Tombeaux des rois
Le voyageur, qui, dans la vallée de Bibân-el-Molouk, après avoir d’abord visité les tombeaux de la nécropole thébaine à Scheikh-'Abd-el-Gournah et dans les autres centres delà nécropole, examine la décoration des tombeaux pharaoniques, est frappé tout d’abord de la différence des scènes qui se déroulent à ses yeux. Partout, en quelque tombe qu’il promène son inspection, les mêmes représentations ou des représentations analogues s’offrent à son attention. Il voit de longues files de serpents qui allongent leurs anneaux ou qui se dressent sur leur queue, qui conduisent des barques ou qui sont, au contraire, montés sur des barques naviguant sur des eaux inconnues; il peut contempler des dieux ou des déesses dans des positions plus ou moins grotesques, ou simples et naturelles; il admire les couleurs éclatantes dont toute la décoration est parée et s’en va sans avoir pu rien comprendre à ce qu’il a vu. Quelquefois certains touristes, gens de plus d’éducation et de savoir que la foule des voyageurs, disent même à part soi, comme un tuteur d’Oxford me le disait pendant l’hiver que j’ai mentionné plus haut : Je croirai aux progrès de l’égyptologie, quand les égyptologues seront capables d’expliquer ce qui fait la décoration des lombes royales dans la vallée des Rois. Cependant, dès l’époque où ce savant et très aimable homme me parlait ainsi, on était capable d’expliquer en grande partie le tombeau de Séti Ier qu’il me désignait spécialement; déjà, en effet, M. Lefébure avait étudié sur place et copié cet immense tombeau; déjà M. E. Schiaparelli, conservateur du Musée de Florence, qui se trouvait être cette année en Égypte et à Thèbes à la même époque, achevait de copier tous les textes qui lui étaient nécessaires pour mener à bout son magnifique ouvrage sur le Livre des Funérailles, et depuis lors ces textes ont été publiés presque in extenso par M. Lefébure dans ses Hypogées royaux, grâce aux Annales du Musée Guimet et à la facilité que M. Guimet offre aux hommes de science de publier leurs ouvrages; il en a traduit une assez grande partie, et une autre traduction, dueàM. Maspero,
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Premier harpiste du tombeau de Hamsès III, avec luth et harpe (d'après la Description de l’Égypte, Ant. Il, pl,91).
a été publiée avant la sienne qui n’a pas paru. Il en est de même pour les autres tombeaux de cette vallée mémorable; avant peu on les aura tous étudiés ou à peu près ; on sait déjà ce qu'ils contiennent, quels mythes ils déroulent aux yeux en même temps qu’à l’esprit; il ne reste plus qu’à comprendre et pouvoir expliquer certaines parties de ces mythes, lesquelles sont jusqu'ici restées fort obscures.
Ce qu’il me suffit d’en voir pour l’instant avec toute la clarté désirable, c’est que les textes contenus dans ces tombes se rapportent aux funérailles ou à la vie d’outre-tombe pour la plupart, quand ils ne contiennent pas des fragments de légendes divines, comme ce qui a trait, dans la tombe de Séli Ier, à la destruction du genre humain par le feu. Ce qui ressort de l’examen attentif de ces tombeaux, c’est qu'à cette époque, comme à l’époque antérieure et reculée des pyramides de Saqqarah, les Pharaons jouissaient du privilège de faire orner leurs tombes de textes presque inaccessibles au vulgaire et qui nous ont conservé les croyances de la plus haute société égyptienne dans ce qui regardait ce que nous nommons aujourd’hui Y au-delà, et ce qu’ils appelaient, eux, la Bonne Amenti. A l’époque des Pyramides, on se contentait de graver les paroles des livres employés pour leur décoration, en figurant les tables d’offrandes contenant le nombre prodigieux de plats qui paraissaient sur la royale table funéraire ; à l’époque du Nouvel Empire thébain, sous la XVIIIe, la XIXe et la XXe dynasties, on s’est servi tout d’abord des livres sacrés conservés dans les pyramides ou des livres à peu près semblables, mais on a en plus exprimé par la peinture d’une façon saisissante les idées contenues dans ces livres. Sans doute les idées ont marché depuis l’époque des Pyramides. Sous le Nouvel Empire, on est bien loin des croyances fétichistes qui avaient cours primitivement; mais, sous un décor différent, les idées qui ont rapport à la destinée de l’homme après la vie n’ont pas changé tant qu’on le croit d’ordinaire; elles se sont seulement développées selon les lois de l’esprit humain, elles ont lentement évolué vers l’expression dernière de ces idées, expression qui, à notre époque, est encore à trouver et qui demeurera longtemps sans doute introuvable. Aussi je ne crois pas que j’aie à m’occuper icide ces textes et de cette décoration, car nous la retrouverons ailleurs, dans la suite de cet ou vrage, quand il sera temps d’examiner quelles ont été, aux diverses épo- Ann. G. 87
ANNALES DU MUSÉE OUIMET
ques, les croyances de l'Égypte pharaonique sur les divers problèmes qui regardent la vie future.
