‹ Histoire de la Sicile sous la domination des NormandsChapitre 36 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

vent favorable , il arriva à Salerne. 11 n'entra pas dans la ville , mais il fit mander aux principaux personnaf^es , aux ecclésiastiques, aux comtes et aux barons dont raffection et les lumières lui étaient connues, de se rendre auprès de lui (1).

Lorsqu'ils furent tous réunis en conseil, il leur adressa ces paroles :

u Puissants seigneurs et ministres de Dieu, connaissant votre dévouement, votre prudence et votre haute sagesse, je suis venu chercher ici le secours de vos lumières. Avec l'aide du Seigneur tout-puiisant et de vos bras vigoureux et hardis, j'ai soumis à mes lois une vaste étendue de domaines; mes parents , mes amis et mes sujets de Sicile réunis en conseil, m'ont appelé à la dignité royale : c'est, disent-ils , donner à mes sujets une position plus élevée , à mon empire plus de force , à ma puis* sance plus de grandeur, et ils m'ont supplié, avec d'instantes prières, de rétablir en Sicile la royauté

(I) Aiexander Teles. , lib. Il , c. ii !

Salernum regreditur, extra quam non long(> convocatis ad se aliquibu» ecclesiasticis perilissiniis, atquecoinpetentioribu8 personis, necoon qttibe»dam priocipibus , comitibus, baronibus siniulque aliis, qui sibi «uol «!«• probatioribus viris patefecit eis examinanduin secretum et inopinitm» fiegotiani.

HISTOIRE DE LA SUULE ^ M37 — 1 i:U)). 301

détruite. Mais avant de me rendre à leur» vœux, j'ai voulu consulter votre jug<*ment éclairé sur une question aussi grave ^ et je vins ai réunis ici, pour que vous puissiez discuter entre vous , ce qu'il est juste et convenable de faire en cette circonstance» »

Un long murmure d'approbation accueillit ce discours, car tous les assistants étaient entièrement dévoués au duc; l'adhésion fut générale.

« Oui ! s'écria-t-on de toutes parts avec enthousiasme , votre valeur guerrière et les droits sacrés de la succession vous ont donné la domination sur la Sicile , la Fouille et la Calabre ; il est juste de replacer sur votre tête glorieuse l'ancienne couronne des rois. »

Le duc s'étant retiré, les membres du parlement fie mirent à examiner pour lequel des pays soumis à la domination du prince normand devait se reinouveler la prérogative de l'ancien titre royal , et il fut évident , par la tradition du passé , que ce puissant honneur ne pouvait être attribué aux provinces de Campanie, de Fouille, d'Abruzze, de Calabre et d'Amalfi, dans lesquelles seulement avaient été établis des duchés et seigneuries fondés

292 HlSrOlRE DE LA SICJLE (1127 — 1130).

par les Lombards , tandis que la Sicile avait été, depuis les temps les plus reculés, ainsi que l'attestait l'histoire, décorée de la grande prérogative d'un très-ancien royaume (1),

Us rappelèrent dans ce conseil royal quels avaient été les premiers rois de Sicile (2), et ils conclurent unanimement qu'il était juste et raisonnable,

(1) Compendio delta storia diSicilia diNicolo Maggiori, toni. II, f* i45: .... Siccome rinvennero , che per quanto la tradiziooe delle cose anti-

che somministi-ava di tal fregio colme ed ornate andaronele provinciedi Campagna, di Puglia, di Abbnizzo , di Calabria e di Aiiialfi , ma che solanicntc in esse crano state alcune contro ducati e signorie da'Longobardi fondât! , cosi airincontro certissima cosa esserc , che T isola di Sicilia en stata sui dalle piu anlicbe meiuorie , che ei somministra la storia, fregiata délia luminosa prerogativa di vetustissimo regno.

(2) Compendio délia storia di Sicilia di Nie. Maggiori , t. H , f*. 145, 146 (^traduction) :

On compte parmi les plus anciens rois de la Sicile : Gronos , Buti et Sicasta sa femme , si remarquable par sa beauté et ses richesses, et pois Erice, successeur à la couronne. Parmi les Sicains, après Eubolus père, le roi Cocelus son fils j parmi les Sicoliens , Ducezius , Âgathocle , Gorone père et fils , Goronimus neveu, et d'autres encore qui se succédèrent so« le nom de tyrans. La signification de ce mot était la même que ceUc de roi ; aussi voit-on Platon , Socrate et les poètes tragiques grecs , qualifier le monarque de bon tyran. L'empereur Théodose porta le titre de roi de Sicile, de mémo quo le Vandale Genséric qui s'en revêtit lorsqu'il vint à Palerme,et après lui Théodoric, roi des Goths. David, roi d'Ecosse, avait eu pour femme ui;r princesse du nom de Cécile , fille d'un roi de Sicile. A son relourde la terre sainte, Charlemagne ayant abordé en Sicile, J trouva le roi de ce pays. Nicephore Grégoire er le pape Pascal I, fo>* mention des rois de Sicile que Grégoire Vil lui-même fait remonter an ten-ps des Sarrasins.

HISTOIRE DE LA SKilLE (1127 — 1180). 293

puisque cette île avait été le siège glorieux d'un grand nombre de rois de restituer à la ville de Palerme, ancienne métropole et capitale, la continuation de ce royal privilège. Us ajoutèrent même, disent Inveghes et Alex. Telesinus^ que le diadème posé sur la tète de Roger, loin d être restreint dans les conditions du passé, devait étendre sa souveraineté sur les autres contrées actuellement soumises au prince normand (1 ).

Le duc Roger retourna plein de joie en Sicile et, fort de l'approbation de ces deux conseils qui rappelaient au trône , il chercha les moyens les plus sûrs et les plus prudents à la fois de se revêtir de cette suprême dignité.

