CHAPITRE V
Ordonnance du 5 septembre 1816.
La session de ï8i5 avoit fait une profonde impression sur les esprits : on a voulu en trouver la cause dans les espérances exaltées des royalistes ; cette cause tient à des considérations morales et politiques de l’ordre le plus élevé.
Depuis la révolution , toutes les doctrines publiques avoient été fausses , corruptrices et factieuses ; les anciennes idées de religion , de morale, de justice étoient comme proscrites; et si quelquefois un pouvoir artificieux paroissoit vouloir les rappeler , il étoit facile de s’apercevoir que c’étoit uniquement dans sou intérêt : il nous traitoit à cet égard comme des imbécilles dont on ne peut éveiller l'imagination qu’en leur présentant les hochets -dont ils ont l’habitude. L’Europe avoit pu croire qu’un
peuple nouveau ctoit venu s’établir sur le sol de la France, pour employer les ressources de ce beau pays à démentir, par la force et par la ruse , la raison de tous les siècles. Le crime et la violence régnoient, tantôt par la multitude, tantôt sous la direction de quelques-uns ; et le ravage du Monde entier suffisoit à peine pour occuper les passions de ce peuple , et l’empêcher de se dévorer lui-même. Tout ce que nous présente l’histoire du Bas-Empire se reproduisoit sous nos yeux : les trônes crouloient , de nouveaux souverains prenoient la place des anciens , et des alliances se formoicnt comme si cet ordre de choses avoit pour toujours détruit le passé. L’Europe, qui ne vouloit pas comprendre la cause de nos malheurs, accusa long-temps la nation française de ne pas savoir se défendre contre ces Barbares nouveaux; et lorsque les rois en devinrent à leur tour les victimes , loin de plaindre les rois , nous regardâmes les infortunes qui les accablèrent comme la vengeance du délaissement dans lequel ils avoient laissé notre patrie. Ainsi s’éteignoit jusqu’à la pitié : pressée par les événemens, la France s’étoit rattachée sans calcul à l’homme qui s’offroit comme seul capable de la diriger ; pressée de même par les événemens, l’Europe continentale imita la France ; et le Monde se tut devant un seul nom : mais Dieu
âvoit donné assez d’ardeur à l’homme de ses vengeances , pour qu’il pût se perdre lui-même ; et dès que la main qui le poussoit se retira, les rois se rapprochèrent. Réunis par des malheurs communs , ils s’aperçurent enfin , et peut-être avec surprise , que la stabilité de la civilisation est tout entière dans l’union de ceux qui ont intérêt à la maintenir. Une nouvelle tentative ne servit qu’à confirmer cette vérité.
Il en arriva de même en France : des élections libres ayant permis aux intérêts de se rapprocher et de former alliance , les propriétaires , qui répondent plus spécialement de la Stabilité de la civilisation , parurent en majorité dans la Chambre des Députés de i8i5 -, les saines doctrines , la religion , le pouvoir , la liberté, la justice, la morale, furent défendues publiquement ; et l’effet de ces discours fut si profond que , sans s’en tendre compte , la France entière data de cette époque l’établissement du gouvernement représentatif , quoiqu’il ne soit pas un seul des gouvernemens essayés pendant la révolution , auquel on ne puisse donner ce nom. Mais une conscience publique , plus forte que les passions de chaque individu , que les projets de chaque parti , fit sentir à tous que ce n’est que par les saines doctrines que les gouvernemens peuvent se
fonder ; et l’honneur d’avoir fait triompher u» moment cette vérité, suffirait pour rendre celte session immortelle. Quels que soient les évcnomens qui attendent désormais notre patrie , les Français pourront dire : « L’année de la déli- » vrance de l’Europe , les élections ont été » libres en France, les principes nécessaires '* à la stabilité de la civilisation ont été pro- » clamés par la majorité des députés; et la » France a cru , pour la première fois , que » la révolution étoil terminée. »
