‹ Histoire de la sépulture et des funérailles dans l'ancienne EgypteChapitre 44 sur 80 · IV LXXVII · texte numérisé non relu

IV LXXVII

Tombeau de khaemhàt, à Scheikh-'Abd-el-C.ournah. Collation du collier d’or (d'après Lepsiüs, Abth. III, pl. 76),

L’arliste, qui a sculpté cette scène et l’a revêtue de ses plus brillantes couleurs, avait apporté le plus grand soin à dessiner ou faire dessiner ses personnages et à leur donner les insignes particuliers à chacun. Devant le roi se trouve un officier du roi coiffé d’un bonnet spécial qui lui tombe sur les épaules et dont les extrémités sont ornées de broderies; il est vêtu d’une sorte de tunique à larges manches qui est retenue par une ceinture et qui s’élargit en descendant jusqu’à mi-cuisse. Sous cette tunique, il porte un double jupon dont le premier descend jusqu’à la cheville du pied et dont l’autre s’arrête un peu plus haut. Il a des sandales aux pieds, comme le Pharaon. 11 lève la main droite vers le roi et, de la main gauche, il lient une bandelette 1 et la plume d’autruche qui servait à éventer le roi. Cet officier n’est ni plus ni moins que le « chef du trésor Nîî », le ministre des finances de l’époque, lequel a sa place toute marquée dans une semblable scène. Derrière lui sont deux personnages dont l’attitude particulièrement courbée et les bras pendants avec la main tendue vers le sol, en signe d’adoration, rappellent tout à fait les représentations que nous trouverons bientôt dans les tombeaux d’El-Amarna. Ils sont vêtus de la longue robe qui les prend au cou et leur tombe jusqu’à la chevirte du pied. Il semble qu’ils aient la tête nue2. Devant eux se lit une légende

conclu, avec raison, je crois, que la tentative faite par Aménophis IV n’avait pas été détruite si violemment et avec autant de rigoureuse rapidité qu’on a bien voulu le dire. — Cf. E. Améli.neau, Un tombeau égyptien, dans la Revue de l’Histoire des Religions, p. 6 du tirage à part.

1. On a dit que cette bandeletle était un mouchoir : je n’en suis pas très certain, car on rencontre la présence de ce morceau d’étoffe dans des circonstances où l’on ne voit pas bien ce que ferait un mouchoir, mais cependant on peut soutenir cette idée, surtout si l’on se rappelle bien quelle idée de luxe donne la possession d’un mouchoir chez les tribus du centre de l’Afrique. Ici tenir un mouchoir en présence du Pharaon serait le comble de l’honneur. Cependant la longueur de ce morceau d’étoffe induirait à penser à toute autre chose qu’à un mouchoir, d'autant plus que le Pharaon n’en a pas et qu’on voit cette bandelette entre les mains des personnages des plus anciens temps.

2. J’ai dit dans l’article précité : Ils ont la tête nue. Je me suis peut-être trop avancé. Il est évident qu’en copiant ces scènes, si j’avais vu la moindre apparence de coiffure, je l’eusse notée avec soin, et il n’était pas trop difficile de l’apercevoir, car le tombeau est bien éclairé, grâce à un mur qu’ont entièrement démoli ceux qui ont dévalisé cette tombe, l’une des plus intéressantes de la nécropole thébaine. Cependant à la réflexion il m’est venu un doute, c’est que cette position d’un homme ayant la têle nue pouvait être particulièrement désagréable en Égypte, sous les ardeurs d’un soleil de feu, ce qui est cause que l’on voit les plus intimes personnages presque tous couverts d’une coiffure qui varie suivant l’élévation du personnage dans l’échelle sociale.

