C'est-à-dire : ma discrétion
les prairies des parties basses du terrain jusqu’à quinze stèles frontières, établissant pour les champs au nord du nome sa frontière vers le nome Ouob, et divisant le grand fleuve en son milieu de manière à en séparer la rive gauche dans le nome du Chacal jusqu’aux montagnes de l’ouest, quand le prince héréditaire, le fils d’Ekhnoum-hôtep, Nakhet, juste de voix, maître de la dévotion, se plaignit, disant : Moi, je ne connais pas les faveurs suprêmes venant du roi ! C’est un autre chef qui est conseiller, qui est ami unique, le plus favorisé parmi les amis, qui multiplie les apports au palais, un ami unique dont on ne peut assez récompenser les mérites, qui écoute les auditeurs, bouche unique qui étouffe les siens, qui amène ce qui est utile à son maître auguste, le passage du défilé des montagnes, le fils de Neheri, fils d’Ekhnoum-hôtep, Ekhnoum-hôtep, né de la maîtresse de maison, Khéli.
« J’ai fait vivre le nom de mes pères que j’avais trouvé détruit sur leurs portes, instruit que je suis dans la forme des lettres, exact dans leur reproduction, ne confondant pas l’une avec l’autre, car ce fut un fils pieux et qui fit fleurir le nom de ses ancêtres, que le fils de Neheri, Ekhnoum-hôtep, juste de voix, maître de la dévotion. Mon premier mérite fut de construire une grande salle, comme un individu qui se règle sur ce qu a fait son père ;
car mon père s’était fait une salle de double à Meri-Nofrît, en pierre
bonne et belle, pour rendre son nom florissant à toujours et se figurer luimême à jamais, si bien que son nom vécût dans la bouche des mortels et durât dans la bouche des vivants sur sa syringe funéraire, dans sa maison construite à toujours *, dans sa demeure d’éternité, en suite des faveurs du roi, car il était aimé au palais, il régna sur sa ville étant petit, il fut un favori... étant jeune homme, il fut le messager royal quand ses deuxtresses dansaient encore sur ses tempes, dans son enfance, dans le pays du midi, à cause de sa discrétion et de son humilité, le fils de Sobekônekh, Neheri, juste de voix, maître de la dévotion, et, le roi le distingua parmi ses nobles, pour être prince de sa ville; — devenu le prince Ekhnoum-hôtep, je fis un monument pour moi-même, la salle à libation de celte résidence,
1. Cette phrase semble donner raison à l'idée que j’ai énoncée plus haut, quand j’ai dit que le tombeau avait eu pour origine première la conception d’une maison pour le cadavre, comme il y en avait eu une pour abriLer le corps pendant la vie.
ANNALES DU MUSÉE G U I M ET
j’édifiai la salle à colonnes que j’avais trouvée à terre, je l’étayai sur des colonnes neuves inscrites à mon nom propre et je fis vivre le nom de mon père sur elles; je témoignai mon activité par toute sorte de monuments, je fis à cette salle une porte de six coudées en bois d’acacia s’adaptant à la première partie de la syringe, deux battants de porte de sept coudées pour Y aire de la chambre auguste à libations de la syringe, une table pour les offrandes et le repas funéraire, de tous les monuments que je fis ; je creusai toute la cavité, donnant ainsi de l’air à la muraille de l’hypogée pour la salle à libations de cette résidence, pour les pères et les enfants de cette résidence, construisant les monuments destinés aux ancêtres sur sa montagne, mieux que les édifices bâtis avant moi. Je suis illustre de monuments; j’ai dirigé, pendant des années de dégoût, les décorations de la salle à libation de cette résidence, afin d’édifier en mon nom par toutes les fondations que j’ai préparées en elle pour que jamais rien n’y manquât et je suis descendu dans la barque..., moi, fils Neheri, Ekhnoumhôtep, né de Boqit, juste de voix, seigneur de la dévotion. — A présidé à cette syringe, le chef des porte-colliers, Boqet1. »
Ces trois exemples suffiront pour montrer quel était à celte époque le genre de décoration qui, peu à peu, devenait coutumier dans les grandes stèles ou inscriptions que renfermaient les tombeaux de cette catégorie.
1. Rurton, Excerpta hieroglyphica, pl. XXXIII et XXXIV; Champollion, Monuments : notices descriptives, t. II, p. 418-422; Lepsujs, Denkmàler, II Ablheilung, p. 194-195; Brdgsch, Monuments égyptiens , pl. 15-17; Reinisch, Ægyptische Chrestomathie, I, pl. 1-4. Elle a été traduite par M. Brugsch dans le texte de ses Monuments égyptiens et dans son Histoire de l'Égypte , édit, aliéna., p. 139-149 et 149-150, et par M. Maspero dans le Recueil des travaux . etc., lr« année, p. 161-169. — Toute la traduction qui précède est en grande partie la même que celle de M. Maspero, que je n’ai fait que compléter et légèrement améliorer. Je ferai observer ici qu’en lisant seulement la traduction qui précède, le lecteur s’apercevra que nous sommes loin de la belle phrase cadencée de la stèle d’Abydos. Pour ma part, je crois que l’inscription de Beni-Hassan est fautive bien souvent telle que nous l'avons. Dans la dernière phrase, le mot porte-collier désigne la classe de personnes attachées à tel ou tel maître dont on portait le collier distinctif, comme on le met maintenant aux chiens chez nous. Cette classe attachée à la fortune et aux possessions territoriales de telle ou telle grande personnalité égyptienne nous fait penser aux serfs, aux manants attachés à la glèbe qu’a connus le moyen âge. Ce qui était d’abord une sauvegarde pour les hommes à l’aurore des sociétés est devenu, par la suite, une tyrannie insupportable, grâce aux progrès de la civilisation .Les colliers dont on décore toujours les hommes célèbres ont ainsi été à l’origine une marque de dépendance et de servitude, et il est curieux que les hommes considèrent cela comme le plus grand honneur.
On y peut voir facilement les progrès accomplis dans la société, la religion et la morale. Les dieux célestes y font leur apparition, la légende d’Osiris s’y affirme et, au lieu des formules quelquefois très difficiles à comprendre et à expliquer qui donnent les progrès faits par le défunt dans la carrière administrative, on a tout au long le récit des services rendus au Pharaon, des guerres faites avec lui, des faveurs conférées, et, ce qui est bien plus important encore, du gouvernement d’une grande principauté dans ses multiples acceptions. On sent que le milieu a changé, que l’Égypte est passée définitivement à la puissance féodale, que la société s’est assise, en un mol que tout a progressé dans la voie de la civilisation et dans la vie de la nation. Nous sommes bien loin en effet des données de l’inscription d’Ouni, laquelle nous est parvenue à l’état presque isolé ; tandis que, sous le Moyen ♦ Empire, 'il est quasi de règle que les grands feudataires du royaume égyptien consignent, sur les murs de leurs tombeaux, l’histoire entière de leur vie, depuis le moment de leur naissance, alors qu’ils n’étaient hauts que d’une coudée, jusqu’aux moments où ils sont élevés aux plus hautes dignités en passant par l’âge auquel ils avaient été élevés avec les enfants royaux et avaient appris l’art difficile et glorieux de la natation*.
Je ne peux m’empêcher ici de faire observer que la grande inscription du tombeau d’Ekhnoum-hôtep vient confirmer ce que j’ai dit plus haut à propos de la construction des tombeaux, de leur fermeture, de leur ouverture, de leur concession par le roi : je ne pouvais désirer de meilleures preuves de la théorie à laquelle je me suis rangé que le témoignage d’un habitant de l’ancienne Égypte à la XIIe dynastie. Souvent les tombeaux concédés par le roi à la fin de la vie de ses grands officiers ne pouvaient pas être prêts pour l’heure des funérailles et le fils devait achever ce que le père avait commencé : c’est ce que nous avons vu pratiquer par Ekhnoum-hôtep, sans compter que le titre de juste de voix donné à son fils aîné
1. Inscriptions of Siout, pl. 15, 1. 22-24. Les nageurs ont toujours été fort admirés en Égypte, et l’on peut voir, dans le Martyre de Jean de Phanidjôit, quel rôle les maîtres nageurs jouent dans la triste histoire qui se termine par le mort du chrétien Jean (cf. Amélineau, Martyre de Jean de Phanidjôit, extrait du Journal asiatique, mai et juin 1887, p. 65). Pendant tout le moyen âge et encore après, ces maîtres nageurs ont conservé une sorte d’influence brutale, parce qu’ils étaient admis à se précipiter dans le Nil au moment où se faisait l’ouverture du canal appelé du nom de Khalig.