Cette session n’avoit attaqué aucun de ces intérêts personnels que le temps déplace meme sans le secours des révolutions , et qu’il est impossible de ne pas respecter sans manquer à la justice politique , parce qu’en politique on n’est responsable qu’aux lois des actes qu’on a faits selon lès lois* Lorsque la législation , par foiblesse ou par corruption , a égaré les consciences , elle n’a plus d’autorité sur le passé , car elle ne peut rendre aux hommes le temps qui s’est écoulé. Celui qu’elle attaqueroit dans ses intérêts acquis , auroit le droit de répondre : « Si les lois eussent été autres , j’aurois em- » ployé autrement mon activité , mes talens , » l’argent qui étoit à ma disposition. En es- >» sayant de me remettre dans la position où » j’elois il y a vingt ans , vous oubliez que » cela est impossible , et que l’acte qui vous
» paroît équitable, seroit de tous les actes le » plus injuste , puisque vous ne pourriez me » rendre le temps que j’ai vécu , et toutes les » -espérances qui l’accompagnoient. >* S’il n’y avoit pas en effet une injustice réelle à revenir sur les intérêts acquis , comment l’histoire nous présenteroit-elle constamment leur consécration comme nécessaire à la lin des troubles civils ? Comment les rois de l’Europe , assez forts pour tout vouloir, puisqu’ils sont trïomphans , s’en seroient-ils imposé eux-mêmes la condition ? Loin d’avoir manqué à la justice politique , la session de i8i5 a poussé la prudence jusqu’à s’interdire de réclamer en faveur des victimes ; et sc contentant de proclamer à haute voix les doctrines qui seules peuvent assurer l’avenir, elle a laissé au temps et à la loyauté publique la réparation des malheurs particuliers. Cette vérité a été avouée par ses ennemis mêmes : rougissant d’employer de nouveau les mensonges mis en avant pendant l’année 1814 et demandant toujours plus à mesure qu’on leur accorde , ils nous ont révélé qu’il ne leur suffisoit pas qu’on respectât les intérêts acquis pendant la révolution , qu’ils exigeoient qu’on respectât encore les intérêts moraux de celte révolution., c’est-à-dire qu’on ne parlât ni de religion , ni de légitimité , ni de justice , ni de fidélité, parce que cçs doc-
trincs sont anti-révolutionnaires. Ainsi ce seroit
parce que cette Chambre proclamoit et faisoit triompher des principes contraires aux principes de la révolution , que toutes les passions se seroient soulevées pour obtenir qu’elle fût dissoute.
Mais , dit-on , ces discours si nobles , cet appel à la morale de tous les siècles, cet amour du bien, avoient alarmé beaucoup de gens ; on en a la preuve. Je le crois : je crois aussi que les lalens de cette majorité alarmoient les ambitieux , et que la franchise avec laquelle elle a défendu la liberté , alarmait les élèves de Buonaparte : je sais fort bien tout ce qui s’élevoit contre elle ; et quand je l’aurois ignoré , ce qui s’est passé pendant les élections me l’auroit appris. En lisant les instructions ministérielles , et les noms des commissaires qui ont parcouru les provinces pour apprendre à la France à former sa représentation nationale , en voyant les étranges alliances qui se sont faites à cette époque , en se rappelant les calomnies répandues contre des personnages qu’on sacrifioit à la haine révolutionnaire , comme pour lui donner l'espérance de l’avenir, il est impossible d’ignorer combien de passions étoient armées contre cette majorité. Mais si elle avoit contre elle l’esprit de la révolution , ceux que gênept la légitimité parce qu’elle ne
fait pas partie de la morale révolutionnaire , si elle avoit surtout contre elle l’amour-propre de ceux qui n’ont pas su la diriger, et l’ambition des élèves de Buonaparte , n’avoit-elle pas pour elle d’illustres suffrages, l’assentiment de tout ce qui porte un cœur français, et l’approbation des propriétaires, de cette classe indépendante sur laquelle repose la stabilité de la civilisation , k force de toutes les institutions, et l’avenir comme le passé de là monarchie? Si les suffrages doivent se compter uniquement par le nombre des voix , déchirez vos lois sur les électioûs, rétablissez les assemblées primaires , les assemblées des sections , et même les clubs de Jacobins; car je ne sais pas comment toutes les voix pourroient se compter autrement. Mais si vous avez de vousmême resserré les conditions de la liberté active, c’est entre ceux qui possédoient ces conditions lorsque la Chambre de i8i5 a été élue, qu’il, faudroit établir ce compte. Il seroit aussi trop étrange de concentrer la faculté d’élire par des lois , et d’en sortir pour juger la conduite des élus.
