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Tombeau de Teblien (d'après Lepsius, II Abtli., pl. 35).
la vache par le taureau, à la naissance du petit veau, à l’élevage de ce même veau tétant sa mère, puis attaché dans les pâturages à un pieu qui lui défend d’outrepasser les limites où il est permis de paître, puis nous le voyons adulte et enfin il est amené devant le sacrificateur qui le tue et le met en pièces. De même pour la culture du blé ou de la dourrah, la première chose à faire, c’est de préparer la terre soit à la houe, soit à la charrue; puis vient l’ensemencement, le piétinement pour enfoncer la semence dans la terre par les troupeaux qui la foulent aux pieds, la récolte, la mise en gerbes, le charroi de ces gerbes parles ânes du champ où on les a récoltées dans l’aire où on les dépiquera, le dépiquage des grains, le vannage et enfin la mise en magasin. De même encore pour la culture du lin, quoiqu’on ne voie point comment on le semait, ni comment on le lissait. Sans doute c’est là une convention et une convention qui forcément ne comprend pas tout, puisqu’il eût fallu expliquer l’existence du taureau et de la vache nécessaires à la production du petit veau appelé à devenir bœuf et victime, ou des semences nécessaires à la production des céréales, mais convention très heureuse, puisqu’elle fournissait aux artistes de l’Égypte les moyens de décorer de larges et grandes murailles et qu’elle nous a fourni aussi la possibilité de voir mise en œuvre et pratiquée la civilisation égyptienne.
Mais cette première hypothèse ne suffit pas à tout expliquer : il y a quantité d’autres scènes qui n’y trouvent pas leur explication, et il faut nécessairement les considérer comme une biographie du défunt, et un moyen de le faire revivre aux yeux de la postérité. Pour ces autres scènes qui décorent le tombeau, l’artiste ne prend pas son sujet d’aussi loin : les chiens qui courent dans les tableaux de chasse sont des chiens tout venus; de même les antilopes, les gazelles, les oiseaux qui fuient devant les chiens acharnés à leur poursuite ou devant le boumerang du chasseur, pendant que les petits oiseaux sont avidement recherchés dans leur nid par l’ichneumon ; les fleurs et les fruits sont mûrs et bons à être cueillis ; la récolte du raisin se fait dans des vignes en plein rapport1, et l’on n’assiste point à
1. Peut-être un grand nombre de mes lecteurs croient-ils encore sur la foi d’Hérodote (liv. II, 77) que le vin n’était pas connu des Égyptiens ; mais c’est là une de ces bévues extraordinaires dont on ne s’explique pas la présence dans l’historien grec : le fait est que l’Égypte connaissait parfaitement le vin, l’appréciait et en usait largement.
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
la pousse de la vigne ni des autres arbres. C’est qu’en effet la décoration ne pouvait guère user de semblables motifs, sinon pour l’effet pittoresque et que de cet effet pittoresque résultait seulement des scènes entendues comme les artistes égyptiens les entendaient; tandis que pour la genèse du sacrilice ou des offrandes en céréales, tout était pittoresque et pouvait ainsi fournir matière à décoration. Aussi je crois qu’il y avait tout simplement dans ces diverses scènes l’effet décoratif à saisir et à exprimer, et je ne saurais y voir en aucune manière ces idées mystiques et superstitieuses qu’on y a vues. Je suis bien loin de vouloir dire que, dans les décorations des tombeaux égyptiens, il n’y a rien de funéraire; je suis même persuadé du contraire ; mais je crois premièrement que les décorations funéraires qui se trouvent sur les parois du tombeau à cette époque en Égypte ont été surtout employées pour leur plus ou moins d’effet décoratif; secondement que tous les tableaux qui sont sur les parois de la tombe ne sont pas funéraires, mais représentent ce qui fut cher au défunt pendant la vie, quae gratia vivis , comme dit Virgile, et qu’on était content en plus de faire passer sous les yeux de la postérité, et nous trouverons en parlant des tombeaux de Beni-Hassan une preuve péremptoire qu’il en fut ainsi.
On ne peut guère s’attendre que je décrive toutes les scènes sur les parois de la tombe égyptienne à cette époque, car je m’exposerais tout d’abord à un double emploi des mêmes scènes que je retrouverais plus loin quand il me faudra écrire l’histoire des funérailles proprement dites. Ensuite, s’il me fallait décrire tout au long ces diverses scènes, avec l’explication des légendes qui les accompagnent, ce n’est pas l’histoire des funérailles en Égypte que j’écrirais, ce serait l’histoire de la civilisation égyptienne tout entière qu’il me faudrait dérouler aux yeux des lecteurs, et il faudrait plusieurs volumes pour tirer parti d’un aussi vaste sujet. Nous allons voir en effet passer sous nos yeux dans ce chapitre tous les métiers en usage dans l’ancienne Égypte, tous les arts, tout le système politique et terrien de ce pays, avec les divers changements ou progrès qui s’opérèrent dans la suite de la vie de ce peuple éminent, qui fut le premier pionnier dans les voies de la civilisation. Il s’y est décrit lui-même avec autant de réalisme qu’il se peignait ou se sculptait sur les parois :
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Personnage sous un édicule en bois Abatage de bois, dans un tombeau de Zaouiet-el-Maietîn
à Zaouiet-cl-Maietin (d’après Lepsius, Il Ablh., pl. 111).
(d’après Lepsius, Il Abth., pl. 110).
les scènes peintes ou sculptées sont la plupart du temps accompagnées de légendes, et ces légendes tentent d’être des saillies spirituelles plus ou moins, car entre ce que nous nommons esprit et ce que les Égyptiens pouvaient regarder comme spirituel, il y a une énorme différence. Puisque nous ne pouvons tout embrasser, je me bornerai à indiquer sommairement les principales scènes qui se déroulent sur les parois des mastabas.
