‹ Histoire de la Sicile sous la domination des NormandsChapitre 6 sur 49 · CHAPITRE TROISIÈ&IE · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈ&IE

SOUAffiE :

Le duc Robert et le comte Roger marchent sur Enna. — Le siège traîne en longueur. — Le comte Roger dévaste tout le pays dans le Val-di-Mazara ^ Il lève le siège d'Enna et retourne à Messine. — Position des Normands en Sicile. — Le duc et le comte partent pour la Fouille. — Benhunoen reste chargé du comnandement des troupes. — Le comte revient en Sicile. — Ses excursions sur le littoral de la Méditerranée. — Il se porte sur Trayna , qui se soumet immédiatement. — Le comte y établit un évéché. — 11 retourne en Calabre. — Son mariage. — Il revient en Sicile et assiège Petraglia. — Reddition 'de cette ville. — Il repart pour la Calabre* -* Benbumen reprend de nouveau le gouvernement général de la Sicile. — Il s'empare de plusieurs places considérables. — Il est tué par trahison. — Dissensions cruelles entre le duc Robert et le comte Roger, au sujet du partage de la Calabre. — Siège de Mellto par le duc Robert. — Le comte Roger s'empare de GéracL — • Grande colère du duc Robert — Il pénètre dans la ville sous un déguisement, — Il est reconnu par les habitants qui veulent le massacrer. — Bévoûment et mort de Basile. — Le doc est découvert dans une f etite église. — Son discours aux Géradent. — Il est d^ivré par le comte Roger. — Réconciliation des deux frères. — Les Sarrasins se révoltent en Kdle; — Roger y retourne au plus vite. — Il s*établit à Trayna avec la conUoie, ^ U pajroQurt et ravage le pa^s euvirwmanU — Siège de N^

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cosia. — Les Grecs de Trayna se révoltent contre les Normands. — La comtesse se réfugie avec la garnison dans la citadelle. — Cinq mille Sarrasins viennent se joindre aux Grecs. — Le comte en apprend la non* velle. — II accourt à Trayna. — Il se fraye un chemin jusqu^à la citadelle. — Cruelle famine des Normands. — Courage de la comtesse. — Résolution désespérée du comte. — A la tête des siens il sort de la citadelle et attaque avec impétuosité les Grecs et les Sarrasins réunis. — Mémorable combat de Roger. — Victoire des Normands, — Massacre des Sarrasins. — Les principaux chefs de la révolte scmt mis à mort. — Le comte retourne en Calabre. — Le calife d^Afrique Ben-el-Tamah envoie ses deux fils en Sicile, à la tétc d'une flotte considérable. — Le comte débarque aussitôt à Messine. — Serlcn, neveu du comte, va à la découverte des ennemis aux environs d'Enna. — La petite troupe des Normands tombe dans une embuscade et est taillée en pièces. — Le comte Roger accourt, et défait les Sarrasins. — Les Normands ravagent mie grande étendue de pays. — Les Barbares viennent de nouveau présenter la bataille aux Normands, près la ville de Cerami, avec une armée innombrable. — Victoii-c de Serlon. — Panique des Sarrasins. — Les Normands les poursuivent. — Combat entre Roger et le chef des Sarrasins. — Victoire importante des Normands. — Vision pendant la bataille. — • Le pape, pour gage de la protection du Saint-Siège, envoie, aa comte Hoger, un élcndiud béni.

Les princes normands, après avoir laissé une seule nuit de repos à leurs troupes , se mirent en marche vers Enna, place très-forte dont la prise était pour eux de la plus grande importance.

Cette ville placée sur le sommet d'une montagne taillée à pic , était protégée plus encore par sa position que par ses armes, et rendait difficile et surtout excessivement laborieuse toute tentative de

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siège. Le duc Robert et son frère ne se dissimulé* . reot pas la difficulté de cette entreprise ; mais habitués aux choses hardies, aux conquêtes surprenantes, ils n'étaient pas hommes à s'arrêter dans leurs desseins devant un obstacle quelconque. Chacun de leurs pas , en Sicile, avait été marqué pour ainsi dire par des victoires impossibles; aussi, confiants dans la fortune de leurs armes , ils établirent leur camp et disposèrent leur armée sur une colline qui domine Enna, et n'en est éloignée que de deux milles, séparée seulement parla Tallée de GaltiXiheXtîi ^ (Kala-al-Scibet) mais leur armée étant trop resserrée sur cette colline d'une fort petite étendue,ils descendirent dans la vallée où se trouvaient des fontaines d'une eau fraîche et limpide, trésor précieux contre les ardeurs brûlantes du soleil.

Les difficultés du terrain faisaient traîner le siège en longueur sans que les ennemis , par quelques sorties, aient donné occasion d'engager contre eux aucune action décisive; la ville, inattaquable par sa position^ pouvait seulement être réduite par la famine , mais elle était sans cesse approvisionnée à l'insu des Normands, au moyen de nombreux pas-

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sages souterrains dont les habitants de la ville avaient seuls connais! ance.

Le comte Roger était d'une nature trop bouillante et trop impétueuse pour pouvoir rester long* temps dans l'inaction ; aussi il prit avec lui trois cents cavaliers des plus intrépides» et parcourut en le ravageant tout le Fal^di'Mazara aux environs de Girgenti ; puis il revint chargé de butin près de son frère qui poursuivait toujours avec opiniâtreté le siège d'Enna. — L'hiver approchant , le duc ne put tenir plus longtemps la campagne, et craignant d'un autre côté quelqu'excursion des Barbares sur Messine, il leva le siège et retourna vers cette ville , dans l'intention de la fortifier par des travaux considérables.

Messine, en effet, était pour les Normands le point le plus important dé toute la Sicile ; il fallait en faire un port imprenable et complètement à couvert contre de nouvelles excursions des Barbares. Aussi le duc Robert fit-il doubler la ceinture de fortifications dont il avait déjà entouré cette ville, agrandir les bastions et élever les murailles. Il fit cons« truire en outre de nombreux magasins pour tenir en abondance des vivres et des munitiQn9 dd guerre.

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Hais la conquête de cette contrée ne marchait pas a?ec la rapidité que les Normands araient espérée. -^ Excepté la prise de Messine , leurs victoires sur les Sarrasins n'avaient amené que de faibles résultats. Les Barbares un instant consternés avaient repris courage et pillaient et dévastaient à leur tour le territoire conquis par les Normands. L'échec que ceux-ci avaient éprouvé devant les murs de Gentorbi dont ils n'avaient pu se rendre maîtres, leurs tentatives également infructueuses contre la ville d*Enna avaient relevé l'énergie abattue des Sarrasins, en leur apprenant que les chrétiens n'étaient pas invincibles.

Quand il s'agissait de combattre » les Normands sortaient presque toujours victorieux quel que fût le nombre de leurs ennemis ; mais leur armée n'était pas assez considérable pour pouvoir garantir les villes conquises contre le retour des Barbares , et entreprendre en même temps de nouveaux sièges. C'était là un dangereux écueil contre lequel , après tant de victoires , devait peut-être se briser l'avenir de cette conquête. Pour réduire les Sarrasins. à l'obéissance, il fallait peser à la fois sur eux de tous les côtés,et ne pas leur lais-

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ser ufie seule voie de salut: carîls avaient une opiniâtreté intelligente de domination , et le sang des leurs répandu par flots autour d'eux ne laissait point de traces dans leur mémoire. Vaincus , ils se relevaient; chassés, ils pouvaient revenir en Sicile.

Telles étaient les difficultés qui se présentaient de toutes parts. — Les deux chefs normands savaient bien que conquérir n'était pas établir une domination, gagner une bataillen'était pas fonder un empire. Pour arriver au but que le duc Robert et le comte Roger s'étaient proposé, il fallait plus que vaincre les Sarrasins, plus que les expulser de la contrée ; il fallait s'établir, s'incruster pour ainsi dire dans le sol comme ces monuments altiers qui bravent les siècles et les orages et voient à leurs pieds s'agiter les tempêtes impuissantes de la destinée humaine.

Malgré la nécessité de leur présence en Sicile, les deux princes normands étaient forcés de retourner en Fouille et en Calabre; leur domination dans ces deux pays n'était pas tellement établie , qu'une absence trop prolongée ne portât un grand dérangement dans leurs affaires. Ils résolurent donc d'y aller passer l'hiver pendant que le chef sarrasin Ben-

humen, qui leur avait donné des preuves incontestables d'habileté et de dévouaient , serait envoyé à Catane, avec ordre d'observer tous les mouvements des eanemis, et de les inquiéter par des courses continuelles dans le pays, m pillant et détruisant tous les châteaux-forts dont il pourrait s'emparer ; car les troupes dont Benhumen avait le commandement n'étaient pas assez nombreuses pour lui permettre de laisser des garnisons sur différents points.