J’arrêterais ici ce que j’ai à dire présentement sur les lombes royales de Bibàn-el-Moloûk, si une seule des tombes que contient cette vallée des Rois n’échappait par une de ses parties au genre de décoration que je viens d’indiquer : je veux parler de la tombe de Ramsès III. Non pas que le tombeau de ce Pharaon ne contienne pas, lui aussi, des textes et des représentations se rapportant aux conceptions religieuses qui avaient cours de son temps ; mais, dans les huit petites chambres que j’ai décrites dans un chapitre précédent et qui longent le corridor menant aux salles principales du tombeau, on trouve, comme dans les tombes des simples particuliers, de nombreux tableaux se rapportant aux scènes de la vie civile et sociale. Quelques-unes de ces scènes, ne comportant pas de nouveaux détails de certaines représentations qui nous sont déjà connues, comme ce qui touche la maison, les vergers et les jardins la culture des céréales, les scènes de la vie agricole, les jardins avec leurs arbres et leurs fruits, nous montrent péremptoirement que les artistes de l’Égypte n'acquirent jamais une très grande habileté à représenter les (leurs et les arbres. Aussi ne crois-je point que je doive m’arrêter à décrire ces représentations, quoiqu’il soit peut-être utile de signaler celle de l’inondation où l’on voit l’eau montée sur les terres. 11 en est tout autrement des diverses chambres où nous trouvons représenté le mobilier de la tombe royale, ou le propre mobilier qui avait appartenu au roi durant sa vie, ses armes de guerre, ou peut-être, comme je le dirai plus loin, les armes ou parties d’armement particulières à la Haute et à la Basse-Égypte, la cuisine du palais, etc. L’art égyptien s’est déployé dans ces scènes avec toute sa beauté et sa magnificence *.
La cuisine s’est bien perfectionnée depuis l’époque des tombes de Gîzeh, de Saqqarah ou même de Beni-Hassan, comme on va pouvoir en juger. La cuisine, représentée dans la tombe de Ramsès 111, occupe environ une
1. Cette tombe n’est guère célèbre que par les deux harpistes qui ont été si souvent représentés depuis le voyage de Bruce en Abyssinie. Les autres scènes ont été disséminées parci par-là, dans des ouvrages ditrérents, en différentes parties d'un même ouvrage, comme celui de Wilkinson, Manners and customs , etc. Prisse d’Avennesen a aussi publié les vases. Mais l’ensemble du tombeau reste encore à publier.
Pl. GXI.
Second harpiste du tombeau de Ramsès III, avec objets peints (d’après la Description de l'Égypte, Ant., Il, pl. 91).
trentaine de personnages, tous ayant l’air d’èlre fort attentifs à ce qu’ils font, les uns à faire du pain les autres à pétrir, ceux-ci à faire cuire, ceuxlà à préparer les fours, d’autres à piler divers ingrédients qui feront partie des gâteaux ou des sauces, d’autres enfin à découper les animaux abattus pour servir au repas du roi et de sa famille. Évidemment un Pharaon, comme Ramsès 111, ne devait pas se contenter de mets vulgaires, ainsique le faisaient ses sujets: il y fallait plus d’apprêts. Aussi nous voyons tout d’abord comment on pétrissait la pâte : deux individus, tenant dans la main un bâton de palmier, sont occupés à pétrir avecles pieds dans un large pétrin en bois ; puis, la pâte pétrie est mise en rouleau, un autre personnage va la prendre et la porter au boulanger qui doit lui donner sa dernière forme ; il est suivi d’un autre ouvrier portant sur son épaule une amphore qui doit être lourde, car il la soutient de ses deux mains, et qui contenait une liqueur quelconque ou quelques grains destinés à entrer dans la pâte et à la parfumer. L’ouvrier, chargé de distribuer la pâte dans les diverses formes qu’elle doit prendre, la taille sur une table en forme de longs pains, en forme de veau, de cœur, ou en des pains ronds plus ou moins grands, toutes formes qui ont été conservées jusqu’à ce jour, non seulement en Égypte, mais encore en Europe et en France, dans les diverses friandises qu’on offre aux enfants du peuple et même aux enfants des riches. Viennent ensuite, autour d’une sorte de bassine plate, à bords peu élevés, qui est fermée par un couvercle à poignée, de longs rubans de pâte : on y fait cuire la pâte qu’a auparavant découpée un boulanger armé d’un long découpoir en forme de fer de lance; la pâte cuite ressemble à ^de longs rubans de macaroni. Lin second boulanger les prend hors de la bassine, au bout de deux bâtonnets, et les dépose en quelque endroit où ils ne gêneront pas. Près de ces rubans de macaroni, on voit un groupe de deux cuisiniers, dont l’un est accroupi devant un petit brasier au-dessus duquel a été placé un fût ou se trouve du liquide qu’il agite doucement à l’aide d'un bâtonnet et d’une cuiller de bois; un autre personnage, debout derrière lui, apporte trois long bâtons dont on ne peut, je crois, distinguer la nature dans l’état actuel de la représentation. Peut-être ce que le premier de ces personnages fait est-il une mixture quelconque destinée à la coloration des gâteaux faits et cuits par les ouvriers qui précèdent, ou peut-être
ANNALES DU MUSÉE GUIMET
fait-il simplement cuire les graines qui sont posées près de lui dans deux couffes, ce que je ne me sens guère porté à croire, car je suis persuadé que ces graines servaient à faire les gâteaux, dont je vais parler. En dessus de ces couffes, un homme prépare un four fait exactement commeles barattes à beurre dont on se sert en quelques endroits de la France, notamment dans les départements de l’Ouest. Un ouvrier est occupé à le nettoyer. Près de lui sont rangés sur une table des gâteaux, et deux autres ouvriers font des pains de diverses sortes, pendant que deux autres font sans doute exactement la môme chose de leur côté, ce que ne permet pas de reconnaître la peinture qui est très effacée en cet endroit, pendant que des vases de diverses grandeurs et de diverses formes sont rangés en arrière-plan. De nouveaux ouvriers sont encore occupés à pétrir, dans une grande couffe placée sur un piédestal, de la pâte qu’ils traitent avec la main ; deux autres hommes portent dans un bâton un objet ou une série d’objets qui ont disparu. Puis un homme porte sur sa tête des gâteaux rangés sur une planchette qu’un autre ouvrier s’apprête à recevoir et qu’un troisième mettra dans le four qui est chaud, comme l’indiquent les longues flammes qui en sortent.