Les scènes agricoles se présentent à nous au premier rang : elles partent de la préparation de la terre pour finir avec la mise au grenier, comme je l'ai dit plus haut. La terre est préparée, soit à la houe par des hommes, soit à la charrue tirée par des vaches ou des bœufs : un homme à grands coups de fouet conduit l’attelage, pendant qu’un second pèse sur la charrue pour maintenir le soc dans la terre. Celte charrue n’est que la boue, à laquelle on a ajouté un peu plus long manche qui sert à rejoindre le joug auquel on l’attache et une paire de montants. Souvent les labours sont immédiatement suivis de l’ensemencement : un homme, qui porte à son cou un sac rempli de semences, les répand à la volée. Aussitôt viennent derrière lui les troupeaux de chèvres qui piétinent et enfoncent le grain dans la terre ’. Puis, nous sommes immédiatement transportés aux scènes de la moisson. Des hommes et des femmes, armés de faucilles qui ressemblent extraordinairement à la faux encore en usage chez les paysans de la France, coupent les céréales à mi-hauteur; d’autres gens ramassent les épis, les assemblent bout à bout en javelles, puis les réunissent en gerbes en disposant les javelles tantôt d’un côté, tantôt de l’autre; puis les âniers arrivent conduisant leurs animaux devant eux, les couvrant d’injures et de coups de bâton ; ils les chargent de laquantité de gerbes réglée pour chacun d’eux et les poussent alors devant eux jusqu’à l’aire. Celle partie des scènes agricoles est agrémentée de curieux épisodes qui nous montrent que les Égyptiens entendaient la vie assez joyeusement, qu’ils étaient enclins à rire et à plaisanter, à se disputer et à se menacer, mais sans presque jamais passer de la menace au fait. Dans Faire on disposait
1. Hérodote nous a encore ici induits en erreur, quand il dit (II, 14) que des troupeaux de porcs étaient lâchés dans les champs pour enfoncer les semences dans la terre; les monuments qui nous font assister à cette scène ne nous montrent que des troupeaux de chèvres employées à cet effet.
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
les gerbes en tas; quelquefois aussi on les serrait de suite dans les greniers pour les en retirer suivant les besoins. Le dépiquage se pratiquait au moyen de bœufs que l’on faisait tourner aulour de la meule de gerbes, pendant que des aides mettaient en place la paille que le pas lent et traînant des bœufs dérangeait ou rejetait sur les côtés, et que d’autres plaçaient une nouvelle couche d’épis afin que les bœufs, en passant par-dessus, réduisissent la paille à l’état de paille hachée et fissent sortir le grain.
Tombeau de Snedjemab (d’après Lepsius, II Abth., pl. 75).
Puis venait le vannage que l’on faisait au moyen de petites fourches, avec lesquelles on soulevait la paille, la balle et les grains : on lançait le tout en l’air et le vent avait la charge de séparer le bon grain de toute matière étrangère. Les scribes enregistraient le nombre de boisseaux de grains ainsi obtenus, et des hommes allaient les verser dans les greniers.
La culture des plantes textiles serf aussi de motif de décoration, et l’on voit la récolte du lin que l’on arrachait et dont on faisait tomber la graine, au bout du champ, par le moyen d’un instrument armé de pointes de fer.
Pl. XXXV
La vie agricole se manifeste surtout, dans les scènes de décoration par tout ce qui touche à l’élevage du bétail. Les Égyptiens de ce temps, comme nous le montrent les tableaux que nous avons déjà vus et ceux qui appartiennent à l’époque dont il est ici question, avaient des troupeaux immenses de bœufs, de buffles, de vaches et de veaux : aussi ont-ils pu représenter toutes les scènes qui ont traita l’élevage du bétail. Les animaux, qui sont tous de race bovine, à l’exception des ânes, des chèvres et des chiens, sont représentés par troupes dans toutes les situations de la vie agricole en Égypte : on les voit traverser le fleuve à la nage ou fuir devant l’inondation, paître attachés au piquet qui ne leur permet pas de manger plus loin que ne le veut leur bouvier ou travailler dans les champs sous la direction de l’homme; les vaches sont empêtrées pendant qu’on les trait, ou, comme on dit, qu’on fait jaillir leur lait, etc. On a vu, plus haut, combien un seul propriétaire pouvait réunir d’animaux de l’espèce bovine dans l’exploitation qu’il dirigeait : nous trouverons d’autres exemples du même fait plus loin ; mais dans aucun cas nous ne trouverons des troupeaux aussi immenses qu’à cette première époque de l’empire égyptien. Ceci nous est encore plus une preuve que peu à peu la race égyptienne s’est défaite de la vie pastorale pour une vie plus assise.
Les ânes forment aussi une notable partie de la décoration dans les tombes égyptiennes de cette époque, et l’on en possédait des troupes fort nombreuses. De même les chiens, aujourd’hui regardés comme impurs dans toute l’Égypte, étaient à cette époque primitive et dans la suivante regardés comme les compagnons et les amis de l’homme qui les utilisait pour ses grandes chasses. On avait aussi réussi à domestiquer des animaux regardés aujourd’hui comme sauvages, ainsi la gazelle, diverses espèces d’antilopes et les singes qu’on a toujours beaucoup aimés au pays d’Égypte, parce qu’ils divertissaient les populations par leurs grimaces et leur intelligence.
La basse-cour regorgeait aussi de volailles : les canards et les oies s’y voyaient déjà par troupes formidables et formaient un grand nombre d’espèces qui sont désignées parleurs noms dans les peintures et les sculptures. On avait en outre des troupeaux de demoiselles de Numidie et d’autres grands échassiers, comme les grues. Les colombes étaient aussi Ann. G. 54
404 ANNALES DU MUSÉE GUIMET
au nombre des oiseaux domestiques; mais il semble qu’on ne connaissait pas encore les poules : du moins, on n’en voit jamais représenté et, quoique l’un des hiéroglyphes qui se rencontre le plus souvent dans les textes de celte époque soit nommé le poulet, il est presque certain que nous commettons une erreur en l’appelant de la sorte et que ce n’est qu’un poussin d’oiseau quelconque.
Les parois des tombeaux nous montrent encore en Égypte certains autres
animaux qu’on n’y rencontre plus aujourd’hui, comme le mouflon à manchettes, très reconnaissable encore sur les monuments, et un certain nombre d’autres individus qui n’ont pas été identifiés et dont il est inutile de parler. La récolte des fruits ne peut pas être absente des tombeaux, puisqu’elle forme une partie si intéressante des travaux agricoles : la vendange en particulier y est traitée avec amour:
on sent que dès celle époque le peuple égyptien aimait les bonnes choses et que les effets du vin qui rend joyeux le cœur de l’homme étaient appréciés à leur juste valeur. Le raisin cueilli, on en exprimait le jus, à celte époque, au moyen d’une sorte de sac dans lequel on renfermait la vendange et qu’on pressait autant qu’on le pouvait, en passant un bâton à chaque extrémité et en le tordant. Le jus s'échappait sous la torsion, passait à travers le sac et tombait dans un vase placé en dessous. Tout cela nous montre que les Égyptiens pratiquaient en grand l’agriculture et l’élevage des bestiaux; mais ce n’était point un empêchement pour que les travaux des métiers qui ont donné naissance à l’industrie moderne ne fussent déjà connus et pratiqués. Tous ces différents travaux se passaient sous les yeux des défunts et la légende qui accompagne d’ordinaire ces séries s’exprime de la façon suivante : Le
] ebhen suivi d un cynocéphale apprivoisé (d’après Lepsids, H Abth., pl. 36).
