CHAPITRE XV
Bois de l’Etat. Bois de l'Eglise.
J^a vente des bois de l’Etat et la vente des bois de l'Eglise ont beaucoup prolongé les discussions sur le budget ; la première tient à des considérations d’ordre public extrêmement élevées ; la seconde s’unit aux mêmes considérations, et renferme de plus un cas de conscience qu’un noble pair prétendoit respecter infiniment , quoiqu’il déclarât qu’il ne le comprenoit pas ; ce qui ne paroît pas une raison suffisante pour qu’il soit difficile à tout le monde de le comprendre. Quiconque doute que les biens non vendus de l’Eglise aient cessé d’être la propriété dp l’Eglise , peut hésiter à donner autorisation de les vendre , par les mêmes motifs qui empêcheroient un hqnnéte homme de disposer du bien d’autrui , même quand il le pourroit impunément. On a d;t des choses bien étranges pour
prouver que le clergé n’étoit pas propriétaire; je les ai lues avec la plus grande attention ; et partout où j’ai Vu de la bonne foi , j’ai vu en même temps une ignorance si profonde qu’il est impassible de ne pas en être Consterné ; car tous les raisonnemens se réduisent à affirmer qu’il n’y a qu’un genre de propriété déterminé par des lois uniformes. Et pourtant , dans tous les siècles et dans tous les pays, la possession à perpétuité a été réglée par d’autres lois que la possession personnelle et transmissible à volonté; De ce qu’il y a des lois différentes pour régler différentes sortes de propriétés, loin de prétendre que l’Eglise n’étoit pas propriétaire , il falloit conclure au contraire que la possession à perpétuité ayant paru à toutes les nations plus importante encore que la propriété personnelle , toutes les nations sans exception avoient été conduites par la force des choses à faire une législation particulière pour ce genre de propriété. Les lois ne l’ont pas créée ; elles l’ont réglée ; c’est tout ce qu’elles peuvent faire ; car les lois ne créent pas. Lorsqu’elles détruisent ce qui est nécessaire à la société , Ce n’est pas comme lois , mais parce que les hommes s’emparent du respect qu’elles inspirent pour légitimer leur avidité , leurs passions ; de même qu’un usurpateur s’empare de toutes les formes consacrées sous les gouvernemens légitimes
pour accoutumer les esprits à ce qu’il y a de faux dans son pouvoir.
Lorsque les nations marchent vers leur développement , elles ont une force qui ne leur permet de faire des calculs que pour un avenir sans fin ; elles veulent voir à l’abri desévénemens tout ce qui est nécessaire à leur existence ; les établissemens publics se fondent à perpétuité ; la religion , la couronne , l’éducation , la commune , l’existence même des pauvres si nécessaire et si dangereuse pour la société , tout ce qui de sa nature doit se perpétuer s’appuie sur une reproduction naturelle ; et les idées de stabilité deviennent générales, parce que les idées de l’homme se forment à son insu par la con- • tcmplation de tout ce qui l’entoure.
Lorsque les nations marchent au contraire vers le term e que Dieu a marqué à leur existence, toute idée de perpétuité sYteint; les établissemens publics sont calculés en annuités ; la religion , la couronne , l’éducation , la comnrfune , les pauvres , sont dépouillés par un besoin insatiable de jouissances présente^; la religion de la banque , selon l’expression^ de M. de Bonald , est substituée à la religion de l’Etat ; les idées de stabilité finissent ; et comme l’esprit ne manque jamais de sophismes pour justifier les passions qui l’appellent à leur aide , ce qu’on entend dire à l’appui de ce système de mort
feroit douter au bon sens de sa conviction morale, si le bon sens ne savoit de toute-éternité que tout ce qui a besoin de subtilité pour se légitimer est faux. L’ancien système s'est créé sans tant de paroles ; il tenoit à la nature des choses ; aussi pourroil-on dire de toutes nos conceptions nouvelles ce que Bossuet répondoit à ceux qui luivantoicntfespritdeM.de Fénelon : « C’est un grand rnalheurde défendre une cause » pour laquelle il faut tant d’esprit. »
« Je sais, disoit M. de Chateaubriand, que dans ce » siècle on est peu frappé des raisons placées au-delà du » terme de noire vie. Le malheur journalier nous a » appris à vivre au jour le jour. Nous vendons les bois : » nous voyons la conséquence physique et prochaine. y > Quant à la conséquence morale et éloignée qui ne doit » pas nous atteindre, peu nous importe. Messieurs, ne » nous fions pas tant à la tombe ; le temps fuit rapide- » ment dans ce pays. En France l'avenir est toujours » prochain; il arrive souvent plus vite que la mort. Que » de fois il nous a surpris dans le cours de la révolution! » 1793 éloit l’avenir de 1789. Le 20 mars i8i5étoit » pour l’assemblée des notables un avenir de trente ans; » et nous avons survécu à cet avenir. »
Si les bols en grande partie se trouvoient la propriété de la religion et de la couronne, c’est qu’une chose nécessaire à la société générale , et dont la reproduction est lente, ex géant des calculs de prévoyance, ne pouvoit être confiée
sûrement qu’à des propriétaires perpétuels. Le3 lois les plus sévères ne remplaceront jamais celte combinaison simple; il est au-dessus de leur pouvoir d’appeler la dissipation au partage des dépouilles de la religion et de la couronne , et de propager en meme- temps l’esprit de prudence et d’économie. Toute législation àcetégard sera sans force ; et ceux qui ont prédit que la France aliénoit un de ses moyens de conservation n’ont rien avancé qtii ne fût vrai.
