‹ Histoire de la seconde République française (volume 3)Chapitre 4 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

On sait que la loi du 19 avril 183! avait fixé à 200 francs le cens électoral; on sait aussi que, sous le régime de Juillet, l'exercice des fonctions publiques salariées n'était pas incompatible, au moins d'une façon générale, avec le mandat législatif. Cet état de choses, d'abord peu contesté, devint à la longue pour l'opposition le texte d'un double grief : d'une part elle se plaignait de ce que, le corps électoral étant trop restreint, la Chambre des députés n'était pas la vraie représentation du pays; d'autre part elle prétendait que les fonctionnaires, liés au ministère par la crainte d'une destitution ou l'espoir d'un avancement, n'offraient point de suffisantes garanties d'indépendance. C'est ainsi qu'elle réclama, sous le nom de réforme électorale, l'abaissement du cens et, sous le nom de réforme parlementaire, l'exclusion des fonctionnaires salariés et surtout des officiers de la Couronne.

A vrai dire, cette question ne prit une place sérieuse dans les préoccupation- publiques qu'à partir do 1847. L'opposition dynastique, dirigée par M. Odilon Barrot et comptant rallier a elle, d'un côté, la gauche radicale, de l'autre, le centre ;;aucl»e et le tien parti, prit alors L'initiative des hostilités. Dès M BMHI de mars, M. Duvergier de llauranne déposa un projet de réforme électoral ,■ n dm .ml le cens à 100 francs, adjoignant

lin listai de vote ce que, dans le langage du temps, on appelait les cajnuitrs (i portant le nombre «les députés de quatre cent

LES BANQUETS REFORMISTES. 13

cinquante-neuf à cinq cent trente-huit. Un peu plus tard M. de Rérausat déposait sa proposition sur les incompatibilités parlementaires.

Le choix même des auteurs de ces motions révélait d'habiles ménagements. Héritier d'un nom illustre, autrefois champion courageux de la résistance, M. Duvergier de Hauranne avait donné tant de gages à la cause de l'ordre qu'il ne pouvait porter ombrage même aux plus timides. Quanta M. deRémusat, il devait à la distinction de ses manières, au charme de son esprit et à la sincérité de 3on libéralisme de nombreuses sympathies; naguère ministre du Roi, il avait conservé la bienveillance du monarque non moins que les bonnes grâces de la Cour : il était pour ces motifs plus propre que personne à conquérir des adhésions sur les lisières des partis.

La discussion de cette double proposition amena tour à tour à la tribune les chefs les plus éminents de l'opposition parlementaire, et en particulier M. Odilon Barrot. Certaines vivacités de langage révélèrent l'irritation des esprits. M. Odilon Barrot s'exprimait en ces termes : « Là où les élections seraient « non l'expression des convictions de chacun, mais le résultat u d'un marché où les intérêts seuls auraient été pris en compte, « il n'y aurait plus de parlement proprement dit, il y aurait « seulement une réunion de spéculateurs politiques. Du nord a au midi, de l'est à l'ouest de la France, le thème de tous les a agents électoraux est celui-ci : Il faut nommer un député a agréable au pouvoir afin qu'il en obtienne pour vous plus de «faveurs... Comme on ne cherche dans son député qu'un a délégué auprès du pouvoir pour en tirer le plus d'avantages « possible, on le prend de préférence parmi les propres agents « de ce pouvoir, et c'est pour cela que vous voyez le nombre « de fonctionnaires aller toujours croissant. Vous arriverez « bientôt à ce résultat que le budget sera voté par ceux qui le a dépensent »

Avec cette confiance que donne la longue possession de l'autorité, avec cette ironie hautaine que les membres du cabinet Guizot empruntaient volontiers à leur chef, M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, repoussa toute innovation. Deux cent

mille électeurs lui paraissaient suffisants pour représenter et défendre les intérêts du pays. Accuser la législation existante de favoriser la corruption, c'était du même coup outrager la majorité. Si quelques imperfections subsistent, le progrès des mœurs publiques les fera disparaître. La nation heureuse et prospère est indifférente à la réforme. L'agitation qu'on essaye de créer est factice et n'a point de racine dans les masses : elle va de la Chambre au pays, elle ne vient pas du pays à la Chambre. Votre projet, disait en substance M. Duchâtel aux membres de l'opposition, n'est que la spéculation de quelques ambitieux qui veulent des portefeuilles.

Le langage du ministre était juste autant qu'acerbe. La réforme électorale ou parlementaire n'était entre les mains de M. Barrot et de ses amis rien autre chose qu'une arme pour renverser le cabinet. La Chambre des députés ne s'y méprit pas. Le 26 mai 1847, la réforme électorale fut repoussée par deux cent cinquante-deux voix contre cent cinquante-quatre ; le 21 avril, la réforme parlementaire fut rejetée par deux cent dix-neuf voix contre cent soixante-dix. Mais il se trouva que cette décision, loin de terminer le débat, le transporta sur un plus vaste terrain. «Vous êtes les plus forts, disait déjà en 1846 à M. Vitet l'un des membres de l'opposition; c'est évident, ici plus rien à faire, plus rien à dire pour nous, nos paroles seraient perdues; nous allons ouvrir les fenêtres (1). »