Benhumen exécuta fidèlement ce qui lui avait été ordonné. — Vers la fin de l'hiver, c'est-à-dire dans le mois de décembre, le comte Roger quitta laCalabre, et retourna en Sicile avec de nouvelles troupes choisies parmi des soldats d'élite. Il commença de nouvelles incursions sur le littoral de la Méditerranée, mettant à feu, à sang tout ce qui appartenait aux Sarrasins. Les chrétiens qui habitaient ce territoire , allaient au - devant du comte, et venaient de jour en jour se joindre et 8e donner à lui, en lui offrant leurs biens et leurs personnes. Roger se porta sur Trayna et s'apprêtait à en faire le siège, lorsque les Grecs , qui étaient en grand nombre dans cette ville , en ouvrirent les portes , et allèrent en procession au-

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devant des Normands, portant la croix et les bannières des chrétiens. Le comte se rendit immédiatement à réglise principale de Trayna pour rendre grâces au Tout-Puissant : un prêtre grec, vêtu de ses plus riches habits, (car on était au jour de la Nativité du Christ), descendit les marches de Téglise, entouré d'un cortège nombreux, et vint attendre le comte. Celui-ci s'agenouilla pieusement devant lui ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient, et reçut la bénédiction du prêtre ; puis il entra dans l'église , et assista avec dévotion à la messe, qui fut célébrée en grande pompe.

Trayna , par sa position dans l'intérieur des terrai, était un point important ; aussi le comte Roger la fortifia, et y établit un évêché dont le premier évéque fut Roberto, son parent. Il était encore dans cette ville lorsqu'il apprit l'arrivée en Galabre de sa nouvelle épouse, qui était de la famille des ducs de Normandie. (1). Il se rendit en toute hâte à MeKto ; le mariage fut célébré dans cette ville , et presque aussitôt le comte repassa en Sicile où sa présence était indispensable pour mettre le ôiége de-

(1) Fazelle, li?. VII. ^ 63A, dit qu'elle s'appelait Eremburge, et qu'elle . était sœur de Robert, comte de Santa-Fimia.

mSTOIRB DB LA ffiCILB. ( i06i» «^ 100»). i^a

raot Ve\tàli2Lf(Haglraalia) place forte très*bien gardée par la nature même du terrain sur lequel elle arait été élevée. Les habitants de cette ville, presque tous chrétiens n'avaient aucun intérêt à combattre Roger, et remerciaîentDieu au contraire de pouvoir échapper au joug des Barbares : aussi se rendirent-ils sans difficulté» Le comte y laissa bonne garnison ; et après avoir abondamment fourni la ville de vivres et de munitions de guerre, il s'en retourna à Trayna. — Malgré son ardent amour de gloire et de conquêtes, il ne put résister aux demandes et aux prières réitérées de sa nouvelle épouse, et, laissant à Benhumen le gouvernement général de la Sicile, il revint de nouteau en Galabre. Le chef sarrasin avait à cœur de mériter par de nouveaux terficés tt de nouvelles victoires l'honorable confiance que les chrétiens avaient en lui ; aussi il continua a?ec énergie ses excursions dans tout le pays, et s'empara, soit par les armes, soit par capitulation, de plusieurs places considérables. Parmi ces dernières Gutelione ou Antulium se révolta aussitôt qu'il fut partit Benhumen en reçut la nou- Telle, et revint en toute hâte vers cette ville voulant^ par un acte de sévérité rigoureuse, en impo-

scr aux autres places qui seraient tentées d'imiter cet exemple de rébellion. Les habitants se défendirent avec opiniâtreté , car ils n'ignoraient pas le sort qui leur était réservé, et ils connaissaient l'âme inflexible et dure du chef sarrasin. — De son côté Benhumen menait le siège avec une grande vigueur, et la ville ne pouvait tarder à être prise d'assaut. La terreur qu'éprouvaient les Antuliens leur inspira la pensée d'une trahison.

Un certain sarrasin nommé Nichel , homme très -rusé , se présenta accompagné de quelques-uns des siens pour demander audience au nom de la ville assiégée. Benhumen ne douta pas que ces envoyés ne vinssent offrir la reddition de la ville et demander grâce au nom des habitants. Aussi il leur accorda avec confiance l'objet de leur demande ; l'entrevue devait avoir lieu dans une plaine avoisinantle camp des chrétiens. — Le chef sarrasin monté sur un superbe cheval, laissa les siens en arrière et s'avança tout seul vers les envoyés afin de leur donner plus de sécurité, et leur bien montrer qu'il n'avait contre eux aucun projet caché. Il n'en était pas de même du côté de Nichel et des quatre personnes qui l'accompagnaient. Leurs cœurs pleins

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de fiel méditait une odieuse trahison. Us n'osèrent pas cependant attaquer le Sarrasin en face ; car ils craignaient qu'il ne parvînt à s'échapper de leurs mains. Ils convinrent donc entre eux que Nichel , pour attirer toute l'attention de Benhumen lui exposerait avec une grande humilité apparente les regrets des Antuliens, tandis qu'un des leurs, passant par derrière, enfoncerait son épée dans les flancs du cheval, et ôteraît ainsi à leur ennemi toute chance de fuite et de salut. — Ce qu'ils avaient décidé ne fut que trop bien exécute ; le cheval, percé duneblessure mortelle, tomba aussitôt et renversa son cavalier. Au même moment, et avant que Benhumen pût se relever, les assassins se jetèrent tous Ua fois sur lui , le terrassèrent, et, le perçant de ; plusieurs blessures, lui firent exhaler avec son sang son dernier souffle de vie (1).

(Ij Malaierra, lib. IL caputXXIL

AoUilieiises itaqoe coosiliam yenénoso corde duoe Nichele conceptum

nperieotes, eqaum cjat primitiu spicolo transfignnt, nesessor, ut sibi primo

viIbiis dalnm foiet, fraude interœptar eqao sano liberius cam yulnere au«

Aferet Sicque eqao degecto ipsum etiam in terra confodientcs, com san-

. pm ollilniim vit» flalom eialare feoemnt

FueUêf et Burigny, qui a écrit son liistœre presqu^entièrement sur cet auteur, racontent d*une autre façon la mort de Benliumen. Mais Iblatenra, auteur contemporain, lûstoriographe des princes normands, u^ 10

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Aussitôt que les Normands laissés à la garde de Trayna et de Petraglia eureqt appris ce funeste évé* pement, ils en furent consternés ; car en Tabsence de Roger, Ikobumcn avait su mériter toute leur confiance p^ir sou courage dans les combats et par lef succès qu'il avait obtenus en marcboQt à leur tête; leur terreur fut si grande que ue se croyaut plus en sûreté dans ces deux villes» ils les abandonné» rent pour se réfugier vers Messine.

Une cruelle dissension entre le duc Robert et le comte Roger vint encore ajouter un malbeur de plus à ce fatal événement , — les projets des Nor» mands en Sicile eussent été à jamais détruits si leun ennemis, plus babiles, eussent su profiter de cetta mésintelligeuce et delà consternation que la mort dQ Benhumen aidait jetée danf» tous les esprits. Mais les Sarrasins laissèrent échapper cette seule OQca«sion de reprendre ce qu'ils avaient perdu et de réé-

noat paraît devoir être plot digne de foi pour l'auUienUeit^ d*iui Siit, lonque ce fait ne regardant pas penonnelleineiit les priaœa il ne peil être accusé de partialité. — Voici ce que dit Faielle t Benhuinen ayant donc été prié de Tenir s'aboucher avec Nickel, dans un lieo découvert» pour recevoir les propoaitioiis qu*il avait à lui dire, l^t vlië du liant d*on de* cbftleaux-fbrU de la ville et tué par une grone flèehe Inncéo par pne machine de guerre

flfinonffi m la maïM. (ioei. *- loes). \ki

difier^ si ce n'est en totalité , du moinB en grande (Hurtie, leur domination chancelante.

Les deux frères, semblant oublier la grande mis^ sion à laquelle ils s'étaient voués, s'occupaient de leur querelle particulièrei et ne songeaient pas que l'armée chrétienne, prirée de celui qui la commandait^ était incapable ou de poursuivre un plan de campagne, ou de résister à la moindre aggression. — Ils armaient des soldats pour se combattre mutuellement, abandonnant ceux qu'ils avaient laissés en Sicile , et dont la confiance et l'énergie n'avaient été que le reflet de celles de leurs chefs.

La seule pensée de leur dissentiment mutuel prenait place dans leur esprit. Le comte Roger demandait à son frère la partie de la Galabre qui tel avait été promise , et le duc se refusait constamment à ce partage, ne voulant céder à son frère que Melito et Squilaci. Cette injustice exaspéra Roger ; après avoir en vain demandé et fait demander une répartition plus égale, il écouta son juste ressentiment, et se prépara à reprendre parles irmes un droit que lui enlevait la perfidie du duc. —Cependant, c'était avec un cœur profondément attristé que le jeune comte se voyait contraint â

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faire marcher » les uns contre les autres, les soldats de la même armée» et répandre un sang qui n'au* ralt jamais dû couler qu'en face des ennemis communs. Aussi il envoya une seconde fois des ambassadeurs, et resta près de quarante jours sans prendre une résolution décisive, espérant que Robert, touché par la justice de ses réclamations, mettrait fin à cette cruelle discorde. — Mais il n'en fut pas ainsi : le duc avait un caractère trop inflexible et trop opiniâtre pour revenir sur ce qu'il avait résolu , et loin de prendre en bonne part l'indécision de son frère, il crut y vo.'r, au contraire, un manque de force et de confiance en sd-même ; il partit aussitôt à la tête des siens, et vint mettre incontinent le siège devant Melito. Le comte fut indigné de cette nouvelle injure, et quoique malade de la fièvre , il marcha vers le mont Sant'Angelo, où le duc voulait prendre position ; et par de vives et continuelles attaques, l'empêcha de s'établir sur un terrain avantageux. Robert assiégea Melito vigoureusement.