Tombeau de Kliounei !
(d’après Leps f
Pl. XXXVI.
. aouiet-el-Maietin, III bth., pl. 107).
défunt voit les travaux faits par les ouvriers dans les champs de la maison éternelle.
Parmi les métiers dont nous retrouvons la représentation dans les tombeaux de cette époque et qui sont très peu nombreux, l’on ne peut citer avec assurance que ceux qui regardent le travail du bois et la poterie. Les charpentiers et les menuisiers n’ont pas encore été distingués, et, dans les représentations de l’Ancien Empire, les seuls exemples d ouvriers du bois que l’on connaisse sont ceux d’ouvriers qui sont occupés à construire des barques. On les voit d’abord prendre la chose par le commencement : ils scient les pièces de bois dont ils construiront ensuite la barque, ils l’assemblent et en ajustent les ais, accroupis dans la partie du la barque déjà formée, ou à cheval sur les poutres. Les potiers forment et modèlent leurs vases avant de les avoir passés au tour ou peut-être après. C’est tout ce que nous ont livré les tombes de cette époque sur l’industrie des Égyptiens : évidemment, ils n’ont pas voulu tout représenter. On savait faire beaucoup d’autres choses dès cette époque, car la civilisation l’exigeait, puisque nous avons vu passer sous nos yeux des monuments qui décèlent une très grande habileté de main : ces tombeaux nous montrent eux-mêmes qu’on savait les construire et les décorer puisqu’ils existent, et que, par conséquent, on savait mouler les briques, tailler les pierres, couvrir les parois des murailles de stuc avant de tracer les dessins que l’on devait ensuite peindre ou sculpter; mais rien n’est représenté.
Il en serait de même des arts connus des Égyptiens, si l’on n’eût fait une exception en faveur de la musique, car, si l’on ne voit à cette époque aucune scène nous montrant les peintres ou les sculpteurs à l’œuvre, il en
Tebhen suivi de son chien (d'après Lkpsius, II Abth., pl. 36).
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
esitoul différemment pour la musique et la danse. Les instruments employés à celte époque reculée sont la harpe, l’espèce de violon que les Égyptiens ont toujours conservé et qu’ils nomment rebab et que nous désignons aujourd’hui sous le nom de luth, la tlùte simple, la tlùte traversière et la llùtedouble. Peut-être les tambourins, lessistreset lescrolales étaientils déjà inventés: mais nous n’en avons aucune représentation.
Les divers amusements des grands de l’Égypte à cette époque étaient la chasse et la pêche : après les scènes de la vie agricole et du sacrifice, ce sont des scènes de chasse et de pêche que l’on trouve en plus grand nombre dans la décoration des tombeaux. Les fourrés de papyrus étaient nombreux où l’on pouvait se livrer à cet exercice : les rois et les puissants seigneurs de l’Égypte se plaisaient beaucoup à tuer, ou plutôt à étourdir
à coups de boumerang , les oiseaux surpris dans le fourré1. On les voit montés sur leurs barques légères, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, filles et garçons, suivis quelquefois de leurs animaux favoris, se livrer avec passion à cette chasse aquatique. D’autres fois ils se servaient du filet nommé tirasse, et de nombreux serviteurs attiraient hors du fourré ce filet rempli d’oiseaux, debout ou quelquefois sur le dos. Les scènes de vénerie se bornent à cela, si l’on avait inauguré déjà les grandes chasses dans le
Tombeau de Râ-Schepsès (d’après Lepsius, II Abth., pl. 66 bis).
désert avec le secours des chiens, il n’en est pas question dans les représentations des tombeaux. A la pêche, on voit le héros de ces représentations harponnant les poissons et les hippopotames très nombreux alors en Égypte et qui n’en ont guère disparu que vers le ve siècle et notre ère, sinon après. Une scène de ce genre nous montre qu’on prenait l’hippopotame avec un appât fixé au bout d’une corde, afin de l’avoir mieux à portée pour le harponner.
Il faut ajouter ici au nombre des scènes le plus souvent représentées
I. Michelet dans son livre sur l’Oiseau oppose l’Égypte où les oiseaux ne sont pas touchés à nos pays où on les poursuit à outrance : on voit que, dès les plus anciennes époques, au contraire, tous les jeux de la chasse étaient connus et pratiqués en Égypte, ce qui n’empêche point les j âges de Michelet d’être délicieuses.
ANNALES DU MUSÉE G U I M ET
dans les tombes de celte époque les représentations du transport des statues du défunt dans le tombeau. On la multipliait même dans un seul tombeau, ainsi que le montre les deux vignettes que j’ai empruntées au grand ouvrage de Lepsius.
Les scènes du sacrifice enfin sont celles qui sont le plus souvent en usage dans les tombes. Comme j’aurai plus loin à traiter tout au long la question du sacrifice, je n’en parlerai ici que pour mention, me contentant
Tombeau de Râ-Schepsès (d’après Lepsius, II Abth. , pl. 64 bis).
d’en dire que l’on peut en suivre toutes les phases jusqu’au moment où l’on couvre la table du défunt de mets qui lui permettront de braver la faim dans l’autre monde. Enfin, pour résumer toutes ces diverses scènes, on avait les inscriptions dont les longues bandes d’hiéroglyphes coloriés indiquaient les titres du défunt, expliquaient les diverses scènes dont il vient d’être question ou contenaient le nom des fêtes dans lesquelles on devait renouveler les approvisionnements du mort. Je ne dois pas oublier ici les peintures purement décoratives que l’on voit au plafond de certains
Pl. XXXY1I1.
