‹ Histoire de la sépulture et des funérailles dans l'ancienne EgypteChapitre 24 sur 80 · III. — TOMBEAUX DU MOYEN EMPIRE · texte numérisé non relu

III. — TOMBEAUX DU MOYEN EMPIRE

Avec le Moyen Empire, la décoration des tombes fait un véritable progrès. Jusqu’ici nous n’avons trouvé dans les tombeaux de l’époque précédente que des scènes de décoration sans lien apparent entre elles autre que la vie commune à tous ceux qui étaient employés dans un office quelconque des diverses phases représentées delà vie agricole ou industrielle : la période à laquelle correspondent ces décorations pourrait être appelée avec raison la période pastorale et agricole de l’Égypte, tellement les scènes de cette vie dominent. Cette période éminemment nécessaire à une société qui, avec les temps, devient de plus en plus sédentaire et comprend un

nombre de plus en plus grand d’individus, va se continuant encore pendant le Moyen Empire ; mais un autre facteur entre dans les scènes de décoration dont il faut tenir grand compte. Jusqu’ici les notices biographiques sont un peu disséminées par tout le tombeau, sauf pour le tombeau récemment découvert à Assouan par M. E. Schiaparelli, car il est de la VIe dynastie et renferme la première mention connue d’un voyage d’exploration dans l’intérieur de l’Afrique 1 : pour rétablir la biographie d’un personnage, il faut rassembler ces membres épars, sans qu’on puisse toujours les mettre dans l’ordre voulu, je veux dire celui qui réellement exista dans la vie du défunt2. Ce qu’on voulait obtenir au fond, c’était que le défunt fût facilement distingué dans la foule des ombres, ou pour mieux dire des âmes corporelles qui se pressaient dans les nécropoles et les Champs Élysées de l’Égypte : pour cela, les quelques titres qu’on gravait étaient amplement suffisants, sans compter qu’ils suffisaient aussi pour honorer la famille car, comme ces titres s’étageaient les uns les autres dans un ordre déterminé, le dernier conféré suffisait à lui seul pour rappeler toute la carrière honorable du défunt. Mais sous le Moyen Empire, ce qui avait paru suffisant aux générations précédentes sembla trop peu de chose aux générations qui, l’une après l’autre, occupaient les tombes qu’on prenait soin d’élever à grands frais. De même qu’on avait progressé dans l’art de l’architecture pour le plan, l’apparence extérieure et les détails de la tombe, on progressa également dans la décoration. Non seulement on y trouve quantité de scènes empruntées à la vie pastorale et agricole, mais on emprunta plus qu’on ne l’avait jamais fait précédemment à la vie civile et sociale qui prenait de plus en plus d’importance, et que l’on vivifia, pour ainsi dire, ces représentations par de longs textes contenant une biographie détaillée des possesseurs de la tombe, ce qui constitue comme la charpente osseuse d’un corps dont les scènes seront les chairs.

On comprendra facilement que je ne peux ici encore m’astreindre en

1. E. SchiaparElLî, Vna tomba inedita délia Via dynastia egidana.

2. C’est ce que M. Maspero a parfaitement montré dans l’étude qu’il a consacrée dans ses Études égyptiennes à la Carrière administrative de deux liauts fonctionnaires égyptiens à l’époque dont je parle. Cf. Maspero, Études égyptiennes , I. II, fasc. xu.

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aucune façon à passer eu détails la revue de tous les personnages qui ont écrit de la sorte leur biographie plus ou moins complète, plus ou moins exacte, sur les parois de leurs tombeaux; mais ce que je vais dire suffira amplement à donner une idée générale très documentée de ce qu’était la décoration funéraire à cette époque, et partant de ce qu’était la vie civile et sociale en Égypte, sous le Moyen Empire.

Les tombeaux que j’ai examinés plus haut vont jusque vers la fin de la VIP dynastie; les premiers de ceux que je vais décrire ici remontent à la Xe dynastie : il y a donc eu, entre les uns et les autres, un intervalle d’environ trois dynasties dont nous ne connaissons presque rien, dont nous n’avons aucun monument, à moins que, parmi ceux qui sont aujourd’hui connus, il n’y en ait quelqu’un qui appartienne à cette époque, ce qui serait assez vraisemblable. Ce serait donc dans cet intervalle qui comprend la VIIIe et la IXe dynastie, avec une partie de la Xe, qu’aurait eu lieu l’évolution des idées qui auraient abouti aux progrès dont il est question : en définitive, c’est l’histoire du passé qui se constitue peu à peu. Ce progrès paraît d’abord avoir été local : il commença sans doute dans la ville de Siout, car ce sont les princes de cette principauté qui les premiers ont parlé ainsi à la postérité qui lirait leurs inscriptions tracées en hiéroglyphes louangeurs, ou du moins ce sont leurs inscriptions qui nous sont arrivées les premières en date. L’un de ces princes, il se nommait Khéli, par des travaux multiples qu’il fit faire dans sa principauté, d’abord pour assurer le service de l’irrigation si important dans toute l’Égvpte, creusant de nouveaux canaux qui donnaient de l’eau en abondance, réparant les anciens et, par ce moyen, assurant la vie, et une vie abondante à ses sujets qui ne s’étaient jamais trouvés auparavant à pareille fête, leur faisant manger du pain de froment qu’il avait importé de la Basse-Égypte, se montra vraiment, à son dire, le père de ses sujets, car il se préoccupait autant du faible que du puissant, du pauvre que du riche. 11 y avait nécessairement à la suite de ces travaux une grande abondance de céréales qui avait permis aux petits comme aux grands, à l’orphelin comme à celui qui avait ses parents, à la veuve comme à celle qui avait un mari, de passer joyeusement le temps de leur existence, assurés du lendemain. Il avait en outre apporté une attention particulière à la propagation et