Ann. G,
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Nakhet nous assure que l’architecte en chef du tombeau, Boqet, acheva la décoration longtemps après la mort du possesseur. Certains de ces tombeaux, eu égard aux mérites de la famille et aux services rendus aux Pharaons, étaient concédés héréditairement comme la principauté : c’est ce qui nous explique comment Ekhnoum-hôtep ne mentionne pas la concession du tombeau parmi les plus grandes faveurs royales, et comment il put le faire commencer sitôt après son accession au gouvernement de la principauté. Enfin la mention des réparations opérées dans le tombeau de son père et de la continuation de la construction nous est une preuve évidente que la tombe était encore absolument personnelle.
Il n’en est pas ainsi seulement pour la partie biographique, un semblable progrès eut lieu pour la partie de pure décoration. On ne se contente plus de quelques scènes de la vie agricole, de la vie civile et du sacrifice, on élargit singulièrement le cadre, et toutes les occupations diverses de la vie viennent occuper leur place sur les murs de la paroi. L’inscription d’Ekhnoum-hôtep nous a déjà appris que, dans son tombeau, il avait figuré tous les ouvriers et les gens de sa maison, ses vassaux, suivant leur métier et tous ceux qui rendent une fête agréable, c’est-à-dire les baladins, les danseurs et les musiciens tels qu'ils étaient. Le système un peu étroit de l’Ancien Empire s’est donc élargi; il a presque atteint ses extrêmes limites. Grâce aux tombeaux de Reni-Hassan, de Berscheh, pour ne citer que ceux-là, nous pouvons connaître à peu près toute la vie civile et sociale des Égyptiens. Je vais en donner la description sommaire, comme je l’ai fait pour l’Ancien Empire : ce n’est pas en effet ici le lieu d’expliquer tout au long, avec tous les développements qu’elles comporteraient, les diverses habitudes ou coutumes de l’ancienne Égypte sous le Moyen Empire.
Les scènes agricoles ne s’offrent pas à nous à cette époque, bien différentes de ce que nous avons eu déjà l’occasion de voir à l’époque précédente : elles sont cependant un peu plus compliquées et plus détaillées que celles de l’Ancien Empire, surtout si l’on regarde les divers détails sur lesquels les sculpteurs ou les peintres égyptiens ont insisté avec une sorte de prédilection. La préparation de la terre se fait toujours à la charrue traînée par des bœufs, et quelquefois par des vaches, ou à la herse par des
hommes; l’ensemencement se fait à la volée, comme autrefois, le piétinement des semences par les troupeaux de chèvres ou de moutons, conduits par des bergers qui usent fortement du bâton, afin de faire fouler aux pieds des animaux la semence et de la faire enfoncer dans la terre imprégnée d’eau. On ne voit pas plus qu’à l’époque précédente l’usage de l’irrigation qui semble cependant avoir été nécessaire de tout temps dans ce pays desséché par des chaleurs torrides; mais, pour une raison ou pour une autre, on n’a représenté ni les schadoufs , ni les autres manières en usage pour arroser. La moisson, la mise en gerbes, le transport des gerbes du champ sur Faire où l’on devait les battre se fait comme autrefois, et les ânes que le bâton mène, qui se dérobent et vont où leurs conducteurs ne voudraient pas les voir aller, qui se mordent les uns les autres, qui se jettent avec fureur sur les âtiesses ou qui renversent leur fardeaux fournissent toujours des scènes pittoresques aux artistes égyptiens. Le dépiquage se fait encore par des bœufs qui marchent en rond autour des tas de gerbes, ou par des ânes qu’on a dressés à cet exercice. Puis on met de suite le grain dans les greniers ou magasins, sans qu’il soit question de l’opération du vannage, qui cependant avait dû être fait, tout comme il était fait sous l’Ancien Empire. Les greniers sont de forme différente : c’est alors qu’apparaissent les greniers voûtés à la partie supérieure et ayant une petite ouverture à laquelle on atteignait par une sorte d’escalier et par laquelle on jetait le grain qui remplissait les greniers pendant que, pour retirer ce dont on avait besoin, on se servait d’une porte ménagée dans la partie inférieure1. Les terres qu’on ensemençait à celte époque devaient être déjà fort considérables, tandis qu’au contraire la division de la propriété telle que nous l’entendons n’existait pas, en dehors des limites des nomes
1. On a comparé ces sortes de greniers à des silos, et i'on a même employé ce mot pour les désigner; mais je ferai observer que nous sommes en présence d’une civilisation tout à fait différente. Les silos sont creusés dans la terre : les Égyptiens, d'après la représentation des scènes qui nous sont parvenues, n'ont jamais fait usage de ces silos à l’époque historique : ils avaient des greniers qui sont représentés comme étant de diverses formes. Primitivement, qu on ait fait usage des silos, c’est ce qui me parait souverainement invraisemblable, si on ne les a pas placés dans les terrains qui échappaient à l’inondation, et encore les infiltrations du Nil auraient-elles rendu ces cachettes très humides et par conséquent très peu utiles. Aujourd’hui encore, les greniers de Beni-Hassau sont toujours en usage en Égypte : j'en ai vu de semblables dans le monastère de Moharraq.
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particuliers. Les grands feudataires de la couronne égyptienne devaient posséder en propre, sous la dépendance des Pharaons, leurs nomes et les habitants qui devaient être nourris aux frais du monarque : les comptes des greniers qui sont figurés dans un tombeau de Beni-Hassan, celui d’Amoni, montrent bien qu’il en devait être ainsi par la fabuleuse quantité de céréales qu’il contenait. Les chiffres des quantités mises dans ces greniers sont données en quatre rangées qu’a copiées Champollion' ; la première de ces quatre rangées comprenait 8,000,800 boisseaux; la seconde 8,215,700 ; la troisième 8,083,800 et la quatrième 8,120,200. Le boisseau est mis ici comme une mesure quelconque de matières sèches; mais c’était la plus petite mesure que pouvaient employer les Égyptiens, et il pouvait aussi bien se faire qu’ils employassent par exemple Yardeb ou le demi -ardeb : le fait est que les représentations nous montrent des hommes portant des sacs qui peuvent contenir au moins 25 litres, mais plus certainement un demi-hectolitre. Les diverses qualités du grain ne sont pas désignées; mais il faut ici se rappeler l’inscription du prince de Siout, Kheti, qui s’honore d’avoir rassasié tout son nome de blé du nord, c’est-à-dire de froment de la Basse- Égypte et non de dourrah.
