‹ Histoire de la Sicile sous la domination des NormandsChapitre 5 sur 49 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

SOUilRE;

Grand accroîssement de puissance des Normands.-~Le comte Roger débarque près de Messine, à la tête d'un petit nombre de soldats. — Défaîte des Sarrasins. — Roger retourne en Galabre. — Benbumen et Bennader. — Benhumen va trouver le comte Roger en Galabre. — Il lui propose de conquérir la Sicile. — Position des Sarrasins en Sicile. — Méfiance de Robert Guîscard. — Cruautés des Sarrasins envers les chrétiens.

— Supplice de plusieurs gentilshommes. — Nicolas Camulia , Jacques de Sacca et Ansaldes de Pactes forment le projet d'aller trouver Roger en Galabre. — Us font part de cette résolution aux chrétiens de Messine.

— Ils traversent le Phare sur une barque.— Discours de Jacques de Sacca à Roger. Celui-ci reçoit, de la main des envoyés , Fétendard de Messine. — Retour des trois chrétiens en Sicile. — Débarquement de Roger en cette île. — Ses ravages sur la côte. — Combat entre le comte Roger et le gouverneur de Messine. — Mort du gouverneur. — Roger continue ses ravages. — Les Sarrasins viennent offrir le combat aux Normands.

— Nouvelle défaite des Barbares. — Les Normands entreprennent le âége de Messine. — Défense désespérée des habitants. — Le comte Roger abandonne le siège. — Il retourne en Calabre. — Le duc Robert et le comte Roger lèvent une année considérable et arment une flotte. — Les Sarra-

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sins empêchent le passage du Phare. — Projet hardi du comte Roger. — Il débarque en Sicile, avec un très-petit nombre d'hommes , à Tinsu de Temiemi. — Siège de Messine. — Cette ville prise d'assaut. — Un noble sarrasin tue sa sœur pour sauver son honneur. — Étonnement des Barbares en apprenant la prise de Messine. — Le duc Robert rejoint le comte Roger. — Prise de Rametta et de Maniad. — Siège de CentorbL — Bataille des Normands et des Sarrasins, prcs la ville d'Enna. — Grande et belle victoire des Normands.

Tous les événements qui vont se passer ne seront plus des faits stériles , héroïques par leur énergie , mais impuissants par leurs résultats ; chaque pas des Normands en Sicile laissera sa trace dans l'avenir; il y aura encore du sàrig térsê, niftisl ee sera le ciment indestructible de la domination chrétienne sur cette île si longtemps écrasée sous le joug des infidèles. — Les chrétiens normands sont déjà investis par le pape du duché de Sicile ; ils doivent le conquérir et s'y établir cette fois en souverains. — Les Grecs, chassés successivement de la Fouille et de la Calabre, sont rentrés en Orient pour assister au triste spectacle de la décadence d'un grand empire. Autour des Normandsj tout s'affaiblit et s'éteint ; eux seuls grandissent et marchent, pointant sans relâche sur

^ërOlRB De LÀ StCILE. {iOSit ^ iOéit) 79

te bras barctéd de fei^ le bércèàa de leurs toIé. Au milieu de la destriietioti des uns, de la décadence deuutres, eux seuls sont forts et puissants.

Lesdetix frères Robert Guiscard et Roger, avaient donc résolu la coritiuête de la Sicile, mais les victoires de Manîacès, sa marche triomphale dans cette contrée (|^ui cependant avaient abouti à l'expulsion complète des Grecfs, le naaséacre des armées du patrice Etienne, les révoltes apaisées et sans cesse re- Tivantes des Sarrasins, leur montraient qu'il fallait appeler à leur aide, non pas seulement leur épée, mais l'expétience act[uise, frùlt précieux de tant de combats ; aussi Roger, auquel son frère avait confié le soin de cette importante expédition voulut-il àiier reconnaître lé pays avant d'y faire une descente générale à la tête de toute son armée. Il s'embar^jua avec soixante hommes seulement, passa le détroit, et vint aborder près de Messine (1 ).

Après avoir touché tetre, la petite troupe s'avança avec précaution vers la ville , épiant et observant avec soin sur ce territoire inconnu les inégalités dti terïaîiï , les plaines, les vallées ,

(1) Malaterra^ L. H, c L — Ckronobgia universale, L. I, c. XVIII, p. % — Bûrigny^ voT. I, jï. 30*.

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les lieux les plus favorables pour le campement, et ceux où Ion pourrait sans. danger établir une embuscade. — C'était le principal but de cette excursion hardie et aventureuse ; ce qui n'empêcha pas les Normands de piller et de dévaster les alentours de Messine.

Dès que les Sarrasins eurent aperçu cette poignée d'hommes, errant ainsi dans la campagne et venant comme des corsaires ravager le pays , furieux et indignés à la fois, ils s'élancèrent par milliers à leur rencontre. Aussitôt qu'ils approchèrent, les Normands feignant d'être saisis d'une grande frayeur, attirèrent leurs ennemis loin de la ville, dans les endroits qu'ils avaient observés ; ceux-ci se lancèrent à leur poursuite en grand désordre. Lorsque les Barbares se furent engagés dans des ravins, où le nombre, loin d'être un avantage augmentait la confusion, Roger, s'arrêtant toutà-coup, et faisant volte face, les chargea avec impétuosité — Les Sarrasins, surpris, voulurent se défendre, maïs ne purent résister à ce choc soudain et inattendu : alors ils essayèrent de retourner sur leurs pas ; tous les chemins praticables étaient tellement encombrés d'hommes et de che-

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I raux qu'ils se renversaient les uns les autres avec des j cris confus ; un grand nombre fut tué et les Nor- I mands poursuivirent jusqu'aux portes de la ville ceux qui étaient parvenus ii s'échapper.

fiogcr emportant avec lui un fort butin > repassa le détroit, charmé de cet heureux prélude à la grande entreprise qu'il avait résolue; néanmoins, l'opiniâtreté des infidèles, leur constance dans les re« rers, leurs armées vingt fois détruites et toujours aussi nombreuses eussent opposé de sérieux obs« tacles aux nouveaux conquérants, malgré la force imposante de l'armée à la tête de laquelle ils pouvaient marcher , si les discussions intestines de leurs ennemis, et leurs sauvages cruautés n'eussent donné lieu à des événements qui vinrent merveilleusement en aide aux projets des chrétiens. De graves dissentiments s'étaient élevés entre deux seigneurs sarrasins, Benhumen ou Bécumen^ amiral de Sicile, et Bennacler^ émir parvenu à une telle puissance, que l'on disait des prières publiques en son honneur, ce qui parmi les Sarrasins est considéré comme une des prérogatives de la souveraineté ; (1 ) leurs querelles et heur haine s'envenime-

(1) Les écrits arabes nomment Benhumen Ben al themanh^ et Bcnnaclc I. 0

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rent à un tel point, que Benhumen tua Bennacler* Belcam^ comme il est écrit dans les annales dt rhistoire de la Sicile et que quelques-uns appellent Bclcanel ou Benamet , était alors vice-roi de h Sicile; il aimait grandement Bcnnacler et fat très*-irrilé de sa mort, qu'il ne voulait point laisser sans vengeance ; aussi devint-il Tcih nemi le plus acharné de Benhumen et cherchiH t-il tous les moyens deleperdre dans l'esprit dusul* tan. — • Benhumen, se défiant à la fois du sultan et du vice-roi, redoutant la colère de l'un et Tinjustiei àt l'autre^ quitta en toute hâte la Sicile, traversa li détroit qui sépare cette ile de la Calabre^ et alla le* crètement trouver le comte Boger (1). 11 demanda^ avec instance à être admis devant lui» (2) et ausiitM qu'il fut en da présence, il se prosterna à ses piedii

BêfiàlktlaU^ ttiais les auteurs chrétiens de Ce siècle disent Sim^eiMlt Benhumen et Bennacler ou Bennecler, Al novario. Rer, arab. quœ ad hisU sic, spectant coliectio, p. S5*

(1) Dans raccommodement fait entre Roger et son frère Robert Gai»' eard, Roger reçut un» partie de la Galabrd avec la ville dé Melito> iMili tijtre de comté.

