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m HISTOIRE DE LA SICILE (1137).
la même excommunication ceux qui resteraient dans le devoir; enfin il avait pour ainsi dire sanctionné la révolte. — Aussi, sans plus tarder, Roger envoya au Pape des ambassadeurs chargés de riches présents d'or et d'ai^ent^ et porteurs de paroles pleines de respect et de soumission; le prince normand suppliait le saint Pontife, au nom de cette même religion que son père avait rétablie par toute la Sicile, de ne pas lui refuser le titre de duc, lui promettant que son front, ceint de la couronne ducale, s'inclinerait toujours respectueusement devant le chef de l'Église romaine. — Mais Honorius était le digne successeur de Grégoire VII, il avait la même altière inflexibilité, la même volonté d'accroître , fût-ce les armes à la main, le domaine de TÉglise; il voulait que la Pouille et la Calabre fussent réunies aux États du saint-siége, et loin d'écouter favorablement les supplications de Roger, il se rendit à Troïa et prononça une nouvelle excommunication contre lui.
Les ambassadeurs retournèrent aussitôt à Saleroe où se trouvait le duc Roger^ et lui rendirent compte du triste résultat de leur mission. Roger ne désespéra pourtant pas encore d'ap^ser le ressenti*
HISTOIRE DE LA SIGLE ( 1 127 ). Id5
ment du Pape, car il voulait éviter une lutte dangereuse.
Pendant ce temps, le Pontife avait convoqué à yne assemblée générale les seigneurs de la Pouille : presque tous s'étaient rendus à cet appel. — Ranulphe; comte d'Avellino, fut un des premiers i prendre les armes; ainsi cette alliance formidable que Roger avait voulu empècber, même au prix d'une concession injuste et illégale, allait w former contre lui. Ranulphe , son parent^ Tépoux de sa sœur Mathilde^ celui qui, plus que tout autre , eût dû combattre pour les droits de Roger, et retenir^ par sa fidélité personnelle , les barons de la Pouille dans la soumission , celui-là se déclarait ouvertement son ennemi. Un si puissant rebelle ne pouvait manquer d'entraîner un grand nombre de seigneurs à sa suite, aussi Grimoalde, prince de Bari ; Geoffroy, comte d'Andria j Tançrède, comte de Conversano et de Brindisi; Rpger, comte d'Ôriane, et Robert, prince de Capoue, suivirent son exemple et se déclarèrent pour le Pape contre le nouveau duc. Bien plus, devant le souverain Pontife, ei en face du conseil assemblé , ils firent le serment solennel de chasser l'audacieux usurpateur du duché de la
Fouille > et s'il persistait dans ses injustes prétentions, d'entrer en guerre contre lui^ et de le mettre à mort les armes à la main (1 ).
Ainsi la Fouille échappait aux mains de Roger. Ce beau rêve d'ambition et de puissance ^ un instant réalisé, s'évanouissait tout à coup; les feintes soumissions que la crainte avait ralliées à lui relevaient la tête. — 11 lui fallait choisir entre deux partis rigoureux ; ou renoncer à jamais au duché de la Fouille et laisser cette importante possession passer aux mains du saint-siége, ou accepter la lutte que le Pape venait lui présenter. Roger était bien résolu à ne point abandonner sa conquête , mais le caractère religieux de son puissant ennemi T effrayait pour les conséquences de l'avenir : aussi voulut-il tenter un dernier effort, et envoya, dans ce but, à Honorius, une nouvelle ambassade. Non-seulement le prince normand demandait à recevoir humblement des mains du Fontife, comme serviteur de l'Église romaine, T investiture du duché de la Fouille, mais encore il offrait au saint -siège, outre de
(I) Alejc, Teles.y c. x :
MagDales adversus Rogeriuin ita, eodcm (Papa) sollicitante, fœdere et uniuntur, ut, non nisi aut illuin penitus expellci*ent , aul inbellu, si posstnt , de terra necando delerent.
grandes sommes d'or et d'argent ^ la possession de deux villes importantes : Troïa et Montefoscolo (1 ).
C'étaient, d'un côté, toujours les mêmes prières; de Tautre, toujours les mêmes refus; la même respectueuse soumission et le même orgueil inflexible. -^ Honorius, fort de Tappui des barons de la Fouille, qu'il avait su attacher à sa cause, et voyant une preuve de crainte ou de faiblesse dans les supplications incessantes du nouveau duc, redoubla de violence et de dureté. Au lieu d'étendre sur les ambassadeurs pieusement prosternés devant lui, une sainte bénédiction, il les enveloppa cruellement dans l'anathème lancé contre leur maître.
« Retournez, s'écria-t-il, serviteurs impies d'un ennemi de l'Église, retournez près de celui qui vous envoie, et dites-lui que nous repoussons toutes ses prières, ne voulant accéder à aucun pacte, à aucune concession. — Qu'une réprobation perpétuelle s'attache à lui comme à un criminel de lèse-majesté ! — Que nul n'ait foi en sa parole et ne daigne le rece-
(J) Falco Benevent., P 103 :
Misit prseterea prsediclo Papa: Hunorio inunera multa auri et argeDli poUicitando eiiam urbem Trojanam el Montemfuscuni , ut ducalus ei yexilluro et nomen largirelur.
voir; qu*il soit exclu de la liberté de faire un tèstamenty que ses droits, même réels^ à un héritage, soient déclarés sans valeur, et que, repoussé publi- , queraent partout , il ne trouve, dans sa confusion, aucun successeur à sa perversité ! Que toutes ses demeures soient désertes et que nul n'ose y poser les pieds! que tous ses édifices s'écroulent, et, pour qu'une ruine perpétuelle atteste, d'âge en âge, la souillure et l'infamie de son nom, que jamais ils ne soient relevés! que les tribunaux soient fermés devant lui ; que tous ses biens soient livrés au fisc et à l'État, afin qu'il ne puisse rien transmettre à ses descendants (1); que tout ce qui vient de lui soit maudit avec lui! et s'il obtient jamais quelque fief, quelque seigneurie, ou s'il a droit à quelque bénéfice de la part des Églises, qu'il en soit dépouillé!