La guerre entre les deux princes normands, était commencée; deux frères animés l'un contre l'autre d'un égal ressentiment, abandonnaient de no-

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bks entreprises pour une querelle honteuse, faisant d'un même peuple deux partis riraux. I^ comte était irrité par l'injure , le duc poussé par le désir de dominer ; et comme ces querelles soudaines entre ceux qui devraient s*aimer et se soutenir, sont les plus terribles et les plus acharnées, le sang coula de part et d'autre en abondance, et jamais combats ne furent plus furieux. Le beau-frère du i comte Arnold, un des chevaliers les plus jeunes et I les plus braves de l'armée normande, fut renversé du haut des murailles en combattant corps à corps contre les assaillants. Ce fut avec une grande douleur que le comte Roger apprit à sa jeune épouse la mort de son frère ; car pour la première fois un mot sorti de sa bouche devait faire couler les larmes de la comtesse ; aussi il voulut au moins avec la triste nouvelle de cette mort apporter celle de la Tengeance. Il fit une sortie furieuse qui démontra clairement au duc l'impossibilité de prendre jamais la place d'assaut : contraint de renoncer à ses premiers plans d'attaque, celui-ci changea le siège en blocus, et fit élever deux forts vis-à-vis de la place pour la réduire par la famine. Mais le comte n'était pas moins rusé ni moins habile que son frère

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dans Tart de la guerre» il se mit à attaquer 9ucces« sivement l'un ou l'autre fort» et coasuam ainsi dans des combats inutiles les forces doa nscâé^* géants.

Pendant qu'il soutenait ainsi le siège de Helito» des messagers secrets lui firent savoir que les bid^^ tants de Geraci, mécontents de l'inflexible sérérité du duc Robert» auquel jusqu'alors ils étaient restés soumis bien plus par crainte que par affection » étaient prêts à se rendre à lui, s'il leur &iaait quel* que proposition avantageuse. Le comte correa»* pondit aussitôtavee les principaux habitants à l'insu de son frère ; et comme les arrangements traînaient en longueur, il vit que le plus sûr moyen d'arriver à une solution définitive était de se présentei lui^ même à Géraci avec un bon nombre de soldats déterminés. — Il partit donc la nuit accompagné d'une centaine de soldats environ , et arriva devant cette place en ami ou en ennemi, selon ce que décideraient les habitants. II n'y eut pas une longue hésitation, la ville accepta presqu'aus-^ sitôt les conditions que lui offrait le comte Roger^ et ouvrit ses portes ; car chacun était enchanté d'échapper à la domination du duc.

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Lorsque celui-ci en reçut U noarelle , il entra dans une grande fureur» et le comte était déjà de retour à Melito, après avoir laissé quelques-uns des siens dans la Tille, lorsque le duc s'avança contre Geraci avec la portion la plus considérable de son armée; mais les combats inutiles livrés devant Helito, cette tentative de siège échouée malgré de Tigoureux efforts , lui ûrent comprendre qu'il ne pourrait pas facilement s'emparer de cette ville par la force ; car non «seulement elle était en état de se défendre à l'intérieur, mais, d'un instant à l'autre, Roger pouvait lui porter secours du dehors. U tourna donc son esprit à la ruse, certain s'il parvenait à entrer dans la place, de ramener à lui les habitants soit par des promesses, soit par des concessions. — Le duc était d'un caractère trop résolu , trop audacieux , pour ne pas accepter sans hésitation tous les moyens qui lui venaient à la pensée, surtout lorsque leur hardiesse souriait à à son esprit aventureux. Dès que la nuit fut venue, il prit un costume de paysan, et entra ainsi travesti dans la ville de Geraci. Il se rendit immédiatement dans la maison d'un des plus importants personnages de la ville, appelé Basile ; car ce

Bafiîe lui «était «ntLersuLoit dm«£. Grands furent Fedmoement et la stupcfiictiaa de ccliii-ci en reeoonaiaâaat lie cbze Bo&eit iqcb les kliils d'on pauvre hère. Togteumfftfartf » personne et sa maison i la dlâcrêtîoa da prûxce. il ne pot sVmpècher de lui exprimer rêtendw de ses craintes ; mais le duc le calnUy et tel était Fascendant de cet homme, sa force, » poiâsance sar ceux qaH roulait dominer, que les craintes de Basile non-seulement s'éranouirent toot-à-Csût, mais quTl demeura entièrement conraincu de la rnissite des projets de son maître; du reste cette conriction eût-elle été moins grande, il ne s'en serait pas moins exposé i tous les dangers pour serrir arec déroûment les intérêts du duc. Basile arait une grande influence sur les personnages les plus considérables de Geraci, il se rendit chez eux pour les engager à se soumettre de nouveau au duc Robert, qui était, leur disait-il, aux portes de la ville. — Tout en leur montrant la vengeance que celui-ci pourrait tirer de leur ingratitude , il leur rappela que le duc Robert était en guerre avec Roger, et non pas avec les habitants de Geraci, auxquels il avait toujours été sincèrcniont attaché. Peut-être la négociation fût-elle

arrivée à bonne fin , si un événement malheureux n'était venu renverser des projets si bien combinés. Un des serviteurs de Basile, soit qu'il eût reconnu le due malgré son travestissement, soit qu'il eût entendu quelques mots de la conversation de celui-ci iTcc son maitre,allaraconterpar la ville avec frayeur que tout était perdu, et que le duc Robert était entré dans Geraci. Les habitants furent saisis du plus grand effroi , car ils voyaient compromis à la fois leurs intérêts privés et ceux de la ville. Sans nul doute le duc voudrait tirer d'eux une éclatante vengeance, et Geraci touchait à sa ruine, peut-être même à son extermination. Le peuple surtout s'exaspéra à cette pensée d'un danger aussi imminent ; ne prenant conseil que de sa crainte et de son désespoir, il méditait les projets les plus violents et voulait échapper à la terreur par un meurtre.

Basile, satisfait de ses négociations, s'en revenait paisiblement à son logis, lorsqu'il vit plusieurs groupes très-animés se former successivement dans les rues qu'il traversait. Il s'enveloppa dans son manteau pour ne pas être reconnu et s'approcha de ces groupes.

U4 l»i0nBWiA8IGiU,(itil.«-iilia

Oo parlait du duc, sa présence dau» la Yille M Geraci était connue, et r<m a^ait fonné le deseeln d*entoufer la maison où il s'était réfugié pour h massacrer, par crainte de son ressentiment »'ilpar- Tenait à se rendre maître de la Tille.

Le brare citoyen resta un instant comme attéré devant cette foudroyante révélation ; mais lorsqu'il vit la foule se mettre en moufement, alors il se rappela les mots de vengeance et de mort qui avaient été prononcés » et, à la faveur de Tobscurite, il courut en toute hâte vers sa maison.

Le duc attendait en toute confiance le retour de Basile et l'issue de sa négociation; lorsque la porte de la chambre où il était s'ouvrit tout-à-coup, et Basile entra , hors d'haleine et le visage si pâle, que le duc se leva et courut à lui ; mais celui-ci, lui faisant signe de la main de ne point parler , et allant écouter avec attention si personne ne le suivait, referma la porte, et lui dit à voix basse :

c Monseigneur, tout est perdu ; prenez cette issue secrète, et sauves-vous! »

Le duc restait immobile à la même place; car, en

l HISTOIRE Dfi LA SICILE. (IMi. — iOOI.) W

ce moment , l'énergie et la résolution de son canetère s'étalent réTeîllées ; — la pensée de fiûc derant un danger révoltait en lui le soldat.

i On sait que tous êtes à Geraci» reprit Bu* sOe, et le peuple en fureur marche sur cette maison pour tous massacrer. Au nom du ciel» fuyex!»

• Et toi, Basile? dit le duc. »

< Je reste pour tâcher de les retenir et vous don* ner le temps de vous échapper» répondit le dévoué serviteur. »

Le duc serra la main de Basile, et , sortant en toute hâte de la maison , alla chercher un refuge dans une petite église qui n'en était pas très*éloî« gnée.

Pendant ce temps, le peuple avait envahi la maison de Basile. Quand il vit que le duc s'était échappé, sa fureur ne connut plus de hornes, et le malheureux citoyen paya de sa vie son généreux dévoua ment; les assassins implacables dans leur fureur s'emparèrent avec cruauté de sa malheureuse épouse et lui firent subir le plus affreux supplice (1).

(1) Malaterra, lib. H. cap. XXIV.

Uior quoque ejus cum tanta impietate a suis civibus aHraeta est, ut

ÎSê BISIOIRE DE LA SICILE. (iOeU — IMS.)

