CHAPITRE NEUVIEME
SOniilBE:
Coap d'œil sur la situation du pays à la mort du comte Roger. — La Ca-^ labre. — Désordres et révoltes. — Des bandes de brigands dévastent la Sieile» ^^ Des rébellions s'organisent. -- Eiïroi de la comtesse Adélaïde. — Elle appelle en Sicile Robert , fils de Robert , duc de Bourgogne. — MaHa'gé de ce prince avec une des filles du comte Roger. — Robert prend le gouvernement de la Sicile et de la partie de la Galabre appartenant au comte de Sicile — Mort de Simon , fils aîné du Grand comte.—* Discuisions sur la date de cette mort. —Avènement de Roger, frère de Simon, en 1105. — Histoire des premières années du comte Roger. — Gouvernement sage de Robert de Bourgogne. — Sa mort. -- Assertion d'un historien normand, r* Le jeune Roger commence à gouverner. — Il veut se concilier Tappui du saint-siège. — Ambassade envoyée au pape Pascal IL — La comtesse Adélaïde épouse Baudouin de Bouillon , roi de Jérusalem. — Elle est répudiée. — Revient en Sicile. — Fondation du couvent des Carmes de Palerme —> Mort d'Adélaïde. «^ Caractère du comte Roger. *- U est armé chevalier. ^- InUnoduction de la chevalerie en Sicile. - Extermination des brigands. — Mariage du jeune Roger avec la princesse Elvire, fille d'Alphonse, roi de Castille. — Coup d'œil général sur l'état de ïa Calabre et de la Fouille , depuis la mort de Robert Guiscard. — Gouvernement faible du duc Guillaume. «^ U part pour l'Orient , en laissant ses possessions sous la garde du safait-siége. — Le comte Reger envahit la Calabre. — Repré-
u: HISTOIRE DE LA SIGILK ( 1101 — 1127 .
•coûtions infruclneuftet du pape Calliste. — Retour du duc Gaillamuc. — 11 ae réfugie auprès du prince de Saleroc. — Le pape CallislesereiMl auprès de Roger. - Réconciliation entre Roger et Guillaume — Guillauroe rentre en possession de ses Ëtats. — ^ Il demande à Roger son secours contre Jordan, comte d'Oriane. — Roger le lui accorde, et reçoit en échange de ce service la cession de la moitié de Palenue. ~ Nouveaux secours accordés par Roger et nouvelles concessions de Guillaunie. — Roger attaque l'Ile de Malte. — 11 en expulae les Sarrasins. — Cooquéte de Gozo et autres Ues. —Mort du duc Guillaume, 1 127. - Roger se prétend successeur du duc de PouiUe. •» 11 lève une armée formidable cl s'eniliarque pour la PouiUe.
La mort du Grand comte Roger fut un deuil et une affliction pour tous , car pour tous il avait été bon, grand et généreux; les regrets même de ses ennemis le suivirent au tombeau; mais le pays, que son courage avait conquis , et auquel sa prudente sagesse avait donné un gouvernement ferme et régulier, fondé sur la religion et la stricte exéeutioo des lois, avait besoin encore de sa puissante autorité pour se maintenir calme et tranquille. —La PouiUe et la Galabre surtout s'agitaient sourdement (1), maintenant qu'elles ne craignaient plus ci le bras vigoureux de Robert Guiscard, ni Tinter-
(1} Bardi, cité par Itweghes , t. 111, 157 :
L'anuo di Cristo llOd et 1104 , regnando i soprapoali principi , nbd' latisi da Simone ntolti di («alabria v di Sicilia , fu luoltu IravagUato.
vention de Roger, dont jamais les neveux n'avaient 30 valu réclamé Tassistance.
Il suffira d'un coup d'œil rapidement jeté pour ipprécier la situation du pays après la mort du jrrand comte.
L'œuvre de conquête était entièrement terminée, 3t comme nous Tavons vu, l'œuvre d'administration commençait à prospérer sous des formes régulières. Fils de sa fortune et de son courage, le prince normand connaissait à fond ces hommes , qui lavaient toujours suivi au milieu des combats, et les habitants du paysi contraints au respect et à la soumission à force de victoires, de fermeté et de clémence. Lorsque le comte, après Texpulsion des Barbares, vint s'établir en Sicile; d'une part, ceux qui avaient accompli de si rudes travaux, avaient besoin de repos; de l'autre, ceux qui avaient été témoins de tant de victoires et avaient supporté tant de revers, s'étaient résignés à une soumission passive. — Tout était tranquille, parce que celui dont la voix ou le bras pouvait agiter ces flots humains, les dominait par sa force calme et son énergique volonté; mais cette soumission portait avec elle le cachet de la crainte et de la
114 HiSTOlHl:; DE LA SKULË ( 1101 •- 1127).
résignation. Elle se taisait seulement parce qu elle se sentait impuissante. — Les combats avaientcessé; le bruit de la guerre, qui durait depuis cinquantedeux ans, s'était éteint dans toute Téteudue de Tile, et la religion réintégrée sur ce sol autrefois chrétien, se revêtait en face de tous d'une forme imposante et majestueuse. Lapaix, loin d'être le règne (lu repos et de la mollesse , avait commencé ses travaux difficiles d'administration , et limité les droits de cbacun avec une juste et sévère impartialité.
Lorsque le Grand comte mourut^ il semblait qu'il eût emporté avec lui tous les principes de vitalité de sa nouvelle conquête, et qu'aucune pensée humaine n'eût pu achever Tœuvre commencée par lui. La stupeur et la consternation furent générales. Ceux qui 1 aimaient se crurent perdus; ceux qui le craignaient se crurent libres. — Bientôt a cette stupeur et à cette consternation «uccédèreot les murmures et le tumulte. Les Normande eux*mêmeSt auxquels il avait pour ainsi dire imprimé une seconde nature, retrouvèrent leur esprit d'indépendance sauvage et indomptable. — L'ardeur impa^ tientequi les poussait loin de leur pays pourgue^
royer sur tous les points du globe , un instant maîtrisée par une puissance supérieure , se réveilla d'autant plus ardente qu'elle avait été longtemps comprimée. Déjà ils voulaient briser le frein d'une soumission inactive et se créer de nou^ velles occasions de signaler leur courage et leur énergie. -^ Les vaillants soldats de la religion chrétienne redevenaient les aventuriers normands*
La Calabre avait donné le signal de la révolte; et au milieu de tout ce tumulte et de toute cette agitation ^ des bandes de brigands organisées infestaient l'île, pillant et ravageant le pays avec une insolente audace et une cruauté sans exemple.