Ici les historiens diffèrent entre eux; les uns prétendent que la même année où s'étaient tenus ces deux parlements, le duc Roger fut solennellement couronné à Palerme, c'est-à-dire le 15 mai 1129; d'autres^ an contraire, assurent qu'il le fut seule-

(I) Muratori , t. V, p. 622. — Alex. TeL, lib. 11 , c. ii : Nam si regni solium in eadem quondain civitate panormitana , ad regendum lantum Siciliam certum est extitisse et nunc ad ipsum per longum tempus defecisse videtur, valdo dignum et jiisli^m est, ut in capite Rogerii di£^emate posito, regnuiii ipsum non solum ibi modo restiluatur, sed in caeteras etiam regiones, quibus jam dominari cernitury dilatnri debeat.

}»4 HISTOIRE DE LA SlCiLE ( 1137 *^ 1180}«

ment Tannée suivante , le 25 décembre 1130, jour de Noël.

Cette dernière assertion nous parait la plus fondée 2 — en voici les raisons. — D'abord Alexandn et Falcofif tous deux historiens contemporaini, et dont les écrits contiennent de grands détails sur les moindres événements de cette époque ^ ne font mention que d'un seul couronnement ^ c'esi^--dire de celui présidé par le légat de l'antipape Ânaclet; ensuite^ dans plusieurs actes ^ et entre autres dans deux privilèges accordés à T église de Patti, en 1134t et signés de Roger , il est dit : An de tin^ carnation 1133 et 1134, troisième et quatrième année de notre règne ; enfin , dans les privilèges que le prince normand concéda jusqu'en Tan 1130^ il conserva toujours le titre de duc«

Du reste , cette question ne nous semble pas d'une ^ grande importance. 11 se peut, et de cet avis sont Inveghes et la Chronique de Saint-Étienne-du^Bois^ de Calabrey que le duc Roger ait voulu faire confirmer immédiatement, par une cérémonie publique, l'assentiment unanime de ses barons, afin de donner à cet assentiment la valeur d'un fait ac» compli et incontestable ; mais le véritable couron-

HISTOIRE DE LA SICILE ( 1 1 j}7 — 1 f 80 ). 29&

nement; celui où il reçut ronetion sainte, n'eut lieu qu'en 1130(1).

(1) 11 n'est pas sans ÎDlérét de connattre les diverses opinions des historiens les plus énidits sur celte matière , aussi nous traduisons littéralement les annotations du théologien Pagius aux annales du cardinal Baronius , à l'ocoasion du couronnement , elles résument cette discussion.

Selon Baronius , le commencement du royaume de Sicile date de l'année 1 1 30 ; les historiens qui depuis ont parlé des événements de la Sicile et de Naples, contestent le double couronnement qui aurait eu lieu, savoir : en 1129 , aux ides de mai, après |a prise de Naples , et l'année suivante, le jour de Noël ; il est d^ailleurs impossible , selon eux , que la cérémonie se soit répétée deux fois à Palerme , car l'abbé Alex, Telesinus établit qu'au printemps de 1 129, Roger avait traversé le Phare pour se rendre dans la Pouille , où il avait eu à livrer plusieurs combats . d^où il suit qu'il ne pouvait être de retour dans la capitale de la Sicile en avril et mai. Peregrinus, dans les notes de Falcon, dit : Les historiens rejettent le fait du couronnement de Roger à Palerme , par les mains des quatre archevêques, etc,, dont Un* est parlé ni dans la chronique de Miraldo ni par les moines Cartusiens. Il est surtout contestable , puisque Içs plus anciens documents se taisent à ce sujet, notamment Alex. Telesinus qui était tout dévoué à Roger, et qui parle seulement dans ses lettres d'un couronnement, entouré du plus grand luxe et fait en présence d*une multitude de gens de toutes conditions , le jour de Noël, Il le spécifie plus loin en disant ; à la fin de tannée 1130, et par t autorité de l'antipape Anaclet. Ces paroles s'accordent avec la description de Falcon ; et Alex. Telesinus n'eût pas passé sous silence un précédent couronnement fait en faveur de Roger, car cette cérémonie n'eût pas été célébrée avec moins de pompe et avec un moins grand concours de la noblesse , sous le ponliticat d'Honorius, alors trèsdévoué à Roger.

D'après Peregrinus, Honorius il, qui s'était déterminé avec tant de peine à conférer à Roger le titre de duc, n'eût pas été tranquille s'il eût su Roger investi de la dignité royale ; et Roger, qui avait promis son secours au pape Honorius dès le mois d'août , n'eût pas manqué , les choses étant •ÎBsi, de lui demander la confirmation de son nouveau titre dans l'entrevue ^*ils eurent ensemble.

Outre l'autorité en faveur de celte opinion, d*abord de Falcon et

296 HISTOIRE DE LA SiOLË (1127 — 1130).

Voici ce que la Chronique mantÂScrite de Saint- Étienne-du^Bois, de Calabre^ rapporte de cette céré-

tï Alexandre, on a celle de Jean de Ceccano dans la Chronique d'Orderim, liv. XI!, page 89^, et Tauteur de la Chronique de Carauviemit. — Avanl cette époque Falcon et Alexandre ne donnent à Roger que le titre de doc. L'un cl l'autre sout d'accord , même avec la Chronique de Moraldi, citée trop légèrement par Fazelle , liv. VU , page 406 , et par Ducange dm les notes sur V Histoire de Cinnanus, page 44C.

Pyrrhus Roccu.^ elle celte Chronique manuscrite de l'église de Saint- Etienne-du'Bois , en Calabre, appelée autrefois Eremus , il ajoute que l'original était en la possession du Napolitain Camille TuHnus, et qu'on y lit c(; qui suit : Honorius étant mort, l'Eglise élut à sa place le cardinaldiacre Grégoire, sous le nom d'Innocent II, lequel ne voulut pas confirmer ce couronnement ; mais un Pape schisma tique j le cardinal Pierre, appelé Anuclet II, ayant été opposé à Innocent, Roger obtint de lui la confirmation de ce privilège. Cependant si , dans cette même année, Roger eût sollicilé la conGrmation du pape Innocent, comment pliis tard, et pendant plusieurs autres années, aurait-il pu le tenir pour antipape?

