Tombeaux d'El-Amarna
Les tombeaux d’El-Amarna ne sont pas seulement remarquables par leur architecture, ils sont aussi ornés d’une manière tout à fait spéciale qui nous en apprend à elle seule sur certains côtés de la civilisation égyptienne plus que tous les autres monuments de l’Égypte à la fois. Le roi qu’on qualifie encore d’hérétique ne fut pas seulement un réformateur religieux, mais aussi un grand protecteur de l’art sous toutes ses formes, un prince qui aimait le luxe dans tout ce qui pouvait alors plaire à la vie, et non une sorte d’ascète vivant de peu, maigre, presque décharné, ainsi qu’on serait tenté de le croire, si l’on voulait simplement s’en tenir à quelques-unes des représentations qui nous sont offertes par certains tableaux rencontrés dans les tombeaux de la ville qu’il s’était choisie comme capitale. C’était au contraire un prince plein de beauté, bien taillé, ayant le type très pur de ses ancêtres, ainsi que nous le montre un autre de ses portraits fail avant qu’il eût entrepris sa réforme religieuse. C’était aussi un habile administrateur, un prince qui s’occupait beaucoup de son armée, de ses chevaux, de ses chars, qui ne souffrait pas de paresse à son service et qui savait récompenser abondamment les mérites d’un serviteur. D’un autre côté, il voulait que ses serviteurs et les habitants de sa nouvelle ville eussent leur part du luxe qu’il aimait : si l’on en croit les représentations des diverses demeures que j’aurai à décrire, les habitations des riches seigneurs égyptiens étaient somptueuses et les artistes qui les ont peintes ont su les animer par une foule de scènes secondaires que je devrai expliquer. Mais ces scènes qui sont toutes empruntées à la vie réelle — et ce n’est pas là le moindre trait particulier de cette décoration de la tombe sous Aménophis IV — sont en très petit nombre : on ne rencontre guère que celles que j’ai citées, et toutes les autres de la vie agricole, sociale, civile, industrielle de l’Égypte ont été presque laissées de côté. La vie seule du roi et de ses grands officiers, vie religieuse et vie sociale avec tous les personnages
secondaires qu’elles comporlenl, voilà ce que la décoration de la lonibe à l’époque d’Aménophis IV présente à l’œil et à l’examen de l’observateur. Quoique limitée ainsi étroitement, elle n’en est pas moins riche en détails pittoresques et en renseignements sur l’histoire des idées humaines : elle est même d’autant plus riche qu’elle s’étend à moins de sujets et ne se disperse pas. Elle nous retrace fidèlement les traits principaux et quelquefois assez particuliers de la vie des grands seigneurs et de toute la famille royale vers la fin de la XVIIIe dynastie, alors que l’empire égyptien est dans toute sa splendeur, regorge de richesses que lui fournissent à l’en vi tous ses tributaires, qu’il est à sou apogée et que tous ceux qui approchent le monarque, de près ou de loin, sont dans l’abondance. Les tablettes cunéiformes, trouvées dans ces dernières années et qu’on a traduites avec plus ou moins de bonheur, sont arrivées à point pour témoigner de l’état de l’empire égyptien sous AménophisIV. Ce Pharaon fut parmi ceux qui gouvernèrent la vallée du Nil l’un des plus puissants, des plus riches, et sut donner aux artistes de son temps le moyen de développer leur génie sous toutes ses formes. Je m’étendrai donc assez longuement sur la décoration des tombes qui appartiennent à son règne, car c’est là un moment unique dans l’histoire pour connaître certaines particularités que nous trouverons rarement après celte époque et jamais avec autant de détails.
L’événement le plus important du règne d’Aménophis IV est sans contredit la révolution religieuse qu’il essaya de faire dans la religion égyptienne, telle qu’elle était devenue entre les mains des prêtres d’Amon, à Thèbes, qui s’étaient faits peu à peu les maîtres de toute la vallée du Nil. On a dit que celte révolution eut pour cause le désir qu’aurait eu Aménophis IV d’introduire dans la religion la croyance au monothéisme 1 ; je ne suis pas éloigné de partager ce sentiment, et le Pharaon égyptien, au milieu de tant de dieux solaires auxquels la foule des gens éclairés attachaient une personnalité réelle, choisit un des dieux les plus anciens de l’Égypte, le dieu Râ, se manifestant réellement par l’orbe lumineux du
