CHAPITRE IX
IfaiU du roi LoaU-Philippe et d« 1* familU royal».
Dans la matinée du 24 février toute cette famille royale , si grande qu'elle eût pu fournir des souverains à l'Europe entière, déjeunait encore à la même table, dans la galerie de Diane, au milieu do ce beau château des Tuileries qu'on doit regretter toujours, quand on l'a un instant habité. Le soir le trône avait brûlé sur la place de la Bastille. Et cette puissante famille fuyait éperdue, dispersée, comme une couvée de passereaux chassée du nid, par la faux du moissonneur. C'est un faucheur aux bras longs, le peuple révolté.
Si nombreuse est la lignée d'Orléans, que l'historien est forcé de diviser ici le fil de son récit. L'éparpillément des membres de la famille royale fut complet. Le malheur du vieux monarque devait atteindre les dernières limites. Si la douleur est comme un océan immense où l'abîme se creuse sous l'abîme, on peut dire qu'il en toucha le fond. Cette dispersion ajoutait à toutes les angoisses d'une fuite remplie de dangers. Et chaque membre de la famille en cherchant son salut loin des
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siens, portait dans son cœur la mortelle inquiétude des destinées des plus chers objets de son affection.
La plus éprouvée de ces victinies de la passion de régner, fut madame la duchesse d'Orléans. Ce qu'elle dut éprouver lorsque le troisième envahissement de la Chambre l'eut séparée du petit duc de Chartres, il faudrait être femme et mère pour le dire. Car, pour n'être pas héritier présomptif de cette couronne brisée sous le talon de la démocratie, le pauvre enfant n'en était pas moins son fils.
Derrière cette porte où le flot populaire l'avait jetée , comme une épave , elle attendait son autre enfant. Chaque minute de retard pouvait lui coûter cher. Les passions du peuple s'enflammaient dans cette chambre déjà républicaine, où l'insurgé, le fusil en main, occupait les bancs dégarnis des centres. Les prétentions de la duchesse à la Régence, n'étaient pas de nature à lui assurer l'inviolabilité du malheur. Ceux qui l'entouraient le comprirent. On l'entraîna , toute éplorée, à travers les jardins, jusqu'au palais de la présidence.
La, elle attendit encore. Elle espérait qu'on lui ramènerait son enfant, que dans celte foule quelqu'un aurait pitié de cette frêle créature, et le rendrait à sa mère. Personne ne vint. Il fallait partir d'ailleurs. L'hôtel du président était trop près de la Chambre pour y faire un plus long séjour. Ses amis dévoués durent, une seconde fois, faire violence à cette malheureuse mère, en l'entrainant loin de l'endroit où elle avait perdu son fils.
On la conduisit, ainsi que le petit comte de Paris, à riiôtel des Invalides, dans les appartements du gou-
verneur, M. le maréchal Molitor. Le vieux maréchal était absolument sourd. Son grand âge lui causait, en outre, une sorte de somnolence qui ne le quittait presque plus. Quelle que fut la bonne volonté d'un tel protecteur, elle ne pouvait pasètre bien efficace. Ilfit néanmoins préparer un dîner pour la duchesse et sa suite, et s'efforça de remplir de son mieux, les devoirs de cette pénible hospitalité.
Le délire du peuple touchait alors à son comble. M. Odilon Barrot, du ministère de l'Intérieur où il était retourné avec une inexplicable obstination, pouvait se rendre compte de Tétat de Paris. Il avait conservé des moyens de communication avec la duchesse, et connaissait par conséquent le lieu de son refuge. Vers six heures du soir, il jugea que la princesse ne pouvait, sans péril de mort, demeurer plus longtemps à l'hôtel des Invalides. Le secret de sa retraite avait transpiré. Il se rendit aussitôt chez le maréchal Molitor et supplia la duchesse de partir. Elle dut s'y résigner et perdit sans doute alors tout espoir de revoir son dernier-né. M. Anatole de Montesquieu la conduisit , avec le petit comte de Paris, à quelques lieues de la capitale , au château de Ligny.
Elle put dans cet asile se consoler de la perte d'un trône pour son fils aîné, en embrassant le petit duc de Chartres qu'on lui ramena deux jours après, par les soins de monsieur et madame de Mornay.
Aubout de quelques jours, elle partit incognito pour Amiens. Là, elle prit le chemin de fer de Lille, où elle ne séjourna pas, et franchit la frontière de France. Elle se reposa sur la rive droite du Rhin, a Ems, de
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ses émotions cl de ses fatigues. Quelques semaines plus tard, elle ensevelissait dans la solitude du château d'Eisenach, qu'elle devait à l'hospitalité de son oncle maternel, le grand-duc de Saxe-Weimar, ses tristesses et son ambition déçue.
On a prétendu que M. Caussidière avait délivré un ordre d'arrestation contre la d»; jjNfise d'Orléans, alors qu'on la croyait encore cadrée Jiifl» invalides. Cette assertion, dénuée de preuves^ a éVè ramassée si bas qu'il est honteux de la reproduire. Tout devient arme dans la main des hommes qu'aveugle l'esprit de parti. En se plaçant au point de vue républicain, on ne saurait nier, d'ailleurs, qu'en ordonnant d'arrêter l'héritier de la couronne et sa mère, le préfet de police de la République n'eut fait qu'accomplir son devoir. Les seuls mandats d'amener que lança le gouvernement provisoire, concernaient les ex-ministres. Ils furent lancés à la requête de M. Perrot de Chezelles, conseiller près la Cour d'appel de Paris, faisant les fonctions de juge d'instruction.
M. de Nemours après avoir conduit sa belle-sœur à l'hôtel des Invalides, la remit à la garde de M. de Montesquiou, au moment du départ pour le château de Ligny. Il se retira ensuite chez un ami, où il put se déguiser à loisir. Muni d'un passe-port anglais, il partit pour Boulogne, ou plutôt pour Abbeville, dans une voiture particulière. En arrivant à la barrière, il dut exhiber son passe-port. Un garde national l'examina scrupuleusement. Ce factionnaire paraissait indécis. Il déclara que la voiture ne sortirait pas. S'étant enfin penché à la portière, et ayant curieusement examiné le voyageur, il changea d'avis. « Pardon, monsieur, dit-il,
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c'est que je suis en surveillance pour arrêter le duc Je Nemours. » La voiture passa. A une station des environs d'Âbbeville, le duc prit une place au chemin de fer (le Boulogne. Il s'embarqua sur le paquebot de Folkeslone. Sur ce paquebot même, il retrouva la princesse Clémentine, avec qui il put enfin toucher le sol britannique, le 27 février.'Mpuft verrons, en reprenantoù nous Tavons laissé le récit' de la fuite du roi, couiment cette princesse était parvenue à gagner Boulogne.
Charles X renversé du trône, était parti en roi» entouré d'un corps de troupes fidèles, et armé de canons qui le rendaient encore redoutable après sa chute. Louis-Pbilippc avait pris la fuite en simple particulier, dans une voilure de louage. L'escorte qui l'accompagnait ne francbit pas la limite de Saint-Cloud.
Dans les circonstances critiques de la vie, Thomme se laisse aller aux inclinations naturelles de son caractère. Louis-Philippe se sentait mieux en sûreté, sous l'humble vêtement d'un bourgeois, livré aux seules ressources de son esprit fertile en petits expédients, qu'entouré d'une troupe fidèle prête à verser son sang pour protéger sa vie. Arrivé à Saint-Cloud, il descendit dans la cour du palais, remercia le 2® régiment de cuirassiers et le détachement de gardes nationaux à cheval qui l'avaient accompagné et les congédia.
Louis-Philippe partit bienlôl lui-même, il ne se sentait pas en sûreté dans ce château de Saint-Cloud, d'où l'on voit les clochers de Paris et son océan de maisons. Quoiqu'il ignorât encore la proclamation de la République et crût à la Régence, ce voisinage l'inquiétait. Il craignit qu'on ne le soupçonnât de vouloir
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régner par procuration, et que le peuple n'en prit de l'ombrage. Il avait résolu de se retirer à Eu. Le parti le plus sage était de s'y rendre à Tinstant même.