En cassant la Chambre des Députés de i8i5 , le Roi a usé d’un droit qui lui appartient ; personne ne le conteste ; et je pense que la constitution et l’avenir delà France auroientété affermis par l’exercice de ce droit , i°. si les
élections étoiciu restées fibres sous la balancé des influences morales ; a°. si le nombre des députés u’avoit pas été en même temps réduit ; comme si ce que le Roi avoit accordé aux Français, par une ordonnance, pouvoit leur être retiré par une autre ordonnance, lorsque ce don étoit devenu une possession? Eh , grand Dieu ! comment donc les libertés publiques se constateront-elles , si ce n’est par la possession ? Où eu sont les pouvoirs de la sociéié si leurs élémens peuvent être composés et décomposés selon les circonstances? Aux deux conditions ■que je viens d’établir, est-il quelqu’un qui puisse douter que la majorité de la session de i8i5 n’eut été réproduite tout entière et plus forte par les élections de 1816, lorsqu’on voit, malgré la diminution du nombre des députés , malgré les influences positives exercées sur les élections, et les divisions qui ont empêché des collèges électoraux d’élire , que la majorité ministérielle a été constamment si foible dans les hautes questions , qu’il faut avoir une foi aveugle dans toutes les majorités possibles , petur y voir la condamnation des principes vivifians proclamés dans la session précédente? Pour moi , je l’avoue , ma confiance dans les majorités est soumise à des conditions ; et , pour m’en faire un reproche , il faudroit avouer que j’ai eu tort de ne pas admirer les majorités
qui ont fait la République, et le jugement du Roi Louis XVI.
SI les applaudissemens des révolutionnaires ont accompagné le triomphe de ceux qui ont désiré l’Ordonnance du 5 septembre, il faut leur laisser cet avantage dont ils seront un jour fort embarrassés. On ne déplace pas impunément les lignes de démarcation en politique ; et les alliances entre des partis qui ne peuvent vouloir la même chose, ont toujours eu de tristes résultats. Pour les royalistes, je le dis en leur nom, et ils ne me désavoueront pas, cette Ordonnance leur donna les plus vives alarmes , non pour eux , ils ont des pensées plus élevées, et il leur est personnellement assez indifférent qu’il y ait cent ou deux qents députés de plus dans une chambre ; la cupidité du moins n’est pas ici en action ; Mais l’abandon brusque de l’opimon dans laquelle on étoit entré pour se mettre à la merci de l’opinion opposée , l’alliance inconcevable entre des hommes dont les projets ne pourroienl so rapprocher que dans un point , les calomnies atroces répandues contre des personnages il- . lustres, firent craindre que l’avenir de la légitimité ne fût en péril j et cet intérêt moral de la royauté avoit bien autant besoin d’être rassuré que les intérêts moraux de la révolution. Les royalistes s'agitoient ou tomboient
dans le découragement, la division se glissoitr jusque dans la force armée ; car il ne faut pas s’y méprendre , pour les royalistes plus que pour les autres , un projet sinistre annoncé acquiert de la consistance ; l’art de les asservir aux événemens qu’on prépare n’a souvent consisté que dans la persévérance à appuyer sur les circonstances qui rendent ces événemens possibles , et l’imprévoyance qui précéda le 20 mars n’a fait qu’ajouter à leurs tristes pressentimens. Les autorités ne pensèrent pas au danger de cette disposition générale parmi les royalistes ; elles étoient occupées des élections , des circulaires , des pouvoirs à donner aux commissaires , des hommes à ôter de surveillance , des lettres à communiquer, des articles à faire mettre dans les journaux. Un homme dont la voix est chcre à la France , dont la réputation d’honneur et de talent ne s’est élevée pendant nos troubles civils que pour rendre plus facile à tous les Français le retour de la légitimité, vint au secours de l’opinion publique royaliste; elle ministère prouva - qu’il savoit ce qu’une voix pouvoit mettre dans la balance , par les mesures qu’il prit pour empêcher la circulation de l’ouvrage de M. de Chateaubriand (i). Mais il suffisoit qu’on sût
(i) De la Monarchie selon b Charte.