L’élevage des bestiaux n’a pas changé ; ce sont les mêmes scènes et les mêmes espèces. Cependant on découvre dans les scènes empruntées à cet ordre de choses une certaine recherche plus grande de la réalité à laquelle nous n’avions pas été accoutumés par l’Ancien Empire. Les scènes de saillie se voient encore fréquemment dans un tombeau de Beni-Hassan: on voit même un taureau qui flaire une vache ; les mères se retournent en allant aux champs de bersim , pour regarder leurs veaux qui gambadent derrière elles; les taureaux se précipitent ou sont poussés les uns sur les autrepar leurs bouviers, ils se livrent des combats furieux, et il semble quelques fois que les Égyptiens éprouvaient à les regarder se battre tout autant de plaisir que les Espagnols et les habitants du midi de la France en éprouvent à voir les modernes combats de taureaux ; les bergers se gaudissent à les regarder et nul doute que leurs lazzis ne vinssent agrémenter le spectacle qui leur était ainsi offert; mais d’autrefois les bouviers se précipi-
1. Champollion, Notices des monuments de l'Égypte et de la Nubie, II, p. 431-432.
taienl pour séparer les combattants à grands coups de bâton, ou avec des bâtons crochus, quand les coups ne suffisaient pas. Les scènes de troupeaux surpris par l’inondation se montrent encore avec des détails plus précis et plus rapprochés de la nature. Les troupeaux suivent les bergers à la nage, pendant que d’autres animaux moins dociles refusent de descendre dans l’eau et ne sont ramenés à l’endroit où ils doivent descendre qu’à grand’ peine et avec force coups de bâton. Les bergers avaient sans doute récité la formule qui devait aveugler le crocodile, car celui-ci apparaît au fond du canal, comme cloué à sa place et rempli de stupeur, se contentant de regarder passer ceux qu’il n’aurait pas demandé mieux que de dévorer. Les engraisseurs apparaissent aussi avec leur pâtée et leur bâton, pour faire entrer la nourriture dans la bouche de l’animal gavé. Les troupeaux de chèvres sont pittoresquement disséminés et occupés à brouter les feuilles des arbres, pendant que les chevriers, portant sur leur épaule une besace suspendue à l’extrémité recourbée de leur houlette, les suivent et les gourmandent. D’autres bergers, comme les àniers, les bouviers, apportent, dans des paniers qui sont au bout de leurs suspensoires, des herbes pour la provision de la nuit ou le repas du soir. Il y a sans doute parmi eux des voleurs de bestiaux, ou quelque jeune berger qui aura préféré le jeu à la garde du troupeau qui lui avait été confié, car l’on voit que des gens ont été saisis, et parmi eux un tout jeune homme, qu’on les a conduits devant les chefs ouïes surveillants, qu’on les a interrogés et que finalement on les a condamnés à recevoir la bastonnade qui leur est appliquée sur-lechamp.
Les animaux de basse-cour n’ont pas non plus varié, les oies, les canards sont toujours aussi innombrables, ainsi que les autres animaux que j’ai déjà signalés. On ne voit pas davantage apparaître la poule avec ses poussins, et, au contraire, certaines espèces que l’on élevait en grand nombre sous l’Ancien Empire, tendent à disparaître : à peine, si nous retrouvons un ou deux troupeaux de cigognes dans les tombes de Beni-Rassan, et nous ne retrouverons plus aucune demoiselle de Numidie. Sans doute les peintres ou sculpteurs égyptiens n’auraient pas mieux demandé que d’exécuter encore la silhouette de ces oiseaux éminement décoratifs, s’ils eussent eu à reproduire des scènes autres que celles qu’ils voyaient tous les
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jours, et si ces animaux, dont la chair est assez coriace, avaient pu fournir une nourriture agréable, nul doute qu’on les eût conservés dans les bassescours égyptiennes. Les engraisseurs se trouvent aussi dans les bassescours, gravement occupés à gaver les oies et les canards, dans une vérité de pose vraiment artistique.
Parmi les travaux qui se rapportent presque immédiatement à la terre doit se ranger la cueillette des fruits, au nombre desquels il faut mettre en première ligne le raisin. La vigne était en effet connue et très goûtée en Égypte à cette époque et c’est une nouvelle preuve que le bon Hérodote sommeillait le jour où il a écrit que la vigne était inconnue en Égypte. Je m’étonne toujours qu’après un tel exemple d’oubli de la part d’un historien, on hésite encore à croire qu’il ait parfois pu se tromper, et qu’on ne soit pas persuadé au contraire qu’un grand nombre de ses renseignements, pour ne pas dire le plus grand nombre, sont controuvables. Non seulement la vigne continuait d’être connue et cultivée en Égypte, mais on y continuait encore de savoir apprécier la différence des crus. Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer tout au long cette question : il me suffira de dire que la cueillette du raisin est représentée sur les parois des tombes de Beni-Hassan, comme elle l’était déjà dans les tombeaux de l’Ancien Empire, ainsi que je l’ai dit. A la XIIe dynastie, le pressoir que nous avons déjà rencontré précédemment continue toujours d’être en usage ; mais on a eu soin d’agrémenter la scène de quelques détails piquants. Les vendangeurs sont aidés dans leur besogne par des singes qui préfèrent mordre à belles dents dans les raisins, au lieu de les mettre dans les couffes présentes à côté d’eux. Le singe, surtout le cynocéphale, a toujours été un animal favori du peuple égyptien qui admire encore ses grimaces et l’accable toujours de friandises. Quand la cueillette est terminée, on permettait aux chèvres de brouter les extrémités des feuilles non encore desséchées. En outre, les Égyptiens de cette époque connaissaient une autre sorte de pressoir que celle qui a été indiquée plus haut : les tombeaux de Beni-Hassan nous représentent en effet une autremanière de faire le vin plus primitive sans doute, ou encore en usage chez des propriétaires plus pauvres : elle consistait à mettre les raisins dans une sorte de sac qui avait à chaque bout une maille où l’on passait un bâton, puis deux hommes
tordaient le sac en sens inverse et les raisins comprimés laissaient échapper leur jus à travers la toile. Les jarres dans lesquelles on mettait le précieux liquide étaient portées avec grand soin dans le cellier, cachetées et rangées en bon ordre, afin de les préserver du bris et de les conserver en bon état. Mais ce vin naturel n’était pas alors le seul connu en Égypte : les habitants de la vallée du Nil connaissait aussi le vin cuit. Pour le faire, ils cuisaient le moût obtenu en pressant les raisins par le procédé qui vient d’être indiqué ou par quelque autre manière, dans un vase placé sur un fourneau : un homme se tenait au pied pour remuer le liquide et enlever les bavures, pendant que d’autres hommes passaient ensuite le moût cuit à travers un linge, et le liquide ruisselait tout rouge dans un vase.
L’horticulture commence aussi à se montrer à cette époque et même dès P Ancien Empire; mais elle semble toujours restée à l’état rudimentaire. On se contente de peindre des arbres dans lesquels des hommes moutent pour recueillir les fruits, avec l’aide des singes. Les arbres fruitiers représentés se réduisent presque au seul sycomore, quoique l’Égypte, dès cette époque, dût connaître un certain nombre d’autres essences, puisqu’on voit des fruits de diverses sortes représentés dans les tombes. Mais pour une raison ou pour une autre, les artistes égyptiens n’aimaient pas alors à représenter les arbres, et il est vrai de dire qu’ils réussissaient très mal à les représenter. Cependant l'arrosage est représenté dès cette époque, et l’on voit les paysans, jardiniers ou autres hommes, arroser le terrain au moyen de petits vases d’eau qu’ils portent suspendus au haut de l’instrument qu’on appelle une briche ou suspensoire. Rien n’indique encore le développement que prendra plus tard la représentation des jardins et des arbres dans les tombes thébaines, sans doute après l’expédition victorieuse de la reine liâtschopset dans le pays de Pounit et le soin qu’elle prit d’en rapporter les divers arbres inconnus dans son royaume.