Ce voyage devenait fort difTicile à accomplir» dans un moment où les maîtres de poste pouvaient avoir reçu des ordres dangereux, oit les rails étaient rompus« Il fallait d'ailleurs traverâ^j^ljiS'Vdles manufacturières. La population ouvrière di^âiij^ être animée de sentiments hostiles. Complé(9ai1^érisoire de tous ces obstacles, Louis-Philippe, rkoixmSie le plus riche du royaume, n'avait pas d'argent! On était parti en si grande hâte, que nul n'avait songé à s'en munir. Les objets dont on a coutume de ne jamais manquer , sont ceux que l'on oublie le plus aisément dans les moments de crise. Le roi, la reine, leur famille et leur suite ne possédaient que de l'argent de poche. On dut se résigner à n'aller qu'un peu pliisloin. Deux omnibus, loués par M. le général Dumas, transportèrent à Trianon le roi et sa famille. Les fantaisies étranges de cette fuite, invraisemblable comme un conte oriental, commençaient.
Trianon, ce palais où le souvenir des fêtes galantes se mêle à celui d'une reine morte sur l'échafaud, abritait soixante ans plus tard, un roi chassé du trône à coups de fusil. Sous ces lambris dorés, parmi ces jardins maniérés comme les mœurs du xvui® siècle, Louis-Phihppe dut songer à sa première jeunesse. Il y a du sang de Marie-Antoinette dans les allées de la laiterie. Parmi ces chaumières en carton peint, entre ces bocages à paniers, sur ces pelouses de velours, erre le spectre de 93 !
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Mais la vieillesse stupéfie. Sur le point de se réunir à réternelle matière, rhomme semble contracter quelque chose de son insensibilité. Au lieu de songer à lu République, Louis*Pliilippe pensait aux réparations que nécessitait Tétat des bâtimenls. Un coup de fusil, tiré par quelque chasseur de moineaux sans doute, chan^ gea brusquement kyciitection de ses idées. 11 trouva que Trianon n'é|iih Bas encore assez loin de Paris. Il fallait décidément f^ire 4in dernier effort et pousser jusqu'à Eu. Pour surcroît de prudence, il fut résolu que la famille royale se partiigerait et prendrait divers chemins. Elle exciterait ainsi moins de soupçons.
Dès que ce plan de conduite fut arrêté, le général Dumas se rendit à Versailles, où il emprunta douze cents francs à un ami. Il loua deux berlines. L'une des deux berlines et un des omnibus furent réservés au roi, aux personnes de sa famille, et à sa suite. L'autre berline et Tautre omnibus appartinrent à la princesse Clémentine, à son mari le prince Auguste de Saxe-Cobourg, à leurs trois enfants, à la petite princesse Marguerite, fille du duc de Nemours, à madame Angelel, au docteur Pigache et à M. Aubernon, préfet de Versailles, qui dirigeait la fuite et put conduire tout ce monde jusqu'à Eu, sans accident.
Le roi devait passer par Dreux. Il y arriva vers minuit et s'y arrêta avec l'intention d'y rester plusieurs jours. Louis-Philippe, roi constitutionnel, se préoccupait encore des Chambres, alors qu'elles n'existaient plus. Loin de supposer qu'elles eussent été emportées dans le débordement de la révolution, il voulait attendre de leurs nouvelles avant de pour--
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suivre son voyage. On renvoj^a même l'omnibus de Sâint-Cloud.
Le vieux monarque était triste. Il reçut avec un visage sévère le maire et le sous-préfet de Dreux. Verbeux et mélaneolique, il parla longuement, d*un ton amer. Le malheur rend quelquefois prolixe. Il fit son propre panégyrique; se déclara le plus sage des rois, et dit que son règne avait été Tun des plus heureux de notre histoire. Mais ce qui marquait bien le trouble de ses idées, c'est qu'il eut, lui, prince du sang et roi, politique vieilli dans les cours et dans les révolutions, la bonhomie de se plaindre de l'ingratitude humaine! Les deux magistrats ne savaient rien des événements de la journée, lis se relirèrent consternés , se croyant en défaveur.
Les moindres incidents de ce bref séjour à la résidence de Dreux sont marqués d'un grand caractère de légende. Co vieux château, avec son donjon antérieur à l'invasion romaine, offrait un cadre digne d'une telle situation. Une chapelle s'élève parmi ces ruines. Dans celte chapelle, le roi avait récemment fait ensevelir les restes de sa sœur Adélaïde. Depuis longtemps, sa fille Marie, morte si jeune, et que l'histoire classera parmi les princesses aimables, plus soucieuses des belles-lettres et des arts que des pompes royales, reposait dans les caveaux de la basilique. Souvenir plus douloureux encore en ce qu'il lui faisait amèrement sentir Tabandon de sa vieillesse, près de cette tombe était celle de son fils aîné. Les regrets politiques se mêlaient à ceux du père. A la pâle lueur des flambeaux, le vieux roi, d'un pas chancelant, courbé déjà
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lui-même vers la terre , contempla ces sépultures.
Des retours de cette insensibilité singulière qui firent un moment croire aux Tuileries que le roi avait été frappé d'apoplexie, alternaient avec Texpansion de sa douleur. Â Trianon, Louis-Philippe indiquait des ré^ parations à faire ; à Dreux, il visitait minutieusement des réparations récemment exécutées. Le maçon survivait au roi.
L'expiation de son bonheur n'était pas complète encore. Le lendemain, 28 février, de grand matin, tandis que le roi donnait encore, la petite ville de Dreux apprit avec stupéfaction le rejet de la Régence et la proclamation de la République. On ajoutait que le comte de Paris et le duc de Chartres, leur mère elle duc de Nemours, avaient disparu dans Tenvahissement de la Chambre et qu'on ignorait leur sort.
Lorsqu'à son réveil, Louis-Philippe reçut ces désastreuses nouvelles, son instmct fut prompt et sûr. a Gagnons la côte au plus vite, » dit-il. Le général Dumas proposa au roi et à la reine de les conduire à Honfleur, d'où il leur serait facile de s'embarquer pour l'Angleterre. Il leur offrit pour asile, un petit pavillon que sa fille, madame de Perthuis, possédait à la porte de Honfleur, sur une hauteur nommée La Grâce. M. de Perthuis était aide de camp du roi ; le roi serait donc chez lui. Ce projet fut adopté.
Pour la seconde fois, la famille royale dutse diviser. Il devenait de plus en plus imprudent de voyager en nombre. On loua dans la ville une voiture pour le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours et ses deux fils, qui prirent de faux noms et de faux passe-ports. Fis
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se mirent immédiatement en route pour Grandville où ils devaient trouver le paquebot de Jersey. Deux valets du roi, montés sur le siège, accompagnaient ce détachement.
Une mauvaise carriole conduisit le général Dumas et le capitaine de Pauligne à Saint-Pierre Louviers, où ils prirent le chemin de fer du Havre. Leur intention était de louer dans cette ville un bâtiment pour le roi et la reine.
Un régisseur de Louis-Philippe, résidant à Dreux, put lui remettre environ cinq mille francs, ce qui, avec d'autres ressources qu'il trouva en route, fut plus que suffisant pour ses frais de voyage. La berline louée à Versailles par le général Dumas, servit à ce second voyage.
Telle fut la cause pour laquelle Louis-Philippe n'alla point à Eu, rendez-vous général fixé d'abord à toute la famille. La princesse Clémentine, le prince Auguste de Saxe-Gobourg, leurs enfants, la petite princesse Marguerite, le docteur Pigache et madame Angelet, y attendirent vainement le roi. Ils partirent pour Boulogne où Ton sait qu'ils rencontrèrent le duc de Nemours sur le paquebot de Folkestone.
La jeune duchesse de Montpensier arriva à son tour à Eu. On n'a pas oublié que le duc de Montpensier, croyant à la régence, et craignant que l'état de grossesse de sa femme ne lui permit pas de supporter jes fatigues d'un voyage précipité, l'avait laissée à la garde d'un ami, sous la protection de la duchesse d'Orléans. Cet ami emmena la jeune femme en sa maison, près des Tuileries. Elle partit ensuite pour Eu, accompa- T. I. 23
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gnéc du général Thierry, aide de camp desontnari. Un hobereau du voisinage, que nous retrouverons à r Assemblée nationale, M. Estancelin, condisciple du duc de Montpensier, s'empressa d'accourir auprès de la duchesse. Il parait que le peuple de la ville d*Eu se soulevait et parlait de faire une révolution. Il avait entendu parler des délices de ce joyeux château, où M. Yatout charmait jadis, par des chansons gaillardes, les loisirs de son royal maître. Si la fantaisie lui prenait de tâter aussi les vins du roi, il s'en pouvait suivre un assaut.