(2) Quelques historiens dont 1^ recherches et le travail nous ont pin cdhsciencieux, racontent diflTéremment ce fait. Nous n^avons pas entièfè' ment admb cette version, parce qu'elle ne nous a pas semblé suffisamment

mSTOIRB DE LA SiaLE. (1050. — 4061.) 83

mais le comte s'empressa de le relever, et l'exhorta i parler en toule conûance. Le chef sarrasin fit on grand éloge de la valeur des Normands et de leurs exploits; la Sicile, disait -il, devait appartenir à Tempire chrétien, et il était trcs-facilc de la reconquérir, parce que les villes et les chiUcauxforts étaient dépourvus de vivres et de munitions, et les Sarrasins inhabiles dans Fart de la guerre ; il raconta à Roger ses sujets de ressentiment contre le

appayée par les écrits contemporains, mais nous croyons néanmoins devoir h constater icL

Becumen ou Benhumcn , après 8*étre emparé de Syracuse, sY'Uiit rendu ■attrede Catane et avait tué Bennaclcr, qui en était le g^ouvemeur. Il a\nit éfouflé la sœur de al Kaidalif appelé, par les auteurs, Bclonmcdc, seigneur de Castrogknranni, Giigenti et Castronuovo. Un jour, s'étaut pris de querelle avec sa femme, et poussé à la fois par le vin et la coKre , Il lui fit ouvrir les Teinet ; mais, Ibrahim, fils du premier mari de celle mulbcurcuse, coorut chercher des chirurgiens qui arrêtèrent le sang et la rappelèrent à livie. Le lendemain Benhumen eut regret de ce qu'il avait fait et demanda pardon à sa femme ; celle-ci parut oublier un si odieux Irailcmeut, cl quelque temps après exprima le désir d'aller passer quelques jours prrs de sou 1ère; Benhiimen y consentit, et la fit conduire accompagnée d'esclaves chargés de riches présents. Aussitôt arrivée, cette femme raconta à MD frère rodienx traitement dont elle avait été victime, et déclara qu'elle le voulait plus retourner auprès de son mari ; son frère promit de la conserver auprès de lui, et lorsque Benhumen la fit demander, il se refusa h la hdrendie ; alon chacun assembla une armée, Benhumen pour reprendre sa femme, Belcamede pour conserver sa sœur. Il se livra un grand combat près de Castrog^ovanni. Après une longue résistance de part et d'autre, Benhumen fut vaincu, et son armée dispersée; aveuglé alors par la colère elle désir de la vengeance, il vint trouver le comle Roger, à Rlui^io, et Vencouragea à entreprendre la conquête de la Sicile.

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vîce-roî, ajoutant que c'était un homme pusillanime et sans aucune science des moyens à employer pour combattre avec avantage ses ennemis.

Le cointe Roger, bien qu'il n'eût pas tout lieu de croire à la sincérité des paroles de ce transfuge, l'écouta avec attention. Alors celui-ci entra dans les plus grands détails sur la situation des Sarrasins dans l'île, faisant remarquer les côtés faibles et atta^ quables avec une sagacité d'esprit et une intelligence raîsonnée qui surprirent le prince normand, et lui montrèrent que Benhumen n'était pas un homme sans valeur, dont il fallait dédaigner l'assistance. — Le chef sarrasin, enhardi par lattentioii que Roger prêtait à ses paroles, fit voir dans un exposé rapide, combien d'une part les secours étaient difficiles à obtenir, et combien de l'autre les Barbares , sûrs de leur domination, vivaient dans une entière et complète sécurité; en outre n'y avait-il pas en Sicile une grande quantité de chrétiens prêts à venir en aide au comte Roger, et dont pas un ne ferait défaut à la religion de leurs pères, aussitôt qu'ils verraient arriver les Normands, enseignes déployées et agitant dansles airs la bannière du Christ? — Benhumen termina en offrant au comte

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son bras et celui de ses partisans à la seule condition de conserver intactes ses possessions.

Benhumen avait cessé de parler et Roger restait plongé dans une profonde réflexion ; il releva lentement la tête, et fixa sur le Sarrasin debout devant lui un regard incisif et interrogateur. Celui-ci comprit rhésitation de Roger, et prenant TAlcoran où est écrite la loi du prophète, il l'ouvrit avec les signes de la plus profonde dévotion, étendit ses deux mains sur les deux pages selon la coutume des Ma* hométans, lorsqu'ils prononçaient un serment, et jura que tout ce qu'il avait dit était vrai et sincère^ Tenu du cœur et non des lèvres, faisant contre luimême les plus grandes imprécations s'il faillissait à son serment. — L'expression de son visage , 1 éclat brillant de ses yeux, l'énergie de ses paroles venaient pour ainsi dire ajouter une nouvelle force à son serment et convaincre le comte de sa sincérité et de sa bonne foi (1).

Lorsque Roger eut fait part à son frère, qui était dans Tintérieur de la Calabre, de son entrevue avec le chef sarrasin , et du traité qu'il allait conclure ^

(0 FauiUe, histoire de Sicile. — Liv. VII, p. 624.

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le duc, toujours en garde contre les trahisons, ne partagea pas une semblable confiance, et, craignant sous ces paroles mielleuses quelque perfidie, il conseilla à Roger de ne point accepter cette entreprise avec la fougue d'un jeune homme hardi et aventureux , mais d'agir, au contraire , ayec une grande prudence , afin de ne pas être victime d'une ruse qu'il redoutait.

Un nouvel incident vint affermir Roger dans sa résolution et le déterminer à entreprendre définitivement la conquête de la Sicile.

Les Sarrasins, malgré leurs promesses, écrasaient les malheureux habitants de Messine sous le poids de leur tyrannie et de leur infatigable cruauté : chaque jour,denouveauxsupplîces,chaquejour,denou?ellei humiliations. Le gouverneur de la ville ayant conçu quelques soupçons sur des gentilliommes chrétiens qui semblaient appeler de leurs vœux l'arrivée des Normands en Sicile , les fit arrêter au milieu de leur famille , et , sans leur faire connaître seulement l'accusation dont ils étaient l'objet, les fit pendre tous par la gorge à des branches d'arbres, hors de la ville; afin, disait-il, qu'ils puissent

m^TOIUE DE tK SICILE. (iOffO. ^ iOti.) IT

lemr d'exemple à leurs frères, et leurôter le désir d'ourdir par la suite quelque trame secrète (1). Ce fut un deuil général au milieu des chrétiens, lorsque cette nouYelle se répandit dans Messine. — Parmi eeux qui déploraient le plus douloureusement ce miel état de choses , on distingua surtout trois des citoyens les plus nobles et les plus recommandables appelés Nicolas Camulia, Jacques deSaccaet insalde de Pactes. Ils se rendirent le 6 août à File de Saint-Jacinthe, hors delà rille, et là ils laissèrent échapper en liberté leur douleur et leur amertume ; ce fut entre eux une bien triste conversation, et au milieu des tempêtes de leur cœur agité, ils versaient des larmes abondantes. Leurs yeux humides et gonflés se tournèrent vers la cité ; en considérant cette patrie si illustre et si chère, et les maux sans nombre qui pesaient sur elle , ils éclataient en sanglots ; ce qu'ils déploraient avec le plus de violence , c'était la gloire de Messine , leur

(i) FazHU, L. VI, f» 626,

I cafijiftaiii 4eUa cejtta haven^o a «ospetto alcuni geoUl huoQÛal cristiaoi die parevanoiochlDali a lavorir lafasioa oorinaïuia, gli Coc^ro appiccar per ^ gola, accioche cssi non havessero a macchinar qualche cosa nuova , e gli ikii per questo esemplo temendo ddla propria vita ^'atteadessere a viver (loietamentc.

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bien-aimée, et ses nombreux privilèges , acquii au prix de tant de sang; car cette gloire étaîi éteinte, ses privilèges violés et perdus (1). Tou« trois , cherchaient un remède à de si cruelles souffrances, lorsque Nicolas Camulia , se levant tout-àcoup, rompit le premier ce morne silence par les paroles suivantes :

« Jacques et Ansalde, mes amis, mes frères, les choses que je vais vous confier me sont sans nul doute inspirées par la volonté divine ; car c'est i l'instant seulement qu'elles sont entrées dans ma pensée : soyez joyeux! aujourd'hui une voie nous est ouverte pour fuir ces douleurs ; la grâce divine pleut sur nous! (2) Soyez joyeux, car aujourd'hui. Dieu, dans sa toute - puissance , a jeté un regard sur ses indignes serviteurs; il a pris pitié de notre patrie , il a écouté nos voix , nos

(1) Brevis historia lib. Mess, a Serrac, — Mur, t, VI, t 613. Divcrsa discutèrent, etfluctuantis animiprocellasfugandi graliâ non siii(

lacrymarum profluxu plura subloquia facercnt, versis oculis ad îpsam ci?i« tatem, et patriam nobilissimam considérantes, atque in quanta infortunis ipsa civitas esset devoluta, amaris singuUlbus conqucrcbantur.

(2) Lœtamini,quoniamhodie nobis aperta via est ad bas fugiendas œroin nas : plult super nos gratia diviua.

gémissements et nos prières! — N'avons -nous pas appris que le comte normand Roger, et Robert, duc d'ApuIie, étaient arrivés avec notre saint Père lepape, dans la ville de Melito, en Calabrc, et que le comte était un noble capitaine , jeune par ses années, mais mûri par son expérience dans Tart de commander, et montrant le zèle le plus grand et le plus pieux pour le service du Seigneur? Approchons - nous de lui en toute confiance , travaillons à lui livrer l'île de la Sicile entière. Quelque périlleuse que soit cette mission, ' chargeons-en nos épaules pour la foi chrétienne et la liberté de notre patrie (I); afin d'accomplir pieusement ce saint devoir , méprisons la mort, n'épargnons aucune peine, et exposons au feu , s'il le faut , les biens de la terre et tous nos chers enfants. — Ouvrez-moi vos cœurs, mes nobles amis, et si Vous trouvez un expédient meilleur, confiez-m'en l'exécution ; ce que vous aurez dit, je le promets , sera religieusement accompli. » Aussitôt que Nicolas Caraulia eut cessé de parler.

(1) Hoc onus fîdeliter humcris nostris imponamus pro fîde christiana, pro P^tria, et totius Stcilis liberlale assequenda.