d’un bout de la France à l'autre que M. de Chateaubriand avoit imprimé , et que la police ne vouloit pas que l’ouvrage parût pendant les élections , pour que l’opirxion publique royaliste retrouvât un point d’unité. Un rien abat les esprits , un l’ien leur révèle le secret de leurs forces ; et tandis qu’on se portoit d’un côté aux élections en criant : à bas les prêtres , à bas Ibs nobles , on s’y portoit d’un autre côté avec une ardente conviction que la royauté n’est pas une personne, mais un pouvoir qui a ses conditions dont la légitimité est la. plus essentielle. L’ouvrage de M. de Chateaubriand a fait plus de bien que ne l’avoueront ceux qui oublient que s’il faut ménager la susceptibilité dse révolutionnaires , il n’est pas mal , dans une monarchie , de ménager aussi quelquefois la susceptibilité des royalistes.
Avant l’impression de l’ouvrage de M. de Chateaubriand, plusieurs journaux et plusieurs brochures s’étoient permis d’expliquer au public ce que le Roi avoit voulu par l’Ordonnance du 5 septembre , soin fort inutile ; cette Ordonnance parle assez d’clle-méme. Les uns nous avoient dit que le Roi venoit de tirer la France d’un grand danger ; et iis nous dirent le lendemain que cela n’étoit pas vrai , que la France n’étoit pas en danger avant cette Ordonnance. D’autres nous apprirent que le Roi avoit voulu
vieillir l’aristocratie qui n’cst pourtant pas trop jeune , et rajeunir la démocratie qui n’en a pas trop besoin j ce qui signifioit que la Chambre des Députés avoit été sacrifiée à la Chambre des Pairs, ou ne signifioit rien. On las laissa librement expliquer les intentions du Roi , sans doute par la conviction où l’on est que ce qu’ils disent est sans conséquence. Il n’en pouvoit être de même de M. de Chateaubriand : l’empire du génie est si grand en France , qu’aucune supériorité ne le dédaigne. En cassant la Chambre , le Roi use d’un droit reconnu , il en use comme pouvoir, par conséquent avec une entière indépendance , et sans entrer dans le compte de ses motifs. Certes M. de Chateaubriand n’auroil pas été conduit jusqu’à tenter d’interpréter les intentions présumées du Roi , si d’autres , avant et sans contestation , ne i’avoient fait dans le sens le plus rigoureux ; c’est à ces étranges interprètes , et pour ne pas laisser les royalistes sans illusion possible , qu’il opposa un doute dans les termes suivans : « Et que veut d’ailleurs le Roi ? S’il étoit » permis de pénétrer dans les secrets de sa » haute sagesse , ne pourroit-on pas présumer » qu’en laissant constitutionnellement toute » liberté d’action et d’opinion à ses ministres » responsables , il a porté ses regards plus loin » qu’eux ? On a souvent admiré , dans les
h affaires les plus difficiles , la perspicacité de » sa vue et la profondeur de ses pensées. Il a » peut-être jugé que la France satisfaite lui » renverroit ces mêmes députes dont il éloit » si satisfait (i) ; que l’on auroit une Chambre » nouvelle aussi royaliste que la dernière, u bien que convoquée sur d’autres principes ;
» et qu’alors il n’y auroit plus moyen de nier » la véritable opinion de la France. »
La destinée de la Monarchie selon la Charte est certainement étrange. Cet ouvrage , arrêté avant d’être mis en vente , fut signalé au public par une Ordonnance.du Roi , au moment où on prenoit toutes les mesures pour qu’il ne fût pas connu. Doit-on s’étonner s’il fut contrefait partout , et s’il se répandit. avec profusion ? Comme historien , je dois rapporter l’Ordonnance.
« Louis , par la grâce de Dieu , roi de France » et de Navarre, etc.
