Cité par Langeès, Voyage de Norden, III, p
IIIAXX i,I
Portraits de Pharaons et de Reines, III.
pyramide ; or, il n’y a pas un seul hiéroglyphe dans les trois grandes pyramides de Gizeh. D’un autre côté, les paroles de 'Abd-el-Latîf peuvent à la rigueur s’entendre de l’intérieur des grandes pyramides comme de l’extérieur, car il dit que ces inscriptions qui couvraient seulement la surface des deux grandes auraient rempli plus de dix mille pages. Or, s’il s’agit de l’intérieur, 'Abd-el-Latîf, nous l’avons vu, nous apprend lui-même qu’il n’est jamais entré dans les pyramides, qu’ayant essayé de pénétrer dans la première, il fut suffoqué par la chaleur et sortit en toute hâte, ou plutôt fut emporté*. Celte circonstance enlève donc une partie de l’autorité que tout concordait à lui faire attribuer. Reste l’extérieur, et ici je joins El-Maçoudy à Abd-el-Latîf; il semble bien indéniable que ces deux auteurs, surtout le dernier, aient parlé de visu. Mais le même Abd-el-Lalîf parlant des tombeaux qui avoisinent les grandes pyramides dit : « Auprès de ces pyramides on voit encore des restes d’anciens édifices gigantesques et de beaucoup de souterrains solidement construits ; et il est bien rare de rencontrer quelque partie de ces ruines qui ne soit couverte d’inscriptions en cet ancien caractère inconnu aujourd’hui »2. S’il y a un témoignage précis venant des Égyptologues, c’est que ces tombeaux ne renferment au contraire que quelques inscriptions ; on n’a qu’à lire le dernier chapitre de l’ouvrage de Mariette sur les Mastabas pour savoir à quoi s’en tenir. Voilà donc qui ôte une grande partie de l’autorité de 'Abd-el-Latîf, car ces tombeaux, comme les pyramides elles-mêmes, existent toujours. En outre, si le revêtement des deux grandes pyramides a été arraché, on a cependant trouvé à la base de ces pyramides des blocs qui provenaient de ce revêtement: aucun ne portait d’inscription. La chose, admissible à la rigueur pour un bloc en particulier, devient de plus en plus difficile, sinon impossible, quand il s’agit de plusieurs blocs, si bien qu’on est tout naturellement conduit à nier les affirmations des auteurs arabes. Mais n’y avaitil cependant aucune inscription? C’est ce qu’il serait peut-être téméraire d’affirmer ou de nier, quoique l’affirmation répondit mieux aux paroles des auteurs grecs que j’ai cités. Quoi qu’il en soit de l’inscription primitive qui aurait annoncé sans doute quel était le possesseur de la pyramide, il
1 . 'Abd-el-Latif, Relation de l'Êgypte, trad. S. de SacY, p. 176.
ANNALES DU MUSÉE GUI MET
n’en reste plus rien aujourd’hui et sans doute il n’en restait pas davantage au ixe siècle de notre ère, époque où le patriarche arménien, Denys de Telmare, écrivit son voyage en Égypte, car ce patriarche dont les renseignements sont fort justes ne parle pas de ces inscriptions, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire si la surface de la grande pyramide eût été couverte d’inscriptions1. Il y a enfin une dernière raison qui va contre le renseignement de Diodore de Sicile : le revêtement de la troisième pyramide est presque entièrement conservé : il n’y a pas apparence d’hiéroglyphes. Et puis qui croire de Diodore affirmant que la seconde pyramide n’offrait aucune inscription sur son revêtement, ou de 'Abd-el-Latîf disant que ce revêtement en était couvert ? Il est bien plus probable, et c’est là ma conclusion dernière, qu’aucune des pyramides, malgré les dires des auteurs grecs, latins et arabes, ne contenait une inscription tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
S’il en est ainsi des pyramides de Gizeh, la question change complètement de face pour certaines pyramides de Saqqarah appartenant à la fin de la Ve dynastie et allant jusqu’à la VIIe. Ces pyramides sont en effet décocorées, et, comme je l’ai dit, d’une façon toute particulière; elles ne comprennent en effet que de longs textes hiéroglyphiques contenant les formules et les prières nécessairesau défunt, toutes les commodités possibles de la vie d’outre-tombe. Ces textes sont à peu près les mêmes dans toutes les pyramides qui ont été ouvertes jusqu’à ce jour : s’ils diffèrent entre eux, dans quelques-uns de ces monuments, c’est que nulle parmi toutes ces pyramides n’est arrivée jusqu’à nous dans un état complet de préservation, qu’il manque à l’une certaines parties qui ont été conservées dans l’autre, tandis que ce qui manque dans celle-ci se retrouve dans celle-là, sans compter que, sans doute, aucune des pyramides ne contenait la collection complète des textes dont je parle. Si nous avions une pyramide complète et assez grande, il est probable que nous aurions en même temps tous les textes relatifs à la vie du mort que l’on possédait à celle époque. Une autre raison de la différence apparente de certains textes vient de la dé-
1. Je ne parle pas ici des inscriptions grecques citées par quelques auteurs, inscriptions qui n’ont jamais existé et qui n’auraient pu être gravées sur une surface aussi glissante que celle du revêtement de la pjramide.