(I) BuUarum amplis. coUecUo ;
Sicul reus lassae majestatis criininis perpelaus sit infamis ; diflMatoi nihilominus el bannilus sit intestabilis , ut, nec testamenti liberam habeat taciioneiïi , nec ad alicujus bona ex Icstamenlo Tel ab intestato vocetor, quaienus ab omiii successione repulsus. Publicaque repuisa coufaras, minus invcniat suae malilise successorem. Fiant omnes habitaliooes ejos déserts , ut non sit (|ui eas inhabitet, dantur cuncta ipsius xdificia in mnain , et , ut pc^ctuae notam infamiae perpétua ruina testetur, nullo tetnpore reparentur. Nulius ei débita reddere , nullus respondere in jodicio leneatur : quidquid etiaro in bonis invenietur ipsius fisci vel reipublics duininio applicetur , ut ex illis nil transinittat ad posteros
HISTOIRE DE LA SICILE ( 1 1Î7 ). llDO
Si l'un de ses fils fait partie du clergé, que ce fils ne puisse se t'evètir de la dignité de prélat, et qu'il perde l'espoir de se la voir jamais conférer; — que la mort et la destruction le suivent partout lui et les siens ! »
Ces paroles furent prononcées avec une telle violence que les envoyés du comte, consternés et tremblants , retournèrent auprès de Roger, emportant avec eux comme un fardeau mortel cette terrible malédiction du Pontife romain.
L'affliction de Roger se changea en un juste ressentiment; car pour avoir ainsi répondu avec des paroles de soumission et de paix à l'offense et aux malédictions, il lui avait fallu dompter puissamment, par la force réfléchie de sa volonté, sa nature énergique et ardente.
Hésiter plus longtemps c'était donner une preuve évidente de faiblesse, ou se reconnaître coupable, et par conséquent s'aliéner l'esprit de ses propres partisans, et diminuer leur confiance. — Aussi, afin de montrer clairement au souverain Pontife et à ses adhérents que ses démarches avaient été dictées par son respect pour le caractère religieux du premier ehèf de rÉglise , et non par la crainte d'une ligué
qu'il saurait bien briser avec son épée, il ordonnaà llaon de Trainella, à Ugon, et à tous ceux de ses partisans dont les domaines étaient proches de la ville (!c Bénévcnt, de prendre les armes , de ravager sans pitié le pays environnant, et (ajoute Falcon le chroniqueur de la ville de Bénévent) d'accabler cette pauvre cité des plus grandes afflictions^ de la piller, d'en détruire les édifices, et de faire, parmi les citoyens, le plus de captifs qu'il leur serait possible.
Les deux capitaines auxquels Roger s'étaitadressé exécutèrent ses ordres avec énergie.. — Les campagnes furent dévastées, les habitations incendiées, et Raon de Trainetta surtout, animé par un souvenir de haine profonde contre Bénévent, entra dans la ville à la tête des siens et y exerça de grands ravages. Guillaume, alors gouverneur de cette cité, ne put voir sans colère les Bénéventins ainsi victimes de Tinjustice et de la spoliation ; il assembla un con^ seil auquel se rendirent les principaux de la ville, leur exposa, avec une profonde douleur les cruels événements qui venaient de se passer, et, les excitant par ces paroles à une juste représaille, leur proposa de prendre les armes. Tous acceptèrent
avec joie dans la pensée de se venger de Raon de Trainetta. — Le jour de la fête de Saint-Martin , qui était très-proche, fut choisi par les habitants pour l'accomplissement de leur projet; et chacun appelant à soi ses fidèles et ses partisans , se prépara à combattre. Mais Raon avait mis en embuscade cinquante cavaliers et un bon nombre de soldats; les Bénéventins, loin de s'attendre à une semblable attaque, avaient espéré au contraire surprendre leurs ennemis; consternés et pleins d'épouvante , ils se mirent bientôt en déroute et prirent la fuite dans le plus grand désordre. Raon les poursuivit avec acharnement et fit un grand nombre de prisonniers qu'il emmena avec lui au château de Ceppaluni. — Parmi eux se trouvaient les premiers citoyens de la ville, et le vainqueur reçut pour leur rançon une grande quantité d'or et d'argent.
Pendant que ces événements se passaient à Bénévent^ le pape Honorius s'était rendu à Capoue. Robert allait être proclamé prince de Capoue : le souverain Pontife profita de cette occasion pour porter encore un coup terrible au duc Roger. Il fit mander à tous ses évêques et cardinaux de se
202 HISTOmE DE LA SICILE ( 1 127 ).
rendre à Capoue afin d'assister à cette cérémonie solennelle. Ses partisans et les barons de la Fouille qu'il avait entraînés dans son partie accoururent en toute hâte. Honorius^ sachant comhien la so* lennité des cérémonies publiques impressionne profondément la multitude , avait ordonné que la plus grande pompe fût déployée en cette occasion; aussi la principale église avait-elle été parée avec une grande magnificence. On y avait entassé , pour éblouir les regards, toutes les richesses des églises et toutes celles de la ville. Les murs étaient tendus d'étoffes somptueuses, et les rues par lesquelles devait passer le saint cortège avaient été inondées de fleurs.
Le Pape, revêtu de ses habits pontificaux et suivi de son sacré collège, traversa lentement la foule qui encombrait les rues. — Parfois il s'arrêtait, et jetant sur toutes ces têtes pieusement inclinées un long regard de protection, il les bénissait. Ce fut ainsi qu'il se rendit à Téglise au milieu des cris d'allégresse et des chants religieux. Sous un dais d'une grande magnificence , une estrade élevée avait été préparée; les cardinaux et les évêques, placés sur dëé gradins inférieur!^ ^ se groupaient autour du
HISTOmE DE LA SICILE (1127). 303
saldistorium sur lequel était assis le souverain Pontife.
L'archevêque Othon devait , d'après le privilège de ses prédécesseurs, verser Thuile sainte sur le front du prince Robert. L'onction se fit au milieu du plus profond silence, et lorsque les prières d'usage furent achevées , le Pape se leva, et s'avançàut au milieu de Téglise, monta en chaire.
Toutes les personnes présentes étaient attentives et recueillies.