1. M. Erman a soutenu celte idée dans son livre : Ægypten und ægyptisches Leben in Alterthum, ch. xn.
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disque solaire et il lui adressa ses hommages. Non pas que le roi d’Égypte prit croire un seul instant que cet orbe eût les attributs que nous allons bientôt trouver, sinon énumérés explicitement, du moins implicitement supposés par les paroles que je vais citer; mais il le prit comme le symbole le mieux approprié à l’expression de ses idées, et cela non seulement parce que la chaleur du soleil est l’un des agents les plus actifs de la vie sous le climat de l’Égypte, mais encore parce que le Soleil ou Hà était l’un des dieux les plus anciens d’une des plus anciennes villes de l'Égypte, celui que la ville d’Héliopolis avait placé à la tête de son Ogdoade pour en former une Ennéade qui fut bientôt adoptée par les autres centres religieux de l’Égypte. Après avoir déclaré la guerre au dieu de Thèbes, Amon, et à ses prêtres, après avoir fait marteler le nom de ce dieu sur tous les monuments que pouvait atteindre sa manie de réforme religieuse, car ce fut bien une manie dans plusieurs de ses manifestations, il ne trouva rien de mieux que de changer lui-même son propre nom dans lequel entrait celui du dieu abhorré el y substitua un nouveau nom qui était emprunté à la nouvelle forme de religion : Khouenalen , ce qui veut dire la splendeur du disque. Ayant dit adieu à la ville de Thèbes et à ses prêtres orgueilleux, il entreprit de fonder une nouvelle ville dans un lieu impropre à la destination qu’il voulait lui affecter, près du Nil, dans un terrain inapte à la culture; il l’orna de tout ce que l’art pouvait accomplir de grand et de délicat à cette époque et il y établit sa cour. Son règne ne fut pas assez long pour qu’on puisse juger, à une telle distance des faits, s’il eût pu réussir ou si sa tentative était fatalement condamnée à l’insuccès. Nul doute que s’il eût vécu et que s’il eût pris à cœur le bien-être de sa capitale, il n’eût réussi à y amener l’eau en telle abondance que Ton n’eût plus rien désiré, qu’il eût complètement changé la nature du terrain: et même il y avait déjà réussi en grande partie, car la nouvelle ville qui s’appelait Iihoutenaten . forme féminine du nom masculin Khnunaten , contenait des villas merveilleuses. des jardins magnifiques avec des bassins, et pour l’approvisionnement de cette ville, il fallait bien que la campagne environnante fût cultivée. Or, les maisons, les jardins et les temples constituent précisément une grande partie de la décoration des tombes d’El-Amarna : les cérémonies religieuses, les cérémonies de la cour entrent aussi pour une
grande part dans celle décoration d’un genre tout à fait nouveau. Mais par dessus tout la décoration religieuse domine et cette décoration s’exprime d’une façon en quelque sorte parlante. Un immense disque solaire est représenté dans les parties les plus élevées des parois décorées : il rayonne sur toutes les scènes où il se trouve et ses rayons sont exprimés comme on les représente encore aujourd'hui dans les peintures populaires et se terminent par des mains qui vont toucher, et par conséquent recevoir les offrandes faites à la divinité, mais qui présentent aussi le signe de la vie, la croix unsée, aux personnages qu’ils enveloppent de leur lumière, c’està-dire au Pharaon et à sa royale épouse. Non content de cette manière symbolique d’exprimer aux yeux la nouvelle religion, les artistes qui décorèrent les tombes y gravèrent un hymne d’une grande beauté, d’une beauté sévère dans sa magnificence, où l’on exaltait les vertus du nouveau dieu. Cet hymne se retrouve dans presque toutes les tombes achevées de la nécropole de la capitale de Khouenaten, en totalité, ou par extraits. Comme les tombeaux de celte nécropole ont été concédés par le Pharaon à ses fidèles serviteurs et que presque tous contiennent cet hymne, on peut se demander si cette partie de la décoration n’était pas imposée par le Pharaon, ou si ce n’était pas un moyen de faire sa cour près du roi. Poser la question, c’est la résoudre par l’affirmative, tout au moins pour le second cas. Le moyen était d’autant plus infaillible que vraisemblablement Aménophis IV était l’auteur de cet hymne ou tout au moins l’avait adopté pour son dieu, et, dans ce cas, il est fort compréhensible que l’amour-propre de l’auteur ait imposé cet hymne aux décorateurs, si la servilité ou la piété affectée des bénéficiaires lui en ont laissé la charge. Si le Pharaon avait luimême célébré son dieu, il faut avouer qu’il était poète, un grand poète et un réaliste seize ou dix-sept siècles environ avant Jésus-Christ et que son hymne au dieu Alen est un chef-d’œuvre de poésie pour ces temps lointains. Je dois le citer ici tout au long, comme j’ai cité les inscriptions biographiques de l’Ancien Empire, du Moyen et du Nouvel Empire thébain, afin de donner une idée complète de la décoration des tombeaux qui rentrent dans cette catégorie. Malheureusement la traduction que je vais en donner n’offre pas toutes les garanties désirables d’exactitude, parce que le texte de cet hymne a été publié en dépit du bon sens, que ce soit ou non
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la faute de celui qui l’a publié1. Les colonnes verticales de l’inscription ont été transformées en lignes horizontales et d’une manière si malheureuse que, trop souvent, certains signes qui devaient se trouver au commencement des mots se trouvent rejetés à la fin, même après le déterminatif. Il est donc très difficile de traduire en de telles conditions. D’autant plus que la traduction qui accompagne le texte de l’hymne, trop souvent, ne permet pas de rétablir le mot dans sa forme primitive. Quoi qu’il en soit, voici telle quelle la traduction de cet hymne :
« Adoration à Horkhouti2 3 lorsqu’il est exalté dans l’horizon, dans son nom deSchou" qui est dans le Disque du soleil, vivant éternellement à jamais, Disque vivant, grand dans les panégyries, maître de tous les circuits du soleil, maître du ciel, maître delà terre, maître de la demeure du Disque dans la ville de Khoutenaten. par le roi de la Haute et de la Basse- Égypte, vivant de vérité-justice4, maître des deux pays llanoferkhôprououàenrà ( Le soleil beau de transformations, unique né du soleil ), fils du Soleil, vivant de vérité-justice, maître des apparitions, khouenaten, grand dans sa durée, et par la royale femme qu’il aime, la dame des deux pays Nofrénofrouaten Nofriti (Lu belle des beautés du disque, celle qui s'avance belle), vivante, pleine de santé éternellement à jamais.