De toutes parts c'était un désordre effréné.
Quelques mois avaient détruit le travail laborieux de tant d'années de gloire»
Pour conjurer tous ces orages, pour contenir et gouverner la Sicile, il ne restait qu'une femme et deux enfants en bas âge, Adélaïde (Adalesia), épouse du comte Roger, et ses deux fils, Simon et Roger, l'un âgé de neuf ans, l'autre de trois environ. Simon, l'aîné des deux, était loin de
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iiionlrer le caractère éoergique indispensable pour maintenir le pays conquis dans les boraes de la soumission et du devoir.
11 fallait promptement porter remède à ce terrible état de choses; la veuve du comte llogerle comprit; elle sentit surtout , par son impuissance) que le bras d'une femme et Tespoir fondé sur Tavenir d'un enfant ne sufiBiraient pas pour conserver aux jeunes princes l'héritage de leur père. Autour d^elle se pressaient tous les vieux capitaines compagnons d'armes du comte. Souvent la noble comtesse s'entretenait avec eux de ses craintes et des dangers qui grondaient autour d'elle; et les seigneurs , hommes de guerre bien plus qu'hommes de conseil , ne savaient que montrer leur épée et s'apprêter au combat. — Cependant les plus sages délibéraient entre eux.
Ce fut après de longues réflexions et de tumultueuses conférences avec ses conseillers les plus intimes que la comtesse Adélaïde jeta les yeux sur le marquis Robert, fils de Robert, duc de Bourgogne et petit-fils de Robert, roi de France. Elle attira avec bienveillance le jeune prince en Sicile, le traita avec une considération marquée; et, re-
lonnaissant en lui les qualités (Vénergie et de rudence nécessaires en ces temps difficiles, elle oulut se l'attacher par un lien cher et sacré. Elle li donna donc en mariage une de ses filles , et i confia aussitôt le gouvernement de l'île entière, ec celui des possessions du comte Roger en Cabre (1)..
A partir de ce moment, les historiens du temps les chroniques cessent de parler de Simon, qui Durut enfant pendant que Robert de Bourgoe avait le gouvernement des affaires. — On no mve aucune date précise de sa mort (date du îte de peu d'importance); seulement on lit dans acte authentique (2) : Uan de notre salut 1 i 08 ,
1) Ordericus Viialis :
fxor Rogerii Adalesia cum parvulo Blio rpgerfî se non posse magnas posiones perspexit , et anxia quid agendum furet tain secum , quam cum iliaribufl suis solerter indagavit.
'anderopraefatamulierRodbertum, Rodberti, ducis Burgundiac, iilium , iinicitiam copulavit illique filiam suam conjugem cum tolo Sicanirp icipatu tradidit.
î) Inveghes, tom. Ul, p. 155. — Discussion sur Simon y fils du comte fer. — Traduction littérale.
« Grand comte Roger étant mort dans la ville de Mileto, en Calabre, il constant que la comtesse Adalesia , sa femme , resta avec ses trois en- « , Simon , Geoffroy de Raguse et Roger. — Mais lequel d'entre eux
lit mSlOnE K Ll SHILE (1101 — 1127).
la tr(A$ihne du rmvmlat du jenne Roger (1). Donc, ravénement du jenne Roger ayant eu lieu en H05,
succéda dans les Étais drt Sicfle et de Calabre ? H y « divmité (fopiniitn». En pflel, OrtUricm Vitalù , le livre du duc d'Andri, Rmualde, CtiUenHccio, Summontu, Bardât CawtUlo, Fazelle, Mauroli, BonfigHo,CaT- HutfuU et Pfffrhut, veuleot que SiiDOO , son fiU atné, lui eût succédé. I.'jMW' Aies, felennus oii Teieimui prétend que ce fiit Tatné des frères, Mme- crui nnicns frater primogemitiu nomnne Simon ; mais Peregrini préit'iitl \^\ï Alejcander Cderinua a voulu dire par là que Simon l'atoé devait «ui^tpder dans TÊtat; mais que, soit qu'il mourût avant son père, soit ^uil iiK^urût presqu'en même temps, il ne put lui succéder. C'est pour ^■«•1.1. -«a*lon lui , que Roger vient immédiatement après le cpmte Roger, et il «*#tti»iv« lie le prouver par ces paroles à* Alex, Celesinus : Facimeni it^jkm ûMi Simon genitorque RogerUu, ad extrema pervenissent Et l/^oR .«*iir^ii«iH.« parall de cet avis. — Cum Rogerius cornes Siciliœ rebiu excès- ^vm^ litfMNw . Rogeriuê ejuê fiUita totam primutm SicUiam et parm «.uiNfi'- '^rff stti'cexsionig obtinuit. Mais cette opinion singulière de PWi^rtiu «»t «Knoeniie par l'assertion générale et un ancien acte de Sainte- %vfwt«l«« - ie dis donc que le second Grand comte de Sicile fut l'aioé S(i«wii. ^ . «^ M liH»*. ou au commencement de 1093 , avait alors Deof
^»Mk-4k> %h nhn loin . même volume, p. 156 ;
I « ^ .K«^ .•piiiioor contraires sur la durée du règne du Grand comte
xj^«. • >». iKiroIes que j'ai citées d*Alex. Celesinus prouvent qn^il ne goo-
«««»^ NM^. «>u qu'il gouverna peu de jours ou peu de mois. MaitroH et
^.^^^> «liMMit : fosi aliquot dies defuneto : — Faxeile : In breire tpaào
. ^% *i ^fM Camovale : Il conte Simone , dopo la patema moru,
^m^ «M* ' iM*rT«//o d*Mn anno intero : — /e Ktre du due d'Ânâriet
-- ^r -*** (l«v">^ circa un anno
V<A >» «\Hi :«KM . l'opinion la plus sûre est celle du prÎTilége. ^. s^. .^ ^u\' Jr: vYi acte : .4imo talutis 1 IttS . contuiatus jumom Ro- . ,»A S.x«*« ><■■*. n > pn\il*ço. aurait donc commencé à régner en ^ ^.. ,x.«M>t««k'«; S*.:x-t Jurait aussi mort celte année là. .V ^^NwS .|im««bH^w le <\>«nte Rofer comtmt de SieUe Ainsi oo
^^ %\^ * v^ *»,-«»««iA« «te» So&r <«v«l ôi Coaifiimiaiii venerat.
ette année doit être présumée avec raison celle de i mort de Simon.
