‹ Histoire de la seconde République française (volume 3)Chapitre 5 sur 24 · MANIFESTATION RÉFORMISTE · texte numérisé non relu

MANIFESTATION RÉFORMISTE

« La commission générale, chargée d'organiser le banquet « du douzième arrondissement , croit devoir rappeler que la « manifestation fixée à demain mardi a pour objet l'exercice « légal et pacifique d'un droit constitutionnel , le droit de « réunion politique, sans lequel le gouvernement représentatif « ne serait qu'une dérision.

a Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune que la « pratique de ce droit était soumise au bon plaisir de la police, « les députés de l'opposition, des pairs de France, d'anciens « députés, des membres du conseil général, des magistrats, « des officiers, sous-officiers et soldats de la garde nationale «des membres du comité central, des électeurs de l'opposi t< tion , des rédacteurs des journaux de Paris, ont accepté « l'invitation qui leur était faite de prendre part à la manifes- * tation afin de protester, en vertu de la loi, contre une pré- « tention illégale et arbitraire.

' Comme il est naturel de prévoir que cette protestation

a publique peut attirer un concours considérable de citoyens ; « comme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de a Paris voudront défendre la liberté en se joignant à la mani- « festation, protéger Tordre et empêcher toute collision par «leur présence; que, dans la prévision d'une réunion nom- « breuse de gardes nationaux et de citoyens, il nous semble « convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute « cause de trouble et de tumulte,

« La commission a pensé que la manifestation devait avoir « lieu dans un quartier de la capitale où la largeur des rues et « des places permît à la population de s'agglomérer sans qu'il a en résultât d'encombrement.

« A cet effet, les députés, les pairs de France et les autres « personnes invitées au banquet s'assembleront mardi pro- «chain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de « l'opposition parlementaire, place de la Madeleine, 2.

• Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde « nationale sont priés de se réunir devant l'église de la Made-

0 Ieine et de former deux haies parallèles, entre lesquelles se « placeront les invités.

« Le cortège aura en tête les officiers supérieurs delà garde « nationale qui se présenteront pour se joindre à la manifes- « talion.

« Immédiatement après les invités et les convives, se plaa cera un rang d'officiers de la garde nationale; derrière «ceux-ci, les gardes nationaux, formés en colonne, suivant le «numéro des légions; entre la troisième et la quatrième « colonne, les jeunes gens des écoles, sous la conduite de « commissaires désignés par eux; puis les autres gardes natio- « noux de Paris et de la banlieue, dans l'ordre désigné plus

1 haut.

• Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera - l>.u la place da la Concorde et les Champs-Elysées vers le

| lllll du |..llli|llc| .

• Lai coiiiuii.ssioii, convaincue que cette manifestation sera l <l autant plu cllicicr (ju'rllc sera plus calme, d'autant plus limpfftanta qu'alla t-viU-ra m -me tout prétexte de conflit,

les banquets réformistes. 33

« invite les citoyens à ne pousser aucun cri , à ne porter ni « drapeau ni signe extérieur; elle invite les gardes nationaux « qui prendront part à la manifestation à se présenter sans « armes; il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique, qui « doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme « et tranquille des citoyens.

« La commission espère que, dans cette occasion, tout « homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé « de l'aire respecter l'ordre ; elle se confie à la présence des « gardes nationaux ; elle se confie aux sentiments de la popu- « lation parisienne qui veut la paix publique avec la liberté, a et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, elle u n'a besoin que d'une démonstration paisible, comme il con- « vient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience « de l'autorité irrésistible de sa force morale, et qui est assurée « de foire prévaloir ses vœux légitimes par l'expression légale « et calme de son opinion. »

Certes, dans cette proclamation, les appels â la sagesse ne manquaient pas. On les répétait même à satiété, comme si l'on eût craint qu'ils ne fussent pas entendus. Il n'est pas moins vrai qu'un tel programme changeait complètement la démonstration. 11 ne s'agissait plus de grouper dans un local loué d'avance les notabilités du parti réformiste, mais de convoquer la multitude sur la place publique : il ne s'agissait plus d'une de ces réunions privées qui, même nombreuses, échappent rarement à l'autorité de leurs organisateurs, mais d'un de ces rassemblements tumultueux où la voix des chefs se perd. Le banquet, qui demeurait le but de la manifestation, était comme oublié dans la manifestation elle-même. L opposition assignait un rendez-vous à la foule, organisait un cortège officiel, y appelait la garde nationale et la distribuait par numéros de légion. Un préfet de police en exercice n'eût parlé ni mieux ni autrement.