Scène de vendantes, dans un tombeau de Zaouiet-el-Maielin (d’après I.epsius, II Abth., pl. 111).
tombeaux appartenant à cette lointaine époque : c’est là que la peinture égyptienne, grâce à l’éclat et à l’harmonie saisissante de ses couleurs, aux délicatesses du dessin, s’est montrée le plus rapprochée de la perfection. Encore aujourd’hui ces plafonds sont un charme pour les yeux de quiconque peut les considérer. Qu’il me suffise de citer ici le tombeau de Petah-hôtep, personnage de la Ve dynastie, dont la décoration à ce point de vue est une merveille. Nous aurons l’occasion de trouver plus loin des plafonds mieux ornés encore, dessinés avec plus de soin et de variété, faits de manière à flatter la vue plus agréablement ; mais dès cette époque les grands lignes de l’ornementation sont tracées et les spécimens que nous offre le tombeau Petah-hôtep sont bien près de la perfection dans leur genre. Si ces diverses représentations se retrouvent à peu près partout dans les tombes de cette époque, c’est-à-dire dans presque toutes les tombes et dans toutes les nécropoles qui datent de cette époque lointaine, cependant nulle part on ne les rencontre traitées avec plus de soin, d’amour et plus longuement que dans les tombes de la petite bourgade de Zaouiet-el-Maîetîn, et c’est à l’un de ces tombeaux qu’est empruntée la plus grande partie de l’illustration de ce second paragraphe de cet ouvrage.
Et maintenant, même après les considérations générales qui précèdent, rien ne saurait mieux donner l’idée de la variété des diverses scènes d’un tombeau, que la description de l’un de ces tombeaux, non pas tout entier, car je serais obligé de me répéter, mais dans les scènes que je viens d’analyser rapidement. Le plus célèbre de ces tombeaux, c’est celui de Ti, dans la nécropole de Saqqarah : quoique ce tombeau n’ait jamais été publié en entier, cependant, par une bonne fortune inappréciable, le Musée Guimet possède les tableaux que Mariette avait fait exécuter pour l’Exposition de 1878 et qui sont reproduits dans cet ouvrage. Je vais les faire passer tour à tour sous les yeux de mes lecteurs, en tâchant d’expliquer les légendes qui s'y rencontrent, afin de donner une idée complète de la décoration telle qu’on l’entendait sous le Premier Empire égyptien. Sept des douze tableaux que possède le Musée Guimet sont empruntés au tombeau de Ti, Le premier de ces tableaux nous représente diverses scènes de bassecour. 11 est divisé en quatre registres. Celui du bas nous montre d’abord
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
des scribes, avec leurs élèves qui portent leurs instruments, occupés à enregistrer les mesures de grains qu’ont constatées les hommes employés à cette besogne : deux serviteurs sont en train de soulever des boisseaux remplis de grains. Quand ces scribes ont fait leur compte, ils se rendent près d’un scribe principal avec leurs rouleaux de papyrus et leurs instruments et l’on enregistre, en les vérifiant, les mesures entrées dans les greniers qui se voient en arrière sur un double plan. Ces greniers se composent de six petites constructions avec une porte basse au milieu d’une façade. L’ouverture par laquelle on introduisait le grain ne se voit pas, car le dessinateur a été obligé de ne représenter que la partie inférieure de ces greniers ; peut-être l’a-t-on voulu montrer au premier plan ; en ce cas elle n’est pas visible non plus, et l’on n’en voit que le couvercle qui la cachait. Au second plan, à côté des greniers avec porte, on a montré ce qu’ils contiennent : ce sont des monceaux de grains en forme de cône. Ils sont précédés d’un autel portatif, que l’on trouve presque toujours à cette époque dans les scènes de moisson, car l’homme tenait à remercier Celui qui lui avait donné une moisson abondante. Dans le coin de droite, on aperçoit un scribe avec les instruments de son métier qui a l’air de vouloir aller du côté de son confrère qui enregistre les entrées dans les greniers. Près de lui, un homme a saisi par le cou une demoiselle de Numidie et lui fourre dans le bec une pâtée qu’un autre de ces échassiers veut lui arracher des doigts. Quatre autres de ces oiseaux se tiennent tranquilles, probablement parce qu’ils ont été gavés ; un cinquième fait du cou le mouvement des oiseaux qui ont de la peine à faire passer la nourriture dans leur gosier. Au-dessus des oiseaux sont deux serviteurs accroupis qui préparent la pâtée dont on gave les demoiselles.
Le second registre nous montre une basse-cour égyptienne. Cette bassecour est précédée d’une sorte de bâtiment sans doute divisé en deux parties dont l’une est supportée par des colonnes sans chapiteau, l’autre par des colonnes à chapiteau sans socle, avec le fût divisé en certain nombre de compartiments jusqu’à une sorte de gorge serrée par cinq rangées de rubans d’où sort le chapiteau composé d’abord de fleurs de lotus ; trois tiges en montent qui vont, en s’amoindrissant, jusqu’à ce qu’elles atteignent l’abaque qu’elles supportent. Ce double hangar précède évidem-
Pl. XXXIX
Premier tableau du Musée Guimet.
ment des greniers d’approvisionnement, car des scribes vont et viennent, les uns avec leurs instruments pour écrire, les autres avec toute une série de rouleaux de papyrus préparés pour recevoir l’écriture : le scribe en chef tient devant lui la large tablette de pierre, ou de métal, ou peut-être unelarge peau sur laquelle ilinscriralestotaux. Ceux des scribes quisortent du magasin suivent des surveillants; ceux-ci mêmes accompagnent des porteurs de mannes contenant les boulettes toutes préparées pour servir de nourriture aux oies enfermées dans la basse-cour : les uns les ont encore sur le cou ou sur la tête; un autre fait le premier mouvement pour décharger celle qu’il porte; un troisième a déjà exécuté une bonne partie des mouvements nécessaires ; un quatrième a renversé en partie les boulettes que sa manne contenait et deux autres secouent la manne complètement vidée. Dans le camp des volatiles, l’artiste a étudié de très près les mœurs des oiseaux, canards ou oies, qu’il avait à représenter. Au milieu de la basse-cour se trouve une mare avec des fleurs de lotus et des nénuphars à la surface. Un grand nombre d’oies et de canards y goûtent le plaisir d’un bain; on les voit nager, car le coup de patte nécessaire pour faire avancer l’oiseau a été visiblement rendu par l’artiste. Certains de ces oiseaux, à la vue des hommes qui apportent leur nourriture, sont sortis de l’eau : d’autres se hâtent d’en sortir, et l’un d’eux est pris au moment où il sort du bassin dont le bord semble plus élevé que l’eau et se trouve dans la position que chacun a pu observer pour peu qu’il ait étudié les mœurs des canards ou des oies : il a un pied sur la terre ferme pendant que l’autre est encore dans l’eau. De ceux qui étaient hors de la mare, les uns accourent placidement, les autres en battant des ailes; certains sont montés sur les traverses en bois et s’apprêtent à picorer au passage dans la manne des hommes qui se trouveront près d’eux.