Depuis que la vente des biens nationaux a morcelé les propriétés , et détruit avec le clergé ces greniers où le superflu des récoltes s’entassoit naturellement dans les années abondantes , la France a compté plus d’années de disette, de renchérissement excessif de grains qu’à^ toutes autres époques. Ce fait est incontestable , et on devoit s’y attendre. L’administration qui ne peut rien à cela , toute générale qu’elle se croie , frappée des dangers qui doivent en résulter un jour* se trouve dans la nécessité de faire bâtir à grands frais des greniers d’abondance qui ne ^îffiront à rien, et se trouveront presque toujours vides au moment du besoin, tandis que les grandes réserves de blé, formées naturellement dans les possessions des communautés religieuses, suffisoientà tout. L’esprit de perpétuité est le seul qui sache prévoir , parce qu’il n’a aucune des passions qui font sacrifier l’avenir
au moment. Mais enfin, on conçoit qu'un goü** vernement s’imagine qu’ilpourra opposer aux • années de disette des greniers remplis de grains amassés dans les années d’abondance. Les forêts - entre ses mains , entre les mains du clergé, étoient uneréserve naturelle pour un des besoins de la société aussi impérieux que le besoin de pain ; quand on les aura enlevées aux mains qui les ont conservées à travers les siècles, quand le mal trop facile à prévoir se fera sentir , où se trouvera le remède? Ici la reproduction n’est pas annuelle ; une fois dérangée dans ses rapports avec les besoins généraux, comment la rétablirat-on ? Cette idée fait frémir. Si tout l’art de la politique consiste à prévoir , il faut avouer qu’il n’y a jamais eu moinsd’idées politiques en France < qu’à cette époque , puisque nous vendons l’une après l’autre , et jusqu’à la dernière , les sûretés de notre existence sociale , tandis que Ceux qui nous ont précédés n’ont été occupés qu’à les transmettre à leurs descendans. Ce que la Convention n’a pas osé ^ nous le faisons sans hésiter.
11 est vrai que les pauvres , qui étoient roj| sous la Convention, ne l’auroient pas souffert, car ils savent par instinct qu'ils ont un intérêt réel dans les grandes propriétés publiques. Dans une année de sécheresse , Louis XYI permit aux habitans des campagnes de conduire leurs bestiaux dans les bois de la couroDnç y et les grands
propriétaires suivirent cet exemple. Il répondoit aux financiers qui lui présentoient des considérations : « Est-ce que ces peuples ne sont pas » autant mes peuples que ces fagots sont mes » fagots ? »
« Ces forêts répandues dans nos provinces , a dit M. da » Bonald, étoient toutes du domaine public, et par con- » séquent, comme tout ce qui est public , du domaine du » pauvre ; et soit que l’usage ou la loi lui permît d’y » prendre ce qu'une nature libérale laissoit dépérir, » soit que la bienfaisance fermât les yeux sur les lafcins » que la justice n’ose ni punir, ni pardonner, l’indi - » 'gent y trouvoit le soutien de la vie aussi nécessaire » que le pain lui- même , puisque la fabrication du pain » ne peut s’en passer. »
Le besoin de bois est si impérieux que le sol - qui le produit ne peut être défendd sans efforts, et ne l’est jamais complètement. Tandis qu’un simple garde suffit à une commune pour prévenir les larcins dans les champs , il fau t à tout propriétaire un garde particulier pour protéger ses bois. Encore , quel est le propriétaire qui ose souvent être rigoureux? La vente des bois de l’Etat est une? malédiction jetée sur les campagnes,1 une nouvelle cause de haine introduite entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. La ville où cette terrible opération se décide en sera quelque jour cruellement punie ; car c’est surtout pour ces grands entassemens.de
population que les grandes propriétés rurales sont d’une absolue nécessité ; et Paris ne devroit pas avoir oublié qu’à l'époque où on vcndoit pour deux milliards de biens du clergé et douze cents millions de biens d'émigrés , on fut réduit à couper les promenades qui l’entourent pour lui procurer le bois nécessaire à sa consomiriation. Ce fut ce qui apprit à la Convention qu’il falloit sauver les forêts. L’ordre n’avoit été dérangé que localement et accidentellement ; mais, quand il aura été dérangé partout , qui le rétablira ? Ibfaut le répéter : des besoins perpétuels fondés sur des produits d'une lente reproduction ne sont assurés que lorsque la propriété qui les, satisfait s’attache à ce qui est perpétuel, I3 religion et la couronne.