« 11 dit : Quand tu te lèves, plein de beauté, à l’horizon du ciel, ô Disque vivant, c’est le commencement de la vie ; quand tu émets la lumière à l’horizon de l’Orient, tu remplis toute terre de tes beautés; quand lu prends de la grâce, de la force 5 6, que tu fais ruisseler la lumière, élevé audessus de la terre, tes rayons enveloppent toute terre pour opérer tout ce que tu opères , quand tu es soleil du milieu du jour f’ et que tu es amené
1. En voir le lexte dans les Mémoires de la Mission du Caire, t. I, fasc. I, p. 2-5. On aurait ’ dû tout au moins réviser avec soin les épreuves, avant de livrer à la publication un texte aussi
fautif et aussi mauvais.
2. C’est-à-dire « Hor des deux horizons », l'Armakhis des Grecs.
3. Dieu solaire dont le rôle primitif avait été d'étayer le ciel au-dessus de la terre.
4. Les Égyptiens n’avaient qu’un seul mot pour désigner la vérité et la justice, car pour eux la vérité n’était que l’égalité entre la chose dite et la chose réelle, et la justice, l’égalité entre l’action et la loi morale.
5. C’est-à-dire : quand ton orbe se remplit en sortant des brouillards du matin; que tu prends de l’âge, ce qui est exprimé par le mol égyptien
6. Mot à mot : étant toi en Râ. Râ désigne le soleil dans sa plénitude de force au milieu du jour.
dans leur direction, tu les enserres de ton amour; quand tu éloignes tes rayons de dessus terre, que lu de tes marches tu te couches à l’ho-
rizon occidental, la terre est dans les ténèbres comme les morts couchés dans leurs tombes, dont la tête est voilée1 2 3, sans qu’ils voient l’action de ceux qui enlèvent toutes les choses qui sont près de leurs têtes et sans qu’ils les mangent; tous les félins sortent de leurs cavernes, tout serpent est enchaîné, le rayonnement devient ténèbres, la terre est en silence, car celui qui les crée est couché à son horizon. Au malin, illumine la terre, brillant ci l’horizon; culmine en disque solaire, en jour qui écarte les ténèbres, car lorsque tu émets tes rayons, les deux terres sont en fête; les créatures illuminées :l se tiennent sur leurs pieds, car tu les ranimes, leurs membres sont purifiés, elles prennent leurs habits de fête, leurs mains font le geste de l’adoration à ton lever sur la terre entière et chacun fait son travail. Les bestiaux se reposent tous dans leurs herbages; les arbres et les herbes verdoient, les oiseaux volent hors de leurs nids, étendant leurs ailes en signe d’adoration à ton double 4 ; tout animal se meut sur ses jambes, tout oiseau vole, ils vivent, car tu les as éclairés. Les barques remontent et descendent le Nil, comme lu le fais aussi5; les poissons du fleuve s’agitent vers toi, car les rayons ont pénétré dans la Grande Verte0. C’est toi qui fais exister l’eau dans les femmes, qui fais la semence dans les hommes, qui vivifie le fils dans le ventre de sa mère, l’apaisant en le faisant manger afin qu’il ne pleure point. Pendant qu’il est nourri dans le sein, des souffles lui sont donnés pour vivifier tout ce qu’il fait; il descend dans le ventre jusqu’au jour de sa naissance; lu ouvres sa bouche pour parler, lu fais ce qui lui est nécessaire. Quand le poussin crie encore dans
1. Il y a une lacune que je n’ai pu combler, car ce passage manque dans toutes les autres tombes.
2. Mot à mol : vêtues, c’est-à-dire recouvertes des bandelettes de l'embaumement.