Au troisième registre, on voit deux autres parties de la basse-cour où sont gardées les volailles qu’on engraisse: à gauche, les oies ; à droite, les pigeons, avec leurs petits : un scribe surveille l’opération. Ces deux parties de la basse-cour sont séparées par une cloison, sans doute en bois ou en clayonnage, dans laquelle ouvre une porte. La pâtée qu’on fait prendre aux animaux semble être la même ; mais les récipients dans laquelle elle est disposée sont beaucoup plus grands pour les oies que pour les pigeons.
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ANNALES DU MUSÉE GUIMET
Les engraisseurs sont accroupis, deux en face du premier récipient; un seul en face du second : ils se livrent à des réflexions qui leur semblent plaisantes, comme : Elle vient, elle aime la pâtée. L’un d’eux a ouvert le bec d’une oie et lui introduit une boulette ; le troisième, à moitié tourné vers d’autres oies qui accourent le cou tendu, a empoigné de la main gauche un oiseau par le cou et l’attire de vive force, ce que l’on voit parfaitement par les pattes de l’animal qui s’attachait au sol et le mouvement de ses ailes. Les pigeons semblent plus dociles. Oies et pigeons vont se désaltérer dans des vases remplis d’eau disposés pour cet effet, et, quand ils seront vides, on les remplacera par ceux qui sont placés sous les récipients. Ces oiseaux sont dans toutes les positions : les oies se font la toilette, volent, marchent lourdement, boivent et tendent le cou pour faire descendre l’eau qu’elles ont absorbée ; les pigeons font de même de leur côté et de plus plusieurs couples, un surtout, semblent se faire la cour.
Le quatrième registre est occupé par des demoiselles de Numidie, conduites par deux gardiens armés d’un bâton. Le troupeau contient trois mâles et dix femelles qu’on a amenés des domaines alloués à la fondation funéraire. Tous ces oiseaux sont dTm dessin très pur, bien campés sur leurs longues pattes; l’un d’eux a même un mouvement de marche finement saisi et rendu. Les plumes de la queue sont notées avec un soin admirable. Mais l’on n’en peut dire autant des deux bergers : celui de droite surtout a une posture impossible au corps humain.
Le second tableau1 nous montre encore diverses autres scènes de la vie agricole. Au premier registre, trois sortes d’antilopes attachées au sol par une corde passée à leur cou et attachée à un arceau de fer: elles doivent paître, car c’est ainsi qu’on attache aujourd’hui encore les bestiaux qu’on mène au benim. Un bergeries surveille. La première variété n’est représentée que par un individu ; les autres, par deux individus, un mâle et une femelle. La courbure des cornes est très gracieusement rendue, et tous les détails de l’animal, même de son pelage, sonl finement observés. Derrière ces antilopes, se voient, sur le sol, une troupe de pigeons; puis viennent deux autres antilopes, l’une qui a les cornes en forme de lyre, l’autre,
\. Il est numéroté le dixième au Musée Guimet.
Dixième tableau du Musée Guimet.
fuyanl.es avec une courbure médiale; toutes les deux sont en liberté, sans doute parce qu’elles sont apprivoisées. Ce premier registre se termine par une vache haute eu cornes, comme les bœufs de la campagne romaine, couchée et mangeant ce que lui présente un berger accroupi devant elle, pendant qu’à côté un autre bouvier fait boire dans un vase un jeune veau, tout en luifpassant la main sur le dos par un geste rempli de naturel. La mère et le petit appartiennent à une espèce tachetée qui a presque complètement disparu de l’Égypte actuellement: je n’en ai vu, en passant un jour dans le bourg de Gizeh, qu’un petit nombre de représentants.
Le second registre nous fait assister à des scènes qui devaient se présenter journellement en Égypte alors qu'on menait les bestiaux au pâturage. Le premier tableau de ce registre nous montre un marais dans lequel pataugent à qui mieux mieux bêtes et gens. Tout d’abord un berger passe sur son dos un petit veau qui retourne la tête vers sa mère qui suit et qui avance la langue pour le lécher. Cette pauvre mère, qui voit son petit dans une position peu ordinaire, fait partie d’un groupe de trois vaches sans cornes, toutes trois représentées dans une position différente : la première boit un peu de l’eau qu'elle traverse, la seconde lèche son veau , la troisième qui est caressée sur le cou par le berger marchant près d’elle semble trouver la caresse fort à son gré. Ce berger porte son bâton sur l’épaule, et au bâton est appendue une sorte de panetière dans laquelle il porte les provisions de la journée. Il a autour du cou, ainsi que son compagnon en arrière, un morceau d’étoffe, sans doute une couverture1; la couverture du premier n’est pas liée aux deux extrémités, tandis que la seconde est liée, absolument comme la couverture que portent les cavaliers de notre armée. Le second pousse à grands coups de bâton quatre représentants de l’espèce bovine. Les bergers s’adressent des exhortations : « Fais donc marcher ces vaches, » tandis que le berger à la panetière dit en s’adressant à la vache : « C’est abominable d’emporter ainsi ce veau, n’est-ce pas, nourrice? » La seconde partie de ce registre nous montre un autre canal plus profond où l’on est obligé de faire accompagner d’un bateau les bestiaux qui passent. Cinq bœufs traversent le canal à gué, précédés d’un
1. Je dis sans doute parce que, surtout chez le second, il évoque naturellement 1 idée de la cou\erture que nos artilleurs portent, de la même manière.
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
premier berger qui se retourne vers un second et lui dit : « Pousse fortement! » ; auquel ordre le second berger obéit en levant vigoureusement son bâton qu’il va rabattre sur le dos des animaux. Derrière ce groupe, se trouve un canot de papyrus, monté par trois hommes. Celui qui est à l’avant est agenouillé et tient en ses deux mains une pagaie dont il se sert pour faire avancer le canot; l’homme du milieu se penche en avant sur une grande gaffe qu’il a profondément enfoncée dans la vase; celui de l’arrière, par un mouvement très bien étudié et très naturel, enfonce sa gaffe. Un quatrième personnage, descendu dans l’eau, a saisi le canot par ses deux mains et semble le pousser1.