On ne tarda pas en effet à les ouvrir toutes grandes. Bien avant la fin de la session, c'est-à-dire dès le mois de mai 1847, les députés réformistes se réunirent successivement chez M. Barrot et chez M. Duvergier de Hauranne. Dans ces réunions, on voyait mêlés et confondus les représentants de toutes les nuances de l'opposition, MM. de Beaumont, de Malleville, i .h not, <;.u iiiri-I'agès, Berger, Abbatucci, Havin. D'un commun accord, on décida de soumettre a la revision du pays le 'otr «lu Parlement, l'our atteindre ce but, ce n'était pas trop <l<- concentrer tout lei offert*. L'ambition étouffant toute pru- Im membrei de la gauebe dynastique formèrent avec

(i) M. l>>.,l,.i. ., ,., ■ I>,-,ax Mondël, t" avril IS70, i». 573.

les membres de la gauche radicale les liens d'une étroite alliance : ils adoptèrent le même mot d'ordre, la réforme électorale et varlementaire : ils convinrent de faire taire provisoirement leurs divergences et de poursuivre ensemble la même pensée : vaste coalition destinée, selon M. Barrot, à précipiter une crise ministérielle et, selon ses nouveaux amis, à atteindre, s'il se pouvait, la royauté elle-même !

Mais comment provoquer en faveur de la réforme un vif mouvement de l'opinion ? Ici l'embarras était grand : car on ne se dissimulait pas que les masses étaient assez insensibles, soit à l'extension du droit de suffrage, soit aux incompatibilités parlementaires. 11 fallait, avant tout, faire naître en elles ce prétendu mécontentement qu'on se réservait d'exploiter. Quelques députés rappelèrent alors fort à propos que les membres du cabinet, se conformant à un usage établi depuis longtemps en Angleterre, n'avaient pas dédaigné, dans des circonstances solennelles, de réunir dans des banquets leurs électeurs les plus influents et de les entretenir des affaires publiques. Ainsi avaient fait M. Guizot à Lisieux, M. Lacave-Laplagne à Mirande, M. Duchâtel à Mirambeau; et leurs discours avaient eu un légitime retentissement. Pourquoi l'opposition ne suivrait-elle pas cet exemple et ne créerait-elle pas dans le pays, par une série de banquets, une agitation profitable à ses vues? Ce langage fut entendu : à la suite de divers conciliabules, il fut convenu que, dans l'intervalle des deux sessions législatives, des banquets seraient organisés à l'aide de comités, soit à Paris, soit dans les départements. Ces réunions se tiendraient dans des lieux privés, afin d'échapper à la loi contre toute réunion publique non autorisée : on y inviterait les électeurs les plus influents : les toasts seraient arrêtés d'avance : le toast au Roi ne serait ni exclu ni imposé : chacune de ces manifestations se terminerait par l'expression d'un vœu énergique en faveur de la réforme. Ce plan d'action une fois combiné, on entama aussitôt cette campagne que, dans le langage du temps, on a appelée la Campagne des banquets.

Parmi les députés dynastiques, nul ne parut craindre que ces manifestations ne fussent détournées de leur but. Plus clair-

voyants, les députés radicaux s'étonnaient et se réjouissaient de cette imprévoyance. Sortant un jour d'un de ces conciliabules, qui se tenaient alors chez M. Odilon Barrot, M. Garnier- Pagès disait à ses amis : « Il ne nous appartient pas d'éclairer nos nouveaux alliés, mais ils ne savent pas où ils vont ; ce que nous venons de décider, c'est une révolution (1). »

Paris devait donner le signal aux départements. Dès le mois de juin, un ancien comité électoral, transformé en comité d'agitation réformiste, s'occupa d'organiser un banquet dans la capitale. Au début, l'œuvre rencontra d'assez graves difficultés. Le public paraissait indifférent. D'un autre côté, certains personnages politiques, tout en souhaitant un changement de système, répugnaient à ces manifestations. Le parti légitimiste restait à l'écart. Les membres du tiers parti, MM. Dufaure, Billault, Tocqueville, avaient résolu de s'abstenir, soit que le mouvement dépassât leurs prévisions, soit que, se flattant d'arriver prochainement au pouvoir, ils voulussent se réserver. Anciens ministres du Roi, M. Thiers et M. de Rémusat invoquaient, pour se soustraire à toute invitation, les souvenirs de leur passé ; peut-être aussi leur ferme bon sens leur démontrait-il le péril de ces réunions : ils n'ignoraient pas, d'ailleurs, que leur parole si fine, si spirituelle, si nourrie de faits, serait quelque peu dépaysée dans ces assemblées tumultueuses, où la sonore éloquence de M. Odilon Barrot pourrait, au contraire, se déployer à l'aise. Enfin, dans l'extrême gauche elle-même, les radicaux exclusifs, dirigés par Ledru-Rollin, refusaient de s'enrôler dans une coalition que la logique rigoureuse des principes démocratiques réprouvait : la suite des événements put seule changer leurs desseins.