Pour ne pas quitter la terre ou l’eau sans avoir achevé la nomenclature des représentations qui s’y rattachent, je dois parler de la chasse et de la pêche. La chasse semble avoir été l’un des plaisirs favoris et l’une des occupations les plus recherchées des grands seigneurs égyptiens et de leurs vassaux. Si l’on en juge par le nombre de fois qu’ils se sont plus à représenter à cette époque des scènes de chasse, on peut même dire qu'ils
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auraient préféré à tout autre cet exercice si fort en honneur jusqu’à notre âge. On trouve en effet sur les parois des tombes du Moyen Empire, non seulement des représentations fort nombreuses de scènes de chasse, mais encore à peu près de toutes les manières dont on pouvait chasser les animaux sauvages, ceux que la sauvagerie seule de leur caractère emporte loin de l’homme et ceux que nous accusons de férocité parce qu’ils se conduisent à l’égard des autres animaux exactement de la même manière que l’homme et qu’ils ont adopté à son égard les mêmes sentiments qu’il professe à leur endroit. Pour les gros animaux, on se servait de trappes où la bête sauvage s’enfonçait par mégarde et se trouvait prise, de grandes toiles maintenues par des piquets où l’on réussissait à enfermer les bœufs des montagnes et où on les criblait ensuite de flèches. On pouvait au besoin se servir du lasso ou de boules qu’on lançait de loin et qui atteignaient, quand l’adresse ne faisait pas défaut, l’animal poursuivi et l’arrêtaient net. On se servait surtout à l’égard des animaux peu dangereux, comme l’antilope, les gazelles et tous les animaux du désert qui aiment leur liberté, de l’arc et des flèches ; on avait aussi dressé certains animaux à cet exercice, comme les chiens. Les chiens à cette époque encore lointaine étaient tenus en grande faveur par les Égyptiens : on en voyait de toutes les sortes, depuis le grand lévrier qu’on nomme actuellement sloughi jusqu’aux petits chiens qu’on représente suivantleur maître la queue eu trompette. Les artistes égyptiens ont admirablement saisi les particularités de chaque espèce et ils ont parfaitement su les rendre, de même que ceux des animaux qu'ils ont fait poursuivre parleurs chiens. Mais ils n’avaient pas seulement à domestiquer les chiens pour cet exercice, ils avaient aussi réussi à domestiquer le lion et à le faire servir à leurs chasses, malgré le danger présenté par le caractère de cet animal que la seule vue du sang semble rendre furieux. Les animaux que les Égyptiens chassaient ainsi sont représentés avec tous lés caractères qui les diversifiaient et l’on peut parfaitement bien les reconnaître pour ce qu’ils sont en réalité et leur attri buer les dénominations scientifiques dont on les désigne aujourd’hui rien que sur la simple représentation qu’en ont faite les peintres de l’Égypte. Parmi ces animaux, on remarque plusieurs espèces d’antilopes, des bubales, des gazelles, des bouquetins, des cerfs, des chacals, des loups, une
panthère, des lièvres, des porcs-épics1 et des autruches. Les oiseaux offraient toujours aussi une proie facile aux chasseurs. Les oiseaux d’Égypte ne sont pas très fuyards et les Égyptiens en profitaient, car ils n’ont jamais eu grande pitié pour les « chantres ailés du printemps », comme on les a nommés avec plus de poésie que d’exactitude. La végétation extraordinaire qui succède à l’inondation, les marécages que forme l’eau du Nil dans les terrains où, pour une cause quelconque, elle séjourne au delà du retrait des eaux, les fourrés épais qui s’y forment en quelques semaines, sont des conditions vraiment propices à la propagation et à la multiplication des oiseaux. Aussi les oiseaux sont-ils encore très nombreux en Égypte et devaient-ils l’être beaucoup plus dans l’antiquité. Ils fournissaient une chair que les Égyptiens appréciaient beaucoup et désiraient vivement se procurer. Les Pharaons et les grands seigneurs regardaient celte chasse comme de véritables parties de plaisir; ils s’y rendaient sur des barques légères qui pouvaient facilement trouver accès en ces fourrés, et les oiseaux qu’ils surprenaient étaient si peu farouches et si nombreux qu’un simple boumcrang suffisait à assurer une chasse rémunératrice et abondante. Quelquefois les chasseurs tiennent à la main gauche, par les pattes, deux ou trois canards ou deux ou trois oies, qui servaient d’appeau pour attirer les autres oiseaux de même espèce. Ceux-ci tombaient étourdis et on les ramassait, tout comme on faisait sous l’Ancien Empire. Les Pharaons et les grands seigneurs se faisaient accompagner de leurs femmes et de leurs enfants qui avaient grand plaisir à voir les exploits cynégétiques du chef de leur famille, à ramasser les pauvres oiseaux étourdis et à les achever. On avait dressé aussi à cette chasse peu terrible un animal très célèbre chez les auteurs classiques et très aimé des Égyptiens à cause de sa fidélité, je veux dire l’ichneumon. Il grimpait le long des tiges de papyrus et des autres plantes aquatiques dont le fouillis formait le fourré, et il savait très bien trouver son propre plaisir dans les nids remplis d’œufs ou d’oisillons. Les oiseaux poursuivis et atteints dans ces chasses étaient surtout des canards,
1. Ce point n’est pas certain, car il peut aussi s’agir du hérisson, comme un certain nombre d’auteurs l’ont pensé; mais les piquants sont si longs et l'animal est de telle taille, bien que petit, que l’on ne peut guère penser au hérisson. Cependant, j’ai tenu à dire qu’il pouvait s’agir du hérisson Ann. G.
ANNALES L) U MUSÉE GUIMET
des oies sauvages; mais on y trouvait aussi des oiseaux moins communs et ces sortes de scènes ont fourni toute une série d’oiseaux peints avec la plus grande fidélité, ayant au-dessus le nom que leur donnaient les Égyptiens, doués de tous leurs traits caractéristiques, ce qui vaut mieux pour nous, et sur chacune de ces espèces le savant peut aussi mettre la dénomination scientifique. Mais il n’y avait pas que cette sorte de chasse aux oiseaux qui fût usitée en Égypte, il y avait aussi des filets, des cages et toutes sortes d’engins destinés à prendre les malheureux volatiles et ils sont fidèlement dessinés sur les parois des tombeaux. La manière la plus souvent représentée de prendre les oiseaux à cette époque était celle que nous avons déjà vue rencontrée sous l’Ancien Empire ; elle se pratiquait sans aucun changement et elle rappelle d’assez loin le filet dont on se sert en France et ailleurs pour la pêche et que l’on appelle senne, car on le tirait de la même manière ; mais il était plutôt fait comme une sorte de nasse. Les pièges étaient de diverses sortes, ou ronds, ou en forme de losange, ou de forme à moitié ovale ; ils sont représentés les uns tout tendus, les autres ayant déjà pris leur proie, pendant que le chasseur est aux aguets, l’œil ouvert et fixé sur les oiseaux qui s’approchent pour prendre le grain dont est rempli le petit auget qui occupe le milieu du piège.
De la chasse à la pêche, il u’y a qu’un pas à faire, et souvent, en Égypte, il n’y avait pas même besoin de faire ce pas, car, quand il s’agissait de la chasse aux oiseaux aquatiques, on pouvait en même temps se livrer aux douceurs de la pêche. La pêche la plus simple et par conséquent celle qui dut être la plus ancienne est la pêche à la ligne. Les Égyptiens ne se servaient que d’une très petite ligne qu’ils tenaient à la main et à laquelle était attaché un hameçon, d’autres fois la ligne elle-même était attachée à un bâton : les hameçons de bronze étaient recouverts d’un appât quelconque, quoiqu’on n’usât pas des insectes qu’on emploie de préférence aujourd’hui, et la ligne n’avait pas de flotteur pour indiquer si le poisson mordait. Mais les Égyptiens n’en étaient pas restés à ce mode primitif de pêche; iis employaient aussi le filet et surtout la tirasse dont ils se servaient comme lorsqu’il s’agissait de la chasse aux oiseaux aquatiques. Ils avaient en outre le harpon qu’ils enfonçaient dans les poissons qui s’approchaient à leur portée : ce harpon était quelquefois à une seule dent, mais d’autres
fois il avait deux et même trois dents. On s’en servait surtout pour la chasse à l’hippopotame qui, bien que dangereuse, semble avoir été beaucoup aimée par les Égyptiens, sans doute en raison du danger qu’elle présentait. Dans un tableau, on voit trois ou quatre de ces animaux poursuivis par les chasseurs : l’un d’eux a avalé l’appàt qui était attaché à une corde et alors il est harponné et s’enfuit : la corde se déroule entre les mains d’un homme monté sur une barque et l’animal toujours tenu en laisse finissait par être pris. Ce sont là des procédés encore en usage, à peu de chose près, pour la pêche à la baleine. Dans d’autres scènes, l’hippopotame, avec sa femelle et son petit s’enfuit dès qu’une barque commence d’entrer dans les fourrés où il cachait ce qu’il avait de plus cher. Toute cette diversité de détails montrent bien que les Égyptiens ne s’en sont pas tenus à un seul type de personnages ou de représentations, comme on le répète d’ordinaire par manque de connaissance directe des monuments.