L'arrivée de Robert en Sicile servit à contenir les artis prêts à se déchaîner ; ils cessèrent un instant e s'agiter lorsqu'ils virent à la tête de l'armée un rince jeune, valeureux et d'une race royale. Mais i tempête était trop fortement soulevée pour s'apai- 3r ainsi tout à coup ; des troubles violents éclairent à la fois en Sicile et en Calabre.
Dn bon nombre de barons cherchèrent à s'affrandir, et levèrent audacieusement l'étendard de la jvolte, après avoir entrMné par de brillantes prolesses leurs vassaux avec eux.
Robert chercha d'abord à ramener les rebelles ans le devoir par la douceur, en même temps qu'il lisait marcher contre eux des troupes bien organises. — Plusieurs années se passèrent ainsi penant lesquelles ce fut une lutte perpétuelle , soit en alabre, soit en Sicile.
L'enfance de Roger, de ce prince qui devait être n des plus grands souverains qui gouverna jamais i Sicile, s'écoula au milieu des bruits de guerre et es cris de rébellion. Tout ce tumulte n'effraya pas a jeunesse aussi active et aussi impatiente de
I ÎO HISTOIRE DE LA SICILE ( ItOt — 1 127 ).
mouvement que celle de Simon était apathique et sans énergie. Dans le jeune Roger, au contraire, on «levinait un instinct belliqueux. 11 repoussait les plaisirs futiles auxquels le premier âge est d^ ordinaire enclin^ et tous ses jeux étaient des simulacres de combats (1 ). Ainsi on le voyait souvent se mettre à la tête d'une troupe d^ enfants, presque tous plus âgés que lui , et combattre contre Simon , qui en prenait de son côté un nombre égal. Alors cette nature précoce semblait vouloir devancer la volonté de Dieu et grandir avant l'âge; quels que fussent les coups qu'il reçut ou les chutes qu^il fît, jamais un cri ne sortait de sa bouche; et il continuait la lutte avec énergie jusqu'à ce que la troupe de Simon fût en fuite. Toujours il était vainqueur dans ces sortes de combats ; alors raillant son frère, il lui disait :
«Après la mort de mon père, je triompherai ainsi de mes ennemis bien mieux que tu ne pourrais le faire; et toi, je te ferai évêque, ou Pape de Rome , ce qui te conviendra beaucoup mieux (2). »
(1 Fazelte, livre VU , ch. m , Règne de Roger.
(2) Alexander Telesinus , vol. I , page 258 :
r.iiin Prgo riiin sin{;n1is piieroniin catervis ad hoc accitis prxiiareotar,
11 montrait aussi en toutes occasions un cœur bon et charitable. Rencontrait-il sur son chemin un indigent; il lui donnait aussitôt tout ce qu'il avait sur lui; et, s'il n avait rien, il courait vers sa mère et Taccablait de {)rière8 et de demandes en faveur du malheureux qu'il voulait secourir.
Simon était mort. — Roger grandissait (1 ) ; les brillantes qualités de son enfance se développaient, et faisaient présager à la Sicile des années brillantes de gloire et de puissance.
Pendant ce temps, Robert continuait à gouverner avec sagesse et prudence les États qui lui avaient été confiés. De toutes parts les séditions s'apaisaient.
C'était en 1 H2. — Cette année-là il mourut subitement (2).
superabat minirausRogeriuSyUndederidens fralrem suuni Simoneni aiebat : « Ne quîdem sic triumphare dominatus honore post fiinera patris potius conducet quam te. Quapropter, cum id potitus fuero te, aut episcopum, aiit vel Romae papam quod magis te te conducit , conslitutus ero. »
(1) Aucun historien ne parle de Geoffroy, le second tils du comte Roger; sans doute il mourut en très-bas âge.
(2) Quoique les historiens ne relaient pas , d'une manière précise , la mon du marquis Robert , cependant l'on peut avec certitude la placer en 1112, qui parle de Roger et d'Adélaïde sans faire mention de Robert. Ego Adelais comitissa et Rogerius Jilius meus , Dei gratta jam miles, jam
cornes SiciUœ et Calabriœ Panoemi morantes Tandis que les diplômes
des années précédentes , le nom de Robert accompagnait toujours celui de la comtesse Adélaïde et celui do Roger mineur. Rogerius junior .
m HISTOIRE DR LA SICILE (lIOl — lirT).
Si Ton en croit encore rhistorien normand Ordericus Vitalis, qui semble s'être donné la triste mission de fouiller dans les secrets cachés de toutes les tombes, et de remuer toutes les cendres pour y retrouver la trace perdue de quelque crime, Robert serait mort par la main même de celle qui TaTâit appelé en Sicile^ pour sauver le pays menacé d'une ruine imminente , etJui avait donné en mariage une de ses filles.
« D'un côté , dit cet historien , elle voyait la puisce sance de son gendre s'accroître et grandir; de ce Tau Ire elle voyait son fils^ beau^ vaillant, capa- « ble de porter les armes et de défendre les c< que lui avait légués son père ; alors , craig « que Tinfluence de Robert sur tout ce qui Tentouc< rait ne cachât des projets de perfidie et d'usupcc pation , elle eut bientôt fait dans sa pensée , du ce noble et valeureux Robert, un traître dangereux; ce et, oublieuse de tant de services rendus , elle lui ce fit donner une potion mortelle (1 ). »
(1) Ordericus FUalU, lib. XIII , p. 897.
