AVANT-PROPOS
En entreprenant ce travail historique, Tauleur ne s'en est point dissimulé la difficulté ni rimportance ; il ne s'est jamais demandé s'il ferait un bon ou un mauvais livre ; ce qu'il apporte, c'est le fruit de longues et conscien* cieuses recherches dans le pays où se sont passés les principaux événements qu'il retrace. ~n a consulté tous les manuscrits, tous les diplômes , toutes les chartes , toutes les chroniques, tous les privilèges ; il a parcouru avec soin , avec étude , la Sicile , cette belle contrée si riche en souvenirs; il a frappé à toutes les portes des couvents dans lesquels se trouve le dépôt précieux des actes et des pièces les plus rares ; il a fouillé toutes les bibliothèques , compulsé sans relâche tous les livres ; il n'a rien inventé : chaque ligne , chaque mot
sont , pour ainsi dire , des faits authentiques et incontestables. Voilà ses seuls titres à la bienveillance de ceux qui le liront, — Avoir fait un livre utile , c'est la seule gloire qu'il ambitionne.
Certes, Thistôire de ce peuple norlnand est une belle histoire entre toutes : partout où il y a de la gloire à acquérir, des conquêtes à faire, de grands et difficiles exploits à accom* plir, on retrouve ced rudes soldats, ne demandant jamais rien qu'à leur courage et à leur épée. D'un côté, Guillaume le Conquérant s'empare de l'Angleterre et y établit en vainqueur son joug de fer, de l'autre de pauvres mais valeureux gentilshommes normands parcourent l'Italie , la Fouille , la Calabre , assistent à la décadence de ce bel empire d'Orient , et relèvent la Sicile chrétienne. -^ Jamais on ne pourra retracer de plus beaux faits , d'actions plus héroïques , d'exploits plus surprenants. — L'histoire de la religion elle-même se mêle à cette histoire de guerre ; car, dans ces temps
— vn — de vie aventureuse et chevaleresque , la religion était le principe et la base de tout. Elle était à la fois le drapeau qui menait au combat et recueil oii venaient se briser les ambitions. En parcourant cette belle contrée , en interrogeant toutes ces grandes ruines , souvenirs (pie le passé a lègues aux temps présents ; en lisant, poiu* ainsi dire, par la contemplation, cette histoire d'autrefois, Fauteur de ce livre a cherché un récit complet de cette magnifique conquête qui réédifia le trône royal en Sicile et régénéra le christianisme ; nulle part il n'a pu trouver cette grande page écrite avec tous ses sublimes détails de combats inouïs ^ d'exploits aventureux, de victoires et de défaites. — Un chapitre pour un siècle : voilà ce qu'il a rencontré dans les histoires générales , qui prennent la Sicile à sa naissance et la conduisent jusqu'au xvii® ou xviii® siècle : et cependant les historiens normands, les chroniqueurs contemporains avaient suivi pas à pas les héros de cette grande entreprise. En lisant
leurs écrits , on voit ces fiers guerriers , bons gentilshommes, n'ayant pour tout patrimoine que leur épée , leur espérance et leur foi ; ils quittent le pays où ils sont nés, et la maison de leur père , parce que dans ce pays ils ne possèdent rien, parce que cette maison est pauvre et vide ; on les voit pour ainsi dire naître et grandir avec leur courage.^ — Aujourd'hui ils combattent pour celui-ci, demain pour celui-là. Héros d'aventures, ils cherchent les périls et les batailles; ainsi ils arrivent au milieu d'un siècle de décadence. Partout la trahison; partout l'injustice. Alors ils sentent la force de leur énergie , auprès de cette faiblesse d'anéantissement qui les entoure. — Ce sang qu'ils avaient tant de fois répandu pour les autres , désormais ils le verseront pour eux. Us parcourent en vainqueurs irrités la Fouille et la Galabre, et les Grecs écrasés assistent malgré eux à l'enfantement de cette nouvelle domination.
Puis vient l'œuvre de conquête : — l'œuvre
guerrière et religieuse qui commence en 1059 et finit en 1090. Pas un détail de cette grande épopée n'a été omis par les écrivains contem* porains. On assiste, jour par jour, pensée par pensée, à ce laborieux travail de régénération. Quelle naïveté et quelle énergie à la fois dans le style ! quels récits pleins d'images et de vé* rité ! — Quand le chroniqueur retrace un combat, on dirait qu'il tremble pour son héros; il le suit dans la mêlée, compte pour ainsi dirp un à un ses grands coups d'épée, et le ramène vainqueur triomphant, ou vaincu résigné.