Malgré ces défections et ces mécomptes, l'alliance persista, et les nouveaux coalisés mirent au service du mouvement réformiste toute leur activité. Le 0 juillet, un banquet solennel n'unit, dani on jardin publiCi au Château-Rouge, mille à douze

[mi ..nues. M. de Lastcyrie pire présidait : et la foule

ioiitciiijil.nl, non >;ms une curiosité sympathique, ce vieillard,

(i) Gaumkr-Packs Histoire de la rfroiutla* ./<• IKV8, t. i'r, p. 100.

ancien compagnon de Lafayette et l'un des derniers survivants de la génération de 1789. Le chef de l'opposition dynastique, M. Odilon Barrot, attirait tous les regards et souriait avec une vanité confiante à sa courte popularité. Autour de lui se groupaient, à la table d'honneur, ses principaux lieutenants : M. de Malleville, étincelant de verve et d'entrain; M. de Beaumont, l'ami et le compagnon de Tocqueville ; M. Duvergier de Hauranne, conservateur devenu libéral et mettant au service de ses nouvelles convictions une ardeur pleine d'âpreté : non loin d'eux, étaient assis M. Marie et M. Garnier-Pagès, destinés l'un et l'autre à une élévation aussi prochaine qu'inattendue. A la fin du repas, les toasts obligés commencèrent. Ces sortes de harangues, toujours un peu vagues et vaines, le furent particulièrement ici. Gomme les coalisés étaient animés de vues fort différentes, on était condamné, sous peine de rompre l'alliance, à ne rien préciser. Il fallait parler de la réforme, mais sans en déterminer le caractère et l'étendue. Il fallait attaquer, sans circonscrire les limites de l'attaque. Il était nécessaire de prononcer des phrases à double entente qui pussent être applaudies à la fois par les partisans de la Royauté et par ceux de la République. Les plus habiles eussent succombé à cette besogne ingrate, et, parmi les hommes d'esprit qui assistaient à cette réunion, beaucoup ont éprouvé sans doute une surprise désagréable en relisant plus tard leurs discours. M. Odilon Barrot déploya cette éloquence ample et grave qui lui était familière. M. Duvergier de Hauranne trouva quelques mots heureux pour dépeindre la société politique : « J'ai vu, « dit-il, une foule d'électeurs regarder le droit de suffrage o comme une propriété privée et examiner, non pas quelle est « l'opinion de leur député, mais quels services il peut leur « rendre. J'ai vu se former, s'établir entre le ministère et le « député d'une part, entre le député et l'électeur d'autre part, « une société en participation dont le budget fait les frais. » Malgré ces traits incisifs, on sentait que l'agitation n'était qu'à la surface, et qu'entre les agitateurs eux-mêmes l'accord était précaire. On exalta la « glorieuse révolution de Juillet » ; on flétrit la # corruption du pouvoir » ; on tonna contre le « gou- I. 2

vernement personnel » ; on porta successivement des toasts aux « organisateurs du banquet », à la « ville de Paris » , à 1' « amélioration du sort des classes laborieuses » , à la a presse » , aux « députés de l'opposition » ; on gagna de la sorte une heure avancée, et, lorsqu'on se fut assuré qu'aucun lieu commun n'avait été oublié, on se sépara.

L'impulsion était donnée : Golmar, Reims, Strasbourg, Soissons, Saint-Quentin, suivirent l'exemple de Paris. Bientôt un grand nombre d'autres villes voulurent avoir aussi leur banquet. Ces fêtes offrirent de nombreux échantillons de cette éloquence vaine, molle et flottante, assez ordinaire aux libéraux d'alors. L'enthousiasme fit partout défaut. Les organisateurs devaient s'ingénier en mille manières pour trouver un local, rassembler des souscripteurs, attirer un public, simuler un vœu populaire. Pour secouer l'indifférence générale, il fallait la présence d'Odilon Barrot; on se rendait alors au banquet comme à un divertissement oratoire. En certains endroits, de hauts fonctionnaires, en s'associant publiquement aux démonstrations, parvenaient à rassurer les timides et décidaient quelques adhésions. C'est ainsi que le premier président de la Cour d'appel, M. Rossée, présida le banquet de Colmar. — Par malheur, il est rare qu'une agitation, même factice, demeure tout à fait stérile. A force d'entendre parler de corruption, on finit par se persuader que la corruption régnait partout; à force d'entendre parler de réforme, on s'imagina de bonne foi que la réforme était urgente. La bourgeoisie, d'abord si froide, s'échauffa peu à peu. La solidité du pouvoir faisait taire les scrupules. Le gouvernement, pensait-on, était assez fort pour qu'on cédât à la tentation in offensive de lui causer quelque embarras. On se In il sans souci comme sans crainte, au facile plaisir d'une opposition sans danger. Il advint donc que le mouvement, tout i fait superficiel au début de la campagne, commença à mire, quatre moi- plu* tard, une certaine consistance, t ce moment que le parti de la révolution choisit pour entrei eu c.-ue <)u .1 vu que Led ru-lîollin et ses amis étaient demenrél tOUt d'abord à l'écart, même ils avaient raillé, sans

