II
SIS HISTOIRK 1^ LA SIQLE (1130 «-11M).
M fuite y aussitôt Us le suivirent, et le désordre se mit parmi ceux qui combattaient eneore. Au même moment la troisième eohorte du prinei de Capoue^ remplie d'un bouillant courage i fati» guée de ne pas combattre , se précipita au milieu du combat, ainjt qu\in lion affamé^ privé depuis troit jours de toute nourriture ^ i^ élance sur sa proie. '^ Alors la victoire se décida entièrement pour lei rebelles. De toutes parts, dans les rangs ^ ce sont des cris de joie et de triomphe qui montent au ciel ; Tarmée royale fuit dans le plus grand déi« ordre et les ennemis la poursuivent avec cruauté et fureur. Mais le roi Rpger ne peut supporter ce spectacle honteux ; il veut rendre aux siens ^éne^ |j;ia et le courage ; il s'arrôte, la lance en main^ et, dressé de toute sa hauteur sur son cheval; il crie son nom aux fuyards pour les rallier auteur de lui; vains efforta! bientôt il se voit seul, tous rabandonnent; alors il promène autour de lui un long regard de désolation , et jetant au loin u lance maintenant inutile, il excite son ohevaU une course rapide. On le vit passer comme un fantôme à travers la plaine ; puis s'enfoncer dapslesra* vins tortueux; — épuisé de fatigue et de douleur
HISTOIRE DE LA SICILE ( UâO — 1139). 330
il arriva au coucher du soleil dans la ville de Salerne^ suivi seulement de quatre cavaliers.
Vingt barons, sept cents hommes d'armes, outre des soldats en bien plus grand nombre, furent faits prisonniers ; et sur le champ de bataille il y êttt une grande quantité de morts. — Les rebelles trouvèrent dans le camp beaucoup d'or, d'argent, de vases précieux , de riches vêtements , de chevaux, de cuirasses, d'armes et de butin de toute espèce.
« J'en atteste le Roi des rois , dit en finissant « Falcon, si je voulais décrire tout cela avec détail « et exactitude , je mourrais la plume à la main (c avant d'avoir terminé. »
C'est ainsi que le 24 juillet, veille de la Saint-Jacques , le roi Roger perdit cette grande et mémorable bataille; c'était le premier revers qu'eussent essuyé ses armes depuis si longtemps triomphantes.
Il montra surtout en cette occasion la force de son cœur et l'énergie de sa volonté ; et son influence sur ceux qui Tentouraient était si grande, que cette défaite ne diminua en rien la confiance de ses partisans. Cachant au fond de son âme ses douloureuses angoisses , affectant un visage calme
et tranquille quand la colère Tenflaoïinait^ il attendit patiemment Tinstant de la vengeance; lorsque les rebelles le croyaient abattu au milieu des débris de son armée dispersée, déjà il en avait rassemblé une autre plus puissante, plus formidable encore. Les deux chefs, le prince Robert et le comte d'Avellino avaient été réclamer l'assistance du roi Lothaire et celle du souverain Pontife. Roger en profita pour faire une descente en Fouille. Outré de la mauvaise foi des barons de la cour, il ne voulut plus croire à leurs serments si souvent parjurés, et pour punir la déloyauté de ceux envers lesquels il avait été trop longtemps miséricordieux , il mit tout à feu et à sang sur son passage. La ville de Bénévent fut cruellement ravagée, tous les habitants massacrés, femmes, enfants et vieillards. Roger voulait frapper de terreur ces cités tant de fois parjures.
