thierry, Recurt, Flottard, Gelis, Lanquetin, Gustave de Beaumont, Garnier Pages, de Maleville, dans une réunion où les partisans de la dynastie dominaient par le nombre, avaient en vain, deux heures auparavant, essayé de se former en comité de sûreté générale. Le peuple les avait couchés en joue en criant : «A basles Orléanistes!» Il n'était résulté de cet inutile essai que la nomination de M. Garnier Pages aux fonctions de maire de Paris, avec MM. Guinard et Recurt pour adjoints. La République, née le matin dans l'imagination du peuple, avait pris comme le feu aux poudres. Elle surgissait partout. Le nom de Louis-Bonaparte prononcé à l'hôtel de ville, comme il l'avait été aux Tuileries, n'avait même pas éveillé l'attention des masses. Le mot de République couvrait tout.

Le peuple sentait sa souveraineté et ne paraissait pas disposé à s'en dessaisir aussi facilement qu'en 1830. L^esprit d'organisation, qui régnait au milieu du désordre même, indiquait la nature de ses préoccupations. A peine maître de l'hôtel de ville, son premier soin avait été de former un corps, sous lenom de (/é%u^jrfup^u;)/^. Ce corps, présidé parle citoyen Drevet, père, s'était distribué en treize postes occupant les principaux points. Des factionnaires improvisés furent placés aux portes

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des caisses, des archives et du matériel. Ces mêmes délégués, avertis par le concierge Demarchelier que cinquante-neuf gardes municipaux étaient cachés en divers endroits du palais, les firent évader. Le citoyen Percepied alla acheter des blouses pour travestir ces malheureux. Les délégués organisèrent, en outre, une surveillance des dépenses relatives à la nourriture, firent transporter les morts dans une salle qui fut nommée Salle des Morts et gardée par un poste de dix-neuf hommes. Les familles purent ainsi reconnaître ceux de leurs membres qui avaient succombé pour la cause républicaine. Des soins furent donnés aux blessés.

Malgré ces essais d'organisation, l'entrée du gouvernement provisoire à Thôtel de ville ne se fit pas aisément. La multitude répandue dans le palais ne s'ouvrait qu'avec répugnance devant les nouveaux maîtres de ses destinées. M. Charles Lagrange facilita leur entrée en l'annonçant. Grâce à M. Ledru-Rollin, qui parut un des premiers dans la salle du Conseil, le mauvais effet de celte dictature, issue de la Chambre des députés, fut atténué. La popularité de l'avocat républicain fut trèsutile au nouveau gouvernement en cette circonstance. Il n'eût peut-être tenu qu'à lui de l'étouffer dans son germe. Mais lui aussi avait oublié le mot du jeune Saint- Just : « On ne gouverne pas sans amis.» Il prépara les logis à ses collègues, ou plutôt à ses adversaires.

L'entrée du vieux Dupont (de l'Eure), appuyé d'un côté sur le député Legendre, de l'autre sur sa ménagère, acheva d'apaiser le peuple, toujours sensible aux choses qui font spectacle. Placé immédiatement au bureau, le vieillard ne put supporter l'étouffante chaleur

de lasalle. Il faillit à s'évanouir. On remporta. M. Arago, malade, arriva de l'Observatoire, accompagné de quelques parents et de M. Frapoli, patriote italien réfugié. M. de Lamartine erra longtemps de salle en salle, excitant l'enthousiasme par Téloquence de sa parole, la méfiance par les variations de sa vie politique. Ses efforts pour laisser le gouvernement provisoire dans le vague où se complaît son esprit et éloigner un parti pris définitif, échouèrent. Le peuple voulait la République.