Le général Thierry et M. Estancelin se hâtèrent de faire partir la jeune duchesse pour Boulogne. Les voyageurs trouvèrent la population d'Abbeville dans Tenlhousiasme de la proclamation de la république. La voiture parut suspecte. On arrêta les chevaux. Grâce à l'obscurité, la duchesse et le général Thierry s'échappèrent. Quoiqu'il fût déjà fort tard, une des portes de la ville était encore ouverte pour cause de réparation. Ils gagnèrent les champs, et parvinrent, malgré les ténèbres, à retrouver la grande route. Il faisait une boue épaisse. Dans un chemin de traverse , la jeune duchesse perdit un de ses souliers ; de sorte qu'elle chemina un pied chaussé, l'autre point ; mais, grâce à sa belle humeur, elle rit de Taventure et plaisanta sur les ennuis des soirées de la reine où l'on travaillait comme à l'école autour d'une grande table. Ce gentil babillage de princesse errante eut le temps de s'épuiser. La chose menaçait même de tourner au tragique, car M. Estancelin ne revint avec la voiture qu'au bout de trois heures, pendant lesquelles la jeune
femme dut beaucoup souffrir du vent, du froid et de la boue. Elle put enfin se remettre en route et arriver sans autre accident à Boulojgne.
Quant au prince Alexandre de Wurtemberg, dont les voitures échappèrent si singulièrement à Tincendie du Ghâteau-d'EaUy les affaires de France ne le regardaient pas. Il n'eut qu'à demander son passe-port àson ambassadeur, et à regagner l'Allemagne avec son fils, enfant de cette pauvre princesse Marie, près de laquelle priait à cette heure sa vieille mère, la reine, dans la chapelle funèbre de Dreux.
Il est bon de constater que le gouvernement provisoire ignorait absolument tous les faits que pous venons de raconter. Il demeura pendant quarante-huit heures sans nouvelles précises. Les bruits les plus contradictoires circulaient à l'hôtel de ville. On prétendait que le roi avait gagné le nord de la France ; d'autres qu'il fuyait du côté de l'ouest. Quelques-uns — ceux qui connaissaient peu le caractère de Louis-Philippe — affirmaient qu'il marchait sur Paris à la tète d'un gros corps d'armée. Les moins mal informés parlaient d'un embarquement au Havre ou à Boulogne.
Le gouvernement provisoire gardait dans ces conjonctures la neutralité de l'ignorance. L'arrestation du roi lui répugnait au fond. Il comprenait trop bien l'exaltation qu'un procès national eût éveillée dans le parti révolutionnaire pour arrêter Louis-Philippe. Une pareille lâche n'était pas à la hauteur de ses convictions républicaines. Il en pouvait résulter pour lui les plus graves eo^barj^s. Les «rremente du passé répugoaient à son humanité, à sa faiblesse. Et quoique < sans in-^
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tention de violence » ainsi que Ta dit M. de Lamartine (1), quelques voix demandassent qu'on s'emparât de la famille royale et qu'on la retint en otage, il n'est pas douteux qu'un procès dont nul ne pouvait prévoir l'issue fût résulté de cette mesure.
Lorsque le gouvernement provisoire, délivré de la multitude, put enfin délibérer en paix, cette grave question fut agitée dans le sein du conseil. On convint à l'unanimité de laisser échapper la roi et sa famille. On prit même la résolution de protéger sa personne et ses biens. La charité doit applaudir à une pareille conduite, mais il est douteux que la logique républicaine et la saine politique admettent un système basé sur les sentiments domestiques et la morale relative. C'est par de telles considérations qu'on sème les révolutions dans l'avenir, qu'on suscite les guerres étrangères, les conspirations à l'intérieur, et que des milliers de familles expient un jour par des flots de sang les défaillances de leur gouvernement.
Dans le fol espoir de conquérir les sympathies orléanistes, les dictateurs de février se targuèrent plus tard d'avoir non-seulement empêché l'arrestation de Louis- Philippe et de sa famille, mais encore d'avoir favorisé leur fuite. Il est vrai que M. de Lamartine obtint à cet effet un crédit de trois cent mille francs et prit quelques dispositions. Mais comme le gouvernement provisoire ne sut jamais qu'après coup les incidents de l'évasion du roi et ceux de son itinéraire si souvent contrarié, sa bonne volonté demeura inutile. Les autorités loca-
(1) Réponse de M. de Lamartine kM.Croker, Revue Britannique, 1850. Voir aux Pièces justificatives y n* ] 4 .
les, toujours prêtes à faire du zèle le lendemain d'une révolution, ne purent d'ailleurs recevoir à temps les ordres du gouvernement. La suite de ce récit en fournira la preuve. Louis-Philippe fit bien de s'en remettre à lui-même du soin de son salut. La tolérance des dictateurs ne pouvait, au total, le garantir d'un régicide. Un échappé du mont Saint-Michel ou de quelque autre prison d'État eùt-il partagé les sentiments de clémence de M. de Lamartine? Le roi ne le crut sans doute pas. Il voyait l'ennemi partout. Il se souvenait mieux, lui. Et pour échapper à des dangers qui croissaient à chaque instant, il résolut de s'appuyer de plus en plus sur les propres ressources de son intelligence. Voici comme il s'y prit.
La berline royale sortit de Dreux un peu après le départduducdeMontpensieretdela duchesse de Nemours. Dans ce roman de la royauté en fuite , les principaux acteurs avaient pris des noms de comédie bourgeoise. Le roi et la reine s'appelaient monsieur et madame Lebrun. Le général de Rumigny se cachait sous l'honnête sobriquet de Dubreuil. Le valet du roi et la femme de chambre de la reine purent au moins garder leur humble personnalité. Le sous-préfet de Dreux, M. Maréchal, monta sur le siège à côté du fidèle Thuret, le valet, faute des plus graves commise par excès de prudence. Voit-on un sous- préfet faire les fonctions de cocher ?
Le roi était vêtu d'une redingote à la propriétaire. 11 avait coupé ses favoris. Sa belle perruque avait fait place à un bonnet de soie noire, rabattu sur les sourcils à la façon des donneurs d'eau bénite. Des lunettes
bleues cachaient ses yeux : triste lumière dans une telle situation ! L'imagination d'un roi qui fuit à travers son royaume, terrifié à l'aspect du dernier de ses sujets, n'embellit pas la nature. Que sera-ee donc s'il est obligé de regarder les maisons, les arbres et les hommes au verre d'une lunette qui les revêt de tons froids et livides?
En quittant Dreux, la berline prit la route d'Eu. Mais, à une courte distance de la vilié^ elle gagna la forêt et roula sur la route de Verneuil. Cette feinte faillit à mal tourner^ Les maîtres de poste prennent à certains jours une étrange importance. Vn monarque prudent ne saurait les combler de trop de faveurs. S'il ne se trouva pas un Drouet sur le chemin de Louis-Philippe, il y eut un bavard. Le maître de poste de Dreux avait jasé. Les fugitifs virent beaucoup de monde sur pied à Anet. Quelques royalistes criaient : « Vive le roi ! » Zèle tardif et imprudent ! Au lieu d'aller relayer à Pacysur-Eure, on prit la grande route d'Evreux, afin de changer les chevaux à la Roche-Saint-André. Cela n'empêcha pas qu'en traversant l'Eure, les ouvrieris d'une fabrique voisine, informés du passage du roi, ne s'ameutassent. La berline passa au galop. A la côte, un petit nombre de ces gens l'atteignirent. Comme des chiens de village qui aboient après une diligence sans avoir le courage de l'attaquer, ils crièrent : « A bas Louis-Philippe! vive la réforme ! » Dans ces cantons, quoique la Répubhque fût proclamée depuis vingt-quatre heures, on en était encore à la réforme.
De nouveaux périls attendaient les fugitifs à la Roche- Saint-André, où les révolutions n'empêchent pas les
marchés. Il y avait foule. Rue de la Poste, tandis qu'on relayait, un inconnu mit la tête à la portière. « C'est luilarticula*t-il. » H s'éloigna et la gendarmerie accou^ rut un instant après. Malgré la république , le souspréfet jouissait encore de son autorité. Les gendarmes obéirent à M. Maréchal. On fouetta les chevaux. « Arrêtez ! » criait la foule ! Plaisante invitation. La berline roulait déjà versEvreux, emportant vers d'autres vicissitudes le monarque fugitif.