coration elle-même. Comme toutes les pyramides du groupe dont il est question sont bâties sur un plan uniforme, comprenant un couloir très long d’ordinaire, débouchant dans une première salle qu’on nomme d’ordinaire la chambre de l’est, et précédant la salle du sarcophage, ou chambre de l'ouest, si les décorateurs employaient des hiéroglyphes plus allongés ou d’autre mesure que ceux employés dans certaines autres pyramides, et si d’un autre côté la pyramide, quoique bâtie sur le même plan, avait d’autres dimensions, ce qui est presque toujours le cas, on comprendra aisément que, par exemple, dans la pyramide d’Ounas qui est plus petite que les autres et dont les caractères hiéroglyphiques sont de dimension trois fois plus grande que ceux de la pyramide de Pépi II, ces textes soient moins nombreux que dans l’autre pyramide, et que, dans de telles conditions, les textes contenus dans le monument de Pépi II soient au contraire des plus considérables parmi ceux qui nous sont parvenus. Mais si l’on pousse très avant la comparaison de ces deux textes extrêmes, on s’apercevra facilement que le plus court n'est que le résumé du plus grand, et que dans certaines pyramides on a répété certains textes, répétition qui prouve sans doute que ces textes n’étaient pas très nombreux, de sorte qu’on peut dire que toutes les décorations des diverses pyramides étaient à peu de chose près identiques. Aussi peut-on dire avec une assurance presque entière que le manuscrit sur lequel elles ont été copiées ou dont elles sont l’abrégé, était le même pour toutes, puisqu’on n’y trouve que des variantes insignifiantes.
Les parties décorées de la pyramide étaient au nombre de quatre : il y avait d’abord la partie du couloir qui avoisinait la porte de la chambre de l’est ; cette partie du couloir était formée d’un revêtement de calcaire suivant immédiatement de gros blocs de granit, ou de parois calcaires mélangées avec les blocs de granit ; puis la chambre de l’est avec ses quatre murs couverts d'hiéroglyphes; venaient ensuite les parois de la porte qui menait dans la salle du sarcophage, et enfin la salle où se trouvait le sarcophage lui-même. La salle qui se trouve à gauche de la chambre de l’est, pour une raison qui nous échappe, à moins que celte chambre ne remplît l’office de serddb dans les pyramides, est toujours restée sans la moindre décoration.
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
Les textes étaient toujours distribués de manière à converger vers la salle où reposait la momie; mais ils étaient toujours conçus de telle façon que, si l’un deux restait seul, le mort pût toujours bénéficier de toutes les particularités contenues dans chacun d’eux. Malgré ce but général, chaque partie du tombeau avait cependant sa décoration spéciale. Aussi le couloir était rempli d’ordinaire avec des textes se rapportant à la navigation du mort sur le bac du passeur, ceCharon égyptien, dans les régions de l’autre monde, avant d’aborder dans les îles des champs de souchets, ou des champs d'offrandes , qui répondaient à celte fabuleuse époque aux champs Élysées de la mythologie gréco-romaine. La décoration de la chambre de l’est se composait au contraire des textes ayant rapport à la faculté attribuée au mort de sortir pendant le jour sur la terre et au ciel. La décoration de la chambre du sarcophage se composait principalement de textes ayant trait à la nourriture du défunt : c’est là que se trouvait la table d’offrandes avec l’énumération des nombreux plats qui devaient servir au festin journalier du mort, viandes, légumes, baies de fruits dont on ne se nourrit plus à présent, même en Égypte, liqueurs diverses, gâteaux de toutes sortes, avec ou sans les formules qui accompagnaient la présentation de chaque pièce de cet immense festin *. Cependant la place de ces divers textes n’était pas aussi bien déterminée qu’on ne pût en distraire l’une ou l’autre partie pour les reporter sur une autre muraille : ce n’est là que le plan général de la décoration tel qu’il semble résulter de l’examen des textes gravés sur les murailles des pyramides ; la règle générale pouvait subir un grand nombre d'exceptions particulières, et les subissait en réalité, comme le prouvent les diverses pyramides.