Rodbertui aulem , ut prxdictum eit, Hliam Rogerii Normanni conjugMH habuit et priDcipatum contra cunctos strenue per decem annos defensavit. Inlerea aocrus ejus Rogerium puerum educavit , atque ubi eumden) id arma gerenda et jui patris gerendum , tironem idoneum agnoifit, egre-
C'est ainsi que le jeune Roger devint Grand comte de Sicile et commença à gouverner les États conquis par son père.
Quoiqu'il fût encore à cet â^e où les plus graves événements passent sans être compris , et sans laisser dans la pensée un enseignement utile pour l'avenir, les années précédentes avaient été cependant pour lui le sujet d'une étude approfondie. Élevé de bonne heure à cette école sévère de combats à livrer, de révoltes à réprimer, il apporta, dès son avènement, un esprit que Von pourrait appeler, mûri par l'expérience. Doué d'une intelligence rare , il avait pour ainsi dire interrogé de toutes parts le siècle dans lequel il vivait, et deviné les écueils terribles contre lesquels viennent inutilement se briser toute force et toute volonté; il avait compris que l'œuvre religieux accompli à côté de Tœuvre guerrier avait surtout rendu les Normands forts et victorieux. — -Aussi , dès qu'il fut maître d'agir par sa volonté, il chercha à se concilier l'esprit du souverain Pontife ; dans sa pensée, l'union avec l'Église triplait la force d'un royaume.
;;nim Francigenam probumque militem geDerum sauin venenosa potione, [M*oh dlblor ! infecit.
1)4 HISTOIRE DE LA SICILE (IlOI —1127}.
Trop jeune peut-être alors pour apprécier les tentatives d'empiétement du saint-siége et se prémunir contre elles , ou trop fier pour les craindre si elles dépassaient les limites de leurs droits, il ne négligea aucun moyen de se faire un ami et un allié de Pascal 11 , alors Pontife de Rome.
Dans ce but il envoya un présent de mille onces d'or (1) par des ambassadeurs, chargés de déposer aux pieds du Pape les vœux et les hommages d'un serviteur fidèle de TÉglise romaine. Afin de montrer plus grandement encore sa déférence entière au pouvoir pontifical , et montrer combien il était loin de vouloir abuser du droit que lui accordait l'institution du tribunal de la Monarchie^ le jeune prince ordonna à Guillaume, évèque de Syracuse, de se rendre au concile de Latran, qoi se tint le 3 mars de la même année (1112), pour y représenter tous les évoques de Sicile, organe religieux du clergé auprès du chef suprême de rÉglise(2).
La comtesse Adélaïde, après la mort de Robert,
(1) Fazelle, liv. VII.
(2) Gnillaume de Matmesbnry , liv. V, p. 168. Bnrigny, vol. I, p. 415.
HISTOIRE DE LA SICILK [\m — \\n }. 126
avait conservé le droit de diriger de ses conseils la jeunesse de son fils , que nulle autre influence n'approchait et ne pouvait éloigner de sa mère. Le jeune Roger avait pour elle autant d'alTection que de respect, et recevait toujours ses avis avec de grandes marques de déférence : mais un événement qui devait avoir pour la veuve du prince normand la fin la plus funeste, Téloigna de Sicile.
Cette princesse possédait de grandes richesse accrues encore depuis la mort du Grand comte son époux. — A cette époque où les princes régnants presque tous dénués de ressources, étaient incapables de tenir une armée sur pied par leurs propres deniers, et conséquemment de se défendre contre les invasions étrangères; le bruit des trésors que possédait la comtesse Adélaïde s'était répandu au loin , et avait éveillé un grand nombre d'ambitions et de cupidités.
Baudouin de Bouillon, alors roi de Jérusalem, accablé de dettes énormes, près de se voir abandonné par ses soldats dont il ne pouvait plus payer la solde, voyant autour de son trône la misère et bientôt l'isolement, envoya des gentilshommes
en Sicile pour demander, en son nom» la comtesse en mariage (1).
11 y eut de la part de la princesse et de son fils de longues hésitations dont Tambition enfin triompha; et la demande du roi de Jérusalem fut acceptée aux deux conditions suivantes :
D'abord, le premier enfant mâle «qui naîtrait de ce mariage , si telle était la volonté de Dieu, monterait sur le trône de Jérusalem. — Secondement, dans le cas où il ne surviendrait aucun enfant, Roger, Grand comte de Sicile , devenait, après la mort de Baudouin de Bouillon, roi de Jérusalem (2).
Les ambassadeurs du roi, sans quitter la Sicile, firent partir au plus vite un messager chargé de transmettre à Baudouin la teneur des conditiooB im" posées par la comtesse Adélaïde. -*^ Celui-ci n'était pas dans une position à pouvoir hésiter; quelles que
(1) Guillaume de Tyr, lib. II, cap. xxi, et Bernard le Trésoritr^àua Muratofi, tom. VII , page 74 S , entrent dans de grands détails sur le nnriage delà comtesse Adélaïde avec le roi de Jérutaleni. Noos afpnsntrait de ces différents récits les parties les plus intéressantes.
Summonte , tom. Il , lib. II , p. %.
(?) Bernard le Trésorier, Muratori, tom. VII, p, 742 :
Quod si videlicet rex et ipsa comitissa prolem masculioam susciperet, prior nalu post régis mortem sQperstes in Syriap regno suceederet. Si vero, liberis ut diclum est, carens, vita defimgeretur , Rogerios ipfi^i eomitiaMB filius , regnura ipium htreditario Jura toMipflret.
fussent les exigences, il devait les accepter pour conserver son trône; d'ailleurs une promesse qui n'engageait que Tavenir ne lui semblait pas irrévocable.
L'envoyé rapporta donc Tadhésion du roi ; mais il restait encore un dernier obstacle. Baudouin était marié à une Grecque, fille de Tafroc, prince d'Arménie, et quelques scrupules religieux agitaient le roi; mais ces scrupules cédèrent bientôt devant la nécessité; la reine fut accusée d'actions honteuses et impudiques, et les preuves suffisantes ne manquèrent pas à Tappui; la religion même vint y interposer son caractère sacré. — C'est ainsi que la princesse arménienne fut publiquement répudiée pour faire place à la nouvelle reine.
Lorsque la comtesse eut reçu solennellement les serments et l'adhésion du roi de Jérusalem , le jeune Roger mit à sa disposition une flotte nombreuse.
