Prisse d’Avennes, loc. cit
en les dissolvant dans l’acide nitrique. Ils étaient en grande partie fabriqués avec des turquoises que l’on allait chercher au Sinaï, que l’on pilait et réduisait en poudre, que l’on disposait ensuite en fritte et que l’on colorait parle cuivre. Comine les mines du Sinaï étaient exploitées dès l’Ancien Empire et que l’on ne rencontre presque jamais de petits monuments de turquoise qui datent de cetle époque, on voit que les Égyptiens connaissaient la formation de cetle couleurdès cette époque, comme le montrent en effet certaines peintures. Dans les verts du Nouvel Empire ou faisait usage d’une couleur connue par le nom à'armenium, parce qu’elle était composée d’une certaine pâte faite avec de la terre provenant d’Arménie.
Le brun était de trois sortes : l’un, qu’on emploie encore de nos jours, était fait d’une ocre ferrugineuse; le second était produit par un mélange de noir avec de l’ocre rouge; le troisième était naturel et s’obtenait avec de la terre bitumeuse.
Le blanc était de même triple : le blanc de plâtre, le blanc de craie et le blanc qu’on appelle annulaire. Ce dernier blanc était ainsi nommé parce que, pour le produire, on broyait des anneaux de verre blanc ou des bracelets d’émail blanc. Il est inaltérable et d’une si belle couleur que les blancs employés de nos jours sont très pâles près de lui. Mais ce que je viens de dire du blanc annulaire reste très problématique et il n’est pas certain qu’on ait réussi à trouver la composition du blanc égyptien. On employait aussi de la chaux sans alliage que l’on pulvérisait.
Enfin, le noir était de plusieurs sortes : le noir d’os, le noir de fumée, comme le montre la teinte bleuâtre que prennent les peintures en noir que l’on trouve dans les tombeaux, et enfin une troisième qualité composée d’un sulfure de plomb qui était inaltérable.
La composition des couleurs n’est pas une chose de mince intérêt, car d’elle dépend la conservation plus ou moins longue des peintures. Le climat de l'Égypte a beau ne pas connaître les pluies, il est humide, surtout pendant la période de l’inondation, et cependant certaines lombes étaient situées sur les rives du Nil, ou à très peu de distance, comme aussi certains temples : par exemple, le temple de Kom-Ombo, les temples de l’île d’Éléphantine, le temple de Louqsor, sans parler de plusieurs autres, et les tombeaux de Beni-Hassan. Si donc les couleurs employées par les
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
Égyptiens avaient été altérables à l’humidité, les monuments peints auraient tous disparu depuis longtemps, quand, au contraire, ils sont très bien conservés, non seulement dans les tombeaux1, mais aussi dans les temples. Il fallait aussi se garder contre la chaleur qui est très grande, qui devient même extrême dans la Haute-Égypte et dans la Nubie, jusqu’à Napata et à Méroë, car les monuments de cette partie de l’Afrique n’ont pas plus souffert que ceux de Saqqarah. C’était un problème plus difficile à résoudre que celui d’abriter toutes les peintures contre les effets de l’humidité. El cependant l’éclat de certaines peintures après plus de 3500 ans, après 5000 ans, après même 7000 ans d’existence, est toujours aussi grand, quand ces peintures n’ont rien eu à souffrir par ailleurs. Où en seraient les peintures grecques, si elles avaient eu à affronter pareille durée? Elles ont pris le parti le plus sage de disparaître complètement. Les monuments égyptiens eux-mêmes ne tarderont pas vraisemblablement à disparaître aussi; mais ils ne disparaîtront que sous le coup des injures multipliées des hommes, plus destructeurs que le temps, de ces trombes de voyageurs imbéciles qui ne croient pouvoir mieux prouver le respect qu’ils ont pour ces constructions d’une époque aussi ancienne qu’en détruisant ces mêmes monuments qu’ils sont venus admirer de si loin2. Il est vrai aussi qu’on doit ajouter qu’un trop grand nombre de savants, Lepsius en tête, ont saccagé une grande partie des monuments, soit pour les copier, soit pour les transporter en Europe. Les personnages que Platon fait parler dans ses Dialogues étaient plus conservateurs que les gens du xixe siècle, car l’un
1. Il faut aussi rappeler que les tombeaux des rois, par exemple, pouvaient avoir à souffrir des eaux que les pluies tombées sur les montagnes faisaient descendre en torrents jusque dans les tombes.
2. On ne se fait pas une idée, en Europe, de la pluie de touristes qui, chaque semaine, s’abattent sur l’Égypte et veulent en emporter un souvenir quelconque. Non seulement ce sont des gens ignorants au suprême degré, ce qui serait pardonnable, mais encore ce sont des iconoclastes. M. Thomas Cook peut être fier de la richesse qu’il s’est acquise par ses fameux tours; mais il ne peut aucunement être fier de la destruction des ouvrages de l’antiquité égyptienne. Si cet industriel comprenait ses véritables intérêts, il aurait eu soin d’édicter un règlement draconien pour la préservation des monuments. Ce concours prodigieux de touristes, surtout depuis l’occupation anglaise, a été cause d’un mouvement presque général de destruction, puisque tout le monde veut avoir quelque antiquité à montrer à se amis à son retour en Europe, ce qui est cause que les fellahs en demandent des prix in. sensés et ce qui les porte à détruire les monuments. Une bonne part de cette possibilité de
SÉPULTURES ET FUNÉRAILLES DANS l’aNCIENNE ÉGYPTE
d’eux croit queles peintures des tombeaux égyptiens qui avaient , dit-il, plus de dix mille ans d’existence, étaient gardés avec un religieux respect*.