La Fouille , la Galabre et la Sicile appartenaient aux Normands ; les fils du pauvre gentilhomme Tancrède de Hauteville avaient laissé à leurs enfants des domaines souverains , mais là ne devait pas s'arrêter cette nouvelle domination. L'expulsion des Sarrasins avait accompli la régénération du christianisme ; la régénération du christianisme devait à son tour accomplir la réédification de la monarchie. Alors commença la grande lutte du prince su-
zerain contre ses vassaux insoumis , lutte sanglante qui bouleversa ces trois pays ; d'un côté une ambition raisonnée , une volonté de fer , de l'autre des révoltes sans nombre, des ser* ments prêtés et violés. L'Église elle-même prit part à ce grand combat qui se livrait à coté d'elle ; car l'Église était encore au berceau de sa puissance temporelle, tout accroissement de domination lui était suspect ; elle était ambitieuse aussi, parce qu'elle n'était pas encore véritablement forte et puissante. Sa voix vint plus d'une fois rallumer les discordes étouffées, exciter les unes contre les autres les haines et les rivalités; et les souverains Pontifes, en couvrant leur front de la tiare suprême, ne se dégagèrent pas assez des passions et des ambitions humaines.
Ce fut à travers tous ces dangers sans cesse renaissants, malgré la ligue formidable des vassaux révoltés, et l'union du Pape avec l'empereur d'Allemagne , que Roger II , inébranlable dans ses desseins , ferme et constant dans
sa volonté , releva le trône monarchique et en reçut enfin une première fois en 1130, une seconde fois en 1136, la consécration solen^ nelle de T Église et cie ses sujets.
Ces années si fécondes en événements de toute nature 9 en péripéties inattendues, offrent rhistoire non-seulement d'un pays, mais en** core celle de toutes les passions humaines^ de ses folles espérances , de ses ambitions, de ses douleurs et de ses joies.
Aussi Fauteur de ce livre n'a fait le plus souvent que traduire les chroniques, réuni s« sont, pour ainsi dire, dans un seul et même tableau des faits séparés , et les classant avec ordre ; il a pensé que les lecteurs prendraient quelque intérêt à connaître les sources auxquelles il avait puisé, à les apprécier, à les interroger, pour ainsi dire, eux-mêmes ; aussi a-t-il fait de fréquentes citations, autant pour l'authenticité des événements que pour celle des expressions ; il n'a pas voulu qu'on l'accusât d'abandonner parfois le style grave et
sérieux de rhistorien pour un style poétique, souvent même pompeux ; il a respecté ce qui était , avec un soin religieux et attentif, semblable au peintre qui retrace fidèlement avec ses pinceaux un beau monument de l'antiquité , et cherche à en reproduire la grande image dans toutes ses parties et dans tous ses détails.
Cette histoire se divise en deux périodes bien distinctes ; chaque période est représentée par un homme , et chacun de ces hommes à son tour représente une génération, — L'un est Roger I, premier comte de Sicile, — L'autre, Roger II, premier roi de Sicile. Tous deux ont leurs historiographes contemporains : Roger I a le moine Godefroy Malaterra, Roger II, Fabbé Alexandre.
Nous avons dégagé cette histoire de tout ce qui pouvait en obscurcir la clarté ou en arrêter la marche; nous avons cherché à la rendre claire , précise et simple , en repoussant avec soin loin de nous ce tumulte et cette agitation
(^ul grandi reii.t pendant la durée de ce siècle autour de toixs les trônes de l'Europe. Nous avons laissé les faits parler eux-mêmes , et nous nous sommes maintenu dans le rôle de narrateur. — Est-ce un tort? nous ne le croyons pas. — Les sept siècles qui ont suivi n'ont-ils pas laisse de plus graves enseignements que tous ceux qui peuvent venir du jugement humain, et le doigt de Dieu n'a-t-il pas marqué de son sceau ineffaçable toutes ces tombes du passé, que l'iiistorien entr'ouvre un instant?
Scribiticr ctdL narrandum , non ad prohankm y telle a été notre pensée, notre but; et nous avons voulu expliquer clairement , sinon ce que nous avons fait, du moins ce que nous avons essayé de faire.
limODUCTIOl