même à la sélection des bestiaux, choisissant avec habileté les reproducteurs des races utiles, mettant en grand nombre aux mains des fellahs des vaches qui leur donnaient des veaux et les nourrissaient de leur lait. Il avait en outre eu grand soin d’entretenir ses vassaux prêts à la guerre, d’avoir une flottille de bateaux sur le Nil avec lesquels il prît part aux guerres qu’à cette époque les princes thébains faisaient à leurs concurrents héracléopolitains, jusqu’à ce qu’ils eussent réussi à les supplanter. En un mot, fout ce qui pouvait lui apporter gloire auprès de la postérité, il le consigne dans cette inscription, sans oublier d’autres offices purement religieux dont il avait été chargé et les précautions prises pour qu’après la mort il fût assuré de tous les devoirs que la piété commandait alors de rendre à celui qui représentait le chef de la famille. Ce prince Khéti vivait sous la X' dynastie.

Je passerai maintenant à un monument de la XI' dynastie qui se trouve au Musée du Louvre et qui a été découvert dans la nécropole d’Abydos. Au lieu que l’inscription que je viens de résumer se trouvait dans une des chambres de la tombe, cette fois-ci, c’est une stèle qui contient tout l’éloge capital du défunt, et le lecteur ne sera pas surpris de cette particularité s'il se rappelle ce que j’ai dit sur la nécropole d’Abydos, sur la manière dont elle avait été forcément construite et sur le manque absolu et obligé d’inscriptions murales. Il avait fallu de toute nécessité se rejeter sur la stèle, et nous voici en présence d’un monument qui vient de toute façon confirmer ce que j’ai dit à ce sujet. La partie supérieure est occupée par des représentations d’offrandes, des vases d’eau, des fleurs, des fruits, des fleurs, des pains, force végétaux, mais peu d’aliments tirés du règne animal. A droite et à gauche sont deux personnages, l’un le fils du défunt, nommé Teti, l’autre son frère, le scribe Ahmès. Le défunt lui-même répondait au nom d’Entef, et ce nom nous reporte à la XIe dynastie1. Comme ce document est l’un des plus célèbres de l’histoire à cette époque

1. Je n’ignore pas que les noms peuvent être portés après la mort des souverains qui ont illustré ce nom; mais cependant ils ne sont guère portés après pendant longtemps. E. de Rougé a attribué cette stèle, d’après la facture des hiéroglyphes, à la XII0 dynastie ; cela se peut, mais il est tout aussi probable qu’elle date de la XIe dynastie, puisque le nom d’Entef a été porté par plusieurs Pharaons de cette période et que le prince en l’honneur duquel a été gravée cette stèle était gouverneur du nome Thinite auquel appartenait Abydos.

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et l’un des plus élevés que l’on connaisse par ses idées morales, je le citerai en entier. 11 s’exprime ainsi : « Royale offrande à Amon, maître des trônes delà Double Terre *, à Osiris présidant à l’Amenti, Être Bon, juste de voix, au dieu grand maître du diadème Atef, au prince maître de la crainte, grand de la terreur, à Anubis momificateur sur sa montagne, maître de la terre sainte, afin qu’ils donnent tout ce qui apparaît sur leur table, en chaque jour, au vicaire en chef du magasin, Entef, juste de voix. Il dit : O vous qui vivez sur la terre, hommes, prêtres, scribes, maîtres des cérémonies, vous qui entrerez dans cette demeure funèbre, vous qui aimez la vie et repoussez la mort, qui louez les dieux de vos pays et n’avez pas goûté les mets de l’autre monde, quand vous reposerez dans vos tombeaux, puissiez-vous transmettre vos dignités à vos enfants ! — soit que vous récitiez les paroles gravées sur cette stèle, comme il convient à un scribe, soit que vous les écoutiez réciter, dites ainsi : Royale offrande à Amon, maître des trônes de la Double Terre, afin qu’il donne des milliers de pains, des milliers de liquides, des milliers de mets en viande de bœuf, des milliers de mets en chair de volatiles, des milliers de bottes de lin, des milliers de toiles, au double du grand chef héréditaire qui marche en avant, décoré du collier de vie, le compagnon unique qui remplit le cœur du roi comme commandant de ses archers, qui protège les protecteurs de ses archers, qui compte les amis, qui conduit l’élite, qui amène les souverains morts dans leur place, le commandant des commandants; seul, dans la multitude, il est arrivé aux honneurs du gouvernement dans la demeure insigne, en sorte qu’il porte la parole aux hommes1 2, qu’il énonce toutes les affaires dans la double Égypte, qu’il parle sur toute chose dans le lieu du secret 3. Quand il entre, il est acclamé ; quand il sort, il est loué. C’est lui qui place chacun sur le siège de son père, et il a contenté les cœurs, car il est bon parmi les bons. Les chefs se tiennent attentifs à sa bouche, car il donne les entrées au palais et compose les règlements dans

1. C’est-à-dire : de l’Égypte. Les trônes signifient, je crois, les divers endroits où les dynasties antérieures avaient régné et qui avaient été réunies sous le pouvoir unique du Pharaon thébain ici, mais ailleurs de quelque autre endroit.

2. C’est-à-dire qu’il servait d’intermédiaire entre le Pharaon et ses sujets.

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