90 HISTOIRE DE LA SICILE. (iOSO. ^ iOSi.)

ses deux amis, Sacca et Pactes, se jetèrent ensem* ble à son cou et Tembrassèrent avec de grandes démonstrations de joie ; puis , d'un commun a&o cord, tous deux répondirent :

i Bien-aimé frère, nous sommes convaincus qu6 cette pensée est émanée de Dieu ; aussi d'abord nous lui rendons grâce , puis ensuite à toi # esti^ mable frère; nous approuvons ton projet sacré» et tous nous désirons avec ardeur mourir pour lu patrie , la foi , la liberté commune. •

Alors tous trois se mirent à réfléchir et à discouru ensemble sur les moyens qui devaient être em^ ployés.

Ainsi ils retournèrent à Messine, animés par cetta secrète pensée de délivrance. Ils marchaient le cœur rempli de joie ; et ce ne fut plus avec des larmei qu'ils s'arrêtèrent à considérer les corps de leur^ compagnons suspendus aux branches des arbres, ^t auxquels il ne leur avait pas été permis de donner une sépulture chrétienne, —La nuit était alors pre^^ que venue , et les derniers i:^joa$ du soleil couchant rougissaient à peine l'horizon ; ils s'agenouillèrent tous trois pieusement dans ce lieu de supplice et de mort , et récitèrent des prières 5 puis ib

HISTOIRE DB LA SIGILE« (i08d. — i06l. ) M

Christ languit expirante dans cette contrée, 80U5 la tyrannie des Maures impies dont le poufoir criminel nous a écrasés de tant de misères, de calamités et de douleurs ! Je n'ose te raconter ici toutes nos souffrances : mon discours te paraîtrait trop diffus et te causerait trop d*ennui. — Tiens à notre secours, aide-nous de ton bras et de ton épée. Yoilà ce qui nous amène. Messine t'appelle, Messine t'a choisi pour le rédempteur de sa liberté, Messine veut mourir sous ton empire, afin que ta victoire proclame le triomphe de la foi. Lèvetoi pour nous secourir; lève-toi! lève-toi, comte chrétien, et prends les armes ! Messine, le cœur lem* pli de joie, attend ton arrivée; tout le peuple fidèle te demande, brûlant d'impatience, parce que , guidé par toi , il secouera le joug cruel des Barbares, et en délivrera toute la Sicile. Dans notre ville, sache-le, repose la grandeur, la force de l'Ile entière ; afin que tu obtiennes la victoire, les habitants font le serment unanime d'employer toute leur énergie, toutes leurs ressources, de verser sans regret tout leur sang avec leur vie pour le service de Dieu, la propagation de la foi et l'augmentation de ton empire. La vieille cité te recon-

94 HISTOIRE DE LA SICILE. (1059. — i06i.)

cause de leur venue, promettant de prêter grande attention à leurs paroles.

Ceux-ci étaient tellement émus qu'ils restèrent quelques instants silencieux et ne purent retenir leurs larmes. Le comte en fut grandement touché, bien plus que s'ils eussent prononcé de longs discours.

• Qui que vous soyez , leur dit-il , hommes de bien, mes frères, ému par vos larmes, je ne puis m'empêcher de compatir à vos malheurs, et je m'offre à vous pour les consoler et y porter remède ; retenez vos pleurs , épargnez-vous vousmêmes , et ne perdez pas en sanglots un temps précieux peut-être. »

Alors Jacques de Sacca, le plus grand par sa piété, le plus distingué par son éloquence, expliqua ainsi leur mission.

« Guerrier invincible, nous sommes envoyés vers toi par la ville de Messine, pleine de foi en ton courage. — Messine , l'ancienne Messine te supplie de lui porter secours. Ainsi que tous le savent, cette pauvre ville , de même que toute la Sicile, appartient aux. infidèles; et, chose plus terrible encore, depuis deux cent trente ans la foi du

HISTOIRE DB LA SIGILE« {i09% — i06l* ) M

Christ languit expirante dans cette contrée, 80U5 la tyrannie des Maures impies dont le pouToir criminel nous a écrasés de tant de migres, de calamités et de douleurs ! Je n'ose te raconter ici toutes nos souffrances : mon discours te paraîtrait trop diffus et te causerait trop d'ennui. — Yiens à notre secours, aide-nous de ton bras et de ton épée. Voilà ce qui nous amène. Messine t'appelle, Messine t'a choisi pour le rédempteur de sa liberté, Messine veut mourir sous ton empire, afin quetayictoire proclame le triomphe de la foi. Lèvetoi pour nous secourir; lève-toi! lève-toi, comte chrétien, et prends les armes 1 Messine, le cœur rempli de joie, attend ton arrivée; tout le peuple fidèle te demande, brûlant d'impatience, parce que , guidé par toi , il secouera le joug cruel des Barbares, et en délivrera toute la Sicile. Dans notre ville, sache-le, repose la grandeur, la force de l'île entière; afin que tu obtiennes la victoire, les habitants font le serment unanime d'employer toute leur énergie, toutes leurs ressources, de verser sans regret tout leur sang avec leur vie pour le serwe de Dieu, la propagation de la foi et l'augnaentation de ton empire* La vieille cité te recon-

94 HISTOIRE DE LA SICILE. (1059. — i06i.)

cause de leur venue , promettant de prêter grande attention à leurs paroles.

Ceux-ci étaient tellement émus qu'ils restèrent quelques instants silencieux et ne purent retenir leurs larmes. Le comte en fut grandement touché, bien plus que s'ils eussent prononcé de longs discours.

• Qui que vous soyez , leur dit-il , hommes de bien, mes frères, ému par vos larmes, je ne puis m'empêcher de compatir a vos malheurs, et je m'offre à vous pour les consoler et y porter remède ; retenez vos pleurs , épargnez-vous vousmêmes , et ne perdez pas en sanglots un temps précieux peut-être. »

Alors Jacques de Sacca, le plus grand par sa piété, le plus distingué par son éloquence, expliqua ainsi leur mission.

« Guerrier invincible, nous sommes envoyés vers toi par la ville de Messine, pleine de foi en ton courage. — Messine , l'ancienne Messine te supplie de lui porter secours. Ainsi que tous le savent, cette pauvre ville, de même que toute la Sicile, appartient aux. infidèles; et, chose plus terrible encore, depuis deux cent trente ans la foi du

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Christ languit expirante dans cette contrée, 80U5 la tyrannie des Maures impies dont le pouToir criminel nous a écrasés de tant de misères, de calamités et de douleurs ! Je n'ose te raconter ici toutes nos souffrances : mon discours te paraîtrait trop diffus et te causerait trop d'ennui. — Yiens à notre secours, aide-nous de ton bras et de ton épée. Yoîlà ce qui nous amène. Messine t'appelle, Messine t'a choisi pour le rédempteur de sa liberté. Messine veut mourir sous ton empire, afin que ta victoire proclame le triomphe de la foi. Lèvetoi pour nous secourir; lève-toi! lève-toi, comte chrétien, et prends les armes 1 Messine, le cœur rempli de joie, attend ton arrivée; tout le peuple fidèle te demande, brûlant d'impatience, parce que , guidé par toi , il secouera le joug cruel des Barbares, et en délivrera toute la Sicile. Dans notre ville, sache-le, repose la grandeur, la force de l'île entière ; afin que tu obtiennes la victoire, les habitants font le serment unanime d'employer toute leur énergie, toutes leurs ressources, de verser sans regret tout leur sang avec leur vie pour le service de Dieu, la propagation de la foi et l'augmentation de ton empire. La vieille cité te recon-

naît dès aujourd'hui pour son nouveau, son seul maître, toi, mais aucun autre. Revêts-toi donc de cette toute -puissance et de cette royauté. — Au nom de Messine , dont nous sommes les en* voyés, et en signe de respect et d'obéissance, nous nous prosternons à tes pieds. •

Le comte Roger ne les laissa point s'agenouiller; et ce ne fut qu'à regret qu'il leur permît de baiser sa main.

Jacques de Sacca reprit aussitôt la parole, et d'une voix animée termina ainsi, en agitant entre ses mains une bannière sur laquelle étaient brodées les armes de Messine :

• Et si toutes nos misères et toutes nos souffrances ne t'engagent pas suffisamment à rendre la liberté à la Sicile, que cette bannière sacrée du Rédempteur du genre humain fasse quelque impression sur ton cœur , que cette croix , sur laquelle est attachée notre sauveur à tous, remue tes entrailles, excite ta pitié. Sache , vaillant capitaine, que cette croix sacrée est l'écusson glorieux de Messine : elle nous fut donnée par l'ancien empereur invincible de Thessalonie, pour prix dos services importants que nous lui avions

HISTOIRE DE LA SICILE. (1050. — iOM.) 97

rendus. — Viens à nous, afin que la foi du Christ , un instant abattue et souillée par la barbarie, renaisse sous ton bras victorieux (1). •

La Yoix de Sacca était tellement émue et tremblante , qu'il put à peine prononcer ces dernières paroles.