Vhisionen Cartusien et Fazelle ne disent rien du double couronnement; mais des auteurs venus ensuite , s'autorisant de ce q\x* Alexandre, en parlant de l'inauguration de Roger, ne mentionne ni le consentement d'Anaclel ni la présence de son légat, concluent qu'il admet le couronnement comme ayant été fait l'année précédente. Alexandre^ dans sa préface ei ailleurs avertit les lecteurs qu'il omet diverses circonstances et qu'il ne se rappelle pas le nom de celui qui couronna Hoger; il place l'inauguration faite à Palerme au jour de Noël ; c'est pourquoi il n'entend pas parler d'un couronnement que Miraldo et Fazelle font remonter aux ides de mai , mais bien du couronnement de Noël fait par le cardinal deCenti, et que raconte Falcon dans Baronius.

Cependant un écrivain citant Balusius dans son histoire sur la délifrance de Messine par le comte Roger, tome VI, dit : Nous tenons pour certain que Roger fut couronné roi à Palerme en 11 59 ; car Balusius fait mention du privilège accordé aux Messinois , commençant ainsi : Au nom du Dieu éternel et de notre sauveur J, C. Amen, Roger, par la grâce divine, premier m de Sicile, duc de la P ouille et prince de Capoue.,..et qui se termine parc» mots : Ceci est l'original de nos ordres,,., daté de /» bienheureuse tfUUde

monie, que le père Pagius traite de fable dans les annotations aux annales ecclésiastiques du cardinal Baronius :

(( Furent appelés, pour la prochaine solennité, « archevêques et évoques, grand nombre de comtes « et de nobles chevaliers, et un jour du mois de i( mai fut lixé par eux pour le couronnement de « Roger, auquel jour, iô** de mai, il parut dans <c le palais, vêtu d'un habillement royal , tissu d'or, « la tête couverte d'une petite toque de soie ; il

Palerme , en commémoration de notre couronnement, le 1 à mai de l'année du Verbe incamé 1129, auquel ont assisté Roger de Benevent , Jean de Palerme et Philippe de Capoue.

D'autre part, cette partie de l'Italie reconnaissait Anaclet ainsi que l'atteste Falcon : dans la même année Anaclet consacra à Rome l'archevêque Laudolphe, et il raconte qu' Anaclet, secondé par Robert, prince de Capoue, soumit les habitants de Béncvent.

Il détruisit leur commune , dit Falcon ; ce qui correspond à la tin de cette année ou au commencement de la suivante avant le mois de mars, auquel temps , ainsi que le dit Falcon , Roger s'empara d'Àmalti avec une armée bien plus nombreuse. La ville de Naples s'était déjà soumise à Roger; et le chroniqueur Alexandre, dans la liste des villes, des princes et des magnats qui dès l'année précédente avaient fait cette soumission , ne mentionne nullement la ville de Na]>les. Cependant si Ton tient compte que dés l'année précédente le prince de Capoue , plus puissant que les autres seigneurs, avait fait sa soumission , on doit en conclure que Naples a dû suivre son exemple. Car Alexandre ^ au commencement du livre II, dit : « Roger, possesseur de tout le territoire de Bohémond, et maître absolu du duché de la Fouille , avait reçu la soumission du prince de Capoue et du général de l'armée napolitaine , ainsi que celle de tout le pays qui s'étend jusqu'aux frontières de la principauté d^Ancône. Quand les germes

298 HISTOIRE DE LA 8IGILB ( 1 127 '^ f 130).

N portait au cou une chaîne d'or^ enrichie d^un « grand nombre de différentes pierres précieuses. « Étant monté sur un superbe cheval, ilfutcon- (( duit à la cathédrale de Palerme, au milieu d'une (c nombreuse cavalcade de prélats et de seigneurs. M Là, il fut reçu par le clergé avec de grands bonc< neurs. Il est pour certain que le temple saint (V était décoré d'ornements très-riches et très-^somp- (c tueux, de telle sorte que les yeux en étaient M émerveillés; et le concours des différentes nations

de la guerre furent éteints , il commença à penser en lui-même et à dire à ses amis intimes , surtout à Henry de Conti , son oncle^ qui Taimail particulièrement , que celui qui gouvernait la Sicile , la Fouille , la Calabre el les autres pays voisins de Rome , ne devait pas se contenter du litre de duc , mais devait jouir des honneurs suprêmes de la royauté. C'est pourquoi il convoque à Salerne une assemblée où les magnats lui décernent à l'unanimité la couronne , et pressent par les plus vives prières le duc Roger de se l'aire couronner roi dans Païenne , capitale de la Sicile. Aussi 1^ dac, fort de leurs conseils, rentre en Sicile, el ordonne, etc.. » Il résolut dune de se faire couronner avec le consentement des principaux seigneurs , des magnats, des barons « des prélats, sans consulter le Pontife romain.

Enfin, ce même Alexandre, dans son histoire d'Anaclet , ne faitaucont mention que Roger fui redevable de sa dignité à son courage et au boo vouloir de ses vassaux , avant qu'Anaclel, le 5 des calendes d'octobre, eût émis le bref mentionné par Baronius, Roger, à cette époque, nonseulement s'intitula rot delà Sicile, mais encore de l'Italie, ainsi que le prouvent les diplômes d'Ughelliis mentionnés dans les Annales de Brindisi et de Bénévent, dont la date est des années 1 133 et 1 137, dont voici le commencement :

ITot Roger D.-G., roi d'Italie et de Sicile , protecteur des chrétieiu,n fils du premier comte Roger,,,,

HISTOIRE DE LA SICILE ( nS7 — 1 130). 29»

(c ac^courues à cette solennité était tel, qu'à peine (f pouvait-^on parvenir jusqu'à réglise. Différentes (f cérémonies ayant été faites par les prélats et les « éTèques de Bénérent^ de Gapoue, de Salerne et M de Palerme, le diadème royal, orné de pierre- « ries f fut enfin posé sur la tète de Roger ; on lui (4 mit le sceptre entre les mains ,i et il fut appelé « alors du nom de Koi par toute rassemblée (1). »

Les seigneurs et barons de Sicile ^ de Fouille et de Galabre avaient donné leur assentiment; Roger n'avait plus qu'un obstacle à surmonter, mais cet obstacle était le plus grand de tous, car il venait du saint-siége. Ceux dont il avait réuni les suffrages étaient ses vassaux, ses feudataires de différents degrés; soumis à la dépendance de leur souverain, ils avaient dû s'incliner devant son désir. Mais le Pape prétendait être le chef suprême et absolu de tous les princes chrétiens, et il devait, dans les intérêts de TÉglise, s'opposer énergiquement à cette nouvelle puissance qui pouvait créer de grands embarras au saint-siége.