C’étoit l’opinion de celte minorité qui, majorité de la Session précédente , avoit repoussé avec deux cent cinquante-sept voix contre six la vente des bois accordée par la Chambre de 1814 trop légèrement et par surprise. Il est impossible de ne pas sentir qu’un salaire n'offre aucune idée de perpétuité ; qu’une couronne repose moins solidement sur une* liste civile sujette à discussions que sur des propriétés durables comme le sol ; qu’un clergé paroîtra souvent importun sur un budget annuellement formé , comme l’éducation publique répugne lorsqu'on la voit assise sur une rétribution uni-
versitaîre , expression si étrange qu ’on ne la comprendroit<f>as si on ne savoit d’avance que c’est une imposition sur la soupe des enfans qui apprennent à lire. Tant que le pouvoir, la religion , 1 éducation , seront des charges publiques, ils scro t exposés à cire traités comme des charges onéreuses , dont les peuples n’ont que trop de dispositions à se débarrasser. Ce n’étoit pas dans l’intérêt des rois que notre ancienne législation avoit déclaré le domaine de nos rois inaliénable ; c’étoit dans l'intérêt * de l’Eat; et. la preuve s’en trouve dans la législation même qui permettoit de déroger à ce principe dans les besoins extraordinaires de l’Etat, et non selon la volonté, les caprices ou les besoins personnels des rois. M. Bcugnot a répondu à ceux qui appuyoient sur la nécessité de lier de nouveau la monarchie à la propriété :
« L'Elat aura cessé le jour où la liste civile » sera en danger; elle a pour hypothèque tons « nos biens , et son titre est écrit dans tous les » cœurs. » Qu est-ce que l’Etat? Si par ce mot on entend la royauté, il est certain que la royauté aura cessé quand la liste civile sera en danger. Si par l’Etat on entend la France, la liste civile peut être en danger, sans que l'Etat cesse nécessairement. La première liste civile périt avant le premier de nos rois auquel elle avoit été accordée. Sans doute la royauté
su rvi voit dans la personne de son auguste fils; mais non la liste civile , puisqÊ^elle doit être fixée au commencement de chaque règne par les députés de la France; et qui sait comment elle le seroit dans une minorité orageuse ? Je nie que la liste civile soit hypothéquée sur mes biens : mes biens n’ont et ne peuvent avoir d’hypothèques sans ma volonté ; comme on ne m’a point interrogé , on ne peut la connoître, La liste civile ne repose que sur le produit des impôts, même en admettant que son titre fût écrit dans tous les cœurs, ce que je ne puis nier ni certifier, faute de vérification possible. Lorsque nous occupions tons des places sous lïuonaparte , je suis persuadé que si un agent de Louis XVIII fut venu de sa part réclamer l’hypothèque du P»oi sur nos biens, quelques hommes courageux et désintéressés comme M. le comte Bcugnot n’auroient consulté que leur eœur ; mais je n’affirmerois pas aussi hardiment pour tout le monde.