Roger, dont le visage exprimait l'humanité et la joie, lui répondit aussitôt :

t Que votre arrivée soit heureuse. Nous avons écouté avec un cœur affectueux la mission dont TOUS êtes chargés : les misères, les douleurs, les calamités de la Sicile avaient souvent frappé nos oreilles, et depuis longtemps déjà elles ont remué nos entrailles. Si ces choses viennent de Dieu, Dieu sera avec nous, et notre brassera victorieux pour chasser violemment ces ennemis si terribles de la foi chrétienne , bien loin du lieu où elle réside, i

Après ce peu de mots, le comte inscrivit le nom

(i) Le discours de Jacques de Sacca est relaté en entier dans la chronique d'Etienne Baluze, sur la déli?rance de Messine; il nous a paru digne d'être Apporté ici dans ses principales sorties.

Brevù kiêtoria liberationis Messanœ a clarissimo viro Siefano Balu* ïw. — Muraioi% T. VI, ^ 618, B, B. Naples, Voir pour le texte latin les Botcs à la fin du volume, n. II,

98 HISTOIRE DE LA SICILE. (iO^O. — I06i).

des trois envoyés et se rendit auprès du souverain Ponlife ; il rapporta à sa sainteté en présence de six cardinaux, ce qui venait de se passer, et fit connaître sa volonté de diriger une flotte et des troupes vers la Sicile, pour la conquérir au nom de la religion.

ft Comte Roger, fils béni, lui dit le saint Pontife, dont le cœur était inondé de joie, puisse être avec toi le Soigneur créateur de toutes choses , puisse-t-il illuminer ton esprit et te juger digne d'être sanctifié par la bénédiction divine. C'est une noble pensée de vouloir chasser cette secte ennemie de la foi catholique , et délivrer d'un joug si néfaste cette Sicile, souillée depuis tant d'années par l'impiété des Barbares. Pour remplir une si noble mission, tu obtiendras de moi tout ce que tu demanderas. Que le Dieu tout clément et tout-puissant soit avec toi : et avec la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit, marche d'un pied heureux et rapide. — Je ne te fais qu'une seule demande : lorsque, victorieux sur tes ennemis, tu auras la domination de l'île, montre-toi toujours, quelle que soit l^ puissance, obéissant à Dieu ; et du fruit de ta victoire fais

mareiRB db la sigilb. (tisi» - imi)* 9# >

trois parts : la preœiève , destinée à éle?er des églises, la seconde, pour les soldats qui auront combattu sous tes ordres , et la troisième enfin , pour toi (1). Ayant accompli ces choses, moi, soulerain Pontife , je te bénirai , et le Seigneur sera avec toi dans toutes les voies où tu marche* ras. >

Roger s^agenouilla pieusement, et, faisant le signe de la croix , il répondit : Je le jure. — Puis il se rendit de nouveau auprès des envoyés de la ville de Messine.

f Chrétiens , mes frères, leur dit-il aussitôt qu'il les eut aperçus, je viens d-obtenir la sanction du souverain Pontife pour conquérir la Sicile. Soyez sûrs que, d'ic| à peu de jours, je me dirigerai vers cette contfée avec mes troupes et mes vaisseaux. Assemblez no< frères, apprenez-leûr ce qui a été résolu pour leur délivrance, et confiez -vous en moi et ei) ma lionne foi. Je vous recommande sur toutes choses, de marquer vos maisons du signe de la croix, af)n de vous garantir, vous,

({) Brevis Mât lib. Mess.

M. Tres ç^a? p^rtifUfe» : P^rtefn i^ni^n in çx^n^ e(:pl^f^ et liffspitalibus, alteram militibusqui tecum in hac expeditione prœliabuntur, munificcnter imperUas, tertlain fcco tue neeessiUU BUbministres.

VOS biens et votre famille, de la violence des soldats. Dans huit jours, réunissez toutes vos forces, appelez à votre aide toute votre énergie, et tandis que vous combattrez valeureusement à Tintérieur ; nous à l'extérieur , avec des instruments de guerre, nous obtiendrons facilement la victoire. »

Les envoyés laissèrent échapper à la fois un cri de joie et de triomphe. Leurs visages, où se peignait tout-à-l'heure l'inquiétude de l'attente, rayonnaient d'une sainte allégresse.

« Compte sur nous, capitaine vaillant, s'écrièrentils, compte sur les chrétiens que tu viens délivrer, prends en tes mains la sainte bannière, qu'elle marche avec toi au combat, qu'elle te conduise partout victorieux; et de ta propre main tu rendras à notre ville cette croix protectrice de la cité. »

Cet incident écarta les soupçons qui pouvaient rester encore dans l'esprit de Robert et de Roger ; ce que les messagers chrétiens avaient dit sur la position des Barbares , sur leur sécurité jointe à une ignorance complète de l'art de la guerre et surtout sur la difficuhé d'obtenir

HISTOIRE DE LA SICILE. (1059. — iMi.)* lOi

promptement de nouveaux secours d'Afrique, se rapportait en tous points aux paroles du chef sar* rasin. Le moindre retard devenait une faute grave et enlerait la plus belle occasion qui pût jamais se rencontrer, de s'emparer de Messine. Aussi le comte, sans attendre que le duc son frère lui envoyât un renfort de troupes, ce qui entraînait une grande perte de temps, passa en Sicile la semaine de devant le carême. Malaterra et plusieurs autres historiens rapportent qu'il n'avait avec lui, lorsqu'il débarqua que 360 hommes. — Deux raisons l'engageaient à s'aventurer avec une aussi faible troupe. D'abord les chrétiens de Sicile, dans lesquels il espérait grandement; ensuite le pays qu'il avait à parcourir en entrant parle côté de l'île , qui fait face à Reggio, et sur lequel un petit nombre de soldats, habilement disposés, pouvait faire face îl un grand nombre. — En effet, ce terrain coupé par des ravins, des petites montagnes et des bouquets de bois touffus, devait admirablement servir ses projets de ruse et d'embuscade; et puis enfin les Normands étaient habitués à faire de grandes choses avec un petit nombre de soldats, à ne jamais calculer leurs forces et à ne compter que sur leur valeur. Après

102 HISTOIRR D£ LA SiaLE. (i059« — i66i).

.avoir campé sa petite armée dans un lieu appelé le Fomo , non loia de Mili, Roger commença à dévaster les plaines environnantes aûn de jeter la terreur parmi les habitants ; et, prenant avec lui quelquesuns des siens, il continua à reconnaître le pajs en se dirigeant du côté de Messine.

Le gouverneur de cette ville était un frère deBennacler, tué par Benhumen. Ayant appris l'arrivée de Roger et les ravages qu'il exerçait tout le lo&g de la côte, il résolut d*en tirer une éclatante vengeance, et sortit la nuit de Messine avec un fort détachement pour aller à la rencontre du capitaine normand et le surprendre s'il était possible. — Les deux troupes ne tardèrent pas à se rencontrer ; c'é^ tait dans un endroit où la route tournait sur le flanc d'une montagne, Bennacler aperçut le premier les Normands. Alors il recommanda à ses soldats le plus profond silence^ et leur ordonna de s'étendre des deux côtés de la route et de se coucher à terre au milieu des buissons, afin de ne point être aperçus; puis voyant le chef, qui sans nul doute, devait être le comte Roger, marcher avec confiance i quelque distance de sa troupe , suivi seulement

mgroiRE de lji sicilb. (i059. — iom). loa

de son écuyer, il 8e mit lùi-mêine ed embuscade paur le tuer plus sûrement.

Roger approchait du lien où se tehait caché* le gotitérneùr de Messine, lorsque la lune, par un ha^- «ard împré?û , se dégageant des nuages qui Tobscurcîsffaient , laissa tomber ses rayons sut Tarmurë du Sarrasiù. Le comte, aussitôt qu*ii Téut aperçu, n'écoutant que son courage et sans se donner le tempe» de demander à son éèuyer d'autres armés que êon épée et sônl bouclier, lança fion che- ?al en msitit; d'An seul bond le cheval franchit la route et Hôgeret lè gouverneur de Messine se trouvèrent en face l'un de l'autre; — celui-ci lâcha aussitôt lè^derfx rênes de son cheval, et se dressant de toiite sa hàtitèur sur s^es étrîers, il pfrit à deux rriain^ la massé d'armes qui était pendue âTarçon de sa selle, et ta faisant tourner deux fois en l'air, en déchargea ntf effroyable coup sur la tête de Roger; le comte se couvrît tout entier de son bouclier, mais quelque bien trempé qu'en fètl'âcief, lecoup'avaitété si rude qu'il vala en éclats. Roger laissa rétomber le long de son corps son btaff engourdi par la violence du choc, et avant que le Sarrasinf pût se remettre ch défense, il loi fendit là tête de son épée traircliirnfe.

iO& HISTOIRE DE LA SIQLE. (1050. — i061}.

Les soldats du comte accourus à son secours, se précipitèrent avec fureur sur les Sarrasins qui bordaient les deux côtés de la route ; ceux-ci forcés de se défendre au lieu d'attaquer, saisis de frayeur à la vue de leur chef étendu à terre, prirent la fuite en désordre à travers Ja campagne, les uns abandonnant leurs cheyaux, les autres leurs armes.