Un événement fâcheux pour le christianisme,

(1 )Chran,de Saint-Etienne du Btris d$ Calabre damlnvegheê.p, 1 86 et 1 87 . Voir pour ]o texte , les notes à la fin du volome* N» VL

une discorde qui minait les forces de TÉglise en divisant la puissance pontificale, vint en aide à Koger. — Honorius mourut; à sa mort, deux camps se formèrent. Le premier éleva à la dignité pontificale Grégoire, moine de Latran, abbé de Saint-Nicolas, cardinal-diacre de Saint- Ange, en le nommant Innocent U» Le second conféra la même dignité le même jour) à la troisième heure , à Pierre, cardinal, presbytérien de Sainte-Marie-Transtéverine, sous le nom d' Anaclet (1 ).

Roger était ainsi débarrassé d'un ennemi redoutable; il se déclara pour Anaclet- Des historiens prétendent qu'il le fit après le refus d'Innocent II de lui accorder la couronne royale. Roger, disentils, grandement courroucé, se réunit au schismatique, et tandis qu'Innocent II se rendait en France, par la route de Pise, afin de demander du secours au roi Louis VI le Gros, contre la puissance d'Anaclet, le duc alla eu Pouille, et eut dans la ville d'Avellino un entretien avec Tantipape.

(I) Baronius, t. XVH, an. 1130:

Dominus Papa Honorius medio mense tebruario viam univers» carois ingressus eslad Dominum, et dominus Innocentius electus «si, postquew Innocentium die ipso ad horam tertiam Petrus Portuensis episcopus Petran tiliura Peiri Leonis elegit pro Anacleto.

Le prince normand s'agenouilla respectueusement devant Anaclet, et lui dit :

« Pontife souverain , évêque du christianisme et père de l'Église, je viens me prosterner devant vous avec humilité, et vous reconnaître pour le seul chef suprême de la religion chrétienne et pour mon seigneur souverain (1). Je dévoue, à votre vénérable sainteté, mon corps et tout ce que je possède par la grâce de Dieu , pour renverser les ennemis de saint Pierre réunis contre vous, et chasser l'usurpateur, frappé d'anathème , qui veut occuper la place sacrée dont vous seul êtes légitimement revêtu. »

Anaclet releva le duc avec bienveillance et lui répondit :

« Je reçois, mon fils, votre hommage ^t votre sei'ment de fidélité avec amour et joie; j'accepte les secours que votre piété me prête , et si la puissance que Dieu et les chrétiens m'ont conférée, peut vous

(1) Baroniitif, t. XVU , au. 1 131 , fo 460 :

Du\ Apulise ad pedes nostros venicns , nos Pi<pi.m cathulicum et legitinium dominum suuni praedecessorum suoruni more recognuvil. Archiepigcopi , abbales omnes Apuliîv eirMilalrl.T iiobiscum suiil cl nos \isitant et Irequentanl.

{ Fragment d'une lellrv d' Anaclet.)

âtre utile , je suis prêt aussi à venir à votre aide, si cela ne s'oppose ni aux lois de la justice , ni à celles de la foit »

Encouragé par ces paroles de l'antipape, Roger reprit aussitôt :

" Puisque Votre Sainteté me permet de lui exposer l'objet de mes désirs ^ je parlerai sans crainte. Appelé au trône par les vœux unanimes de tous mes sujets, j'ai résolu, avec le secours de votre sainte protection, de rétablir Tancienne monarchie sicilienne. Je viens donc implorer votre suprême sanction, en soumettante vos lois souveraines moi, mon pays, mes évêques et mes prélats. La grandeur et la puissance des souverains de Sicile importent à la religion chrétienne, car c'est au nom de cette religion qu'ils ont expulsé les Barbares de cette île depuis si longtemps souillée par leur impiété, c'est en son nom qu'ils Font purifiée, et y ont établi le siège de leur doniination* »

Anaclet répondit à Roger :

« Je reconnais entièrement la justice et le droit de votre requête, et par souvenir et gratitude des services que le Grand comte , votre glorieux père, a rendus à T Église chrétienne , je suis prêt à vous

accorder ma sanction. Je vous enverrai par un de mes cardinaux le bref pontifical. Régnez en paix sur la Sicile et que la miséricorde du Dieu puissant descende sur vous. »

Après de semblables paroles ^ Tantipape et le duc Roger se séparèrent. — Le premier se rendit à Bénévent, le second s'embarquant à Salerne, retourna en Sicile.

Aussitôt après son retour, il fit savoir dans les différentes parties de son royaume et jusqu'aux frontières de la Fouille, à tous ceux qui avaient quelque dignité, quelque rang, ou quelque pouvoir, de se réunir à Palerme pour la cérémonie de son cou^ ronnement, dont les solennités avaient été fixées au jour de Noël (1).

Tous s'empressèrent d'obéir, princes, chevaliers, comtes et évêques. Le duc Roger les ayant réunie une troisième fois en conseil, leur fit part de la sanction (rAnaclet; et ainsi que les deux premières fois, agissant avec une habile et louable politique,

(I Alex. TelesinusAîb. 11 :

Re\ subito mandans suaruni pruvinciis iibiquc terraruro quatenus oinnes cujuscumque dignitatis vel potestatis , geu honoris essent , in die susceptionis ejus corona; quani Dominici Naialis priinu advenientis susceptura erat solemnitas, Panormi omnes convenientes adessent.