Des vaisseaux, rapporte Guillaume de Tyr^ furent chargés de froment, de vin, d'huile, de viandes salées, d'armes et de chevaux, ainsi que de grandes sommes d'or et d"^ argent, et de richesses de toute
1 28 HISTOIRE DE LA SICILE i 1 101 — 1 127 ..
nature (1;. Le Grand comte accompagna jusqu'au rivage la comtesse sa mère; la joie rayonnait sur le visage de la princesse y car elle voyait déjà le bandeau royal attaché à son front, et la longue suite de ses enfants sur le trône de Jérusalem.
La mer était calme, les vents rapides et favorables ; aussi la flotte entra bientôt majestueusement dans le port d'Accone, où attendait Ârnulphe, patriarche de Jérusalem , par lequel avait été négocié ce mariage (2) ; le même qui avait brisé la première union du roi et prononcé la répudiation de la princesse arménienne.
Le roi, ayant renouvelé ses serments devant tout son peuple assemblé, les noces se célébrèrent avec une grande magnificence , et soudain tout changea dans le royaume comme par enchantement. — 'U^ où Ton voyait jadis la pénurie et la misère, régnent maintenant Tabondance et la richesse; le bonheur semble renaître dans la Syrie entière sous les pas de
( 1 ) Summonte dell. istoria délia citta e regno di Napoli, loin. 11, lib. Hi f« U, résumant Guillaume de Tyr,'
Onde postasi la Donna in cammino , Ruggiero gli fe apparecchio di tutte le cose necessarie, havendo falto caricare navi di fornieolo, vino» oglio, carne salata , arme e cavalli per lo regno.
(2) Pagi, dans Baronius, anno 113.
Guillaume de Tyr, lib. XI, cap. xxi, p. 314.
HISTOIRE DE LA î^raLE \m — 1 127 . \n
la nouvelle reine. Aussi partout sur son passage retentissaient des cris d'enthousiasme et d'allégresse. Adélaïde était fière et heureuse ; mais Dieu lui réservait la plus cruelle dés épreuves. Quatre années s'étaient à peine écoulées depuis cette union^ lorsque le roi Baudouin fut atteint d'une maladie terrible; il resta longtemps étendu sur son lit de douleur y sans qu'il vînt aucun soulagement au mal dont il était frappé. — Alors le remords de ce qu'il avait fait entra dans sou cœur; il se souvint de sa première épouse , de la honteuse répudiation par laquelle il avait déshonoré une femme innocente; dès ce moment, sa pensée s attacha invinciblement à ce douloureux souvenir; et certain que sa maladie était une vengeance méritée du ciel, il repoussait les remèdes les plus salutaires : enfin, il assembla autour de lui seigneurs et prélats, et jura devant eux, la main étendue sur le saint Évangile, de rappeler à lui sa première femme, si Dieu le délivrait de ses souffrances et le rendait à la santé ; puis il fit venir la reine Adélaïde
Lorsqu'il se trouva seul avec elle, un instant sou courage faiblit, il n'osait point lui apprendre cette cruelle résolution ; mais le remords était là, et avec
I îM» HIST< HRK DK LA SICILE ( ItOI — 1 121 ).
le leiiiords, la fièvre ardeu te qui le brûlait; alors il lui avoua la nécessité d'un nouveau divorce pour arrêter^ disait-il , le bras de Dieu prêt à le frapper (1;.
A ces mots la reine reste un instant interdite et silencieuse, car elle ne peut croire à une si odieuse trahison; mais bientôt, convaincue de la cruelle yérité, elle pousse des cris lamentables et s'écrie que e est une trame honteuse, une infâme spoliation; elle maudit à la fois dans son désespoir le roi, le par triarche négociateur de cette union , et les lâcher seigneurs (jui étaient venus Tarracher des bras de son tils; puis tout d'un coup elle change de langage, elle se traîne au pied du lit royal, elle couvre de larmes les pieds et les mains de Tinflexible Baudouin; elle le supplie avec d'ardentes prières, lui rappelle les importants services qu'elle a rendus au trône de Jérusalem , elle lui montre son royaume misérable et perdu , dans lequel elle a apporté Tabondance , son sceptre chancelant quelle a affermi; puis enfin elle se relève fière et hautaine
(1) Hernard le Trésorier ^ dans Muratori, tom. VU, p. 740 : Et ne Deus contra euni et hoc ddicto irae eux nnanuro cxlCDderei, divortiura facienduni prœdixit.
et menace encore. — Tous ses efiforts sont inutiles ; un instant Baudouin avait hésité, un instant il avait tremblé; mais ce premier sentiment vaincu , il s'a* bandonnait sans pitié à sa rigueur inexorable; tel on loup craintif n'ose pas d'abord s'élancer sur sa proie, mais lorsqu'il la tient dans ses dents cruelles, la dévore impitoyablement (1).
C'est ainsi qu'Adélaïde, pleine de douleur et de confusion, fut forcée de retourner en Sicile; et la veuve du Grand comte Roger quitta la Syrie, comme était partie quatre années auparavant la fille du prince Tafroc.
La reine répudiée emmena avec elle plusieurs frères Carmélitains que Godefroy , frère de Baudouin, avait rétablis sur le mont Carmel; il semblait que la malheureuse épouse , en s'entourant ainsi de ces hommes saints et austères, voulût prendre Dieu à témoin qu'elle ne méritait pas tant d'ignominie, et chercher dans le sein de la religion les seules consolations à une si grande douleur. — On eût dit qu elle demandait pardon à Dieu de son malheur.
(1) Bernard te Trétorier, p. 743.
Koger, par un dernier sentiment de respect et de vénération pour sa nîère, fit don aux frères Carméiitains^ aussitôt leur arrivée y de la très-ancienne chapelle de Santa Maria la Pieta où ils fondèrent un couvent.
De cette époque date le couvent des Carmes de Païenne , qui fut, selon les historiens du pays, l'un des plus anciens couvents Carmélites de tout rOccident(l).