pitié, cette alliance de la faction républicaine avec le groupe de l'opposition dynastique. Comme le mouvement s'accentuait, ils se flattèrent de le confisquer à leur profit, et, dans celte pensée, ils s'y associèrent. Le 7 novembre, Ledru-Rollin se rendit au br.nquet de Lille. Un peu embarrassés d'un auxiliaire si dangereux, les chefs du parti dynastique stipulèrent qu'un toast au Roi constitutionnel serait porté; ils voulaient assurer par là le caractère pacifique et légal de la réunion : cette exigence ayant été repoussée, les dynastiques se retirèrent, et Ledru-Rollin, demeuré seul, put s'établir sur le terrain imprudemment préparé pour lui. Les radicaux n'hésitèrent plus à se servir d'un moyen d'action si puissant. A leur tour et sans perdre de temps, ils organisent leurs banquets. Us se réunissent successivement à Dijon, Chalon-sur-Saône. Ici, il ne s'agit plus de réformes, mais de révolution ; il ne s'agit plus de ramener la royauté de Juillet à l'esprit de son origine, mais de la renverser. A Dijon, Ledru-Rollin se glorifie du titre à1 ultra-radical; à Chalon-sur-Saône, il porte un toast « à la Convention » . On devine la surprise et la colère des députés dynastiques. Mais, lorsqu'un ministère dure depuis huit ans, le plaisir de le battre en brèche rend insensible à tous les périls. Il en est, d'ailleurs, de la politique comme de toutes les affaires humaines : on ne se dégage pas à volonté des alliances qu'on a une fois nouées. La campagne continue donc. Les banquets succèdent aux banquets. L'opinion publique, d'abord impassible, prend de plus en plus au sérieux les accusations quotidiennement répétées. Malgré les premières rigueurs de l'hiver, le mouvement ne se ralentit pas. Bien au contraire, plus la convocation des Chambres approche, plus l'activité redouble. Les plus petites villes, Avesnes, Condom, Neufbourg, Rochechouart, ont leur banquet; et comme s'il importait qu'aucune heure ne fût perdue pour l'agitation, le drapeau de la réforme est arboré h Rouen, à Toulouse, à Cambrai, à l'heure même où la session législative s'ouvre à Paris.

Quelle était, en présence de ces manifestations, l'attitude du ministère? Il montrait une sécurité parfaite et, selon toute apparence, sincère. Chef parlementaire plus encore qu'homme

d'État, M. Guizot manquait de cette perspicacité qui voit de loin le péril et s'apprête à le conjurer avant qu'il ait grandi. Comme il avait la majorité dans les Chambres, il n'imaginait guère que quelque danger pût surgir ailleurs. Ses collègues partageaient sa confiance. Le 15 août 1847, au milieu même des manifestations réformistes, M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, écrivait à M. Dupin : « Il n'y a rien de nouveau, c'est le moment où tout dort(l). » Lorsque l'opposition radicale, avec Ledru-Rollin, entra en scène, le cabinet s'en réjouit plutôt qu'il ne s'en effraya, espérant que l'esprit de réforme serait tué par ses propres excès. Le discours du trône fut l'expression de cette assurance hautaine; il se terminait par ces paroles significatives: « Plus j'avance dans la vie, plus je consacre « avec dévouement, au service de la France, aux soins de ses « intérêts, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a « donné et me conserve encore d'activité et de force. Au milieu « de l'agitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles, « une conviction m'anime et me soutient, c'est que nous possé- « dons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des « grands pouvoirs de l'État, les moyens les plus assurés de « surmonter tous les obstacles et de satisfaire tous les intérêts « moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fer- « mement, selon la Charte, l'ordre social et toutes ses conditions; garantissons fidèlement, selon la Charte, les libertés « publiques et tous leurs développements. Nous remettrons « intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui a nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et dé- « fendu l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et u libres. »

Il était impossible de mieux tracer la ligne de démarcation entre les criminels et les dupes, entre les partis ennemis qui travaillaient .-m rem i i venant du pouvoir et les partis inconsidérés qui, ;i leur iii-u, préparaient une catastrophe. Hostiles ou //'■s, tels étaient, disait le discours du trône, les députés i. loi mites; et l'avenir a ratifié ce jugement. Toutefois, cette

^1) Memoirci d'Otlitun Ban ut, t. I", p. 440.

cruelle précision de langage avait elle-même son danger. Les blessures d'amour-propre sont les plus incurables. Signalés à la face du pays, comme les dupes de leurs compromettants alliés, les opposants dynastiques ressentirent vivement l'injure. Comme il arrive presque toujours, les officieux renchérirent sur les paroles royales : le Journal des Débats encourageait le ministère à la provocation : «Marchez sur le fantôme, disait-il, il s'évanouira; fuyez, il grandira jusqu'au ciel. » Chaque jour, entre le gouvernement et l'opposition, l'abîme s'élargissait.

C'est au bruit de ces discussions irritantes que l'année 1847 s'achevait. Bien que le calme matériel fût profond, il régnait dans les esprits une sorte de vague anxiété. L'inquiétude avait pénétré jusque dans la famille royale et parmi les hôtes habituels du château. En contact fréquent avec l'opinion, les princes commençaient à incliner aux concessions; avec cette prescience maternelle qui surpasse toutes les habiletés, la duchesse d'Orléans sentait le péril : l'esprit de la Reine ellemême était ébranlé. Les amis les plus dévoués du trône, le maréchal Gérard, le maréchal Sébastiani, M. de Montalivet, portaient au monarque les avertissements de leur fidélité clairvoyante et attristée. Comme si la famille royale dût être préparée par un grand deuil aux épreuves qui l'attendaient, Madame Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, mourait presque subitement aux Tuileries, le 31 décembre. Cette mort vint ajouter aux préoccupations publiques une impression pénible : on savait que cette princesse, douée d'un sens politique très exercé, avait été souvent l'inspiratrice des résolutions de son frère; et, en voyant le monarque suivre jusqu'à Dreux le cercueil de celle qui avait été la conseillère de ses bons comme de ses mauvais jours, beaucoup se demandaient si la fortune qui aime la jeunesse ne s'éloignait point du vieux roi. Hors du palais, quelques députés, nouveaux venus dans la vie parlementaire et, par suite, étrangers à l'esprit de parti, n'hésitaient pas à manifester leurs appréhensions; parmi eux, se distinguait un homme, jeune encore et presque inconnu, cachant, sous /es apparences de la frivolité mondaine, un esprit très pénétrant et très délié, c'était M de Morny. Non seulement il commu-