Après un siège opiniâtre, des assauts multipliés
et une quantité innombrable de javelots lancés des
^jleux parts, il se rend maître de la ville de Mont"
i^Peluse^ et ses soldats, s'élançant dans les rues
par-dessus les murailles à moitié démolies, font un
affreux carnage. Roger de Planco , un des plus
HISTOIRE DE LA SICILE ( U30 — i 139}. 341
grands ennemis du roi, qui avait été envoyé par Kanulphe au secours deTaucrède, fut fait prisonnier. Le comte de Conversano^ craignant le juste ressentiment que méritait sa déloyauté, s'était enfui dans une maison isolée, caché sous des vêtements obscurs. Longtemps on le chercha sans pouvoir le découvrir; mais enfin, trahi, dénoncé par ceux mêmes auprès desquels il avait cherché un refuge , il fut livré au roi. — Roger de Planco fut condamné à subir le supplice infâme du gibet. Roger ne vou^ lut pas traiter de la même manière Tancrède de Conversano, par considération pour le haut rang quUl tenait parmi les barons. Mais avant de renvoyer, chargé de fers, dans les prisons de Sicile , il voulut, disent les historiens du temps, briser son orgueil par une humiliation publique. Aussi le jour où Roger de Planco devait subir son supplice , il ordonna que le comte Tancrède le conduisît jusqu'au lieu de Texécution, comme il était d'usage que le fit le bourreau, c'est-à-dire en tenant dans sa main le bout de la corde passée au cou du condamné. Debout devant le gibet, Tancrède chargé de fers et dépouillé des vêtements qu'il appartient à un gentilhomme de porter, assista à la mort de
lloger de Planco. Chacun le regardait avec pilié et le plaignait amèrement. — Ce fut ainsi que le roi Roger punit le parjure et la déloyauté de son vassal (1).
Layille fut entièrement détruite.
Dans cette lutte sanglante qui déchirait si cruel^ lement ce pauvre royaume^ la victoire se déclara pour Tarmée royale. Troïa^ Melfi^ Bisseglia^ Trani; San-Agatha^ tombèrent en son pouvoir, et partout ce fut la même désolation, le même ravage. Le roi avait en vain épuisé tout ce qu'il avait dans le cœur de générosité ; maintenant il voulait réduire la Fouille par la terreur. Les princes rebelles û^a^* vaientpu obtenir, ni du Pape, ni de Fempereurd'Âl^ lemagne le secours qu'ils avaient espéré; ils eurent recours aux Pisans^ et ceux--ci leur promirent assis' tance , moyennant une forte somme d'argent. Mais les ressources pécuniaires manquaient; et pendant que les révoltés arrachaient aux églises de Capoue et de Naples leurs saints ornemen:ts, et faisaient fondre les vases sacrés pour en faire de For et de Fargent, le roi passait le Sarno et, laissant dans
(1) Carusii Bibliotluhisif, tom. I, f»39$.
cette plaine qui lui avait été si fatale , un fort détachement d'archers et de cavaliers; se rendait maître de Nocera. — ^ Les places épouvantées ou* vraient leurs portes sans combat, et la flotte des Pisans n'arrivait pas en Pouille.
Le comte d^Âvellino eût tenté en vain de résister k ce torrent furieux qui renversait et dévastait tout sur son passage. Ses terres allaient être envahies ^ ses domaines livrés au pillage , ses châteaux réduits en cendres ; son unique ressource était de tenter une nouvelle réconciliation avec son ennemi. Mais le roi acceptera*t-il ses nouveaux serments? Impitoyable envers les autres barons , sera-t-il miséricordieux envers lui seul? Le comte d'Âvellino envoie à Roger des ambassadeurs ; d'abord Roger les repoussé I mais il se souvient que cet ennemi, tant de fois parjure , le plus cruel, le plus acharné parmi ceux qui s^ étaient révoltés contre lui, est Tépoux de sa sœur : sa juste Colère se taît devant une si haute considération , il accepte la soumission du comte d'Avellino, à la condition cependant pour Ranulphé; de rendre les domaines que Mathilde avait reçus en dot, et de restituer toutes les places dont il s'était emparé par la force des
344 HISTOIRE DE LA SiaLE ( 1 190 — 1 U9 ;.
armes. — Le comte accepta y et lorsque tout (ut conclu entre ses ambassadeui^s et le roi, il Vint lui-même trouver Roger. Comme il sMnclioait avec humilité y le roi le releva avec bonté et voulut rem* brasser.
Mais le comte ^ mpporte le chroniqueur, le sup« plia de chasser d'abord de son cœur tout ressentiment et toute colère.
Le roi lui répondit : « Mon cœur est libre de tout mauvais souvenir. »
Et Ranulphe ajouta : « Je veux que désormais vous ne m'aimiez qu'à raison de mes bons et loyaux services.
— - Je le veux bien^ dit le roi^ et que Dieu soit en' tre vous et moi| le témoin de ce nouveau serment.
— Qu'il en soit ainsi, » reprit Ranulphe.
Et après ces paroles échangées^ ils s'embrassèrent avec effusion et restèrent longtemps dans les bras Tun de l'autre.