Le retour de la chasse et de la pêche ont souvent exercé l’habileté des peintres de l’Égypte, en même temps que leur verve. C’est un des sujets les plus fréquemment exécutés à cette époque. On porte le butin de toutes sortes de manière, soit à la briche etles oiseaux se sout alors enfermés dans des cages, et de même les lièvres et les porcs-épics : on ramène aussi les gazelles de la même manière; les antilopes sont conduites par les cornes, ou bien posées sur le cou du serviteur qui tient leurs pattes d’une main et de l’autre conduit en laisse une couple de chiens. Une hyène prise dans une trappe est rapportée suspendue, par les pattes qui sont attachées aune perche de bois que portent deux hommes sur leurs épaules, dans la même manière qu’on porte encore aujourd’hui les lapins tués dans une battue. Le gibier mort était sans doute transporté dans les plateaux de la briche ou de toute autre manière; mais cette action n’est jamais représentée dans les peintures des tombeaux sous l’Ancien comme sous le Moyen Empire. Le poisson pris à la pêche était porté à la main par les serviteurs du pêcheur, s’il en avait, ou par le pêcheur lui-même. Butin de chasse ou de pêche était porté au magasin où on l’apprêtait, salait et conservait dans de grandes jarres en terre qu’on fermait, scellait, étiquetait et qu’on rangeait ensuite dans le magasin.
A l’agriculture et aux travaux des champs se rattachent aussi les
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métiers en usage pour l’utilisation des plantes textiles. Le lin était séparé de ses graines dans le champ même où on le récoltait, grâce à l’instrument dont j’ai déjà parlé et qui ressemble au peigne de fer en usage dans les départements de l’Ouest pour peigner la filasse. Les opérations suivantes, telles que le rouissage, le séchage, si le rouissage était fait à l’eau, le broyage, le chauffage ne sont pas représentées sur les monuments égyptiens; mais le battage au maillet qui précédait le broyage est au contraire peint sur les parois des tombeaux. Les autres opérations, s’il y en avait, qui précèdent le filage, ne se voient pas non plus dans les tombeaux; mais les fileurssont représentés en assez grand nombre dans les tombes de Beni-IIassan, comme ils se voient encore dans les rues des grandes villes ou dans les simples villages de l’Égypte : le fuseau dont on se servait à la XIIe dynastie est exactement le même que le fuseau en usage de nos jours dans la vallée du Nil. Les tisseurs succèdent aux fileurs, comme les tisseuses aux fileuses : leurs métiers, dressés devant eux en certains cas, enfoncés sous terre en grande partie dans certains autres, sont tout montés, les fils sont allongés prêts à être tissés par l’ouvrier ou l’ouvrière. Quand la toile était ainsi faite, on la blanchissait au siphon, on la teignait de diverses couleurs, et les foulons entraient en exercice, lavant, étendant la toile, afin qu’on pût la mettre en usage. 11 y avait même dans la domesticité égyptienne un chef de lingerie, qui est représenté et nommé dès celte époque. Quelquefois on teignait les fils qui devaient servir aux étoffes avant de les tisser; on disposait la trame de telle sorte que les fils fissent des dessins agréables et l’on n’avait plus qu’à étendre la chaîne. Le fait est que l’on faisait sans doute dès cette époque des tissus très fins avec le lin, la laine et le coton1; mais le coton n’est jamais représenté et l’animal producteur de la laine ne l’est que bien rarement, jamais sous le Moyen-Empire.
Les métiers qui travaillent le bois ne sauraient manquer dans la décoration des tombeaux de cette époque. On voit de grosses pièces de bois, suspendues sur des chevalets primitifs, un à chaque bout, pendant que des
1. Le coton entrait pour une grande partie dans le tissage des étoffes, c’est certain, puisque les toiles de momies sont laites de colon, comme l'analyse chimique nous l'a révélé : on voit donc combien ce serait anti-scientifique de conclure de la non-représentation du colon sur les monuments à la nomexistence de celte plante en Égypte et à son non-emploi par les tisseurs égyptiens.
ouvriers assis sur la poutre l’équarissent et la parent avant de la scier; le sciage est représenté bien simplement : on mettait la pièce de bois debout et un seul ouvrier, armé d’une scie, commençait à la scier par le haut, en ayant soin d’introduire dans la rainure de la scie un coin de bois, ou peutêtre de métal, qui facilitait le jeu de l’instrument. D’autres ouvriers travaillaient à la doloire, creusaient des mortaises, faisaient usage en un mot des oulils qu’ils avaient à leur disposition ; tous ont le geste naturel qui est le signe d’une grande habileté technique et d’un grand usage. D’autres ouvriers encore polissent des bâtons qu’ils ont préalablement soumis à l’action du feu, en font des sceptres, des bâtons de commandement, des armes, des arcs, des avirons : la plus grande activité règne dans cette ruche d’ouvriers, chacun est à sa besogne et y travaille avec ardeur. Le charpentier de navire assemble les diverses pièces de son bateau, comme nous l’avons déjà vu sous l’Ancien Empire, après que le bûcheron les a dégrossies. Les uns et les autres égaient leur travail de saillies qu ils regardaient comme fort spirituelles, mais dont nous ne comprenons plus guère le sel, car elles consistaient en allitérations de syllabes formantàpeu près les mêmes mots avec des sens différents'. Les Égyptiens ont toujours été très sensibles à la beauté des calembours, beauté qui depuis longtemps s’est quelque peu déflorée, mais que la boutade de Voltaire : Les jeux de mots sont l’esprit de ceux qui n’en ont pas, n’a pas fait complètement disparaître.
Le cordonnier est à son échoppe, travaillant le cuir, maroquinant la peau après l’avoir tannée, en formant des sandales qu’il fait d’abord par pièces et morceaux avant de les assembler, et qu’il suspend aux murs de sa maison. 11 a déjà les principaux outils nécessaires à son métier et sait découper une peau d’animal avec une dextérité surprenante.
Les fabricants de meubles sont occupés à façonner leurs sièges et leurs fauteuils: ils connaissent déjà l’usage du violon pour percer les trous qu’ils croient nécessaires, ou pour tourner les pieds des sièges et leur donner toute l’élégance que leur habileté réclame. Ils font des petits coffrets à tête
1. Pour donner une idée exacte des jeux de mots des Égyptiens, je ne saurais mieux faire que de les comparer à ce qu’on faisait il y a quelques années sur des noms, comme celui de Victor Hugo, dont on séparait les quatre syllabes Vie, Tor, Hu, Go, en disant : victuaille (Vie tue ail), torpille (Tor pille), urinoir (Hu rit noir), se goberger (ce Got berger).
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humaine, d’autres à simples montants, et ces derniers sont toujours en usage dans l’Égypte contemporaine, car je les ai souvent vus portés dans les convois funèbres, tout comme on les portait dans l’ancien temps.
Le forgeron a déjà son enclume sur laquelle il appuie le fer ou le métal que façonne son marteau ; il a tout près de lui sa forge portative dans laquelle il allume son feu, grâce à un système de soufflets qu’il presse avec le pied. 11 fait aussi usage du chalumeau pour activer le feu. 11 a les marteaux, les tenailles, ou pinces, que réclame son métier, et quand il a retiré du feu le morceau de métal qu’il a chauffé afin de le rendre malléable, il le bat avec courage et lui donne la forme qui lui convient.
Les ouvriers qui travaillent les métaux précieux sont aussi à l’œuvre; ils pèsent d’abord l’or dans des balances déjà exactement faites, comme celles dont on se sert encore communément dans le commerce ordinaire; ils le jettent ensuite dans le creuset, le fondent et le retirent pour le travailler à leur aise et en former des bijoux qui iront orner les chevilles, les poignets ou les oreilles des grandes dames égyptiennes, quand les hommes ne les porteront pas eux-mêmes dans les mêmes circonstances et aux mêmes endroits du corps que les femmes.