Le comte dédaigna de les poursuivre et ayant avec lui Benhumen, il continua de ravager le pays jusqu'à Rametta, ville éloignée de douze milles seulement de Messine. Il pillait tout ce qui se trouvait sur son passage, brûlant les édifices et les maisons, incendiant les moissons naissantes ; ensuite il revint à son campement, dans le but de faire passer à Reggio dès le lendemain plusieurs vaisseaux chargés de butin — Il diminuait encore ainsi le petit nombre des siens ; mais il espérait pouvoir attendre sans combats importants le secours que son frère ne devait pas tarder à lui envoyer, etsavait du resle les Sarrasins frappés de terreur par le bruit des exploits que les guerriers normands avaient accomplis en Fouille et en Calabre.

C'était en effet chose surprenante de voir les Normands parcourir ainsi librement tout le pays

mSTOIRE DE LA SICILE. (1059. — i06i). i05

environnant Messine et ces terres sur lesquelles les Sarrasins, quelques jours avant, dominaient seuls en maitresi' Les habitants fuyaient pour ainsi dire sans résistancer tant ces valeureux guerriers avaient jeté dans l'esprit de leurs ennemis, de crainte et de stupeur^ avant même qu'ils ne fussent arrivés dans Tîle. La mort du gouverneur de Messine augmenta encore la consternation générale, et les chrétiens renfermés dans la ville, attendaient avec impatience le jour fixé pour l'assaut.

Cependant les Sarrasins avaient eu la nouvelle du chargement des vaisseaux qui devaient retourner i Reggio, et persuadés qu'un bon nombre de soldats seraient partis pour conduire le butin , ils résolurent de ne pas laisser échapper cette occasion d'attaquer avec plus de sûreté le reste de l'armée ; la terreur involontaire qu'ils éprouvaient devant les armes toujours victorieuses des Normands, s'était changée en une fureur aveugle et désespérée; ils réunirent toutes leurs forces, appelèrent à eux les garnisons des villes environnantes, et résolus à exterminer leurs ennemis jusqu'au dernier ils se firent mr en pleine campagne, s'avançant en bon ordre vers

106 HISTOIRE DB LA SICILE. (iOM — 40«i).

le lieu OÙ Roger avait établison camt]fement(l). Fort heureusement, vers le matin, un yerit contraire asdez violent s'étant levé, rembarquement neyut avoir lieu et le comte, instruit par des transfuges de la résolution des Barbares, s'apprêta à les f'ecevoir rigoureusement ^ il envoya en embuscade dans un ravin bordé de tous côtés par une forêt d'énormes cactus, son neveu Serlon, fils du brave Serlon^ frète de Roger, en le faisant accompagner par ks soldats les plus aguerris et les plus déterminée. Serlôn avait reçu l'ordre, de couper aux Sarrasins toute retraite, aussitôt que ceàx-ci Se serafîènt engagés îtn j^udémmeiit dans la campagne, toais d'attendre pfoùr pféndi^e l'offensive que l'ennemi revînt sur ses ptfs; ayattit ainsi tout disposé avec sagesse et profdencèy le comte ranima par ses paroles l'éne^ie de s^s soldst^,

(1) Malaterra^ L. II. — Caput V. — p; 5«l.'

Perro Messanenses putantesjam, quibusdam nayes ingressis, seillos, quasi semi partitos posse facUius occupare, equilatu et peditata omhes ufbe egressi, inyadere vaduiit. Tenim quia yentus contrarius erat, nuHus arnatorum naves intraverat Cornes vero cognoscentes eos yersum se adventare, SeiloAem nepotem sunin, yldelicet Serlonh fratns soi filium ne si ftigere, sicut et fecenmt, yellent, liberius possent, sic praemissunr, ipse yeloclus sobsecutus dum fugere niluutur, ita inlercepit, ut yix ex tanta mnititudlne eyaserit.

Pour les détails de ce combat, yoir : Fazelle, liv. VII. ^.629.— iB»i^> p; 151, e( TiiHOHyïn^, liist» d6 Sféiléi

HISTOIRE DE LA SICILE. (M69i — lOSi;. it?

leur recommanda de se couvrir de leurs plus fortes cuirasses, de s'armer de leur meilleure épée ; et afin de doubler la confiance des Barbares, il attendit.

Ce que ftoger avait prévu arriva ; les Sarrasins l'attaquèrent avec impétuosité; mais le lieu où il avait placé son camp était si habilement choisi, que ses ennemis ne pouvaient profiter contre lui du grand avantage de leur nombre. Le rusé chef normand les força à se fatiguer par des marches et des développements inutiles ; et cédant peu à peu du terrain, il les laissa entrer dans son camp, certain que par leur ignorance de Tart de la guerre et leur excessive confiance en eux-mêmes, ils ne manqueraient pas de se mettre en désordre. Lorsque ceux-ci, assurés de la victoire, vis-à-vis une si petite poignée d'hommes, se furent engagés sans crainte, alors le comte Roger, agita en l'air sa grande et large épée, donna lui-même le signal de l'attaque, et abaissant la visière de son casque, se rua le premier sur l'ennemi.

En parcourant cette période de combats successifs, le fait suivant est curieux à signaler, qu>e les Sarrasios

<08 HISTOIRE DE LA SICILE. (i059. - i06i}«

ne surent ou ne purent jamais se garantir contre la manière de combattre de leurs'ennemis ; les embuscades continuelles dans lesquelles ils tombaient, les mêmes ruses de guerre dont ils étaient sans cesse les victimes, leur confiance toujours trompée, leurs prévisions détruites ne les instruisaient pas pour ainsi dire malgré eux, à force de revers et de désastres.

Pendant quelque temps, ils résistèrent aux Normands ; mais leurs bataillons en désordre combattant sans règle et sans union ne pouvaient rien contre des ennemis qui marchaient tellement serrés les uns contre les autres qu'on eût dit un mur de fer ; peu à peu ils perdirent du terrain et rétrogradèrent; alors Serlon sortit de son embuscade avec les siens , entourant comme d'un réseau les derrières de l'ennemi. — Ceux-ci s'arrêtèrent épouvantés, ne sachant de quel côté se tourner, contre qui se défendre ou qui attaquer, se voyant frappés à la fois par devant et par derrière. De toute part la mort les entourait sans refuge et sans merci; aussi ce fut une boucherie plutôt qu'une bataille ; les hommes qui formaient tout-h-rheure ces légions si fières et si nombreuses, tombaient comme les pierres d'un mur que la main d'un géant eût renversé.

HISTOIRE DE LA SICILE. (1059. - i06i). 109

Quand les Normands furent las de carnage, ils laissèrent échapper le reste de leurs ennemis. Les habitants de Messine en voyant arriver à eux ce débris mutilé et sanglant de leur dernière armée, furent plongés dans la douleur et dans la plus affreuse des consternations. Les chants victorieux s'éteignirent sur leurs lèvres tremblantes et se changèrent en gémissements. — Partout les larmes, partout le deuil.

Si Roger eût profité de sa victoire pour marcher sur Messine et prendre cette ville d'assaut, il n'eût trouvé aucune résistance , tant le deuil était gé* néral; et secondé par les chrétiens qui eussent pris les armes à l'intérieur, les portes se fussent pour ainsi dire ouvertes d'elles-mêmes à son approche.

Mais, soit qu'il ne comptât pas suffisamment sur le secours des chrétiens enfermés dans Messine, soit qu'il n'appréciât pas à sa juste valeur l'immense résultat de sa victoire , ou qu'il pensât pouvoir sans danger retarder le siège jusqu'au surlendemain afin de donnera ses soldats un repos nécessaire, il retourna au lieu de son campement et fit savoir au duc, le bon état de ses affaires en lui demandant

ilA HI3T0IRE DE LA SiaLB. (t050. - âOêl).

de lui envoyer en toute hâte de nouvelles troupes.

Robert Guîscard , enchanté des )ieufeux copjmencements de cette entreprise , s'empressa d'envoyer au comte tous les Normands et les Lopibards qu'il avait auprès de lui.

Roger, aussitôt qu'il eut reçu ce renfort, sachant par expérience que Messine était la clé de toute la Sicile, établit son camp le plus près qu'il put de la ville , non loin du rivage (1) , et s'apprêta à en commencer vigoureusement le siège; mais l'imminence du danger avait ranimé les Sarrasins, un instant plongés dans la désolation ; le désespoir, ce suprême conseiller de la terreur avait armé tous les bras, ceux des femmes , des enfants et des vieillards ; tous semblaient avoir retrempé leur énergie dans le sang de leurs compagnons massacrés , tous entouraient les murailles , jetant sur les assiégeants des pierres et de l'huile bouillante ; leur résistance était acharnée. Aussi, malgré lé nouveau renfort venu de Calabre le comte vit clairement

(1) Fazelle, liv. VII, dit : Sur cet abaissement du riyage qup Ton appelle aujourd'hui San-Rimieri,

que ses troupes n 'étaient pas as^eai noisobreu-: ses pour enlever la ville d'aasaut , et craigoant d'un côté de s'exposer à une irruption des Barba-? res qui pourraient venir des autres villes ; de l'autre, ne voulant pa^ , par une tentative qui é.chouerait peut-être, rendre la confiance aux Sarrasins et nuire à la réputation de victoires incontestées que s'étaient acquise les Normands, il leva prudemment le siège, et relourna à Reggio rassembler pour cette grave entreprise des forces plus imposantes.