Hors de cette inquiétante bourgade, on tint un moment conseil. Le péril augmentait. L'indiscrétion du maître de poste avait gagné du terrain. Ne semble-t-il pas que la parole humaine devance l'électricité 7 Deux fois le roi avait échappé. Serait-il aussi heureux à Evreux? Le sous-préfet Maréchal, apercevant sur ces entrefaites un petit château qui pointait entre les arbres sur le bord du chemin, le signala. On s'y rendit avec l'intention d'y demander l'hospitalité pour la nuit. Le roi Louis-Philippe avait assez travaillé en faveur de la propriété pour inspirer un sentiment pieux à un propriétaire? Le château se nommait Melleviile. Son maître, Dorvilliers, était précisément un employé du roi, agent pour la forêt de Breteuil. Il était à Evreux avec sa famille. Le fermier Renard reçut dans son humble logis les étrangers qu'il prenait pour des amis de son maître. Renard était royaliste. En aprenant qu'il avait pour hôte le roi lui-même, son zèle ne connut plus de bornes. Et comme le sous-préfet Maréchal n'était plus qu'un protecteur insignifiant hors de son arrondisse^ inent, il quitta les fugitifs. Les destinées du roi restèrent aux mains du feraner. Quant à M. Dorvilliers
qu'on envoya chercher, il avança mille francs à Louis- PhUippe en à- compte sur ses revenus.
On sent combien le drame devient d'un intérêt triste et philosophique. En même temps il se complique, car il parait que quatre jeunes démagogues, bien mis, vinrent rôder autour delà berline, ne concevant pas que ce carrosse remisât dans la cour du fermier Renard.
Des idéalistes ont comparé Louis-Philippe, fuyant, au roi Léar. Ces littéraires rapprochements manquent de réalité. Le roi Léar n'avait pas de lunettes bleues, ni de bonnet de soie noire. La réalité ne s'accommode pas du lyrisme de l'imagination. Bien que cette fuite ait été accidentée de circonstances assez invraisemblables pour prêter à mille développements poétiques, de fortes attaches la retiennent au grand jour d'une époque ironique et positive. Le côté passionnel des œuvres de Shakspeare manque à ce thème un peu froid. Walter Scott lui-même n'en ferait rien de bon. L'honnête Renard ne peut pas, comme Pendrell, servir à quelque création imaginaire ; non parce que sa physionomie manque de grandeur et de sympathie , mais parce que Charles II était condamné, mis à prix, parce que son père était mortsurTéchafaud, parce qu'un prince jeune et combattant séduit l'imagination des femmes, parce qu'enfin et surtout la cause des Orléans n'a pas l'intérêt de celle des Stuarts.
Dans ces misères de grand chemin, dans le billet de mille francs de M. Dorvilliers, dans cette fuite de l'homme le plus riche du royaume à travers son propre domaine, ne voyez- vous pas plutôt un développement capricieux, une réponse de rencontre à la grande ques-
tion posée en ce siècle par M. Proudhon : Qu'est-ce que la propriété? Néron, réfugié dans la petite maison de campagne d'un de ses affranchis, entendit venir les cavaliers de Yindex et de Galba. Priant son secrétaire Epaphrodite de Taider à s'enfoncer un poignard dans la gorge, il s'écria : « Quelle fin pour un si grand musicien ! » La première réflexion qui vient à Tesprit en examinant ces circonstances de la fuite du roi Louis- Philippe, est : « Quelle fin pour un si grand propriétaire ! »
La dangereuse curiosité des gens d'Evreux fut habilement déjouée par Renard. Deux chevaux de ferme remplacèrent les chevaux de poste qu'on avait renvoyés à la Roche-Saint-Ândré. Mais la reine, sa femme de chambre, etM. deRumigny, montèrent seuls dans la berline conduite par le secrétaire du préfet d'Evreux et par un garçon de charrue. Pour plus de sécurité la berline ne relaya qu'à la Gommanderie. Le maître de poste était matois, mais disposé sans doute à la tolérance. Il se contenta de prouver qu'on ne le trompait pas. Ilfit observer qu'on ne voit pas souvent de berlines attelées de chevaux de labour, et trouva que cela était original.
Pendant ce temps, le roi, Thuret et Renard étaient montés tous trois dans un petit cabriolet de village et gagnaient la roule d'Honfleur, en évitant Evreux. Pour arriver au but de ce dangereux voyage, il fallait parcourir environ vingt-six lieues, par une nuit d'hiver, avec un même cheval. Le fermier se méfiait de la curiosité des maîtres de poste, et ne s'en rapportait qu'à lui du soin de sauver le roi.
A défaut de sympathie pour le roi, on se sent pris de
pitié pour ce pauvre vieillard, en songeant à son grand âge et aux souffrances physiques et morales qu'il dut éprouver, durant ce long trajet. Broyé, cahoté dans cette étroite voiture, Phomnie qui avait les meilleures écuries de France et trois cents carrosses superbement et capricieusement nommés, regretta peut-être un fiacre. La bise lui fouettait le visage. Les ténèbres, impénétrables et présentes comme l'implacable destinée, l'enveloppaient de toutes parts. Le cheval épuisé ne se soutenait que grâce à des haltes fréquentes à la porte de ces pauvres cabarets de grande route, où les rouliers boivent un verre et allument leur pipe. Pour ce lourd fardeau d'un roi, on lui donnait quelques poignées d'avoine.
Ce ne fut que vers trois heures et demie du matin que les voyageursatteignirent Pont-Audemer. Les habitants de cette paisible petite ville dormaient profondément et ne se doutaient guère qu'un monarque, un fermier et un valet, serrés dans un même cabriolet, traversaient en cet instant leurs rues solitaires. Spectacle merveilleux ! qui vaut bien celui de rhôtellerie du carnaval de Venise, imaginé par le courtisan Yol taire, raillant la monarchie.
Tandis que le cheval de Renard soufflait à la porte d'une auberge, la berline de la reine arriva. Les deux vieillards eurent à peine le temps de s'assurer qu'aucun mal ne leur était advenu. Le spectre de la repu* blique en robe rouge, suivi du fantôme des vieilles guillotines de 1 793, leur criait les mots ailés du poème de Mazeppa : * En avant ! toujours en avant! »
Les premières et tristes lueurs du 26 février, découvrirent enfin aux fugitifs les sommets bleuâtres du
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Mont-Joli, au pied desquelles se presse, entre la mer et les gradins de la montagne, une petite ville tortueuse et rechignée : c'est Honfleur. Un chemin pierreux, mais large et d'un agréable dessin, serpente aux flancs du Mont-Joii. Des mendiants à peindre, tels que les lithographes romantiques en mettent sous les portes de cathédrales, parsèment les bords du chemin qui mène à la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce. Les matelots sont fort dévots à cette petite église. Elle est toute remplie d'ex-voto, de navires mignons pendus à la voûte, et d'une foule [de tableaux de naufrages. Sur la plateforme sont répandues quelques boutiques dé curiosités maritimes. De là, on aperçoit, à droite le Havre épars au pied d'Ingouville, les falaises de Sainte-Adresse et les phares. La mer et le ciel ferment l'horizon, en face. C'était celui de la liberté pour Louis-PhiUppe s'il parvenait à s'embarquer. Mais en arrivant au pied de la chapelle, il put voiries flots soulevés, eux aussi, comme un peuple en colère, tfne rafale amère sifllait des airs tristes dans les buissons et dans les arbres. Le cabriolet s'arrêta non loin de l'église, devant un petit pavillon frileux, à volets clos. C'était le pied à terre de M. Perthuis.
Là finissait le pèlerinage du fermier Renard. Ce galant homme ne voulut point de récompense. 11 s'en retourna pauvre à la charrue, tandis qu'une foule de fonctionnaires civils et militaires, comblés de bienfaits par Louis-Phihppe, ofiraient déjà leurs services à la République, qu'ils trahirent plus tard comme ils avaient trahi la monarchie.
Là reine était déjà arrivée. Pendant les cinq jours
364 SECONDE BÉPUBLIQUB FRANÇAISB.
qu'elle passa au pavillon de la Grâce, on dépista la curiosité des gens du pays en faisant courir le bruit que cette vieille dame était la tante de M. dePertbuis. L'une des deux uniques chambres de la maisonnette servit de chambre à coucher à Marie-Amélie. On s^ accommoda également de deux pauvres mansardes. Les moindres incidents prennent dans la vie solitaire des proportions considérables. On juge à quel point Timagination des habitants de Honfleur dut travailler, en voyant arriver tant de monde pour un si petit logis, en plein hiver, le surlendemain d'une révolution.