La suite de cette scène se trouve dans un tableau où Mariette avait réuni tout ce qui regardait la marine et l’art de la navigation, croyait-il, mais où cette scène se trouve malheureusement intercalée au milieu d’autres scènes qui représentent les cérémonies des funérailles. Un troupeau de huit vaches ou bœufs, six à longues cornes, deux sans cornes, traverse un canal profond car l’eau monte jusqu’au poitrail des animaux. Deux barques en papyrus escortent le troupeau. Celle qui est en arrière contient trois individus : celui du milieu est accroupi et manœuvre une pagaie ; celui de l’arrière est agenouillé sur la partie de la barque qui se relève en cet endroit : il tient à la main gauche un bâton terminé par une pomme, et de la main droite il se cramponne à la paroi de la barque : autour de son cou est une grosse botte de paille retenue par des liens et réunie à son extrémité. Celui qui est à l’avant a le genou droit plié et la jambe gauche étendue de manière à s’arc-bouter sur le pied : de la main gauche il tient son bâton qu’il enfonce sans doute dans l’eau, et la main droite montre quelque chose, c’est-à-dire le troupeau qui est devant lui, pendant qu’il prononce ses paroles : « O ce bouvier, mets-toi à l’eau. » Ces paroles s’adres-
1 . M. Maspero dit à ce sujet : « Tantôt le gué est assez profond, les animaux ont de l’eau jusqu’au cou, et alors le troupeau est flanqué, en tête et en queue, de deux canots en papyrus montés chacun par trois hommes, un qui manœuvre la perche à l’avant, l’autre qui la manœuvre à l’arrière, un troisième au milieu qui encourage les bêtes ou récite les incantations. » Études égyptiennes, II, p. 107. — On voit parce que je viens de dire que ce n’est pas toujours le cas, comme on serait tenté de le croire d’après ces paroles. Je sais fort bien que le tableau que je viens de décrire n’est pas complet ; mais cela prouve au moins que les dessinateurs égyptiens n’usaient pas tous des mêmes clichés, ainsi qu'on s’est trop hâté de le leur reprocher.
sent à un berger qui se lient sur la rive vers laquelle se dirigent les animaux, appuyé sur son bâton, une jambe ne reposant que sur l’extrémité du pied, dans une posture très naturelle et fort bien saisie. Un de ceux qui montent la barque, en avant du troupeau, se retourne pour lui dire : « Metstoi dedans ! » ; mais le bouvier lui répond : « Ne multiplie pas ta voix », c’est-à-dire : Ne me le répète pas. Cette seconde barque est également montée par trois hommes. Celui qui est à l’arrière, agenouillé, manœuvre la pagaie; celui du milieu se penche en avant, les jambes très écartées, et de la main droite il fait un geste indicateur, pendant que, de la main gauche, il tient son bâton et une corde à laquelle est attaché un petit veau dont elle soutient la tête hors de l’eau. Le geste de cet homme — il correspond exactement à celui de l’homme placé à l’avant de la première barque — pourrait parfaitement être un de ces gestes magiques avec lesquels il fallait réciter les incantations destinées à clouer au fond de l’eau les crocodiles qui n’auraient pas mieux demandé que de happer quelque bête au passage. On voit en effet, sous chacune des deux barques, un crocodile immobile, guettant le troupeau, mais ne pouvant bouger. C’était l’effet de l’incantation gravée au-dessus du troupeau et que devaient prononcer les deux hommes1 : « O ce berger, que vive ta face contre ces étangs, et que celui qui est dans l’eau s’en aille aveuglé ! » c’est-à-dire : Surveille bien ces étangs de manière à rendre aveugle le crocodile par la récitation de tes formules magiques2. Toute celte scène semble, dans la photographie ici reproduite, surveillée par le maître assis sur un siège dans une cange : le siège est placé sous une sorte de bâche sur laquelle court un cynocéphale. Trois hommes sont à l’avant et deux rameurs à Carrière ; mais je ne suis pas certain que cette barque n’ait pas été ajoutée pour parfaire le tableau.
Le troisième registre se compose de trois parties superposées les unes aux autres et dominées toutes les trois par le personnage de Ti lui-même. Ti est debout, un bâton d’honneur, terminé par une pomme ornée, à la
1. Ces deux hommes ne répondent pas davantage par la place qu'ils occupent et par leur occupation au personnage du milieu dont parle M. Maspero dans la phrase citée.
2. Le papyrus magique Harris publié et traduit par Chabas contient quelques-unes de ces formules.
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main droite, son boumerang à la main gauche. La main qui tient ce boumerang, lequel est sculpté avec finesse, est tournée en dehors par un geste contre nature, sans doute pour nous montrer que les ongles des doigts sont entretenus avec beaucoup de soin, comme ceux des pieds : si la main avait en effet été tournée comme elle le devrait, les ongles n’auraient pas paru. Ti aies bras nus et porte deux bracelets près du poignet. Les jambes le sont aussi jusqu’au-dessus du genou. 11 porte le pagne dont ou aperçoit la blancheur sous la peau de guépard qui le recouvre. Celte peau esL attachée derrière 1 épaule gauche, couvre toute la poitrine et la queue en retombe entre les jambes. L’épaule droite est nue, et le cou n’est revêtu que par un collier. Par-dessus la peau de guépard se trouve un instrument qui a tout lieu d’être en cuir, à moins qu’il ne soit en bois : je ne sais trop ce qu’il représente; mais je serais assez tenté de croire que c’est l’attirail ordinaire du scribe. Sous le collier est aussi attaché un objet que je serais fort tenté de croire la bourse de cuir où Ti renfermait ses amulettes, comme c’est toujours le cas en Égypte '. Ti est coiffé d’un véritable casque à mailles. Il porte la barbe en petite touffe carrée et postiche sans doute. Devant ses jambes et sous son bras droit est son fils qui a été déjà décoré du titre de Souten rekh, connu du Pharaon : il se nomme Tomedj ; il tient de sa main droite le bâton de son père. S’il fallait tenir compte de l’échelle des tailles en ce tableau, les bouviers qui avaient sans doute la taille ordinaire des Égyptiens, auraient eu un maître dont la taille eût été triple de la leur, pendant que son fils eût possédé environ une taille et demie, ce qui aurait donné des géants. Mais ce n’est là qu’un artifice de composition chez les peintres égyptiens.