Dans une autre partie de la cuisine pharaonique on prépare la viande. Un boucher découpe un bœuf qu’il a préalablement tué ; déjà la tête a été séparée du corps de l’animal et placée de côté, comme diverses autres pièces de viande. Près de lui, un autre boucher saigne un second animal et en recueille le sang dans un vase ; un premier vase a déjà été rempli de ce sang, et on l’emporte, sans doute pour servir à des usages culinaires que nous ignorons. En dessus, deux cuisiniers font bouillir de la viande dans un chaudron ayant exactement la même forme que les marmites usitées dans les campagnes, mais n’ayant que deux pieds : l’un des cuisiniers attise le feu, et l’autre tient à la main une sorte de fourchette dont les dents font un angle avec le manche. En dessous sont représentées des pièces de viande; un autre cuisinier emporte une marmite pleine de viandes, et, derrière lui, un camarade prépare sans doute celles qui vont paraître sur la table du roi, pendant qu’un dernier maître-queux pile dans un mortier les ingrédients destinés à l’assaisonnement des mets qu’on achève de préparer. Aux murs, à terre, le long des cordes attachées en
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Fauteuils peints dans le tombeau de Ramsès IR après la Description de l'Éjypte, Ant., Il pl 89).
luis el en haut à des boucles de métal, sont diverses choses que je ne puis déterminer et qui, selon Wilkinson, seraient delà viande et des siphons pour les liquides, explication que je donne telle quelle et qui me semble tout à fait incertaine A l’arrière-plan, on voit, dans la partie supérieure du registre, un serviteur qui apporte des provisions dans un sacel, près de lui, des ustensiles de cuisine ou tout autre chose. Dans une autre partie, on transvase des liquides au moyen de siphons. Le roi Ramsès III, vu l’ardeur que tous ces aides-cuisiniers eL ces chefs apportent à leur ouvrage, ne devait pas craindre d’attendre son repas.
Dans une autre des huit chambres que j’ai signalées, on voit des vases de toutes sortes, tout le mobilier du tombeau ou du palais royal, peint sur les murs, magnifiques spécimens de l’art égyptien ou de l’art étranger dans les pièces d’orfèvrerie. Dans une troisième, on voit des sièges, des couches de forme plus élégante, recouverts de riches étoffes d’un travail exquis, des peaux de léopard pour servir de tapis el de grands bassins, sans doute pour la toilette intime, etc. Là sont représentées des armes, en particulier une magnifique cuirasse brodée avec deux lions qui se font face l’un à l’autre et qui représente assez bien la cotte de mailles dont s’enveloppaient autrefois les chevaliers. De chaque côté de la porte, dans cette même chambre, est représentée une vache noire avec tous les attributs de la déesse Hathor : les légendes qui accompagnent ces deux représentations montrent que les armes sont celles employées dans la Haute et dans la Basse-Égypte, et, en effet, on voit des monceaux de coutelas, de sabres, d’épées, depoignards, delances, d’arcs, de carquois, de flèches, de casques, de javelots, de massues avec des étendards et des cuirasses. Il y a là de quoi armer tout un régiment.
Dans l’une des chambres situées à la droite du visiteur sont des barques aux brillantes couleurs et aux riches ornements. 11 y en a de toutes sortes, depuis la cange royale, qui servait à transporter le roi et sa famille, ayant des cabines spacieuses, jusqu’aux petites barques n’ayant qu’un siège vulgaire près du mât. Enfin, dans l’une de ces dernières chambres, à mesure qu’on pénètre dans le tombeau, l’artiste chargé de la décoration a figuré