En passant le détroit, il fut assailli par une tempête si violente, qu'il faillit périr avec tous les vaisseaux chargés de butin qui l'accompagnaient ; mais après avoir lutté pendant plusieurs heures contre une mer furieuse , il parvint à aborder à Reggio (l).

Aussitôt qu'il fut arrivé, le comte fit des préparatifs pour une nouvelle expédition ; Robert Guiscard vint le trouver avec un corps considérable de cava-

(i) Quelques historiens veulent toujours mêler le merveilleux à la réa- Ulé»etraconleotqne, pepdantla tempête, le comte Rpg^rt vQ/aqt ^es Vaisseaux perdus , fit vœu d'eipployer tout son butin à rebâtir Téglise de Saint-Ânloine, près de Reggio , s'il parvenait à passer le détroit sans danger. A peine avait-|l ^ sa prlêrp, ^Is^-ils, qi^e |^ mer se calpa, et le passage devint très-aisé; ce qui fut regardé comme un effet miraculeux de la protection de S. Antoine.

iiS HISTOIRE DE LA SICILE. (1050. — i06i).

lerîe. L'armée navale reçut ordre d'aller le rejoindre au plus vite. L'intention de Robert et de Roger était de faire sur les côtes de la Sicile un déploiement de forces qui devait surprendre les Sarrasins, habitués à ne les voir jamais arriver qu'en petit nombre.

Pendant ce temps , Belcam, vice-roi de Sicile, ayant reçu la nouvelle de l'armement des Normands envoya stationner devant Messine la flotte j qu'il avait à Palerme . avec ordre de garder le : phare et d'empêcher le débarquement, tandis qu'il j; réunissait par terre toutes les forces dont il pouvait i disposer , et prémunissait les villes importantes de i la Sicile contre les chances d'un siège. Lui- j même, à la tête de nombreux cavaliers, arriva à > i Messine et disposa ses troupes de manière à recevoir i vigoureusement l'ennemi dans le cas où le débar- : quement auquel il voulait s'opposer parviendrait à s'effectuer.

Aussi lorsque le duc Robert et le comte Roger arrivèrent , ils trouvèrent devant eux la flotte des Sarrasins, qui était beaucoup plus considérable que la leur, et comprenant combien leur désavan-

HISTOIRE DR LA SICILE. (1059. — i06i;. 118

tage était réel, tant par rinférîorîté de leur nombre que par la nature de leur position , ils ne tentèrent pas de forcer le passage (1). — Plusieurs jours se passèrent sans que les Normands pussent trouver une occasion favorable pour franchir cette ligne redoutable d'ennemis. Le duc Bobert, dont 1 âge avait mûri le courage par les conseils de l'expérience , supportait patiemment ce retard apporté à ses projets, ne doutant pas qu'une circonstance imprévue venant des ennemis m du hasard, changerait cet état de choses ; mais Eloger, s'indignait d'une si longue attente, et rougisait de voir la flotte des Sarrasins tenir ainsi im- Dobile l'armée normande. Sou orgueil et son îourage étaient à la fois humiliés; tout-à-coup une censée d'une audace étrange et singulière lui traversa l'esprit* Quelque dangereux que fût ce projet.

(1) Malaterra, Hb. II. cap. VIII. f» 561.

Belcamcn vero almiraldus Sicilis audiens expedilionem versus SiciUam tpparari, navesquos Cattos appcllunt, qux liostium transitum impcdiant, a hnormo in Pharam mittens per aliquot dies hostcs transire impcdiunt. I^am quainvis noster navalis excrcitus pliirimus essot, corum tamcn amplior et fortioribus navibus erat. — Nostri dcnique tantum modo abundantior Germandos et Galeas, Sicilienses vero Cattos, ctGolafrosetDonnundos,

KdetdÎYersx fabrics navos habebant.

114 HISTOIRE DE LA SICILE. (I05i». — 106i}/

quelques douteuses qu'en fussent les chances de réussite, comptant sur la protection de Dieu, et sur son épée, il s y arrêta résolument.

Il se rendit immédiatement auprès de son frère et lui recommanda d'avoir grand soin de demeurer en ordre de bataille avec le gros de son armée eii vue delà flotte ennemie, pour la tenir attentive de son côté ; tandis que lui , prenant un détachement composé des hommes les plus vaillants et les plus déterminés, pousseiait jusqu'à Reggîo, et dans rombre de la nuit traverserait le détroit à Tinsu des Sarrasins pour aller surprendre la ville de Messine, qui sans nul doute se croyait en sûreté et hors de tout danger tant que la flotte du vice-roi garderait le passage du phate.

Robert ne put s'empêcher d*applaudir à un projet si beau et si hardi ; mais il s'y refusa , ne voulant pas exposer son frère à un semblable péril, et préférant la vie de Roger à toute conquête (1). Le comte arrêta promptement l'indécision du duc, en lui rappelant ce qu'il avait fait lui-même , les

(1) Malaierra, lib. II, cap. X.

Duce vero, timoré amilteudi fratrem , hoc negante et diccnte se nil pcr fratris mortem lucrari velle,sed potius fratris vitam omm lucro prœponere.

HtStbtRE DE LA SICILE. (i05ft« ^ i06i). 115

auts faits de leur afûé Guillaume et les grands oups d'épée que les fils de Tancrède avaient toumrs frappé ; ne portait- il pas le même nom, n'avaitpas le même sang dans les veines? son cœur se sen-* lit aussi vaillant que Tétait le leur, son bras aussi )rt et sa foi en Dieu aussi grande.

c Ya donc, mon noble frère , mon hardi Roger, ii dit le duc, dont les yeux étaient mouillés de irmes, va , puisqu'il m'est impossible de te retelir. Un grand cœur peut seul concevoir une aussi rande pensée, et que celui qui veille sur tous t'aide t te conduise! »

Les deux frères s'embrassèrent, et le jeune comte lia tout préparer pour que son expédition eût lieu a nuit suivante.

Les projets les plus hardis , les plus aventureux ont presque toujours ceux qui réussissent le plus ùrement , en raison même de leur excessive harliesseet de leur apparente impossibilité. Aussi ce que e comte avait prévu arriva ; — la flotte des Sarrasins îoncentra toute son attention et toute sa surveillance sur l'armée de Robert Guiscard , qui avait eu soin de la tenir h nuit entière en alerte par divers mouvements exécutés sur des points opposés.

IIG HISTOIRE DE LA SICILE. (1059. — i06i).

Pendant ce temps , Roger traversait le détroit impunément et prenait terre à deux milles de distance de Messine, dans un lieu appelé le Monastère^ ayant avec lui un bon nombre de soldats d'élite choisis parmi les plus audacieux ; il fit débarquer en silence ses hommes, ses provisions, ses machines et tous ses instruments de guerre; puis il renvoya les navires afin qu'aucun des siens ne pût avoir rcspi'rance de s'y réfugier (1), et que tous fussent bien décidés à vaincre ou à mourir.

Lorsque toute sa troupe fut réunie, Roger, tenant dans ses mains les enseignes de la Sainte-Croix de Messine, s'écria :

« Hommes courageux , guerriers d'une vaillance et d'une foi àtouteépreuve,s'il en est entre vous qui soient attachés au nom de Roger, qu'ils le montrent en combattant aujourd'hui ! La victoire est entre nos mains; Dieu est avec nous, car notre cause est sacrée. Nous sommes tous les soldats du Christ, voici la croix sainte ; elle seule esta notre tête, suivez-la,

(i) Malaterra, lib. II. caput X.

Naves remifiens ne forte aliquis suorum ad iUas refugereU Malalerra «joute qu'il n'a\ait avec lui que trois cents soldats. Jpse cornes cum irecentÎM militibus subseculus»

HISTOIRE DE LA SICILE, f 1059. - 1061). il7

espérez fermement en elle^car c'est en elle seule que reposent vraiment notre salut et notre victoire. »

Et alors, les yeux levés au ciel et s'agenoulllant devant tous, il prononça avec vénération la prière suivante :

f O Seigneur Jésus, rédempteur du monde , toi qui ne méprises pas les prières du pauvre, écoute, je t'en supplie, celle de ton indigne serviteur, et accordelui d'obtenir la victoire pour ta foi, et d'élever dans la cité de Messine cette croix, enseigne sacrée que je tiens dans mes mains, et sur laquelle, pour la rédemption du genre humain, tu as voulu être cloué et mourir. »

Tous les Normands avaient écouté à mains jointes la prière de leur chef; quand elle fut terminée, ils se relevèrent et s'écrièrent d'une seule et même voix : A Messine ! A Messine!