Tant qu'elle vécut, la malheureuse Adélaïde aida souvent les saints anachorètes parle secours de ses nombreuses aumônes ; mais à son retour de Jérusalem , elle fut regardée avec tant de mépris en
(i) Imeyhes, i. Ul , p. 170 ( traductiou j :
Je suis d'avis que notre couvent des Carmes de Palerme a été le premier ou l'un des plus anciens couvents Carmélites de tout rOccideol. Et voici ce qui confirme ma croyance dans cette grave conjecture : c'est que la Grande comtesse Adélaïde (femme du Grand comte Roger 1'^, et ensuite en 1113, selon Summonte, ou environ 1 114 selon moi, de Baudouin , roi de Jérusalem , et frère du roi Godefroy qui rétablit la religion carmélitaine sur le mont Carmel)» ayant navigué en Oneot Tan 1113 et 1114, et y étant restée quatre ou cinq ans, vit ces saints frérei ermites du mont Carmel , et les aida par le secours de ses aumônes. G« qui me donne à croire cette chose vraisemblable, c'est que notre reine en retournant do Jérusalem en Sicile , en 1 1 1 7 ou 1 118 , et ayant raineoé avec elle par dévotion et pour la consoler, quelques-uns de ces saioU frères du Carmel , leur avait donné dans la ville de Palerme , comme dans la capitale de toute la Sicile, la très- ancienne chapelle de Sania Maria la Pieta.
HISTOIRE DE LA SKJI.E (UOl ~ 1127 . 133
Sicile, qu'elle ne survécut pas longtemps à la honte dont on Taccablait, et mourut dans la ville de Patti l'an 1118; — elle fut ensevelie dans Téglise épiscopale, et l'on grava sur la pierre Tépitaphe qui suit :
Ci-gU le corps de la noble dame Adélaide^ reine et mhre du trhs-grand seigneur Roger y premier roi de Sicile. Que son âme^ par la miséricorde de Dim, repose m paix. — Ainsi soit-il. mcxviii (1 ).
Telle est la source de la haine constante de Roger et des siens contre les rois de Jérusalem ; non-senlement, jamais en aucune occasion il ne consentit à lui venir en aide, mais il reporta cette haine sur tes successeurs de Baudouin et la transmit à ses descendants, pour qu'ils conservassent aussi » vivant dans leur mémoire, le souvenir de l'injure
(1) Tnvegheg, t. UI.p. 168:
L'anno di Cristo 1118, nella citta di Paili mork la gran confessa di Sicilia, e regina di Gerusalem Adelasia nella cui chiesa vescovale fii sepolta came narra questo epitafio :
Hic jacet corpus nobilU Dominas j^Jelaidœ Régime, matris scf-enisH Domiui Rogerii , primi Régis Siciliœ , cujus anima Per Dei misaicordiam requiescat in Paee. Amen.— mXWW
faite à la très-noble comtesse Adélaïde, veuve du Grand comte Roger, le conquérant de la Sicile.
Pendant que ces tristes événements se passaient en Syrie, le jeune prince normand grandissait, et rage développait les brillantes qualités que son enfance avait fait pressentir.
Au milieu de tous ces orages apaisés en apparence, mais toujours grondant dans Tombre, et près d'éclater, il fallait un esprit supérieur, une nature forte, une énergie de fer qui dominât les tumultes et les agitations, et se plaçât résolument en face des séditieux et des audacieuses prétentions des vassaux, pour faire rentrer les uns dans la soumission , les autres dans le devoir. Cependant , tout en maintenant les Seigneurs dans la limite sévère de leurs droits , il fallait occuper leur énergie et leur montrer dans Tavcnir Textension probable de leurs domaines; il fallait réveiller en eux cet enthousiasme guerrier qui en avait fait des héros j leur donner enfin la confiance par la force , et leur commander le respect par l'admiration.
C'était une grande , mais périlleuse mission à accomplir, et elle était réservée au prince Roger.
HISTOIRE DE LA SICILE ( t lOf — H 27 . 1 85
Il n'eut pas longtemps besoin d'être dirigé par les conseils d'une sage et longue expérience. Quoique jeune encore il secouait déjà toute influence qui voulait le dominer, et imposait à tous le respect de sa volonté. Chacun semblait comprendre que ce jeune prince devait jouer un rôle éclatant dans l'histoire, et respectait en lui les décrets souverains de la Providence.
Dès que Roger eut atteint Tâge de porter les armes, il voulut se faire armer chevalier, et dans une fête solennelle et publique , se fit attacher aux pieds les éperons d'or et ceindre Tépée. — De cette époque, assure Inveghes et plusieurs historiens, date l'introduction de la chevalerie en Sicile (1). Depuis l'expulsion des Sarrasins aucune chronique ne fait mention de chevalier armé avant le Grand comte Roger II.
(!•) Inveghes, voL \\\ , p. 104 , dit : Alexander Telesinus rapp(>rtc dans M chronique : Cum antem adolevUseï factusque miles dominatus jure ptr UQgere deberet. 11 nffîmie donc clairement que le grand Roger cette aoDée-Ià même où il prit le gouvernement de Culabre et do Sicile fui armé che?alier, factus miles; et, selon moi, avec les cérémonies ordinaires, qui comistaient à lui mettre l'épée au côté el à lui nouer aux pieds les éperons <for. A mon avis, le premier chevalier armé en Sicile, depuis la destruction des Sarrasins, fut le Grand comte Roger, de même qu'il fut son pre- DMerroi. C'est donc de cette année que date , dans notre royaume, l'introwwtion de la noble chevalerie. E per comequenza da questo anno comincio ÎMiM nohUe cavalliera ad introdursi nel nostro regno.
lao HISTOIRE 1)K LA SICILE (1101 — U21\
Les séditieux commençaient à relever la tête; ils ne pouvaient longtemps rester inaetifs et soumis. Le jeune comte marcha incontinent contre eui; il n'accéda à aucune demande , se refusa à toute condition et les réduisit au silence par la terreur.— Ce n'était pas assez pour lui d'avoir comprimé par son épée les révoltes naissantes , il voulait purger la Sicile des brigands qui Tinfestaient de toutes parts, et dont Tinsolence et Taudace s'étaient accrues de Timpunité; aussi les poursuivit-il sans relâche, descendant avec eux jusqu'au fond des ravins ou gravissant^ à leur poursuite, les montagnes les plus escarpées. Un grand nombre fut tué ; quelques-uns seulement parvinrent à s'échapper, mais n'osèrent plus se livrer au brigandage.