La Convention a tué les prêtres pour s’épargner un salaire ; le Directoire les a fait mourir par le même motif : les salaires ont dcs-lors été suspendus ; on n’osa plus même les réclamer, quoiqu’ils fussent un engagement. Buonaparle a donné quelque chose au clergé parce qu’il en avoit bcsoiu ; ses dons étoient calculés dans son intérêt, et non dans l’intérêt générai
de la société. Cependant, si la religion est une condition de lfordre social , et la première , est-il permis de mettre l’existence des prêtres à la merci des hommes? Les présenter comme des fonctionnaires publics est une idée fausse ; et, pour qu’on ne voie pas ici du fanatisme, je dirai la même chose des hommes qui se consacrent à l’éducation publique. D’ailleurs où est la garantie que vos fonctionnaires seront toujours payés , qu’ils le seront exactement ? A mesure que nos finances s’embarrassent, ne sentons-nous pas que beaucoup de fonctionnaires sont inutiles ? Qui sait où cela s’arrêtera? Uepuis que nous avons tout mis en salaire, le pouvoir, la religion, l’administration, l’éducation, nous n’avons pas même obtenu le viager; et nous persistons à suivre ce malheureux système, au lieu de sauver les débris de ce qui existoit autrefois pour lutter contre l’instabilité qui nous entraîne. Des temps passés nous né voulons que les mots , et les habiles savent bien que les mots ne se soutiennent point, par euxmêmes ; séparés des idées qui les ont créés, des institutions qui leur donnent un sens , ils font contraste ave’c ce qui est, et ne servent plus que de matière à discussions. Quand on veut de bonne foi la perpétuité, il faut la chercher dans les choses qui durent ; l’esprit de l homme est fait de telle sorte, qu’il lui faut
F autorité du passé pour croire à l’avenir. Vous ne voulez pas rendre la couronne propriétaire, et nous ne savons rien à cet égard , sinon qu’elle a péri en cessant de posséder. Vous 11e voulez pas reconr.oîlre la propriété du clergé, et nous ne savons rien à cet égard , sinon que le clergé a péri quand l’Assemblée Constituante a nié qu’i fût propriétaire de ses biens. Par une conséquence nécçsraire, personne ne croit qu’il sera propriétaire des bois que vous lui donnez en lui refusant les siens; et c’est déjà un grand malheur que de faire penser à toute une nation que les lois ne disent pas la dernière pensée de ceux qui les font. M. de Donald *a très-bien développé à cet égard les pressentimens des honnêtes gens, et les calculs de ceux qui aiment mieux vendre :
« On sent la nécessité de ne pas trop tôt démasquer ses ” batteries et de tromper la conscience des rois et des » peuples; ainsi on donne des biens à la religion, ou une » pension sur des biens qui ne lui ont jamais appartenu , » mais on la dépouille de sespropres domaines, onlexpro- » prie à l'instant qu’on l’enrichit. Ces biens nouveaux, » si même ils lui sont donnés i lui seront redemandés » un jour, gage nouveau d’une .nouvelle opération de » finances, donné comme une aumône, reçu comme une » faveur , le don pourra être retiré par la main qui le « départ , et l’on ne pourroitmême étendre aujourd'hui, » à ce don fait à la religion, l'irrévocabilité décrétée » pour la yenle des biens qui lui ont appartenu ; car
» remarquez que si tous ne trouvez pas dans la Charte » l'inaliénabilité des biens invendus, vous ne pouvez pas » y placer l’irrévocabilité du don que vous voulez faire. » Ainsi on permet aux familles de doter les établissemens » publics de religion , de charité , et déjà s’établit au con- » seil d’Etat une jurisprudence qui peut rendre nullcs les » intentions des bienfaiteurs, en ne permettant pas » aux donateurs d’insérer dans l'acte de donation la » clause de retour des biens donnés au cas que l’objet » pour lequel ils donnent ne puisse pas être rempli ; et n je peux en mettre sous vos yeux la preuve authentique.