Un nouvel hôte, M. de Pauligne, arriva le soir. Séparé à Rouen du générai Dumas, par un des mille accidents de Témeute, il continua sa route par la rive gauche de la Seine. M. Dumas était retenu au Havre par la tempête. Ayant vainement tenté la courte et dangereuse traversée de Tembouchure de la Seine, M. de Perthuis le fils, commandant du Rôdeur^ auquel il s'adressa, ne trouva pas d'autre moyen que de rétrograder et de passer le fleuve aux environs de Tancarville, où ils trouvèrent une barque. La Seine y était fort mauvaise. Les bateliers ne tentèrent, dit-on, cette périlleuse traversée que parce qu'ils prirent le général Dumas pour le prince de Joinviile. Ils n'eussent point fait pour un simple citoyen ce qu'ils risquaient pour le fils d'un roi. Cela n'est-il pas curieux à- noter dans un moment où Ton venait de saluer avec amour la naissance de la République 7 La classe moyenne a cent fois maudit l'idée républicaine ; les petits sont pleins de vénération pour tout ce qui traîne le moindre lambeau de la pourpre
royale; l'égalité ne serait-elle donc en France que la fière hôtesse du cerveau des penseurs?
Ces sentiments, on va le voir en poursuivant ce récit, ne sont pas des manifestations isolées. Les personnes qui déployèrent le plus de réel dévouement à la famille royale dans cette pénible évasion, furent des gens du peuple.' Les exemples vont s'en multiplier. Tandis que le général Dumas et M. dePerthuis, arrivés à la Grâce le 27, ne savaient pas plus que M. de Rumigny imaginer un moyen de sauver le roi, un pauvre jardinier, nommé Racine, s'y employait activement.
Cet homme avait au-dessus de sa cheminée une lithographie enfumée représentant Louis-Philippe. Notez que le roi se fût nommé Charles X ou Louis XVIII, le portrait royal se fût sans doute trouvé pendu au même endroit, entre Poniatowski et Napoléon. Ce portrait lui servit à reconnaître le roi. Il offrit ses services qui furent acceptés. Racine combina un plan avec un matelot de ses amis, nommé Hallot, très-dévoué, lui aussi, à la famille royale. A la vérité, Hallot était décoré. Il parvint à décider le roi à s'embarquer, malgré la tempête, sur un bateau pêcheur, et, jugeant l'entreprise difficile à tenir secrète sous les regards curieux des gens de Honfleur, il partit afin de louer un bateau à Trouville.
La tempête commençait à diminuer. Quoique la mer fût très-grosse encore, le vapeur ordinaire du Havre à Honfleur arriva. Il amenait un ancien officier de marine, M. Resson, auquel s'étaient ouverts MM. Dumas et de Perthuis. On voit que le secret de l'incognito du roi s' élargissait avec une effrayante progression. M. Bes-
son trouva la reine très-agitée^ mais résolue à laisser partir le roi, qui devait seul tenter ce rude et périlleux voyage. On tint conseil. Un vapeur anglais, VEx^ press^ était en partance pour Southampton. M* Basson tepta vainement de décider M. Paul, capitaine de VExpress^ à rencoptrer en mer le bateau de Trouville et à prendre Louis-Philippe à son bord. M. Paul, àla^oldie d^une compagnie, ne crut pas pouvoir se permettre de s'écarter de sa route. Il ne restait au roi qu'une pauvre barque et la fortune des flots irrités.
Le bateau était prêt. Haliot Tavait loué moyennant trois mille francs. Il accompagna MM. de Rumigny et de Perthuis, à pied, à travers champs. M. de Pauligne prit la voiture publique de Trouville. La reine, la femme de chambre et le général Dumas attendirent à la Grâce une autre occasion de s'embarquer. Le roi, Thuret et Racine montèrent dans un vieux cabriolet. Un cheval maigre et poussif, sur qui le fouet du jardinier s'usait inutilement, traînait ce vieillard tout attristé encore d'avoir quitté sa feoime, et songeant que peut-être il ne la reverrait plus , ni elle ni ses enfants dont il ignorait le sort. Peu de gens voudraient êtrjs roi au prix de pareilles douleurs. Louis-Philippe l'av.ait voulu, et voulu à tout prix.
Pour la seconde fois depuis trois jours, il se trouvait seul sur une route déserte , en compagnie de deux pauvres gens. La finesse dont il avait donné tant de preuves durant sa longue carrière, à T^ide de laquelle il avait acquis le plus beau trône de l'Europe, lui servait encore, alors qu'il ne lui restait plus que sa vie à sauver* Il sentait qu'elle était plus en sùreié en-
tre le jardinier Racine et le valet Tliuret qu'entre deux généraux. On ne peut s'empêcher de songer en jetant un regard au delà de l'histoire contemporaine, que si Louis XVI, jeune, vigoureux, avait déployé la même énergie que ce vieillard, il eût peut-être à la fois sauvé sa tête et sa couronne soutenue par quatre puissances, qui regardèrent avec indifférence tomber celle de Louis- Philippe. Maisdanssesinsomniesdes Tuileries, LouisXVI apercevait à peine au lointain du passé le pâle fantô* me de Charles l®**; tandis que Louis-Philippe avait pu voir l'échafaud de Louis XVI.
Toutes les dispositions étaient prises pour assurer le départ du roi. MM. de Rumigny, de Perlhuis, de Pauligne et Hallot devaient Tattendre aux premières maisons de Trouville. Le bateau, remorqué jusqu'au bout du quai, à l'extrémité de la Touques, était prêt. Le cheval de Racine fut cause que Louis-Philippe n'arriva qu'après la marée. Il faisait grand vent et grosse mer. Sur ces belles plages du Calvados, l'Océan se retire à de grandes distances du rivage, de sorte que la Touques, s'éparpitlant dans les sables, ne forme pas à marée basse, surtout dans les saisons de morte-eau, un lit assez profond pour qu'un bateau d'un certain tonnage puisse sans danger gagner la pleine mer à marée basse. Lorsque le vent vient du large, la difficulté augmente. Une série de difficultés se réunissait donc pour retenir Louis- Philippe sur ce sol de la République qui lui brûlait les pieds. De l'avis des matelots les plus expérimentés, il fallait, pour tenter la traversée, attendre au moins quarante-huit heures.
Le capitaine du port, M. Henri Rarbet, était décoré.
368 SECONDE BÊPUBLIQUE FRANÇAISE.
M. de Rumigny, en attendant le roi, s'ouvrit à lui. Il fut convenu qu'on le cacherait chez le frère du capitaine du port, Victor Barbet, vieux matelot, qui vivait avec sa fille devenue veuve comme tant d'autres pauvres femmes de pêcheurs. A l'instar de Racine, la veuve avait au -dessus de sa cheminée le portrait de la reine. De sorte que le roi reçut chez le pauvre pêcheur une hospitaUté plus cordiale qu'on ne la lui eut faite chez un prince. Le mandat d'amener lancé contre les ministres par M. Perrot de Chezelles avait fait du bruit alors. La rumeur en vint jusqu'au littoral, avec les modifications conditionnelles que subit une nouvelle, selon les pays où elle passe. A Trouville et dans la plupart des petites localités de ce genre, on assurait qu'ordre sévère était donné aux gardes-côtes d'empêcher l'évasion des fugitifs politiques. Le capitaine Barbet effrayé, prit des mesures pour faire partir le roi immédiatement. Il rompit 1q marché conclu par Hallot, offrit mille francs d'indemnité au marinier et les deux autres mille francs au patron d'un autre bateau qui se trouvait à flot. « Je veux mes trois mille francs, » répliqua le premier marinier. Et comme le capitaine du port cherchait à entrer en accommodement, cet homme eut, dit-on, un mot d'une naïveté cruelle. « On marchande, c'est le roi! » s'écria-t-il. Il s'en alla répandre par la ville le bruit qu'un mystérieux étranger cherchait à s'embarquer. Les uns crurent qu'il s'agissait de M. Guizot, d'autres de Louis- Philippe.