niquait ses craintes à M. Guizot (1), mais, dans un article très remarqué de la Revue des Deux Mondes, il exprimait le regret que le ministère n'eût pas, en accordant quelques réformes, devancé et désarmé ses adversaires. Après les banquets, les concessions étaient plus difficiles : « Toutefois, ajoutait avec beaucoup de finesse le jeune publiciste, il ne faut pas introduire l'amour-propre dans la politique (2) » . Au milieu de ces inquiétudes mal définies et peu justifiables, mais pourtant générales, les meilleures nouvelles passaient presque inaperçues. En vain apprenait-on la soumission d'Abd-el-Kader; ce glorieux événement, si propre à relever la popularité de la dynastie, n'obtenait rien autre chose qu'une approbation dédaigneuse : quelques-uns même, par un rapprochement'superstitieux, rappelaient que la prise d'Alger avait précédé de peu de jours la chute de Charles X. Les débats parlementaires, ouverts dès le commencement du mois de janvier, avaient substitué aux agitations des banquets les agitations de la tribune officielle. Le public prêtait une oreille de plus en plus complaisante aux discours de l'Opposition. L'Opposition n'était pas seule à prédire et à dénoncer les complications de l'avenir. Des hommes éminents, très dégagés de l'esprit de parti, poussaient, dans le Parlement, de véritables cris d'alarme. Le 14 janvier, à la Chambre des pairs, à propos des affaires helvétiques, M. de Montalembert signalait, avec une admirable éloquence, les entreprises prochaines du radicalisme européen. Quelques jours plus tard, le 22 janvier, à la Chambre des députés, M. de Tocqueville prononçait ces graves paroles : « Pour la première « fois, depuis seize ans, le sentiment de l'instabilité, ce sen- « timent précurseur des révolutions, existe à un degré très u redoutable dans le pavs... Le désordre n'est pas dans les « fuits, il est dans les esprits... Nous nous endormons sur un « volcan... 11 y q dans l'air un vent de révolution... et la * tempête 6f( à l'horizon. » Avertissement bien digne d'être iiirditr : car l'homme qui s'exprimait de la sorte était un de

(1) Gciiot, Mémoires, t. VIII, p. 537.

(î) (JiuL/iiik réflexion* rur U politiqu* actuelle, p;ir M. de Monxv [Rtvut ém Dmu Wondt r, l* J unrfc i LIM.)

LES BANQUETS REFORMISTES. 23

ceux qui avaient le mieux pénétré les grandeurs et les faiblesses de la société moderne!

Pourtant la Chambre des députés, discutant l'adresse, était arrivée au dixième paragraphe du projet de la commission, paragraphe relatif aux agitations réformistes. La rédaction proposée n'était qu'une paraphase du discours royal et reproduisait ce double reproche d'aveuglement et d'hostilité infligé aux deux fractions de l'opposition. «Sire, disaient les commis- « saires, vous affermissez chaque jour l'édifice que nous avons ■ fondé avec vous. Comptez sur notre appui pour vous aider à « le défendre. Les agitations que soulèvent des passions enne- « mies ondes entraînements aveugles tomberont devant la raison « publique éclairée par nos libres discussions. Dans une u monarchie constitutionnelle , l'union des grands pouvoirs « de l'État surmonte tous les obstacles et permet de satisfaire « à tous les intérêts moraux et matériels du pays. Par cette « union nous maintiendrons l'ordre social et toute ses con- « ditions, et nous garantirons les libertés publiques et tous « leurs développements. »

C'est sur la rédaction de ce paragraphe que s'engagea la bataille. La discussion s'ouvrit le 7 février par un discours de M. Duvergier de Hauranne, discours très étudié, spirituel, violent sous une forme courtoise et où se retrouvaient toutes les récriminations d'un ancien allié blessé dans ses calculs ou ses croyances. « Il a plu au ministère d'introduire dans le discours « de la Couronne une accusation directe contre plus de cent « députés. Il plait à la commission... de reproduire presque h mot pour mot cette accusation... Mais la majorité doit nous « permettre de lui dire que dans l'espèce de jugement qu'on « lui demande, nous ne reconnaissons pas sa compétence... « Au-dessus de la Chambre il y a le pays... Nous ne venons « pas ici plaider devant la majorité contre le ministère, nous « venons plaider devant le pays contre le ministère et contre « la majorité... » C'est ainsi que l'orateur, en prévision d'un échec, demandait d'avance à l'opinion publique de reviser la sentence du Parlement. Au nom du parti radical auquel, dit-il, il s'honore d'appartenir, M. Marie s'associa à cette vive