Si parmi les feudataires du Grand comte se trouvaient des ambitieux que la cupidité eatrsunait à trahir leurs serments , il y avait aussi des cœurs nobles et loyaux dont la fidélité était à l'épreuve de tout orgueil et de toute ambition ; plus les dangers devenaient menaçants, plus ces gentilshommes dévoués se rapprochaient de leur souverain pour lui servir de bouclier; tels étaient Godefroy, comte de Raguse, Guillaume Malconvento, seigneurie
Regalmuto et Cristodulo^ fils de Giorgio Rozio d^Âutriche, qui avait le titre de grand amiral et de Pro- Umohlissime. Ces trois seigneurs , que Roger avait en grande estime et sincère affection , dirigeaient les affaires à Palerme lorsque le. comte était appelé dans l'intérieur de Tîle pour combattre les séditions ou les brigandages. Guillaume Malconvento était chargé de la justice et de la stricte observation des lois ; tous les procès et toutes les discussions se vidaient devant son tribunal (1).
I^a Sicile commençait à renaître au repos et à la tranquillité. — Son avenir, un instant obscurci, reparaissait devant elle plein de force et d'éclat, ainsi qu'un beau ciel lorsque le vent en a chassé les nuages. Après plus d'un demi-siècle de combats furieux , après des flots de sang qui avaient inondé les plaines et rougi les fleuves , la paix , ce bienfait inappréciable que les hommes donnent à la terre , allait devenir le partage de cette île si long-
(1) Carme , 2* partie, vol. I , cap. ii, f* 67. Mémoires histonques de SieUe :
OItre il conte di Ragusa non tenea minor luogo nella Corte e nella confidenza di Ruggieri Conglielmo Malconvento, signor di Regalmuto e Gristodulo, 6g1io di Cuorgio Rozio Antiocheno, il primo di quali nelle antiche carte di quel tempo vien insignito col titolo di Mastro Cucistezuro e'I seeondo di grande ammiraglio e di protonobilissimo.
temps désolée ; le souvenir des Barbares devait s'effacer devant la justice et l'équité des chrétiens.
Le comte Roger s'était déjà acquis une royale popularité par sa vigueur et par l'éclat des richesses dont il s'entourait avec un noble orgueil; tandis que les autres souverains, tous frappés d'indigence comme d'un mal épidémique, ne pouvaient qu'écouter avec douleur, mais sans y porter remède, les cris de détresse de leurs sujets (i).
Ce fut à cette époque que le Grand comte épousa Elvire, fille d'Alphonse, roi de Castille. — Raimond, comte de Provence et de Barcelone, uni à la fois par des liens de parenté au roi de Castille et au comte Roger, négocia ce mariage dont les fêles se célébrèrent avec une grande magnificence (2).
(1) Alex, .-ibbas Teletinus, p. 259. Chronique en latin. (Traduction ) :
Telle était son activité et la valeur qui brillait en lui , que gouvernant toute la Sicile avec beaucoup de sagesse et d'énergie, il la contenait par la crainte , en sorte qu'aucun séditieux , aucun brigand , aucun malfaitear n^osait sortir de ses retraites et se montrer.
Telle était son opulence, m or, on argent et autres biens, qu'elle-méroe inspirait une grande crainte mêlée d'étonnement, et qu'elle commandait le respect le plus grand, non-seulement à ceux qui avaient des rapports avec Roger, mais encore à ceux-là même qui lui étaient étrangers , ou éloignés de lui.
(2j Les historiens sont très-obscurs sur la date de ce mariage ; les uoi ou n'en parlent point ou négligent d'en indiquer la date. Caruse, qui a
HISTOIRE DE LA SICILE f 1101 — 1137). 189
Mais le prince normand était agité d'une ardeur nquiète de combats et de gloire. Au récit seul des ixploits de son père dont il retrouvait la trace ivante à chacun de ses pas , son cœur frémissait l'orgueil et de désirs ; il lui fallait pour signaler sa aleur guerrière un large champ de bataille, il lui iliait^ comme à son père, la mêlée furieuse, et ce oble baptême de sang qui fait d'un jeune homme un aillant capitaine. — • Robert Guiscard et Roger lui ?aient montré la route qu'il devait suivre; simples hevaliers, gentilshommes obscurs , ils étaient parenus, avec le secours de leur seule volonté, à conuérir, à créer un royaume. Ce que le puissant mpire d'Orient n avait pu faire , ils l'avaient fait; s avaient pénétré sur cette terre envahie depuis si )Dgtemps par Timpiété des Sarrasins , et y étaient estes malgré les flots innombrables de leurs enneais; ils avaient bravé tous les périls, renversé tous 38 obstacles , conquis toutes les gloires ; — • en- Lammé par de si nobles exemples, le jeune Roger e serait cru indigne de porter un nom si illustre
ecaeilH avec un grand soin toutes les chroniques historiques sur l'histoire • laSicile , d'après Romualde de Salerne, et en consultant Tâge du fils aîné TElvire , assigne à cette union la date de 1 1 1 9 ou U ?0.
S il n\aYait au moins égalé les exploits de son père(1).
F^a Galabre offrait un vaste champ à son ardei)t désir de conquête et de domination. Cette province, partagée entre les fils de Robert Guiscard, était aussi bouleyersée par de continuels soulèvements.
La Sicile et la Galabre, ces deux pays si voisins, oiïraient le spectacle étrange des mêmes résultats produits par des causes entièrement opposées.
En Sicile y les séditions provenaient de Finaction et de la faiblesse des vassaux. En Galabre, au contraire, de leur puissance; et elles étaient plus violentes parce qu'elles remontaient à une époque plus éloignée, et que le manque d'énergie de ceux qui avaient succédé au guerrier normand, les avait laissés chaque jour s'accroître davantage et eiu* piéter sur les droits des princes souverains.
11 est important, pour les faits qui vont se passer, de connaître dans quel état se trouvaient la Calabre et la Fouille, depuis la mort du duc Robert Guiscard , et ce qu'il était advenu de ces deux pays pen-
(1) FazeUe, lib. Vil, cap. m :
Gli parea che se non avesse superato o alroeno pareggiato il valort ^ terno sarebbe stato indegno di portare il nome.