11 n'y avait alors à Trouville que quatre ou cinq républicains, mais les circonstances leur donnaient uïi certain ascendant sur la population. C'en était assez
GOUVERNEMBMT PROVISOIRE. 369
pour stimuler le zèle des autorités. Le capitaine du port n'eut que le temps d'accourir chez son frère, le pêcheur, de prévenir le roi et de Tentrainer dans une petite cour.
On sait que Trouville est bâtie en amphithéâtre, dans l'angle formé par Tembouchure de la Touques et la mer. Les maisons du monde élégant, qui vient chaque année prendre les bains, font face à la mer. Celles du commerce regardent la Touques, transformée en petit port, et l'immense prairie qui se déploie sur l'autre rive. Derrière ces maisons de confortable apparence, s'entassent, sur les premiers gradins de la montagne, les maisonnettes des pécheurs. Des jardinets, des petites cours, des ruelles, rattachent ces pauvres habitations les unes aux autres. C'est dans une de ces maisons qu'était caché Louis-Philippe.
Il faisait nuit. Le capitaine Barbet ouvrit une petite porte et ât passer le roi. La porte se referma. « Fiezvous à moi. Sire , dit tout bas une voix inconnue, vous serez en sûreté dans ma maison. » L'inconnu conduisit Logis-Philippe à travers plusieurs cours et jardins, entra dans une ruelle où une porte de derrière appartenant à une maison de bonne apparence s'ouvrit devant eux. Louis- Philippe se trouva un instant après dans un salon, au milieu d'un conciliabule d'orléanistes de la localité. Il était chez M. Guestier, ancien maire de Trouville.
Peu d'instants après, MM. Dumas, de Pauligne, de
Perthuis et le valet Thuret vinrent rejoindre le roi. Il
eût été de la dernière imprudence de rester plus longi-
temps à Trouville. M. Guestier offrit son cabriolet, uti
' lï
hôtelier du voisinage son char à bancs. Mais les harnais étant à raccommoder, on prit la résolution de partir à pied. On emmena l'infortuné vieillard, déjà brisé par tant de fatigues et d'émotions, sur une grande route boueuse, dans les ténèbres d'une nuit de l®' mars. De longues rafales balayaient la plage et ^onda*^ent dans les falaises. Derrière lui le roi entendait mugir la mer. Trois guérites échelonnées sur ce chemin inquiétaient beaucoup les fugitifs. Deux étaient désertes. Le douanier garde-côte qui occupait la troisième, songeait plutôt à s'abriter du vent qu'à arrêter un roi.
A une lieue de Trouville, au village de Touques, les voilures rejoignirent les fugitifs. M. de Perthuis monta à cheval et partit en avant afin d'informer la reine du retour de son mari. M. Guestier prit la direction de Quillebœuf, afin, en cas de besoin, dé préparer un refuge. Le char à bancs que montait Louis-Philippe arriva à la Grâce dans le milieu de la nuit.
Cette situation devenait véritablement désespérante. Le roi et la reine, en se revoyant, purent constater les ravages que tant de fatigues avaient laissés sur leurs traits. Les deux vieillards étaient dans un abattement extrême. Leurs craintes augmentaient avec leur faiblesse. Le procureur de la République pouvait agir. Et pour comble de douleur, ils ne savaient rien de leurs enfants. Pour la première fois le découragement s^ empara d'eux.
Dans les épreuves qu'il plaît à la Providence d'infliger aux hommes, il y a un instant suprême où Ton sent qu'un pas de plus nous entraine à une inévitable perte. Louis- Philippe touchait à cette crise der-
GOUVERNEMENT PROVISOlitB. 371
nièrë et déterminante. Elle se déhôuà eh éà fav^tiï.
M. Jones, vice- consul ànglaiè résidant àU Havre; it^ riva dès le matin à la Grâce. Il dotinà dû t6\ \eh Hiëif^ leures nouvelles su)* sa famille et lui antibnçà c^lielë c6ùsul, M. Featherstonhàug, mettait V'ExpireÉs, dé rétotii*; à sa disposition.
Le roi, la reine et sa suite quittèrent là Grâce jifar lé paquebot du soir. Une heure après ils débarqfààièht âii Havre, à quelques pas de Y Express qui chauffait en lëi^ attendant.
Une scène de comédie, pré{)aréé p^v rittibginâtl(]lô fertile de Louis-Philippe, caractérise ericoi^é be dernier épisode. La fuite duroi devait jusqu'au (ierriiëttïlort'étit être accompagnée de circonstances romanesques.
On n'a pas oublié que la curiosité dels habitante Hë Honfleur était Fort éveillée depuis l'arrivée de la vieille dame et du vieux mohsieiir au pavillon de la Grâce. Il fallait donc redoubler de prudence. Dans là journée, le vice-consul Jones était allé au Havre s'entefadre avec M. Featherstonhaug. Le Courrier l'avait iramené, et ce même paquebot allait repartir pour le Havre. C'ëtàit une excellente occasion. La nuit commençait à tomber. Ce fut très-heureux pour* les fugitifs, car il y avait foule sur le quai. Des gendarmes surveillaient l'embarquement. Il était à craindre que, pour montrer leur zèle envers la République, ils n'dp|)ortassent trop de Hgûeur dans l'exercice de leurs fonctions. Oh avait pris d^s mesures en conséquence.
La reine demeura madame Lebrun^ et M. de Rutnigny Dubreuilj comme devant. Mais le roi devint M. William Smithy avec un passe*port anglais pai*faitement en
règle. Outre le bonnet de soie noire et les lunettes bleues, il s'était enveloppé d'une vaste houppelande. Appuyé d'un côté sur le bras de Dubreuil^ de Tautre sur celui du fidèle Thuret, il se rendit au port, tandis que par un autre chemin madame Lebrun^ au bras du neveu Jones, se dirigeait également vers le quai. En arrivant à Tembarcadère, M. Stiti/A, reconnaissant M. Jones, s'écria en anglais : «Eh ! bonjour, neveu Jones ! » Il quitta le bras de Thuret et de Dubreuily et s' emparant de celui de M. Jones, il passa à bord du paquebot, prit place sur le premier banc venu et entama une conversation. Madame Lebrun^ pendant ce temps, s'asseyait sur un autre banc en face.
L'homme qui perçoit le prix des places s'étant approché, sa corbeille à la main, M. Smith fronça le sourcil et hocha la tète en véritable cokney de Londres qui ne comprend pas une syllabe française. Le neveu Jones paya pour lui et pour son oncle.
Au Havre, beaucoup de monde attendait l'arrivée du paquebot : des amis, des parents, des curieux et des garçons d'hôtel. M. Featherstonhaug était au milieu de G^jl^jÇphu^. En apercevant M. Smith^ il s'écria : «Bon- .^(^^ fjf}û^ clfejf,(]ngl^^j|e suis charmé de vous revoir en
Chemin faisant, une femnie gui distribue des cartes
' -«^|HftVK?^,pftç?^^, VJOe,)an/^çrne,,à^la main^. t^^^^^^^ ..d^la^l^terne tombèrent sur le visage du roi.La femn%
o^^M>l?flî?fflfi,^^Ffife^ l?lif ^? h!^:^^J^^!^
tressaillit et courut vers un officier du port qui se promenait un peu plus loin.
M. Smithy conduitpar le neveu Featherstonhaug venait de passer sur VExpress^ suivi de madame Lebrun. On descendit dans le salon du navire. « Dieu soit loué. Sire, vous êtes sauvé! » s'écria M. Featherstonhaug. — « Dieu soit loué ! » répétèrent les deux vieillards en levant les mains au ciel. Ils remercièrent vivement le consul, qui se hâta de regagner le quai.
Après avoir reçu la confidence de la femme qui avait reconnu le roi, l'officier de service sur le port était accouru vers VExpress^ et le dialogue suivant s'engagea aussitôt sur le pont du navire . « Il est évident, M. le capitaine, que vous vous disposez à partir. » ^- « Oui, Monsieur. » — « Quel est le motif de ce départ précipité et avec quoi parlez-vous? » — «Avec des dépèches. » — a Alors, Monsieur, je vais visiter vos chambres. » — « Vous les visiterez à mon prochain voyage. Monsieur. » Le capitaine remonta sur son banc de quart et articula le commandement d'usage. L'officier du port, furieux, n'eut que le temps de s'élancer à terre. VExpress s'écartait lentement du quai et les palmes de ses roues commençaient à battre l'eau. Un instant après il s'écartait du port et fendait à pleine vapeur les vagues d'une mer tourmentée. La révolution avait perdu son gage.