Aucun gouvernement n'eût toléré un pareil langage. Le 21 février, à dix heures du matin, les membres du cabinet se réunirent au ministère de l'intérieur. A l'unanimité et sans 1. 3

débat, ils décidèrent de prévenir la manifestation. Devant l'attitude nouvelle de l'opposition, la convention négociée par M. Vitet et M. de Morny disparut. Un arrêté du préfet de police interdit le banquet; à l'arrêté était jointe une proclamation aux habitants de Paris invitant tous les bons citoyens au respect de la paix publique. Le général Jacqueminot, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, rappela dans un ordre du jour aux légions qu'elles ne pouvaient être convoquées que par leurs chefs immédiats. L'ordonnance sur les attroupements fut affichée dans la capitale. Les ministres enfin concertèrent les dispositions militaires qui assureraient la tranquillité du lendemain.

Tandis que le pouvoir prenait ces énergiques mesures, les députés de l'opposition dynastique, plus abattus qu'ils n'auraient voulu le laisser paraître, déploraient en secret l'imprudence de leurs alliés. L'attitude de M. Odilon Barrot à la Chambre des députés révéla bien cet embarras. Lorsque, vers la fin de la séance, il interpella le ministère sur la décision prise le matin, tout le monde comprit qu'il obéissait moins à son impulsion personnelle qu'à la discipline de son parti. M. Dwchàtel ayant affirmé, aux applaudissements unanimes des centres, le droit et le devoir du cabinet, il essaya de lui répliquer : mais les hésitations de sa parole, d'ordinaire si abondante, trahirent ses perplexités. « Je n'avoue, dit-il, ni ne désavoue le manifeste. » Puis il se reprit : « J'avoue l'intention de cet acte, j'en désavoue l'expression. » A plusieurs reprises, il répéta que si la manifestation eût été tolérée, l'ordre public eût été sauvegardé, puis il termina en quelques mots confus, sans convaincre personne et surtout sans se conrtincn lui-même. C'est sous cette impression que la séance

lui I.

pendant la journée s'avançait : il était cinq heures, et il

.ill.nl qu'avant la soir l'opposition donnât à tous ses adhérents

un mol d'ordre |>«>ur le lendemain. Les député réformistes se

réuni) •-m il abord dans l'un des bureaux de la Chambre, puis

< li«/ M. <>«liluu Hanoi l..i ouvril une délibération longue,

ni', inquiète, comme il arrive entre moi plus accoutumes

aux longs discours qu'aux lourdes responsabilités. Renoncer à la manifestation, c'était abdiquer; y persister, c'était ouvrir les portes à l'émeute. M. Thiers, qui, tout en appuyant la cause de la réforme, n'avait pas pris part aux banquets, soutint énergiquement le parti de l'abstention. La question, dit-il, ne se pose plus dans une salle de banquet, elle se pose sur la place publique, et le ministère retrouvera dans la répression du désordre l'autorité qu'il a perdue. M. Bethmont appuya l'avis de M. Thiers; ce qui l'effrayait surtout, c'était la responsabilité du sang versé, et ses craintes, exprimées avec une émotion communicative, touchèrent vivement les cœurs. En vain Lamartine, avec une imprudence qu'il s'est plus tard reprochée, proposa-t-il de maintenir le programme annoncé et de laisser à la Providence la conduite des événements ; en vain M. d'Aragon et quelques autres s'associèrent-ils à ce langage. L'ajournement de la manifestation fut voté par 80 voix contre 17 (1).

Vers neuf heures, les membres de la commission du banquet apprirent chez M. Odilon Barrot la résolution des députés. Ils s'y conformèrent, quoique à regret. Seulement, pour colorer ce recul, il fut décidé qu'une demande de mise en accusation du ministère serait déposée le lendemain, 22 février, sur le bureau de la Chambre. Dans le courant de la soirée, le mot d'ordre de l'opposition fut transmis aux journaux. Dans les bureaux du Siècle et du National, l'irritation fut vive ; elle éclata, plus bruyante encore, dans les bureaux de la Réforme, organe du radicalisme le plus avancé. Néanmoins, en dépit de bien des clameurs, le parti de l'abstention triompha partout.

Pendant ce temps, le ministère attendait, prêt à soutenir le combat. A une heure avancée, il sut la résolution des députés de la gauche; il apprit en outre que, même dans les bureaux de la Réforme, on renonçait à l'action. M. Boissel, président de la commission du banquet, vint enfin lui-même au ministère de l'intérieur, et fit connaître à M. Duchâtel l'ajournement de la manifestation. La paix publique semblant assurée,

(1) Garmkr-PagÈs, Histoire de la révolution de 1848, t. I", p. 228-231. — Barrot, Mémoires, t. Ier, p 511.

les préparatifs de lutte furent contremandés. Vingt-deux mandats d'arrêt avaient été préparés contre les principaux meneurs du parti républicain; l'exécution en fut provisoirement suspendue; les troupes, qui devaient occuper la ville, reçurent Tordre de ne pas quitter leurs quartiers. Ces mesures, communiquées au Roi. furent entièrement approuvées par lui (1).

(1) Guizot, Mémoires, t. VIII, p. 574.

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