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CHAPITRE XIV

Erasion de M. de Layalette.

Ui¥ homme condamne à mort, qui parvient à s'échapper de la prison où il est enfermé, est un de ces événemens si communs dans Thistoire, que celui-ci n'auroit pas fait plus de bruit que ceux du même genre qui Tout précède , si les esprits n'avoient été dans cette disposition que j ai présentée dans le chapitre précédent, La société étoit alors violemment troublée, puisque Tamnistie et ses conditions restoient en suspens, et que les innocens et les coupables pouvoient craindre encore une fois de se voir confondus. M. de Richelieu n'avoit point encore dit à la chambre des pairs : « Le vœu j> énergique , et pour ainsi dire unanime , qui x> a éclaté dans une assemblée des députés du «c royaume, ne permet pas de douter que le » vœu de la France entière est conforme à » celui que viennent de manifester ceux qui

% sont charges le plus spécialement de faire > connoître au roi le sentiment et les besoins » de sotf peuple, » Jusqu'à ce vœu unanime ^ quelles divisions ne devoit-on pas supposer dans les esprits , puisquHl y avoit des personnes qui doutoient de bonne foi que la volonté de la France fût pour la punition des régicides?

Quelles étoient les personnes qui en doutoient? Sur quoi appuyoir-nt celles ce doute extraordinaire ? S'il étoit une nation qui pût pardonner un si grand crime, énorme par ses consé-l quences , qui pût , au premier moment où elle retrouve toute sa liberté , hésiter à se prononcer contre ceux qui Font commis , cette nation ne ttiériteroit pas qu^on la gouvernât , ni que Dieu permît qu'elle fut gouvernée autrement que par des moyens vîolens. Sa destinée inévitable seroit de tomber des mains d'un tyran dans une anarchie telle qu'elle y trouveroit son anéantissement. Lorsque le crime a été public , il faut que le jugement soit public; et si le forfait est un attentat contre l'honneur de la nation autant que contre l'inviolabilité de son chef, il faut que la nation elle-'ipême en témoigne toute son horreur.

Cependant les régicides étoient hautement défendus contre le sort qui les menaçoit ; une lutte pénible se soutenoit entre les pouvoirs de la société, et ils en étaient Tobjçt. Ceux qui

( ^97 ) n'avoient jamais douté du vœu de la France

entière , et qui sont le plus spécialement chargés de faire connoitre au roi le sentiment et les besoins de son peuple , avoient une convictiou à la fois morale et positive de la nécessité d un jugement public pour affermir la société. On s^aigrissoit par une discussion prolongée sur un sujet aussi triste ; et , dans Timpossibilité d'opposer aucunes considérations politiques à ce vœu national , parce qu'il est impossible d^opposer des considérations à la raison , à Fhonneur, à la conscience, on attaquoit les intentions réciproques ; et ceux qui vouloient que la France et la royauté fussent vengées mora" lement^ étoient accusés d'avoir la prétention de s'élever contre la royauté.

C'est dans ces circonstances qu'un prisonnier condamné à mort comme coupable d'avoir contribué au retour de Buonaparte , se soustrait à son arrêt, et par des moyens d'autant plus imprévus qu'ils avoient traînés sur tous nos théâtres. Il étoit impossible que cet événement ne fît pas naître tous les soupçons à la fois. On trouveroit ici une nouvelle preuve que , lorsque les idées se fatiguent faute de solution, elles se personnifient; or les soupçons ne sont que dea idées qui doivent nécessairement se fixer sur des personnes.

M. le comte Humbért de Sesmaisons monta

i la tribune pour £aiire connoître Fintention qu^il avoit de parler sur cet objet qui occupoit tous les esprits ; et , dans la séance du 23 dé** cembre, il donna à sa proposition des développemens qui, encore aujourd'hui ^ feroient douter que l'évasion de M. de Lavalette ait été exempte d'une certaine complicité, si on ne savoit de toute éternité que les détails qn'oB rassemble sur un événement extraordinaire!

sonttoujours aussi extraordinaires que Tévié* nement même auquel ils se rattachent. Sans doute il y avoit eu de la négligence j puisque lé prisonnier s'étoit échappé; mais de quelque manière qu'on retourne cette assertion , il n'en sortira jamais que cette conclusion : il y à eu de la négligence.