attaque. Le lendemain, M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, dans un langage très ferme, revendiqua pour le Gouvernement le droit d'interdire les banquets : « Le Gouvernement, dit-il. en accomplissant son devoir, ne cédera devant aucune manifestation, quelle qu'elle soit. » A ces paroles, les clameurs de ta gauche éclatent. Le ministre poursuit et, au milieu des murmures de l'opposition, maintient la condamnation prononcée par le discours de la Couronne : « Les promoteurs des banquets sont des aveugles qui ne voient pas le péril, ou des ennemis qui l'appellent de leurs vœux. » M. Odilon Barrot succède au ministre. Sa parole, d'ordinaire un peu molle dans son harmonieuse ampleur, est cette fois pleine de pressentiments et de menaces. Après avoir essayé d'établir la légalité des banquets, après avoir flétri le droit que s'arrogent les majorités de condamner les minorités, il reproche au Cabinet de mettre dans la bouche du Roi des paroles de provocation injustes et imprudentes. « Charles X, ajoute-t-il, ne tenait pas • un autre langage à la veille de sa chute, il parlait, lui aussi, « d'ennemis à vaincre et d'obstacles à surmonter... 11 n'y a que « deux partis à prendre, ou donner satisfaction légitime à « l'opinion publique, ou bien résister, s'irriter et s'enfoncer de « plus en plus dans la voie où l'on s'est compromis. Je le dis « avec douleur, c'est ce dernier parti que le Gouvernement «semble avoir pris... Eh bien, dans cette voie, on peut, on « doit rencontrer des coups d'État et la violence : nous n'en « serons pas responsables. » Un discours hautain et provocateur du garde des sceaux, M. Hébert, accroît encore l'agii al ion. En l'entendant promulguer, du ton cassant qui lui était ordinaire, les volontés ministérielles, la gauche se soulève . « Jamais, s'écrie-t-elle, M. de Peyronnet et M. de Pohgnac n'ont pari»; ainsi... » C'est au milieu de la plus grande confation que, la discussion générale étant terminée, on passe a

I examen dei amendements.

Ils étaient tous inspirés par la même pensée. Témoins

;ithi t. de ce- lutte-, quelques députés, ministériel* jusquc-la,

étaient ingénia k troai n lei termes d'une transaction a& en»

table pour Ion.-. K> modérés. Le premier essai de conciliation

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fut tenté par M. Darblay. M. Darblay condamnait les banquets qui avaient un caractère factieux et absolvait au contraire ceux qui étaient demeurés strictement constitutionnels. Il se trouva que cette amnistie partielle ne convint à personne. M. Odilon Barrot, au nom de la gauche dynastique, la repoussa, et M. Duchâtel, en quelques mots d'une ironie courtoise, en fit justice au nom du ministère. L'amendement ne réunit que deux voix.

A la séance suivante, un second amendement raviva la discussion. Il était proposé par M. Desmousseaux de Givré et se bornait à supprimer ce double reproche d'aveuglement et d'hostilité qui avait passé du discours de la Couronne dans la rédaction du projet d'adresse. « Je ne crois pas faire, dit M. Des- « mousseaux de Givré, acte d'opposition. L'amendement que je « propose conclut à la suppression de deux expressions du « projet d'adresse, il laisse d'ailleurs subsister l'adresse tout a entière et l'adhésion complète qu'elle donne à la politique du « cabinet... Ce que vous supprimez uniquement, c'est le juge- « ment, c'est la condamnation, c'est l'exécution de la minorité « par la majorité... » La proposition de M. Desmousseaux de Givré eut la bonne fortune d'être défendue tout à la fois par M. de Rémusat et par M. Dufaure. Le premier avec son esprit si fin et si pénétrant, le second avec son honnêteté si ferme et si sensée, supplièrent la Chambre de ne pas se vouer à la politique irréconciliable. L'amendement réunit un nombre imposant de suffrages, non cependant la majorité ; il fut rejeté par deux cent vingt-huit voix contre cent quatre-vingt-cinq.

Malgré ce double échec, les partisans de la conciliation ne perdirent point courage. On savait que, le lendemain, 12 février, un dernier amendement devait être proposé par M. Sallandrouze. On se disait que cet amendement, qui ne formulait rien autre chose qu'un vœu respectueux et presque timide en faveur de la réforme parlementaire, ne pouvait inspirer aucune défiance, même aux conservateurs les plus résolus. On fondait en outre les plus sérieuses espérances sur la situation personnelle de l'auteur de la proposition. Nouveau venu dans rassemblée et, par suite, étranger aux haines comme aux rancunes,

possesseur d'une immense fortune, chef dune grande industrie qui le mettait en rapport constant avec les masses, très aimé des ouvriers, très avant dans les faveurs de la Cour, M. Sallandrouze paraissait propre autant que personne à rallier les voix douteuses à la politique de transaction. Aussi la séance du 12 février s'ouvrit-elle au milieu de l'attente générale. Comme M. Desmousseaux de Givré l'avait fait la veille, M. Sallandrouze rappelle qu'il appartient à la majorité. « Le ministère, dit-il, a remporté hier une victoire, mais il faudrait peu de victoires pareilles pour dissoudre le parti conservateur. » M. Clappier vient à son tonr appuyer la proposition. A l'exemple des précédents orateurs, il désavoue toute pensée d'hostilité : « Nous voulons, dit-il, non affaiblir le ministère, mais lui donner une nouvelle force. Vivre, ce n'est pas seulement respirer, c'est agir; vivre, c'est travailler. Or, quel est le travail d'un gouvernement représentatif? C'est d'étudier sans cesse les vœux des populations et d'y faire droit lorsque ces vœux sont sérieux. »