MM. Dupont (de l'Eure), Arago, Ledru-RoUin, Marie, Crémieux, Garnier Pages, Lamartine, parvinrent enfin à se grouper dans un cabinet attenant à celui du préfet et jadis occupé par M. Parent, secrétaire général de la préfecture de la Seine. Il manquait encore quatre personnesà cette réunion première, les trois journalistes et l'ouvrier dont les noms semblaient avoir été systématiquement oubliés des listes de la Chambre. Leurs droits, à tout prendre, valaient bien ceux des autres. Il est même juste de rappeler que les premièrerlistes, faites avant la séance de la Chambre, émanaient d'eux. Quand M. Louis Blanc, dont les opinions républicaines n'étaient pas douteuses, parut dans la salle Saint-Jean, il fut enlevé et posé sur la table qui servait de bureau. Il fit de là une harangue qui plut au peuple. M. Flocon parla dans le mèmesens. M. Albert n'arriva que plus tard.

Les trois journalistes, MM. Marrast, Louis Blanc et Flocon, se mirent ensuite à la recherche du gouvernement. L'ayant enfin trouvé dans le cabinet retiré où il délibérait, ils entrèrent. Les sept premiers dictateurs ne semblèrent pas satisfaits de ce renfort. On parut surpris. M. Crémieux, surtout, témoignait Tétonnement le plus

candide. Chacun semblait se demander ce que souhaitaient ces messieurs et i'atlitude de ceux-ci répondait : Gouverner avec vous. M. Louis Blanc éleva la voix et parla de délibérer. Ce mot choqua surtout M. Arago qui le prit sur un ton blessant. A une sorte d'invitation de sortir j M. Louis Blanc se mit en colère. Il menaça d'en appeler au peuple. Parmi les sept premiers dictateurs, trois au moins s'en fussent mal trouvés. L'un de ces derniers, M. Garnier Pages, homme d'un caractère affectueux, s'empressa de concilier les esprits en embrouillant la question par la volubilité de son débit et en glissant le mot de secrétaires k propos des journalistes. Ceux-ci purent croire que ce titre leur était donné en raisonde leur habitude de manier la plume. Ils pensèrent, non sans raison, que leurs titres ne pouvaient être inférieurs à ceux de leurs devanciers. Le Moniteur du lendemain devait leur apprendre le contraire et amener au sein du pouvoir une contestation nouvelle. De tels débuts laissaient assez présager à combien de conflits l'avenir allait être livré. Le gouvernement provisoire s'occupa tout d'abord de pourvoir aux grandes fonctions de l'Etat. La présidence du conseil échut à M. Dupont ( de l'Eure ) qui la délégua à M. Lamartine, ne calculant guère la portée d'un tel acte et les conséquences qu'il devait avoir. M. de Lamartine reçut, en outre, le portefeuille des affaires étrangères. Les autres départements furent ainsi distribués: M. Ledru-Rollin à l'intérieur, M. Crémieuxà la justice, M. Marie aux travaux publics, M. Arago à la marine, M. Bethmont au commerce et à l'agriculture, M. le général Subervieàla guerre, M. Goudchauxaux finances, et M. Carnot à l'instruction publique et aux

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culles. On plaça M. de Cour tais au commandement général de la garde nationale de la Seine. Il était inutile de pourvoir au service des postes, M. Etienne Ârago en ayant pris possession. M. Caussidière, aidé de M. Sobrier, s'était emparé de la préfecture de police, M. Saint- Armand reçut le commandement des Tuileries, et M. Dumoulin celui du Louvre. Des commissariats d'urgence étaient délivrés pour tel ou tel service, à des hommes souvent bien peu connus de ceux-là même qui les leur délivraient. Cette précipitation excusable sans doute dans un premier moment, ne l'était déjà plus le lendemain. On sait quelle légèreté y mit, pour sa part, M. Ledru-Rollin, et les conséquences fâcheuses qui en résultèrent pour la République.

La curée allait commencer. Il y avait foule autour des dictateurs. Peu à peu, le lieu de leurs délibérations était envahi par de nouveaux arrivants. Un groupe de citoyens, parmi lesquels on distinguait MM. Barthélémy Saint-Hilaire , Recurt , Guinard , Félix Pyat, Sarrans, Duclerc, Pagnerre, etc., s'efforçaient de seconder le gouvernement, etsortaient de temps en temps pour calmer les colères du peuple. On étouffait. Les grandes assises populaires de la salle Saint-Jean continuaient pendant ce temps. La multitude avait nommé des délégués pour assister aux délibérations de ses dictateurs. Ceux-ci, serrés autour de leur table, enveloppés de regards méfiants, ébauchaient, d'une main agitée, des décrets qu'on leur arrachait à peine signés de deux ou trois noms. On se heurtait, en se roidissait contre la presse. La ménagère de M. Dupont ( de l'Eure ), qui craignait que son maître ne fût asphyxié ou renversé,

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ne quittait pas des maias le (los de $a chs^ise. Pes roonceaux de papier maculé jonchaient le sol.