» Le vicomte de Chateaubriand ayant , dans * un écrit imprimé, élevé des doutes sur notre » volonté personnelle manifestée par notre » Ordonnance du 5 septembre présent mois,
» Nous avons ordonné, et ordonnons ce qui « suit :
» Le vicomte de Chateaubriand cessera , dès
(i) Ceci se rapporte à l’épithète d' introuvables , donnée par le Roi aux députés de la Chambre , quelques mois auparavant.
» ce jour, d’être compté au nombre de no»
* ministres d’Etat.
» Donné au château des Tuileries, le ao sep-
* tembre de l’an de grâce mil huit cent seize, » et de notre règne le vingt-deuxième.
» Signé LOUIS.
» Par le Roi ,
» Ij€ président du conseil des ministres., a Signé le duc de Richelieu. »
En avançant que le maintien de la civilisation dépend surtout de l’union entre ceux qui sont le plus intéressés à sa stabilité, j’ai cité l’exemple récent des Rois de l'Europe, si maltraités par un soldat tant qu’ils restèrent isolés , et le mépris dans lequel étoient tombés les propriétaires en France aussitôt que l’esprit de la révolution les avoit divisés. J’aurois pu m’appuyer de beaucoup d’autres faits , et rattacher à une seule vérité les événemens les plus mémorables de l’histoire. Le maintien de l’ordre social n’est pas une chose aussi simple que le croient ceux qui ne s’arrêtent qu’à la surface des choses. Quand on veut se rappeler que parmi les propositions faites en 1793 pour donner au peuple une entière satisfaction , se trouvoit la proposition de la loi agraire , on commence à comprendre qu’il y a des intérêts
tjui ont toujours besoin d’être uiîis pour se délendie , et qu aussitôt qu’ils se divisent ils sont nécessairement attaqués par toutes les passions , passions devenues bien plus dangereuses depuis que la classe innombrable de ceux qui envient et ne possèdent rien, compte dans son sein beaucoup d’hommes qui ont de 1 instruction , des talens et de l’habileté j car tel est 1 effet inévitable d’une civilisation avancée, que tout y devient périlleux, jusqu’à la facilité de développer les ressources de son* esprit. Et s’il fajloit donner une preuve de plus qu’il n’y a d’intérêts qui se lient à la haute politique que les intérêts positifs de la propriété, je dirois qu’aux changemens près opérés dans la possession des biens fonds , tous les malheurs accomplis en France s’effàceroient de la mémoire , mais qu ici les regrets participent de la durée de l’objet qui les provoque. La propriété territoriale a quelque chose de si stable, que toutes les institutions comme tous les souvenirs s’y l'attachent. Ce n’est donc que sur la propriété que doit .s’appuyer la monarchie, et que par l’union des propriétaires quelle peut garantir la durée de l’ordre social. Aussitôt que.les propriétaires sont divisés , la royauté , la liberté et la civilisation sont en péril. La propriété territoriale, comme tout intérêt fondé, a ses doctrines. Les*propriétaircs qui vivent loin de la
capitale dtf produit des biens qu’ils oui reçus en ljériiage, ont des idées d’ordre, de morale, de subordination, d’avenir, qui doivent sans doute choquer les heureux aventuriers de toutes les autres classes, mais qui n’en sont pas moins les seules idées qui puissent être dominantes chez toute nation monarchique et continentale.