Ensuite Us quittèrent la maison de Basile, et parcoururent la Tille, cherchant avec des cris et des hurlements la retraite du duc. Us découTriient enfin Robert Guiscard dans la petite égUse , où il s'était réfugié, et le trourèront couvert de poussière et de ; sueur. — Deyant la mort qui Tenait à lui , le duc ! retrouya toute l'énergie de sa nature. Son yisage calme et digne en imposa à la multitude furieuse; mais il vit bien qu'il fallait désespérer de la vie, puisqu'un citoyen de la viUe était tué sans pitié par les citoyens eux-mêmes, puisque l'ami frappait l'ami, le sujet son chef, sans conseryer la mémoire d'aucun bienfait (i) : aussi ce n'était plus ce Robert Guiscard si terrible dans la bataille ; il conservait toujours la fierté d'une noble race inhérente à sa nature; mais cette mort ainsi obscure, la nuit, sur le parvis d'une église, sans gloire, sans retentissement, sans combat , e£frayait pour ainsi dire intérieurement , celui qui cent fois, l'avait bravée en face de ses ennemis. — Dans cet instant suprême

sUpitp, ab ipso anno usque ad praccordîa transfixa inhonesta morte fitamterminare cogerctur.

(i) Idem, Que vise, si dux deviladesperavit,mirandumnonesty pnesertim cum vidcbat civein a civibus , amicum, ab amiciSy prsdatos, a subditis, abaque recordatione alicujus pnecedenlis bénéficia, cum tanto furore crudeU ense perimi.

mSTOIRE DE LA SIQLE. (i06t. — iOêS.; 157

le lion s'était changé en agneau ; par cet empire puissant qu'il avait sur lui-même, il dompta sa bouillante nature, ne dicta pas des ordres, mais employa le langage de la persuasion ; et, voyant que quelques-uns , plus sages ou plus prudents, cherchaient à apaiser la fureur irréfléchie d'une populace ignorante , il saisit avec empressement cette unique chance de salut (1).

tNeyous abandonnez pas, leur dit-il, à l'excès d'une joie insensée ; craignez que la roue de la fortune, qui tourne maintenant pour vous et contre moi, ne soit un avertissement salutaire, de l'adver- 8ité future qui peut vous frapper à votre tour ; car il n'est aucune puissance qui connaisse les décrets divins et puisse en triompher (2). — Vous qui m'entourez ici et me menacez de vos cris furieux, rentrez en vous-mêmes. Sont-ce vos propres

(i) Uem, LeoDinam ferodtatem, qnae sibi qa9Û quodam modo innata erat, in agninam transferens mansuetudinem , et cum Tideret sapientores 9Q08qae, ita qui exîtum rei pnenotabant, ad hoc inniti, ut inordinatum fùrorem indoctioris vulgî, et minus prospicientis quid damni, quidve lucrii si oodderetur, proteniret, talibus eos Terbis aUoqui adorsus est.

(2) Jdem, NoUte, inquit, noiite superabundantiori Istitia fkHaciter eztolli; œ rotalis fortuna, vobis ad pnesens, arridens , mihi autem adTersa, arrisione su& yobis indicium pnenoret in futurum hal)ende adTersitatis, cum oulla potestas absque diyina dispositione nemini attribuatun

^M raSTOIRE DE LA SICILE. (iMi«-.i««l4

forces qui m'ont fait captif? — Suis-je entré dans TOtrc ?iUe en ennemi? — Vous m'avez juré fidélité; de mon côté ai-je violé les promesses que je vous avais faites? Répondez? Cet événement , au con« traire, peut tourner d'une manière insigne en votre faveur, en montrant que l'on peut en toute confiance s'appuyer sur la stabilité de votre serment. — Quel honneur y a-t-il pour un millier d'hommes d'en entourer un seul que le hasard a fait tomber entre leurs mains, de violer la foi jurée; et) au sein de la paix, de lui enlever la vie? — Ma mort vous affranchit - elle du joug des miens? il deviendra, au contraire, terrible et cruel pour venger un tel meurtre. — J'ai des guerriers pleins de fidélité, des frères, des parents qui seront in» flexibles envers vous , si vous rougissez vos mains dans mon sang; votre action déloyale retentira par toute l'étendue de la terre; et ce parjure, comme un opprobre éternel, retombera sur tous, vos enfants et toute votre postérité (1). »

Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et

(!) Malaterra, L. II. c XXIV. ^ 565. Muralori. T. V. Sed et nbicnmque terrarnm hoc a vobîs factum personuerit, opprobrinm propter peijaria, cum omni successione generis yestri incurretis.

mSTDtRB t/È LA SIGILB. (i09i. — 1069.) i^

énergique ébranlèrent la multitude ; le peuple se sépara en deux parts : les uns faisaient encore entendre des cris de mort ; les autres s'opposaient à la pensée d'un si Iftche assassinat : enfin il fut décidé que le duc serait mené en prison.

Les partisans de Robert Guiscard firent savoir en «ecret à son armée la triste position de leur chef. La seule ressource était de s'adresser à la générosité de Roger; aussi lui fit-on savoir à Melito la captivité de duc et les événements qui venaient de se passer à Geraci. — A la nouvelle du danger qui menaçait son frère, la tendresse que le comte avait toujours eue pour lui se réveilla ; il oublia son trop juste ressentiment ; et, s'élançant sur le plus rapide de ses chevaux, il partit en toute h&te et ne s'arrêta qu'à Geraci. Aussitôt son arrivée dans la ville , il réunit les principaux habitants pour les remercier du dévoûment avec lequel ils avaient servi ses intértte; et, feignant contre le duc une grande colère, il demanda qu'il lui fût livré sans retard. Les Geraciens s'empressèrent d'accéder à sa demande, et amenèrent devant lui le duc Robert chargé de fers. Dès que le comte Roger aperçut son frère, emporté par les nobles élans de sa tendresse fraternelle, il

160 HISTOIRE DE LA SOLE. (i06i. — i06Sj«

courut à sa rencontre lui arracha ses fers » et Tem^ brassa tendrement. — Ce fut une scène touchante ; et les plus grands ennemis du duc, ceux mêmes qui eussent applaudi à sa mort, en furent émus malgré eux.

Le duc, très-reconnaissant de la conduite de son frère, abjura aussi de son côté tout souTcnir de discorde et de cupidité, et lui céda la moitié de la Calabre, qui était le sujet de leur discussion.

Pendant ce temps, la garnison que le comte avait laissée dans les murs de Melito, mettant à profit la consternation de ses ennemis, s'était emparée des deux forts que Robert Guiscard avait élevés devant les murs de la ville, après avoir fait prisonniers les soldats auxquels la garde en avait été confiée.

Mais à l'arrivée du comte et de son frère , toutes les hostilités cessèrent.

La triste querelle des deux princes normands étant ainsi terminée, le comte Roger, après avoir convenablement fortifié les villes de la Galahre qui lui étaient échues en partage, se prépara à retourner en Sicile pour combattre les Sarrasins, auxquels la mort de Benhumen avait rendu

HISTOIRE DE LA SICILE. (i06i. — 1068.) 191

le courage et l'énergie. L'espèce d'abandon dans lequel les Normands se trouvaient en Sicile, leur attitude craintive avaient contribué à réveiller le courage et l'espérance dans le cœur de leurs ennemis. — Roger ne se dissimula pas le danger de cette position, et voulut en rentrant dans cette contrée frapper de grands coups et reprendre tout d'abord le rang victorieux qu'il avait volontairement abandonné. Illeva des subsides dans toutes les villes de sa dépendance au nom de la religion et de lafoi chrétienne, et amassa ainsi beaucoup d'argent; ensuite il s'occupa à réunir de nouvelles troupes, et ayant avec lui une grande provision d'armes et de chevaux, il entra en Sicile. Cette fois, il emnaena avec lui la comtesse sa femme, et se rendit directement à Trayna. La froideur des habitants envers lui, après une si longue absence, l'étonna grandement; il en chercha les motifs, et apprit alors que les Normands, auxquels avait été confiée la garde de Trayna,^ s'étaient livrés sans pudeur à tous les excès, s'emparant par violence, et même avec les plus mauvais traitements, des jeunes filles les plus chastes et des matrones les

plus respectables de la ville. — Le comte, indigné I. 11

iC3 HISTOIRE DE LA SIULE. (iOGI. — 4003.;

d'une si odieuse conduite, s'empara sans retard des plus coupables, en fit sévère et prompte justice parla mort ou par la prison, et laissant la comtesse dans la citadelle, avec un renfort de nouvelles troupes, il se mit à ravager le pays d'alentour, se ren* dant maître de tous les chàteaux-forts qui appar-» tenaient aux Sarrasins. C'est ainsi qu'il arriu devant Nicosia, Le comte travaillait avec activité à réduire cette place, dont la position et les hautes murailles rendaient le siège long et dif^ ûcile , lorsque les Grecs de Trayna , soit qu'iU fussent mal intentionnés envers le comte, soit qu'ils craignissent encore pour leurs femmes et leurs filles la violence des Normands qui habi* taient dans leurs propres maisons , sachant le comte Roger grandement occupé devant Nicosii, crurent le moment favorable pour tenter une ré^ bellion. Us espéraient s'emparer facilement de la faible garnison laissée dans le château auprès de la princesse. Aussi les principaux habitants de la ville, s'étant réunis, résolurent de secouer le joug des Normands, soit en les chassant de Trayna» soit en les massacrant jusqu'au dernier s'ils essayaient de résister. — Cette résolution, une fois

mSTOIRB DE lA SICILE* (i061. '^ iMS.) 163

urétée, les Grecs prirent les armes; dés les premières manifestations de révolte, la garnison se retira prudemment dans la citadelle , résolue à défendre jusqu'à la mort, la femme de son chef, confiée à sa garde. Cette mission d'honneur et de loyauté doublant les forces et le courage de chacun, kl braves Normands , quoique bien inférieurs en nombre, se défendirent vigoureusement.