34)4 HISTOIRE DE LA SiaLE ( 1127 — 1 130).

il réclama de nouveau leurs suffrages. Dans ce conseil on décréta unanimement que^ pour la gloire de Dieu et le bien du pays , le duc Roger serait couronné roi dans la ville de Palerme.

Pendant que se tenait ce grand parlement du royaume de Sicile, de Fouille et de Calabre, arriva à Palerme le cardinal Conti, envoyé par l'antipape Anaclet (1). Le bref pontifical est une pièce importante qui mérite d'être citée en son entier :

V Église y sous nos prédécesseurs Urbain et Pascalj Pontifes romains de vénérable mémoire^ a reçu d^innombrables services de ta mère qui , suivant noblemeîit les traces de son époux, pourvut d'une main libérale à ses besoins et à sa protection. Et toi aussi que la divine providence a élevé y par la sagesse et k puissance, aurdessus de tous les autres princes dî^Italie y tu t'es appliqué à combler nos prédécesseurs d'honneurs et de richesses y c'est pourquoi nous a^m

( 1 ) [nveghes , vol . IH . Couronnement de Roger :

« Fu questo, dice Fr. Capece Latro, Pietro Oltavio di Vico, dei conti (h Tusculo , card. del litolo di S. Eusebio , il quale porto seco il brève antipontificio délia coronazione di Ruggiero che vien riferito interio da Baroaio e Pirri , e fu daio 5 kal. f- Oct. Ind. t 9- an. Dora, incarn. 1 130, poolif. dom. Anacleii padre, an. primo ; il cui originale , scrive BaroDÎo. si cmserva nel Vaticano, ma alquanto manchevole , ove l'antipapa gli coocwk

piÙ C08P. »

résolu de te récompenser toi et tes successeurs par des titres d^ honneur et de puissance; en conséquence nous Raccordons , te donnons et te cédons en vertu de notre autorité à toi^ à ton fils Roger et à tes autres fils, selon tes dispositions pour la successiofi du trône ^ et aussi aux héritiers de tes enfants, la couronne du royaume de Sicile^ de Calabre et de Pouille, cornprenant tout le domaine que nousy ainsi que nos prédécesseurSy avons donné et accordé aux ducs de Fouille tes prédécesseurs^ Robert Guiscard et Roger ^ son fils* Nous te concédons f avec la possession du royaume y toutes les distinctions royales y les droits régaliens à titre perpétuel pour en jouir à toujours y et établissons la Sicile première province du royaume. Nous permettons et nous accordons que, par les mains des arche^ vêques de ton domaine choisis à ton gré et selon ta volonté^ et assistés d^ autres évêquesy toi et tes héritiers receviez fonction et la couronne royale. Toutes les concessions y donations et privilèges que îios prédécesseurs ont concédés et accordés à tes prédécesseurs Robert Guiscard y Roger son fils et Guillaume y ducs de Pouille et à toi-même , nous les concédons et accordons à toi y à tes fils et à tous tes héritiers à titre perpétuel. Nous donnons en outre et nous accordons à toi et n. 20

Mm HISTOIRE DE \Ji SICILE 1127 — liao}.

à te$ héritiers la principauté de Capoue avec tontes $es dépendances y de la même manière que le prime de Capoiie la possède maintenant et P a possédée par le passé. Nous accordons et confirmons aussi r hommage de la ville de Naples et de ses dépendances ^ et le secours des hommes de Bénévent contre tes ennemis. Cédant à tes sollicitations y nous accm'dons à P archevêque de Païenne , à ses successeurs et à Péglise de Palerme la comécration de trois évêques de Sicile , c' est^-CHlire de Syracuse y d^Agrigente et de Mazara ou de Catamf pour empêcher que les susdites églises ne souffrent quelque diminution de la part de l'archevêque de Palerrne^ ou de Véglise de Palerme elle-^mêine. Quant aux deux autres » nous en réservons Rétablissement à notre entière disposition. Par ces concessions nous cédons ^ livrons et accordons toutes ces choses à toi et à tes enfants pour les avoir et les posséder par un droit perpétuel, pourvu que l'hommage, et la fidélité dus à fwus et à nos successeurs soient entre nous et vous faits par toi et eux, jurés par toi et euœ, qu^ils tiraient à en souffrir pour cela aucune diminution de dignité ou de domaine. Toi et tes héritiers vous devrez payer chaque année à C Église romaine un tribut de six ce/Uj schifatesp si on vous le denuLndc^ mais si on ne w\ii

l'a peu demandé, à la prejuière requête payez^le, s'il n^y a aucune ranon pour ne pas le payer. Si dans ravenir quelque personne séculière ou ecclésiastique essaie de s'* opposer à cette concession ou à cette donation^ à moins quHl ne donne une satisfaction convenable, quil soit frappé iPanathème. Mais à tous ceux qui observent ces conditions, concessions et permissions , soit la paix de Notre-Seigneur Jésus-^Christ. — Ainsi soitnl (1).

Ce bref pontifical avait été expédié de Bénévent le 27 septembre^ et le cardinal, après une heureuse navigation 9 aborda à Palerme. 11 fut reçu dans cette ville avec les plus grands honneurs , et installé dans un palais préparé avec un grand luxe et décoré , par les soins du duc , de tapis et de draperies d'un prix inestimable. Aussitôt son arrivée, l'on s'ocenpa avec activité des préparatifs pour la solennelle cérémonie du couronnement.

Elle fut fixée au 25 décembre ^ jour de la naissance du Christ.

De toutes les parties du royaume était accourue une multitude immense de comtes, princes, chevaliers, évoques et ^chevêques. Palerme, resplendis-

(I) Voir, pour (e texto latin de cette bulle, les notes à la fin du volume. N'-V.

santé de luxe y d^ allégresse et (T orgueil^ ouvrait ses portes à cette foule illustre et éminente qui venait, soit du côté de la terre, soit du côté de la mer.