Le barbier rase gravement son client; il tient son rasoir de la main droite et maintient de la main gauche, dans la position voulue, la tête de son client. 11 lève une jambe que le client prend dans sa main, avec un plaisir évident; toute cette scène respire la nature saisie sur le fait et rendue avec une grande liberté d’allures, une grande sûreté de main et une illusion parfaite.
Les potiers sont aussi à l’ouvrage; ils pétrissent l’argile avec les pieds, ou avec les mains quand la terre doit avoir une plus grande finesse, avant de la passer au tour pour en former les innombrables vases de toutes formes que la civilisation égyptienne exigeait ou que leur fantaisie leur suggérait. Quand le vase est formé et vernissé, ils allument leur four et le font cuire, pour le retirer ensuite après la cuisson et le remplacer par d’autres qui viennent de sortir du tour et qu’on apporte pour leur faire aussi subir une cuisson qui les rendra propres aux divers usages auxquels on les destine.
Les verriers pèsent les diverses substances qui entrent dans la confection du verre, comme matière première ; ils les jettent dans la fournaise et,
quand la pâte s’est formée sous l’action du feu, qu’elle est devenue liquide à souhait, quoique consistante, et qu’elle s’est déchargée de toutes les impuretés, ils en prennent une certaine quantité au bout d’un chalumeau et soufflent pour former les vases qui leur conviennent ou qui leur ont été demandés. La chaleur ne semble point leur être contraire; mais, en réalité, 1s ne devaient pas plus aimer l’inhalation de la chaleur rayonnante du verre que ne l’aiment nos modernes souffleurs de bouteilles.
Les peintres et les sculpteurs apparaissent sous le Moyen Empire et travaillent à l’ornementation et à la décoration des tombeaux. Les derniers sculptent de grandes statues, les polissent, en surveillent la parfaite exécution et le fini ; puis les peintres y appliquent des couleurs, afin de les rendre tout à fait égyptiennes parle mode et par le goût delà polychromie. Quand on recueille avec tant de passion les premiers essais informes de l’art grec, ces tout bariolés de couleurs primitives, on ne se doute guère que les Grecs n’ont fait qu’imiter l’ancienne Égypte dans ce genre qui nous semble bizarre où la couleur était employée jusque sur les statues, mais qui se comprend assez bien quand on connaît la prédilection de tous lesOrientaux pour les couleurs les plus voyantes et les tons les plus crus.
Commetoute la domesticité d’Ekhnoum-hôtep est réunie dans son tombeau,ainsi qu’il le dit lui-même dans l’inscription que j’ai citée plus haut, à ce titre le vannier, au milieu de toutes les corbeilles qu’il a déjà faites ou qu’il fait, y trouve aussi sa place. On voit que déjà presque tous les récipients en joncs, en feuilles de palmier, en halfah , en bourdy, qui sont en usage dans l’Égypte actuelle étaient employés dès la XIIe dynastie.
Les boulangers pétrissent aussi la farine qu’ils ont moulue à l’aide de petites meules à bras : ils sont mélangés avec les femmes qui remplissent le même office. L’Égypte à cette époque connaissait sans doute déjà l’énorme quantité de pâtisserie de toutes sortes que la gourmandise avait fait inventer. Elle mêlait à ses pains et ses pâtisseries certaines essences qui les parfumaient. Femmes et hommes travaillent à qui mieux mieux sur les bas-reliefs, ou dans les peintures des tombeaux égyptiens : les uns façonnent les diverses espèces de pains ou de pâtisseries, les autres les trempent dans certains liquides, les transportent d’un vase dans un autre,
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les mettent au four, en surveillent la cuisson, se servant de petits bâtonnets pour cette opération, afin de ne pas se brûler les doigts.
La cuisine, elle-même, n’est pas absente des décorations funéraires à cette époque; on la trouve presque toujours mélangée au sacrifice qui supposait ensuite que les viandes offertes au défunt et dépecées étaient cuites avant d’être présentées sur la table du mort pour lui-même et pour les personnes de sa famille. La cuisine se fait au grand air; un cuisinier avive le feu avec un écran et fait rôtir un canard sur les charbons ; un second maître queux, après avoir coupé le cou à une oie et l’avoir préparée, la donne à un troisième personnage qui a passé une broche en travers du corps du pauvre volatile, et le fait rôtir en activant aussi le feu du foyer. Un quatrième cuisinier fait bouillir dans une sorte de marmite posée sur le feu des viandes qu’il déposera ensuite sur la table du maître. Ce n’est certes pas là toute la cuisine égyptienne; mais c’est là tout ce que les artistes de la XIIe dynastie en ont représenté sur les parois des tombes de Beni-Hassan.
Mais cette armée de serviteurs n’était pas la seule à laquelle commandaient les grands seigneurs féodaux de cette époque : il y avait une armée réelle, bien équipée, bien exercée, bien assouplie, pour toutesles occurrences où il faudrait l’employer. Aussi se sont-ils bien donné garde de l’oublier dans la décoration de leurs tombeaux. Ils ont montré leurs soldats dans tous les états du service militaire, depuis l’exercice jusqu'à la mort sur le champ de bataille, avec leurs armes diverses et distinctives. Quand ils sont à l’exercice, où il assouplissent leurs membres avant d’apprendre le maniement des armes, si le défaut d’agilité ou de souplesse dans ces exercices, ou toute autre cause quelle qu’elle soit, a mérité un châtiment, le coupable est amené devant les juges et ses camarades lui infligent le supplice de la bastonnade. Ils assiègent ensuite une forteresse, montent aux échelles, lancent des flèches, grimpent à l’assaut ; certains d’entre eux sont précipités dans les fossés, ou arrivent à en précipiter d’autres ; tout est en mouvement dans une telle composition. Comme la citadelle qu'ils assiègent leur oppose une certaine résistance, sur laquelle ils ne comptaientsans doute point, ils font usage du bélier pour en saper les fondements, et, pour se garder contre les flèches de l’ennemi, les traits ou tout ce qu’on
peut lancer sur eux, ils ont une casemate mobile qu’ils transportent avec eux par tout où ils vont. Ils ont aussi des boucliers dont ils se protègent euxmêmes, boucliers de diverses formes, le plus souvent triangulaires avec la partie supérieure arrondie, distincts par divers ornements, les uns plus riches, lesautresplus^pauvres : certains alFectaienldes formes parallèleségalement rentrant à chaque extrémité, et formant les deux côtés d’un triangle équilatéral dont la base aurait été enlevée. Même dans les lombes de Siout on voit un bouclier d’énormes dimensions, dont la partie supérieure a la forme d’une ogive, et l’on peut en rapprocher certains passages de Y Iliade où ce même bouclier semble avoir été en usage dans l’armée grecque et chez les Troyens : c’était en particulier le bouclier d’Ajax, fils de Télamon, et de Deiphobe,fils de Priam, bouclier si vaste qu’il pouvait couvrir un homme tout entier*. D’autres représentations nous font
voirie champ de bataille pendant ou après le combat; il est couvert de morts et de blessés, et certains soldats le parcourent encore pour en transporter ceux que leurs blessures n’empêcheront que momentanément d’être valides, pour enlever aux ennemis qui sont tombés ce qu’ils peuvent avoir de précieux et si, dans leur pillage, ils rencontrent quelque résistance, ils achèvent sans pitié le blessé. Après la bataille, comme
Frise d’un tombeau de Siout avec soldats armés du grand bouclier (d’après la Description de l’Égypte > Ant. I[, pl. 44).
Iliade, IX, 267; XIV, 405; XVII, 228.
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dans toutes les sociétés primitives, il y a le festin militaire où l’on ne buvait pas sans doute dans les crânes des ennemis, mais où il devait se passer certaines particularités bien proches de celle-là.