La première partie nous montre une scène très caractéristique. Six veaux sont au pâturage : quatre d’entre eux sont attachés par la patte à des arceaux en métal. L’un d’entre eux est en train de lécher sa patte, un second a sauté par-dessus les herbes qu’on lui avait données à manger ; un troisième s’est sans doute blessé et le berger, son bâton et une corde à
1. Un jeune ânier de Thèbes, qui était celui qu’employait M. Virey pendant que nous nous trouvions ensemble à Louqsor, portait cette même bourse de cuir sur la poitrine, et, comme je lui demandais un jour ce qu’elle contenait d’argent, il me répondit ; « Ce n’est pas de l’argent. » Il me dit ensuite que c’étaient des amulettes et des charmes, un morceau de vieux papier écrit qu’il avait ramassé et d’autres choses de ce genre.
la main droite, lui tend la main gauche pour voir ce que le petit animal s’est fait, pendant qu’un de ses camarades, appuyé sur son long bâton, une jambe repliée, le considère et lui dit : « Aide-le. » Le quatrième de ces veaux retourne la tête en meuglant vers une vache qui se prête facilement à ce qu’on la traie. Un cinquième veau, en liberté, s’est avancé jusque sous le poitrail de la vache et voudrait sans doute traire le lait luimême. Un berger a été obligé de prendre par les pattes de devant un sixième veau qui retourne la tête en meuglant : c’est sans doute le veau dont on trait la mère, car celui qui le tient dans celle position incommode, lui dit en riant : « N’as-tu pas pris un temps de succion, ô veau ! » Un cinquième bouvier, à l’extrémité gauche du tableau, considère placidement le spectacle qu’il a sous les yeux, le menton appuyé sur sa main droite posée sur le bâton qu’il tient. La vache dont l’on trait le lait a les deux pattes de derrière attachées ensemble par une corde de peur qu’elle ne renverse le vase dans lequel un vacher agenouillé fait entrer deux ruisseaux de lait1,
La deuxième partie de ce registre nous fait assister à la scène si connue d’après Hérodote qui l’a faussement attribuée aux pourceaux : les bergers font passer dans un champ ensemencé déjà un troupeau de chèvres qui le piétinent. Pour cela, un premier berger, dans une posture impossible, marche en avant des chèvres, tenant à la main gauche, qui semble sa main droite, des grains qu’il présente aux chèvres après les avoir pris dans une manne qu’il porte sur son épaule droite : les chèvres, ainsi alléchées, s’empressent dele suivre, et, si ellesn’avancent pas assez vile, quatre autres
1. M Maspero dit à ce propos: «On commençait par lier les pattes de devant de la vache.» Études égyptiennes, II, p. 103 et il cite: Lepstos, D'nkm., II, 66, 77, 106. Or, si les Égyptiens avaient fait ainsi, ils n’auraient pas atteint le but qu’ils avaient en vue, celui d’empêcher le mouvement des pattes de derrière, car l’animal aurait pu très facilement renverser le pot au lait. Les pattes de devant ne peuvent faire aucun mouvement capable de nuire à celui qui trait ou de renverser le pot. D'ailleurs les Égyptiens n’ont jamais représenté cette opération de cette manière; à la pl. 66 de Lepsius indiquée par M. Maspero, les vaches ont les quatre patles attachées deux à deux, par devant et en arrière, sauf la première qui n’a que les pattes de derrière, mais est retenue pour les pattes de devant par le bras du bouvier qui enserre une de ces pattes : à la pl. 77, la vache n’est pas attachée et de même à la pl. 106. On trouve encore à la pl. 96 une vache qui a les pattes de derrière attachées. La phrase de M. Maspero ne s’applique donc à aucun cas, et il es) probable qu’il a voulu écrire patles de derrière au lieu de pattes de devant.
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chevriers, un bâton terminé par une boule à la main gauche, lèvent vigoureusement la main droite avec la courbache qu’elle tient et s’apprêtent à fouetter vigoureusement les récalcitrantes. Le premier de ces chevriers tient en outre à la main gauche un nœud de cordes : le mouvement de tous est plein de naturel et parfaitement saisi sur le vif. Toute cette scène est nommée d’un seul mot qui signifie : « Piochez. » Dans la scène complète, il y a en effet des piocheurs qui piochent à leur manière, comme les ouvriers employés ; c’est à ces ouvriers agricoles que s’adresse le chant satirique gravé au-dessus des chèvres et qui signifient : « Lorsque le piocheur est dans l’eau parmi les poissons, il parle avec le silure ; il dit : Bonne santé, avec l’oxyrrhinque. O Occident ! votre piocheur est un piocheur d’Occident ! » c’est-à-dire : Votre piocheur est destiné cà la mort par suite des conditions dans lesquelles il opère son travail. Ce couplet a perdu une grande partie de sa saveur originale ; mais il exprime encore clairement ce qu’il voulait signifier. Je ne quitterai pas cette seconde partie sans faire observer le soin avec lequel les graveurs ont dessiné et gravé les poissons qui servent de déterminatifs dans ce chant : à la première ligne, les trois poissons appartiennent chacun à une espèce différente, comme le montrent avecévidence leurs particularités ; au milieu de la seconde ligne, les barbillons du poisson qui se trouve au milieu de la ligne permettent parfaitement de l’identifier avec le silure, ainsi qu’on l’a fait *; de même celui qui est à la fin de cette même ligne a bien la forme de l’oxhyrriuque et non celle du brochet, comme M. Ermau l’a prétendu.
La troisième partie de ce registre nous fait assister à la revue des animaux de basse-cour proprement dits, présentés par le chef des greniers et qui viennent des domaines du nord et du midi qui ont été affectés à la maison éternelle. Tout d’abord il y a les demoiselles de Numidie, quatre femelles et un mâle, dont une femelle se retourne vers les oies qui suivent, en faisant entendre son cri : leur nombre n’est vraisemblablement pas donné. Puis vient une espèce d’oies dont l’aile est diversicolore en
1. Cf. Maspero, Études égyptiennes, U, p. 13, noie 4. — Erman ( Ægypten , p. 515) nomme le poisson hécht qui signifie brochet. Je ne suis pas très certain que le titre de la scène s’applique bien à cette partie de la scène et qu’il signifie bien ce que je lui fais dire d’après M. Maspero.
toutes ses parties : il y en a 121,200; une seconde espèce d’oies, qui ont la partie supérieure de l’aile rousse, compte 121,200 sujets; une troisième espèce, dont l’aile semble un peu plus écartée des plumes caudales, comptait seulement 1,110 représentants; les cygnes blancs, au long cou onduleux, étaient au nombre de 10,225; une nouvelle espèce d’oies (achetées comme la première espèce, mais dont la queue se termine en pointe, au lieu de se terminer en carré, comptait 120.000 individus; les canards étaient au nombre de 121 ,022; les pigeons se cliifTraienf par 111,200, et le nombre des poussins, oisons ou pigeonneaux n’est pas donné. C’est là une basse-cour qui pouvait compter : le défunt était assuré de sa nourrilure, il pouvait même se donner le plaisir d’inviter ses amis; avant qu’il eût consommé les 485,957 individus qui composaient sa basse-cour, il s’écoulerait sans doute pas mal de temps, et outre cela il lui restait encore les poussins qui deviendraient grands et les demoiselles de Numidie dont le nombre n’est pas donné'.