Le comte, sans perdre de temps dans la crainte que son stratagème ne fût découvert par les ennemis qui gardaient la côte, marcha droit à Messine et l'assiégea du côté qui regarde le midi. Il avait une telle foi en Dieu dont il vengeait les outrages et les injures, une telle confiance en ses soldats, avec lesquels marchait toujours la victoire, qu'il ne regarda pas

118 HISTOIRE D£ LA SICILEf (1059. — im)*

un seul iustant comme douteuse la réussite de ce siège. Bien que la place fût dépourvue de ses plus intrépides défenseurs (car un grand nombre avait été rejoindre la flotte), les habitants s'apprêtèrent cependant à se défendre vigoureusement.-— Aussitôt que le signal de Tattaque fut donné par Roger, on vit les assiégés accourir sur les murailles. Gomme la première fois, les femmes, les enfants, les vieil* lards s'étaient armés, résolus à se défendre jus* qu'à la mort; mais les Normands lançaient sur eux avec des machines terribles et inconnues, des morceaux de pierres et des bâtons ferrés, tandis que d'autres s'approchant des murs, cherchaient tantôt à les entailler à grands coups de pics, tantôt à f placer des échelles. Pendant ce temps^ les Sarrasins roulaient de leur côté de grosses pierres sur les assiégeants, et faisaient pleuvoir sur eux une grande quantité de poix mêlée avec du soufEre et de la cire enflammée, en poussant selon leur coutume des cris affreux pour effrayer leurs ennemis ; mais ni la multitude encombrant les murailles , ni les bâtons de fer et les masses d'armes lancés avec violence, ni les cris épouvantables ne pouvaient intimider ces Normands décidés à périr tous devant les murs

HISTOIRE DE LA SIQLE* (1030. — i06i). iiO

deMessiûc ou à entrer dans la ville. Ils s'acharnaient au contraire à Tassant, avec plus de courage et d énergie encore , employant les béliers , les frondes et autres armes en usage à cette époque. Hoger combattait au milieu d'eux comme le dernier de ses soldats.

Pendant longtemps la résistance des assiégés fut égale à l'ardeur des assiégeants. — Des deux côtés il y avait des prodiges de valeur et des actes héroïques décourage; maïs à la finies Sarrasins, auxquels leurs ennemis ne laissaient pas un instant de trêve, perdirent courage en ne voyant pas arriver les secours qu'ils attendaient de l'armée du vice-roi ; et désespérant de leur salut ils abandonnèrent les murailles. Déjà les chrétiens, dans l'intérieur de la ville, avaient commencé l'attaque, et réunis en grand nombre, s'étaient répandus par les différents quartiers, massacrant sans pitié tout ce qui se trouvait sur leur passage; une partie des Normands voyant les murs dégarnis de défenseurs, les escaladèrent, tandis que d'autres à l'aide de machines , enfonçaient les portes et renversaient les bastions.

Alors commença up caraage horrible ; le sang

coulait à flots dans les rues et dans les maisons ; Ton n'entendait de tous côtés que des cris de prière mêlés à des cris de mort; les Messînîens tombaient frappés de cruelles blessures.

Au milieu de ce massacre sans merci , un jeune homme parmi les plus nobles des citoyens de la ville de Messine, essaya de fuir vers le rivage avec sa sœur échappée par miracle au carnage. — C'était une jeune fille de la plus rare beauté; ses longs cheveux noirs pendaient en désordre sur ses épaules, et la terreur répandue sur son visage donnait à tous ses traits une expression superbe. Le jeune homme la serrait dans ses bras et fuyait aussi vite que ses forces pouvaient le lui permettre. 11 était parvenu à une rue étroite conduisant aux portes extérieures de la ville; ceux qui les poursuivaient , un instant arrêtés par d'autres victimes , les avaient perdus de vue, mais les forces de la pauvre enfant étaient épuisées, sa tête, plus pâle que la mort, était inclinée sur l'épaule de son frère comme une plante fragile détachée de sa tige ; car c'était une toute jeune vierge d'une nature faible et débile. Le jeune Sarrasin s'arrêta pour qu'elle pût reprendre haleine, et

HISTOIRE DE LA SICILE. ( 1059. — 1061). iSi

cherchait par ses paroles à ranimer son courage et ses forces (1).

Mais la jeune fille ne répondait pas, et ses yeux étaient fermés comme s'ils eussent dû ne jamais se rouvrir.

Tout-à-coup les soldats reparaissent à l'extrémité de la rue ; ils ont retrouvé la trace des deux jeunes gens, et la beauté de la jeune messinienne les rend plus que jamais ardents à sa poursuite. Le Sarrasin enlève sa sœur dans ses bras, la met sur ses épaules, et chargé de ce pieux fardeau , il recommence sa course ; mais sa fuite ne peut être rapide, carses forces sont épuisées, et ceux qui le poursuivent avancent toujours; il fait un dernier elîort, invoque le prophète : c'est en vain,sesgenoux fléchissent, et les soldats normands redoublent d'ardeur : plus d'espoir! il va être massacré, et sa sœur flétrie et souillée !

Alors, dans un élan d'extrême résolution, il la

(i) Malaterra, Tib. II. cap. XI. ^ 562.

Inter quos et quidam juvenis, de nobilioribus Messanx urbîs civibus sororem habcns pulcherrimam, dam fugieiis, secum adduccre nitîtur, puelia utienuls Yirguncula etdebilisuuturse,Umore. etinsolito Qursudeficere cœpit.

122 HISTOIRE DE LA SiaLE. (1059. — IMl).

prend, la serre sur sa poitrine, et tout fondant en larmes, la couvrant de baisers et de gémissements ; car c'était sa sœur unique, sa sœur bien-aimée, il la tue avec son épée, préférant en être l'assassin et la pleurer morte que de la voir devenir la proie d'un vainqueur insolent , qui n'était pas de sa religion (1).

Quelques instants après, frappé lui-même de plusieurs blessures, il tomba sur le corps expirant de sa sœur.

Pendant ce temps le massacre et le pillage continuaient dans l'intérieur de la ville, et il ne restait aux Sarrasins aucune chance de salut ou de refuge.

Lorsque le comte Roger pensa avoir assez satisfait au juste ressentiment de ses soldats et à la vengeance des chrétiens, il fit cesser le massacre, parcourant lui-même à chenal les principales rues de Messine ;

(i) Malaterra, lib. IL cap. XI. ^ 562.

Fraler ad fugam dulcissiine verbis excitans, dum minime proficit, viribus exhaustam yidens^ neinter Normannos remaDens,abaliquocorum corrampereturgladio, appetensinterfecit.Etquamvispr£ duIcedine,langoris sororis lachrymis perfunderetur, unica eulm erat, maluit sororis interemptor fieri, et mortuam flere, quam soror legis sus prsvaricatrix toet, et abaliquo lege sua non couteato stupraretur, !

HISTOIRE DE LA SiaLE. (1059, — 1061). iS9

et on Tentendit crier de cette voix calrac et forte qui la veille excitait les Normands au combat :

« Soldats, que nul ne verse plus de sang humain, c'est l'ordre de votre chef. »

La petite armée se porta immédiatement à l'église de l'Épiscopat pour rendre grâces au Seigneur éternel.

Le comte fit alors venir devant lui les trois envoyés, Nicolas Camulia, Jacques deSacca, Ansaldes de Pactes , et leur rendant l'enseigne de la croix qu'ils lui avaient confiée au nom de la ville :

« Chrétiens , mes frères , leur dit-il, chevaliers pleins de cœur et dignes de toute louange, voici la bannière sacrée de la sainte croix de Messine, arme heureuse que vous m'avez confiée à Melito. Ainsi que je vous l'ai promis , je l'ai rapportée ici de mes propres mains; recevez -la et placez -la selon votre volonté pour l'honneur du Dieu souverain et la gloire éternelle de cette cité (1). »

Nicolas Camulia et Jacques de Sacca reçurent la sainte bannière des mains du comte et la placé-

(1) Breviê historia lÀberationiêMestanœaStefaHoBaluzio, — Muratori, T. VI, ^ 613.

i2A HISTOIRE DE LA SICILE. (1059. — 1061).

rent au sommet de la tour, qui fut depuis le clocher de réglîse épîscopale de Saint-Nicolas (1).

C'est ainsi que Tan de notre salut 1060, Messine fut la première ville de la Sicile délivrée du joug des infidèles et rendue aux chrétiens par le comte Roger, âgé alors de vingt-neuf ans.

Quelques Sarrasins, échappés au massacrn et à la captivité, vinrent, couverts de sang, apporter la triste nouvelle de ce siège à la flotte , et à l'armée de terre campée sur le rivage.

Ce fut, on doit le penser, un étonnement et une consternation générale; car les Sarrasins étaient dans la plus grande confiance, en empêchant l'armée ennemie de passer le détroit, de la tenir toute entière arrêtée devant eux.

Le vice-roi, après avoir recueilli les malheureux qui, parvenus à franchir les portes de Messine, erraient dans la campagne, remonta dans ses vaisseaux pour retourner en toute hâte à Palerme, et empêcher l'envahissement dont les chrétiens menaçaient la Sicile.

(IJ Idem, — Et magna omnium Ixtiliu vexillum in lurrî, qus nunc ut campanile ccclcsio! Saucti-Nicolai cpiscopalus cxtulcrc.

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Leur retraite, laissant en pleine liberté le passage du phare , le comte envoya les clés de Messine à son frère, et le pria de venir aussitôt avec son armée.

Le duc Robert s'empressa d'accourir.

Tous deux, pleins de joie d'une si grande victoire, mais aussi pleins de piété chrétienne, détruisirent, sans y laisser une pierre, la mosquée élevée i Mahomet, renversèrent tout ce qui avait servi au culte impie des infidèles, et lavèrent Téglise chrétienne des souillures de Tidolàtrie.