Les élections de 1 8 1 5 ayant été libres , et les propriétaires anciens ayant été portes en majorité par les électeurs, il étoit facile de prévoir que toutes les vraies doctrines alioient ètise proclamées de nouveau, et que des hommes qui pendant plus de vingt ans avoient été éloignés des affaires, qui ne se connoissoient pas, qui se trouvoient ensemble pour la première lois , par cela seul que la même situation avoit du leur donner les mêmes principes , s’enlendroient sur toutes les questions où la religion , la royauté , la morale et l’indépendance de la propriété seraient intéressées. Celte politique tortueuse qui va au jour le jour, qui compte toutes les petites considérations*, et n’aperçoit pas les grandes , qui s’applaudit chaque matin envoyant que tout n’a pas encore péri, peut séduire des hommes dont l’existence n’est qu’industrie ; mais des propriétaires chargés de représenter pour tous les intérêts d’une nation , ne verront jamais de politique durable que
dans le rétablissement des saines doctrines ;*ét toutes les fois que leur conscience ne sera pas d’accord avec la proposition mise en discus-* sion,. aucune considération ne pourra la leur faire admettre. Les ministres prendront cet effet naturel de l’esprit de la propriété pour une résistance calculée ; ils se tromperont; elle se reproduira toutes les fois que les élections seront libres, quel que soit d’ailleurs le mode d’élire qu’on adopte, parce que la France n’est pas tout entière dans Paris, ni tous les intérêts dans les mouveraens de la Bourse. Contre l’ascendant de la propriété, il n’y a de résistance possible que par un appel aux passions , c’est-à-dire par une révolution. En jetant de nouveau entre les propriétaires les mêmes divisions qui ont signalé le commencement de nos troubles civils, qui les ont prolonges, et ont donne aux factieux la force nécessaire pour renverser un édifice qui avoit résisté quatorze siècles , on a certainement mis en problème la solidité d’un édifice que le temps n’a point encore éprouvé.-
C’est surtout ce résultat de l’influence exercée sur les élections qui me paroît déplorable, parce qu’il n’est plus au pouvoir de ceux qui ont fait le mal d’en arrêter les progrès ; toutes les conséquences suivront selon l’ordre naturel des choses ; et cela est si évident pour moi ,
qu* je suis loin de désirer un retour aux principes dont on s’est écarté. Ces principes proclamés par la session de i8i5, étoient des vérités dont l’impression sur les esprits avoit été si profonde , qo’avec un peu de prudence on alloit les mettre au-dessus de toute discussion ; en y revenant, ils ne paroîtroient qu’une réaction de plus ; et ce n’est peut-être pjts sous la direction des pouvoirs de la société que le sort de la France doit maintenant s’accomplir. En prononçant le nom du Roi dans diverses provinces pour empêcher des hommes d’être élus , on a oublié que si ces hommes étoient élus après que le nom du Roi auroit été prononcé , toute dignité se trouveroit compromise -, et que si ces hommes n’étoient pas élus , toute liberté étoit anéantie. Les droits politiques de chaque Français.propriétairc sont fixés par les lois qui ont réglé à quelles conditions on les possède , à quelles conditions on peut les perdre -, et, pour les perdre , il faut que les tribunaux prononcent. Un Français ne peut donc être privé de ses droits politiques qu’en s’attirant le déshonneur d’un jugement : et c’est en employant le nom du Roi qu’on signale un propriétaire devant les électeurs , qui sont ses pairs , comme ennemi de l’ordre établi dans son pays. S’il n’est pas élu, il est déshonoré , ou bien il faut que les rois
conviennent qu’ils ne font pas l’opinion pu-* blique, et que dès-lors ils ne doivent jamais souffrir qu’on les commette directement avec elle ; s’il est élu , dans quelle situation a-l-on placé un honnête homme ? quel triste et malheureux triomphe on lui a procuré ! Sans doute on peut beaucoup oser avec les gens d’une grande probité , et qui ont un cœur français ; mais nous no sommes pas si loin du temps oii Mirabeau fit expier à la France l’humiliation d’avoir été repoussé aux élections par les membres de l’Ordre dont il faisoit partie -, et l’histoire a déjà donné le désir de venger une injure personnelle , pour premier motif de la conduite d’un personnage qui portoit le plus beau des noms , qui fut factieux sans avoir d’ambition , et vota la mort de son Roi et de son parent sans pouvoir ensuite se sauver luimême de la hache des bourreaux. Un roi ne peut énoncer d’opinion personnelle que sur ceux qui sollicitent sa confiance ou ses bienfaits.