Le souverain Pontife, après avoir prononcé à voix basse une courte prière, étendit ses deux bras vers la foule assemblée :
(( Seigneurs et très-chers frères, leur dit-il (1), depuis longtemps, vous le savez, j'ai établi en paix ma demeure à Bénévent , résidence attachée à celle de Rome d'une manière spéciale; et, à l'abri de toute tempête, j'ai reçu en cette ville une noble hospitalité. Deux jours après notre arrivée, le comte Roger, l'ennemi de saint Pierre, conduisit à Timproviste environ quatre cents cavaliers autour de Bénévent, pour la ruine de cette
(f) fatco Éenevent,, f« 103 , 104. — tradaction littérale.
cité et par mépris de nous. A toute heure ^ ces soldats ODt pillé les biens des paisibles citoyens^ et livré leurs terres à un ravage continuel. — Ce comte cruel s'est uni avec T infant Ugon et Raon de Geppaluni; pour accabler la ville des plus grandes calamités^ dans l'espoir que^ cédant à la terreur, nous favoriserions ses desseins infâmes. Ugon et Raon, après s'être concertés pour cette coupable entreprise, commencèrent à porter, sans relâche, le fer et le feu tout autour de la ville. Quant à nous, à la vue de tant de dévastations, n'ayant recours qu'à la miséricorde du Dieu tout-puissant, nous invoquions la protection divine du Roi des cieuxetde saint Pierre. — Enfin, dans la crainte que la ville de Bénévent ne fût de nouveau écrasée par de semblables malheurs, nous avons demandé le secours de nos alliés, et ainsi, autant qu'il a été en notre pouvoir, nous nous sommes opposés à l'opiniâtreté de nos ennemis.
u Tandis que des soins importants nous appelaient à Troïa, les citoyens de Bénévent avaient résolu une excursion sur les terres de Raon de Ceppaluni,à la Saint-Martin; loin de venger par une victoire éclatante de si cruels affronts et de si
malheurs, ils ont été cruellement maltraités : deu\ cents d'entre eux sont tombés dans les mains de ce seigneur, et, dépouillés de leurs vêtements, ont été jetés au fond d'un cachot. Raon en livra un certain nombre à Ugon, homme d'infâme mémoire et tyran horrible. Cet Ugon leur arracha les dents depuis la racine, leur déchira les membres et puis les laissa aller, après avoir reçu le prix de leur rachat. — Quanta Raon, il ne cessa d'accabler ceux qui restaient entre ses mains par les souffrances de la faim et du froid; en un mot, tout ce que Ton peut imaginer de tortures , fut infligé à ces infortunés captifs (1). En outre, jour et nuit, les Bénéventins vos frères sont menacés de voir fondre sur eux le comte Roger , foudroyé par l'anathème.
«Je dis plus, vous-mêmes qui tenez sous votre
(t) FalcoBenev.,^ 104:
Prsfatus Rao de Ceppaluni BeneventaDOs cives, qui ob vindicandas, quas passi fuerant, conluinelias, die festivilalis B. Martini circa ejusdem Raonis confioia e^ierant ; ira divina, et furore cœlitus adveniente, ducentos fere captivos tenuil, et in imo carcerc, dcnudatis corporibus, aliigavit. Deinde [{uosdam captivorum civium Ugoni, viro nefandx mémorise et tyranno horribiliy ut cnicialibus , etsuppliciis afiiccrenlur, donavit. Qui Ugo, denlibus Dorum radicitus evulsis et mcmbralim dilaceratis, pretio eortim accepto, distraxit. Eos vero quosRao'ipse detinuit , periculo famis, et frigorc jugiler affligera non desislii. Quid raulta? universa , quse excogitari possunt, conricia Beneventanis captioni positis inferuotur.
206 mSTOÏBE DE LA SldLC (ilîl).
domination la puissance des cités et la force des châteaux, degrandes alarmes et de nombreuses tempêtes vous menacent; sans doute ce comte impie va arracher à chacun de vous ces remparts et ces citadelles derrière lesquels vous vous croyez à Tabri. Sa volonté sera le juge suprême de votre vie, età son gré, les citoyens deviendront étrangers^ les riches, pauvres, les heureux, misérables. Aussi, instruits par ceux qui ont déjà tant souffert, et reconnaissaot, à de sûrs indices, l'iniquité et laperfidie de son coeur, nous l'avons évité du plus loin que nous Tavonspu, nous avons repoussé ses promesses comme uayeniB mortel, et jamais nous n'avons daigné prêter IV reille à ses paroles. — Que de monceaux d'or, que de trésors il nous a offerts si nous lui accordions le titre de duc ! mais sans vouloir écouter toutes ces promesses, pour rhonneur du siège de Rome que j'ai résolu de maintenir éclatant , et pour votre propre sûreté, qui m'inquiète à- chaque heure du jour, au nom du Dieu créateur de tous les siècles, je l'ai repoussé avec mépris,
«Oui, croyez-le, c'est pour votre confusion, c'est pour votre bannissement qu'il avait promis tant de richesses , pensant que je fléchirais enfin
HISTOIRE DE LA SiaLE (1127). 207
devant sa volonté et que je consentirais à vous abandonner. Mais non ! serrant dans mes bras la chaîne de votre amour^ j'aimerais mieux mourir avec vous, que céder à ses offres honteuses. — Chers frères, chers enfants, je mets ma vie ou ma mort entre vos mains, ne prenant que votre volonté pour arbitre, si vous voulez combattre, et si vous faites de généreux efforts pour conserver votre indépendance et votre honneur. J'ai déjà mis votre prudence à l'épreuve et j'en ai reconnu la sûreté; il nç reste plus qu'à abandonner tout relâchement, à bannir toute torpeur pour défendre noblement la dignité du trône pontifical. Courage donc! héros pleins de valeur, guerriers pleins de prudence, et la prospérité succédera à tant de maux. Réunissons nos forces , élevons-nous à la plus stricte observation de Téquité dont nous avons embrassé les lois, car Dieu est le chemin de la justice, la lumière de la vérité; avec lui le bienheureux apôtre saint Pierre nous aidera chaque jour, et tous deux de leur trône céleste veilleront sur nos destinées avec un saint amour (1). »
(1) Falco Ben., f 104:
VUam igitur, morlUque asperilaleni , charissimi confratres, et 61ii, in
HoDorius prononça ce long discours d une voii émue et parfois entrecoupée de sanglots. — Lorsqu'il cessa de parler, il y eut un morne silence ^ mais ce silence terrible qui précède la tempête* Puis, tout d'un coup, le peuple, les soldats, le clergé s'écrièrent d'une voix unanime qu'ils vouaient leurs biens et leurs vies à saint Pierre et au salut de rÉglise. — C'était une confusion de cris, de paroles, de malédictions, de serments impossibles à décrire.
Pendant ce temps , le Pape javait quitté la chaire et repris place sur son estrade; tous Tentouraient, tous voulaient toucher ses mains et baiser les plis de sa robe.
Au milieu du tumulte, Robert, prince de Capoue , s'avança, et, montant les degrés de Teslrade, il s'agenouilla.