Je suis convaincu qu'on désiroit beaucoup que M. de Lavalette fût sauvé , et je suis persuadé qu'aucun de ceux qu'on accusoit dans ces momens d'agitation où les soupçons ne s'arrêtent pas, ne vouloit qu'il se sauvât. Je ne dirai point les motifs politiques, et non coupables, qu'on pouvoit avoir de soustraire M. de Lavalette à la mort; ils appartiennent à l'histoire qui les exposera librement un jour ; mais il y a des motifs honorables dont on peut parler dès présent , parce qu'ils aident à faire connoître le cœur humain.

Dans le chapitre précédent, nous avons x^

tnàTfpii tfùe le» plus grands publicistes et notre ancienne législation n^admettoient pas que lé droit de grâce pût s'ëtendre jusqu^auX crimes qui violent les lois naturelles , et quHls conviennent que ce droit petit s'exercer sur les criminels qui n'ont trahi que les intérêts de la société- C'est que les crimes qui violent les lois naturelles nous inspirent une horreur que Dieu lui-même a placé dans notre sein , pour aider & la conservation de ITiomme qui est son ouvrage , et quHl est iiu devoir de ceux qui régnent de ne jamais rien faire tjui puisse contribuer à affoiblir ce sentiment ; tandis que celui qui a manqué aux lois de la société peut nous inspirer une pitié que nous ne désavouons pas , au moment même où nous reconnoîssons , où nous approuvons la justice de Tarrêt qui le condamne. M. de Lavalette n'étoit pas né pour les révolutions. Elevé dans d'èxcellens principes religieux , moraux et littéraires, il les avoit conservés dans toutes les habitudes de sa vie; les événemens avoient disposé de sa personne , mais la douceur de son caractère , son goât pour les bonnes doctrines , son intérêt pour ceux qu'on accusoit injustement, intérêt toujours sincère quoique peu actif, voilà ce qui n'avoit jamais cessé de lui appartenir; et comme une position long-temps fixe l'avoit naturellement éloigné des intrigues si communes à ceux qui ont encore Fespok d'à-

( 3oo ) Tancer , il n'avoit point d'ennemis personnels; Ceux qui avoient eu avec lui de fréquentes rela^ lions pouvoient donc aller jusqu^à désirer que sa grâce fût possible , même alors que personne ne se dissimuloit qu^elle ne seroit pas politique. Un peu de complaisance pour lui dans ses derniersmomens, moins de rigueur, de surveillance peut-être que les lois n'en exigent , naquirent de ces dispositions ; le reste en- fut la conséquence. C'est ainsi que j'ai toujours pensé sur cet avènement lorsque l'agitation des esprits portoit à le considérer d'une manière plus grave ; et je suis persuadé que , les circonstances à part , tout le monde auroit pensé de même.

Mais telle est la sévérité que , dans son inté^ rêt , la société doit toujours opposer aux émo^ tions particulières, aux sentimens personnels , qu'un député n'alloit point au-delà du but en terminant son discours par la proposition que

« La chambre demandât au garde-des-sceaux » chargé du porte-feuille de la justice et au mi- » nistre de la police générale , les éclaircisse- » mens qui lui paroissoient nécessaires sur » révasion du condamné Lavalette. »

La chambre , en ordonnant Timpression de ce discours , justifia la proposition-

Elle ne fut point reproduite , et je n'en aurois pas fait mention dans cette histoire , si je n'avois quelques réflexions à en tirer*.