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où l’on voit quelle était leur dignité : « Ce sont les deux toparques du sud et du nord. »

Je ne m’attacherai pas ici à décrire, pour les raisons qui précèdent, les collations du collier d’or, je me contenterai de signaler celle où Pesar reçoit cet insigne de la main de Séti Icr\ La description que je viens d’en donner pourrait servir à se faire une idée des autres scènes de genre à peu près le même qui ont été employées par les artistes égyptiens dans la décoration des tombeaux de celte époque. On comprendra que je ne puis entrer dans de plus longs détails et décrire ici tous les tombeaux de la nécropole thébaine. D’ailleurs la plus grande partie en est détruite, d’autres ont perdu une partie de leur décoration : un très petit nombre sont à peu près intacts. Ce que j’ai dit suffira, j’espère, pour permettre au lecteur de se faire une idée à peu près complète de ce qu’était devenue la décoration de Ja tombe sous le Nouvel Empire. Nul doute que si nous avions un plus grand nombre de tombeaux intacts, nous y pourrions trouver matière à une explication beaucoup plus détaillée de la civilisation égyptienne ; mais nulle part ailleurs dans le monde ancien il n'a été conservé autant de monuments intéressants pour l’histoire des idées et des mœurs. 11 est en plus certain que les artistes chargés de la décoration des tombes apportaient le plus grand soin à se bien acquitter de leur tâche, comme nous allons le voir en parlant de la peinture purement décorative des plafonds, avant d’avoir terminé ce paragraphe.

Ce serait une énorme lacune dans la description des tombes thébaines que d’oublier les plafonds que surent peindre les artistes de l’Égypte avant de mettre la dernière main aux tombeaux qu’ils avaient creusés, sculptés, ornés avec tant de courage et un si vif sentiment de la beauté artistique. Ces plafonds renferment les ornements les plus variés que l’on puisse désirer : tantôt ce sont des encadrements géométriques, des lignes qui

1. Je dois dire ici cependant qu’en considérant le nombre de rangs qui composent un collier, on pourrait peut-être savoir à quel degré de faveur était parvenu ce personnage. On a vu plus haut, dans l’inscription d’Abani, fils d’AInnès, qu’il avait été décoré sept fois de l'Or de la valeur; je crois qu’à chaque nouvelle décoration, on ajoutait un tour au collier et que, s’il faut attacher une exactitude réelle aux représentations des tombeaux, c’est dans cet ordre j’idées que nous devons rechercher la raison des différences qui s'observent dans les colliers lassés autour du cou des divers personnages qui en sont décorés.

Pr„. LXXVIlï.

TomLeau du temps d’Aménopliis III, à Scheikh-'Abd-el-Gournah (d’après Lepsius, III Abth., pi. 78).

entrenl les unes dans les autres, des cercles qui se coupent, forment des rosaces et dont chaque segment est peint de couleurs différentes tant que la palette égyptienne peut en fournir; tantôt ce sont des fleurs aquatiques se développant avec une exubérance de végétation dont l’imagination des Égyptiens pouvait seule concevoir l’idée; tantôt, dans des fleurs presque uniquement dues aux caprices d’une imagination riante, ce sont des cartouches qui alternent avec les fleurs, peints en blanc et avec cet inimitable bleu si intense, de manière à donner foute la décoration un charme inouï qui pénètre tout entier le spectateur et qui, à lui seul, est capable de donner sur le peuple qui a su imaginer ces plafonds, une idée bien éloignée de celle dans laquelle certaines actions de son histoire pourraient nous entretenir. Toutes les couleurs qui entrent dans les peintures de ces plafonds sont si bien fondues ensemble que c’est un vrai régal pour les yeux qui sont véritablement fascinés par la douceur des tons et l’éclat du coloris. Pendant l’hiver au souvenir délicieux que j’ai eu le bonheur de passer cà Thèbes, quand la chaleur rayonnait au dehors, je me rappelle la merveilleuse fraîcheur que je goûtais, enfermé dans le tombeau de Nofréhôtep que je copiais alors. Lorsque le labeur de ma tâche était par trop ardu, par trop écrasant, je quittais un moment mon ouvrage et j’allais me reposer en regardant le merveilleux plafond qui décore la salle d’entrée. Pour pouvoir l’admirer à mon aise, je m’étendais sur le dos, et, quoique je ne fusse pas couché sur un lit de roses, ni même de gazon, mais bien au contraire sur un lit de morceaux de calcaire pointus, presque coupants et que je sentisse dans mes chairs meurtries leurs trop pénétrantes caresses, le spectacle que m’offrait le plafond de celte chambre me faisait oublier mes fatigues, le lit sur lequel j’étais étendu, la chaleur qui régnait au dehors, et je médisais que le peuple qui avait créé cette décoration extraordinairement belle, avait bien pu être un peuple primitif, un peuple arriéré par rapport à notre civilisation actuelle, mais qu’il avait été vraiment un peuple amoureux des belles couleurs, amoureux des belles envolées vers un idéal charmant, amoureux de toutes les connaissances qui le pouvaient mener à une exécution si parfaite des riantes images que son imagination savait évoquer devant lui, un peuple, en un mot, amoureux du beau sous toutes ses formes, et ce peuple qui savait se créer des plaisirs intellectuels Ann. G. 76