Cette scène fut si touchante quHl y avsdt des larmes dans les yeux des assistants (1 )•
Aussitôt rentré en grâce, le comte d'Aveliioo
(1) Alexandre Têtes., lib.ll, cap. Lxiir.
VenicDs itaquo ad eum genibits flexis , pedcs cg us osculari voluit , qaeoi
pensa à son allié le prince de Cupoue^ et demanda au roi de se réconcilier aussi avec lui. Roger voulut bien y consentir, à la condition que le prince de Capoue accepterait le traité dont suit la teneur :
« Si le prince de Capoue se soumet avant le mi- « lieu du mois d'août, il ne sera pas privé de sa (( principauté^ en laissant, toutefois, au roi Roger (( selon les articles du traité de capitulation, les « terres dont il s'est emparé par le droit de la « guerre. Si le prince Robert ne veut pas rentrer « dans ses États, la principauté en sera concédée « à son jeune fils appelé Robert, avec cette condiu tion , que le roi tiendra le gouvernement de cette « principauté jusqu'à ce que ce fils ait atteint Tâge « requis pour porter les armes. Si le prince de « Capoue, au contraire, dépasse le délai fixé par « ce traité, sans avoir fait sa soumission, le roi « s'emparera pour toujours de la principauté de
cuni iile propriis maDÎbus ab osculatione pedum sublevasset , orisque sui osculo vellet suscipere, Cornes prius precatur ut e\ corde indignationem fuoditus abjiceret. Cui re\ : E\ corde , inquit , abjicio. — Et ille : Volo iierum , ul sicut deinceps tibi famulalus fuero, ita me diligas. — Cui ille : Et ego coDcedo. — Itenim ait : Istanira sponsionum, quas aUernatim fecimus, Yolo ut testis sit Deus iDter me et te. — Ât ille : Ita , inquit, fiât. Quibus diciis rcx eum statim osculo suscepit : diuque in amplexu ipsius delectari visus est : ita ut ex oculis quorondam circomstanliura ut pr» gaudio lacrym» eflundi viderentur.
A46 HISTOIRE DE LA SIQLE { I jao — 1 139}.
(f Capoue el aura droit à rhommage de tous les (T Tataaux (1). »
De toutei parts ^ lei goumissioni arrivaient à Rogeri avec de gnadea aupplicatioûs ^ pour que lee habitante foiieiit épargoéi et qu'on ne rédtiifiit pas la ville en cendres. Le roi, espérant que la sévérité cruelle et inexorable avec laquelle il «rait traité plusieurs places révoltées serait pour les autres un exemple salutaire , essaya encore d'em* ployer la générosité.
Le prince de Capoue , qui était alors à Pise^ ayant refusé d'accéder aux conditions du traité , le roi s'empara de Capoue et y fit son entrée solennelle^ accompagné de tout le clergé et de tout le peuple qui le reçut avec gmnde joie.
La Fouille était encore une foie réduite à l'obéis^
(1) Àle^Mre Teies., Uh. 1I| càp. Liff.
Principcm vero ia sua pace hoc tenore suscipiendum pepigit, videlicct VA m vtqua ad dtmtdiufn dieiiM Mgwti reiRtun fiiesret, nio im privan* t«r boiHirB ; ti umen joxta quod in capidtlan 4cripto ttatutimi erti» rabdi- Utê êi Têlléc parère^ retaiitis «itjindeni rab profnio domiaîo^ i|a«eiiiiiqae vi giiéfr« dbtinuiftÉet. Sk ftoftént èi fofle ànimis t^émthéi àeëèèël^ ejot &i» pftfvul# Mnniit Robefto prfMf|yftttrtti eoÉéeéefet , éo tameti tetdrpofiiM pÉ^o, ttt ipêt e}<i» Htfndm règinrefl teném, <f«oiis<)Qè le^iniaiii îdetii eM* sf eonts 8Ktât«m etarceré mtlttfaln piOiset. Qttôé m «t ipië pfeefotaiB àbseti' ofIffoM Uâ iéTtMtttttti pfBiUsiitéi f t9!k d^Mé6pê fyrntcr^alii CÊpvittiB, Cw* ctorumque heroum bominio inculpabiliter sub ptUftiô fidtfretttr doflitflio.
HISTOIRE DE LÀ SiaLE ( I IdO - 1139). 347
sance ; Tarmée si formidable des rebelles s'était dis* persée faute de ressources et d'union. — Le roi retourna en Sicile.