HISTOIRE DE LA SICILE (1101 —1127;. 14i
(lant que Roger V' consolidait sa conquête en Sicile, et que son fils, Roger II, imposait sa souveraineté à ses vassaux révoltés.
Les premiers Normands qui s'étaient rend us maîtres de la Fouille et de la Calabre, sous la conduite le Guillaume Bras de Fer, et ceux, qui plus tard, inrent avec les autres fils de Tancrède de Hauteille, avaient obtenu , dans le partage des terres, de astes seigneuries que Ton pourrait plutôt appeler les provinces séparées, que des domaines privés. — Ainsi , on avait vu le comte de Lorotello céder rente châteaux compris dans ses possessions. Les laîtres altiers de semblables domaines devaient écessairement conserver un esprit de sauvage inépendance et des désirs ambitieux. Tant qu'un ouvernement énergique sut comprimer les pensées éditieuses et étoufifer les révoltes par la crainte et B respect, tant que la mâle figure de Robert Guisard plana sur toutes ces sourdes ambitions, elles l'osèrent pas lever la tête ; mais lorsqu'à l'énergi- [ue fermeté du guerrier succéda la faiblesse du duc loger, auquel étaient échues par testament les posessions de Robert Guiscard en Fouille et en Cala- )re, les espérances étouffées revinrent au cœur des
ambitieux , le feu se raiiuuia dans le foyer éteint de la sédition , et l'insolence et Taudace remplacèrent la crainte et la soumission.
Alors de toutes parts Ton vit ces deux proyinces livrées à des dévastations sans nombre; partout résignaient Tmeendie et le pillage. C'était une confusion désolante ; les vassaux refusaient de prendre les armes , les soldats demandaient une augmentation de solde et abandonnaient les camps; des châteaux forts étaient pris d'assaut et enlevés à leurs légitimes propriétaires; les paisibles habitants des campagnes voyaient leurs champs ravagés , leure moissons perdues, leurs maisons incendiées; les serviteurs de TÉglise eux-mêmes, et les abbés du mont Cassin que Robert Guiscard avait mis en possession de domaines considérables, étaient souvent forcés de déposer la mitre et la pastorale pour prendre le casque de guerre et ceindre Tépée.-- Ce mépris de toutes les lois, ce désordre effréné, cette spoliation injuste des droits les plus sacrés, bouleversaient non-seulement la Fouille et la Calabre, mais s'étaient aussi répandus dans toute TEurope. De toutes paris surgissaient les mêmes ambitions , et les vassaux révoltés ne craignaient
pas d appeler des batidits à leur service pour se livrer plus impunément encore au pillage et à la dévastation.
Un si triste état d'anarchie ût établir dans le XI* siècle la trêve de Dieu y loi sacrée qui défendait de combattre les jours de fête et certains jours de la semaine; mais cette digue imposée par la religion, si elL^ arrêtait momentanément même les plus furieux, ne portait aucun remède à ce mal dévorant, et le désordre un instant comprimé éclatait Bnsuite avec plus de furie.
L'histoire de la Fouille et de la Calabre était donc à peu près Thistoire de tous les royaumes; elle eût été celle de la Sicile si Dieu n'eût pas voulu que le fils du comte Roger fût comme lui énergique et vaillant , et étoutTàt sous sa puissante volonté les germes des séditions. 11 est facile de voir combien les princes avaient une faible autorité sur leurs vassaux, toujours prêts à secouer le joug de la soumission, et à briser leurs serments de fidélité; si parfois ils acceptaient sans murmurer la dépendance militaire, lorsque le prince était un chef intrépide et guerrier, rarement on les voyait admettre son autorité en matière civile.
Le grand nombre de vassauK qu'ils pouvaient entrsuner à leur suite augmentait encore leur audace. Ainsi vingt barons relevaient du comte de MonlescagliosOy quatorze du comte d'Avellino, autant du comte d'Aquila, dix-sept du comte de Gravina y onze du comte de Gonversano , et chacun de ces barons comptait aussi bon nombre de sim« pies feudataires.
Les révoltes de ces puissants feudataires y dont quelques-unes furent apaisées par la vigoureuse intercession du comte Roger P% recommencèrent avec plus de violence encore lorsque le jeune Guillaume succéda en Fouille au duc Roger. La souveraineté du duc n'était plus qu'un mot sans valeur, sa puissance un fantôme évanoui. Le prince suzerain était contraint de guerroyer chaque jour contre ses vassaux, et les voyait assiéger impudemment ses châteaux et s'emparer de ses places fortes.
Telle était la position intérieure de la Calabre et de la Fouille, toutes deux rongées par le fléau intérieur des guerres intestines. — N'était-ce pas là un vaste champ ouvert à l'ardente ambition du comte Roger 11, des périls à braver, de la gloire à acquérir? — Le jeune guerrier normand eût bien
HISTOIRE DE LA SIULE UUI - 1127;. 146
Toulu s'emparer de ces deux possessions, arrachées jour par jour aux mains impuissantes du jeune duc Guillaume , et faire ployer sous sa domination ces insolents vassaux qui bravaient impunément Tautorité de leur suzerain; mais, quelle que fût sa penséç secrète , Roger attendit pour agir le secours des événements eux-mêmes. D'une part, peut-être, il ne voulait pas s'engager dans une lutte injuste, de Tautre il avait compris que tous ces barons insoumis, bataillant chaque jour à l'aventure les uns contre les autres, se réuniraient tous contre lui, pour empêcher ce pays, dont chacun attirait à soi quelque lambeau , de tomber au pouvoir d'un prince puissant et redoutable. — • De plus, et sans nul doute, les princes voisins, bien moins par sympathie pour le duc Guillaume que par crainte du comte Roger, se fussent armés contre lui. Tels étaient le duc de Naples, et le prince de Capoue j le souverain Pontife lui-même était grandement intéressé à empêcher un si grand accroissement de puissance. Le duc Guillaume servait de lien à tous ces intérêts réunis, et au jour de l'usurpation il se serait vu aussi entouré et aussi secouru par tous qu'il était maintenant abandonné.