ANNALES DU MUSEE OUIMET

aussi supérieurs était vraiment un grand peuple, quelles qu’aient été ses défaillances. Et maintenant encore, à travers la distance des lieux et des temps, je me revois toujours dans ce même tombeau, dans la position si incommode que j’étais obligé de prendre pour admirer les peintures du plafond et, tout eu écrivant ces lignes dans le centre de Paris, dans une petite chambre, il est vrai, baignée de soleil, mais où les rayons de l’astre du jour ne sauraient me donner une idée, même lointaine, de l’éclatante lumière qui faisait mes délices en Egypte, même dans les conditions si différentes de ma vie d’aujourd'hui comparée à ma vie d’alors, je jouis toujours du même spectacle, consolant, ineffable dans la douceur qu’il m’apporte; je retrouve les douces et intimes sensations que j’avais jadis, que personne ne peut m’enlever, que ne peuvent atteindre ni la haine, ni la jalousie, ni l’envie masquée de formes doucereuses, sachant arriver à ses lins par des voies souterraines, avec une habileté que d’autres peuvent admirer, mais que je considère comme la lare d’une vie; et, malgré ma pauvreté en face de leur richesse, je me dis que c’est encore moi qui aie le plus reçu de la nature, puisque j’ai en partage ce qu’ils n’ont pas, à savoir la facilité de l’admiration et de l’émotion en face de ce que je regarde comme noble et comme grand. Mes souvenirs sont mon bien, personne ne me les arrachera : je peux jouir quand bon me semble d’un rayon de soleil, si le soleil luit, et faire revivre devant mes yeux les scènes et les spectacles d’autrefois.

Avant de clore celte description de la décoration des tombeaux à cette dernière époque du Nouvel Empire thébain, afin de donner une idée de l’art merveilleux auquel étaient parvenus les scribes de la XVIIIe dynastie égyptienne, il me faut décrire les planches coloriées qui nous ont conservé le tombeau d’un grand fonctionnaire égyptien, fils royal dp Ko me h , c’està-dire gouverneur de l’Ethiopie ancienne, lequel avait nom Houi. Ce tombeau appartient à la fin de la XVIIIe dynastie puisque le Pharaon qui est représenté sur les parois de celte syringe est l’un des derniers de cette dynastie, l’un des successeurs d'Aménophis IV, Toutônekhamen, qui précéda de très près le règne de lloremheb. Quoiqu’il soit fort dégradé, cependant quelques parois en ont été si bien conservées que l’éclat des couleurs charme encore les yeux du voyageur. Le lecteur pourra juger

Pl. lxxix.

Tombeau du temps d’Aménophis ll[, à Scheikh- 'Abd-el-Gouruah (d’après I.epsius, III Ablh., pl. 77).

par la description si les dessinaleurs égyptiens ont conservé ces altitudes extraordinaires que je ferai remarquer à El-Amarna.

Celte tombe nous est connue par les planches que lui a consacrées Lepsius dans ses Denkmæler et aussi par les dessins qu’en avait exécutés avec un soin merveilleux Nestor L’hôle. Comme sur les dessins de Nestor L’hôte la couleur n’est qu'indiquée et que cette couleur joue un rôle très grand dans la décoration du tombeau de Houi, je ne peux m’en servir et je dois m’en rapporter à l'œuvre des dessinateurs allemands qui d’ailleurs est très soignée et très exacte, je n’ai aucune raison d’en douter; mais cette œuvre est incomplète, elle ne lient pas compte d’une paroi qu’avait dessinée le savant français, et celle paroi, le lecteur la trouvera d’abord ici, car Lepsius n’a reproduit que le mur du fond.