Cependant la guerre était loin d'être terminéci et Roger ne devait pas encorejouirenpaix de sa nouvelle domination. D'une part, il n'était pas en paix avec rÉglise, et de Tautre, il n'avait pu entièrement étouffer dans l'esprit des grands vassaux tout germe de révolte. Soumis par la terreur et par la force i ceux-ci conservaient toujours une attitude mena* çantOi et le moindre souffle suffisait pour les rejeter dans leur ancienne rébellion* Tant que le prince de Capoue et le comte d' Avellino; à la tète d'une armée formidable, avaient énergiquement combattu contre les armées du roi , le pape Innocent II , cbassé àû Rome où siégeait Anaclet en Pontife souverain^ était resté dans Fombre , se contentant d'exciter les deux chefs à la rébellion par des paroles et de grandes promesses ; mais lorsquMl vit l'armée dis-* persée et perdue i Roger vainqueur^ et la Fouille presque entièrement soumise , il fit ce qu'avait fait Honorius son prédécesseur, et se déclara ouvertement le chef d'une ligue contre le roi de Sicile. Comprenant toutefois son impuissance , il chercha
à entraîner dans son parti les Génois et les Pisans, et écrivit à Fempereur Lolhaire des lettres pressantes.
Un triste événement qui plongea Roger dans la plus grande douleur^ rejeta de nouveau la Fouille dans cette guerre terrible de dévastations et de représailles. Le prince normand avait été gravement malade à Palerme; à peine entrait-il en convalescence, que la reine Elvire^ chérie de tout le royaume ^ vint à trépasser. Le roi en éprouva une si grande affliction ; qu'il resta renfermé dans son palais^ ne permettant pas même à ses serviteurs les plus intimes et les plus dévoués de parvenir jusqu'à lui. Le peuple savait le roi dangereusement malade, il crut qu'il avait succombé , et que la gravité des circonstances forçait les principaux seigneurs à cacher la mort de leur souverain. Soit que ce bruit fût adroitement répandu dans les masses par les ennemis du roi; soit qu'il fût seulement le résultat de l'isolement complet dans lequel le prince s^était renfermé, il prit bientôt une grande consistance ^ et la mort de Roger fut tenue par tous pour certaine.
Cette triste nouvelle se répandit bientôt dans toute la Fouille , et jeta parmi les partisans du roi une
HISTOIRE DE L.V SIOLE [1130 — 1139}. 349
grande consternation. Le prince de Capoue accourt en toute hâte pour rentrer en possession de sa principauté. Le comte Ranulphe, dont l'esprit jaloux est toujours plus prêt de la révolte que de la soumission, se joint à lui; autour du comte d'Avellino se pressent les autres barons qui avaient cédé à la terreur. Les partisans les plus dévoués du roi de Sicile se dévouent en vain à la défense des villes; cette mort rend les esprits indécis, nul n'ose plus combattre, et les rebelles encouragés portent partout le ravage et le désordre. Les Pisans viennent à leur aide , et s'emparent de plusieurs villes, lorsque, tout à coup (le 5 juin}, le roi débarque devant Salerne. - Cette apparition inattendue combla de joie les habitants qui avaient obéi à la force en se soumettant au parti révolté. A peine Roger fut-il descendu sur le rivage , que le peuple courut à sa rencontre et le reçut avec les plus grandes marques d'allégresse et d'enthousiasme. Le chroniqueur ajoute : « Aussitôt que les w Bénéventins apprirent l'arrivée du roi, ils se li- « vrèrent à des danses joyeuses et prirent dans la « ville, en ma présence, les statues des églises pour « les porter en triomphe devant le roi. » — Toutes
350 srfltoms db la sicilb ( iiso — iis»}.
les villes Téritablement fidèles au roi^ manifestèrent
la mftme joie.
Quand le roi vit à qael point le comte Ranulphe avait encore trahi ses nouveaux serments de fidélité, il entra dans une grande colère^ et jura qu'il ne lui pardonnerait jamais. Le sachant à Averse^ il y marcha avec grande vitesse; mais les habitants terrifiés s'enfuirent avec le comte d*Avellino, qui, plus que tout aulre^ craignait la colère du roi. Roger entra dans la ville ainsi abandonnée ; et après l'avoir livrée sans pitié aucune au massacre et au pillage, Tincendia dans toutes ses parties, et Tensevelit sous ses décombres fumants. La venue inespérée de Roger fut une grande joie parmi tous ses partisans, et ranima leur courage un instant abattu. Les Pisans furent repoussés , et le souverain normand traversa de nouveau le pays comme un conquérant.