La nuit seule vint interrompre le combat.

Les Sarrasins des lieux environnants, ayant appris la révolte des Traynaisiens, leur envoyèrent aussitôt un secours de cinq mille hommes. La position des assiégés devenait tous les jours plus critique; heureusement le comte reçut aussi la noufàle de ce soulèvement et de l'arrivée des Sarrasins) abandonnant immédiatement le siège de Nicosia, il accourut en toute hâte à Trayna, fondit avec impétuosité sur ses ennemis, et se fraya ùdiement, avec les siens, une route jusqu'au château-fort, où la comtesse et la garnison étaient enfermées. — La ville se trouvait donc di?isée en deux parties : l'une tenait pour Roger dans la citalelle, et l'autre était au pouvoir des Grecs alliés ux Sarasins.

164 HISTOIRE DE LA SICILE. (i06i. — i06S.)

Des deux côtés on se battait avec une égale éne^ gie ; mais bientôt les assiégés manquèrent de vivres et de munitions, lorsque les Grecs, au contraire, avaient tout en abondance. Peu à peu la disette et la famine furent poussées à un tel point, que lei Normands se virent réduits à la dernière extrémité;/ le comte lui-même, et sa jeune femme, manquaieotl des choses les plus nécessaires. — Chaque jour aggra^ vait leur triste position; avec la misère était venu le découragement, car, ajoute le chroniqueur ilfû&terra dans le récit naïf de ces triâtes événements:

• La pénurie de leurs vêtements, était telle que le I comte et la comtesse ne possédaient plus qu'une

• seule chemise dont l'un ou l'autre se servait alter* € nativement selon qu'il en avait un plus urgeat f besoin ; la jeune comtesse, sans laisser échap- « per une plainte, éteignait la soif qui la dévorait € avec de l'eau impure, et sa faim , avec des lar« t mes(l). «Elle était pleine de force et de courage à tout supporter, et montrait à ceux qui l'entouraient un visage calme et serein, sur lequel elle

(1) Malaterra, lib. II. cap. XXIX. p. 566.

Vestium eliam tanta penuria illis crat, ut inter comitem et comitissam non nisi unam capaui habentes, altcrnatim, prout unicuique major nec»-

HISTOIRE De la SICILi:. (1001. — 10O3.) 105

rçaît d'effacer les traces de ses souffrances vi sinsomnies. — Toutefois malgré son énergie, ré la résolution de sa volonté, les privations le endurait altérèrent à tel point sa santé* la force de son cœur vivait pour ainsi dire en elle ; ses joues pâlirent et se creusèrent ; égard affaibli s'éteignit ; et ses forces étaient nent épuisées, qu'elle chancelait à chaque pas. omte pouvait tout supporter, excepté les torde cette pauvre femme, dont la vie s'écha})ainsi devant lui, sans une plainte^ sans un ssement , et pour ainsi dire avec un sourire es lèvres.

ïvant la pâleur de la comtesse, devant ses soufres qu'il devinait,, il sentit l'énergie de son âme î à faiblir et résolut de tentrr un dernier et énergiîffort. Il rassembla ses soldats dans la courd'hondu château; et paraissant au milieu d'eux armé Dûtes pièces, il les exhorta à se préparer à un bat qui devait les sauver, ou leur donner au

cnmbebat, cautebantur. — Sed juvencula comitissasitimquidem aquft lebat ; famem vcro non nisi lachrymis, et sumno aliquid undc non , rcfrenare sciebaUCcrlamcn assiduum, quodcibusnon cibus suppc- ; bortilift impugnatlo abcsse prohibebaL

IM HISTOIRE DE LA SICILE, (iOOi. *- iOM.)

moins la mort duo soldat. Cette résolutiot du comte fut reçue arec des cris de joie ; chacua semblait avoir oublié son abattement et sa miserai et retrouvait toute son énergie pour se saisir de 8C| ^ armes : — cen'étaient plusdes hommes, c'étaient dqpj lions poussés par la faim» rugissants et terribkn^

La nuit qui précéda ce dernier combat parut à tûM ^ interminable. —Au point du jour le signal est donnél . La garnison s'élance hors de la citadelle avec dfif cris de joie et de guerre ; les Grecs et les Sarrasim réunis,soutiennent valeureusement ce premiercboOi Les Normands combattent avec une rage et une impétuosité peu communes ; cependant ils ne prennent sur leurs ennemis aucun avantage. Roger a'en aperçoit , il sent qu'il est arrivé à ce moment soi* prême, où se joue en un jour toute la destinée d'un homme, il lève les yeux au ciel, fait un signe de croix, et déchirant de ses éperons les flancs de ion cheval, s'élance tout seul au milieu de la mêlée. -^ Alors commença un de ces combats d'un seul contre tous, tels que les décrivent Homère et le Tasse, et qui semblent si merveilleux, si impossibles, si audessus de la force humaine, qu'on les croirait in^

BI8T0IRB DB LA UatK. (iOM. — OM.) UJ

rentes par le génie du poète, et non pas accomplis par une épée. Il frappe sans regarder à droite et à poche, brisant toutes les tètes sur lesquelles sa masse d'armes s'abat , et ainsi que le moisloaneur dans un champ, se traçant un large chemin AuDs la mêlée. Il ne s'inquiète pas si les siens le loivent pour lui porter secours, si le nombre des «inemis augmente autour de lui, il marché tou« { jours en avant. Aux coups terribles qu'il frappe, à la large traînée de sang qui marque chacun de les pas, les Sarrasins ont reconnu le comte de Sicile, et se réunissent pour l'accabler. Son chenal tombe percé d'un coup de lance qui lui traverse I les flancs, et entraine le valeureux Roger dans sa [ chute. —Le corps du comte reste un instant engagé sous le cheval expirant ; tous alors se précipitent k la fois sur lui, et l'entourent; mais lui ne perd Di courage ni espoir et semblable au taureau qui se débat sous le couteau du sacrificateur, il lutte encore, se souvenant de ce qu'il est, et des exploits qu'il a déjà accomplis ; par un mouvement rapide il s'échappe de leur étreinte, et se saisissant de la iarge épée qui est à son côté et la fait tournoyer autour de lui avec force et habileté ; on eût dit une

faulx sur un pré verdoyant (1). Les ennemis éton nés s'arrêtent ; cet instant de stupeur sauve Jç § comte; il redouble d'énergie et tout en frappante autour de lui des coups terribles et mortels, il se retire contre un mur, pour avoir au moins tous sescfi* nemis en face (2). Ainsi, dans les forêts touffues, kt branches brisées par l'orage couvrent la terre, aÎM de tous côtés sont étendus les cadavres abattus p» son bras (3).

Ce fut de cette manière miraculeuse que sa droite r et la protection de Dieu, le délivrèrent d'un si j grand danger. Quelques instants après les sol- ]

(1) Malaterra, lib. II. cap XXX. ^ 567.

Hostesvero eocognito versus cum fortiori impctu grassantcs, equam cjus spiculis confodiunt : ipsum cum cquo humi dcjectum, manibus corri^ piunt : quasi laurum ad victimam rcIuctantciD, perti-ahere nituntur pri^linamm rerum haud immenor extrabere ensem, quo accinctus erat expetenSi et in modum falcis virenspratum resecanlis, circumquaque impiger vibrando ducenF.

(2) Fazettc, lib. VIT, ^ 647.

E veduto il pericolo nel quale si trovava, îi rîtbrô verso un mure per difendersi dalle spalle, e sostenue tanlo Timpeto de nemici.

(3) Malaterra, lib. II. cap. XXX.

Scia dextra et Dei adjiitorio lîberalur, tanta slrangc de inîmicîs fada, rf sicut in condensis salUbus jacercnt a vento diruta ligna, sic circumqiwq« sibi adjacerent bostium ab ipso perempta cadavera.

jats dont une partie était occupée à piller les mapisins de vivres et de munitions de guerre, accouurent à sa défense ; et le comte chargeant sur ses îpaules la selle de son cheval pour ne point paraîre accélérer sa course par timidité, rentra paisîilement dans la citadelle (1).

L'heureux résultat de cette sortie rendît toute ^ûfiance aux Normands ; ils purent se fournir abonlamment de vivres et de munitions, mais ils étaient m trop petit nombre, pour se rendre maîtres de la ?ille.