L’armée de terre n’était pas seule représentée; elle avait pour concurrente à cette époque, comme de nos jours, la marine. J’ai déjà dit que les artistes de l’Égypte avaient hardiment représenté la construction de bateaux assez grands; ils ne se sont pas contentés de cette représentation rudimentaire, mais ils les ont chargés de soldats armés du loDg bâton que les Égyptiens actuels nomment cljérid, et ils leur ont fait exécuter des joutes sur l’eau. Comme la marine ne se bornait pas au service militaire, qu’il y avait encore la marine marchande et ce que j’appellerais la marine d’agrément, ncus avons d’autres tableaux qui nous les font connaître; par exemple, nous voyons un grand seigneur voyager dans sa barque comme nous avons assisté aux chasses sur l’eau. Pour ses voyages, s’il emmenait sa famille, il faisait usage de bateaux qui rappellent singulièrement la forme des dahabîehs actuelles, et l’on voit les femmes delà famille ou delà domesticité, dans la cabine, regarder par les ouvertures et montrer leurs tètes curieuses.
Non seulement le maître du tombeau, en son vivant le seigneur du nome, avait rassemblé autour de lui sa domesticité, ou, comme nous dirions, sa maison civile et militaire, mais il avait encore eu soin de mettre sur les parois de sa tombe ses baladins, ses nains, ses bouffons, ses musiciens, ses chanteurs et ses danseuses, de représenter en un mol tout ce qui l’avait réjoui pendant sa vie l. Aussi celte partie de la maison seigneuriale
1. Je devrais peut-être ajouter : et tout ce qui le charme encore après sa mort; mais j’éprouve à cet égard de tels doutes que je préfère m’abstenir de ces paroles. Quoique je sois persuadé que primitivement on offrait au mort en sacrifice, pour l’accompagner dans les pays d'oulre-tombe, non seulement ses esclaves, mais aussi sa femme, comme cela se pratique toujours en certains pays, cependant je ne peux croire que cette coutume se soit perpétuée en Égypte, jusqu’à l’époque historique : il est trop évident, par exemple, que l’on ne pouvait égorger toute la domesticité d’un seigneur quelconque, tuer son armée et sa marine, pour lui donner le plaisir de livrer des batailles et d’assister à des joutes nautiques dans l’autre monde. De même encore, si l’on représentait le mort allant à la chasse, à la pèche, regardant les travaux des champs, ce n’était pas, comme l’a dit M. Maspero, pour renouveler dans l’autre monde ses plaisirs cynégétiques ou l’inspection de ses domaines, car de très bonne heure nous voyons que les âmes des défunts se proposaient un autre idéal et qu’elles préféraient monter sur la barque du Soleil. Or toutes les tombes de celte époque
a-t-elle été traitée par les artistes égyptiens avec autant d'amour et de détails que celles que nous venons de passer en revue.
Tout d’abord nous voyons que les grands seigneurs égyptiens entretenaient à leurs cours des nains et des naines, dont ils faisaient sans doute des bouffons qui les amusaient par leurs saillies. La vue seule de ces malheureux contrefaits traînant après eux quelque bête énorme, ou conduisant à la longe quelque bœuf bien pesant et paisible, suffisait sans doute pour exciter l’hilarité de ceux qui regardaient, tellement l’opposition saute aux yeux L’Égyptien n’avait pas que le nain pour jeu, — c’était un jeu
ont des décorations analogues, que le défunt se fût fait le féal d'un dieu des morts quelconque, d’Osiris, de Pelah, de Sokar ou même de Râ. Même, à l’époque à laquelle je suis rendu, il y avait une autre raison de ces décors fastueux qui nous font si bien revivre la civilisation égyptienne de cette époque, et cette cause était tout simplement qu’on aimait à perpétuer, par la décoration des tombes, le souvenir de ce qui avait été honorable pour le mort pendant sa vie mortelle. Sous l’Ancien Empire et encore à cette période du Moyen Empire, comme plus tard, le sacrifice seul avait quelque raison d’être représenté; mais il est évident encore ici que cette seule représentation ne suffisait pas à assurer la vie du mort, car dès lors, pourquoi aurait-on pris soin de renouveler les provisions du défunt à plusieurs époques fixes, pourquoi aurait-on chargé un prêtre spécial de prendre particulièrement soin du mort? Il n’y aucune raison pour que l’on ait agi ainsi, si, comme l’auteur cité plus haut semble le croire, il avait suffi d’une seule incantation magique, ou du simple usage du signe nou , pour rendre la vie à tout ce peuple représenté sur les parois de la tombe, absolument comme dans le conte de la Belle aubois donnant , tous les serviteurs de la Princesse enchantée reprennent vie dès que la période de leur sommeil est écoulée. Ce sont là des subtilités qui, je crois, n’ont aucun rapport avec les idées de l'Égypte préhistorique ou historique, qui prouvent seulement l’ingéniosité de ce grand savant et son amour de tout ce qui est exquis, mais de ce qui aussi ne répond à rien de réel. U faut avoir le courage de trouver des raisons toutes simples pour expliquer scientifiquement ce que ces simples raisons suffisent parfaitement à expliquer, mais qui n’ont rien de recherché et d’imprévu. -le sais bien, et je l’ai dit moi-même assez souvent, qu'une idée, une fois entrée en Égypte et adoptée, a toute chance de s’y retrouver encore à la fin de la domination égyptienne, mais c’est parmi le peuple que ce phénomène s'observe; au contraire, nous sommes ici en présence de tout ce qu'il y avait de relevé dans la société égyptienne, et, si ces idées avaient pu encore se rencontrer chez certains chefs politiques, elles auraient disparu de chez les chefs religieux : or, les uns et les autres ne faisaient qu'un. La superstition elle-même avait des degrés, elle se dépouillait peu à peu de la grossièreté native pour s’élever vers des idées plus rapprochées de la réalité. C’est pourquoi il ne suffisait pas à un défunt quelconque, même à la XIIe dynastie, même sous l'Ancien Empire, de se voir représenter comme allant à la chasse pour aller à la chasse; c’est pourquoi il faut chercher d’autres raisons de ces diverses représentations, et il faut, je le répète, avoir le courage de la trouver toute simple, dans les choses les plus communes. Trop d'ingéniosité m’effraie toujours et me suggère aussitôt des doutes nombreux.
1. Encore aujourd’hui, les nains servent de bouffons en Orient : j’ai souvent eu l’occasion d’apercevoir, dang les rues du Caire, un nain qui avait servi de boufion à l’ex-khédive Isma’ïl. Ce spectacle a toujours causé chez moi une sorte de répulsion et aussi de commisé-
cruel ; — il avait réellement des jeux assez nombreux auxquels on se livrait autour de lui, ou auxquels il se livrait lui-même. Ces jeux sont fort divers et sont restés jusqu’à notre époque dans presque toutes les civilisations occidentales : ce ne sont en général maintenant que des jeux d’enfants mais certains d’entre eux ont conservé le privilège d’amuser les hommes faits et de donner une grande vigueur et une grande élasticité de membres à ceux qui les pratiquent.
Parmi les jeux d’enfants ou de peuples demeurés dans l’enfance vieillotte, il y a la mourre qui se jouait en se présentant un certain nombre de doigts ouverts, les autres étant fermés, et il fallait sans retard (en latin mora, et c'est de là que lui vient son nom) deviner le nombre des doigts restés allongés ou ouverts. Un autre jeu se rapprochant de celui-là était le jeu que nous nommons maintenant pair ou impair , et l’on pouvait ainsi mettre dans sa main tout ce que les enfants y mettent de nos jours, à supposer que l’usage en fût connu. On jouait aussi à la pai/le-croisée , jeu qui est encore bien connu des enfants dans certains départements agricoles de l’Ouest, notamment en Vendée, et auquel je me rappelle avoir joué dans mon enfance : les pailles sont jetées pêle-mêle sur le sol, entrecroisées, et il s’agit de les enlever les unes de dessus les autres sans faire remuer celles qui restent sur le sol. Il en est de même du jeu de piquets pointus que l’on fiche dans la terre et qui doivent rester piqués dans le sol; en France, ce jeu est aussi connu des enfants, mais l’on se sert plus ordinairement de couteaux. Ces jeux étaient sans doute connus dès l’Ancien Empire; il en était de même de celui qui consistait à faire passer par une série de cercles concentriques une série de petites balles ou de cailloux ronds : il se nommait le jeu du vase. Le jeu de balle était aussi connu dès les plus anciens temps : en France, il semble réservé aux enfants et aux jeunes gens; mais dans les pays où l’éducation physique reçoit plus de développement que chez nous, il n’en est pas ainsi. Chez les
ration pour l’homme malheureux qui avait été soumis à toute sorte de mauvais traitement, afin de rester contrefait et de faire rire un homme comme lui, mais qui avait eu le bonheur de naître fils d'un homme considérable, au lieu de naître fils d’un paysan ou d'un homme du commun. Mais les Égyptiens, tout entiers au plaisir qu’ils éprouvaienl, n’ont jamais réfléchi à tous les crimes que cette singularité avait coûtés.