Tous les textes contenus dans les pyramides sont sculptés en relief et d’ordinaire avec le plus grand soin. J’ai déjà dit que la hauteur des signes variait sous chaque pyramide. Ils sont de plus, selon la méthode égyptienne, rehaussés de couleurs, et ce qu’il a fallu ainsi de temps aux artistes travail-
1. Je sais fort bien qu’un certain nombre de ces idées paraîtront peu compréhensibles au lecteur* mais je le prie de considérer que je n’ai entrepris que l’histoire de la sépulture, et non celle de l’âme après la mort et pendant la vie. Ici je suis forcé par mon sujet lui-même de parier de certaines de ces idées par suite de l’obligation où je me trouve de parler de la décoration primitive : mais je dois dire que ce ne sera que dans un autre ouvrage que je pourrai parler du sort ultérieur de lame.
I‘l. XXIX.
Tombeau de Samnofer. Mur Est, IVU dynastie (d’après Lepsius, II Abtli., pl . 28).
lant sous terre pour peindre tous les caractères qui entraient dans le décor d’une pyramide est quelque chose d’incalculable, sans compter les positions plus qu’incommodes, souvent même dangereuses, qu’ont du prendre les artistes pour mettre en relief et peindre les hiéroglyphes. Le lecteur verra de lui-même combien ce travail était minutieux. Outre ces caractères, le plafond des chambres, à partir d’une certaine hauteur, est peint en bleu et parsemé d’étoiles. Le bleu est encore éclatant et d’une coloration intense, si bien que ces tombes, malgré les déprédations des voleurs, malgré la vicissitude des temps et les révolutions politiques subies par l’Égypte, sont restées la preuve de l’éminente civilisation à laquelle étaient arrivés les Égyptiens, il y a environ sept mille, ou six mille cinq cents ans, alors que toute autre nation en était encore à chercher sa voie.
Ces pyramides, écartées du chemin ordinaire des touristes, sont peu visitées, excepté peut-être celle d’Ounas: elles échappent ainsi plus facilement au vandalisme des promeneurs européens : la surveillance spéciale dont elles sont l’objet les gardera sans doute contre les déprédation des voleurs indigènes qui n’ont plus rien à y prendre, jusqu’au jour où, un voyageur ayant manifesté quelque intérêt pour ces textes si anciens et si instructifs, un fellah, peut-être un gardien, croira bien faire de lui en offrir un fragment, et peu à peu ce petit commerce s’agrandira et tinalement on s’apercevra qu’il ne reste plus rien à détruire ; puis quelque ingénieur viendra qui, considérant la taille de ces monuments et les pierres dont ils sont construits, se dira qu’on pourrait en tirer parti, que les matériaux des pyramides seraient des matériaux économiques pour construire telle ou telle usine, et les pyramides auront alors vécu
1. Ces prévisions ne sont pas malheureusement incroyables ou le fruit d’une boutade d’écrivain. Je rappelle ici ce que j’ai dit au cours des premiers chapitres, à savoir que la proposition a été faite plusieurs fois déjà pour les grandes pyramides et n’a été rejetée qu’à cause de l’immense difficulté que présenterait la démolition de ces colosses; elle a peut-être été renouvelée tout récemment et d’ailleurs, c’est ainsi qu’au cours de ce siccie ont éié détruits tant de monuments que la Commission d'Égypte avait vus debout et que l’on chercherait vainement à l’heure présente. La conservation des monuments qui incombe à la Direction du Musée de Gizeh est presque un mythe. Tout dernièrement encore, les journaux anglais, les seuls qui s’occupent sérieusement de tout ce qui se passe en Égypte, contenaient une lettre d’un général de l’armée anglaise en Égypte, se plaignant qu’un des plus anciens monuments qui nous étaient restés de ces lointaines époques ait été détruit par les fellahs. Mais il y a beaucoup mieux et je ne puis oublier que tout récemment, en 1891, un ingénieur
ANNALES DU MUSÉE G U I M ET
Les pyramides ne sont pas, nous le savons, la seule forme de sépulture usitée sous l’Ancien Empire : il y a encore les mastabas. Avec les mastabas nous entrons dans des tombeaux d’une catégorie très différente, non pas qu’on se trouve dans un pays nouveau où tout change, où nous trouvons des habitudes tout à fait nouvelles ; nous allons voir au contraire que les mêmes habitudes persévèrent et que, si elles changent, ce changement se fait peu à peu, et non par un de ces coups hasardeux dont on ne peut pas voir l’effet au moment où l’on en pose la cause, et savoir, si oui ou non, ils changeront les coutumes des hommes.