Tandis que M. Featherstonhaug suivait pensivement dans les ténèbres le sillage à peine visible de VExpress^ l'officier du port s'approcha de lui : « M. le consul aurait-il la bonté de me dire le nom de celui qu'il \\eni d'embarquer sur VExpress 7 » — « William Smith, mon
oncle, » répliqua M. Feaflierstonhaug. — « Vous vous êtes joué de moi, M. le consul, mais j'en ferai mon ^rapport au çomnjissiairp jj^ gouvernerpent. » Lç rap- ^çft ^ut ^U, m^is le gouYp^i)eiTi(^q^ provisoir^^ charmé d'^lre ^ortid'çp barrai^ 3aai^ çivoir paru prêter Içs ipaii^s à la fMiijç jIh rof, ^p gaf^a bien dç cuivre cjçUe affajc^.
Pgp^ ^ jQat|néç dp 3 map Lquiis-Philippj^ et l^apjie- 4^élj^ dé^arguprenj; à N^whayçn. Le 1*0 j dpqna des poignées de maip coijfimf il ^yait fai^ en des temps Hp^^leur?* jLq 4 iQ^rs, i| §e reposait à Glarefqont d'qne c^rrièrç politique longue, figité^, de dix-huit aps de règfie, de tfoi§ jour§ et troi^ nuits de vaille au milieu de S^ cgpitalç révoltée, d'unc^ fuite ^e hqit jours à travers soq royaume, d'une trçiviersée périlleuse, des plus rudie^ ffitigjyiç;s q^'il sojtdonqé à un vieillard de soixanteqiljp^ç ai^ dç supporter, des plus cruelles émotions qu'up roi pqi^se éprouver.
J^orisqi^'aypc une mélancolie dang laqpelle se comp,Uit upnob^tanj: une p^psée républicaine, on compara l^ 'jrpjleriç^ a ce cjlomaine ^pUtaire de Glaremont, il e^p |q[)po^^i,ble dç ne p^s sentir combien durept paraitfe longues à Louis-Philippe, à ce génie actif et né ppur 1^1 affajres, l^s deux années qui I(Ç séparaient de la toipbe. Voyez-vous d'ici le manoir de Glaremont enseyeli 4âi^s son parc immense, avec ses longues prairies où traîne la brume éternelle de la Grande-Bretagne, iqfi rqfpijc|f[Tit (|es bœufs paisibles? Q^e\ contraste ayec l-|icjliy.ité du Carrousel, avec le joli coup d'oeil des tuileries semées (|e fleurs, de jolies bourgeoises et d'enfants roses 7
l^is, comme il çst écrit que chaoyn ici-bas trouve
Tapaisement de sa vengeance, Louis-Philippe, avant de mourir, allait retrouver le sien dans le massacre du peuple qui l'avait ignominieusement chassé, dans les fautes et Timpuissance de ceux qui voulurent gouverner à sa place. Pour n'être pas aussi héroïque que son aînée, pour s'être montrée en paroles plus humaine et n'avoir pas eu d'échafaud en Grève, la seconde République française n'en laisse pas une trace moins sanglante dans l'histoire. Nous verrons des journées plus funestes que celles de la Convention. Jamais plus de faiblesse ne s'unit à plus de férocité, jamais plus de fureur à plus d'hypocrisie, que dans les discordes civiles qui forment la trame de cette lugubre et ridicule comédie ! Nous y retrouverons la peste comme à Florence au temps des Médicis et de Machiavel. Et tel sera Tacharnement des citoyens les uns contre les autres, que la peste emportera vingt mille hommes dans les plis de son suaire, sans qu'on y prête seulement attention. Il faut, pour poursuivre un tel récit, la ferme volonté de creuser entre le passé et l'avenir, après soixante ans de haine et de combats, une tranchée profonde : la nécessaire liquidation des partis.
PIÈCES JUSTIFiaTIVES.
PIÈCES lUSTlFJCATIYES.
Bulletins de surveillance générale du 12 au 22 février.
12 février 1848. — L'ordre et la tranquillité continuent à régner dans Paris. On ne remarque pas d'agitation extraordinaire.
13 février. — Aucun trouble dans Paris. La tranquillité règne dans la popijilatiop ; il y a cependant quelque inquiétude par suite de la lecture des journaux, et cle Tagitation qu'ils cherchent à fomenter.
14 février. — H Y a assez d'inquiétude dans les esprits^ sans cependant qu'il y ait de l'agitation. Les classes ouvrières sont occupées et repondent peu à l'agitation qu'on cherche à leur imprimer.
15 février. — Il règne dans Paris un sentiment d'assez vive inquiétude, causé par l'appréhension, de quelques troubles possibles, à l'occasion de l'affaire des banquets ; cependant l'apparence de la population est assez tranquille. — Il y a peu d'étrangers à Paris : les marchands se plaignent de ne pas vendre ; il y a peu d'activité dans les transactions commerciales.
380 PIÈCES JUSTIFIGATIYBS.
16 février. — Aucune circonstance nouvelle. Paris continue à être inquiet, mais sans émotion apparente.
17 février. — La population deJiParis est toujours fort inquiète, et assez agitée. Plusieurs réunions ont eu lieu parmi les diverses nuances de l'opposition, pour s'occuper d'une grande manifestation; rien encore n'a été décidé à ce sujet. — Les affaires sont suspendues et les marchands ne vendent rien.
18 février. — Toujours beaucoup d'inquiétude dans Paris, mais beaucoup d'incertitude et de division dans les projets des diverses nuances des partis qui s'occupent du banquet, et de la manifestation décidément fixée à mardi, sauf nouvel ajournement. Ils continuent à exprimer l'intention de ne pas se livrer à des troubles, et font à leurs adhérents des recommandations dans ce sens, tout en les poussant à figurer dans la réunion qu'ils cherchent à rendre très-nombreuse.
19 février. — Tous les différents quartiers de Paris sont parfaitement tranquilles ; aucune apparence de trouble , mais l'inquiétude est très-grande et les affaires entièrement suspendues.
20 février. — Continuation de tranquillité , mais toujours la même inquiétude. On ne remarque aucune émotion nouvelle parmi les ouvriers ; cependant beaucoup d'entre eux ont l'intention d'aller mardi se joindre à l'attroupé^ ment, qui se réunira sur la place de la Madeleine pour aller aux Champs-Elysées.
21 février, —(manque).
22 février. — La journée a été bien difficile. Cette nuit, les travaux de la tente destinée aux banquets réformistes ont été poussés jusqu'à une heure du matin. A cette heure ils ont cessé. Quelques curieux sont venus sur ce point» mais sans désordre.
La tranquillité paraissait devoir durer, lorsque, vers dix heures, quelques étudiants et un certain nombre d'hommes en blouse sont sortis du quartier latin, se dirigeant sur la Madeleine. Arrivés sur ce point, ils ont proféré des cris divers dans une intention hostile, et peu à peu des groupes se sont formés, qu'il a fallu disperser. Les curieux, comme de coutume, étaient en grand nombre et gênaient Faction de la force publique. Le rassemblement s'est alors divisé : une portion s'est portée sur la Chambre des députés, dans laquelle elle a pénétré un instant, et dont elle a été repoussée par la troupe envoyée dans ce but ; une autre s'est dirigée vers le quartier latin, pour aller à r£cole|polytechnique, contre laquelle elle a lancé quelques pierres qui ont cassé quelques vitres. Elle a aussi jeté des proclamations par-dessus les grilles. Dispersé par une charge de garde municipale, ce rassemblement s'est formé de nouveau ; il a passé les ponts, et a traversé le quartier Saint-Martin, oii il a répandu un grand effroi.
Sur la place de la Concorde, des individus se sont réunis en grand nombre. Augmenté encore par des curieux et des ouvriers en chômage, l'attroupement est devenu formidable. Il a attaqué des postes, élevé des barricades , et allumé un incendie. Chargé plusieurs fois par la troupe de ligne et la garde nationale à cheval, il s'est replié sur la rue de Rivoli, où il a élevé des barricades, ainsi que dans la rue Saint- Honoré, depuis la place Beauvau jusqu'à la rue de la Monnaie. Plusieurs fois dispersé, il se reformait toujours. Il a fini par piller un grand nombre de boutiques d'armuriers dans la rue Saint-Honoré, et sur le quai de la Mégisserie, malgré les charges continuelles qu'il a essuyées. D'autres rassemblements se sont encore formés dans la rue Bourg-l'Abbé, près du magasin de Lepage, armurier, où une barricade a été formée et enlevée très-bravement par la garde municipale.