Ensuite le comte Roger accomplit pieusement ce qu'il avait promis au saint Pontife, et fit, selon son Tœu, trois parts du butin : — une pour la reconstruction des églises, l'autre pour ses soldats, la troisième pour lui-même.

Les deux frères s'occuperont ensuite à relever les bastions, les forteresses, et à entourer la ville d'une nouvelle ceinture de fortifications ; ils voulaient surtout ne pas laisser leurs soldats s'amollir et s'énerver dans l'inaction ; car la terreur des Barbares servait merveilleusement leurs projets. Aussi ils se dirigèrent incontinent sur Ra-

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metta, avec une armée augmentée de nouyeaux bataillons récemment arrivés d'Italie, et dont le commandement fut confié à Benhumen.

Les habitants de cette place, instruits par le sac de Messine du sort qui leur était réservé s'ils tentaient une défense inutile, ouvrirent leurs portes au duc Robert, et lui firent serment de fidélité sur les livres de leurs lois.

Celui-ci, après avoir laissé une garnison dans la ville, parcourut en vainqueur tout le pays avoisinant qui s'appelle la plaine de Mili, s'emparant de tous les châteaux presque 'sans coup férir. De là il s'avança, sans rencontrer aucune résistance, à Maniaci, petite ville bâtie par Georges Maniacès, au pied du mont Etna^ dans le val-di-De^ mona. A peine les habitants de Maniaci , dont la plus grande partie étaient des chrétiens jusqu'alors tributaires des Sarrasins, eurent-ils appris l'arrivée des Normands, qu'ils se rendirent chez le commandant de la place, et après lui avoir représenté l'impossibilité de soutenir un siège, se réunirent aux habitants de la vallée , et accoururent pleins d'allégresse au-devant de l'armée chrétienne.

Le duc Robert s'arrêta «^ Maniaci seulement le

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temps d'y établir garnison , et, poussant en avant, marcha sur Gentorbi, ville qui avoisine TEtna, mais du côté qui regarde Gatane (Catania).

Les habitants de cette ville étaient résolus à une résistance désespérée, préférant la mort à la domination des chrétiens. Geux-ci en commencèrent le siège; mais comme ils s'étaient affaiblis par les garnisons laissées dans toutes les villes sur leur passage, ils furent repoussés. Les deux frères , dont le coup-d'œil habile et profond savait surtout envisager rapidement le bon ou le mauvais côté d'une position, arrêtèrent l'assaut, pour ne pas fatigu^f leurs troupes par des combats inutiles et se jnettre hors d'état de pouvoir résister à l'armée considérable que les Sarrasins faisaient marcher coiltre eut de tous les points de la Sicile ; car Benhumen avait été instruit de ce mouvement par des éclaireurs qui parcouraient le pays.

Ce fut bien à regret que les Normands, obéissant à leur chef, abandonnèrent les murs de Gentorbi; habitués à de continuelles victoires , ils s'indignaient de la moindre résistance , comme d'une insolence digne des plus terribles châtiments.

Le duc alla attendre l'armée des Sarrasins dans

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la plaine de Paterno ou Paternione ; maïs comme elle tardait â venir, impatient d'un si long retard, il continua sa marche jusqu'à San-FeUce^ où les Barbares habitaient au fond de cavernes profondes; il les força dans leurs retraites ainsi que des bêtes fauves, et en massacra un grand nombre.— Après avoir reconnu le pays qui Tenvironnait, trouvant le lieu favorable pour le campement de son armée, il s'élablit proche d'Enna, le long d'une rivière appelée alors Guereta^ et sur le penchant d'une coUine que Fazelle désigne sous le nom de Papardano.

Ce fut en cet endroit que l'armée des Sarrasins, forte d'environ quinze mille hommes, et commandée par le vice-roi, gouverneur de la Sicile, vint livrer bataille aux chrétiens. — L'armée du duc Robert était composée de SiciHens , de Lombards, de Normands et d'Italiens; si l'on en croit les historiens du temps, on pouvait en tout compter deux mille hommes.

Belcam était furieux de la prise de Messine tombée au pouvoir des chrétiens sans qu'il eût pu seulement les combattre ; indigné de leur marche victorieuse par le pays, et des ravages qu'ils

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y exerçaient, en s'emparant de toutes les villes sur le littoral entre Messine et Catane , il rêvait une fictoire signalée, pour effacer tant d'humiliations. Aussi , quand il fut en vue des Normands , dont l'armée, comme nous l'avons dit tout-àrheure, était campée sur le versant d'une colline, il fit arrêter ses troupes, et leur montra, avec mépris, celte poignée d'hommes, leur rappelant avec des paroles énergiques l'ancienne gloire des Sarrasins, et la confiance que le sultan leur maître et leur roi, avait en eux. puisqu'il leur avait confié la mission de défendre contre l'usurpation des chrétiens , leur domination en Sicile acquise au prix de tant de sang. — Les Normands, pour s'emparer de Messine , n'avaient-ils pas été contraints d'avoir recours à la ruse , n'osant pas combattre leurs ennemis en face ?

• Vaillants soldats, s'écrîait-il en parcourant les rangs pour animer leur courage et exciter leur énergie ; voici le jour que le grand Mahomet a réservé à la victoire; aujourd'hui vous vengerez le sang de vos frères , de vos femmes et de vos enfants massacrés à Messine , et dont les corps ,

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sans sépulture, ont été la proie des bêtes fé* roces. Que cette yallcc serve de tombeau à tous les clirétiens! que ces audacieux Normands soient honteusement expulsés de l'ile , comme l'ont été les Grecs, qui osaient nous en disputer la domination, -— Frappez ! frappez sans merci , sans pitié, pour être agréables au saint Prophète ! »

Ainsi parla le vice-roi, et les Barbares répondirent par des cris sauvages en brandissant leurs armes dans les airs. Ils étaient si assurés de la victoire qu'ils brûlaient d'en venir aux mains.

Le chef sarrasin s'occupa alors à disposer ses troupes pour la bataille, et les divisa en trois corps, donnant lui-même ses ordres à chaque chef sur la manière de diriger l'attaque et de mener le combat.

Le duc Robert, par sa position, pouvait obsener l'ennemi et connaître tous ses mouvements; il forma deux légions de son armée, afin de ne pas trop diminuer ses forces. Le commandement de la premièi^e légion fut donné au comte son frère, qui devait vaillamment soutenir le premier choc des ennemisy tandis quelui,àlatêtedela seconde, se tiendrait en réserre, soit pour venir à son aide, s'il

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en avait besoin , fioit pour compléter la confusion ^ la déroute des Barbares lorsque leurs rangs seraient rompus.

Ni Tun ni Tautre ne firent un long discours A leurs soldats ; car ils avaient plus ferme espérance en Dieu qu'en eux-mêmes. — Tous deux fièrement debout en avant de leur armée semblaient par leur attitude calme et tranquille, les arbitres de la destinée des batailles; ils parcouraient d'un regard assuré cette multitude furieuse dont les cris de malédiction arrivaient jusqu'à eux, et se retournaient vers les Normands attentifs aux moindres mouvements de leurs chefs, en donnant à leurs visages une expression à la fois d'ironie et de mépris*

Bientôt des deux côtés le signal fut donné, et les Sarrasins se ruèrent avec furie contre les chrétiens pour écraser d'un seul coup avec leurs nombreux bataillons ce petit nombre d'ennemis. Les Normands restèrent fermes et inébranlables, pour ne pas perdre l'avantage de leur position.

Les Barbares arrivaient toujours comme une mer furieuse dont les flots amoncelés doivent tout renverser, mais ils vinrent se briser contre ce

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mur d'airain qui les attendait, aussi calme que la pierre du rivage attend les flots de la mer (1). — : Le combat commença ; ce furent des deux parts j de rudes coups d'épée et de masse d'armes . qui retentissaient sur les armures ; ce furent ^ des casques brisés volant en éclats, des lances rom- j pues, des chevaux renversés qui broyaient sous eux g leurs cavaliers, des cris de mort et de combat, j De quel côté penchait la victoire ? — nul n'eût pu le ^ dire tant était grand de part et d'autre l'acharné* ment des combattants. '

Alors l'on vit s'avancer au milieu de la mêlée, la ^ tête baissée et la lance en arrêt, les soldats que commandait le duc Robert, marchant les uns à côté des autres comme s'ils eussent été rivés à une même chaîne. Le comte Roger se rallia aussitôt à eux, et tous ensemble, frappant à droite et à gauche^ rompirent les rangs des Barbares et commencèrent à y jeter la confusion. — Jusque-là , les ennemie avaient résisté pied à pied ; mais bientôt ils perdi-^ rcnt du terrain et se replièrent sur eux-mêmes Qtx désordre ; car avec l'assurance de la victoire, s'était enfui le courage qui les avait animés. Ce ne fat

mille morts dans la plaine.

Normands victorieux, et chargés de butin, ent dans leur camp; leurs pertes aiaient ninîmes dans cette journée, qu'ils donnèrent YÎctoîre le nom de Victoria sine sanguine (2),

) historiens contemporains appellent aussi la ville A^Enna, Caê' mu — Sous la domiuatiou des Sarrasins, elle portait le nom de

UOerra* — FaxeUe. — Bufitr.

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