Les Grecs et les Sarrasins continuaient le siège du château-fort avec opiniâtreté ; la position des assiégés empirait chaque jour, et les combats qu'ils livraient n'y ajiportaîent aucun remède efficace. Les rigueurs de l'hiver semblaient devoir aggraver encore la misèredes Normands; mais elles furent, au contraire, la cause de leur salut. — Les Sarrasins, accoutu-

(1) Idem, — Ipse equo amisso, sellam, ne quasi timidus accelcrare vide- Klur, asporlans, versus suos pedcs regreditur.

Ce combat semble si merveilleux qu'il ne serait pas croyable, s'il n'é- Wl rapporté, dans tous ses détails, par Malatcrra, auteur contemporain, et filtres historiens dignes de foi, tels que : Fazelte, lib. VIT. — Burigny, 'oll. p. 392. — Bulfier, p. 188. ■— Cedrenus. — Anonyme du Vatican.

170 HISTOIRE DE LA SICILE, (IW, -^ iHIt)

mes aux chaleurs de l'Afrique, ou au climtt tempéré des côtes de la Sicile , avaient grandi peine à supporter sur cette hauteur Textrême uh tensité du froid , dont les Normands, habitants du Qord, souffraient bien moins qu'eux. Ils cherchaient à ranimer leurs membres engourdis et k cooM J| battre le froid, par Tusage des boissons , auxqueliei | ils finirent par se livrer avec excès. Loin de rekvtt i leurs forces , le vin du pays, dont la pesanteur eit || extrême, leur rendait pendant quelques heures une ^ chaleur factice et funeste, puis les plongeait dsni i l'engourdissement et dans le sommeil. Aussi tous les ] jours, de plus en plus épuisés, ils veillaient avec l une grande négligence à la garde de la ville. Le ^ comte ne tarda pas à s'en apercevoir et chercha i en profiter. Pour arriver à son but , il commanda aux siens une grande vigilance, et un silence pro** fond, afin que les Grecs et les Sarrasins croyant les Normands également abattus par le froid , et incapables de combattre, s'abandonnassent à une inactivité plus complète encore.

Il attendit ainsi une occasion favorable ; elle ne tarda pas à se présenter. — Ce fut pendant la nuit; un brouillard épais couvrait toute la ville et la plus

PI8T0IRE DE LA SICILE. (1061. — 10610 ili

ide partie des assiégeants était plongée dans le meil et dans l'ivresse. Le comte, à la tête des I9 fondit sur eux à Timprovisteet en ût un grand âge. Il avait eu soin de diviser ses troupes en ieurs corps aûn que les Grecs et les Sarrasins mt attaqués à la fois sur tous les points; ce it une boucherie bien plutôt qu'un combat » laucoup passèrent du sommeil à la mort. Tout amp tomba au pouvoir des Normands; ils »u?èrent en abondance des vivres et des muni- \ qui commençaient à leur manquer. Un bien nombre d'ennemis put échapper ; quelques^ se rendirent et obtinrent grâce de la vie ; mais mia et &es complices» fauteurs de la révolte , it immédiatement mis à mort. — Le danauquel le comte venait d'échapper , lui apà se tenir en garde contre les habitants de na ; pour leur ôter à jamais toute pensée, et î possibilité de révolte, il augmenta les fortifions de la ville ; et après avoir abondamt fourni la citadelle de vivres et de munis, il y laissa de nouveau la comtesse avec une î garnison , car des affaires impérieuses réclaeqA sa présence en Calabre. Il profita de ce

voyage pour acheter un grand nombre de clievaui qu'il envoya en Sicile.

Le Kalîfe d'Afrique venait de mourir, Ben-el- Tamah, son fils, ayant été appelé à lui succéder, . arma une flotte considérable qu'il dirigea sur la Sicile | sous le commandement de ses deux fils ; elle fut divisée en deux parties— : Tune débarqua à Palermei J l'autre à Girgenti. I

Le comte Roger revînt presqu'au même moment : de la Calabre, et pendant que l'armée africaine débarquait sur les deux points que nous avons indiqués, il entrait de son côté en Sicile par le port de Messine , d'où il partit directement pour se rendre à Trayna. Il donna quelques jours de repos aux hommes et aux chevaux qu'il avait amenés de la Calabre ; puis il détacha son neveu Serlon, à la tête de trente cavaliers , pour aller à la découverte des ennemis aux environs de la ville d'Enna. Les Sarrasins, ayant aperçu de loin la petite troupe que commandait Serlon, arrivèrent sur elle par des chemins détournés en suivant le long des ravins, et, l'ayant ainsi prise à l'improviste , la taillèrent en pièces. Quelque courage que déployassent les Normands , ils furent écrasés par le nombre, le neveu du comte

mSIOIRB DE LA SICILE. (1061. — 1063.) Ht

X soldats parrinrent seuls à s'échapper. Dès oger eut connaissance de ce triste événeil accourut au secours de son neveu, mais sez tôt pour empêcher le massacre des Nor- $; alors il se jeta avec furie sur les Barbares , ) premier triomphe avait remplis de confiance orgueil; le combat fut pendant quelque , égal des deux côtés; mais peu à peu les Sar- , ainsi que cela leur était toujours arrivé en ampagne, perdirent du terrain, Anirent par se der, et l'armée normande, profitant de leur sien, en tua un grand nombre, et revint à la chargé d'un riche butin, comte repartit presqu'aussitôt de cette ville, et urut tout le pays en le ravageant jusqu'à Carone {Ratai Gianuni)^ dans le Fal-^Mwtoi il aensuitejusqu'à Butera et Calatanissetta(£â/a/- \eth) ; et de là se rabattit sur Enna, dans l'inn de présenter une seconde fois la bataille iarrasins ; mais ceux-ci ne sortirent point des de la ville, et laissèrent le comte en toute uîllité s'emparer d'une grande quantité de lUX , qu'il emmena avec lui car la diffidu terrain, l'excessive chaleur et le man-

lYè HISTOIRE DE LA SICILE. (1001. — 1008.)

que presque continuel d'eau ayant fait périr beaucoup de chevaux, le forcèrent bien malgré lui , i discontinuer pendant quelque temps ses excursions à travers le pays.

Vers le commencement de Tannée 1065, lesSa^ rasins, dont les forces s'augmentaient à chaque instant des nouvelles troupes venues d'Afrique et d'Arabie, marchèrent sur Cerami (Ceramium). Leitf armée, dit Malaterra , se composait de trente mille chevaux et d'une nombreuse infanterie. Ils établirent leur camp le long d'une petite rivière qui avoisinait Cerami, afin d'être bien en vue des troupes du comte ; car celles-ci, par la position escar^ pée où se trouvait Trayna , dominaient une grande partie du pays, et pouvaient découvrir la multitude formidable de leurs ennemis (1). Sans nul doute les Barbares espéraient que leiu* grand nombre, et l'éclat resplendissant de leurs armes qui reluisaient au soleil , et couvraient la campagne, ainsi qu'une immense nappe de feu, inspireraient de la terreur aoï

(1) Malaterra, lib. lî. c XXXIIL p. 568.

Anno Yerbiincarnati millesimo sexagesimo tertio Africani ergo et Arabie; cum Siciliensibus plurlfiaô cxercîtu congregati, bellum comiti ififerant Cornes Tero apUd Traynam revertitur , sic triduo, flumine interposito, Mse mutuo conspicientes, nec illi versus istos transire flumcn praesumebant.

HISTOIRB DB LA SfQLE. (iMt. ^ àîO^é 191

Normands; le comte Rogeret ses soldats étaiont bien Joiode se laisser épouvanter par un semblable spec« tâcle ; depuis longtemps , ils étaient habitués à combattre les bataillons innombrables des Sarrasins , qui, cependant, n'étaient pas sortis ane seule fois victorieux du cbamp de bataille, la Yue de cette multitude armée ne leur inspira que k désir immodéré d'en venir aux mains. -^ Le combat que Roger était venu leur présenter sous les murs d'Enna, ils venaient le chercher eux-mè« mes près des murs de Cerami. Le comte ne voulait pisresteri comme ils l'avaient faitj enfermé dans une forteresse et regarder d'un œil paisible leur insolente audace. Il sortit de Trayna avec toutes ses troupes et vint camper vis^à^-vis d'eux» sur le haut d'une colline, dfi l'autre côté de la rivière. — Pendant trois jours, leideux arméea restèrent à s'observer et pour aiasi dire à se combattre du regard ; les Barbares exécutaient seulement de temps à autre quelques légers mouvements dans le but d'inquiéter les Normands et de leur cacher leurs véritables projets.

Le comte , à cause de l'infériorité de sa troupe, avait tout intérêt à attendre que ses ennemis vins-

i76 I|ISTOIR£ DE LA SICILE. (1061. — 1068.)

Béni Tattaquer. Mais il ne put supporter un plus long retard, et quelque désavantage qu'il eût à quitter sa position et à commencer l'attaque ; il aima mieux courir cette chance que de rester ainsi dans rinaction.