Mais ce n’était pas le tout d’avoir des colorants, il fallait aussi savoir s’en servir, et d’abord savoir les mettre en état d’être employés, c’està-dire savoir les détremper. On ne sait pas au juste comment s’y prenaient les Égyptiens pour opérer la détrempe des couleurs : la gélatine entrait certainement dans cette détrempe, ainsi quelagomme; mais celte gomme était-elle celle que fournissent les mimosas ou, au contraire, était-ce une gomme adragante, ou d’autres de même nature? c’est ce qu’on ne peut dire avec certitude, et il est bien à présumer que les artistes de l’Égypte ont dû tôt ou tard se fatiguer de la gélatine ou de la gomme cassante des mimosas, à cause des défauts qu’elles présentaient l’une et l’autre, et se servir d’autres moyens qui allaient mieux à leur but. Quoi qu’il en soit, les couleurs étaient en pains solides, comme de nos jours encore, et toutes prêtes à être employées. On voit certains exemples de ces pains dans les tombeaux; de même que des coquilles remplies d’or servant à la peinture et de petits mortiers de faïence avec les molettes nécessaires au broiement. On les détrempait certainement dans un mélange d’eau de gomme et de colle : on a prétendu quelquefois qu’on y mêlait du lait, mais sans preuve suffisante; il en est peut-être aussi de même de l’opinion qui veut que certaines couleurs, dans la décoration des temples, aient été appliquées à la chaux. La colle que, dans la dé-
destruction remonte aux successeurs de Mariette, car ils ont permis les fouilles à tout le monde sans distinction, pourvu que les fouilleurs offrissent une certaine moralité plus ou moins sujette à caution. Le troisième des directeurs du Musée de Boulaq ayant retiré celte permission succomba devant l’impopularité de la mesure. Il est vrai qu’il avait refusé la permission de fouiller à des égyptologues de marque et qu’il avait acheté aux Arabes les monuments qu’il était chargé de défendre contre leurs déprédations. Je me souviens encore d’un jeune homme, — il était allemand et neveu du fameux maréchal de Moltke, — qui, voyageant en Égypte, au mois de janvier 1885, n'avait rien de mieux à faire que tirer des coups de fusil chargé à plomb sur les murs des temples : à Edfou, où nous nous trouvions ensemble, il lui fut fait des observations qui l’empêchèrent ce jour-là de se livrer à ses exploits coutumiers. Et cependant les journaux anglais ont mené une campagne acharnée contre le directeur du Musée de Boulaq, l’accusant de laisser détruire les monuments, quand c’étaient leurs propres nationaux qui les détruisaient ou les alliés de leur gouvernement. C’est le cas de répéter : Prohpudorl 1. Platon, Lois, II, p. 285, édit. Didot.
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trempe, on mélangeait à l’eau et aux colorants, était très forte, et ces peintures ont si bien résisté qu’à Beni-Hassan, en particulier, Champollion put réussir à copier les scènes peintes dans les tombeaux, en passant sur elles une éponge imbibée d’eau qui en ravivait l’éclat L Quelquefois les Égyptiens, comme les Grecs devaient le faire plus tard, mélangèrent à la détrempe un vernis transparent et incolore. Ce vernis servait aussi en quelques occasions à faire une sorte de glacis qui faisait mieux ressortir les couleurs, comme dans le tombeau d’Aikhesi; mais trop souvent leur vernis était composé d’une matière résineuse que le temps a rendue noire, gâtant ainsi les couleurs qu’il recouvrait.
Pour appliquer ces couleurs sur les parois des tombeaux qu’il s’agissait de décorer, les artistes égyptiens avaient plusieurs procédés à leur service, selon que l’espace était plus ou moins grand, qu’ils pouvaient promener leur pinceau en liberté, ou selon que la peinture demandait au contraire de la finesse et de la délicatesse ; mais, dans les deux cas, on faisait usage de la palette et des pinceaux.
Les palettes des peintres égyptiens sont absolument les mêmes que celles des scribes : les divers musées en possèdent un grand nombre et il y en a au Louvre qui sont remarquables. Elles étaient faites de matériaux divers, depuis le bois jusqu’à l’albâtre, et sans doute celles d’albâtre étaient le plus communément employées, car elles nous sont arrivées en grand nombre. Elles étaient creusées de sept petits trous en forme de godets, au-dessus de chacun desquels était écrit quelquefois le nom de la couleur qu’il devait recevoir; mais ce ne saurait être une raison de croire que les Égyptiens ne connaissaient pas les nuances des sept couleurs primitives; car, d’après ce que j’ai dit plus haut, il est évident qu’ils possédaient plusieurs nuances de la même couleur. Quand on a trouvé ces palettes dans les tombeaux, elles étaient d’ordinaire munies de leurs couleurs et de leurs pinceaux : l’une des plus belles qui existent encore faisait partie de la collection Passalacqua et avait été trouvée à Thèbes. Elle était en bois d'acanthe, longue de 19 pouces et demi et de forme rectangulaire. En voici la description telle qu’elle se trouve dans le catalogue qui