Le Pape , en cette occurrence , envoya à Pcmpereur Lothaire un cardinal, pour lui demander secours j Robert , prince de Capoue, et Richard, frère du comte d'Avellino, se joignirent au légat du souverain Pontife. Le chef de l'Église catholique appelait au nom de la religion, l'empereur d'Allemagne
•n Fouille, pour défendre à la fois les intérêts de l'Église et ceux de son propre empire , menacés également par les usurpations de Roger. L'empereur accueillit très-favorablement les envoyés du Pontife^ et leur promit que^ vers le commencement de Tannée suivante , il viendrait en Italie à la tète d'une armée puissante. — En effet, il arriva dans le mois de mars de Tannée 1 137.
Une nouvelle lutte, terrible et meurtrière, allait s'engager.
Le roi Roger était en Sicile.
L'empereur Lothaire , après avoir ordonné à son gendre Henry, roi de Bavière et de Saxe, surnommé le Superbe, d'aller avec trois mille chevaux du côté de Rome et de Capoue, où l'attendait le pape Innocent II, s'avança de son côté dans la Fouille , à la tète de troupes nombreuses. L'armée impériale fit des progrès rapides, car toutes les villes réduites à la dernière extrémité par cet état de guerre continuel, n'étaient plus en état de supporter un siège. D'un instant à l'autre on s'attendait à voir arriver le roi Roger à la tête d'une armée considérable ; mais il restait en Sicile , spectateur impassible et calme de cette nouvelle inva-
iS2 HISTOIRE m LA SICILE ( 1130 — 11^9}.
sioDy qui venait encore une fois lui enlever la Fouille. Il savait que Fempereur d'Allemagne, à peine remis de ses démêles avec Frédéric, duc de Suède , et avec son propre frère Conrad , aurait bientôt épuisé ses ressources et ne voudrait pas tenir longtemps la campagne ; le soin de son propre empire le rappelant impérieusement au sein de ses États; son esprit calculateur et profond trouvait dans le passé les enseignements de Tavenir. Il y voyait que toutes les expéditions des Allemands en Italie, depuis Charlemagne, avaient été de grandes excursions, des invasions soudaines, dont les résultats avaient toujours été défavorables aux empereurs d'Allemagne. Dun autre côté^ ceux qui s'étaient ainsi ligués contre lui, avaient des intérêts trop opposés pour que leur alliance pût être durable. Il tenta cependant encore par prudence des voies de conciliation , ses offres furent dédaigneusement repous-^ sées ; il laissa alors ce torrent s'épuiser de lui-même dans sa course, et conserva toutes ses forces pour le jour où elles pourraient être employées avec avantage.
L'occasion ne se fit pas longtemps attendre. Déjà les Pisans, mécontents, s'étaient retirés, et
la discorde divisait le Pape et Tempereur. Lothaire croyait travailler à la restitution d'un patrimoine qui avait autrefois appartenu à l'empire d'Occident ^ et le Pape^ de son côté^ prétendait y avoir des droits incontestables. Ranulphe, ajuste . titre regardé comme le plus vaillant capitaine et le plus digne de la première dignité du royaume y devait être nommé duc de Pouille ; — mais auquel des deux, au Pape ou à Tempereur, appartenait le droit d'investiture ? La discussion dura pendant un mois, et ni l'un ni l'autre des deux rivaux ne voulant abandonner ses prétentions, ils tinrent chacun d'une main l'étendard signe de l'investiture, qui fut remis au nouveau duc de la Pouille. Ainsi se termina cette grande querelle. Le Pape et l'empereur, voyant tous deux dans le silence du roi de Sicile, une preuve irrécusable d'impuissance, et l'abandon d'une terre injustement conquise, regardèrent la possession de la Pouille comme inébranlablement assurée à leur parti , et se séparèrent, en bonne intelligence. — Innocent II retourna à Rome , Lothaire repassa les Alpes.