« Pontife saint et vénérable, dit-il avec une émo-
vesira icneiis eleclione el volunlate : duminodo pugnare velitis, elTigoren honcslatis lueri adinviccni exsstuetis : prudentiam Yestram certissimain expcrtiis 8um , nihilqae restât, nisi ut omni desidia abjects, et cordis wpore deposito, Roman» Sedis dignitatem quœ pro vobis omaibus assidue inlcrvenil, defendalis, el vobi» ipsis, quem tcnelis vigorem cl filîis fesim conserv.'irc concmini. Subvcnite ilaque, viri furlissiuii , cl bellalores perspicui. el, diim icinpus prosperilalis succedel , viribus cunclis, justili'i quani ainpiccliniur, ad arduam sevcritaleni sublevemus. Deus eniui qui jusiilio; via esl, cl lux verilalis el B. Pelri apostoli inienrenlio nos quoiidie lil>erabit, et auvilium a sancio ejus pielate assuela largielur.
fflSTOlRE DE LA SICILE ( 1127 . ÎNK>
(c tion que trahissait son visage , ma perisoiiue , qui ce est maintenant sous tes yeux y et toule ma prin- « cipauté t'appartiennent : ordonne et j'obéirai. Je « te donne^ à toi et à TÉglise, mes biens et ma vie; « sanctifie par ta toute-puissante bénédiction cette « épée qui ne sortira de son fourreau que pour déw fendre l'Église et ses commandements. »
Ayant ainsi parlée le prince Robert ôta son épée du fourreau et la remit à un des évêques placés à sa droite* Celui-ci^ en s' agenouillant; la tint suspendue au-dessus de sa tête. — Le Pape reçut d'un de ses servants l'aspersoir d'eau bénite, et en jetant quelques gouttes sur Tépée , il prononça la bénédiction d'usage (1); puis, s'é tant baissé , il la prit dans ses mains, et la présentant au prince qui était toujours agenouillé , il lui dit :
« Au nom du Dieu puissant dont je suis le premier ministre sur la terre, prince vaillant et religieux , recevez cette épée que mes mains ont bénie, qu'elle vous rende redoutable et invincible à vos ennemis; employez-la pour la défense de la sainte Église y le triomphe de la foi chrétienne et la con-
(1) Lé iiiodcrne Pontificale de Pie V.
310 HISTOIRE DE LA SiClLB (1117).
fubioii (le cet ambitieux usurpateur» ennemi du Chrisli qui veut dépouiller l'Église» et refuse de courber la tète devant la voix du Seigneur; - Dieu veillera sur vouai (1) >»
Les paroles du Pontife furent écoutées dans le plu» religieux silence.
Le prince Robert répondit ameri^ baisa avec humilité l'épée que lui présentait le Pape» et la remit ensuite à son côté.
Alors les acclamations recommencèrent plus vio* lentes et plus unanimes; tous les barons» et à leur tète Kanulphe, comte d'Avelliuo » tirèrent à la fois leurs glaives du fourreau , et s'agenouillant devant le souverain Pontife, lui demandèrent la mâine bénédiction. — C'était un spectacle touchant et solennel; et les cœurs attendris ne pouvaient» malgré le respect dû à la sainte demeurci contenir Télan de leur enthousiasme*
« 0 toi qui me lis» s'écrie le chroniqueur FalcoD) « si tu avais été présent» que de promesses tu mh (f rais entendues^ que de serments^ et au milieu de « ces promesses et de ces serments, que de iarmeB
(I) Falcorié Benevent.
c( tu aurais vu couler! Si je voulais décrire dans t< tous leurs détails les scènes dont je fus témoin (V je serais trop diffus. »
Cette cérémonie religieuse , préparée avec tant d'art et de pompée portait, on le voit, des fruits redoutables pour le prince normand. Au milieu des acclamations, la voix puissante d'Honorius so ûl entendre de nouveau et changea ce tumulte en un profond recueillement.
H Dieu puissant 9 dit^^il en élevant ses deux mains vers le ciel, Sauveur de tous les hommes^ et vous saints apôtres Pierre et Paul , gardiens et protec* teurs de la sainte Église romaine , vous qui venez en aide à ceux qui croient et espèrent en vous, et accordes chaque jour votre secours à la fragile humanité , nous vous rendons grâce en ce jour, car TOUS aveas éclairé nos cœurs et animé notre courage. »
Fuis le Pontife ramenant ses regards sur la foule, ^outa d'une voix solennelle :
a Chrétiens , mes frères , allez purifier vos cœurs par le repentir et la pénitence , et au nom de Dieu , au nom de la très-heureuse Vierge Marie et des saints Apôtres , par la sainte autorité quUls m'ont
coiiliée sur cette terre, j'accorde des indulgences à tous ceux qui prendront les armes pour défendre la gloire de Dieu et les possessions de l'Église : ces indulgences seront pleines et entières pour les fidèles qui trouveront une mort désirable dans cette sainte expédition (4). »
Honorius triomphait. — Pendant que le nouveau duc retenait avec peine dans son parti quelques barons de la Fouille fidèles à leur serment , malgré les menaces et Tanathème du saint-siége , de nombreux adhérents venaient se joindre au Pontife romain. Tous les jours arrivaient de puissants renforts, et l'on voyait même en cette occasion des ministres de l'Église y enflammés par un excès de zèle religieux j déposer leurs habits sacerdotaux, et revêtir une armure de guerre.
Le prince Robert et le comte Ranulphe, bien plus par ambition et par crainte de la trop grande puissance du duc Roger , que par amour pour les intérêts de l'Église, remuaient le pays et entrai-
(1) ¥alco, Benev. ch., p. 333 :
Ea auctoritate divina et beats MariœVirginis et sanctorumAposluluraiD nicrilis talem cis delictorum suurum pœnitentiain sumseriDt^siioexpeditione illa niurienlur, peccata universa remisit , illorum autem qui ibi moriai non fuerint et confessi sunt medietatem donavît.
HISTOIRE DE LA SICILE (1137). 3t3
naient les* masses après eux. Tous deux étaient retournés dans leurs domaines en quittant Capoue, afin d^ augmenter, soit par des menaces , soit par des promesses , le nombre de leurs adhérents.
Dans les villes et dans les campagnes , la voix des hérauts d'armes retentissait , ordonnant à chacun, au nom du souverain Pontife, de prendre les armes pour venir en aide au salut de l'Église. De toutes parts accourait une multitude armée.
Les choses étaient dans cet état, lorsque Robert et Ranulphe se présentèrent de nouveau au Pape et l'engagèrent à chercher, de tous ses efforts, à rallier Ugon à sa cause. Le Saint-Père, après avoir attentivement écouté leurs paroles et loué leur loyauté, joignit des envoyés à ceux du comte d'Avellino, pour décider Ugon à accepter des otages et à se présenter devant Ranulphe. — Ugon , malgré les nombreux discours des messagers, refusa d^y consentir; inflexible devant leurs instances, il fut sans crainte devant leurs menaces , et resta fidèle à son serment envers le duc Roger.