» Par acte du 22 mai i8i5, reçu par Frondcau Marli- » nière, notaire à Neuvy , département d’Indre-et-Loire, » madame Eugène de Montmorency - Laval donne au » bureau de bienfaisance de Neuvy la somme de4iOOO fr. ii sous la condition que si , contre son attente , son inten- « lion êloit détournée par quelques cas prévus ou imprè- » vus, la présente donation demeureroit nulle et de nul ii effet. Le préfet, dans sa réponse au maire de Neuvy, » du 8 octobre 1816 , lui transmet les observations du » ministre de l'intérieur , en date du 4 du même mois , 11 par lequel ’ce ministre invite la donatrice à faire dis- » paroilre entièrement 'telle clause de retour , qui seule » empêcherait les pauvres de Neuvy-le-Pioi de jouir du » bienfait de cette dame , si elle persistait , etc. n
M. de Bonald ne savoit peut-être pas que le ministre de l’intérieur ne fait que suivre ici la doctrine introduite au conseil d’Etat de Buonaparte , et malgré lui , par les hommes de la pévpîution ; et lorsque jV|. de YiUclc faisoxt
sentir l’inutilité d’un conseil d’Etat , il ignoroît sans doute qu’il conserve les doctrines. Ne pas pouvoir faire une donation pour une chose reconnue bonne, sans y mettre une clause de retour, dans le cas où la chose cesseroit d'avoir lieu , est une règle si étrange , qu’il n’est pas difficile d’en deviner l’origine et le but. Et certes, la Chambre des Députés demandera quelque jour la raison de cette singulière législation , contraire à la législation générale de la France, et à la législation de tous les pays, puisqu’en laissant à l’administration la tutelle des pauvres et des élablisscmens qui leur sont favorables, elle ne l’a autorisée qu’à stipuler dans leurs intérêts, et non contre leurs intérêts, les principes du droit et le bon sens.
La vente des bois de l’Etat ne nous offre aucune ressource présente qu’on ne puisse remplacer de vingt manières; tout le monde en est convenu ; mais on a osé dire qu’elle étoit nécessaire pour calmer les prétendues alarmes des anciens acquéreurs de biens nationaux , et qu’elle liniroit la révolution. Pour voir la fin de la révolution , il ne faut pas la nourrir, car elle est insatiable. Quoiqu’on ait l’extrême politesse de ne la défendre aujourd’hui que pour ses intérêts moraux , quiconque l’a observée dans ses habitudes premières et dans ses modifications de circonstances , peut affirmer qu’cite ne se nourrit
pas de morale , et qu’il lui faut des choses plus substantielles. Elle n'a cessé de dévorer la propriété en France que distraite par le pillage de l’Europe; repoussée dans ses limites territoriales , elle a dévoré le bien des communes ; pendant les cent jours, elle méditoit de nouvelles proscriptions pour obtenir de nouvelles confiscations; trompée dans cette attente , elle se jette sur les bois de l’Etat , fait une part à la religion pour qu’on lui dispute moins la part qu’elle s’adjuge, et reviendra sur le partage quand elle aura dévoré ce qu’elle obtient Cette seconde part arrachée et dévorée, elle sait déjà sur quelle proie elle se jettera. Tant qu’on ne la tuera pas<* elle aura droit de dire comme ce libelliste à un ministre : « Il faut bien que je » vive. » S’il n'y avoit rien à gagner, est-ce qu’il y auroit des révolutions? est -ce qu’on mettroit tant d’ardeur à en maintenir l’esprit ? est ce que les révolutions auroient tant de courtisans , d’apologistes , de défenseurs ? est - ce qu’on entendroit tant de gens crier : « Sauvons » les intérêts moraux de la révolution? » C’està-dire sauvons le principe. Or, le principe de la révolution est que le premier qui fit clore un terrain et dit : Ceci est à moi, fut l’ennemi du genre humain. Que des bourgeois parvenus aient juré que la France ne se reposeroit pas qu’ils ne fussent gentilshommes de la chambre ,
ce n'est qu'un incident fort léger dans le grand drame révolutionnaire ; mais dès qu’une propriété quelconque a été discutée par d’autres raisons que les raisons fondées sur les lois qui régloient cette propriété, tout est fini ; c’est dans les cœurs rongés de cupidité , de haine , d’envie, qu’on va chercher des titres, et le dernier occupant ne peut plus être que le plus fort ou le plus habile. Les hommes particulièrement intéressés à ce qu’il n’y ait plus de ventes nationales sont incontestablement les acquéreurs de biens nationaux : c’est une loterie qu’il importe bien plus de voir fermée à ceux qui y ont gagné qu’à ceux qui n’ont plus rien à perdre ; car si jamais de nouveaux factieux s’amusoicnt à montrer au peuple ce qu'il lui en coûte annuellement pour avoir sacrifié ce qui étoit perpétuel à la voracité de quelques-uns, la révolution changeroit de direction sans changer d’esprit. La Charte seule pouvoit la terminer; et dès qu’elle avoit déclaré qu’il n’y auroit plus de confiscations, il ne devoit plus y avoir de ventes ; car c’est pour mettre un terme à la cupidité qu’on repousse les confiscations ; et vendre sans confisquer est pire encore que de confisquer pour vendre. Ce qu’on vend appartient nécessairement à quelqu’un. Si c’est au clergé , pourquoi le vend-on? Si c’est à l’Etat, l’Etat ne l’a possédé jusqu'ici qu’à condition de le Irans-