Le roi de Sicile attendait avec impatience ce moment de retraite ; aussitôt qu'il sut ses deux puis-
354 HISTOIRE DE LA SICILE ( liao — 1139).
santfi ennemis séparés ainsi Tun de rautre, il appela au combat ses soldats intrépides, el débarqua en Italie. Si la marche de Tempereur Lothaire dans la Fouille avait été rs^ide et victorieuse , celb du roi ne le fut pas moins ; il parcourut le pays, duuk sacrant et détruisant tout ce qu'il trouvait sur son passage; ce fut de toutes parts, comme toujours, de nouveaux serments, de nouvelles abjurations; des villes détruites, des châteaux incendiés. Le Pape lui -^ même trembla que le roi ne vînt envahir ses États, car ses ressources étaient épuisées par la guerre qu'il venait d« iwminer.
Saint Bernard y poussé par un zèle religieux de paix et d'union y chercha en vain à réconcilier les deux partis; le Pape demandait toujours la restitution de la principauté de Capoue, condition i laquelle le roi de Sicile s'était toujours refusé. Cha^ que jour Roger entrait plus avant dans le paysi et reconquérait presque sans combat ce duché do&t chacun l'avait cru a jamais dépouillé. De son oMt le nouveau duc de Fouille, n'espérant du roi de Sicile ni grâce ni merci , appelait à son aide les mille Allemands que Tempereur Lotbaire lui avait
HISTOIRE DE LA bICILE (1180 -- 1189). 355
laissés, et préférant la mort à une fuite honteuse ou à une humiliante captivité, faisait des levées dr soldats à Bari, àTroïa, à Trani et à Melfl. Quand Ranulphe eut ainsi réuni toutes ses forces » il cou* rut au-devant des troupes royales. Les deux armées se rencontrèrent bientôt (le 2 octobre ), — Le roi ne refusa point la bataille; mais cette fois encore le sort des combats lui fut contraire; l'armée royale fut vaincue et trois mille hommes restèrent sur la place, parmi lesquels Sergius^ qui avait pris de nouveau parti pour le roi, et plusieurs barons de haut renom» Une seconde fois le roi rentra à Salerne, ramenant avec lui les débris de son armée
Cette bataille n'avançait pas les affaires du duc Ranulphe; en cherchant la mort, il avait trouvé la victoire : mais ce revers momentané n^avait changé en rien la position des deux partis* — Pendant que le roi était encore à Salerne, il y eut, avec son consentement, un conseil où trois cardi*** naux de la part d'Innocent et trois de la part d'Ana* clet, vinrent ipoumettre au jugement de Roger, les droits de Tun et de l'autre au souverain pontificat; des savants théologiens avaient été appelés pour
examiner cette grave question. Roger ^ après avoir entendu les deux parties ^ n'osa pas se prononcer, et résolut de consulter les avis des évêques de Sicile. Il fut donc décidé que chacun des deux Papes enverrait un légat en * Sicile où le roi devait se rendre sous peu de jours. Mais avant que le jugement fût prononcé ^ Anaclet mourut, et le cardinal Grégoire, qui fut appelé au trône pontifical par les partisans d^Ânaclet, sous le nom de Victor IV, déposa volontairement la tiare au bout de deux mois, et reconnut luimême Innocent comme Pontife souverain de l'Église romaine.
L'empereur d'Allemagne avait trépassé dans les montagnes du Tyrol, et le roi de Sicile se trouvait ainsi débarrassé d'un ennemi redoutable. La Providence semblait vouloir éteindre cette lutte cruelle parla mort des ennemis de Roger, car peu de temps après, le comte d'Avellino fut aussi emporté par une fièvre violente. — Ainsi disparaissaient un à un tous les obstacles qui s'opposaient à la domination du nouveau roi. Le schisme de l'Église était éteint, mais Innocent II , bien que le souverain normand l'eût reconnu comme chef suprême de
l'Église, ne voulait pas abandonner ses prétentions et accepter des voies conciliatrices. Il rassembla le 8 avril, à Rome, un grand concile auquel assistèrent environ mille évèques ; et après avoir déclamé avec une nouvelle violence contre Roger, ennemi de l'Église, il le frappa de nouveau d'excommunication, et partit lui-même à la tète des troupes. Lorsqu'il fut arrivé à San Germano, près du mont Gassin , de nouveaux ambassadeurs du roi vinrent encore lui demander avec instance un accommodement, car, fidèle aux craintes religieuses qui l'avaient empêché d'en venir aux mains avec Honorius , Roger ne voulait pas combattre contre Innocent en personne. Mais cette fois encore, les négociations n'arrivèrent pas à bonne fin; la guerre allait recommencer. D'un côté, le prince Robert tenant pour le Pape, dévastait le pays, tandis que de l'autre, le roi s'emparait des villes restées fidèles à ses ennemis. Cependant, il renouvelait sans cesse ses propositions de paix, et chaque nouveau succès était suivi de nouvelles tentatives.