Égyptiens, le jeu de balle était aussi pratiqué par les hommes, et non seulement par les hommes, mais encore par les femmes. Dans les tombeaux de Beni-Hassan, on voit les femmes égyptiennes s’en donner à cœur joie dans cet exercice, sautant en l’air, prenant toutes les positions qu’on peut avoir sur terre, se tenant à cloche-pied, perchées l'une sur l’autre, comme dans notre jeu de cheval-fondu , ou plus vulgairement de saute-mouton. Il me semble de plus que le jeu de paume était aussi représenté sur les parois des tombeaux. Les Égyptiens connaissaient aussi la main-chaude , mais ils le jouaient différemment de ce qu’on le joue en France : c’est sans doute le même jeu que les anciens Grecs connaissaient sous le nom de Si je passe maintenant aux jeux qui semblent être réservés aux hommes, je trouve tout d’abord le mail, car ce jeu était parfaitement connu en Égypte dès le Moyen Empire : on se servait en Égypte, pour ce jeu, de bâtons recourbés à leur extrémité, absolument comme aujourd’hui encore on se sert de ces mêmes bâtons en Bretagne, dans les luttes de village à village connues sous le nom de soûles. Le jeu qui est le plus souvent représenté dans les tombeaux de Beni-Hassan, comme dans les tombes de l'Ancien Empire et dans celles du Nouvel Empire thébain, est le jeu d’échecs. Les échecs n’avaient pas encore la forme qu’ils ont aujourd’hui et vraisemblablement le jeu n’était pas aussi compliqué qu’il l’est aujourd’hui : les pièces avaient toutes la forme de simples pions; de même les échiquiers n’avaient pas non plus la disposition que nous leur connaissons, mais elle contenait déjà en principe celle que nous avons adoptée depuis pour le jeu de dames1. Il y avait même des échiquiers de diverses sortes, à trois rangs de dix cases parallèles, ou à trois rangs de quatre cases seulement pour les deux extrêmes et de douze cases pour le rang du milieu.
C’étaient là des jeux de délassements; mais il y avait à côté des jeux de gymnastique proprement dite : ces jeux sont représentés tout au long
1. On a souvent dit que les Égyptiens n’avaient pas connu le jeu d’échecs, mais seulement le jeu de dames ; c’est là une question qui ne sera probablement jamais élucidée, faute de monuments probants. Le pion des Égyptiens, quel qu’il soit, ressemble encore plus au pion de notre jeu d échecs qu aux dames. Les pièces du jeu d’échecs sont en effet différentes ; mais cela ne prouve point que le jeu d’échecs n’ait pas progressé depuis son invention.
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dans les tombas du Moyen Empire et Champollion n’a pas compté moins de 102 poses différentes dans un seul tombeau. Ces diverses poses sont très naturelles et c’est surtout là qu’on peut observer, avec preuves à l’appui, si les Égyptiens se sont toujours contentés de reproduire les mêmes scènes immobiles, sans donner la vie à leurs personnages. Dans ces scènes au contraire, la vie est intense, elle déborde, tellement les gymnastes sont souples et forts, quoique le dessin soit toujours sujet aux imperfections que j’ai signalées au commencement de ce chapitre. Dans d’autres tableaux, on voit des lutteurs, des gens qui font des tours de force, qui soulèvent des poids, tout comme nos modernes hercules de foire, qui sont assis sur le sol et essaient de se relever ou veulent empêcher l’érection en se tenant les bras passés l’un dans l’autre. D’autres nous montrent deux hommes ayant pris les mains de deux femmes et les faisant tourner, sans que bougent les pieds des deux femmes étendues dans toute leur longueur. Enfin il n’y a pas jusqu’à la prestidigitation qui ne soit représentée dans les tombes de Beni-Hassan où l’on voit des hommes qui font des tours au moyen de boîtes à double fond.
Si les Égyptiens étaient gens à s’amuser et à rire, comme le prouvent les scènes précédentes, ils n’étaient pas moins sensibles aux charmes de la musique : les chanteurs, les joueurs d’instruments, les danseurs et les danseuses abondent sur les parois de Beni-Hassan. Ils charment les fêles que donnent les grands seigneurs, battant des mains en cadence, chantant avec accompagnements de flûte simple, de double flûte ou des autres instruments que connaissait déjà l’Ancien Empire, pendant que les danseuses exécutent leurs pas, font leurs pirouettes, se livrent, en un mot, à tous les ébats que leur art permettait. En effet à cette époque, la danse ne ressemblait guère à ce qu’elle est devenue depuis en Égypte. Le son des instruments, le chant des chanteurs, les mouvements gracieux des danseurs et des danseuses charmaient évidemment, autant les uns que les autres, les hôtes et la famille du chef qui donnait une grande fête : ou lit leur plaisir sur leurs figures, on le voit dans les yeux qu ils attachent sur les exécutants. Le maître est là qui contemple de son regard placide ce qui se passe devant lui, en compagnie de sa femme et de tous ses enfants. Toutes les femmes sont en grande toilette avec force bijoux, aux
mains et aux pieds, respirant le parfum des (leurs, coiffées d’une énorme coiffure qui a dit leur prendre un temps considérable1, si l’on en juge par celui qu’exige la coiffure des femmes à notre époque, bien qu’elle soit loin d’être aussi compliquée que la coiffure égyptienne. Les vêtements des hommes ne sont pas moins compliqués, comme on le verra par les vignettes ci-jointes. Le vin circule, on mange, on boit à plaisir, jusqu’à ce que l’un des convives n’en pouvant plus se fasse apporter un grand bassin,
où il rend ce qu’il avait absorbé en trop, sans que ses voisins ou voisines paraissent trop s’en émouvoir. Évidemment les Égyptiens de ce temps-là ne devaient pas tous les jours donner de semblables fêles ou y prendre part ; évidemment encore, le défunt ne devait pas se voir donnant de ces fêtes
1. Il est probable que les femmes d’Égypte ancienne ne se coiffaient qu’une fois par hasard et qu’elles pouvaient conserver très longtemps intact l’édifice compliqué de leur chevelure, comme le font encore aujourd'hui, d'ailleurs, les femmes de l’Orient et aussi les femmes du peuple à Naples, ville qui rappelle déjà si singulièrement l’Orient.
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
dans sa vie mortelle et en donner dans l’autre monde, au risque de voir ses invités s’enivrer et vomir sans le plus petit respect de la grande société où ils se seraient trouvés. Si la vie du chef avait connu l’un de ces événements qui font époque dans la vie d’un homme, il ne manquait pas d’en décorer son tombeau par une scène étudiée où l’artiste faisait scrupuleusement revivre les moindres détails d'un fait tout à l’honneur de celui qui l’employait.
Tombeau de Thot-hôtep (d’après Lepsius, II Abth., pl. 134).
C’est ainsi que le seigneur Ekhnoum-hôtep fait figurer dans son tombeau l’arrivée de certains Asiatiques apportant leurs tributs en Égypte. Évidemment cette scène est traitée avec le soin le plus délicat : l’artiste amis toute son habileté à peindre des couleurs les plus chatoyantes les habits des personnages que j’ai déjà signalés plus haut. Quand ce tombeau était dans tout son lustre, cette scène ne devait pas être la dernièreà altirerl’attention