Dans l'intérêt de la cause commune, et pour frapper de terreur ceux qui seraient tentés d'imiter
}I4 HOTCHREBBLA SiaLB (1137).
l'exemple d^Ugon, les partisans da Pape résolurent de réduire ce seigneur à Tobéissanee par la forée. Le prince deCapoue et le comte Ranulphe raesembièrent donc une troupe nombreuse de soldats et de cavaliers y et marchèrent incontinent contre le château d'Ugon* — Le gouverneur de Bénévent se souvenait de la défaite qu'il avait essuyée et des ravages exercés sur son territoire; aussitôt qu'il sut le château d^Ugon assiégé par les forces réo« nies du prince de Capoue et du comte d'Avellino, il appela tous les habitants à prendre les armes pour faire partie de cette expédition.
Le peuple, dit le chroniqueur, obéit avec joie et promptitude; et trois jours après, le gouverneur s^ avança contre le château d^Ugon , à la tète d'en* viron deux mille hommes. — Le siège commença le quatrième jour des calendes de février; mais soit qu'il fût suivi avec lenteur, soit que des dispenti» ments secrets divisassent les assiégeants entre eux, le prince Robert , après quelques tentatives infructueuses, ordonna de lever sa tente, et le comte Ranulphe, de son côté, se retira aussi, prenant pour prétexte Tintcmpérie de la saison. Les Bénéventins, effrayés et étonnés tout à la fois dune
HlSTOmS M LA 8IGILS ( 1 117 ). SI 6
Semblable défection, nbaudonnèrent également le siéf^ (4).
Cet incident fut très-*défavorable à la cause du Pape, car il montra d une manière évidente la désunion de ses partisans, sans laquelle le prince de Gapoue et le comte d'Avellino se fussent emparés fiu)ilement du château d'Ugon. Toutefois le duc Roger ne se lassait pas de continuer ses offres de coneiliation et de paix, car il avait une trop grande expérience des hommes et surtout une trop grande expérience de Tesprit du siècle dans lequel il vivait, pour ne pas trembler devant l'avonir probable d'une semblable lutte. — Mais il comprit aussi qu'une plus longue inaction refroidirait le zèle de set adhérents et augmenterait les défections de son parti. Les tentatives de toute espèce, les pro-* messes brillantes pouvaient faire chanceler la foi de ceux qui lui étaient restés fidèles; et si nous avons vu d^un côté Ugon résister avec énergie aux of^s du pape Honorius et du comte d'Avellino, noBB voyons d'un autre côté des barons de la. Fouille et de la Calabre oublier leurs serments et
(1) Folcofi. Ê0UV. chron.
abandonner Roger pour se ranger dans le parti du saint-siége. — Aussi le duc fit préparer en toute hâte ses vaisseaux à Salerne^ leva Tancre^ et un vent favorable le secondant , il aborda bientôt en Sicile.
En étudiant les événements qui se passèrent dans cette année 1127, et en analysant avec un esprit d^impartiale justice les actions de chacun, il est facile de comprendre que les premiers barons de la Pouille ne s'étaient pas réunis au Pape par foi sincère, ou par dévouement aux intérêts de rÉglise. La religion, il faut le dire à regret, était un prétexte pour tous, un drapeau sur lequel étaient inscrites de nobles paroles , et derrière lequel se cachaient toujours des ambitions personnelles. On ne prenait pas les armes contre Tennemi de TÉglise, mais contre un prince déjà trop puissant et trop redoutable. Au milieu de toutes ces dominations naissantes, le pouvoir temporel des papes, à cette époque j n^ était encore que faiblement établi ; le souverain Pontife, parmi tous les souverains de TEurope, était le moins important par l'étendue de ses domaines; fort seulement par le caractère saint dont il était revêtu,
il employait les armes de la religion contre tous ceux qui lui portaient ombrage, et dont Taccroissement de puissance pouvait être une raison d'inquiétude pour le saint-siége.
A côté de ces considérations générales, venaient se placer des considérations particulières. C'était le mauvais côté de ce siècle de décadence et de régénération à la fois. Les troues chancelaient , et les mains les plus fortes ou les plus témérairement audacieuses arrachaient la couronne aux fronts trop faibles pour en soutenir le poids; la force et le cou* rage étaient devenus un droit légitime , c'est pourquoi Honorius 11 , d'un esprit plein de prévoyance et de réflexion , avait cherché à s'entourer d'une force réelle , mais la foi de ses partisans était appuyée , chacune sur des bases trop différentes pour être vraie et stable ; trop d'intérêts divisés étaient réunis pour combattre sur le même terrain ; les impressions produites par des discours éloquents , par des cérémonies solennelles, promptes à naître, étaient aussi promptes à s'effacer. — Ainsi , Robert et Ranulphe, les mêmes qui s'écriaient quelcpies jours auparavant : « Pontife vénérable , ce corps* qui est sous tes yeux, et tout ce qui nous
2ia illiirOIRI M LÀ 610ILI (lift).
appartient est à toi, nous te& vouons au salut de l'Église y » n'avaient pu triompher, avec leurs troupes réunies, de la résistance d'un château; la lenteur d'un siège avait déjà refroidi leur grand enthousiasme y et les événements devaient , Binon dissoudre entièrement cette ligue en appare^c6 si formidable , du moins y semer de cruelles diyi** sions.
Roger le comprit et ne perdit pas courage; il marchait toujours ferme dans sa pensée et dans sa résolution, dominant toutes ces colères, toutes ces ambitions, toutes ces haines prêtes a fondre sur lui ; plus la ligue de ses ennemis grandissait, plus était grande la force de sa volonté , secondée par Ténergie de son courage : il semblait défier les hommes et les événements , et sHl persistait à re-* nouveler ses offres de conciliation , c'est qu'il aytit appris à connaître, quoique bien jeune encore, la fragilité des pensées humaines et des serments. Fort comme avait été son père, il comprenait b faiblesse des autres et sentait autour de lui se re^ froidir le zèle et s^éteindre la confiance. •*<-*- Les chrétiens de Sicile et les soldats de son armée avaient toujours combattu comme soldats du Christ
contre l'impiété ^ ils frémissaient de s'engager dans cette lutte inégale d'un homme avec TÉglise, et leur terreur était d'autant plus grande qu'elle s'attar quait chez eux à une foi véritable et partait d'un principe religieux. S'ils jetaient les yeux autour d'eux, nulle pari ils ne voyaient un refuge contre leurs terreurs, une sauvegarde contre leurs propres pensées.