Le quatrième registre nous montre des serviteurs qui amènent cinq antilopes. La première est conduite par deux serviteurs, dont l’un lui tient une corne de sa main droite et le museau de sa main gauche : il est très mal campé et son geste est impossible; le second pose sa main droite sur le dos de l’animal, pendant que, de sa main gauche, il tient une corne. L’antilope a deux grandes cornes recourbées en quart de cercle : c’est une femelle, autant que l’on peut en juger. Celle qui suit n’a qu’une seule corne très recourbée et dont l’extrémité retourne vers le point de naissance : elle est conduite p.ar un serviteur qui pose la main droite sur le dos de l’animal et la saisit de la main gauche par la courbure de la corne. La troisième est le mâle de la première : elle est conduite par un serviteur qui la lient par les cornes et lui caresse le dos. La quatrième est un antilope mâle qui a les cornes en forme de lyre : elle est menée par un serviteur qui se détourne dans une position invraisemblable, lui tient le museau de la main gauche et une corne de la main droite. Elle est suivie d’un
I. Il pourrait parfaitement se faire que ces nombres soient appliqués faussement à l'espèce à laquelle je les ai appliqués par suite de leur position : il est en effet assez étonnant que les grues ou demoiselles de Numidie n’aient pas de chiffre. Quoi qu’il en puisse être, il n’en est pas moins vrai queTi possédait une basse-cour extrêmement nombreuse.
Ann. G.
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autre serviteur qui passe sa main gauche sur le dos de la quatrième antilope et de la main droite conduit par une de ses cornes une nouvelle antilope femelle à deux cornes s’écartant d’abord et se recourbant à l’extrémité de façon à se rejoindre presque l’une l’autre. Sans doute ces animaux avaient été capturés à la chasse, on les avait fait entrer dans les étables du maître et on en les faisait sortir au moment où le culte funéraire les réclamait ’.
La chasse n’est représentée au tombeau deTi que par la chasse à l’hippopotame dans les fourrés de papyrus. Ces fourrés étaient très denses, très hauts, puisqu’ils sont dans le dessin ci-joint plus de deux fois la hauteur de Ti qui a lui-même presque deux tailles d’homme. Ils étaient peuplés d’une foule d’oiseaux aquatiques de toutes les espèces qui avaient leurs nids dans les fleurs de cet arbuste. De ces nids, les uns contenaient des poussins, toujours au nombre de trois; d’autres contenaient des œufs, que la mère couvait, et il y en a aussi trois1 2; certains n’ont pas encore reçu la ponte complète et il n’y a que deux œufs; d’autres ne renferment lien du tout, la femelle ayant été surprise pendant qu’elle était à pondre son premier œuf. Trois ichneumons sont montés le long des tiges de papyrus, tout prêts à dévorer les œufs; la tige ploie et fait chanceler le nid où les petits oiseaux ouvrent leur bec en piaillant bien fort contre l’intrus. La mère et le père se précipitent sur le malfaiteur, le bec enlr’ouvert, prêts à défendre leurs petits, et toute la scène est pleine de vie et de mouvement. Au pied du fourré sont trois barques de papyrus. Dans celle du milieu, Ti est debout sur une sorte de plancher : il n’est vêtu que d’un pagne empesé, d’un collier qu’il porte au cou et d’une coiffure qui lui met la tête à l’abri du soleil. Dans sa main gauche, aux ongles soignés et très blancs, il lient un bâton; dans sa main droite, il a son mouchoir. Il a l’air plein de vigueur et de santé. Derrière lui, un marinier guide la barque de sa gaffe et fait tous ses efforts pour la faire avancer, ce qui ne doit pas être facile, car le pied gauche est tendu et le
1. Os deux derniers tableaux, celui delà basse-cour et celui des antilopes sont empruntés au tombeau de Petah-hôtep. Cf. Duemichen, Resultate, etc., pl. IX, reg. 1 et 5.
2. C’est ce qui me fait penser que la ponte est complète; mais je ne réponds pas de l'exactitude de ces détails d’histoire naturelle.
Pl. xli
Quatrième tableau du Musée Guimet.
droit s’appuie à son extrémité sur la barque, pendant que la jambe est en l’air, comme quand od t'ait un vigoureux effort musculaire. En avant du maître, un second marinier assis sur ses talons pagaie consciencieusement, pendant qu’un des fils de Ti lui rend sans doute compte des incidents de la chasse et de la pêche. La première barque, qui a un modeste équipage de quatre hommes, est destinée à la chasse au crocodile, et la troisième ne contient qu’nn seul homme qui se livre à la pêche à la ligne. Trois hommes de ceux qui montent la première barque se livrent avec une extrême ardeur à la chasse à l’hippopotame. Ils sont quatre sur la barque; un seul, celui de l’arrière, dirige le canot avec sa gaffe ; les trois autres, dont les deux premiers sont armés d’un long bâton qui se termine par une sorte de harpon en fer solidement lié à l’extrémité du bâton retenu de la main droite, sont tout entiers à leur chasse, dans des altitudes très mouvementées et pleines de passion. Ils sont dans un endroit propice, car sous leur barque, on ne voit pas moins de quatre hippopotames, toute une famille,et un crocodile. Celui qui est à l’avant de la barque a réussi à faire avaler à un hippopotame l’appât retenu au bout d’une corde redoublée : le monstre qui s’est retourné ouvre une gueule effroyable : l’homme tenant toujours la corde qui empêche l’animal de s’éloigner, brandit de la main droite son harpon et s’apprête à l’enfoncer dans le corps de sa victime. Le second homme est muni du même engin et de la même arme : sa corde plonge dans l’eau, je ne sais pourquoi, et il lève son harpon. Le troisième n’a point de harpon, il n’a qu’une corde dont l’extrémité a été rejetée sur sou épaule et dont le milieu tombe dans l’eau près d’un second hippopotame qui, se sentant gêné par la présence d'un crocodile, l’a empoigné dans sa gueule par le travers du corps. Pendant ce temps-là, les deux autres hippopotames, des petits, se livrent entre eux aux jeux de la jeunesse. Le pêcheur solitaire de la troisième barque, tranquillement assis sur une sorte de siège, est aussi tombé sur un endroit propice au milieu de poissons de toutes sortes, silures, pimélodes, perches, anguilles, etc. 11 tire hors del’eau l’un d’eux qui s’est laissé prendre au hameçon tentateur. Tout ce tableau, dominé parla haute prestance de Ti, devait faire le plus grand honneur à celui qui l’avait composé l.