En prenant une influence directe et positive sur les élections , on a voulu, dit- on , éloigner les anciens nobles pour apaiser l’amourpropre de ceux qui sont au désespoir de ne pas l’être, et qui ne croiront à l’égalité que l^frs-. qu’il n’y aura plus de souvenirs. Et pourquoi les nobles qui sont propriétaires , qui rem-.
plissent les conditions d’éligibilité fixées par les lois , seroicnt-ils exclus de préférence aux propriétaires qui ne sont pas nobles ? N’est-ce pas la Constitution qui a rendu à l’ancienne noblesse son existence, ce qu’il étoit impossible d’éviter alors, à moins d’anéantir encore une-fois toutes les noblesses -, et l’ancienne auroil-elle une existence si elle étoit hors du système électif ? Mais ce prétexte même , qui ne serviroit qu’à montrer de quelles passions on imploroit le secours, ne soutiendroit pas l’examen ; car on a employé également le nom du Roi pour exclure des députés de la. session de i S 1 5 , qui ne sont pas nobles, qui s’en soucient fort peu , et qui ont assez d’indépendance dans l’esprit pour juger les hommes et les choses hors des considérations dont on les entoure ; c’est cette indépendance qu’on redoutoit pardessus tout ; car les éligibles qui sont nobles., et qui ne sont pas independans, ont été trouvés bons à faire des députés , et à venir apporter le poids de leur suffrage aux mesures qu’on préparoit. Sans doute il existe des motifs de jalousie entre des propriétaires qui ne le- sont pas au même titre , et qui n’ont pas tous des souvenirs de la même date à faire valoir ; les distinctions qui ne se rattachent à rien dans l’oi’dre politique, par leur futilité même doivent éveiller toutes les vanités ; mais les conséquences
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de cette situation sont bien moins à reprocher aux individus qu’à l’autorité qui en voit le danger, et qui loin d’employer les moyens de le faire cesser , appelle au combat toutes ces prétentions contradictoires. Si quelque chose pouvoit naturellement apaiser la fierté qu’on reproche à quelques nobles anciens , c'est un système d’élections libres , puisqu’il est impossible de prétendre à obtenir un grand nombre de suffrages , sans sentir le besoin de se populariser ; et sous ce rapport le gouvernemeiit représentatif sans fiction étoit une garantie pour l’avenir de la France. Si le ministère n’avoit pas mis les passions en jeu , et rendu toute conciliation impossible, qui peut douter que l’union des intérêts n’auroit elfacé promptement hts 1 ignés de démarcation ? Quand on a administré , qu’on a vu les conseils généraux de départemens , formés sous Buonapartc des principaux propriétaires, et ces propriétaires marchant au même but sans distinction entre ceux qui étoient titrés et ceux qui ne l’étoient. pas , ou qui ne l’étofent plus , on a la certitude que c’est par les iutérêts communs que les classes peuvent se former de nos jours comme autrefois-; et que pour raffermir l’union si désirable et si monarchique de tous les propriétaires français , il suffisait de laisser aux choses leur cours naturel. A quelle époque de notre
histoire cette union fut-elle plus nécessaire ? et peut-on voir rien de plus déplorable que des collèges électoraux divisés en deux partis qui > dans leur généralité , restent d’égale force , même après qu’on a mis le nom du Roi dans un de ces partis ? Que de souvenirs cette disposition rappelle ! et qu’il est cruel , en résistant, d’avoirpour appui sa conscience et toutes les fautes , toutes les illusions de l’autorité , depuis 1789 jusques et compris l’article officiel inséré dans le Moniteur le 18 mars 18 1 5 , par lequel on rassuroit les Français contre la possibilité où se trouvoit Buonaparte d’avancer sur Paris !
Plus les conséquences de la conduite tenue pendant les élections sont graves , et plus il seroit dangereux de les développer. La légèreté française 11’aime pas à prévoir; en entrant dans l’examen des discussions qui ont eu lieu pendant la session, en retrouvant ce qui est noble , juste , conforme à la constitution et à la saine politique défendu avec plus de talent encore que l’année dernière , les pressentimens pénibles s'affaibliront; car la vérité ne se fait point par le nombre ; elle existoit avant qu’on la mît aux voix. Les majorités peuvent sacrifier de grands intérêts f il y en a des preuves assez marquantes depuis la révolution ; mais heureusement elles ne proscrivent ni contre les droits,
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ni contre la raison ; c’est pourquoi les Bour-t bons régnent en France , et pourquoi on retrouve encore dans ce royaume tant d’hommes dont les sentimens et les talens eussent été honorés sans contestation dans les temps les plus beaux de notre monarchie.