Le matin du quatrième jour, les Sarrasins purent voir sur le haut de la colline la petite armée des chrétiens pieusement agenouillée ; et en tête de tous Roger, leur chef, la tête découverte, les bras croisés sur la poitrine, priant avec foi le Seigneur tout puissant, afin qu'il vînt en aide à ses serviteurs pour l'extermination des infidèles et le triomphe de la religion ; s'ils eussent cessé un instant leurs blasphèmes et leurs cris de malédiction, ils eussent pu entendre les chants chrétiens monter en psaumes religieux jusqu'au ciel (1).

Lorsque les exercices de piété furent terminés, les TNformands descendirent rapidement la colline; mais, au premier mouvement des troupes , les ennemis se replièrent sur Cerami. La rivière les for-

(1) Malaierray c. et f° idem»

Nostri vero hostUem allinitatem diutiùs impugnatam ferre nolentes, can magna devolioDC, Presbyleris teslibus,DeocoDfessi, pœnitentiâ accepta, Dei miserationi sese commendentes, et de ejus auxilio confisi, bellum hostibns inferre vadunt.

fflSTOIRE DE LA SICILE. (1001, — 1063). 177

çantà faire un assez long détour, Roger profila de cette circonstance favorable pour envoyer en ligne iiirecte son neveu, l'intrépide Scrlon, à la tcte de trente hommes d'armes ^ ce qui veut dire de trois cents soldats; cardiaque homme d'armes, selon l'usage de ce temps, avait dix soldats à sa suite. Serlon avait ordre de se jeter dans la place et de s'y défendre vigoureusement, sans tenter aucune sortie jusqu'à l'arrivée de Roger, qui viendrait à la tête de tous les siens prendre l'armée des Sarrasins par derrière.

Serlon entra dans la place comme on le lui avait prescrit et s'y défendit avec énergie. Il attendait ayee impatience l'arrivée du comte pour s'élancer contre les Sarrasins, et quitter ce rôle passif qui l'enchaînait dans l'intérieur des murs, lorsqu'une occasion favorable se présentait de surprendre les assiégeants ; il n'eut pas le courage de la laisser échapper , et désireux de venger par une action d'éclat l'échec dont ses braves soldats avaient été dernièrement la victime , il sortit à la tête des siens par une petite porte basse sans calculer la multitude innombrable de ses ennemis. Heureusement, les Barbares ne s'aperçurent point

de ce mouvement, et Serlon, fondant sur eux à 11mprovîsle avec autant de fureur que de rapidité, porta la mort et le désordre dans les premiers bataillons. Ceux qui suivaient, n'avaient point vu les Non mands sortir de la ville , ils crurent être tombéi dans une embuscade, et, sachant l'armée du comte sur leurs derrières , prirent la fuite aiw une extrême confusion. — Un grand nombre fitt tué.

La nouvelle de cette heureuse hardiesse transporta de joie le comte Roger, car ce succès inattendu changeait tout-à-coup la face de la bataille et doublait la confiance de ses soldats ; il voulait incontinent marcher sur les Barbares et profiter de ce premier moment de désordre et de frayeur pour les tailler en pièces. Mais dans son armée les a?is étaient partagés : les uns voulaient poursuivre i outrance l'ennemi qui venait de prendre un nouveau campement à un mille environ de Ceramiet cherchait à rallier ses cavaliers débandés. — Les autres, et parmi ceux-là se trouvaient de vieux et vaillants capitaines, disaient que c'était trop tenter la bonté de Dieu et la fortune des batailles; il fallait, selon eux , profiter de cette victoire sans courir les

HISTOIRB DE LA SIQLE. (i06i. - iMS.) 179

hasards d'une défaite dont les conséquences pou- Taient être terribles.

La bouillante ardeur du comte, son amour insatiable de combats lui faisaient supporter impatiemment de tels avis et de si longs retards; mais il crut, m considération pour ceux qui lui parlaient ainsi, A dont le courage et l'intrépidité avaient été cent "OIS mis à l'épreuve , ne pas devoir se prononcer Tune manière absolue. Il résolut , dans cette circonstance , de s'en rapporter à la décision d'un des capitaines les plus sages et les plus considérables de son armée , que l'on appelait Ursel de Baliol. — (Tétait un vieux soldat dont le large front dégarni de cheveux portait la noble empreinte de son casque de guerre.

Roger alla donc à lui, accompagné de ceux dont les avis étaient opposés au sien. Ursel de Baliol était devant la tête de son cheval , les deux mains appuyées sur sa longue épée ; il s'inclina respectueusement lorsque le comte s'approcha.

Le prince normand lui tendit affectueusement la main.

«Vaillant capitaine, lui dit-il, dont la haute

sagesse, et la mûre expérience sont également renom-

mces dans l'armée, nous venons te demander un conseil, afin de nous en rapporter à ce que tu décideras. Les braves capitaines ici présentspensent qu'il serait imprudent de continuer à poursuivre plus avant l'ennemi, après l'avantage inespéré que mon neveu Serlon vient de remporter sur eux. — Du haut deU colline qui dominait l'armée des Sarrasins, tu aspa ^ juger de leur nombre; dans cette importante con- ] jecture, prononce selon ta conscience et selon ta

sagesse. ^

Urscl de Baliol avait écouté attentivement les paroles du comte Roger.

« Seigneur comte , répondit-il , tarder plus longtemps à attaquer les ennemis, c'est, selon moi, commettre une faute immense , et leur montrer par notre indécision le peu de confiance que nous avons en nous-mêmes. Comme vieillard mûri dans l'expérience des combats , voici ce que je dis : et et comme soldat, j'ajoute , que j'aime mieux briser mon épée, si je dois plus longtemps la conserver dans le fourreau (1).

(1) Malaterra^ lib. II. "^

. UrseUus de Baliol explorant! Comili intcrminatus est, se nunquam velibi vd aliàs sibi auxilium laturuin, nisi certamen cum hostibus ineat.

HISTOIRE D£ LA SICILC. (lOtfl. - 10d3). 181

Roger accueillit avec juîe la décision du vieux soldat, et donna aussitôt ordre à ses troupes de se mettre en marche.

Les Sarrasins avaient partagé leur armée en deux corps; le comte imita cette disposition. Serlon eut le commandement de la légion qui devait commencer l'attaque : deux des plus intrépides capitaines de l'armée normande accompagnaient le comte , Ursel de Baliol et Arisgoste de Puzzol. A peine furent-ils rangés en bataille, que les Sarrasins marchèrent à leur rencontre, comme s'ils eussent eu à cœur d'effacer le souvenir du honteux désordre avec lequel ils s'étaient enfuis sous les murs de Cerarai : mais au lieu d'attaquer le corps d'armée de Serlon , ils évitèrent au contraire de se trouver en face de lui, et tournant subitement une colline qui était proche, ils se dirigèrent sur rarrière-garde , dont Roger s'était réservé le commandement. — Quoique le comte ne comprît pas cette manœuvre des ennemis, il s'apprêta à une vigoureuse résistance ; et voyant les siens émus à la ^ue d'une si grande multitude, craignant surtout que

^uf^^ liistorlcn français, qui entre dans de grands détails sur ce fait, appelle Gti capitaine : Ouriel de BayeuU

les rangs de ses soldats ne fussent rompus par rimpétuosité du premier choc des Sarrasins, il baissa la visière de son casque et s'élança le premier à rencontre de l'ennemi , après avoir crié d'une voix retentissante :

f Dieu est pour nous, il combat avec nous! • Les soldats suivirent leur chef avec enthousiasme; ce fut ainsi que la bataille s'engagea, -r Toute la fleur de l'armée des Sarrasins marchait en tête; aussi, quelque violente et soudaine que fut l'attaque des Normands, elle vint se briser contre cette multitude innombrable.

Pendant ce temps , le second corps d'armée en était venu aux mains avec Serlon de l'autre côté de la colline, et l'on entendait au milieu des cris furieux, retentir sur les armures les masses d'armes et les épées. Des deux parts on déployait une égale ardeur, soit que l'énergie des Sarrasins fût doublée par la présence des fils du Calife , soit que ceux-ci, plus habiles dans l'art de la guerre, eussent pris de meilleures dispositions ; ce n'était plus une foule ignorante combattant sans but et sans pensée, parcourant la plaine au hasard , marchant en avant , quand elle se croyait certaine de la victoire, ou

fujant en désordre si la terreur s'emparait d'elle ; il y avait dans chaque mouvement une régularité calculée et savante. Aussi, les Normands ne purent entamer les cohortes ennemies, et le terrain se disputait vaillamment. Roger était partout où le danger paraissait le plus pressant, portant secours à ceux qui faiblissaient, les animant du geste et de la voix, se mettant à leur tftte, et combattant corps à corps contre les plus furieux.

11 eût voulu en refoulant les Barbares dans la plaine, rejoindre la légion que commandait Serlon; mais Tennemî faisait toujours bonne résistance; quelquefois même il s'élançait avec un choc si impétueux, si inattendu, que les chrétiens, malgré tout leur courage, étaient contraints de lâcher pied. Pour la première fois depuis l'arrivée des Normands en Sicile, la victoire restait longtemps indécise ; pour la première fois ils voyaient tomber à leur côté un grand nombre de leurs compagnons frappés à mort. Serlon faisait cependant de son côté des prodiges de valeur. — Ursel de Baliol , malgré son grand âge, combattait ainsi qu'un jeune homme et chaque coup de sa large épée abattait un ennemi; mais la colline séparait les combattants en

deux portions égales, et empêchait les Normands de se réunir pour attaquer vigoureusement le front de Tennemi. La mêlée dura plusieurs heures ainsi, incertaine et sanglante.