La décoration dessinée par Nestor L’hôte est celle de la paroi d’entrée : si le dessin est fidèle, la paroi n'est pas complète. Le décor se dessinait en deux parties, l’une supérieure, l'autre inférieure. La partie supérieure contenait la représentation de deux moments d’une même scène, c’est-à-dire d’une fête donnée en l’honneur de Houi, sans doute à propos de la réception qui lui fut faite après une inspection de l’Éthiopie, puisqu’il était/? /.v royal ou gouverneur de Rousch. Houi est représenté une première fois tout à fait en haut de la paroi du côté gauche : il aune plume d’autruche à la main puisqu’il est (labellifère du roi . il est superbement vêtu d’une robe transparente a\ ec franges sur le devant, il porte un collier au cou, des bracelets aux poignets et des sandales aux pieds. Devant lui paraît un préposé à la maison des biens (?)' qui, vêtu et chaussé à peu'près comme Houi, vient lui rendre compte, son rouleau de papyrus à la main, et lui affirmer que tout est prospère sous son gouvernement-. Derrière Houi sont aussi cinq personnages sur deux rangs courbés d’une manière qui n'a rien d’extraordinaire. Ils doivent être d’assez haut rang, car ils sont tous chaussés de sandales : aussi la légende placée au-dessus d’eux les appelle-t-elle : les grands

1. Le mol qui exprime cette fonction ne s’est, pas retrouvé dans le Manuel de hi<!-

rarchie tr/yptienne qu'a publié M. Maspero dans le second volume de ses Êtudesêgyptoloqiriues. C’est une nouvelle preuve que cette liste n’est pas complète si le texte de Nestor L’hôte est exact .

2. La légende ne peut guère s’expliquer telle qu’elle est dans la copie de Nestor L’hôte : j'aime mieux m’abstenir de la traduire.

ANNALES DU MUSÉE GUIMET

princes habitant Je palais' . Ils disenl à Houi : « Tu os le fils d’Amon, ô gouverneur; qu’il fasse que viennent à toi tous les princes des pays montagneux avec tout ce qu’il ) a d’exquis dans les biens de leurs montagnes. » En dessous de celte première scène on voit six personnages, splendidement vêtus, chaussés de sandales, dont les deux premiers portent deux bouquets et des rameaux : le premier a ses titres effacés, sauf un seul : il était messager royal; le second est le préposé aux chevaux du roi, Pesar. Les quatre autres sont en conversation, deux à deux ; le troisième et le cinquième tiennent, l’un des anneaux, l’autre des briques d’or. Les légendes qui accompagnent cette scène ne me semblent pas correctes. En avant do ces six personnages est Houi, dans le même costume que précédemment, mais tenant un gros bouquet en chaque main. Devanl lui viennent se prosterner ou adorer de la main trois personnages bien vêtus, mais non chaussés, derrière lesquels sont deux hommes n’ayant qu’un pagne et dont le dernier porte sur son bras et dans sa main des fleurs de lotus. Ce sont des inspecteurs des travaux ou des contributions à lever dans le pays de Kousch, ils disent : « O fils royal du gouverneur, qu’Amon t’ait pour agréable! » La légende placée au-dessus de lloui, de son côté, dit . « Qu’il sorte loué d’auprès du Pharaon1 2, vie, santé, force, ayant frappé la terre de son front en présence du Dieu bon3, le fils royal, le préposé à toutes les contrées montagneuses du midi, Houi, car il a inspecté KhoneL hannofer4, le pays qui produit l’or5, afin que le maître des deux terres le possède comme... toute... de Sa Majesté. » Devant Houi sont aussi deuxpersonnages tournés vers lui, tenant des rameaux en leur main droite et une palme sur l’épaule gauche. Derrière eux, mais tournés en sens inverse sont trois autres personnages, les deux premiers tenant rameaux et palmes ,

1. Ce titre ne se retrouve pas nonplus dans le Manuel de hiérarchie égyptienne, cf. Maspéro, Études égyptologiques, vol. II, fasc. I.

2. Le texte contient ici l’expression c’est-à-dire celui qui a choisi la vie au bassin

divin où les dieux eux-mêmes allaient réparer leurs forces et dont ils puisaient ce qu'ils donnaient au roi.

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