La funeste expédition en Afrique , terminée par Tinvasion soudaine des Sarrasins en Sicile , Syracuse mise à feu et à sang , les habitants massacrés , tant de malheurs inconnus , terribles , leur avaient ôté cette noble confiance en eux-mêmes et en la protection divine. Us n'étaient plus les serviteurs de Dieu, de ce Dieu puissant qui les avait précédés tant de fois au combat, et tant de fois leur avait donné la victoire sur des ennemis innombrables; les foudres de l'excommunication grondaient sur leurs têtes, et le Seigneur irrité avait retiré sa droite protectrice. La foi exaltée qui les avait rendus invincibles s'était écartée d'eux, et les anathèmes lancés par le souverain Pontife contre le duc et ses adhérents , leur semblaient les échos ter* ribles de la voix du Seigneur.
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Maïs pins le cœur de l'homme est frappé de désolation, abattu par la terreur, sans force, sans courage 9 sans volonté, plus le moindre incident qu'il peut interpréter en sa faveur, le relève pour ainsi dire à ses propres yeux; il s'y attache malgré lui avec cette confiance et cette foi puissante qu'il croyait perdues.
Ainsi un événement auquel les chrétiens étaient loin de s'attendre, releva leur énergie et leur fit accepter avec résignation comme les épreuves nécessaires de la vie humaine, les malheurs qui les avaient tant épouvantés*
Voici ce qui arriva :
Lorsque Maniacès fut calomnié auprès de Tempereur de Constantinople, il espéra apaiser la colère de son souverain en emportant de Sicile, pour en faire présent à l'empereur, le corps de sainte Agathe; de sainte Luce et de plusieurs martyrs. — Depuis lors les chrétiens de Sicile n'avaient pu rentrer en possession de ces restes saints et vénérés.
Or, en cette même année qu'ils croyaient maudite par Dieu dans le ciel , comme elle Pavait été par son ministre sur la terre , le corps de sainte ,
est ramené triomphalement à Catane, par un Calabrais et un Français qui habitaient Constantinople. — La manière dont ils parvinrent à échapper aux poursuites dirigées contre eux , par les ordres de l'empereur, et passer sains et saufs à travers tant de dangers semés sur leurs pas, fut regardée comme un miracle.
L^abbé Maurice, alors évèque de Catane, a laissé, de cette translation , un récit détaillé et intéressant qui est parvenu jusqu^à nous.
Nous ne croyons pas hors de notre sujet de le rapporter ici, car à cette époque, où la religion exaltée touchait presqu'à la superstition, un fait de cette nature avait une importance que nul ne peut révoquer en doute; pour l'apprécier, il suffit d'étudier cette histoire dont nous nous sommes fait le narrateur.
Ainsi, l'on verra les Normands, sous la conduite de Roger, combattre avec énergie parce que saint Georges leur est apparu monté sur un cheval blanc, et les précédant au combat en agitant dans sa main le saint étendard ; — Ton verra saint Janvier ^ paraissant sur les murs de Naples, et ordonnant au comte d'Averse d'abandonner le siège de la ville,
222 mSTOlRB VE LA SKULK lti77),
et saint Brunoy dans une vision , saurant le comte do poignard des assasBins ; dans chaque ligne enfin des écrits contemporains y on retrouvera eette croyance entière ^ exclusive^ aux miracles et aux visions surnaturelles. On oonçoit aisément que ces hommes dont l'existence était un long combat, et placés chaque jour^ par ces luttes terribles et meurtrières 9 plus près de la mort que de la vie, se donnassent corps et àme à cette foi divine, et rattachassent toutes leurs pensées à cette souveraine puissance du Seigneur qui pouvait tout, et employait toutes les voix pour se faire comprendre de ses serviteurs.
En avançant dans cette histoire^ et en traversant les siècles, nous verrons cette foi sainte, cette confiance sacrée diminuer peu à peu et s'éteindre sous le souffle de l'orgueil et dès passions humaines.
Voici le récit de Tévêque Maurice (1 ) :
« Deux chrétiens latins demeuraient dans la
( 1 ) Voir pour le texte latin de cette narration les notes à la fin da volume. N" IV.
HISTOIRE DE LA SiaUB (1127). 223
(( ville de CoQStantinople ; Tun s'appelait Gislebert (c et Tautre Gosselin ; le premier était Français (( d'origine » l'autre GaUbrais. -^ Gislebert rein« « plissait dans la cour de l'empereur des fonc- (c tions militaires; il eut la nuit une vision dont (i il donna lui-môme les détails en notre pré-* a sence.
« La très«*heureuse vierge et martyre sainte Âga- (f the lui apparut trois fois et lui ordonna de l'ena lever seorètement de Téglise où elle était ense- « velie, et de la transporter à Gatane où, pour a Gbrist, elle avait reou la palme du martyre. -^ « Cette vision , que plusieurs regardent comme (f incroyable, ne doit pas être discutée par les raiif sonnements humains^ mais rapportée plutôt au (f jugement de Dieu qui sait tout; car, sans sa voce lonté suprême, nous pouvons Taifirmer avec vé- « rite, cette très-heureuse vierge ne serait pas ce revenue parmi nous. Gislebert, redoutant de se cr jeter seul dans une si audacieuse entreprise, ap- (f pela à lui Gosselin , son fidèle ami ; puis tous w deux, la nuit, posèrent une échelle, entrèrent w dans l'église où se trouvait le corps de la vierge , a et s'en emparèrent; louable larcin! — Ils placé-
t< relit ce corps avec vénération dans nue corce beille (yarsemée de roses odoriférantes , et ref< tournèrent à la maison de Gosselin à pas préci- « pités, emportant avec eux le trésor qui leur ce avait été si divinement accordé; la tète de la « vierge fut déposée dans deux vases de terre « avec grande vénération. Quant aux autres mem- (c brea, de peur que le moindre indice ne fit « découvrir leur dessein , ils les placèrent dans « deux coffres embaumés par des parfums odo- « riférants.
(c Cependant le bruit d'une pareille action se M répandit soudain de toutes parts , et la rumeur « populaire la fit parvenir jusqu'aux oreilles de u Tempereur; on lui dit qu'il était arrivé un événeu ment de mauvais augure pour lui et pour son « empire y que le corps de sainte Agathe avait ce été enlevé. Sans retard des émissaires sont ence voyés dans toutes les parties de la ville et sur (c les rivages de la mer voisine; ils portent Tordre c< exprès de ne laisser sortir aucun homme de Con- « stantinople sans qu'il soit interrogé. — Mais que . (C peut faire la prudence humaine contre les rescc sources que suggère un projet divin ? — Il n'y
HISTOIRE DK LA SICILK ( 1 127 ;. ^
c a> dit le sage Salomou, aucune sagesse, aucun i conseil contre Dieu. Car Gislebert et Gosseiin, i sans danger, sans interrogatoire, sortirent de la c ville impériale. Secondés par la protection céf leste, ils allèrent au port, prirent un navire, f et, poussés par un vent favorable, arrivèrent à r Smyrne.