( 3oi ) G^est un tort, en politique, d^accuser et de ne pas poursuivre , parce que personne n^ignore qu^en politique il n^y a qu^une manière de se défendre ; c'est de s'ëlever au-dessus de ceux qui accusent , de les occuper assez du soin de leur conservation pour qu^ils s'y livrent exclusivement» Depuis cette époque en effet, la majorité de la chambre a été attaquée sur tous ses actes , et avec la plus grande persévérance , je ne dis pas par les ministres , et je pourrûis même ajouter que j'ignore par qui , si j *en excepte un discours prononcé dans la chambre des pairs , et auquel M. de Sesmaisons répondit bien et à bon droit cette ifois , parce qu'ici on traitoit de puissance à puissance. Tout ce que je sais , et ce dont vingt discours que j'ai sous les yeux me fournissent la preuve , c'est que les positions politiques ont été si complètement changées , que la majorité de la chambre a toujours été depuis justifiant ses intentions , se défendant pour tous ses actes ; ce que je ne puis comprendre , parce qu'il est impossible en effet de concevoir que ce qui fait la loi soit réduit à se tenir sur la défensive. Cette conduite n^a réussi à aucun pouvoir ; et puisqu'on a la manie de rappeler l'assemblée constituante, je rappellerai à mon tour que Tauguste pouvoir qui a succombé à cette fatale époque qui ren^ fermoit tous les événemens que nous avons vus depuis, est le pouvoir qu'on avoit réduit à la

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nécessité de toujours justifier ses iatentian3.]t(!9 corps politiques doivent aller à leur but ^ forts du sentiment de leurs devoirs y ne janiai3 oublier qu'ils forment l'opinion légale , et ne point igno-« rer comment se fait ce qu'on appelle l^opinion publique. C^est hors de leur sein quUls doivent se créer des armes défensives pour les attaquer du dehors ; et lorsque des considérations poli-^ tiques ont £ait suspendre la liberté de la pressât dans l'intérêt de TEtat , sans rien déranger à cette combinaison tant qu^elle est jugée utile t ils peuvent décider des exceptions dans leur intérêt ; car ils font partie de TEtat. Au rcstQ , la forme de gouvernement qui veut que Ie# députés 9 sans titres dès qu^ils sont sans fonctions , retournent au milieu de leurs concitoyens, reprennent avec eux toutes les habitudes de la vie privée dont Tégalité fait le charme et la sûreté, est une institution admirable sous bien des rapports. Pour en tirer tout Tavantage possihle , les députes n'ont qu'une réflexion à faire , c'est que celui qui écoute apprend plus que celui qui parle , et que le talent d'interroger Topinion est plus profitable que la prétention de la former.

On ne croira jamais que la chambre des députes de la France libre , formant l'un des pouvoirs de la société, n'ait pas pensé que les restriction» ïniscs à la liberté de I4 presse ne pouvoienî

(3o3) jamais la concerner ^ et qa^elle ait néglige de se créer une défense au dehors pour les attaques du dehors. Tous les écrivains qui ont de Tascen* dant sur Topinion ont été du côté de la majorité ^e la chambre; les journaux qui ont le plus d^abonnés sont dans les mêmes dispositions ; et ces journaux ont été forcément négatifs , tandis que les écrivains qu^on fait parler quand on les paie , et moins bien qu'on ne les paie, ont tou« jours pu être actifs dans leurs journaux payés. Les restrictions mises à la liberté de la presse ont été fixées par une loi ; la loi a-t-elle été exécutée? des ordonnances ont-ejles pu changer des lois discutées dans les deux chambres , proclamées lois par le roi ? A-t-on seulement suivi les ordonnances 7 Telles sont les questions que la chambre a le droit de faire. La liberté de la presse est un droit constitutionnel ; on peut y renoncer dans l'intérêt des pouvoirs de la société» mais non contre l'intérêt des pouvoirs de la société ; et il est indécent que la chambre des députés ait été réduite à se défendre , devant la France et TEurope , contre des articles de journaux. Si les journaux sont libres, comment la chambre des députés n'a-t-elle pas trouvé des journaux pour la défendre ? et s'ils ne sont pas libres, comment a-t-elle pu être attaquée ? C'est dans d'aussi grands intérêts qu'un pouvoir doit

toujours se prononcer sans aucune conndéra^ tion, parce que les doctrines une fois établies ^^ le reste s^arrange sans peine.

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