Un événement imprévu mit fin à cette triste lutte , qui avait si longtemps ensanglanté ce pauvre
SM mSTOIRË DE LA SICILE (IISO ^ tm).
royaume. —Le Pape araît résolu de s'emparer d'un château fort appelé Galuzzo. Il quitta donc San Germano, où il avait établi sôn camp^ et se dirigea ters cette forteresse i mais le fils atué du foi, à la tête de mille soldats d'élite, s'était placé efi etnbus^ cade sur la route que le Pape devait parcourir. l/avant^garde de Tarmée pontificale, commandée par le prince Robert, prise ainsi à Timproviste, fut taillée en pièces et dispersée sans que le Pape en eût même connaissance, et le souverain Pontife se vit tout à coup entouré par Tarmée royale et contraint de se rendre prisonnier. ^>-* AussitM que le roi apprit cet événement, et qu'il sut le Pape proche de son camp, il alla lui^^même au^evant d'Innocent II pour lui faire plus grand honneur, et le reçut avec des marques excessives de soumission et de respect. Lies soldats sMnclinaient sur son passage. Ainsi arriva le pontife jusqu'aux tentes magnifiques dressées pour le recevoir avec tous les honneurs dus au chef suprême de TÉglise; les plus hauts barons de l'armée royale furent afTectés à son service j et comme s'il eût été maître souterain et assis sur son trône pontifical, le roi de Sicile lui envjy^ de nouveau des ambassadeurs pour
HISTOIRE DE LA SICILE ( lldO — 1 139). 359
le prier de cesser la guerre, et le supplier de lui tendre une main de paix et de concorde (1 )•
La restitution de la principauté de Capoue, à laquelle Roger s'était toujours refusé^ avait surtout séparé les deux partis rivaux , mais le Pape né pouvait plus y prétendre j il résista cependant encore^ car le prince de Gapoue était son dernier allié ; mais enfin, après grand nombre de paroles et de négociations échangées y tous les articles du traité furent réglés le 25 juillet, et la paix conclue* -^ Alors le roi, accompagné de ses deux fils aînés, se présenta devant le Pape, et s' inclinant avec respect à ses pieds, jura obéissance et fidélité à lui et à ses successeurs. Innocent II reconnut aussitôt Roger roi de Sicile, duc de Pouille et prince de Capoue, et la bulle pontificale en fut expédiée en date du 6 des calendes d'août de l'année 1139.
La voici en son entier :
Innocentf évêque^ serviteur des serviteurs de Dieu ^ à sor^ cher fils Roger en Christ , illustre et glorieux roi de Sicile^ et à ses héritiers à perpétuité.
(1) Falco. Benev,
Ut pacis et concordi^ mànum componïit.
)fiO HISTOIRE DE LA SICILE (IISO — 1139).
Cest chose digne et raisonnable que ceux que les bienfaits du ciel ont marqués d'en haut y pour la direction et le salut du peuple ^ et ont ornés de pru^ denccy de justice et d'autres vertttSy soient aimés d^une affection sinchre par rÉglise^ épouse du Christ^ mère sainte ^ apostolique et romaine, et soient élevés .par elle des rangs illustres déjà y à des rangs plus illustres encore. Il nous est prouvé par des arguments manifestes que ce soldat vigoureux et fidèle de saint Pierre, ce guerrier d^ heureuse mémoire, Robert Guiscard, ton prédécesseur y duc de Fouille y a combattu avec énergie les orgueilleux et puissants ennemis de PÉglisey et a laissé à sa postérité un nom digne de mémoire et un noble exemple à suivre. Pareillement ton père Roger y de mémoire illustre y par les fatigues qu'il a essuyées dans la guerre et ces nombrenx combats y destructeur intrépide des ennemis du nom chrétien et propagateur diligent de la foi y a rendu ^ comme un fils bon et dévot y à sa mère la sainte Église romaine des services signalés. Cest pourquoi notre religieux et prudent prédécesseur le pape Honorius^ ayant vu combien ta noblesse prenait sa source à une origine généreuscy fondant sur ton courage de grandes espérances y voyant en toi F empreinte glorieuse de la
prudence et de la justice, et te croyant surtout capable de gouverner le peuple y t'aima beaucoup et t' éleva aux plus hautes dignités.