H Ils restèrent quatre jours dans cette ville, afin < de disposer, d'une manière convenable, le cerf< cueil où ils avaient caché les saintes reliques ; « tout à coup un violent tremblement de terre les w saisit d'une grande crainte , et cette épouvante f< jeta le trouble dans leurs esprits. Mais Gislebert , 9 plus sage et ayant une plus grande foi que Gosset< lin, affermit, par des consolations multipliées, i son compagnon indécis : afin d'éloigner de lui ;< toute crainte, il lui disait que Dieu était avec c eux, et qu'aucun événement ne devait les effrayer fc ni leur faire abandonner cette sainte entrec prise.
i< Aussitôt, unissant les actions aux paroles, et w voulant gagner Corinthe par mer, ils firent à la :f hâte les préparatifs nécessaires, puis montèrent K sur un navire, et fendant, selon leur désir, une
ne HISTOIRE DE LA SICILB (Itt7).
« mer apaisée, ils arrivèrent au port désiré, avec « le secours de Dieu.
« Ainsi la défense du roi d'ici-bas ne servit de « rien » car la volonté du Koi des cieux s y oppo- « sait; aucun secours puissant ne leur manqua. « Qui pourra, ô Christ, Fils de Dieu, rapporter « dignement les bienfaits dont ta faveur comble tes « indignes serviteurs? Quelle langue, quel génie, i< quelle pensée humaine pourront te rendre grâce (( d^une manière digne de toi? -— La langue est « muette , le génie troublé , la pensée pleine de « terreur, lorsqu'ils veulent célébrer tes exploits et « raconter tes louanges.
« Us arrivèrent donc à Corinthe, comme nous (( Tavons dit, et s'y arrêtèrent trois jours; ce fut « par nécessité, car ils désiraient trouver un navire « qui les portât en Sicile; mais l'événeoient ne ré- « pondit pas à leurs vœux. Après de grandes fatic( gués, ils étaient plongés ^ la nuit, dans un pai- « sible sommeil, lorsque la très-heureuse vierge, « d'une admirable beauté, apparut à Gislebert w (comme il nous Ta raconté); ses cheveux étaient c< déliés; elle se plaignit beaucoup de tant de leiH « teur , et l'exhorta à partir au plus vite avec son
HISTOIRE DK LA SICILK (1127). 227
« compagnon et les saintes reliques. Fendant (( qu'elle parlait ainsi ^ elle montrait du doigt un H navire qui s'apprêtait à lever Tancre. Gislebert (V se réveille soudain ^ et, sans regrets et sans reff tard y se hâte^ connaissant ces paroles : hâte-toi, w le retard nuit à t ouvrage. Il arrive au port et « trouve tout à son gré et conforme à ses dé- « sirs. — Alors, ayant tout ordonné pour un w voyage maritime, il monte sur le navire et, par (V la protection de la sainte vierge martyre, sans « rencontrer aucune difficulté , soit pour lui , soit tt pour les nautoniers ; il aborde au rivage de Jtfpii thone^ accompagné de Gosselin , son compagnon w de conseil et d'ouvrage. En cet endroit, il se c< réunit à quelques marchands, et traversant heu- <c reusement l'Adriatique avec la volonté de Dieu , a il arriva sans malheur au rivage de Tarente.
« Aussitôt ils descendent sur le port, entrent « dans la ville , y célèbrent sans retard une messe « en l'honneur des glorieuses reliques de la sainte « vierge, prennent quelque nourriture et retourcf nent au rivage. Là, ils retirent en secret le corps « du cercueil pour le placer d'une manière plus « convenable. — Mais il arriva un miracle éton-
tn IIISTIMRK DK LA SICILE Clir).
ff iiaut; lorsqu'ils déposèrent les glorieuses reliques « (le la vierge très-sainte » ils laissèrent dehors une ar mamelle glorieuse, dans un endroit où se trouvait (« une source. Une certaine veuve de bonne repues tation, et renommée pour l'honnêteté de ses (v mœurs, vint à cette source laver son linge ^ avec « une petite fille qu'elle nourrissait encore de sod cf lait. Après avoir fini son travail, elle s'assoupit « et tomba dans un profond sommeil; mais l'en- « faut, par un instinct naturel, cherchait le sein (c de sa mère pour en sucer le lait selon son habi- « tude ; et des pieds et des mains , furetant çà et a là, elle arriva à la glorieuse mamelle. — Miracle (( divin !... rayant prise à la bouche ellesemitàsua cer, et il en sortit un lait d'une douceur éton- « nante ; et tandis que l'enfant savourait les dou- « ceurs de ce lait avec beaucoup de plaisir, la vierge w très-sainte apparut à la mère et lui dit : — Lève- « toi , et va, car ta fille tient en bouche ma mamelle. « Celle-ci se lève soudain, va à sa fille, et la voit « (comme il lui avait été annoncé dans son som- « meil) tenant le sein de la vierge; elle la laisse (c ainsi, vole en toute hâte vers l'évêque, et lui u explique tout ce qui s'est passé. A cette nou'
(V Telle 9 Tévéque^ ayant rassemblé tout le clergé et a tout le peuple de la ville , alla en grande pro- «cession à , l'endroit où Tenfant avait été laissé , « et tous s'approchèrent , voulant enlever de sa K bouche la divine mamelle; mais ni les caresses « ni la force ne purent y arriver. Alors Tévêque a ordonna à tous les prêtres de venir en ce lieu w avec dévotion et respect, et de s'approcher « successivement de Tenfant, pour voir s'il se « trouvait parmi eux un homme assez louable par w sa bonne renommée et son austère conduite pour a que la protection divine lui accordât cette glow rieuse mamelle. — Chacun d'eux s'empressa d'ow béir, mais nul ne put, d'aucune manière, par ce i< moyen, obtenir la mamelle.
a Un prêtre d'une vie honorable, et distingué « par l'austérité de sa vie, dit à l'évêque : — Qu'on (c fasse une procession dans l'église de Saintece Gatalde (Sancti Cataldi). — D'après l'ordre de « Tévêque , on fit cette procession. Et comme « ils chantaient les litanies, lorsqu'ils arrivèrent à « Tendroit où sont ces mots ; « Sainte Agathe, prie « poumons, » l'enfant que le prêtre portait dans i< ses bras, déposa la mamelle dans le sein du prê-
2âO HISTOIRE DE LA SICILE (tlTt),
« tre ; celui-ci la donna avec grand respect à Vévè* « que y et Ton comprit ainsi que cette mamelle était (« celle de sainte Agathe ^ yierge glorieuse et mar* « tyre.
ce Alors le prêtre, avec la permission de Tévèque; « fit de sa maison une église en honneur de sainte « Agathe, et là, servant sous l'habit de moine, il c< y termina très-saintement ses jours
« Dès que les membres de la vierge furent déa posés dans le cercueil , Gislebert et Gosselin re- « montèrent sur un navire et arrivèrent en peu de « temps en Sicile. * — Mais avant de poursuivre notre « récit, disons quelques mots sur le lieu où ils « abordèrent.