382 PIËCBS JUSTIFIGATIYBS.
qui a essuyé un feu très-vif. Un homme a été tué sur ce point, du côté des insurgés. Sur d'autres points encore on a pillé des boutiqueset des maisons, et partout, sur leur passage» les émeutiersont brisé des réverbères, et |es lanternes à gaz. Us ont brûlé le corps de garde de la rue de Ponthieu, la barrière de Gourcelles, et tous les jeux des Champs- Elysées.
La garde nationale a assez bien répondu à l'appel ; cependant certaines légions n'ont presque pas fourni. La troupe de ligne a été très-bien, et la garde municipale excellente de patience et de bravoure.
Les BatignoUes ont été attaquées par des pillards, qui ont été combattus par des gardes nationaux qui les ont bravement repoussés.
Espérons que la journée de demain se passera sans troubles ! nous ne l'espérons guère.
PIÈCES JDSTIF1CAT1VB8. 383
Ordre attribué au duc de Montpemier.
Délivrer d'ui^encè des magasins de Ti^rtillerie de Yinèennes et expédier sans délai sur Fécole militaire, à Paris, les objets de munitions ci-après :
Deux batteries d'artillerie de campagne, caissons chargés ; vingt caissons d'infanterie chargés, trois cents bottés à ùiitraille, quatre cents pétards, un caisson de flambeaux pour le service de nuit.
Signé : A. d'Orléans.
384 PIÈCES JOSTIFICATinS.
Note de la commission générale du banquet aux journaux.
La commission générale chargée de Forganisation du banquet du 12* arrondissement a décidé que la manifestation aurait lieu irrévocablement, mardi prochain 22 février, à midi.
On indiquera plus tard le lieu de la réunion.
Nous ajoutons à cette pièce une déclaration des Ekx)les, envoyée le lendemain, 20 février, à la commission générale. Elle témoigne des tiraillements qui n*ont cessé d'exister jusqu'aux derniers instants entre les diverses fractions du parti républicain.
Messieurs et chers camarades,
En présence des retards apportés à Texécution du banquet des Écoles, près de 800 étudiants se sont réunis le 11 février 1848, et, après avoir examiné les actes de la commission, ont décidé:
Que des invitations seront adressées également au Natio^
nd et aux députés qui s'y rattachent, à la Réforme et aux députés qui s'y rattachent.
Que la parole leur sera donnée à tous sans distinction ;
Que si, conséquemmentà tout ce qui s'est passé le National et les députés dont il représente les opinions demandent que la parole soit retirée àM.Ledru-Rollin, il ne sera fait aucun droit à leur demande ;
Que s'ils refusent de prendre part au banquet des Ecoles, parce qu'on aura maintenu la parole à M. Ledru-Rollin, il sera passé outre, et le banquet aura lieu;
Que sous ces conditions expresses, la commission sera continuée dans ses pouvoirs, qui sont d'aviser aux préparatifs matériels du banquet, aux invitations, à la mise au concours des toasts, à leur choix et à l'ordre de leur prononcé.
Dans le cas où la commission refuserait de se soumettre à ce que l'assemblée a décidé, il sera nommé une autre commission séance tenante ;
Que la commission éventuelle par le fait seul du refus de la commission existante, sera investie des pouvoirs et des obligations précédemment indiqués;
Qu'il est bien entendu que la nomination d'une commission éventuelle n'implique aucun blâme pour la commission existante ;
Que chaque candidat nouvellement élu se soumet par le fait seul de son acceptation aux obligations imposées par l'assemblée ;
Que les membres des précédentes commissions ne pourront être élus;
Que cette résolution n'emporte aucune signification de blâme pour les personnes qui en sont l'objet;
Que celle des deux commissions qui restera définitivement en possession des pouvoirs de l'assemblée, devra s'adjoindre T. I. 35
386 Piàc£6 iusTiPicAriYSs.
un repré^Dtant choisi dans les Ecoles suivantes : Ecole Polytechnique, Centrale, des Beaux-Arts, Normale, des Chartes, du CoipmerQ^ r enfin un membre choisi dans les ouvriers.
Que pour le cas où la commission verrait le nombre de sçs membres r^iluit par suite de démissions ou autres causes, elle est autorisée à se compléter par voie d'élection.
La commission éventuelle a chargé un homme qui jouit dans le parti démocratique d'une considération justement méritée de porter à la connaissance de Tancienne commiss^n les résolutions ci-dessus énoncées. A ces démarches toutes conciliatrices Tancienne commission a répondu par la déclaration suivante : « La commission du banquet des Eco- » les, après, en avoir délibéré, déclare : qu'elle n'a aucune » communication particulière à faire officiellement à qui que » ce soit ; qu'elle ne reconnaît à personne le droit de lui im- "» poser des décisions; mais qu'elle est et sera toujours prête » à rendre compte à ses souscripteurs, collectivement, de ses » décisions et de leurs motifs ainsi que de la situation du » banquet afin de les mettre à même de voir s'ils doivent » lui continuer leur confiance, et si par suite ils veulent gar- » der ou rendre leurs billets. » — Suivent les signatures du président et du secrétaire. — En conséquence de cette déclaration qui contient un refus bien formel de se soumettre aux décisions de l'assemblée du 11 février MM. Maigne, Bocquet, Sabatier, Delcamp, PaulAvenel, Wfelviî-Bloncourt, IKuUot, Bardurry, en vertu des pouvoirs qui leur ont été conférés par cette assemblée, se constituent en commission définitive.
La commission ainsi constituée a résolu que la forme et la couleur des cartes de l'ancienne commission seraient changées.
Que les nouvelles cartes se donneraient à l'entrée du banquet.
PIÈGB9 JUSTIFICATIVES. H8?
En conséquence elle invite les souscripteurs, membres de rassemblée du 11 février et ceux qui adoptent ses décisions, à se présenter tous les jours de tO à 4 heures, place Saint- Michel no 8» au siège de la commission, pour y échanger leurs cartes.
Signé : V. Màignb, président, Dblcahp, secrétaire» Sabatibr , trésorier.
Paris, le 20 février 1848.
)88 FIÈCBS JUSTIPIGATITRI.
Lettre (TAgnêi de Klindworth à M, Gtdzot,
Monsieur le Président du Conseil.
Mon père me charge de transmettre à Votre Excellence les renseignements suivants :
Une personne qui vit depuis de longues années dans une assez grande intimité avec M. Thicrs a eu Tautre jour avec ce personnage un entretien dont voici les points les plus saillants.
M. Thiers a dit : <c Le pays marche à pas de géant à une D catastrophe qui éclatera, ou avant la mort du roi, si ce » prince avait une vieillesse longue y ou quelque temps après y> la mort du roi. Il y aura guerre civile, révision de la » Charte et peut-être changement de personnes en haut Heu. D Le pays ne supportera pas une régence, à moins qu'on ne j> fasse quelque chose de grand pour relever la nation. Le Y> roi Louis-Philippe n'a rien fondé. Il laisse à sa famille la D tâche la plus ardue pour son maintien. Si Napoléon II )» vivait encore, il remplacerait sur le trône le roi actuel. y> Pour mon compte, je suis dégoûté de tout et je ne veux » rien. L'Europe trouvera encore cette nafion sur son che- » min. Jusqu'à la mort du roi, il n'y a rien à faire; il faut i> que Guizot reste, seulement il faut Tempécher de donner if> suite à son rapprochement avec les puissances continen- » taies. Nous devons lui imposer la politique qu'il doit sui-
niCSS JUSTIFIGATIYKS. 38tt
x> vre à Tétranger, lui faire peur de la Chambre et du pays. D Cest pour cela que je monterai à la tribune et que je le x> combattrai à outrance, aussi bien pour la question d'Italie D que pour la question suisse. »
Mon père garantit à Votre Excellence l'exactitude des renseignements qui précèdent, et vous prie de vouloir bien en garder le secret. ^
Daignez agréer, M. le président du Conseil, une nouvelle expression de mon entier dévouement,
Agnès de Elindworth.
Le 21 janvier 1848.
390 PIÈCES JUSTlFlCATlVBft.