Nous donc y attaché à ses traces et ayant espoir et confiance dans ta puissance pour la gloire et V intérêt de la sainte Église de Dieu, nous concédons à ton excellence y par notre autorité apostolique ^ le royaume de Sicile qui^ selon le témoignage de r antiquité , a été indubitablement un royaume y et que notre prédéces-seur fa déjà accordé y nous te le concédons avec tous les honneurs et toutes les dignités qui appartiennent aux rois y* nous te donnons et te concédons également le duché de Fouille que le même Honorius fa octroyé, et avec tout cela, la principauté de Capoue dans son intégrité. Nous te l'accordons par f étendue de notre faveur y et afin que tu sois attaché avec plus de force encore à f amour et au service de saint Pierre y prince des apôtres , à notre amour et à V amour de nos swccesseurs; nous avons décidé d^ accorder ce territoire, c^est-à-dire le royaume de Sicile y le duché de Fouille et la principauté de Capoue à tes héritiers, pourvu qu^ils nous donnent leur hommage lige y et nous jurent la fidélité que tu nous as jurée en temps opportun et dans un lieu non suspect y mais convenable à nous et
a«t mSTOIRE DB LA SlGILfe ( f IftO -- 11S9).
à euœ; à ces conditions nous leur maintiendrons k possession des choses que nous leur avons concédéei. Dieu aidant ^ si ces possesêions leur restent y et si tes héritiers les pos^dent sans diminution. Que le trikl fixé y cest-à^dircy de six cents schifates, soit payé chaque année par toi et tes héritiers^ à nous et ànoi successeurs^ à moins qxfil n'y ait quelque empêchement; mais ayant écarté V empêchement paye cet impôt. Il est de ton intérêt ^ très-cher filSf de te montrer tellement humble et dévot pour Phonneur et le service de ta mère, la sainte Église romaine y et de veiller tellement à ses intérêts y que le siège apostolique soit heureux d*un fils si pieuœ et si glorieux^ et qu'elle se tranquillise dans son amour. Si quelque puissance ecclésiastique ou séculière tentait témérairement quelque chose contre cette concession ^ jusipjfà ce qu^elle lave sa présomption par une satisfaction corh venable, qu'elle soit exposée à la colère du Dieu toutpuissant et de saint Pierre et saint Paul , et jusqu'à ce qu^elle cède^ que la sentence de PanatKème soit maintenue.
Et pluB bas les signatures.
Moi Innocent^ Pontife de F Église catholique.
Moi Albéric d^OstiCy évêque et cardinal.
Fait le six des calendes é^ août y — Ind.y 2* de tin^ carnation de Notre^ Seigneur ^ — Vannée 1139^ la diœiime du pontificat du pape Innocent IL
Ensuite le Pape célébra lui-même une messe solennelle; dans laquelle il parla avec abondance de» bienfaits de la paix et d'une union durable. — La joie et l'allégresse inondèrent tous les cœurs ; toutes les voix glorifiaient le Roi des cieux (1).
Ainsi était une seconde fois terminée cette lutte de l'Église avec un prince chrétien^ et cette funeste rébellion des vassaux de la Fouille qui avaient coûté tant de sang^ et causé tant de dévastations* Ainsi se consolidait inébranlablement; par une nouvelle consécration de l'Église, la puissance souveraine du roi de Sicile; la domination paisible et forte de ce nouveau trône s'établissait sur les débris des partis vaincus , des ambitions étouffées. Dieu, dans sa suprême volonté, avait terminé ces terribles débats, en effaçant de la terre tous les germes de discorde, d'ambition et de haine. L'Église, par la mort d'Anaclet, était réunie sous
(1) Falcon, Betiei\
un seul chef. Ranulphe avait emporté avec lui dans la tombe la haine d'un vassal rebelle et jaloux, et Tempereur Lothaire^ qu'une injuste ambition bien plus qu'un grand zèle religieux^ avait jeté dans cette querelle , avait trouvé la mort dans les montagnes du Tyrol.
Deux enfants de ce peuple conquérant^ qui parcourait le monde en vainqueur , comme autrefois les fils de Tantique Rome; — deux hommes , représentant deux générations y avaient accompli en Sicile deux grandes choses. — Le premier, la régénération du christianisme ; le second , le rétablissement de la monarchie.