Tout-à-coup, le comte, qui combattait en désespéré, se trouva en face de Tun des chefs de Tarmée sarrasiue, le plus renommé par son courage et la force extraordinaire de son bras ; son armure était d'une telle lourdeur , qu'un homme ordinaire eut été incapable de la porter. Le fer de sa lance et la lame de son épée étaient couverts de sang. Roger n'hésita pas à l'attaquer, certain, si Dieu lui donnait la victoire, d'augmenter par ce combat le courage des siens, et de frapper au contraire les Sarrasins d'épouvante; car l'expérience lui avait appris combien la mort d'un de leurs chefs brisait subitement en eux toute confiance et toute énergie.

Les deux armées s'arrêtèrent tout-à-coup d'un commun accord , et cessèrent de combattre. Le chef sarrasin s'était élancé sur Roger de toute la vitesse de son cheval, pour le percer du fer aigi de sa lance; mais celui-ci, par un mouvement rapide, évita l'attaque ; et la lance du Sarrasin effleur;

à peine sa cuirasse. La confiance que le Barbare avait mise dans son adresse, jointe à l'impétuosité de son élan, faillirent le renverser de cheval, et sa lance, labourant la terre, se brisa en morceaux; Roger alors lui déchargea sur la tête un terrible coup de sa masse d'armes, mais le casque du guerrier barbare était si solide, qu'il résista à la violence du coup, et celui-ci, prenant à deux mains sonépéc, la laissa tomber à son tour de toute la force de ses deux bras sur la tête de son ennemi. Roger ne put parer entièrement avec son bouclier; Tépée s'abattit sur sa tête avec le bruit retentissant d'un marteau sur une enclume de fer, et le casque du prince normand, volant en éclats, on vît apparaître sur le front une large traînée de sang — Ce fut un cri soudain d'allégresse parmi les Barbares ; mais leur joie fut courte , car Roger, profita avec la promptitude de l'éclair du moment où le Sarrasin pour le frapper avait les deux bras levés , et lui enfonçant son épée au défaut de la cuirasse, lui traversa la poitrine.

Quand les Sarrasins virent leur chef étendu à toe , ils furent saisis d'une grande terreur ; et le comte, la tête nue, sans s'inquiéter du sang qui

180 HISTOIRE D£ LÀ SICILE. (1061. — iûô3}^

coulait sur son visage , les chargea arec un redoublement d'énergie et d'impétuosité.

Les Sarrasins résistèrent encore, mais ils combattaient seulement pour se défendre, et non pour frapper leurs ennemis. Les Normands, dit Malatenn dans le long récit qu'il fait de ce mémorable copi^ bat, les sentirent plier sous leurs coups; et alors ainsi que des béliers dans les murailles, ils firent de larges trouées dans ces murs humains qui, si longtemps , étaient restés inébranlables. — Bientôt k déroute fut coiAplète, ainsi les nuages amoncelés sont chassés du ciel par un vent furieux , ou ainsi de timides passereaux s'enfuient devtnt les serres des rapides éperviers (1).

Roger les voyant ainsi dispersés, se porta immédiatement au secours de Serlon, et attaqua vigoureusement l'ennemi par le flanc. Les Barbares croyaient le comte retenu de l'autre côté de la colline par le second corps d'armée^ et dans l'impossibilité d'opérer sa réunion avec Serlon ; pris à l'improviste, ils ne tentèrent pas une longue résis-

(1) Malaierra, liv. II. cap. XXXIII.

Ut a furent! venlo solet condensitas nebularum disrumpi, et sîculi velociwiml aocipUres imbecUlem turbam ovium dûruptan steraerib

tance. Une grande panique s'empara d'eux lorsqu'ils virent les leurs en désordre , chcrcliant a gravir les montagnes, ou à s'enfoncer dans les ravins pour échapper à une mort certaine ; les uns jetaient leurs armes pour fuir avec plus de rapidité, les autres écrasaient leurs compagnons sous les pieds de leurs chevaux. La plaine était encombrée de morts et de fuyards ; les chrétiens avançaient toujours en bon ordre, massacrant sans pitié tout ce qui se trouvait à la portée de leurs glaives; et quand le soleil disparut derrière les montagnes , alors seulement cessèrent le bruit du combat et les cris des mourants.

Les Normands, après avoir passé la nuit dans les tentes mêmes des Sarrasins, parcoururent la campagne dès le lever du jour, et gravirent les monts environnants , où les infidèles avaient cherché un refuge. Ils en tuèrent encore un grand nombre, puis revinrent prendre quelques jours de repos, sur le lieu même de la bataille : mais l'odeur infecte des morts amoncelés dans la plaine sous les rayons d'un soleil krùlant, les forcèrent à quitter la place, et ils retournèrent à Trayna , emimenant avec eux un plus ri-

Ae et nombreux.

Plus de quinze mille Sarrasins perdirent la m dans cette mémorable bataille. — Ainsi fut dispersée et presque détruite, la plus belle armée que les infidèles eussent mis sur pied en Sicile. Cette victoire d'un petit nombre sur une immense multitude, était si inespérée, si miraculeuse, que Ton ne manqua pas de l'attribuer à un prodige du ciel. Aussi Malaterra , et avec lui plusieurs historiens du XI" et XIP siècle, racontent dans les plus grands détails, qu'une vision apparut aux chrétiens au milieu du combat , et doubla leur coura;j;e en leur montrant clairement que le Seigneur était avec eux, et les protégeait contre leurs ennemis.

Cette vision toute étrange et toute fabuleuse qu'elle puisse paraître , porte le cachet de cette époque essentiellement religieuse et mérite d'être rapportée.

«Les chrétiens virent tout-à-coup sortir des rangs • un chevalier inconnu avec des armes étincelantes; « son armure était recouverte d'une tunique blanche, «et sur sa poitrine était une croix rouge. Il montait «un cheval blanc, et tenait à la main une bannière «blanche, sur laquelle était aussi une croix rouge*

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iTous reconnurent aussitôt en lui saint Georges cvôiquc et patriarche d'Alexandrie, qui était mort chelYalier, et était devenu patron des chevaliers. L'on lYÎt aussi au même moment apparaître au-dessus de ilalancedu comte Roger une autre bannière bhinichesur laquelle était également une croix rouge.»

Tel est le récit de cette vision (1).

N'est-il pas noble et beau à la fois, de voir ces guerriers intrépide.?, si vaillants par leur épce, si grands par l^ur courage , ne rien conserver pour eux-mêmes des exploits qu'ils avaient accomplis, et dans la noble simplicité de leur foi en Dieu, les rapporter entièrement à la divinité. A cette époque où les idées religieuses touchaient presque à la superstition, où la foi encore dans son berceau conquérait le monde chrétien; comment ce petit nombre de guerriers marchant en vainqueurs contre une multitude innombrable d'ennemis , pouvait-il

(i) MaUtterra^ c id,

ApparuJt quidam eques splendidus in armis , xquo aibo insidens , album Texillum in summitate hastilis alligalum fcrens, etdcsupcr spicndidam cru- ^ el quasi à noslrà acie progredicns, ut nostros ad ccrtamcn prompts redderet, fortissimo impetu hostes, ul densiores eranl irrum- P<w. Yisum etiam a pluribus in summitate hastilis Comitis vexillum depen- ^icrucem contlnens; a nullo^ nisi divinitus appositum. Fazelle, lit. VII.

penser qu'il eut sans la volonté du Seigneur , surmonté tant d'obstacles, renversé tant d'ennemis, remporté tant de victoires, et fondé sur les débris de l'impiété, les bases solides et inébranlables delà religion du Christ. -^La foi en Dieu qui avait fait des martyrs pouvait seule en ces temps de guerre et d'envahissement faire des héros. C'était le drapeau qui menait au combat les premiers Normands , et autour duquel la voix du chef appelait ses soldats.

Aussitôt son retour à Trayna, le comte fit rendre de solennelles actions de grâce au Dieu des armées et envoya au pape Alexandre VI, quatre superbes chameaux chargés de riches dépouilles. Le souveraii^ Pontife apprit avec une grande joie les conquêtes d< la foi en Sicile ; il fit proclamer partout le royaum' des indulgences plénières pour tous les fidèles qii se joindraient aux Normands contre les Sarrasins et voulant donner à ces valeureux soldats un gag< de la haute protection du Saint-Siège, il envoya un riche étendard au comte Roger.

En commémoration d'une si grande victoire, e pour consacrer à jamais le jour où Dieu l'avait coia. blé d'une si insigne faveur, le prince normand prî

pour 5on cri d'armes et fit mettre sur rélendard que lui avait envoyé le pape, ces paroles du roi prophète: tDexlera Dominl fecU virtutenij dextcra D(h mmexallavit me.*

Cesparoles se trouvent dans tous les diplômes du comte Roger, et les princes et rois ses successeurs les adoptèrent pour leurs devises.

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