Comme M. Clappier descendait de la tribune, quelques applaudissements partis des bancs du centre se mêlent à l'approbation de la gauche. Après une longue suspension, M. de Morny lui succède : on l'écoute avec curiosité, car bien qu'il fût nouveau dans la vie politique, déjà l'on vantait son habileté, son sang-froid, son savoir-faire ; on savait que, parmi les amis du cabinet, il était un des plus clairvoyants ; on n'ignorait pas d'ailleurs que, depuis quelque temps déjà, il employait à faire prévaloir une solution pacifique toutes les ressources de son esprit si souple et si insinuant. Par ses attaques contre la gauche M. de Morny conquiert dès le début de son discours les sympathies des centres, puis, se retournant vers les centres, il déclare qu'il croit « la réforme parlementaire utile à la dignité de la Chambre et à la dignité du pouvoir.*, » La majorité l'interrompt à son tour: « Parlez-vous pour ou contre r.-imcnclriiH nt ? » lui cric-t-on. L'orateur poursuit sans se déconcerter. On dirait qu'il prend plaisir a tenir la balance in<l( <:i&c entre les partis. Soit inexpérience de la parole, soit difficulté dfl rendra des nuances trop délicates a saisir, il no

parvient pas toujours à se faire comprendre, et il revient plusieurs fois sur la même pensée. La Chambre complaisante attend curieusement ses conclusions : il les formule enfin : «La majorité, dit-il, désire la réforme parlementaire, mais elle ne veut pas la voter, de crainte de renverser le ministère. Que le ministère prenne un engagement pour l'avenir en faveur de la réforme, et l'apaisement se produira aussitôt, car le cabinet sera consolidé, et, d'un autre côté, il aura été donné à l'esprit d'innovation une satisfaction légitime. »

Le ministère était invité à dénouer lui-même la situation : accueillerait-il cette transaction suprême ? Au milieu d'un silence anxieux, M. Guizot gravit les marches de la tribune. Déjà, deux jours auparavant, l'illustre président du Conseil, répondant à M. Odilon Barrot, avait laissé deviner l'énergie immuable de ses résolutions. Mais s'il s'était refusé à toute concession vis-à-vis de ses adversaires, repousserait-il également les avances de ses propres amis ? L'illusion ne fut pas longue. « Messieurs, si je ne me trompe, ce qui importe sur- « tout, c'est qu'il n'y ait ni perte de temps, ni obscurité « dans les situations et dans les paroles.

« Je viens donc, sans que ce débat se prolonge davantage, « dire à la Chambre ce que le ministère croit devoir et pouvoir « dire et faire dans la question dont il s'agit.

« Après ce qui s'est passé naguère dans le pays, toute inno- « vation du genre de celle qu'on vous indique et qui aboutirait « nécessairement à la dissolution de la Chambre, serait à notre «. avis une faiblesse et une imprudence.

« ...Le ministère croirait également manquer à ses devoirs, « s'il prenait aujourd'hui un engagement. En pareille matière « promettre, c est plus que faire, car en promettant on détruit « ce qui est et on ne le remplace pas.

a Un gouvernement sensé peut et doit quelquefois faire des « réformes, il ne les proclame pas d'avance. Quand il en croit « le moment venu, il agit; jusque-là il se tait.

« Le ministère reconnaît que ces questions doivent être « examinées à fond et vidées au cours de cette législature.

« Au milieu de ces discussions, ajoute le président du Con-

« seil, nous tâcherons de maintenir l'unité du parti conservaa teur: si nous ne pouvons y parvenir, nous laisserons à d'au-

• très le soin de présider à sa désorganisation. »

Après une réplique de M. Thiers, M. Guizot renouvelle la même déclaration. Puis, au milieu de l'agitation de l'assemblée, il descend de cette tribune si souvent témoin de ses triomphes et où il ne devait plus remonter qu'une seule fois, le 23 février, pour annoncer sa propre retraite.

La dernière espérance de conciliation s'était évanouie. On demande le scrutin de division et l'appel nominal. L'amendementde M. Sallandrouze est repoussé par222 voix contre 189. L'opposition dynastique est consternée. Parmi les membres de la majorité, les uns se réjouissent, les autres, plus clairvoyants, ne se dissimulent pas les embarras qui suivront la victoire. Les véritables victorieux, ce sont les radicaux, les radicaux qui ne craignaient rien tant qu'une solution pacifique et qui entrevoient vaguement, à travers les complications de l'avenir, des chances de fortune inespérées.

Le lendemain de ce vote mémorable, les députés de l'opposition, au nombre de plus de cent, se réunirent dans une salle de restaurant du boulevard de la Madeleine. Que faire ? Quelles protestations formuler ? Gomment prendre devant le pays la revanche de l'échec essuyé devant le Parlement? La perplexité était grande. MM. Marie, Ghambolle, Drouyn de Lhuys, se ralliant à une idée déjà émise par M. Marrast dans le National et par M. de Girardin dans la Presse, conseillèrent une démission en masse. On se flattait que, l'opposition se retirant tout entière, la dissolution s'imposerait au lloi • les élections, selon tonte \ i;ii « Miblance, seraient pins favorables que ccllesde ltfio",

• m an i\ ci. ut de la sorte, par les voies légales, à un changement de cabinet et à L*aocompUsseUient de la réforme. La majorité de* assistante jugea œtte résolution inacceptable : rien ne dénsontrail que la retraite <1«* L'opposition dût entraîner la dissolution : h quelques-uns «K*^ démii ionnaireu n'étaient pas

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ressemblent, et qu'on est rarement écouté d'eux quand on les engage à déposer leur mandat. Cependant l'opposition tenait à honneur de réparer sa défaite. C'est alors qu'on revint à une motion qui avait déjà été formulée plusieurs fois, c'est-à-dire à l'idée d'un nouveau banquet, plus solennel et plus nombreux que tous ceux qui avaient précédé, banquet qui se tiendrait à Paris même et qui serait tout à la fois une protestation contre la majorité de la Chambre et une consécration du droit de réunion. Ce projet fut adopté. Le ministère, disait-on, a déclaré qu'il avait le droit d'interdire les banquets réformistes, et que s'il n'avait pas jusqu'ici usé de cette faculté, c'était de sa part pure tolérance : relevons le défi et voyons s'il lui plaira de pousser jusqu'aux dernières conséquences la théorie qu'il a proclamée.