« Là, se trouve Messine, ville remarquable par li ses édifices, insigne par ses richesses, et qui a est à juste titre à la tête de toute la province. « C^est dans cette ville que les hommes dont nous « avons parlé, arrivèrent, portant les reliques de la c< très-heureuse vierge Agathe ; ils s'y arrêtèrent « trois jours , mais Gislebert désirant au plus vite « l'accomplissement de sa mission sainte , suivit « une idée salutaire. Il laissa à Messine, sous la
« garde de son compagnon » dont la bonne foi ne « lui inspirait aucune défiance , le corps de la (c vierge dévouée à Dieu , et partit en toute hâte w pour Catane. Moi, Maurice, qui, malgré mes « péchés, remplis dans cette ville les fonctions de (f Pontife, je communiais dans un endroit retiré « de notre église, lorsqu'il vint vers moi, et déu clara qu'il avait à me parler; après les saluta- (i tiens d'usage, ayant fait éloigner les personnes « présentes, il me raconta toutes ces choses en « particulier; et, lorsqu'il vit que je désirais de « toutes les forces de mon âme posséder ces saintes (c rjeliques , ressemblant à ce marchand de TÉvantf gile qui , trouvant une précieuse marguerite , u vendit tous ses biens et Tacheta, il me fit cona naître tous les efforts qu'il avait faits en tout lieu « et en tout temps , pour conserver ce grand trésor, (f et me pria avec une grande dévotion d'envoyer (• avec lui deux de mes frères pour le saint trans- (n port des reliques.
« Persuadé que les paroles de Gislebert n'étaient «r pas contraires à la vérité, j'envoyai à la hâte avec « lui à Messine deux moines très-vénérables, Hol- « domanus et Lucas, les jugeant dignes de remplir
nî msToniE ms la sicile (1127).
'( fidèlemeol un semblable message , afin qu'ils rap- « portassent avec la dignité convenable, ce pré- « cieux trésor qui nous était accordé par la prcH « tection divine.
« Ceux-ci remplirent leur mission avec zèle et t* célérité , ils ramenèrent promptement le corps c* sacré que j'attendais avec une joie religieuse. « Aussitôt que je les vis, je m'agenouillai avec tous « ceux qui étaient venus avec moi , adorant avec (i respect les reliques du cercueil ; il en sortit tout « à coup de suaves parfums et , comme dit rÉyan- « gile , « un doux nectar embauma toute la maif< son. w — Je posai ensuite ces membres sacrés a dans un nouveau cercueil digne d'un semblable « dépôt; puis je retournai plein d^allégresse à Ca- (( tane, je rassemblai tous mes frères, et leur i( appris ce qui était arrivé. Us louèrent unanime- « ment le Dieu, auteur d^un si grand bien&it,et « d'un commun accord nous décidâmes d'aller tous « avec humilité au-devant de notre patronne, et de « l'introduire en chantant ses louanges dans cette « même ville où elle brava son cruel ennemi, et « remporta la palme du martyre et de la virçi- « ni té.
« Le jour de cette grande cérémonie étant donc f< fixé (le i6^ des calendes de septembre) » nos a frères rapportèrent le cercueil avec honneur de « Tendroit dont nous avons parlé; et nous^ les pieds (c nus^ et couverts de vêtements blancs , nous mar- « chions en tête du cortège ^ portant sur nos visages M la marque salutaire dcT Thumilité et de la joie.
« Un grand nombre de personnes de tout âge, u de toute condition^ même de foi différente^ « était accouru pour assister à ce spectacle extraorw dinaire et solennel : la foule était telle qu'elle « nous embarrassait dans notre marche et pour notre « retour, et chacun était pressé si fortement qu'il en « souffrait beaucoup. — Alors il arriva une chose a digne d'être rapportée, et d'être exaltée à la gloire « de la très-heureuse vierge.
« Depuis l'endroit dont nous avons parlé jus- « qu'à Catane, espace de trente-deux stades, dans a un chemin rocailleux, deux petits enfants por- « tèrent des flambeaux allumés devant les reliques « de la sainte, et , ni le vent, ni les enfants , ordi- « nairement si légers , n'éteignirent le feu , mais « ils le conservèrent toujours très-pur et très-bril- « lant.
m HISTÛIRKDfiLA8IGILK(im),
a ÂprèB un triomphe si solennel, et de si dignes « honneurs, on pUça la sainte vierge martyre (( dans la basilique de Catane que Dieui par un a privilège éternel, a donnée à cette ville i et on « la déposa dans un endroit convenable. De grands a miracles accompagnèrent cette fête » preuve « éclatante de sa vertu et de sa gloire devant a Christ.
« Ce même jour déjà était à son déclin, lors- « qu'une jeune fille, aveugle, dit-on , dès sa nais- (( sance, et estropiée d'un pied et d'une main, se (( présenta avec adoration devant le corps sacré pour « demander un remède à ses maux ; et devant nous, a en présence de beaucoup d'autres témoins , elle (( reçut la vue et la force de ses deux membres» « par l'intervention de la vierge.
« Une autre femme était depuis longtemps « tourmentée par un démon cruel. — Elle se préce senta devant les saintes reliques; ses cris et ses « sifflements montraient l'atrocité de l'hôte qui ha- « bitait en elle. Cette vierge si bonne vint aussi à (( son secours, chassa le démon, et rendit à la « femme sa première santé; lorsqu'on la vit ainsi « guérie et faisant, en mémoire de sa guérison, le
« signe de la croix vivifiante ^ aussitôt des canti- « ques de louanges montèrent vers TÉternel. Les u frères qui reposaient dans leur lit, réveillés par « le bruit de ces chants se levèrent , et , s'étant unis c< au peuple, chantèrent un Te Deum^ en mêlant « leurs voix aux sons des instruments. »