Le 25 décembre , ce fut par toute la ville une agitation impossible à décrire. — L'aspect de Palerme pour cette royale cérémonie eût émotionné le cœur le plus sec; les rues étaient encombrées; les maisons et les palais étaient pavoises de riches draperies et de tapisseries brodées d'or et d'argent; les édifices publics et privés brillaient d^ornements infinis. — Des portiques , des obélisques , des emblèmes s'élevaient de tous côtés; la ville métropolitaine de la Sicile avait un air splendide de fête et d'excessif contentement y semblable à l'antique Rome, capitale du monde, pour l'entrée triomphale de ses empereurs (1). u En£^ dit lnveghe$ « dans son style vrai et naïf, tout était glorieuse- « ment resplendissant; le pavé était aussi recou- « vert de tapis de beaucoup de couleurs , ce qui « procurait à ceux qui marchaient dessus une « jouissance extrême. »

(f) Compendio délia atoria di SicUia da Nieolo Maggiori, lib. Il: E si adorna di superbissima gala non meno che si rivestiva, e ûador-

nava V antica Koma, capitale del niondo, neU' ingresBO de'auoi impentofi

trionfanti.

Le cortège partit en grande pomp^ pour se rendre à Téglise archiépiscopale. — Roger était sur un superbe cheval richement caparaçonné, au milieu d'un innombrable concours de barons et de chevaliers, marchant en bel ordre, et tout couverts d'habits d'or et d'argent* En tête du cortège se trouvait le trésorier du roi, suivi de nombreux écuyers tenant des cassettes pleines de pièces de monnaies d'or et d'argent; et tout le long de la route il jetait ces pièces de monnaies au peuple assemblé qui faisait retentir l'air de bénédictions et de cris d'allégresse. — Cet usage n'appartient qu'aux souverains seuls, comme l'un des suprêmes droits attachés à la couronne (1).

Le cortège s'arrêta devant la cathédrale, et le duc, étant descendu de cheval, s'avança jusque dans la chapelle de rincoronata^ où le cardinal Conti l'attendait, la mitre sur la tête, assis sur un Sa/distorium^ que l'on avait placé devant l'autel; le cardinal avait à sa droite et à sa gauche les arche-

(1) Conqfendio ddla stùria di SicUia di Nie, Maggiori, t. Il :

E collo spargimento délie monete al populo nel giorno del publico

proclamazioni air ingresso, questo non è di altri proprio che del solo monarco , corne un diritto di suprema regalia annessa alla di lui corona , soperchiose' riserbato soltanto aquella suprenna podestà.

vèques, les évèques, et leurs assistants en i apparat. Il y avait neuf archeTèques et dix-sept évêques (1 ).

Roger, en habit de simple chevalier, c'est-à-dire Fépée au côté, et les éperons d'or aux pieds, ayant un évèque à sa di oite et un évéqué à sa gauche, se présenta devant le légat du Pape , et ôtant la toque qu'il portait sur sa tète , s'inclina et le salua.

Alors le premier des évêques s'étant retourné) la tète découverte vers le cardinal, lui dit:

« Père vénérable, notre très-sainte mèrerÉgUse vous demande d'élever i la dignité royale, le noble ^t valeureux chevallier qui est devant vous (2). »

Le cardinal demanda alors à cet évèque :

(1) Palermo oobile. — Inveghes, t. m, f 18S.

AUa quai solennilà interveDDero ix ardvescovt: Rogerius Benefentanas,

— Philippus Capuaous, — Romualdus Salerflitanus , «— Petrus archiepiscopus Panorniitanus, — Angélus Barensis, — Velerandus Traneosis,— Arnulfus Cus6tilmus, Joaonus Sancts Severinse» — GualCerius Tafeotinus. — XVII vescovi : Joannes Cannensis, — Hugo Messanae, - Riccardus Caiët^e, — Sigebertus Atinensis , >- iustinus Maz^arinua, Peirus HaYellensis, - Rulandus Syracusanus, — Honorius Trojanus, Roggerios Agrigentinus , — Robertus Aversanus , — Augerius Gatanensis , — Nicolaus Coironensis, -- episcopus Gratianus , — Tropeianus, — Locrensii,

— Brisedianus — et GaatineiiMs. — V abati t Raynaldusi Galainontanas, Cassinensis , -^ Uitifridus , - Stephanus , - Desiderim et Radolpluii a Cnicifixo magister Eremi.

(2) Tous les détails de cette cérémonie se t^uvent dans le poDtiSdl romain- Pie IV.

HISTOIRE DE LA SICJLE ( 1127 — 1 IdO). 31 1

« Savez-vous si ce chevalier est digne d'être honoré d'une semblable dignité t et s'il est utile de la lui conférer? »

L'évêque répondit :

« Oui 9 nous savons qu'il en est digne , et nous croyons qu'il est utile de la lui conférer pour les intérêts de la sainte Église et ceux du royaume »

Alors le cardinal debout, et levant ses deux mains y dit : (( Grâces à Dieu ! » — Ensuite il s'assit de nouveau (1).

Roger s'avança alors vers le prélat vénérable qui présidait à cette cérémonie, s'agenouilla respectueusement devant lui^ et tenant ses deux mains étendues sur le saint livre des Évangiles^ ût sa profession de foi , en disant :

« Je jure de n'employer ma nouvelle puissance que pour l'intérêt de TÉglise et de mon royaume. Que Dieu et tes saints Évangiles me soient en aide. »

Le cardinal, après ces paroles, se leva ainsi que

(i)]nveghe8, t. IIl , f» 196 :

11 primo (le vescovi rivoltosi ail' arcivescovo li dice : <« Reverendissiine pter, postulat sancta Mater Ecclosia, ut prxsentein egregiuni militem ad (Ignitateiii regiam sublevetis. » AUora domauda il metropulitano : * Sciiis ilum esse dignum et ulileni a<i hanc dijinitalem? » — 0"<'1'<> ri8[>onde : • Et ooviniui et credimus illuin eiseï dignum et utilem Ëcclesiœ Dei v{ ad ^gimen hujus regni. » Al che dice T arcivescovo : « Dec grati.ts. »