Si la construction matérielle des mastabas nous a révélé quelques différences dans les divers plans des tombes, l’ornementation en accuse davantage encore. Les premiers tombeaux que Mariette a nommés archaïques et qui sont au nombre de quatre dans son ouvrage posthume sur les Mastabas nous montrent qu’à l’époque inconnue à laquelle ils remontent, mais qui doit aller de la Ire à la IIIe dynastie, et peut-être jusqu’au règne de Chéops ou Ivhoufou, la décoration est presque nulle. Dans le dernier des quatre tombeaux cités par Mariette, tombe certainement la plus ancienne de celles qui sont aujourd’hui connues en Égypte, il n’y a pas une ligne d’inscription, pas même un seul hiéroglyphe, et la momification n’existait pas encore, je veux dire qu’on n’avait pas encore inventé le moyen de conserver les cadavres en les desséchant et en les remplissant de matières odoriférantes. Il n’y avait dans ce tombeau que des poteries grossières et deux tables d’élévation en albâtre, avec des têtes de lion.
Dans les autres, on trouve déjà des hiéroglyphes et des bas-reliefs : j’explique ce qu’il faut entendre par là. Je ne crois pas qu’à cette époque on puisse déjà trouver sur les murs des représentations comme celles dont j’aurai bientôt à parler; je ne crois même pas qu’il ait pu exister sur les parois de la tombe ce qu’on appelle communément le défilé des domaines, c’est-à-dire des personnages, le plus souvent des femmes, symbolisant les
en chef du service des irrigations, un Anglais dont je ne dirai pas le nom, a proposé au gouvernement égyptien d’établir un barrage en avant d'Asouan, au risque de submerger complètement l’île de Philée et de détruire ainsi des monuments sans prix aux yeux de l'artiste et de l’historien. Cela n’a point empêché la presse de l’Angleterre de faire une croisade contre l’impéritie des Français chargés du service des antiquités.
Tombeau de Khafra-ôw (d’après Lepsiu
Ivnaslie, mur Est •> pl. 11).
domaines funéraires consacrés à l’entretien du mort et qui se différencient par les fruits particuliers à chacun d’eux. Aussi je ne crois pas que le premier des tombeaux archaïques cités par Mariette1 remonte à la plus lointaine époque, et je le reléguerais volontiers à la seconde moitié de la IVe dynastie, ou tout au moins, s’il faut lui conserver l’antiquité que lui a attribuée Mariette, c’est le seul exemple d’un pareil fait. La caractéristique des tombeaux dont je parle, c’est l’emploi d’hiéroglyphes désordonnés, n’ayant point de grandeur limitée, les uns énormes, les autres petits, tous manquant d’unité dans leurs propor tions et n’offrant aucunement à l’œil cette beauté de disposition qui sera plus tard remarquable dans le système de la décoration égyptienne. Les lignes sont entremêlées, et ce n’est qu’avec beaucoup d’attention qu’on peut voir comment il faut les lire. Si j’avais à m’occuper du sens des inscriptions ainsi gravées, je ferais observer qu’elles contiennent simplement, répétés plusieurs fois, les titres de l’individu possesseur de la tombe, que la phrase est courte, sans haleine, composée de mots simplement mis à la suite les uns des autres, sans aucune particule de liaison, et que les seules divinités dont il y soit question sont des divinités funéraires, comme Anubis et Sokaris. Tout y rappelle les bégaiements primitifs, d’un peuple encore dans l’enfance, qui cherche sa voie et qui est loin de l’avoir trouvée.
Les hiéroglyphes sont en relief creux : ils sont taillés d’une manière simple et tout à la fois recherchée dans le détail, avec un aspect particulier à ces premiers tombeaux. Les signes plus tard se préciseront, deviendront plus parfaits de forme, et, devant cette perfection, les Égyptiens eux-mêmes se laisseront tromper : quand il faudra qu’ils sachent l’histoire d’un signe et des différentes modifications, ils échangeront un signe avec un autre, parce qu’ils ignoreront comment se faisait le signe primitif et ce qu’il représentait. Aussi pour savoir avec certitude ce que représente tel ou tel signe danssa déformation postérieure, faut-il que nous remontions jusqu’à cette époque primitive. Ce n'est pas davantage la même manière de grouper les hiéroglyphes ensemble pour en former ces apparences carrées qui sont si correctes ; par ce que j’ai dit de la forme de chaque signe, il est facile de comprendre la justesse de celte conclusion. On comprendra ainsi faci-