On travailla aussitôt à réaliser ce dessein. Dès le jour suivant, à l'heure même où le Roi, entouré du duc de Nemours et du duc de Montpensier, recevait aux Tuileries, avec le cérémonial accoutumé, la grande députation chargée de lui présenter l'adresse, on se concertait chez M. Odilon Barrot en vue de la manifestation projetée. Si courte que fût leur prévoyance, les députés dynastiques ne pouvaient se dissimuler le péril de l'œuvre à laquelle ils s'associaient. Aussi s'efforcèrent-ils, par une série de mesures préventives, de diminuer les chances de conflit. C'est cet esprit de prudente modération (prudence au surplus bien tardive) qui présida aux préparatifs de la réunion. Afin d'éviter que la foule oisive, en se portant sur le théâtre de la manifestation, n'en dénaturât le caractère, on décida que le banquet aurait lieu, non pas un dimanche, mais un jour de travail. Les listes d'invitation et les toasts seraient arrêtés d'avance. On résolut enfin de fuir les quartiers du centre où la moindre émotion, se communiquant au dehors, pourrait amener un tumulte populaire; à la suite de longues recherches, on trouva, à l'extrémité des Champs- Elysées, à la limite du faubourg de Chaillot, une propriété particulière, assez vaste pour contenir une nombreuse assemblée. Après bien des incertitudes, la démonstration fut fixée au mardi 22 février.

Pendant ce temps, entre l'opposition et le cabinet, les intermédiaires officieux ne manquaient pas. Soit patriotique clairvoyance, soit désir déjouer un rôle, beaucoup de personnages multipliaient leurs allées et venues, ne ménageant les conseils ni aux ministres, ni aux députés dynastiques : « Vous songe? « à interdire le banquet, disaient-ils aux premiers ; mais si « vos adversaires persistent dans leur dessein , il faudra « employer la force : or une victoire, même assurée, ne serait « point sans regrets, si elle devait amener l'effusion du sang. » Puis ils s'adressaient aux partisans de la réforme : « Vous avouiez organiser une manifestation puissante, mais ne « craignez-vous pas que cette manifestation ne devienne le * prétexte d'une émeute plus fatale encore à la liberté qu'au « pouvoir? » Ce langage ne fut pas tout à fait stérile. MM. de Morny et Vitet, au nom du cabinet, MM. Duvergier de Hauranne, Berger et de Malleville, au nom de l'opposition, entrèrent en pourparlers, et, d'un commun accord, arrêtèrent une sorte de programme qui parut tout à fait rassurant. Il fut convenu qu'au jour et à l'heure indiqués, M. Odilon Barrot et ses amis se rendraient au banquet. A la porte de la salle, un commissaire de police les avertirait qu'en se réunissant ils violaient un arrêté préfectoral rendu en exécution de la loi. Les députés devaient passer outre. Aussitôt qu'ils se seraient assis, le commissaire dresserait procès-verbal et enjoindrait à l'assemblée de se dissoudre. M. Odilon Barrot, tout en déclarant qu'il ne cédait qu'à la force, engagerait alors ses amis à se retirer sans désordre. L'autorité judiciaire, saisie de la contravention, se prononcerait sur la légitimité du droit de réunion, nié par le gouvernement, affirmé par l'opposition.

La transaction fut acceptée avec satisfaction par le cabinet et ;i\«c empressement par le parti dynastique; les plus modérés «lu parti républicain s'y soumirent eux-mêmes avec loyauté. I Ile pmin.iit, chez les organisateurs de la réunion, une dose uliere .le naïveté. Penser que les masses populaires, attiré»- ;m\ alionl- <le la >;ille «lu l>aiiquet, s'écouleraient paisiblement *ur la soiiim.itnm »l un ;i;;eut et sur les conseils de leur» chefs, comme les eitOT60l onglail s'arrêtent, dans les

LES BANQUETS REFORMISTES. 31

rues de Londres, sur un signe de leurs constubles, c'était présumer beaucoup de nos mœurs politiques, c'était compter sur un acte de sagesse dont nos annales n'offrent point d'exemples. M. Odilon Barrot et ses amis stipulaient, d'ailleurs, au nom d'un parti dont la direction leur échappait de plus en plus.

L'illusion ne dura guère : déjà, depuis quelques jours, les plus exaltés gourmandaient la mollesse des chefs. Ils s'accommodaient mal dune démonstration incomplète, d'une inoffensive mise en scène : une solution judiciaire leur importait peu. Leurs sentiments trouvèrent un interprète. A la manifestation, il fallait un programme. Par un déplorable concours de circonstances, la rédaction de ce programme, abandonnée à M. Armand Marrast, rédacteur en chef du National, échappa à tout contrôle : soit à dessein, soit à son insu, M. Marrast laissa percer dans cette proclamation les prétentions des plus imprudents de ses amis. Voici ce manifeste qui fut le point de départ de la révolution :

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