312 HISTOIRE DE LA SICILE ( 1 127 — t ItO).

les archevêques et les évoques qui Fentouraient; et bénit Koger, en faisant le signe de la croix et. en disant: (c Seigneur, laisse descendre ta bénédiction sur ce roi que nous allons couronner. »

Roger répondit : « Nous tMmplorons, Seigneur, écoute-^nous. »

Lorsque la prière fut achevée, le cardinal ayant Tétole, le pluvial et la raitre, descendit vers le roi y accompagné de deux diacres, et le conduisit à Tautel. — Là, il s y fini, la mitre sur la tête, et après avoir trempé le doigt du milieu de la main droite dans Thuile sainte, il lui oignit d'abord le bras droit, tant au poignet qu^à la jointure du coude , en faisant le signe de la croix , puis , retirant sa mitre, il lui fit l'onction entre les deux épaules, en disant :

« Nous le prions. Seigneur tout-puissant, toi, d'où vient toute puissance et toute dignité, et nous le supplions humblement, pour que tu nous permettes d'élever à la dignité royale ton serviteur, afin qu'avec ta miséricorde, il travaille à l'accroissement de ta sainte Église (i). »

(l)0reinu8, Deus omnipotens : cojtts est vis, potettaset dignius, tenpplici oratione , atque huinillima prece deposcimus, ut huic famulo taopro-

Après Tonction, la messe commença avec une grande harmonie (Tinstruments et de voix y et lorsque Fépître et le graduel furent terminés , eurent lieu les cérémonies du couronnement.

Depuis le dimanche précédent, l'épée, la couronne, le sceptre, et Thuile des catéchumènes avaient été déposés en évidence, sur le maîtreautel de la métropole.

Le roi quitta de nouveau sa place et se mit à genoux devant le cardinal.

Alors l'un des évèques prenant Tépée nue, la présenta au cardinal qui la déposa entre les mains du roi , en disant ;

(c Reçois ce glaive, que nos mains indignes ont pris sur le saint autel , et qui a été sanctifié par le Dieu puissant et par les saints apôtres. Nous te le donnons, avec notre sainte bénédiction, pour la défense de la sainte Église catholique romaine, et pour qu'il soit la terreur des méchants et la joie des bons. Souviens-toi de ce qui est écrit dans les psaumes sacrés : prends ce glaive , et qu'il te serve au triomphe du droit et de la justice, à la destruc-

perum regaliae majestatis effectum ut in tua protectione conttittutum ad regendum Ecclesiam tuam sanctam.

314 HISTOIRE m LA SICSLE ( 1137 — UaO).

tion victorieuse de toutes les iniquités, à la protection et la défense de la sainte Église de Dieu et de tous les fidèles; qu'il te serve à épouvanter et à disperser les traîtres et les ennemis de la religion, à secourir et à défendre avec bonté les veuves et les orphelins y à relever ce qui a été abattu, et à conserver ce qui existe : ainsi ton règne sera glorieux et méritoire devant Dieu , le Christ et les saints apôtres (i ). »

Après ces paroles, Tévêque qui avait présenté Tépée nue au cardinal , la remit dans le fourreau et la lui donna de nouveau.

Le duc s' étant relevé , le légat du Pape la lui ceignit au flanc en lui disant t

« Laisse-la reposer à ton côté, prince puissant,

(I) Accipe gladium desuper altare desumptum per noslras manos, 11cet Indignas, vice tamen auctoritate Dei omnipotentis et Beatomm aposlolorum consecratum libi concessum , noalraeque benedictionis officio in defensionem sanct» matris Ecclesix divinitus ordinatum ad vindictani malefactorum, laudem vero bononiip, etmemor estoejus de quo Psalmistaprophetavit dicens : Âccingere gladio tuo ut in hoc per eundem vira «quiutis exereeas , molem iniquitatis potentissime destruas , et sanclam Dei Ecclesiam ejusqae fidèles propugnes atque protegas. Nec minus sub fide falsosque cbristiani hostes exterreas atque dispergas, viduas atque pupillo? clementer adjuves atque défendes, desolata restaures, restaurau conserves.

HISTOIRE DB LA SICILE ( 1137 — liao . 315

et souviens-toi que les vrais chrétiens ont régné par la foi et non par le glaive (1). »

Aussitôt, le roi qui s^ était agenouillé pendant ces paroles^ dégaina son épée, la brandit en Tair^ et la fit tourner au-dessus de s*, tète avec une grande dextérité et un air de courage ^ comme s'il eût voulu défier les ennemis de TÉglise; et après en avoir essuyé la lame sur le bras du métropolitain y il la remit dans le fourreau, et s'agenouilla de nouveau devant le cardinal.

Le cardinal prit la couronne sur l'autel où elle avait été déposée; et le prince de Capoue, qui devaity en œ jour solennel I couronner le roi, s^avança au milieu des évèques et la tint d'un côté, tandis que le cardinal-légat la tenait de l'autre , pour que le prince normand reçût ainsi la couronne de la toute-puissance de Dieu et de la volonté des hommes.

Lorsqu'elle fut posée sur la tête de Roger ^ le cardinal dit :

(c Reçois ce signe de gloire, cette couronne royale, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, afin de renverser les ennemis de la foi et arrêter la conta-

(1) Accingere super fémur tuuro potentitsinie , et attende quia saocti non in gladio seu per fideni vicerunt régna.