Les adhésions commençaient. L'armée en dpnqajt le. signal. Les généraux Du vivier, Pire, Leydet, anci@Q§ républicains, envoyèrent leur adhésion au gouvernemept provisoire. Le maréchal Soult offrit son illustre épée. Oubliant qu*il avait voulu faire avaler aux Parisiens le s^bre d'Isly jusqu'à la garde, le maréchal Bugeaud mit cç sabre aq service de la République. Le général LarQQriciëre, malgré la blessure qu'il avait reçue le matin ay Château-d'Eau, vint à l'hôtel de ville, ainsi que le ffér néral Bedeau. Tous deux refusèrent, il est vrai, le portefeuille de la guerre qui leur fut offert. Ils motivèrent ce refus par des raisons toutes spéciales, et relatives à leur poaition dansVarmée. Il y avait au fond une raison de convenance qui dominait les autres. N'eût-il pas été au moins fort singulier de voir au niinistère de la guerre, le soir du 24 février, un général qui, le matin mêijie, défendait le trône de Louis-Philippe 7 (^'esprit conservateur du gouvernement provisoire se trahissait dans cette proposition. Les intérêts existants pouvaient y trouver leur compte, mais rien n'était plus subversif de la logique révolutionnaire. Ce n'est pas la preniière fois qu'il nous sera malheureusement donné de remarquer comment des hommes de talent, d'esprit, et, ce qui vaut mieux, de très-honnêtes gens, peuvent faire en politique de mauvaise besogne.

Une trentaine de décrçts et de proclamations fjjt l'œuvre de cette nuit pleine de tu^ï)ulte et de périls. Â chaque instant, le travail xles dictateurs était violemment interrompu par l'invasion des délégués envoyés

par le peuple qui tenait ses séances dans la vaste salle Saint- Jean. Ces délégués arrivaient en armes, et prétendaient assister au travail du gouvernement. La méfiance la jDoins dissimulée régnait autour de ce pouvoir naissant. Le peuple a coutume de dire : « On nous a si souvent trompés, v II y a du vrai dans ce mot. Mais il n'est pas moins certain que le peuple n'aura jamais ce qu'il soubaite, et qu'en ce sens on le trompera toujours. La multitude veut le bonheur, c'est-à-dire l'idéal ; elle prétend à la justice absolue, c'est-à-dire à la perfection. Le tort de certains hommes est de lui promettre ce qu'ils ne sauraient lui donner, cçque n6Qpmporte pi|s d'ailleurs la misérable condition humaine.

D^s ces irruptions de la foule, le pouvoir dictatorial oscillait comme une barquQ secouée par la Ume. Le plus léger incident pouvait entraîner sa chute. Une seule voloQté déterminée, dans cette cohue de gens armés, eut en certains moments pu donuer le signal d'un massacre suivi de la plus effroyable anarchie. Il .^t miraculeux que dans une telle quantité d'hommes, il ne s'en soit pas trouvé un seul animé de sentiments réellement hostiles et décidé à tenter un coup de main. Dans ces crises suprêmes des peuples, le niveau moral s'élève. La méfiance garda donc des mesures. Et pourtant cette méfiance était légitime à pareille heure, visà-vis d'une dictature dont la majorité inclinait vers la régence. Bien plus, elle était justifiée par les premiers décrets qui furent envoyés au Moniteur^ et répandus le soir même dans Paris.

La première proclamation était formulée de la ma<«-

nî^re suivante.

308 SF.r.ONDR nÉPCRMOUE FBANÇAISE.

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