mettre ; et dévorer l’avenir , c’est toujours la révolution. A mesure que nous avançons dans cet avenir qui a commencé à courir pour nous depuis J7C9, est -ce que nous ne sentons pas combien il nous manque des élablissemens que 'nos aïeux avoient fondés à perpétuité ! Et nous voulons sacrifier ce qui nous reste , sacrifier avec ce qui nous reste le droit de blâmer ce qui a été fait contre l'intérêt général de la société, afin de lui interdire à jamais l’espoir de se recomposer. Les acquéreurs des biens nationaux n’ont jamais eu à redouter que Buonaparte qui , par le système des décomptes, revenoit sur le contrat, et qui, si le temps ne lpi avoit pas manqué , auroit trouvé d’autres raisons pour vendre et revendre ces biens aussi long- temps qu’il auroit pu attirer des gens pour en donner un prix. Sous le Roi , il n’y a personne à rassurer qu’en proscrivant avec fermeté les principes de la révolution , qu’en n imitant aucun de ses actes, et qu’en maintenant les intérêts acquis pendant nos troubles civils , parce que la justice politique l’exige si impérieusement, qu’on ne conçoit pas comment le contraire pourroit être. Mais la justice politique, quï n’est qu’une exception fondée sur des circonstances accomplies, ne peut rien contre la morale, contre l'expérience; et lorsqu’elle agit par imitation du mal qui a été fait, je doute qu’elle
soit encore justice , mais j’affirmCrois bicii qu’elle n’est plus politique.
« Eh ! Messieurs , disoit-M. Je Chateaubriand, com- » bien de fois encore faudra t-il rassurer la révolution? » Ceux qui veulent la justifier ne s’aperçoivent ils pas » que c'est la déclarer coupable que de la représenter » si alarmée? Ce qui est innocent est tranquille. La vente » des bois de l'Eglise n’opérera point la merveille que » vous en attendez ; elle ne rassurera point d’abord les » acquéreurs des biens des émigrés, des hôpitaux et des » fabriques, puisqu’on a rendu le reste de ces biens non » encore aliénés, aux anciens propriétaires et aux an- » ciennes fondations ; elle ne rassurera pas davantage les » possesseurs des biens communaux, puisqu'on a retiré » des propriétés nationales ce qui pouvoit encore appar- » tenir aux communes. Vous aurez beau multiplier les » aliénations, il n’est pas en votre pouvoir de changer » la nature des faits. Le temps seul peut guérir la grande » plaie de la France. On distingue encore en Irlande » les propriétés dont l'origine remonte à des confiscations. » Loin de nous en affliger, félicitons-nous de trouver » parmi les peuples ce sens moral que le succès ne peut » corrompre , qui ne permet pas la prescription cente- » naire. C’est cette conscience du genre humain qui est » le principe de la société; elle survit aux nations, et » elle les recommence. Il y a de quoi trembler pour » notre malheureuse patrie , lorsqu'après vingt - cinq » années d’une révolutiou épouvantable, lorsqu'après » avoir vu égorger les prêtres, le trône tomber avec » l’autel, et nager dans le sang du meilleur des Rois,
» nous voulons encore vendre la dernière dépouille de
» l’Eglise, comme les soldats tirèrent aa sort le dernief » vêtement dsi Christ ! »
Cette question ne me paroît pas à jamais décidée. Il faut un demi-siècle pour vendre les bois de J:Etat, si la vente doit se faire en argent : nous avons donc encore l’espace nécessaire pour changer cinquante fois d opinion à cet égard en supposant qu’on ne changera qu’une fois par année, comme cela est arrivé depuis 1814. Si, au contraire , la vente doit s’opérer par un tripotage de papiers , comme il est impossible que cette opération se fasse sans l’aveu des Chambres, Je mode de vente donneroit de grandes lumières sur le but. Et qui oseroit croire que le gouvernement représentatif puisse se conserver cinquante ans en France, sans que les illusions ne soient remplacées par des réa- * lités, sans que les choses 11e prennent enfin la place des mots? La Chambre de i8i5 a été ; toute expérience qui 11c la condamnera pas la justifiera. Les motifs puisés dans l’intérêt du jour paroîtront alors si petits, qu ’à peine pourrat-on les saisir : aussi les hommes qui ont eu de l’influence sur nos destinées depuis cette époque feront-ils bien d’écrire des mémoires j autrement , la postérité ne les comprendroit pas.