316 HliSTOlRE DE LA SICILE (1127 — 1130).

gion de tous les vices ; conduis-toi avec justice et miséricorde , afin que tu reçoives ensuite de Notre- Seigneur Jésus-Christ lui-même , la couronne du royaume éternel (i ). »

Ensuite y le cardinal prit le sceptre sur Tautel, et le lui mettant dans la main droite , il dit :

(c Reçois la verge du courage et de la vérité; qu^elle te serve à chasser les réprouvés, à enseigner la route à celui qui s'égare , à tendre la main à celui qui tombe , à abaisser l'orgueil et à relever Thumilité. »

Après ces paroles, le roi, après avoir inclinéla tète jusqu'aux pieds du cardinal, se releva; un desservant lui ayant détaché l'épée du flanc, la porta devant lui, dans son fourreau; et le cardinal, accompagné des plus hauts dignitaires de TÉglise, au milieu desquels s'était placé le roi, portant le sceptre et la couronne, le conduisit jusqu'au trône royal.

(c Jamais, dit le chroniqueur qui rapporte les

(1) Accipe «ignum glori» et diadema regni, corofiam in noroîne Patm et Filii et Spirilus Sancti, ut spreto antique hoste, spretiaque contagiis titiorum omnium : sic juatitiam , raiaericordiam et judicîum deligaa } iu juaie, pie, misericordiler eas; ut ab ipao Domino nostro J. Gh. sterni r«gai coronam percipias

(c détails de cette imposante cérémonie ^ Roger « n'avait paru si grand et si majestueux; chacun le i< regardait avec respect et admiration ; il semblait « entouré d'une auréole éclatante de gloire et de « sainteté, et l'assemblée éblouie, était saisie d'une « sainte émotion. »

Lorsque le cortège se fut arrêté devant Testrade du trône, le cardinal dit à Roger, en lui montrant ce siège inviolable et sacré : (c Assieds-toi et conserve cette place. »

Alors, le roi s'assit, revêtu du royal manteau, ayant sa couronne sur son auguste tête , et le sceptre dans la main droite. Puis, les archevêques et abbés, les membres du parlement de Palerme et les barons, vinrent prêter le serment de fidélité, au nom de tous les habitants de la Sicile. Ainsi fut fait, par le clergé et les barons de Fouille et de Calabre.

Trois fois, pendant le cours de cette cérémonie, l'on entendit retentir, dans TÉglise métropolitaine les acclamations du peuple, dont la formule était ainsi conçue :

« A Roger, par Dieu couronné, grand et très-

(c Non, s'écrie Alexandre le chroniqueur, la « plume ne peut exprimer, T esprit ne peut com- « prendre combien alors sa gloire fut immense , « combien il fut grand dans sa majesté royale, com- (i bien il fut admirable en sa somptueuse magnifi- « cence. — Les yeux éblouis croyaient voir tous les (c honneurs et toutes les richesses du monde entier « réunis en la personne du nouveau roi ; la ville « enfin semblait aussi couronnée ; il n'y avait parw tout que joie et lumière (i). m

L'intérieur du palais était orné de tentures éclatantes faites avec des étoffes brodées d'or, autour desquelles il y avait de longues franges également d'or; le parquet était caché sous des tapis de diverses couleurs ; de tous côtés se déployait un luxe éblouissant. La table avait aussi été servie avec le plus somptueux appareil ; elle était couverte des mets les plus rares et des vins les plus renommés.

cavalcandoper la città, scnve V istessa cronica, con ogni genero di musica, di trombe , di citara e di «infonia, «i ricondussero nel Real paîazzo.

(1) Alex. Teles,, lib. 11 , cap. iv :

Non potestlitterisexpriroi, imo mente aestimari , quaeet qualis quantave ejus tune esset gloria , quam magnus in regni décore , quamque etiam in divitiarum affluentiis admirabilis. Nempe aspicientibus tune unWenis ili videbatur, ac si omnes huju5 mundi opes honores<{ue adessent inestiniabiliter ; quidem tota coronabatur civitas, in qua nonniai gaudium et loi waU

HISTOIRE DE LA SiaLE (1127 — l!3()). 321

On ne se servit , pendant tout le repas , que de plats et de coupes d'or ou d'argent (1), et les serviteurs étaient tous habillés de vêtements de soie^ étoffe plus rare à cette époque que les draps tissus d'or. « En un « mot, dit en terminant le chroniqueur historiogra- « phe de Roger, il fut déployé en ce jour, dans le M palais du roi , un si grand luxe et une si incroyable « magnificence, que chacun crut au miracle et i^esla « saisi du plus grand étonnement (2). »

Ainsi se terminèrent les cérémonies du couronnement du roi Roger l*' ou Roger U , ainsi que quelques historiens rappellent pour le distinguer de son père îè Grand comte Roger.

Depuis cette année, Roger déclara Palerme résidence royale , et par un diplôme conservé jusqu'à nos jours, il voulut et ordonna que tous ceux qui lui succéderaient dans son titre et dans son

(1) Alex. Teles., lib. 11, cap. v.

Palatium quoquc regium undique inleriuB circa parietem palliatum gtorifice totum rutilabal. Solarium vero ejus niuUicoloriis stratiim tnpetis lorcntiuro pedibus largifluàro prxslabat suavilatem {id,, 1. II, c. 0).

Ad regiam discumbentibus raensam ciboruin, poluumque multimodus, atqiie affluentissimus apparatus habebatur, ubi quidom non nisi in patcris, scu catinis aureis vel argenteis ministralum fuil.

(2) Idem, lib. Il, cap. iv.

Quid plura? Gloria et diviliaî in domo régis lot et taies, lantre que tune visa 8unt , ut omnibus cl miracuUim ingens et slupor vehomontius fioroi. II, 21

322 HISTOIRK DE LA SICILE (1127 ^ iiZO],

royaume 9 ne pussent se faire couronner ailleurs qu'à Palerme, et dans l'église de Vincoronata (1).

(I) Im'eyhes,\(A.U\, p. 180.

11 R« Ruggiero poM nella città di Palermo le di lui regîa e di tulli gli aliri re di Sicilia ch' erano per venirc dopo lui : e ordinô che i re di Sicilia, principi di quclla parte che si chiama il ducato di Puglia, non si poteMcro incorooare aUrove che ia Palermo c in detla capella dell' locoronata e quivi fosscro invcstiti délia corona e domiaio reale, corne appare in privilégie daio in Palermo.

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